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                                     AVANT-PROPOS

 

     J’ai profité pendant près de quarante et un ans de ce plaisir unique de vivre aux côtés de ma mère. Elle illumina mon enfance, elle ensoleilla mon adolescence, elle me soutint à mon âge adulte. Imaginais-je pendant ces quarante et un ans qu’un jour néfaste et fatal l’emporterait. Nul ne conçoit, pour tant soit peu que l’on porte de l’amour à sa mère, qu’un jour elle vous quittera et qu’elle vous déchirera le cœur d’une plaie profonde qui jamais ne cicatrisera avec laquelle il faudra pourtant vivre.  L’amour ne se justifie pas, on aime point à ligne, peu importe les défauts, les imperfections, les faiblesses.

     D’ailleurs les caractéristiques qui singularisent les parents sont à parts plus ou moins égales portées  par leurs enfants et on conviendra alors que de ne pas aimer ses parents n’a pas de sens, sauf si le mal de vivre provoque ce mal-être dans sa tête, dans sa peau, qui conduit à ne plus se supporter soi-même, ou ne plus souffrir ceux qui vous ont engendré.

      D’autre part l’amour ne va pas seul, ce sentiment a besoin d’être étayé par l’admiration sinon il s’écroule. Pour ma part l’admiration que j’avais de ma mère s’élevait jusqu’à la vénération de sorte que mon amour pour elle allait de soi. Malheureusement il me semblait que l’évidence de cet amour me dispensait du moindre mot tendre et je ne crois pas lui avoir dit de toute sa vie ces quatre mots qui changent tout, qui éraillent la voix, qui brûlent les joues, qui font accélérer le cœur et rendre plus puissant ses battements, quatre mots murmurés presque inaudibles qui pourtant auraient explosé dans ses oreilles : « maman je t’aime ». L’évidence de mon amour filial m’entrainait aussi à une sorte de paresse affective, je ne voyais pas l’utilité de faire des efforts pour démontrer mon profond attachement, j’ai aimé ma mère comme lorsqu’on prend une bouffée d’air, d’abord par nécessité, puis par habitude, sans faire attention à la qualité de cet air qui tout chargé à la belle saison d’effluve printanière vous rend heureux d’un bonheur simple. J’ai aimé ma mère bien trop mal, sans y prêter attention, elle qui  méritait tant d’attentions.  

    Toutefois je peux présenter cette excuse qu’il n’était pas dans les habitudes de notre foyer de faire preuve d’effusions par trop démonstratives. Parents, enfants, nous nous embrassions peu, toujours d’une façon hâtive, à croire qu’en se laissant aller à des élans affectifs nous commettions des  incongruités indécentes. « Nous, nous ne sommes pas comme des ceusses (des ceux) à nous 

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lécher la poire, matin, midi, et soir », disait la tranchante Denise, ajoutant à la sentence ce précepte patoisant : « Embrassa-mé qué cague », ce qui traduit en langage fleuri nous donne : « Qui trop embrasse mal étreint ». Bref à la maison, il fallait des circonstances exceptionnelles pour une embrassade quant au câlin n’y pensons même pas.

     En revanche les tendres témoignages de notre affection se manifestaient par l’utilisation courante et permanente de diminutif, pa’ pour papa, mam’ pour maman ;  cet usage amenait une douce variante de nos prénoms à nous les enfants. Et lorsque nos parents, en général Denise, car Marcel se plaisait surtout à appesantir sur nous l’éclat de ses yeux émeraudes, nous apostrophait force voix par notre état civil officiel, nous savions qu’un recadrage imminent allait se produire lequel entraînait un débat houleux et fougueux, afin de justifier une position incorrecte à leurs yeux.  

     En réalité nos sentiments intimes, paralysés par une excessive pudeur, ne se démontraient que dans l’utilité du soutien qu’on se prodiguait mutuellement et qui allait bien plus loin que ce qu’impose le sens du devoir avec la mention d’obligations familiales. Bien sûr à ce jeu-là je dois convenir rétrospectivement que Denise donna beaucoup plus qu’elle ne reçut de la part de ceux qui avec régularité  la négligèrent. 

 

     Il se dit à tort : «sa famille on la subit, ses amis on les choisit », en réalité cette proposition tire sa source d’un courrier adressé à Napoléon III par Alexandre II, ce dernier tsar de  Russie donna en tête d’une lettre du « cher ami » à l’empereur des français au lieu du « cher cousin ou cher frère » habituels en pareille circonstance, de sorte que Napoléon III par un trait d’esprit signifia à son correspondant que l’amitié est préférable à la parentèle.

       En vérité ce sont les aléas de la vie qui vous forgent des amis, tandis que sa famille on se la construit soi-même, et maintes fois aussi, partiellement ou totalement on la détruit par de durables fâcheries. Denise, bien qu’elle employât souvent cette phrase mensongère, s’appliqua à édifier comme l’œuvre de sa vie une famille unie et convenable, d’ailleurs rien ne la rendait pas plus heureuse que de pouvoir dire au soir de sa vie qu’elle avait dix petits-enfants, tous bien comme il faut.

     La réussite et le bonheur des humbles consistent à se réjouir des lauriers de leur descendance. Ces succès par représentation démontrent à tous ces gens 

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modestes au savoir scolaire rudimentaire qu’ils possédaient, malgré leurs fins d’études prématurés, un potentiel certain car pour avoir donné des bases solides à leurs progénitures ils étaient en droit de considérer qu’avec quelques sous, eux aussi aurait pu obtenir le brevet ou le certificat d’étude. Et Denise qui au premier jour de ses treize ans, le 1er octobre 1935 qui était à cette époque le premier jour de la rentrée des classes, abandonnait ses études, contrainte et forcée comme beaucoup d’enfants par une situation économique difficile, voyait dans l’élévation de sa descendance une sorte de preuve de ce qu’elle aurait pu réaliser si elle avait pu fréquenter l’école plus longtemps, au lieu de faire la boniche et de vider les seaux, à un âge où n’ayant pas encore l’habitude de ces travaux ingrats sinon dégoûtants, les haut-le-cœur s’emparent de la jeune servante  et lui font vomir sa bile.  

     Denise aimait l’école, mais l’école dans ce temps n’aimait pas les enfants des pauvres, ou plus précisément les chenapans de la populace, d’ailleurs il faudra attendre 1936, le vote du populo, et un gouvernement populaire pour qu’une loi prolonge la scolarité. Mais cela ne concernait plus Denise qui pourtant s’ingéniera toute sa vie à acquérir par elle-même des compléments scolaires divers, variés, quelques fois erronés, toujours assurément mal contrôlés.

     Comme beaucoup de gens au savoir limité Denise accordait une place essentielle à l’instruction, et conscience de posséder un mince bagage culturel elle accordait également comme tant de ses semblables au niveau similaire une place prépondérante à l’avis de ceux qui usèrent plus qu’elle leurs culottes sur les bancs des écoles secondaires voire supérieures. Pour elle intelligence et savoir allaient de pair, dès lors par réflexe, sous-estimant ses capacités intellectuelles, elle s’abaissait à se déprécier. Combien de fois l’ai-je vu s’humilier devant des quidams qui, brevetés ou diplômés toujours imbus de leur suffisance, affectaient des airs dédaigneux.

     Cette pénible faculté de freiner sa propre parole devant des présomptueux, à qui il faudrait par hygiène morale river leur clou, je l’ai hérité de toi  Denise, et pendant des décennies elle encombra mon caractère jusqu’au jour fatal où tu t’éteignis, peut-être compris-je ce jour d’injustice lorsque pour toi le temps s’arrêta qu’il fallait faire entendre à ces infatués, que leur persistance ici-bas ne s’imposaient pas, et dès lors contre ceux-ci ma parole, devenue acerbe, fusa.

     Mais réduire au silence un prétentieux puant nécessite une nature audacieuse pour envoyer une repartie prompte et subtile, clouant son bec 

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arrogant, sinon en retour on risque la honte publique d’une saillie foudroyante. Il manquait à Denise un vocabulaire étoffé et l’habileté de son emploi, pourtant après des longues maturations lui venait toujours ce qu’elle aurait dû et pu  balancer à superbes crâneuses et crâneurs. Hélas ces retards ne lui laissaient que des regrets, pourtant ces piques différées à usage familial lorsqu’elle narrait les anecdotes, dénotaient les capacités d’un esprit caustique.

     Il faut noter que l’usage d’un ton railleur et mordant dans une conversation amicale, était le trait commun d’une multitude de sétois. Cette multitude originaire du sud de l’Italie s’exprimait avec ce méridional accent déferlant dont le son se devait de surpasser l’impétueuse Mare Nostrum. Hélas l’œuvre inexorable du  temps qui passe, a nivelé ces caractéristiques régionales voire locales, plus personne de nos jours ne déploie son accent avec fierté comme un étendard précieux, de sorte qu’ainsi gommé l’uniformité orale devient la regrettable règle.

 

    Les évènements de la vie de ma mère, communs à une foule de gens, méritaient-ils, si j’ose dire, une revue de détail ?  Ma réponse est affirmative, pas seulement parce que Denise était ma plus proche et ma plus intime parente, mais parce qu’il m’apparait que chaque être étant exceptionnel, il mérite de ce fait que sa mémoire ne disparaisse pas complètement. Or pendant quarante et un ans Denise, par le biais de simples anecdotes qu’elle rendait savoureuses, ne manquait pas de me narrer les multiples épisodes qui marquèrent sa vie, de mon côté j’entendais et je stockais dans un pli de mon cerveau sa parole, et il me semble à présent que le temps m’est donné, de sortir du recoin de ma cervelle tous ces souvenirs maternels. D’autre part la lectrice, le lecteur, éprouvera sans doute à la lecture de ce texte, dans le fond de son être un étrange remous, lequel ravivera dans sa pensée des souvenirs personnels anciens qu’elle, ou il, croyait perdu dans un oubli définitif et ceux-ci l’émouvront.   

     Néanmoins est-ce que tout est possiblement racontable en l’état ? Cette question renferme sa réponse. Il convient d’abord d’apporter quelques aménagements à des récits qui impliquent crûment quelques protagonistes qui tinrent des rôles ambigus voire détestables, ainsi s’imposera la modification de leurs noms et prénoms. De même autant que possible, sans travestir la réalité, 

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je tenterais d’améliorer les récits, de les confronter à d’autres témoignages, de les replacer dans leur contexte historique.

     Essentiel pour moi étant de retracer le parcours de Denise fille et petite-fille d’immigrés italiens originaire du côté de sa mère de la Calabre et de côté de son père de la ville de Gaète plus précisément du quartier Elena. Ces deux lieux s’incluaient dans le fameux royaume des Deux-Siciles dont les derniers souverains avant l’unification italienne, appartenaient  à la prolifique famille des Bourbons. Il faut noter que ce royaume des Deux-Siciles dès sa fondation tomba sous la coupe de la famille normande des Hauteville, puis il passa d’une famille princière à l’autre, Charles d’Anjou le frère de Saint-Louis recueillit un temps sa couronne, sous son règne maladroit se produisit l’insurrection nommée vêpres siciliennes car elles débutèrent aux vêpres de Pâques 1282. Cette couronne deviendra par la suite un enjeu entre puissants, Napoléon 1er vint avec son autorité coutumière se mêler des affaires de ce royaume, avant qu’un Bourbon lui succède en France et un autre aux Deux-Siciles. Mais l’empereur des français imposa avant sa déchéance le code Napoléon aux siciliens et leurs futurs souverains Bourbons ne modifièrent celui-ci qu’à sa marge.

     Peut-être que ce contact ancien avec ces français qui apparaissaient si puissants incita-t-il les humbles italiens, et parmi eux mes aïeux, vers la fin du 19ème à émigrer dans ce pays lointain mais opulent où la misère semblait ne pas exister, du moins dans un pays où les pauvres semblaient mieux lotis que les infortunés italiens du sud. Ils partirent donc ces démunis, ils quittèrent leur terre qui avait trop d’enfants pour tous les nourrir convenablement, mais pour aller où ? Savaient-ils même nommer leur point de chute ? Sète anciennement nommée Cette, pourquoi-là plutôt qu’ailleurs ?

      Tout vient du vin ! Dans la deuxième partie du 19éme siècle, après 1860, un fléau sous la forme d’un insecte diabolique appelé phylloxéra détruirait la quasi-totalité du vignoble français, or le vin, un vin titrant à 8° ou 9° qui se consommait allongé d’eau, était à cette époque, non seulement comme disait Pasteur « la plus saine et la plus hygiénique des boissons », mais surtout un complément alimentaire essentiel dans l’alimentation carencée des travailleurs et de la multitude en général, y compris les enfants mais théoriquement après leur communion solennelle, bref il se consommait à cette époque en France une quantité remarquable de bibine, de picrate, de vinasse, de pinard. 

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      Or le port de Cette, grand port pinardier de France, assurait pour la satisfaction populaire l’importation et l’exportation du nectar courant. Les sociétés commerciales florissaient, et parmi elles celle que créa un nommé Dupuy dont la fille était mariée à un certain Parseval, leur société prospéra au point d’évoluer vers l’entreprise bancaire, depuis lors nous la connaissons sous le nom de banque Dupuy, de Parseval.

     Axée dans le domaine de l’achat et la vente de vin, la ville de Cette voyait dans son port transiter les productions d’une multitude de pays et de régions viticoles, il est fondé de penser que Cette entretenait des relations avec le sud de l’Italie et que les bateaux venant de ces lieux remplissaient leur cale de barriques mais aussi de passagers misérables guidés par l’espoir d’un ailleurs salutaire.

     Bien sûr il ne s’agit là que d’une supposition que j’émets après moult réflexions,  et je n’impose à personne de prendre pour argent comptant cette hypothèse. Car si la motivation des départs, reposant essentiellement sur les difficultés de survivre sur son lieu de naissance, est la même pour la quasi-totalité des candidats à la migration, les canaux de ces éloignements sont innombrables. Néanmoins je pense que dans le cas de la famille d’Antoinette la mère de Denise, puis quelques années plus tard de celle de Damien son père, la simplicité imposait un voyage par bateau, plus économique que le train et malgré tout moins hasardeux que la route. Le port de Cette étant dans l’esprit de mes aïeux que la porte d’entrée de ce pays prospère où à coup sûr ils vivraient mieux, ils n’imaginaient sans doute pas rester à Cette.

     Pourtant  sans avoir lu l’académicien-poète local Paul Valéry  qui dira un jour : « Je suis né dans un de ces lieux où j’aurais aimé naître », ma famille côté maternel et avec elle une multitude d’italiens du sud jugeront que Cette en dépit de ne pas y être né, valait qu’on s’y installe et qu’y naisse leur prolifique progéniture. Cette, devenue en 1928 Sète, appartient, comme sa grande sœur Marseille, à cette catégorie remarquable des cités-états où les habitants s’identifient d’abord comme des citoyens de leur propre cité, des citoyens qui, à l’étonnement des visiteurs, voyageurs, touristes, exacerbent leur nationalisme au cadre étroit des limites de la ville, avant de confondre ce nationalisme avec la patrie, mais en soulignant tout ce que cette patrie doit aux hommes de leur cité. D’ailleurs le sport national de Sète, les joutes nautiques dites sétoises, s’internationalise lorsqu’un athlète estranger venu de 

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Frontignan conquiert dans le cadre royal le trophée du tournoi de la Saint-Louis, mais nul ne manquera pas d’établir sa filiation avec un sétois de souche. Une souche qui peut n’être solidement enraciné que depuis une ou deux générations, et il n’en faut pas d’avantage pour être un ou une « sétori », quelques-uns même avec une autodérision notable se titreront vicomtes de la Brageole. La brageole est une préparation typique d’un morceau de viande de bœuf mis en rouleau, celui-ci agrémentant la fameuse macaronade sétoise. Ce plat de pâtes macaronis avec des paupiettes, est aux nouilles accompagnées viande ce qu’une grenadine à l’eau pétillante est au kir royal, ainsi averti nul ne commettra d’impairs irréparables. 

 

      De même nul ne s’avisera de traiter la protubérance géologique autrement que du nom de mont Saint-Clair. Et la question se pose de savoir qui est donc ce Clair consacré, dont le nom vénéré sanctifie un tertre assez modeste, sur lequel trônait un fortin avant que ne soit construit le port de Cette, point terminal du canal du midi. Ou bien était-ce au départ simplement un mont clair qui, attirant à lui la luminosité solaire, servait de point de repère à tous les aventuriers de la mer. Ceux-ci défiant les éléments s’abandonnaient sans retenue à toutes les superstitions, de là à penser qu’ils osèrent pour leur salut glorifier le mont respecté en le dédiant à l’un des saints Clair confirmé et estampillé par un des nombreux papes, il n’y a qu’un pas papal à faire.

     De même qu’il advint un jour d’entre les jours où la nécessité se fit sentir de coiffer le mont d’une chapelle afin d’être plus près du Ciel divin lors des prières, supplications, et autres implorations. Et le martial fortin céda en 1861 sa place à un lieu propice aux bénédictions. Mais qui mieux que la mère du Seigneur pouvait intercéder auprès de Lui afin qu’Il réponde aux multiples sollicitations ?, et chacun sait que la vierge Marie est Bonne Mère d’ailleurs à Marseille l’autorité religieuse en 1864 lui dédiera sa basilique sur son relief le plus haut.

      Ainsi le mont Saint-Clair s’orna d’une chapelle vouée à la Vierge Marie. Or à ce moment d’avant construction, la mère de Jésus se plaisait à apparaître ici et là en France. Par exemple : plusieurs fois en 1830 dans un couvent de Paris devant la jeune novice Catherine Labouré, celle-ci en informera uniquement son confesseur et lui demandera que soit frappée une « médaille miraculeuse » en l’honneur de Marie et de son fils propre à combattre le terrible choléra qui 

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sévira en France en 1832 ; à Lourdes bien sûr en 1858 dans la grotte de Massabielle auprès de Bernadette Soubirous, mais ses apparitions ne seront reconnues qu’en 1862 donc un an après la  réalisation de la chapelle cettoise ; en revanche à La Salette dans l’Isère, l’église militante admettra en 1851 la vision de la Vierge qu’avaient éprouvée deux enfants de ce lieu en 1846, apparition qui depuis lors faisait grand bruit et occasionnait une multitude de pèlerinages.

     Notre Dame de La Salette en haut du mont Saint-Clair porterait loin au large son regard bienveillant sur tous les marins de Cette qui risquaient leur vie à la gagner, du moins ces derniers n’en doutaient pas. Mélange de religion et de superstition les gens dans leur grande majorité sont en quête de protection face à la dangerosité de l’existence, surtout lorsque depuis leur prime enfance les autorités diverses et variées leur inspirent la crainte, la soumission, et l’humilité. Or parmi les peuples de la chrétienté, ceux qui vivaient dans la péninsule, avec comme résidents notables la quasi-totalité des papes essentiellement italiens, pouvaient se glorifier de cocher tous les critères propres au bon chrétien probablement mieux que les bougres qui vivaient sur les terres de la fille ainée de l’église et qui décapitèrent leur roi saintement oint.  

     Au pied du mont Saint-Clair et mouillant sa base la mer Méditerranée, trait d’union de pays qui jouissent en indivision d’une civilisation ancienne et prestigieuse, une mer qui avec ses modestes marées livrerait vers la fin du 19éme siècle à chacun de ses flux un lot important d’immigrés. Voyageurs aux minces bagages qui venaient de la Calabre, puis au nord de cette région certains quittèrent la Campanie, et enfin plus au nord d’autres partirent du Latium du sud. Et chacune des humbles vagues projetteraient avec suffisamment de force ces nouveaux arrivants sur les pentes du mont et toutes les fois toujours plus hauts, poussant ces infortunés à la conquête du Saint-Clair par sa face est, côté levant, le côté actif de la ville car ils ne débarquaient pas pour une villégiature oisive.  

      D’ailleurs ces migrants prenaient à peine le temps de débarquer leur famille, des mères, des épouses, de la marmaille, qu’ils entassaient dans quelques logements obscurs du quartier haut de la ville, que déjà retroussant leurs manches ils s’activaient. Pêcheurs ou dockers, parfois même ils alternaient les deux états, car ils étaient avant tout des journaliers, des 

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hommes qui ambitionnaient de gagner au jour le jour de quoi nourrir leur famille. Or les docks et la pêche réclamaient des bras vigoureux mais non onéreux, et les bras des migrants convenaient parfaitement à ces activités pour la raison que dans les mains qui terminaient ces bras, les patrons s’autorisaient à ne pas y mettre grand-chose, certes les mains aux profondes engelures des pêcheurs ramenaient à leur foyer quelques invendus, des fritures et autres poissons pour pauvres, certes les mains calleuses et crochues des dockers rapportaient à leur maison le fruit de quelques défauches qui sont les parts infinitésimales des cargaisons que les déchargeurs s’autorisent à prendre.

      Ces dures besognes réservées aux infortunés étrangers ne pouvaient en aucun cas les enrichir, toutefois ils possédaient ce trésor unique qui remplace toutes les pièces d’or et qui se nomme la compassion avec pour dividende la solidarité. Mais il ne s’agissait pas de confondre ces sentiments fraternels avec du prêchi-prêcha pour grenouilles de bénitier, car entre eux régulièrement ils trouvaient toutes sortes de prétexte pour, côté hommes, s’alpaguer le col et se crêper le chignon, côté ménagères. Des querelles inévitables lorsqu’on ne vit pas dans des somptueux manoirs magnifiquement arborés et que, pressés les uns sur les autres, on se partage les sombres parties communes des immeubles plantés au bord de ruelles où aucun rayon du soleil ne s’aventure jamais. Pourtant en cas de coups durs la vieille règle de l’entraide l’emportait sur les éternelles fâcheries « ad mortem » parce qu’il existait dans le patrimoine génétique de ces infortunés une caractéristique qui dépassait les brouilles implacables, ils étaient avant tout des étrangers, de plus des macaronis que les autochtones considéraient venus d’un pays de rastaquouère, il n’en fallait pas d’avantage pour qu’avec une fraternité rugueuse, brute de décoffrage, ils se serrassent les coudes.    

    

     Et Denise ne reniera jamais la plus infime parcelle de cet héritage singulier. Notez par ailleurs que le clampin infatué pour se donner des airs de poète  utilisera toujours la périphrase d’ile singulière à propos de Sète. Cet héritage se remarquait au premier coup d’œil du plus candide des regards, car exceptés quelques rares spécimens, l’essentiel de ces méridionaux sortis d’une botte misérable se ressemblaient tous : d’une taille plus ou moins ramassée, mat de peau, le teint régulièrement basané même l’hiver pour savoir mieux que quiconque profiter des ultimes luminosités solaires, les cheveux couleurs 

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corbeaux, les cils et  les sourcils charbonnés cernant des yeux perçants comme des diamants  noirs. Et toute cette noirceur laissait supposer que ces quasi-noirauds ne pouvaient ruminer que des sombres pensées. Le noir n’est pas une couleur réjouissante, pourtant le noir n’est pas une couleur mais une valeur, ajoutez du noir à une couleur et vous obtiendrez une teinte plus ou moins foncée, le plus ou le moins sont indéniablement des notions arithmétiques. Néanmoins il convient de reconnaître que l’obscur, le ténébreux, n’inspire que le tragique sinon le lugubre. La femme fatale est-elle brune oui ou non ?

     Denise n’était pas une femme fatale mais une femme fatalement marquée par ce patrimoine original dont il faudra tenir compte à chacun de ses actes. Gestes guidés par ses réflexions, lesquelles étaient dirigées et parfois biaisées  par son inné que confirmeront  ses acquis infantiles. Telle était Denise, ma maman.                  

                                                                                                                           

                          

                          

                                          MORTEL AMOUR

 

     « Il fera une belle journée aujourd’hui ! ». Marcel traînant des béquilles vient de pousser les volets de la fenêtre.

      Denise voit distinctement un ciel matinal sans nuage, ce lundi trente octobre 1995 ressemblera à une belle journée d’été, j’en suis sure, pense Denise.

     Dire que dans deux jours nous fleurirons les tombes et que Marcel fêtera son… soixante-quinzième anniversaire… déjà, comme tout ça est passé bien vite. Dès que j’irais mieux, j’enregistrerais dans le magnétophone toute ma vie, comme ça si on veut on pourra tout savoir de moi. Oui il faut que je m’enregistre avant de partir parce que je ne suis plus bien jeune, le premier octobre j’ai eu soixante-treize ans, et puis tous ces cornichons de l’hôpital Saint-Charles m’ont filé la pétoche.

       Tout bonnement ils établissaient comme diagnostic une attaque. Allons donc ! Mais ils ne me croyaient pas quand je leur disais que je m’étais trompée dans la dose du médicament prescrit par mon docteur Teronde. Voilà quelques temps je lui demandais de me visiter à domicile parce que je ressentais comme un engourdissement de tout un côté, le bras et la jambe s’ankylosaient sans

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crier gare et provoquaient mes chutes, cela ma contrariait d’abord à cause des blessures mais aussi du fait que les malveillants, moins rares qu’on ne l’imagine, pouvaient penser que je m’ivrognais  et se mettre à déblatérer Dieu sait quoi sur moi.

      On en a déjà tant dit dans le passé à mon sujet, surtout lorsque j’ai débarqué à Vendargues en février 1943, je n’étais pas alors en odeur de sainteté vis-à-vis des gens de ce village. Fort heureusement certaines perçurent mon désarroi et me témoignèrent de la sympathie, dont une particulièrement, une vieille dame qui en son temps de nouvelle venue avait vécu quelques désagréments féroces. D’une voix tremblante cette aïeule sentencieuse énonça ce jugement définitif que les gens de Vendargues étaient gens de petite foi et que par précaution il convenait de fermer sa porte. Et depuis je me suis gardée d’accorder imprudemment ma confiance au premier venu, ou presque, comme on se plaisait à le faire entre nous, nous les macaronis, selon la coutume du quartier haut de Sète.

      Et mon docteur m’examina sous toutes les coutures, même s’il me connait depuis des années il s’attentionna à une consultation minutieuse. Dire que des personnes nient ses capacités sous le prétexte débile qu’il en aurait beaucoup conduit à la tombe comme s’il ne fallait pas mourir un jour ou l’autre, et quand arrive son tour nul ne peut rien y faire même le plus réputé des médecins. Certes le docteur Teronde a sans doute expédié quelques malades mais pas plus qu’aucun de ses confrères et personnellement il me soignait bien comme il faut.

 

      D’ailleurs il sut diagnostiquer sans hésiter l’artérite de Marcel. Un jour Marcel abrégea sa sortie en vélo à cause d’une douleur insupportable de son mollet droit. Le docteur vint sans tarder regarder de quoi il retournait et au premier coup d’œil il supposa ce que sa main posée sur la cuisse de Marcel confirma. « Pas très bon tout ça » murmura-t-il pour lui et dans le même souffle il continua « je vous fais une lettre pour le spécialiste de ces problèmes à la clinique de Saint-Jean-de-Védas… ne tardez pas ». Ce jour-là nous étions tellement retournés que je n’ai même pas pensé à régler la consultation. À la clinique l’affaire ne traina point après un doppler, l’amputation s’avérait indispensable et seule la hauteur de cette amputation posait question. La radiographie avec préalablement l’injection d’un liquide de contraste indiqua 

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au chirurgien l’importance de la mutilation afin d’éviter toute récidive et la gangrène en prime. Il sectionnerait à mi-cuisse la jambe de Marcel dont le pied  déjà donnait des signes de nécrose.

     Nous étions en été 1987. Quelle épreuve. Tous les matins je prenais  le bus jusqu’à Montpellier, là j’attendais la correspondance pour Saint-Jean-de-Védas. Quand tout allait bien, circulation fluide et synchronisation des transports, le trajet durait à peine plus d’une heure. Mais au retour, dans la soirée, au moment de la débauche, il me fallait presque deux heures. Revenue à la maison le flux commençait, avec beaucoup de sympathie les gens, parents et quidams, m’assaillaient par leurs visites et par les appels téléphoniques, et inlassablement je me répétais. Ce n’est que vers vingt-et-une ou vingt-deux heures que je mangeais sans faim et faisais mon travail sans gout. La nuit, avec toutes les pensées qui trottaient dans ma tête je ne dormais presque pas, le sommeil, avec une ironie malveillante me prenait juste au moment où le réveil sonnait. Je repartais pour un tour d’horloge.

     Comme le malheur ne vient jamais seul, outre l’évasion de Caroline ma tortue qui mit à profit les continuels va-et-vient pour se faire la belle après une vingtaine d’années de présence dans la courette de la maison, je ressentis dans ma chair le désagrément du rhumatisme. Une douleur qui partait de ma hanche irradiait toute ma jambe, il m’aurait fallu du repos mais Marcel avait besoin de moi, de plus je préférais être à ses côtés. Chaque pas me coutait. Chose curieuse lui et moi souffririons ensemble et pendant la même période de notre jambe droite avant que ma souffrance s’atténue et que son supplice le tourmente moins.

        « Une belle journée… vraiment » répéta Marcel en laissant entrouverte les fenêtres afin de renouveler l’air avant la visite du kiné. Puis cognant les meubles avec les béquilles il arrangea à sa façon notre lit qui était devenu le sien, puisque à mon retour de l’hôpital Saint-Charles on installa dans notre chambre un lit médicalisé, du coup la pièce s’étriqua et Marcel heurtait mobilier et porte à tous ses déplacements. Toutefois cette situation n’allait pas durer éternellement, mon rétablissement avec l’aide du kiné et de l’infirmière interviendrait bien plus vite que tous pouvaient le penser, car je voyais bien à leurs mimiques convenues et leurs airs entendus le fond de leurs pensées à tous. Le malade sent ces choses. De plus je suis chez moi dans mes murs et ça pour ma guérison c’est un atout majeur, tandis que si j’étais restée à l’hosto je 

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me serais morfondue de longues journées avant de sortir de là les pieds devants. D’ailleurs ils me faisaient pratiquement rien, à peine voyais-je le professeur, et les infirmiers se bornaient à me papouiller quelques minutes la main et le bras ou bien le pied et la jambe.

       Avec le recul, indéniablement je dresse ce constat que tous nos tracas de santé s’enclenchèrent ce jour funeste de vadrouille estivale où Marcel revint claudiquant en poussant le vélo. Après ce jour j’ai surestimé mes forces physiques et morales en oubliant le poids accablant de mes soixante-cinq ans, d’ailleurs j’étais allée voir le docteur Teronde pour qu’il me prescrive de quoi me revigorer. Hélas pour moi il ne partageait pas cette idée de me donner des tonifiants, au contraire il me conseilla le repos et pour faire bonne mesure il noircit l’ordonnance avec son écriture illisible en m’imposant des relaxants et des tranquillisants. Après avoir lu la notice j’ai rangé le toutim dans l’armoire à pharmacie et je fus quitte à me préparer du café à déterrer les morts.

       Il me fallait une multitude de petits noirs forts et corsés afin de tenir le coup. Personne n’imagine, sauf si l’on est concerné, à quel point s’occuper d’un handicapé absorbe une quantité inimaginable d’énergie. Et Marcel ne fut autonome ou presque, qu’à la suite de plusieurs longues semaines d’efforts afin de s’habituer à sa jambe artificielle que d’ailleurs il ne maitrisa jamais tout à fait, il suffit de savoir qu’à toutes ses promenades le risque de rouler lamentablement dans le caniveau était permanent, et souvent il revint le nez, ou la lèvre, ou le menton écorché, le genou et les paumes des mains labourés de griffures.

       Puis le pire advint, ce que j’appelle moi, le mal des Gribal : les problèmes génito-urinaires. Comme papé Gribal son père,  Marcel souffrit de sa prostate, certes, plus ou moins, tous les hommes vieillissants ont comme on dit « la prostate », mais dans le cas de Marcel un mauvais pressentiment m’obsédait. Pourtant au tout début le spécialiste de ces maladies se voulait rassurant, mais les mois défilaient, et personne jamais ne nous affirmait que sa guérison était acquisse, bien au contraire les rendez-vous médicaux se succédaient avec la régularité du métronome, puis un sombre jour il fut évoqué les rayons comme thérapie radicale. Lui et moi nous nous accrochâmes à cet espoir. Mais dans le fonds de moi-même je ne me berçais pas d’illusions insensées, j’espérais seulement que les rayons bloquent le terrible mal, même si pensais que ce mal féroce en fin de compte, comme ce fut le cas pour papé Gribal, gagnerait la 

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partie. Effectivement le mal emporterait Marcel mais je ne serais plus là pour le soutenir et l’accompagner. 

      Cet étiolement inéluctable qu’éprouvait Marcel, m’atteignait aussi avec pas moins de vigueur, toutefois je résistais et présentais bonne figure devant nos proches et nos relations amicales qui nous visitaient plus qu’il n’aurait fallu et provoquaient souvent notre lassitude. Marcel physiquement entamé devait être choyé à la hauteur de ses tourments et ceux-ci étaient bien plus rudes que les miens. De sorte que mon dévouement passait avant mes gémissements dérisoires, de plus il ne me suffisait pour recouvrer la plénitude de mes moyens, les moyens d’une femme de mon âge, que de quelques moments de repos, et ce serait bien le diable si ces jours calmes tant espérés ne survenaient pas.    

      Comme il se faisait attendre ce temps de quiétude ! Des mois et des années à soumettre mes nerfs, mes muscles, mes articulations, et aussi mes neurones, à des exercices physiques et cérébraux dignes d’athlètes et de savants les plus performants dans leur catégorie. Par exemple les tâches ménagères ne présentent guère de difficultés sauf si les habitudes familières s’installent et entrainent un degré élevé de fréquentation de notre maison, à tel point que je devins esclave de nos visiteurs que je recevais de la meilleure façon dans ma cuisine, qui était aussi la pièce à vivre, bien briquée et lustrée, et à qui je me devais de faire la conversation, des discutions qui entrainaient les rires, les chicaneries, les éclats de voix, bref des énervements quotidiens. Lesquels énervements m’interdisaient tout sommeil, et je passais une bonne partie de ma nuit à m’abrutir devant la télé. 

        À un certain moment il advint que ce rythme effréné accable ma résistance physique, cela se révélait concrètement par des mauvaises synchronisations de mes membres par rapport à mes intentions, mes gestes ne possédaient plus ces réflexes habituels qui fait qu’une main ne veuille plus serrer l’objet qu’elle tient ou pire qu’un pied refuse de passer devant l’autre pour marcher. De temps à autre je ne commandais plus rien et me retrouvais étendue parterre de tout mon long, là je compris que la fatigue n’expliquait pas tout et je fis venir mon docteur. Le docteur Teronde pouvait bien avoir vingt ans de moins que moi et cela faisait une vingtaine d’années que je le consultais, il connaissait ma condition, ma situation, mes problèmes de santé. L’homme présentait un physique élancé, d’une taille au-dessus de la moyenne, il faisait tailler en 

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brosse ses cheveux courts et bruns, il ne portait pas de lunettes mais dissimulait son visage régulier par une barbichette soigneusement sculptée qui couvrait son menton, son sourire avenant ou son absence signalait toujours bien avant qu’il ne parle, la gravité ou la bénignité du mal qui vous touchait. Or après son examen appuyé par ses questions précises, il afficha la mine d’un contrôleur d’impôt face à un contribuable exonéré de toutes contributions, sauf que dans mon cas il signifiait le contraire, celui du patient mauvaisement touché par de méchantes déficiences.   

      Avec une gravité inhabituelle il m’annonça que j’étais au bout du rouleau, je m’en doutais un peu puisque à ma demande il était venu. Pourtant le ton de sa voix, et le poids qu’il mettait à chacune de ses phrases ne laissa subsister aucune ambiguïté, il me fallait dans l’immédiat, presque dans l’urgence absolue, du calme, du repos, de la tranquillité, autrement lui le médecin de répondait plus de ma survie. Et j’ai eu peur d’être poussé dans le labyrinthe final, celui duquel personne ne revient sauf quelques êtres exceptionnels dont je ne fais pas partie. Pourtant la vie, cette vie à laquelle on tient tant, ne m’a apporté que rarement des instants de bonheur, elle fut surtout une longue litanie d’emmerdements, un chapelet de tuiles, une poisse collée au train en permanence, malgré tout comme on ne dispose pas de vie de rechange il faut bien se contenter de celle qu’on vous offre.

     Et puis de la vie, après des années d’existence, on sait à quoi s’attendre, il est même possible, avec l’expérience et sans trop d’erreurs, de se projeter dans l’avenir, tandis que lorsque la vie vous quitte vous perdez tous vos repères, et nul ne connait le fonctionnement de cet ailleurs mystérieux où les gens parait-il se trouvent bien puisqu’ils n’en reviennent pas. Mais personnellement aucun empressement d’y aller ne m’a jamais tarabusté, et comble de mes prétentions si je n’y allais pas je n’en serais point ni fâchée ni froissée. Quoi qu’en dise les plus téméraires, ceux qui affichent leur mépris de la mort, lorsque approche son tour, lorsque l’étreinte finale prend vigueur, nul ne la ramène.

      Aussi à peine le docteur quittait-il ma maison que je courais à la pharmacie avec mon ordonnance. Le pharmacien marqua une hésitation avant de disparaitre dans, ce que je nommerais, les coulisses. Quelques secondes passèrent avant que n’entre une cliente et demande à parler au pharmacien en personne, or il lui fut répondu que celui-ci s’entretenait avec le docteur Teronde. Ce discret conciliabule ne pouvait que concerner mes remèdes, et 

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c’était bien le cas, notamment sur le Lexomil. Ce médicament se prescrivait, je l’apprendrais plus tard, depuis une vingtaine d’années, à son sujet quelques désaccords persistaient et opposaient des médecins sur l’opportunité de son indication pour des pathologies retorses ou subtiles. Néanmoins après moult recommandations sur le respect des doses, et aussi d’utiles avertissements longuement étayés par un flot de palabres scientifiques qui embrouillèrent mon esprit, je repartais avec ma redoutable boite de Lexomil. 

     Les paramètres de ma mésaventure étant mis en place l’accident et ses conséquences funestes pouvait advenir. Bien sûr, un public averti aurait lu avec attention la notice, mais personnellement la lecture des effets indésirables s’avère toujours néfaste pour moi parce que je les éprouve tous, alors la crainte de subir un inconvénient majeur l’emporte sur l’éventuel bienfait, dès lors le médicament se trouve relégué au fond du tiroir. Je préfère faire jouer ma mémoire sur les propos  du docteur que confirme en principe le déchiffrage, très peu lisible, de son écriture. Le cachet du Lexomil se présentait, comme les tablettes de chocolat, sous la forme de barrettes individuelles que marquaient trois séparations pour définir quatre portions, et j’imaginais que cette présentation devait faciliter l’absorption par un découpage de confort. Mais moi je n’éprouvais aucune difficulté pour avaler les cachets, même les plus gros, ainsi j’engloutissais un cachet le matin, un autre à midi, deux ensemble le soir avec une goulée d’eau, en tout quatre par jour comme j’avais cru comprendre.

     La réaction de ces prises médicamenteuses ne se firent point attendre, jour après jour ma volonté s’estompait, mon courage s’évanouissait, mon équilibre en pâtissait, je me sentais toute cotonneuse voire amorphe, je passais du lit à la chaise-fauteuil où je récupérais longuement de mes rares actions concernant l’œuvre ménagère. Et lorsque le docteur me visitait, il concluait que l’évolution n’était pas anormale. En réalité ne concevant pas un non-respect de sa prescription du Lexomil : un quart de cachet le matin, idem à midi, et deux quarts le soir, de plus comme tout le corps médical de ce temps il manquait du recul nécessaire sur ce médicament relativement récent qui permet de dresser le constat de tous ses effets et conséquences, il formait pour lui-même un champ de supposition sur les bénéfices et préjudices qu’il résultait de l’emploi du Lexomil, sans doute se posait-il la question de me prolonger ou de m’interrompre son usage. 

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     Un évènement majeur empêcherait le docteur de mener jusqu’au terme sa délibération personnelle, çà serait mon glissement dans une léthargie comateuse qui inquièterait mes proches et provoquerait mon admission à l’hôpital. Paradoxalement cette perte prolongée de conscience ou plutôt ce long assoupissement s’avérerait être l’ultime occasion où je gouterais cette tranquillité à laquelle j’aspirais depuis trop longtemps et que sans cesse les nombreux épisodes de ma vie reportaient sa venue.  

        L’hôpital, bien que les infirmières et tout le personnel soient serviables et aimables, m’amena à moult agacements et exaspérations parce que je ne voyais pas trop pourquoi j’y demeurais. L’hôpital, quand on y pense avec sérieux, est fait pour les malades et moi je n’étais pas de cette confrérie d’ailleurs il ne me faisait pas grand-chose du moins pas plus que les soins d’une infirmière à domicile. Certes je ne possédais plus mes ressorts habituels, mes muscles et mes nerfs répondaient mollement à mes exigences, mais mettre cet état sur le compte d’une attaque cérébrale sans prendre en compte l’abus de médicament, me laissait penser qu’il allait vite à la besogne. D’ailleurs je n’ai vu le professeur du service qu’une seule fois, et depuis mes soins se résumaient chaque jour à la présence d’une infirmière, qui tout en me parlant comme à un gâteux qui déparle, me faisait avaler un cachet, ensuite venait le kiné pour dix minutes, et encore les jours d’accalmie dans le service, lequel kiné m’obligeait à repousser de la main, du pied, de la jambe, du bras, une de ses mains qu’il mettait en opposition, le gaillard, jeune et fort, n’avait aucun mal à me démontrer les soi-disant conséquences de mon attaque qu’il qualifiait de lente et sournoise et dont, ajoutait-il, nous en viendrons à bout, comme si mes difficultés atteignaient sa personne. Et c’était tout pour la journée ! 

      Fort heureusement j’avais des visites, trop même pour l’équipe médicale qui se gênait pas de me dire qu’elles encombraient le service et surtout qu’elles me fatiguaient pire qu’elles m’exposaient au danger de récidive. Je dois sans doute à ces remue-ménages réguliers l’acceptation de mes demandes appuyées de réintégrer mon domicile, cependant ma sortie fut conditionnée par l’équipement d’un lit médicalisé outre la désignation du personnel me soignant chez moi. Et je sortis, allais-je dire les pieds devant car les ambulanciers préférèrent me déplacer sur le brancard.

     Rien ne vaut sa maison ! Quel plaisir de la retrouver ! Et de retrouver aussi tous ses visages amis remplis d’affection, et tous mes proches venus me 

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témoigner des sentiments de  réconfort. Seul bémol de tous ces va-et-vient, l’obligation qui m’était faite de leur faire la conversation, car en matière de parlotte, Marcel étant du genre taiseux, il fallait que j’assure seule du matin au soir. À partir du jour où je réintégrai ma maison je n’eus plus un instant ni de répit ni de repos, et bien que je ne sorte pratiquement plus du lit médicalisé exception faite des séances de kiné, une fatigue d’un nouveau genre s’emparait de moi, une sorte de surmenage occasionnée par une profusion d’émotions.

      Que d’attachement !, que d’amitié !, que de sympathie !, que toutes et tous m’exprimaient ! Toutes ces affectueuses déclarations bien sûr me touchaient mais aussi provoquaient une espèce de surexcitation qui tracassait mes nerfs au point que jamais ils ne parvenaient à se détendre suffisamment pour me permettre un bon sommeil récupérateur. Donc aucun temps mort dans mes journées, et pour accompagner la solitude de mes soirées, l’effervescence de mes pensées, que rien ne pouvait distraire, pas même la télé avec laquelle je cherchais un abrutissement pour accéder au sommeil.

     Il advint un jour de visite où le docteur Teronde se fâcha, et tel Jésus chassant les marchands du temple, il invita fermement mes visiteurs à disparaitre sur le champ. Certes il avait raison mais que pouvait-il faire la froideur scientifique face la flamme des élans affectifs, et encore j’évite la grandiloquence en n’employant par le mot galvaudé d’amour qui conviendrait beaucoup mieux. Comment donc docteur refuser cette profusion d’amour qui m’amenait tendrement au naufrage, bien sûr tous ceux et celles qui pétris de bons sentiments venaient et revenaient me voir, ignoraient qu’ils agissaient à la façon des vagues qui s’acharnent à détruite la vieille nef en la bringuebalant jusqu’à la rupture.

      Par ailleurs une vieille nef qui dans son passé résista à d’innombrables assauts se rend-elle compte de sa vulnérabilité ? Dans mon cas ce n’était faute des insistances répétés du docteur Teronde de mon état de faiblesse, toutefois je parvenais malgré les avertissements à oublier le danger. On surévalue toujours ses propres capacités dans la même proportion que l’on minore les sombres observations de la faculté.

     De toute façon les démonstrations d’amour allaient bien finir par se calmer complètement, d’ailleurs après presque deux semaines les amplitudes des pauses entre deux visiteurs insensiblement s’élargissaient et cela d’une façon régulière, malgré quelques grosses vagues. Encore un peu de patience et 

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bientôt les raz-de-marée journaliers s’estomperait, il ne resterait à subir que le flux des samedis puis le flot des dimanches et j’aurais enfin toutes mes semaines pour récupérer. Et comme le docteur Teronde je pensais aussi qu’il était temps, je le pensais d’autant plus au matin de ce lundi trente octobre. La veille, donc le dimanche, le tourbillon amical des visites m’éprouva à tel point que dès le début de l’après-midi je ne parvenais plus à suivre les conversations, et que systématiquement malgré mes efforts de concentration je répondais tout à fait à côté de la plaque. Entrevoyant les risques qu’ils me faisaient courir, s’ils n’abrégeaient pas leur visite, mes proches et mes amis sortaient promptement de ma chambre après un dernier sourire et un bisou qu’il m’envoyait de leur main. D’ailleurs je dois avouer que si je tentais de faire bonne figure, force est de reconnaitre que très vite le décrochage me gagnait, et les visages qui défilaient devant moi se confondaient, les voix se mêlaient et devenaient un magma bruyant et incompréhensible, je ne savais plus qui était qui et qui disait quoi, moi-même je riais sans trop savoir pourquoi et je m’appliquais à des logorrhées étranges que nul ne comprenait et qui plongeaient mes interlocuteurs dans un complet scepticisme.

 

      « T’en as dit des drôles hier ! » m’affirma Marcel.

      « Il était temps que dimanche finisse ! » ajouta-t-il. Puis grosso modo il me raconta l’essentiel de mon dimanche mais comme l’engourdissement me saisit je ne l’entendis plus, bien qu’il me parla puisque ses lèvres remuaient. Je ne certifierai pas que ce matin-là l’infirmière et le kiné vinrent me voir, pourtant selon toute vraisemblance ils prirent soin de moi puisque à l’heure du repas je me retrouvais installée dans mon fauteuil médicalisé, mais décidément je ne parvenais pas à émerger de ce dimanche rugueux. Cependant le seul bénéfice que je tirais de cette semi-inconscience, était de ne pas souffrir et surtout de ne pas gamberger. Je profitais de cette sorte d’entracte, attendant simplement que la pièce de théâtre reprenne son cours, et l’acte suivant consistait à me remettre dans le lit avec l’aide efficace de Georges mon fils ainé, ce serait mon unique effort du jour et il suffirait bien à mon état particulier.

     Mes forces s’étaient bien altérées depuis mon erreur de dosage je ne pouvais ni me redresser ni faire un pas sans l’aide de bras secourables, sans assistance je serais restée clouée sur la chaise ou dans le lit. Je ressentais cet effet curieux de posséder encore l’énergie suffisante pour faire quelques 

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mouvements et de subir la mauvaise volonté de mes muscles usées qui me condamnaient à une inaction presque totale. Porter la cuillère du plat à ma bouche relevait pratiquement de l’exploit après quelques répétitions de ce geste bien simple.

     Mes déplacements quotidiens ressemblaient fort à une danse latine du genre tango argentin mais la musique lascive en moins. Mes partenaires passaient ses bras sous mes aisselles et serraient mon corps contre le leur, moi j’empoignais à pleine main le tissu des manches, dès lors nous étions joue contre joue et nous esquissions dans une brève chorégraphie un pas de deux très limité. L’habitude se créa que le matin je guinche avec le kiné et l’après-midi gambille avec Georges. Chose étrange et curieuse que d’étreindre son fils adulte et avancé dans l’âge.

     Il me fallait remonter à un passé fort lointain pour que je  me retrouve dans une situation comparable, à cette époque difficile des années de guerre Georges était mon premier enfant et moi une jeune maman isolée et sans appui, dans un village hostile, entourée par une belle-famille à la mentalité rugueuse des rustiques paysans. Ma seule consolation face aux problèmes quasi-insoluble de l’approvisionnement quotidien consistait à prendre dans mes bras et à enlacer mon fils, puis je lui confiais mes soucis mes états d’âme. Mais me dira-t-on nul enfant n’a de raison avant ses quatre ou cinq ans, je n’affirmerais certes pas le contraire, pourtant il me suffisait d’entendre ses gazouillis puis par la suite son babillage pour imaginer qu’il m’exprimait à la fois sa compréhension et formulait des précieux conseils pour que je  ne  baisse pas les bras. Il fut dans ces temps-là, temps de trouble et d’occupation, temps de solitude et de crainte,  mon indispensable aide morale.

      Lorsque je serrais sur mon sein ce petit corps soumis aux privations de ce temps de restrictions, il décuplait mes forces et alors le désespoir n’était plus en mesure de m’atteindre. Certains diront que je préfère Georges à tous mes enfants, quelle erreur de débiter pareille ânerie, une vraie mère aime tous ses enfants de la même façon seulement elle est souvent obligée d’adapter son offre d’amour aux besoins et à la demande d’affection selon le sexe et l’âge de ses enfants, et quelquefois vient parfois s’ajouter un vécu commun particulier. Avec Georges nous avons vécu une période terrible, quelques longs mois d’une intense souffrance où la population manquait de tout pour vivre et même pour survivre, exception faite évidemment des petits malins qui filoutaient et 

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savaient judicieusement se placer du bon côté de la table. Ce souvenir indélébile marquerait de son empreinte mes rapports avec mon ainé. Parce que nous avons supporté ensemble des privations, il me semblait que je devais être d’une attention extrême et combler ses manques, lui qui manqua de l’essentiel à sa prime enfance, avant qu’il n’ose seulement les exprimer.

       Le destin quelques fois se plait à vous faire revivre des situations similaires, voilà donc que plus d’un demi-siècle après nos premiers enlacements filiaux où je puisais mon énergie, nous recommencions nos enserrements, à cette différence près qu’aujourd’hui je me sentais aussi frêle que l’enfant que je câlinais jadis, et avec cet enfant devenu fort et vigoureux je tentais de recouvrer mon énergie perdue. Aide morale à la jeune maman que je fus, appui physique à la mère âgée que j’étais devenue.

     Je m’abandonnais à lui, sous sa protection rien ne pouvais me détruire, pourtant ce lundi trente octobre à quatorze heures, le peu de lucidité qui demeurait en moi après avoir vécu la veille un dimanche de folie où l’amour et l’amitié rivalisèrent d’ardentes démonstrations, ce peu de conscience sentit le sol se dérober sous mes pieds, alors je réalisai des efforts désespérés pour ne pas sombrer dans ce gouffre, et la crainte m’envahit. Mon souffle devint court et poussif, je voulais crier et ne s’échappaient de ma bouche que des gémissements que je n’entendais même pas.

     Non ce n’est pas possible, pas si vite, pas si tôt, je ne suis pas vieille, ne me volez pas mes années, le compte n’y est pas Seigneur Jésus !                                         

                  

                                      

                      LA MACHINE à REMONTER LE TEMPS  

 

      Depuis toute petite j’entends dire qu’au moment dernier on revoit défiler toute sa vie et je me suis toujours demandé comment tout un chacun pouvait donner du crédit à cette affirmation, car à moins de ressusciter il n’existe aucune possibilité de savoir quelles pensées s’effilochent à l’ultime instant de son existence. Ou alors il convient d’admettre cette thèse, soutenue par les citoyens sétois, qu’en certain lieu les quidams de base meurent plusieurs fois, en l’occurrence sept fois à Sète. Mais pourquoi sept à Sète ?, sans doute à cause de la résonnance de deux mots qui se reflètent. Ou plus posément d’une façon générale en raison du décompte des épisodes successifs de nos 

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existences qui forment notre long ou bref cheminement depuis la vie intra-utérine jusqu’aux portes de la mort.

     Pour mieux comprendre il faut que je m’attarde sur une explication produite par une vieille italienne qui vivait dans la courte impasse où je suis née. Dans un français approximatif, agrémenté d’un vocabulaire issu de l’italien devenu « dialetto » lui-même adapté à la linguistique du lieu, Sète, qui employait les mots patoisants d’une langue d’oc délavée, l’aïeule que seul comprenait un nombre limité de proche dont je m’honorais d’appartenir me fit appréhender cette vérité essentielle.

     « Vedi piccolina… », « Vois-tu petite, nous mourons plusieurs fois dans notre vie, ne prend pas peur en vérité on ne se rend vraiment pas compte de la chose… quand tout se passe comme prévu bien sûr. D’abord on vit dans le ventre de sa mère en principe neuf mois et lors de la naissance celui qui était dans le ventre disparait pour laisser la place à l’enfant et à sa nouvelle vie. Cet enfant forge sa raison puis après la communion solennelle vers douze ans il s’efface au profit d’un adolescent qui subira son apprentissage jusqu’au service militaire, au sortir de la caserne…, et pour les filles qu’on n’encasernent pas, lorsqu’elles ont fini de broder de leurs initiales leur trousseau, autour de vingt ans, un adulte prend le relai de la force de l’âge jusqu’à l’âge avancé, où s’amenuisant un vieux sexagénaire le remplacera pendant une plus ou moins longue incertitude à l’issue de laquelle le retour à l’enfance, ou le gâtisme, ou la sénilité,  le saisira. Arrivé à ce terme la mort véritable, la terrible camarde avec sa grande faux, pointera le bout de son nez, mais comme à cette date on aura perdu la raison elle pourra faire son œuvre sans qu’on s’effraie. Malgré tout cette très brève période où l’unique action nous fait passer l’arme à gauche, est un épisode incontestable de nos vies et aussi pour les plus lucides d’entre nous en cet instant suprême le dernier apprentissage de notre existence puisque en mourant nous apprenons à mourir. Et cet épisode peut nous surprendre à tout instant ! Toutefois si on parvient au bout, le tout bien compté, nous arrivons à nos prétendues sept trépas. »

     « Sono rari piccolina… », « Ils sont rares petite ceux qui parviennent à cheminer sans encombre jusqu’à cette septième fin promise. Il faut être fort pour endurer et résister à toutes les épreuves de la vie, beaucoup lâche prise avant. Mais nous qui venons du fond de la botte et qui savons qu’il faut souvent conjurer les diableries, nous conservons dans nos bagages les réponses 

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qui conviennent pour éloigner les envoutements, et puis nos superstitions nous aident à supporter nos malheurs. Par exemple le meilleur moyen pour faire fuir la mort consiste à ne pas être obsédé par sa venue et ne pas la crainte parce que de toute façon elle est inévitable. Alors il peut sembler présomptueux, pour ceux qui ne nous connaissent pas, de prétendre à plus de résurrections que notre Seigneur Jésus, mais ici point de blasphème seule nous anime la force de repousser la mort par la dérision. »

      « Est-ce qu’on y parvient ? Hé non mia piccolina… Combien en ai-je vu sortir de notre trou les pieds devant… mio Dio. »

      La vieille italienne se signa trois fois par la Sainte Croix, puis porta à ses lèvres le crucifix en regardant le ciel avec un doux sourire.  

       Dans cette impasse que tout un chacun appelait le trou de Poupou naitra treize ans après moi mon jeune frère Gaston, il vivra toute sa vie au trou, par affection il rachètera aux ayants droits les parts de l’humble maison familiale qu’il retapera seul ou presque de fond en comble, et dans laquelle il fondera son foyer. Puis un jour il aura l’opportunité d’adopter une chienne de race boxer, il lui donnera le nom de Camarde. La raison apparente de ce nom provenait de sa gueule toute aplatie, donc camarde, qui la faisait baver et ronfler en permanence, un mourre lourd comme on dit à Sète, une tronche peu avenante, repoussante même, mais au rebours les chiens de cette race possède un caractère avenant. La raison plus secrète de ce nom résulte de ce qu’il représente aussi la mort en l’état de squelette, hélant cent fois par jour ce nom singulier Gaston était sûr qu’il ne s’approcherait de lui que sa chienne, l’autre, le reliquat osseux, le personnage honni se voyait en quelque sorte exorcisé à jamais du trou de Poupou.

     Bien que chacun sache cette vérité immuable que depuis notre naissance nous soyons tous des mourants sursitaires. Mais peut-être l’embrouillamini du nom de l’impasse pouvait induire le triste sire à aller faucher dans d’autres rues. Comment s’y serait-il retrouvé devant le porche d’entrée de l’impasse à laquelle manquait le portail et qui malgré cela la faisait ressembler à une longue cour intérieure, d’autre part nul habitant du lieu ne prononçait le terme d’impasse de Canilhac, en vérité coutumièrement en toute simplicité les gens se revendiquaient du trou. D’ailleurs lesquels d’entre eux se rappelaient de cette dame Canilhac, propriétaire dans l’impasse de plusieurs immeubles dont un abritait l’appartement où  elle résidait. La nature avait doté cette dame de 

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 deux caractéristiques notables de part et d’autre de son visage, ses joues abusivement mafflues qui permettaient lors des conversations de voisinage de la signaler d’une façon indiscutable sans mentionner son nom, il suffisait pour se faire de gonfler ses propres joues à la manière du fameux trompettiste Dizzy Gillespie, lequel ayant contre ses lèvres l’embouchure de l’instrument en tirait un son mélodieux tandis qu’il émanait des culs-de-poule des quidams grimaçants du lieu que des borborygmes claironnant des séries incongrues de « pou…pou…pou…pou… » 

        Cette voie en forme de couloir bordée non de chambres mais d’appartements étriqués, ressemblait à une grande maison rassemblant une grande famille. À la belle saison lorsque fleurissait les géraniums opiniâtres dans l’ombre fraiche des immeubles de deux ou trois niveaux, le boyau se transformait en salon d’agrément, sauf pour la marmaille nombreuse qui se déchainait dans ce boyau aux airs de cour d’école, marmaille que nul ne s’embarrassait  ni de morigéner ni de calmer par des jets d’eau froide à l’hilarité de tous, pourtant il émanait de ces rudes excès d’autorité une vraie  bienveillance, nul ne s’y trompait l’apparente sévérité s’exerçait pour le bien de tous ces chenapans si prompts à toutes les bêtises, plus tard se disait-on ils nous remercieraient de les avoir aussi bien aimés par de justes torgnoles.  

      Le jour de la sainte Thérèse de l’enfant Jésus de 1922 je vins au monde dans cet univers unique qui ne ressemblait à nul endroit que je connaitrai par la suite et qui toujours me reviendra en mémoire comme le paradis perdu de mon insouciance. Et la souvenance régulière de ce lieu dans le film final de mon heure dernière ne tenait rien au fait que je sois, ou ne sois pas, en danger permanent de mort.

     Mais peut être que le bilan ponctuel de sa vie effectué au fil du temps, amène à cette conclusion que rien de ce qui a été réalisé,  en dépit ou à cause des épreuves de la vie, ne pouvant ni être remis en question, ni être amélioré, et n’attendant plus de l’existence d’autres aventures inédites, peut-être dans cette hypothèse convient-il se retirer sans nul regret de ce jeu aléatoire de la vie. Sans doute est-ce ainsi que l’affaire se passe lorsque le renoncement prend le pas sur l’envie, alors, et dans ce cas seulement, le film de sa propre vie se déroule dans l’insondable univers de son inconscient et meuble l’instant ultime.  

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      En réalité si je pris ma première bouffée d’air au trou de Poupou je saurais dire précisément dans quel immeuble. À l’entrée du trou sur la droite demeurait mes grands-parents maternels Pierre Perrone et son épouse Julie Tiési. J’aurais le temps de connaitre Julie car elle vivra, chose notable, quatre-vingt-trois ans, petite femme menue, sobrement et sombrement vêtue, les cheveux tirés en arrière pour former l’austère chignon, elle possédait le don qui lève le feu du soleil foudroyant de l’été, celui qui inflige de redoutables maux de tête, de plus comme moi elle naquit un premier octobre. De Pierre en revanche, qui disparaitra à cinquante-huit ans, lorsque j’avais treize ans, et qui donna son prénom à mon frère cadet né quatre ans après moi, j’ai le souvenir flou d’un homme massif, épais, au visage rond que barrait une moustache dru et noire, sa tête reposait directement sur son tronc sans l’intervalle du cou, corps volumineux donc à qui il fallait deux chaises pour s’assoir, une chaise réglementaire par fesse, certains ont le cul entre deux chaises, lui, le confort de son assise demandait deux chaises. À la belle saison, en maillot de corps et en espadrille, il s’installait  devant son pas de porte et il passait son temps à regarder le défilé des quidams, à interpeller l’un ou l’autre pour d’interminables palabres avec force de grands gestes. Sur ses bras j’entrevoyais des dessins aux traits bleutés, le biceps droit, côté poétique, s’ornait d’une baleine soufflant un jet d’eau terminé à son sommet par une fleur, le biceps gauche, côté mystique, affichait la tête du Christ, un olivier rappelant le biblique mont des oliviers, et la Croix du sacrifice.

      Un jour de mon enfance mon père Damien, qui était également tatoué d’un cœur sur le bras droit et d’une bague avec ses initiales quasiment effacées sur le doigt majeur de la main droite, m’expliqua la raison de ces marquages singuliers.

     « Tous les marins ont des tatouages, les marins et les bandits, ton grand-père et moi n’avons été que marins… », Pour soutenir cette affirmation malicieusement son œil pétillait. « Parce que dans les temps éloignés, pendant l’époque des grandes découvertes, les marins, et parmi eux des brigands qui fuyaient la justice, ou bien des condamnés qui pour racheter leurs fautes s’embarquaient, furent mis au contact de peuples primitifs qu’on appelait des aborigènes. Lesquels primitifs qui vivaient le cul à l’air, nus comme des vers, montraient des corps marqués de dessins bizarres et ineffaçables parce qu’ils les traçaient sous la peau avec des colorants en se tailladant la couenne. Et 

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comme les escales dans ces pays lointains pouvaient durer plusieurs mois nos marins du temps passé, après avoir sympathisé imitèrent ces primitifs, meublaient leur temps-mort en se tatouant. Mais à la différence que les dessins de nos marins découvreurs représentaient des choses réelles et pas du n’importe quoi comme ces sauvages… parce que nous, nous sommes civilisés. »

     Ma grand-mère Julie Tiési la troisième d’une fratrie de sept enfants vint au monde au village de Buonvicino en Calabre. Lequel village se situe au cou-de-pied de la botte italienne, un peu à l’intérieur des terres à moins de dix kilomètres de la mer sur la pente ensoleillé d’un piton rocheux où il ne se trouve pas un seul mètre carré de terre cultivable. Là les gens vivaient de pas-grand-chose : des lapins, quelques poules, une bique ou un mouton à engraisser. Pour gagner quatre sous ils descendaient à Diamante et ils se louaient à la saison de la pêche à la traîne où leurs bras faisaient merveilles pour tirer les filets lourds de poissons. Puis un jour un peu avant 1890 son père Antonio avec sa mère Michelina Perrone et tous les enfants quittèrent cette terre de misère et débarquèrent à Cette, grande rue haute, où pendant quelques temps Antonio fit le chiffonnier.

       Si Antonio Tiési vit le jour à Buonvicino son épouse Michelina Perrone naquit à Maierà tout comme mon grand-père Pierre Perrone. Il est fort parier que les familles de Michelina et de Pierre toutes deux issues de Maierà appartenait à la même lignée. Maierà se trouvait enfoncé dans les terres  à six kilomètres de la mer, et à quatorze kilomètres au nord de Buonvicino comme ce-dernier Maierà s’accrochait au levant du même relief montagneux d’ailleurs la liaison des deux villages s’opéraient par un sentier tortueux et escarpé. Une seule raison poussait les habitants des deux villages à se rencontrer au moins une fois l’an et pour ceux de Maierà à emprunter ce sentier dans la chaude journée d’un dimanche du mois d’aout, lorsqu’il s’agissait de rendre hommage à la Madonna delle Neve, Notre Dame de la Neige, à son sanctuaire sis au sommet de la colline en surplomb de Buonvicino, d’ailleurs Buonvicino se traduit par Bon Voisin, et par excellence le sanctuaire en est un authentique. Ainsi il est très probable qu’à la même époque les familles alliées des Tiési et Perrone se soient éloignées des arides terres calabraises.

      Aucune raison ne s’opposait à ce que la liaison des deux familles ne se prolonge pas sur les terres plus avenantes du Languedoc. Ainsi devant un adjoint du maire de Cette, en fin d’après-midi de l’avant-dernier samedi de 

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novembre 1898, Julie Tiési donnait sa main à Pierre Perrone fils du défunt François Perrone et d’Aurélie Cardello, la discrète Aurélie bien que résidant à Cette se confondra dans l’anonymat de cette cité, et il ne me semble pas que lorsque je possèderais l’entendement nécessaire, la famille l’eut évoqué lors des habituelles discussions. Douze mois plus tard naissait à Cette le premier de leurs huit enfants, ils la prénommeront Angèle et deviendra Angèle l’américaine en épousant un soldat yankee à la fin de la première guerre mondiale. Ma mère Antoinette Marie deuxième enfant du couple se présenta le 10 juin 1901 au numéro 7 de la rue de Villefranche à ce numéro se trouvait un portail qui cachait une courette étroite mal aérée où le soleil n’osait pas pénétrer, elle permettait juste aux habitants de rejoindre leur domicile. Dès qu’il en eut la possibilité le foyer de Julie et Pierre changea d’air et s’installa d’abord au numéro 11 de la même rue, ensuite au numéro 2 de la  rue Belfort, laquelle habitation deviendra beaucoup plus tard l’école municipale des beaux-arts, et enfin en 1906 le foyer aménagera au mythique trou de Poupou. En réalité si je puis me permettre les miens tournèrent un moment autour trou puisque tous ces logements se situent dans un rayon de cent mètres. Dans ce havre de paix qu’est le trou de Poupou ma mère Antoinette attendra quiètement mon père Damien. 

 

     À plus de trois cent kilomètres au nord de Maierà au petit bourg d’Eléna, que la commune de Gaèta englobera au cours du vingtième siècle, deux, trois jours après le printemps de 1897 naquit Damien Jean Maconi.

     Gaèta est un lieu superbe qu’aima beaucoup un homme politique et militaire nommé Lucio Munazio Planco contemporain de Jules César ce-dernier chargera Lucio  Planco de gouverner la Gaulle. Superbe et stratégique puisque Pierre III d’Aragon lorsqu’il conquerra le sud de l’Italie fera construire son château sur le piton rocheux qui protège la cité et le port de Gaèta.  Le roi Pierre III était le petit fils de Marie de Montpellier. Plus tard lors de la seconde guerre mondiale quand en 1944 les troupes alliées avec des unités de la France libre, ayant débarquées au sud de l’Italie, repousseront les allemands, elles devront faire sauter le verrou de Montecassino au prix de combats meurtriers. Or la ligne Gustave, trait de défense allemande qui coupait l’Italie, passait bien sûr au sud de Montecassino et de son monastère qui subira un total 

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anéantissement,  et aussi au sud de Gaèta. Mais à cette dernière date la famille Maconi ne résidait plus en ce lieu. 

     L’activité essentielle des gens qui habitaient Eléna et Gaèta, sur la rive de l’anse que protège le Monte Orlando avec ses falaises abruptes, était la pèche, puisque la position géographique de ce territoire accidenté ne permettait que la ressource maritime pour survivre. Activité aléatoire, rendue sans doute encore plus hasardeuse pour les nombreux journaliers qui demandaient quotidiennement de l’embauche aux patrons-pêcheurs, de sorte qu’il advenait à l’infortunée multitude des périodes de misère de plus en plus étendues. Et si un jour sans pain est long pour ceux qui le subissent, l’histoire devient insupportable lorsqu’elle se répète et dure des semaines. Puis un jour arrive où le chef de famille cherche une réponse vitale pour ne plus soumettre les siens à l’insupportable. Un modeste baluchon suffira à rassembler le peu de chose essentielle, par ailleurs un bagage trop important nul seulement encombrerait mais nécessiterait de sortir quelques sous d’une poche sans consistance pour supplément de bagage. Parfois le grand départ qui s’impose, affecte moins qu’ils ne le pensent les candidats à l’exode dans la mesure où sur la future terre d’accueil vivent déjà des précurseurs à la migration appartenant à leur propre famille, certes très élargie allant depuis les vagues cousinages jusqu’aux véritables parentèles, vu la prolifique descendance qui tient souvent du prodige de la part des robustes transalpins. 

      Une fois décidée à partir, la famille Maconi attendit quelques mois afin que le petit Damien s’aguerrisse et supporte le long voyage. Damien était cinquième enfant du couple Marie-Antoinette Volpi et Cosme Maconi, Cosme se prononce Cosimo en italien mais les autochtones cettois traduiront simplement ce prénom inhabituel par Casimir. Damien donc serait le dernier à naitre dans la péninsule les cinq autres enfants qui suivront Damien verront le jour à Cette au numéro 10 de la rue rapide familièrement appelée la rue Rompe-Cul à cause de sa forte déclivité, celle-ci rendait probable à n’importe quel moment une chute catastrophique sur le coccyx avec le dégât collatéral d’un postérieur irrémédiablement lézardé, bref une affaire fondamentale que cette sente pentue. Pourtant, excepté un abandon de cette rue pendant quelques mois au profit de l’impasse qui termine la rue Lacan, les époux Maconi termineront leurs jours dans cette illustre rue Rompe-cul.  

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      À la descente du bateau Marie-Antoinette Volpi et Cosme Maconi, nés tous deux à Eléna, distingueraient dans la foule probablement venu les attendre un homme que les cettois prénommaient aussi Casimir et qui avait pour vrai prénom Cosme, Cosimo, et comme nom Volpi. Ce Cosme Volpi était également né à Eléna une vingtaine d’années avant le couple Marie-Antoinette et Cosme Maconi, mais, particularité, son épouse s’appelait Philomène Perrone pour laquelle j’ignore son lieu de naissance, cependant comme un hasard, si celui-ci existe, Perrone est le nom de ma famille maternelle originaire de Maèra. Se pourrait-il alors que mes familles maternelles et paternelles aient réalisé, malgré la distance de trois cent kilomètres, des liens matrimoniaux solides et anciens. Il faudrait l’intervention de la main Divine, or cette aide providentielle ne pouvait s’opérer que lors des témoignages de Foi rendus à la Madonna delle Neve de Buonvicino. Et je ne doute pas que les conséquences des pèlerinages et des processions cultuelles permettaient les rapprochements des jeunes gens et les arrangements matrimoniaux entre leurs familles. À la descente du bateau je veux croire que Cosme Volpi accueillit les Maconi par solidarité sans doute familiale mais plus surement à cause des liens patriotiques, bien que Cosme Volpi et son épouse Philomène Perrone, pour être devenus depuis quelques mois par naturalisation des français à part entière, ne fussent plus italiens.

     Les émigrés italiens de ce temps malgré leur vocabulaire hésitant, et sans nier l’attachement à leur pays d’origine, aspirait à être des citoyens exemplaires du pays qui s’ouvrait à lui, et pour esquiver les sombres desseins des gens de souche qui les regardaient de travers avec suspicion, les ritals s’appliquaient dans la discrétion à être des serviteurs zélés de la France. Toutefois se regroupant dans le quartier-haut de Cette, les ritals recréaient dans les quelques rues les abritant, et pour quelques années encore une sorte de petite Italie où ils s’autorisaient des excès fortissimo de palabres avec force gestes, tandis qu’aux fenêtres pendaient et séchaient toutes les couleurs de la lingerie effilochée et des vêtements rapiécés.

     Des migrants de tout acabit, autour de 1900, la France non seulement n’en refusait point mais encore désirait en absorber le plus grand nombre possible. La France préparait sa revanche contre l’ennemi héréditaire l’Allemagne beaucoup plus peuplée que notre pays. Il en est même, en l’occurrence un général d’armée de haut vol, qui élaborait cette notion de force noire, celle-ci consistait à former les indigènes colonisés d’Afrique en des unités de tirailleurs 

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et dont le but consistait à ouvrir des brèches dans les lignes adverses par l’acharnement aux combats, voire la sauvagerie, qu’on leur prêtait, les stratèges pensaient que cette force noire impressionnerait et ferait merveille en les jetant dès les premiers assauts. Comme le dit la loi de 1905 « nul n’est admis dans les troupes françaises s’il n’est français ou naturalisé » et on en admettrait à profusion une fois la naturalisation décrétée.

    Ainsi par vagues successives en 1905 et en 1908 l’ensemble des éléments de mes familles côté mère et côté père, qui n’étaient pas nés en France acquirent la nationalité française, un pays que les miens défendraient bec et oncles lors des deux conflits mondiaux à venir, au prix même du sacrifice suprême. La francisation accompagna  la naturalisation ainsi le nom Maconi devint Macone et Volpi devint Volpe, ce dernier nom se traduit précisément par Renard.   

 

                                                      

                                      UN RÂLE DANS LA NUIT

 

     Quel âge pouvais-je bien avoir à cette époque ? Douze ans pas d’avantage. Nous habitions à présent au fond et côté gauche du trou de Poupou, au premier étage du dernier immeuble. En poussant la porte de l’appartement nous pénétrions sur la pièce à vivre, un salon-salle à manger-cuisine, grande comme un mouchoir de poche mais avec un balcon pour l’agrémenter. Damien, mon père, un homme de taille moyenne impressionnait le nouveau-venu par sa carrure et sa musculature d’athlète avec des biscoteaux dur comme le marbre, à cela s’ajoutait une figure carré couverte de cheveux châtains clairs, sur laquelle jamais le sourire ne se fixait, ses lèvres minces et serrées s’y opposaient, son autorité naturelle se remarquait dès l’instant où le regard perçant de ses yeux où se mêlaient le vert de l’émeraude et des reflets lointains du bleu marin, et que nul ne soutenait bien longtemps, pointait dans votre direction, Damien s’accoudait au garde-corps et fumait son tabac, sorti d’un paquet  carré à la forme d’un gros dé, c’était du petit gris, il le fumait soit avec sa bouffarde ou bien il le roulait dans une feuille Job, il tirait sur la cigarette de longues bouffées, et exhalait une fumée épaisse et puante qui me faisait tousser parce que par jeu Damien nous la soufflait sur nos naseaux , de ma sœur Suzanne de deux ans ma cadette, sur Pierre, et sur moi, en s’esclaffant. 

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     Le carnet de feuilles à rouler Job présentait l’intérêt de proposer de belles images, par exemple des visages de femmes du monde hautaines qui fumaient avec délice, et comme Damien me donnait toujours les carnets vides je me suis mise à les collectionner. Mais en aucun cas j’eus l’envie d’imiter ces dames altières à la différence de Pierre, qui lui, lorsque son âge adolescent viendra, en douce barbotera au paternel ses paquets de gris. S’apercevant des disparitions, Damien poussait des gueulantes mémorables qui assourdissaient les oreilles de la population du trou, et Marie-Antoinette, ma mère, le calmait en disant que de sa propre initiative, guidée par la charité, elle avait donné un paquet à un pauvre bougre qui lui inspirait la pitié. Damien criait encore un peu pour la forme car il n’était pas dupe, il supposait que son fils devenait un homme et s’affirmait avec une cigarette au bec, et cela en son for intérieur lui plaisait.     

     L’appartement se prolongeait par une enfilade de deux pièces aux dimensions modestes, elles servaient de chambres, la première pour nous les enfants, la suivante pour nos parents. En guise de commodité nous avions les pots de chambre, l’un se nommait Jules et l’autre Thomas car tel était l’usage de ce temps d’employer ces prénoms pour cet ustensile familier je n’ose dire intime parce qu’il fallait le vider au vu et au su de tous aux endroits prévus avec quelques fois les commentaires bienveillants de voisins, des rigolards bien culottés.

     Cette nuit-là Suzanne ne parvenait pas à dormir. Le matelas de paille chaude posé à même le sol Suzanne et moi dormions dans un sens et Pierre à l’envers de nous, ses jambes nous servaient de frontières afin que nous les filles ne nous tirions pas les cheveux qui s’épanouissaient en longueur. Plusieurs fois Marie-Antoinette vint la calmer. Notre mère bien que née en France possédait le caractère des femmes de la Calabre, obéissante aux règles patriarcales latines, femme menue avec des cheveux noirs et des yeux sombres, il se dégageait de son regard une infinie douceur teinté de mélancolie jusqu’à ce que les épreuves de la vie viennent le noircir de gravité qu’accentuera ses cheveux parsemés de fils d’argent regroupés en chignon.

      Lorsque finalement Suzanne s’endormit, ni Pierre ni moi ne pouvions fermer l’œil je le voyais dans la pénombre, il me faisait des singeries et des grimaces alors nous rigolions sans faire de bruit. À toute fin utile la porte de la chambre des parents était restée entrouverte. Les minutes s’écoulait et le sommeil nous refusait à Pierre et moi ses bienfaits. Lorsqu’il s’entendit de la chambre voisine 

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un duo prononcé de respirations heurtées qui ne ressemblaient en rien à des commencements de ronflement, puis crescendo les souffles s’affirmèrent, et par moment il s’y mêlait quelques râles.

     Quelle maladie avait donc saisi nos parents pour qu’en pleine nuit ils gémissent de douleur ? Sans doute quelques indigestions. Il faut dire que bordant le trou de Poupou s’activait le bien nommé épicier Juste Frey  et sa dame, des commerçants très gentils et qui, chose admirable pour tous les marmiteux du coin, fort nombreux, ils faisaient crédit ! Toutefois les humbles et honnêtes gens du quartier ne manquaient jamais, orgueil du pauvre oblige, d’éponger leur ardoise les jours de paye, bien sûr dans la foulée ils en ouvraient une nouvelle pour la semaine à venir. Les étals et rayonnages exposaient tous les produits, alimentaires et utiles, dont la ménagère a besoin au quotidien : conserves, légumes, fruits, pièces de viandes, laitages, casseroles et poêles, et tout ce qui concerne la propreté des quidams et de leur logement, j’y entreverrais même  des poires pour les douches intimes ce qui ne manquait pas d’interroger l’enfant que j’étais alors. 

     L’épicerie de Juste Frey ne produisait aucun déchet, dès lors qu’une denrée alimentaire atteignait, et souvent dépassait, la date de consommation, Juste Frey proposait comme une faveur, le produit suspect à un prix défiant toute concurrence mais qu’avec un peu de bagout certaines marchandaient dans d’interminables négociations. Marie-Antoinette excellait dans ce registre. Et donc plus qu’à notre tour nous avions sur notre table ces sortes d’aliments, ils provoquaient de formidables troubles intestinaux. Fort heureusement nous les pauvres sommes équipés d’une tuyauterie insensible aux intoxications, tandis que les riches, délicats des intestins, s’empoisonnent pour des riens, parfois un pet de travers les conduit à l’hôpital.

     Néanmoins cette nuit-là je m’inquiétais sérieusement parce que nos parents mangeaient toujours les produits les moins frais laissant les meilleurs à nous les enfants. J’imaginais déjà le pire, qu’il advienne quelque chose de très grave, que la camarde enlève nos parents, parce que des gens mourant après un repas de coquillages par exemple, cela arrivait quelques fois, bien que le plus souvent les gens enduraient seulement de grosses cagagnes. Une question lancinante tournait dans mon esprit candide, devais-je prévenir nos grands-parents, Julie et Pierre Perrone.

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      Dans un premier temps avec le peu de clarté que produisaient la lune et les étoiles à travers le rideau du balcon, des yeux j’interrogeai Pierre qui du haut de ses huit ans me paraissait pouvoir endosser mieux que moi, naïve petite fille, la responsabilité de l’attitude à prendre. Or Pierre me sembla être atteint par des sortes de convulsion, et pendant quelques brèves secondes la peur me gagna, avant de constater que Pierre riait éperdument. Puis me regardant bien dans les yeux il fit le geste bizarre de faire plusieurs fois  aller et venir son index dans le creux du poing qu’il formait avec son autre main. Il me cligna de l’œil, se tourna, et pendant quelques minutes des secousses l’agitèrent.

     J’ignorais ce que cette manière voulait dire, cependant le précoce Pierre, avec parfois des postures d’adultes, me rassura par son fou rire, car à moins d’être fada personne ne se moque des embarras des siens. Mais je me réservais le droit de le questionner sur la signification de son geste. Ce que je fis dès le réveil, alors à ma grande surprise il me dit : « tu demanderas ça à ton mari », et rougissant je compris qu’il s’agissait d’un truc dégueulasse que se raconte les hommes entre eux ou bien dans le cas de Pierre, les plus grands de l’école aux plus petits.

      Plus tard, beaucoup plus tard, lorsque tous deux avancés dans l’âge nous mêlions nos souvenirs, Pierre n’avait besoin de me dire que : « tu te rappelles de cette fameuse nuit », et comme le rouge me venait aux joues il ajoutait : « on peut dire que nos parents s’aimaient ».

      Oui ils s’aimaient. Marie-Antoinette et Damien s’aimaient, mais les enfants n’imaginent pas et même se refusent de penser que leurs parents se soumettent de bon cœur aux pulsions de la passion charnelle. Les enfants veulent croire de l’amour que leurs parents ressentent l’un pour l’autre, qu’il est asexué et qu’ils sont eux-mêmes nés par enchantement. Pourtant le cœur tatoué que Damien portait sur son bras droit révélait à tous sa passion pour Marie-Antoinette, cette passion n’était pas que platonique, ce cœur gravé indiquait qu’il l’avait littéralement dans sa peau. Et la réciprocité apparait clairement à la naissance de leur premier enfant, ma sœur ainée Maria, qui ne vécut pas longtemps, mais qui vint au monde bien avant les neuf mois réglementaires qui doivent séparer en principe le mariage du premier accouchement. Marie-Antoinette, malgré les risques de quand-dira-t-on, ne s’est certainement pas interdite de s’abandonner à l’homme qu’elle aimait bien avant de lui donner sa main.

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      Damien habitait la rue Rompe-Cul, Marie-Antoinette résidait au trou de Poupou, par malice je pourrais dire que malgré la distance de quatre cent mètres les séparant, les deux voies par leur nom étaient intimement liées, et poussant plus loin la malice, la question se pose de savoir si les populations respectives de ces voies entretenaient des relations étroites. En réalité la rencontre de Marie-Antoinette et de Damien était susceptible de se produire en de multiples occasions. Les principales devaient être les évènements familiaux, mariages, naissances, et plus encore les décès lesquels décès, fortement prisés par la communauté italienne de ces années d’enracinement, permettaient nuitamment lors des veillées mortuaires que nos migrants reconstituent les liaisons généalogiques fortement distendues, si bien que des cousinages plus ou moins avérés surgissaient à la grande satisfaction des gens de notre communauté qui se consolaient ainsi de perdre un des leurs en retrouvant un lignage perdu. Et parfois les marieuses de tout crin profitaient de ces sombres opportunités pour entrevoir des jours heureux en assortissant les jeunes gens des lignées lointainement apparentés et ainsi resserrer les liens de celles-ci par de beaux mariages bien arrangés. D’ailleurs un proverbe plein de sagesse dit : qui se ressemblent s’assemblent, et par instinct les gens savent que lorsqu’il se cumule une pléthore de points communs les risques de mésententes se réduisent, et concluent que certains sont faits pour être ensemble.   

     Puis advenaient les fêtes patronales des quartiers, et les festivités de la cité lors de la Saint-Louis avec ses multiples tournois de joutes nautiques où les jeunes hommes rivalisent d’ardeur et de vaillance sous les yeux enamourés des gentes demoiselles. La lice à Cette, comme une institution depuis la fondation du port en 1666, se situait entre les ponts de la Civette et de la Savonnerie, par espièglerie disons entre le pont du parfum et le pont du savon, ce qui offre à celui qui tombe dans l’eau peu claire du canal une perspective appropriée. Damien excellait dans ces affrontements  chevaleresques, et dans sa catégorie il se classait parmi les plus solides duellistes. Hélas pour lui, et pour quelques-uns de ses camarades jouteurs, ils leur manquaient la frénésie culinaire, car pour vaincre à ce jeu il importe de posséder un appétit féroce et d’engloutir sans haut le cœur des plâtrées de macaronade afin de faire le poids et de constituer une masse inébranlable au haut de la tintaine. Néanmoins la reconnaissance de son expertise en la matière amènera plus tard Damien à la 

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responsabilité de présider maintes fois des tournois de joutes où son autorité naturelle empêchera les discutailleries, laquelle autorité s’appuiera sur ses promesses de bourrades viriles et de rectifications de portraits.

 

      Il vint un jour où Marie-Antoinette et Damien comme des aimants s’attirèrent l’un vers l’autre. Comme ils ne dévoilèrent jamais les conditions de leur rencontre, je me suis figurée dans mes rêves de jeunesse, une belle histoire romantique fleurissant dans les décombres d’une période dramatique, la guerre, qui ne se prêtait pas aux aventures passionnelles, mais maintes fois l’amour véritable parvient à s’épanouir au mitan des terribles dangers

      Dans la funeste année 1914 Damien avait dix-sept ans Marie-Antoinette treize, en théorie la guerre devait durer quelques semaines au pire deux ou trois mois, les journaux à longueur de colonnes analysaient et justifiaient l’impossibilité que la guerre s’éternise.

     Pourtant à trente-sept ans, Pierre Perrone, le père de Marie-Antoinette, en décembre 1914 était appelé dans l’armée de réserve territoriale, avant d’être renvoyé dans ses foyers début mars 1915. La décision ne se motivait pas par l’éventuelle fin de la guerre, mais parce qu’à cette époque Pierre avait la charge de six enfants.

     Début février 1916 Damien partait au dépôt de la flotte à Toulon pour embarquer sur le cuirassé Provence. Matelot de 3éme classe il servirait la France jusqu’en février 1920 sur les théâtres martiaux et maritimes de Corfou, Salonique, Constantinople, et des bases fluviales du Danube.

       Afin d’obtenir des informations sur les campagnes des bâtiments sur lesquels œuvraient les garçons de la cité, les cettois prirent l’habitude d’attendre sur les quais du port les nouvelles venant de la mer. Mère, épouses, fiancées, inquiètes du sort de leurs hommes, avides des moindres renseignements, patientaient là, des heures, des jours, entendant le communiqué qui les rassure toutes.

      Puis un jour funeste, il arrivera d’un territoire lointain que peu de cettois savait situer une épouvantable nouvelle pour notre famille. Julie l’épouse de Pierre Perrone avait un jeune frère le dernier enfant de la fratrie,  né à Cette en 1896 il s’appelait Carmo François Arthur Tiési. Il partit sur le front en avril 1915 incorporé au 22éme régiment d’infanterie de la 28éme division, un régiment glorieux qui sera cité quatre fois à l’ordre de l’armée pour les actions héroïques 

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de ses soldats. Carmo préférait qu’on l’appelât Arthur, un prénom peu usité à Cette, il exerçait dans le civil la profession de ferblantier, mais en avril 1918 cela faisait quelques années qu’il n’avait pas touché du fer blanc, en remplacement pour ne pas perdre sa dextérité il travaillait le laiton des obus, et avec ces engins meurtriers il façonnait des objets d’ornement qu’ils gravaient de fleurs et de fruits, symboles du printemps, du renouveau, et de la renaissance. Les états-majors, eux, considéraient le printemps comme la saison annonciatrice de nouvelles offensives décisives, euphémisme militaire pour désigner les nouvelles tueries sanglantes.

     Arthur Tiési l’oncle de Marie-Antoinette, plus âgé qu’elle de cinq ans, se positionnait avec ses camarades sur le mont Kemmel, un monticule de cent cinquante mètres d’altitude au sud d’Ypres, ville martyre. Cette bute menaçante devait dissuader l’ennemi allemand de tenter des opérations de conquête dans ce secteur, pourtant cet ennemi au premier jour du printemps attaquait dans la Somme, cette attaque devait se compléter par des engagements en avril dans les Flandres et en mai/juin en Champagne. Il s’agissait pour eux d’une offensive générale, totale, et triomphante. Trois raisons enrayeraient le succès des allemands d’abord leur avancée trop rapide qui les éloignait de leurs bases de ravitaillement en munitions, ensuite les soldats américains étaient en 1918 opérationnels et se substituaient sans mal aux alliés russes, et enfin la vaillance et le courage de nos soldats.

     Arthur voyait depuis le seize avril se profiler à peu de distance, dans la plaine autour du mont Kemmel, une multitude de divisions allemandes. Ces divisions représentaient une force deux fois plus importante que celle que nous leur opposions. Le déluge de feu, de fer, et de gaz, atteignit son apogée les vingt-quatre, vingt-cinq, et vingt-six avril 1918 et le petit mont devint un triste ilot cerné par les hordes vengeresses teutonnes qui allaient faire payer à nos garçons le prix fort de leur résistance désespérée, car nul renfort n’aurait la possibilité de venir à leur secours, et à la nuit tombée lorsque la fureur se calmait alors les râles des agonisants emplissaient d’effroi le silence. Arthur fermerait ses yeux, aussi bleus que son uniforme, le vingt-trois avril sur les hauteurs d’un mont qu’il ne connaissait pas dont la hauteur n’excédait pas celle de son mont Saint-Clair. 

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     Bien souvent sur les quais piochant ici et là de sures informations que ne manquaient pas de fournir les soldats et les marins qui revenant de terres et d’horizons lointains, on pouvait remarquer deux demoiselles gracieuses et réservées, brunes aux yeux noirs et au teint halé, il s’agissait de Marie-Antoinette et de sa sœur ainée Angéline de deux ans son ainée que tous prénommait Angèle. Bien sûr parmi leurs consœurs et leurs amies il en était de plus exubérantes, de plus élégantes, voire de plus belles, mais certainement pas une mieux mises en valeur par les rayons du soleil que les deux sœurs Perrone, lesquelles avec leur peau mate n’avaient nul besoin de maquillage, de trompe-couillons comme disent les facétieux.    

     L’animation du port, la manœuvre des bâtiments, le débarquement ou l’embarquement des hommes, proposaient  de la distraction à toute cette foule civile laborieuse, essentiellement composée d’enfants, de femmes, et de vieux, foule qui se retrouvait juste à l’endroit où il fallait être pour suivre les évènements, et des évènements de taille allaient se produire à partir de juin 1917. À flot continu les unités américaines débarqueraient dans tous les ports de France en capacité de les accueillir par des infrastructures suffisantes, et Cette avait été retenue. Certains jours du second semestre 1917 et aussi du premier semestre 1918, mais à tous les coups préalablement annoncé, arrivèrent des bâtiments à la bannière étoilée, attendu par toutes et tous, titillés par la curiosité de voir ces garçons du nouveau monde.

     Et voici qu’ils descendent la passerelle, souriant largement comme des gamins heureux. Ils n’ont pas l’air de vrais soldats couverts de larges chapeaux comme les cow-boys qui s’affichent les planches colorées des devantures des cinémas encore muets. Mais ces américains possèdent un sens pratique qui se voient au premier coup d’œil, leurs pantalons sont serrés par des guêtres et non par d’incommodes bandes molletières. Puis lorsque vous êtes proches d’eux aucun n’a mauvaise haleine parce qu’ils mâchouillent  ce qu’ils nomment du chewing-gum ou bien ils fument des cigarettes qui parfument l’atmosphère. Malgré la barrière de la langue, même si il y en a toujours un qui baragouine le français, ils attirent d’une façon naturelle la sympathie de tous et surtout de toutes. Ce sont de grands enfants adorables. 

      Dans le public, attentives à aux mouvements de la soldatesque, les deux sœurs Angèle et Marie-Antoinette rêvassent. Elles ont l’âge où les demoiselles songent au grand amour, et ces chevaliers servants en bel uniforme les 

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émeuvent, d’autant qu’en cette période tous les beaux gosses revêtent la tenue militaire et celle-ci avantage les plus beaux. Voici que sorti des rangs américains un jeune soldat s’approche d’elles, il s’appelle Henry Canèse il ne parle pas un mot de français, mais comme son nom l’indique il possède des rudiments d’italien, il n’en faut pas plus pour engager la conversation avec des demoiselles qui entendent à longueur de journée le dialetto italien à la maison. Henry portera son intérêt à l’ainée Angèle.

      Pendant ce temps la cadette s’attachait à être, pour de bon, distinguée par un marin cettois qu’elle connaissait déjà et qui profitait d’une permission. Il se nommait bien sûr Damien Macone. Juste avant la guerre Marie-Antoinette qui avait alors à peine plus treize ans, avait admiré Damien sur la tintaine, émerveillée par sa prestance, applaudissant de tout rompre son jouteur chaque fois qu’il jetait son adversaire à la baille. Depuis elle n’était plus une enfant et de lui émanait un charme viril fort séduisant.

     Si l’amour est aveugle, il faut croire en revanche qu’il est accordé aux  amoureux une acuité visuelle extraordinaire grâce laquelle ils entrevoient dans une fulgurance leur avenir, de sorte qu’ils ne s’interdisent pas des choix hardis. Ils osent cette folle audace, cette inconscience, de s’engager sans la moindre hésitation pour le meilleur et pour le pire. Ou plus simplement ils savent d’instinct qu’à trop s’user en réflexion plus aucune action ne s’entreprend. Angèle et Henry, cause de guerre oblige, se fréquenteront peu de temps avant de se marier, tout au plus quelques semaines. En 1919 ils traversaient l’atlantique et s’installaient sur la côte est de l’Amérique, puis au fil des années leur foyer s’agrandirait par la venue de Pierre, d’Irène, de Rita, et de Robert.

 

     Partir ou rester ? S’enraciner ou s’arracher ? Pendant ses quatre années de service à la marine nationale, un service qu’à son gré il pouvait renouveler, cette question lancinante taraudera Damien, pour aboutir cette évidente banalité que l’on n’est jamais mieux que chez soi. Or à Cette il avait trouvé son chez-lui, bien qu’à la vérité il devait à ses parents cette découverte. Une question demeurera à jamais sans réponse, celle de savoir qu’elle fut dans l’esprit de Damien l’ampleur du traumatisme causé par le déracinement familial lors de sa prime enfance, à cet âge supposé d’absence complet de discernement. Néanmoins le ressenti d’un évènement majeur grave de façon 

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permanente nos inconsciences et si la mémoire en oublie le souvenir, l’épisode non-anodin oriente nos choix futur.

     À la différence d’Angèle qui sans doute ne s’effrayait pas d’expérimenter un éloignement quasi-définitif pour avoir préalablement apprécié la migration relativement bien réussie de ses parents, Damien, ou plus exactement sa mémoire enfouie, qui avait déjà éprouvé un départ sans retour ne voulait certainement pas répéter cette épreuve qu’est un arrachement. Et puis si l’adage affirme que tout marin a une femme dans chaque port, il est à craindre de ces femmes, qui ne gardent pas pour un seul leurs faveurs les prodiguant à tous sans rechigner depuis les matelots jusqu’aux capitaines, de douloureuses déconvenues. Même si lors des débauches on ne récolte pas systématiquement des champignons en aucun cas on ne grappille le moindre sentiment affectif ni non plus le plus infime élan de sympathie.

     Le commerce intime gâche l’intimité, les grasses plaisanteries des hommes accoudés au comptoir en témoignent. De plus je ne me souviens pas d’avoir entendu quiconque dire de Damien qu’il s’adonnait à la luxure tarifée. Sans doute adolescent pour faire comme les copains a-t-il dû s’abandonner aux mains expertes de professionnelles, et encore je n’y crois pas, car Damien avec sa crinière châtain clair et ses yeux verdâtres détonnait au mitan d’une population noiraude, et pour tout dire je ne conçois pas l’existence d’une femme même des plus honnêtes qui ne le reluquât pas à la dérobée.

     Marie-Antoinette avait su y faire pour s’attacher Damien, et Damien apprécia de trouver un aussi agréable point d’ancrage. Pourtant début 1916 Damien levait l’ancre et partait guerroyer laissant sur le quai une adolescente de quinze ans qui était déjà femme. À chacune de ses permissions ils se rapprocheraient et un sentiment particulier affolerait leurs cœurs puis leurs sens. Bien qu’une jeune fille de ce temps du début du siècle, corsetée sur le plan moral par des mœurs rigides renforcées par une culture calabraise, un temps qui s’étendrait presque au mitan du siècle jusqu’à ce que je sois à mon tour une fraiche adolescente, une jeune fille reconnue demoiselle vertueuse non seulement se devait de  protéger sa fleur d’oranger mais surtout ne pas donner l’impression d’encourager les gestes équivoques. Bien que cet usage vertueux soit en théorie sacré il advenait qu’une fois les fiançailles intronisées par la remise solennelle de la bague de promesse de mariage, les promises et les futurs ne s’en tiennent plus à des relations platoniques. Alors Cupidon les

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encourage, il leur murmure aux oreilles qu’il est bon et doux de soupirer ensemble, d’être emporté par une fièvre commune, et si quelques râles s’échappent de leur lèvres fébriles il ne s’agira que de l’apothéose de la petite mort laquelle ne présente aucun danger.    

     Marie-Antoinette et Damien bien avant le mariage s’étourdirent dans la volupté de la passion, et montre en main on peut même soupçonner la date de leur premier étourdissement. La marine nationale libéra le matelot de 3éme classe Damien en février 1920. Ils convolèrent le huit juillet 1920, à cette date en attendant qu’un appartement se libère, les parents de Marie-Antoinette, Pierre et Julie Perrone leur firent une petite place dans leur logement à l’entrée du trou de Poupou, une place minuscule car logeaient avec les parents : François seize ans, Alphonse quatorze ans, Joseph onze ans, Salvador huit ans, et Jean six mois, fort heureusement pour le jeune couple, Pierre et ses garçons passaient le plus clair de leur temps à plus de cinq kilomètres du trou de Poupou, en s’installant dans un cabanon sur la plage de la corniche où ils usaient leur couenne tannée par le soleil en disposant puis tirant les filets de la pêche à la traine. Si l’union officielle intervint en juillet 1920, il faut que se produisent une ou plusieurs avances préalables faisant de fi de toutes chastetés, car il ne se compte pas neuf mois le dix-neuf décembre à la naissance de Maria mon ainée, or à moins d’un miracle il est extrêmement rare qu’advienne la survie d’une prématurée de cinq mois. Ma malheureuse sœur ne profitera guère de l’existence elle s’éteindra le vingt-un octobre 1921.

      Le chagrin de Marie-Antoinette fut comme on l’imagine immense, d’ailleurs pour ne pas remuer la douleur, nul ne s’avisera de parler du sort de ma sœur, voilà pourquoi j’ignore la raison de son décès. Et dans cette sidération si les témoins familiaux entendaient nuitamment quelques râles, ils comprenaient qu’il s’agissait de ceux d’une mère éplorée qui ne parvenait pas à retenir sa peine.

     La promiscuité de dépannage allait cesser pour la raison qu’il est bon que les couples aient leur intimité, de plus un logement au fond du trou se libérait, outre le fait que la vie reprenait ses droits du côté de Julie, elle était pour une dernière fois enceinte des œuvres de Pierre. Cet exemple encouragea, n’en doutons pas, Marie-Antoinette à reprendre gout à l’existence. Fin février 1922 ma tante Irène venait au monde, elle me précédait de quelques mois. Chose notable dans un monde qui respectait les convenances à savoir que le grand 

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deuil d’un très proche durait un an je choisissais de naître le premier octobre pratiquement un an après la triste épreuve.       

 

 

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     Rien ne surpasse la commodité que celle d’avoir, dès son plus jeune âge, une meilleure copine qui soit aussi sa gentille tantine. D’autant qu’Irène se signalait par un caractère aimable et malléable, elle se pliait à mes quatre volontés sans jamais opposer le moindre refus, et si d’aventure les choses tournaient de travers elle endossait en tant que l’ainée de notre duo la responsabilité des impairs. Certes avec comme parents les affables Julie et Pierre elle ne s’exposait de leur part qu’à de sévères froncements de sourcils promptement adoucis par les mots consolateurs de ses grands frères.

      Tandis que de mon côté en tant qu’ainée des enfants je redoutais tout de mon père Damien, une peur irrationnelle me saisissait à chaque fois qu’il haussait la voix. Bien qu’il ne fût pas homme à brutaliser ses enfants, Marie-Antoinette d’ailleurs ne l’aurait pas admis et ça je le savais, malgré tout comme je redoutais d’être en faute à ses yeux et pour m’éviter ses éclats de voix je m’efforçais à filer droit. Damien, depuis le trou de Poupou jusqu’aux docks, depuis notre quartier haut jusqu’aux parages de la marine et du port, inspirait le respect sinon la crainte.

     Un jour il y eut entre Damien et un locataire de notre immeuble une vive altercation pour un motif probablement futile, à coup sûr la promiscuité d’une vie en collectivité. Cette simple querelle de voisinage prit des proportions inimaginables, elle amena d’abord une fâcherie irrévocable entre les protagonistes qu’alimenta Damien par sa décision unilatérale de tracer à la craie une ligne blanche infranchissable dans les parties communes. Une sorte de mur symbolique partagea les escaliers depuis la porte d’entrée de l’immeuble jusqu’au palier du premier étage où se trouvait notre appartement, puis de sa voix qui n’appelait nulle contestation il fixa la règle de son  jeu : à chacun son côté ! Il s’attribua pour lui et sa famille le côté de la rampe, et c’était le plus large. À partir de ce jour, vivant sous la menace, plus verbale que physique, d’une imaginaire épée de Damoclès notre voisin et les siens rasèrent le mur de l’escalier. Le plus étonnant de ce différent fut la réaction, ou plus 

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exactement l’absence de réaction, de tous les habitants du trou, actant cette frontière comme un fait naturel, et continuant à parler à l’un ou à l’autre sans prendre parti ni sur la dispute ni sur la barrière invisible. Prévoyaient-ils dans le cas inverse l’éventualité d’une profusion de lignes de craie ? Nul ne chicanait Damien sans risque.                 

     Une seule personne faisait baisser les yeux de Damien, il s’agissait de Marie Volpe sa mère. Si elle avait eu écho d’un comportement incorrect de son fils, alors elle grimpait depuis la rue Rompe-Cul, et même parfois depuis les halles où elle vendait le poisson de la part du pêcheur, cette part que le patron du bateau attribuait à ses matelots-pêcheurs parmi lesquels se comptaient plusieurs de ses fils. Cette part se composait de tous les poissons que boudaient les mareyeurs dès lors ne se vendant pas à la criée cette part tombait dans les mains des matelots, ensuite leurs mères ou leurs épouses, si elles ne parvenaient pas à les brader, préparaient ces poissons en les faisant bouillir pour les attendrir, et en jetaient quelques épices dans le bouillon pour agrémenter le gout de  la soupe du soir et du matin, plus tard des aubergistes roublards consacreront ce plat par le nom de bouillabaisse.

      Ayant terminée son escalade Marie Volpe se positionnait à l’entrée de l’impasse, et lorsque son rejeton pointait son nez, sans mot dire juste de son regard appuyé, elle le forçait à prendre l’attitude du chien soumis, alors le voisinage imaginait qu’elle lui passait un formidable savon plus redoutable encore parce que silencieux. Néanmoins nul ne se serait avisé de prendre appui sur cette tension filiale pour lui marcher sur les pieds, tous savaient pour l’endurer quelques fois eux-mêmes qu’au fond de la botte italienne l’autorité de la Mama ne cessait pas avec la fin de l’enfance, lors aucun homme n’esquissait le moindre sourire ironique. Et puis si la Mama Marie Volpe montait jusqu’au trou de Poupou, en général cela signifiait que Damien avait fait le coup de poing la veille ou l’avant-veille, et que quelques acheteurs de poisons ne s’étaient pas privés de lui dire, or d’entendre raconter en lieu public les débordements de son fils lui gâtait le moral, elle pensait l’avoir mal élevé et donc malgré son âge elle se devait encore  de morigéner son garnement.

     Certes les opportunités de jouer de ses poings ne manquaient pas à Damien. La principale circonstance qui entrainait invectives et bagarres, se nommait politique, cette cause passait avant les beuveries d’après tournois de joutes où

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aux provocations des uns répondaient les bourres pifs des autres avant qu’ensemble tous se pochardent jusqu’au bout de la nuit.

 

      La politique quelle épouvantable passion ! Je crois qu’en ma prime enfance la perception des effets néfastes de la politique me rebuteront à tel degré qu’ils me détermineront à ne jamais participer aux débats toujours violents qui la meublent. De plus voir l’inquiétude de Marie-Antoinette quant au milieu de la nuit elle voyait rentrer son homme sanguinolent, couvert de plaies et de bosses, produisit sur moi la même redoutable efficacité que le vaccin contre la tuberculose ou la rage. La politique m’effleurait mais ne pourrait pas me mordre.

     En revanche Damien était véritablement mordu de politique. Elle le tritura pendant les années de guerre où comme beaucoup de humbles serviteurs de la patrie, il pensa qu’une fois le conflit fini ils vivraient en paix avec plus de bien-être pour tous. En 1919 le bloc national, un clan hyper-conservateur se saisit des rênes du pouvoir. Damien, en 1920, le service actif terminé, intègre comme le nouvel usage le commande, une association d’anciens combattants qui comme les innombrables organisations de ce genre, n’a d’objet que la défense des intérêts de leurs adhérents. Or certains, marqués politiquement, ambitionnent deux choses précises, d’abord réunir toutes les associations en une seule, ensuite disposer et orienter cette dernière dans un sens précis.

      « Croix-de-feu » ! Cette appellation parlante devait en théorie inciter à un regroupement général pour peu qu’une argumentation solide convainque tous ces jeunes anciens combattants. Or les associations reproduisaient cette hiérarchie militaire que l’essentiel des membres, soldats de base en temps de guerre, n’avaient plus envie de supporter. La chambre parlementaire « Bleu Horizon » rappelait trop ce temps des efforts héroïques, et à présent les citoyens voulaient une coloration plus chaude du rose pastel au rouge vif.

       L’année de mon deuxième anniversaire, en 1924, le bloc des gauches gagnaient les élections législatives, et plus ou moins aux fils des renouvèlements successifs de 1928, de 1932, et de 1936 année du front populaire, la tendance vers ce côté gauche se maintiendrait. Damien, dans la force de l’âge, participerait avec ses poings pour arguments massifs aux multiples échanges d’idées lors des régulières réunions politiques. En réalité pendant mon enfance et mon adolescence, années d’enseignements et 

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d’apprentissages, le sujet politique, qui surgissait comme le diable de sa boite, meublait toutes les conversations adultes, et provoquait des brouilles définitives. Objet de fascination pour beaucoup la politique fondera pour longtemps ma répugnance à son égard. Une répulsion qui ira jusqu’à mon dégout quand je constaterais, lors des périodes troublées de l’occupation puis de l’épuration, tout le mal que certaines personnes se plairont à faire sous couvert de  politique.

 

      Les femmes du trou de Poupou en général par une sorte de prudence parlaient peu des affaires publiques, hormis les plaintes régulières sur la légèreté de la paye sur la cherté de la vie. Résignées plus qu’indifférentes, les femmes jugeaient que la vie apporte suffisamment d’emmerdements sans qu’il soit besoin d’en chercher avec la politique. La meilleure façon d’échapper au quotidien sans qu’il en coute rien ou presque, consistait à s’attarder aux alentours des halles, il s’y trouvait toujours quelques saltimbanques pour attirer par leurs tours et facéties la marmaille et les ménagères. Tous ces amuseurs publics savaient qu’ils étaient la seule distraction de ce petit peuple besogneux, et qu’avec adresse et talent ils en tireraient leur subsistance. Avec quelques centimes ils engrangeaient un petit sou (cinq centimes) qu’ils cumulaient pour faire un gros sou (vingt-cinq centimes) mais sans jamais atteindre ce franc qui totalise quatre sous, des gros sous bien sûr. 

      Ce que j’aimais le plus, c’était d’entendre les chanteurs des rues qui pour un petit sou vous vendaient la partition, paroles et musique, de la chanson qu’ils roucoulaient à la manière des artistes célèbres, d’ailleurs comme ils ne vivaient pratiquement que de la vente des partitions il valait mieux pour eux qu’ils attirent l’attention par l’agrément de leur voix. Lors, dès qu’un bel organe se percevait dans la foule parfois accompagné par un orgue de barbarie ou un Limonaire qui est la Rolls Royce des orgues de barbarie,  je tirais la main de Marie-Antoinette et Irène celle de Julie et nous nous approchions des chanteurs le cœur gai le sourire aux lèvres. Nous reprenions à pleine voix : « Quand refleurirons les lilas blancs », je supposais pour n’en avoir jamais vu qu’il s’agissait d’une fleur merveilleuse puisqu’à son sujet quelqu’un avait écrit une chanson ; ou bien : «Dans la vie faut pas s’en faire », un bon conseil chanté qui nous laissait entrevoir un espoir puisque : «nos petites misères seront passagères, tout s’arrangera» ;  la plus drôle invitait chacun en personne : 

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«Monte la d’ssus, et tu verras Montmartre, et même sois bien convaincu, qu’tu verras que’que chose en plus », nul ne prononçait le mot mais tous le pensaient, et nous les enfants apprenions que cette partie charnue proposait une source de rigolade bien venue, poil au cul ! En général nous repartions lorsque les chanteurs entonnaient le répertoire grivois car les « Nuits de chine, nuits câlines, nuit d’amour, nuits d’ivresse, de tendresse », ne manquaient d’interroger nos oreilles chastes, et si par inadvertance des mères, s’y ajoutait : « La tonkinoise », qui « … sur sa poitrine, a deux p’tites mandarines, peu gourmande elle ne d’mande, quand nous mangeons tous les deux, qu’une banane c’est moins couteux ». Hélas pour moi, les garçonnets du trou apprirent par cœur les paroles de « La tonkinoise » qui était aussi une annamite et pour m’enrager virevoltant autour de moi ils m’ânonnaient mon second prénom : «Mon Anna, mon Anna, mon annamite», ajoutant : «Ton kiki, ton kiki, tonkinoise » pour faire bonne mesure.

     Ces galopins savaient que j’enragerais, et quand je bisquais, je criaillais, alors mon zozotement s’accentuait et mon défaut de prononciation augmentait leur asticotage. Lorsque tombèrent mes dents de lait à la place de mes deux incisives supérieures, j’eus le plaisir de voir pousser en remplacement les dents du bonheur, et les vieilles superstitieuses du trou y virent le signe incontestable d’un avenir radieux. Heureuse de cette annonce à tout instant je souriais toutes dents dehors, exhibant fièrement mon privilège. Or en même temps que la poussée dentaire mes mots se mirent à siffler lorsqu’ils sortaient de ma bouche. Les gens qui m’avaient vu naître et grandir trouvaient du charme à mon zozotement, pouvais-je imaginer les moqueries que je devrais supporter à la première récréation de ma première rentrée des classes. Outre mon élocution particulière dont s’amusaient les petites chipies de ma classe, il y eut leur interrogation puis leurs moqueries quand elles découvrirent mes dents du bonheur avec lesquelles je pensais leur clouer le bec, toutes ou presque ne tardèrent pas à m’appeler : «mamette sans dent». J’avais beau les traiter de vilaines jalouses, en mon for intérieur je pensais que le destin se jouait de moi en m’attribuant un bonheur qui empoisonnait ma vie. 

      Fort heureusement personne ne demeurait une cible éternellement, ce rôle s’endossait par l’une ou l’autre au fil des jours, mais le costume risible ne restait jamais au vestiaire bien longtemps et quelque fois on vous le remettait de force sur les épaules. La méthode infaillible pour détecter les singularités 

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des enfants se pratiquait une fois l’an lors de la visite médicale scolaire à l’issue de laquelle celles qui se différenciaient de la généralité, devenaient la victime désignée de sa classe. À l’origine en complément de l’enseignement laïc, obligatoire, et gratuit, le gouvernement y adjoignit l’inspection médicale des écoles. Il ne s’agissait pas que quelques phtisiques précoces contaminassent toutes une génération d’enfants sains. Puis de fil en aiguille l’examen médical s’élargit, de sorte que lorsque le corps médical scolaire se pencha sur moi, il jugea ma vue insatisfaisante et m’ordonna le port des lunettes.

      Une distinction dont je me serais bien passée. Il n’est que de regarder les photos de classes ou de groupes des cinq ou six premières décennies du vingtième siècle pour constater que les bigleux sont l’exception, or le service de santé me signalait comme la bigleuse patentée. À la maison avant toute chose on considéra la dépense. Les pauvres ne s’autorisent pas l’achat d’objets superflus, ils évitent toujours les problèmes sérieux de santé, car la maladie, avec le docteur et les médicaments, est un affaire pour les gens riches, eux ont les moyens de soigner leurs vapeurs. Heureusement pour nous les humbles ont été spécialement créés les dispensaires, et à condition de ne pas manifester des exigences auxquelles les gens de notre état n’ont aucun droit, en ces lieux nous trouvions des praticiens généralistes et spécialistes sans qu’il en coute un sou.

      Evidemment lorsque plusieurs jours plus tard on me remit mes lunettes, je fus accablée, même si je ne montrais rien de ma consternation à Marie-Antoinette, au contraire je me forçais à lui sourire mais m’appliquant, nouvelle habitude oblige, à ne pas exhiber mes dents du bonheur.  Je me doutais bien de ce qu’allaient me valoir ce nouvel accessoire quand je retrouverais aux  récréations mes consœurs. À cette époque déferlaient sur les écrans des salles obscures un nombre pléthorique d’acteurs comiques américains et parmi ceux-ci l’acrobatique Harold Lloyd, avec lequel la déveine m’imposa ce point commun d’exhiber des montures de lunettes similaires avec celle de l’acteur. D’ailleurs comme Charlie Chaplin qui singularisait son personnage Charlot par sa canne, ses moustaches, et son chapeau melon, Harold Lloyd caractérisait le sien uniquement par ses lunettes rondes, mais les attributs des deux  acteurs signifiaient des plaisants moments de rigolades. Et moi j’arrivais à l’école d’un pas timide et mal assuré avec les lunettes cerclées de noir du comique universel, en conséquence de quoi je devins pendant un temps Harold Lloyd.  

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     Certes susciter la moquerie ne prenait jamais un caractère définitif, il suffisait de ne plus relever ces railleries pour qu’elles finissent par cesser. Toutefois celles-ci marqueront partiellement ma scolarité d’une façon inattendue. Lorsque pendant la classe mes copines me regardaient, il arrivait que certaines ne puissent retenir un rire bête. Or nous étions en un temps où maîtres et maîtresses contraignaient leurs élèves au silence absolu, afin d’entendre voler cette fameuse mouche. Au premier pouffement entendu, se retournant avec une vive soudaineté, ma maîtresse entrevit une élève avec une face hilare venant juste de me lâcher du regard, ce qui l’amena à penser que je possédais le potentiel pour perturber sa classe. Dès lors je fus soumise de sa part à une surveillance excessive, et au moindre murmure, bien que face au tableau et nous tournant le dos, elle me jugeait et me condamnait. De sa longue badine, elle exécutait sur ma tête quelques badineries. Ma chevelure eut pu me préserver des coups, mais comme par reflexe j’élevais mes mains en protection, alors mes doigts enduraient la meurtrissure.

 

     Souvent j’enviais les enfants de bohémiens que je voyais aux halles ou au marché, leurs parents ne les obligeaient pas à fréquenter la communale pour y subir contraintes et corrections. Les bohémiens, les gitans, et les romanichels que nous désignions par le mot unique de caraques, vivaient dans leurs roulottes minuscules dans un quartier lointain, à plus de trois kilomètres à l’est de la ville, lequel s’appelait : les eaux blanches. Un lieu où nous allions jamais à cause des moustiques qui y pullulaient et de l’odeur de vase qui s’y dégageait, mais comme disaient les gens comme-il-faut c’était bien assez pour eux. Certains plus tard obtiendront quelques succès. Un enfant Cargol jouera le premier rôle du film de François Truffaut : « l’enfant sauvage ». Des membres de la famille Reyes fonderont le groupe : « les Gipsy Kings », auquel se joindront quelques membres de la famille Baliardo. De cette famille Baliardo, un jour d’août de l’année 1921, dans l’humble roulotte posée au quartier des eaux blanches, naitra le petit Ricardo, il deviendra le grand Manitas de Plata.

      Comment pouvions-nous savoir que parmi tous ces bohémiens qui déambulaient dans les rues à l’entour des halles émergeraient des célébrités libres de préjugées et admirées. À l’époque de ma jeunesse, conditionnée par les idées reçues, la majorité de la population sédentaire s’en méfiaient, un jour le fameux troubadour cettois Georges Brassens, né lui aussi en 1921 mais en 

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octobre, résumera cette méfiance en chantant : « les braves gens n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux ». Et les gitans, les caraques, empruntaient des chemins bien différents des nôtres. Ils semblaient ne pas vraiment travailler pour gagner quelques sous, certains fabriquaient et vendaient des paniers d’osiers, les enfants faisaient la quête tandis que sous les doigts des guitaristes vibraient des airs douloureux et violents d’une lointaine Andalousie, et devant ceux-ci des femmes cadençaient avec leurs tambourins des pas saccadés, quelques fois des vieilles toutes vêtues de noir, du fichu jusqu’aux espadrilles, agrippaient la main des quidams pour lire les lignes, et d’autres encore qu’on disait assez adroit pour fouiller les poches pendant que ceux de leur tribu distrayaient le monde.

         Les gitans ne venaient pas tous du fin fond de l’Espagne, certains arrivaient d’une région de l’Europe centrale appelée la Bohème. Les bohémiens de Bohème, à la différence des gitans d’Espagne aux peaux basanées et aux cheveux sombres, présentaient des teints rosés et des cheveux clairs, et pourtant les uns et les autres se côtoyaient à la marge de la société sans trop se mélanger. À Cette les eaux blanches désignaient cette marge, et la famille Stancovich venue des Carpates avec un ours brun y avait installé leur roulotte. Grace à cet animal, inconnu sous nos latitudes, le père Kosta, sa femme Maria, et leur fils Sténa, pouvaient chichement faire bouillir la marmite. Sténa jouait le bonimenteur de foire afin d’instruire les curieux sur la dangerosité de l’ours et ses habitudes de vie dans les mystérieuses montagnes des Carpates où sévissait le sanguinaire Dracula, tandis que Kosta faisait redresser la bête soi-disant sauvage, soi-disant car en réalité lorsque cette famille arrivait en ville elle tenait l’ours en laisse comme un brave chien pacifique, bien que nul ne s’avisât à le flatter de caresses, pour le spectacle Kosta lui ôtait la muselière, lui commandait d’ouvrir sa gueule pour que le public considère sa dentition et son cri, puis Maria martelait son tambourin à cymbalettes incitant l’ours à sautiller lourdement d’un pied sur l’autre, tandis que Kosta tournant autour de l’animal pressait celui-ci à tournoyer sur lui-même tout prolongeant sa danse, pendant ce temps Sténa, le fils, amassait avec son chapeau une quête insignifiante. 

 

        Justement ce chapeau qui se tendait pour une hypothétique charité signifiait certes une vie libre mais qui se payait au prix fort, et peut-être que souvent ces marginaux s’imposaient des jours de carême en supplément des 

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quarante jours réglementaires. Ils étaient tous bien maigres ces oiseaux migrateurs comparés à nos zozos à nous, pas un seul de ces résidents des eaux blanches qui ne possédât un postérieur aussi imposant qu’un portefaix de nos docks, et des biceps plus musculeux que mon oncle Joseph Perrone qui s’adonnait à la gymnastique et savait produire de beaux grands-soleils à la barre fixe, d’ailleurs Joseph disputait des championnats et gagnait des coupes. Je reparlerais de Joseph quand sera venu le temps de la Résistance.

      Moi aussi j’aimais faire de la gymnastique à l’école, mais l’occasion ne m’en fut pas donnée très longtemps, car une fois encore le service médical scolaire en décida autrement. Je me suis doutée que quelque chose clochait quant à la visite on m’ordonna de rester un long laps de temps dans la position du dos vouté et penchée en avant, et surtout par le glissement des doigts sur ma colonne vertébrale. Selon l’avis du docteur scolaire si on n’entreprenait rien je risquais d’être contrefaite voire bossue, pour stopper radicalement la mauvaise évolution de ma colonne vertébrale vers une irréversible scoliose le docteur ordonna que je porte un corset en permanence pendant la période de ma croissance, un corset qui m’enserrait du bassin jusqu’au cou. Cette incommodité ne m’empêchera nullement de participer aux travaux ménagers du logement, d’aller faire les courses quelques fois en courant, ni bien sûr après la communion solennelle, dès mes treize ans, de ramener des sous à la maison en travaillant partout où Damien le jugerait utile et de bon rapport, car étant mineure ma paye lui était remise, et bien que je n’en visse pas la couleur,  je tirais de la fierté de celle-ci et de l’importance que je lui supposais.

     Ce corset, mon carcan personnel, je le subirais jusqu’à mon seizième anniversaire, à cette époque devenue une jeune fille je ne supportais ni cette entrave ni mes lunettes à la mode « Harold Lloyd ». Avec ma tante-copine Irène, je pousserais la liberté jusqu’à colorer nos lèvres de rouge, allonger nos cils et à redessiner nos yeux avec du khôl, à tamponner nos pommettes de blush rose. Bien sûr à la moindre remarque sur nos excès de maquillage la brave Irène à son corps défendant endossait la responsabilité, bien que je fusse plus dégourdie qu’elle, elle était de quelques mois mon ainée et de plus ma tante, donc la normalité lui imposait cette charge.

 

     Certes nous savions elle et moi depuis la prime enfance que les femmes ne devaient pas se faire remarquer par des extravagances vestimentaires et des 

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fards outranciers. De plus nous savions cela par constat, sans que personne ne nous ait rien dit sur le sujet parce qu’un jour où nous étions elle et moi avec nos mères au marché nous assistâmes au retour de visite de ces dames de petite vertu. Quel défilé ! Quelle effronterie ! Quelle insolence !

     À cette époque, Marthe Richard, la célèbre pourfendeuse des maisons de tolérance, dites maisons closes qui toutefois se faisaient l’obligation d’ouvrir grandement ses portes à tous les amateurs de plaisirs licencieux et tarifés, cette dame donc, n’avait pas encore projeté de boucler les lupanars, bobinards, et autres maisons d’abattage, de sorte qu’à Cette dans le quartier du Souras florissait  un certain nombre de maisons de ce genre. Les pensionnaires de ces lieux dument répertoriées sur les registres sanitaires des autorités administratives devaient, sous peine de sanctions, se soumettre à des examens médicaux hebdomadaires.

     Le jour venu, toutes les dames du claque, bras dessus, bras dessous, la mère maquerelle en tête, dans une sorte procession chamarrée rendue au culte de Vénus, partaient de l’établissement où elles s’activaient, et se rendaient en traversant la ville à l’hôpital général à un kilomètre de là. Evidemment ce cortège bariolé attirait toutes les curiosités, inamicales au pire ou amusées au mieux, mais il ne laissait personne indifférent. Côté processionnaires l’exubérance l’emportait sur toute discrétion, il semblait même que ces dames profitassent de l’occasion pour racoler les mâles salaces en les échauffant par des regards cajoleurs et des attitudes lascives. Cependant elles se gardaient bien d’interpeller qui que ce soit, d’abord parce que la maréchaussée veillait à la bienséance en s’assurant que la moralité ne fût point trop malmenée, mais aussi parce que ces dames pensaient qu’une publicité débridée pouvait gêner leur commerce. Toutefois si on y prêtait attention on pouvait remarquer dans la foule parmi les bourgeois, commerçants, artisans, ou même simples compagnons, quelques bougres dont on devinait la gêne, celle-ci se signalait le plus souvent par leur ardeur à disparaitre de la vue de tous, apportant par cette conduite la preuve de leur assiduité aux maisons closes.

     Je dois dire que de voir tous ces messieurs prendre des postures honteuses, cela avait un je-ne-sais-quoi de réjouissant, alors que les dames affichaient sans fard leur effronterie, les messieurs, eux, dans le même moment, camouflaient leur inavouable turpitude, les rôles s’inversaient. Je trouvais de la drôlerie dans cette affaire, dès lors abandonnant nos mères respectives, je m’efforçai en

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tirant sur la main de ma tante Irène d’assister à ce spectacle le plus souvent possible et si je n’applaudissais pas mes mains me démangeaient. En quelque sorte c’était la revanche de toutes les « Traviata ».

     

      Les français et les italiens sont cousins germains, l’Histoire le prouve, pour les différencier on notera que le plus souvent les premiers font la gueule et les seconds chantent à pleine voix du belcanto. Les italiens adorent l’opéra, opéra se traduit par œuvre en français disons même œuvre d’art, et Guiseppe Verdi popularisa au dix-neuvième siècle le genre musical par des pièces magistrales. Mais le nom même Verdi signifiait aussi l’indépendance et l’unification de l’Italie sous la férule d’un roi qui serait l’incarnation du pays, car les initiales de Verdi s’interprète par Victor Emmanuel Roi D’Italie et ce dernier serait effectivement le premier roi de la péninsule.

     Au trou de Poupou, impasse italianisante, tout le monde reprenait en chœur les grands airs des opéras italiens. De Rigoletto : La donna è mobile (La femme est volage). De La Bohème lorsque le personnage principal avant d’être exécuté avoue : E non ho amato mai tanto la vita (Et je n’ai jamais autant aimé la vie). Et bien sûr La Traviata : Libiamo, libiamo, ne’lieti calici (Buvons, buvons joyeux la coupe), la Traviata menait une vie dissolue avant que de mourir phtisique. Du drame, du malheur, mais portés par des mélodies exceptionnelles et surtout compréhensibles par le premier quidam venu, du reste sensible aux émotions chantées. 

     Or un jour d’entre les jours, soutenu par deux bras vigoureux d’un voisin mélomane dont nul à l’instant présent ne devinait sa figure parce que le pavillon d’un phonographe la masquait totalement, deux bras musculeux donc présentaient tels les saints sacrements lors des processions religieuses, un superbe électrophone de marque « La voix de son maître» lequel appareil en grande pompe pénétrait le trou de Poupou sous les regards admiratifs de toutes et tous. À la suite de cette fabuleuse modernité suivaient les enfants du voisin qui non moins religieusement avec des bras maigrichons, transportaient trois ou quatre galettes toutes plates protégées par des enveloppes de papier rigide, c’était des disques !

      Evidemment tous les habitants du trou accompagnèrent leur compère jusqu’à son logement et ceux qui le purent s’engouffrèrent dans la pièce à vivre au rez-de-chaussée, tous les autres s’agglutinèrent devant l’unique fenêtre 

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grande ouverte. Pierre mon frère, hardi et futé, s’infiltra dans la mêlée des jambes, à tout hasard j’accrochais mes mains à ses basques, et Pierre dans cette forêt singulière, poussant le mollet de l’un, écartant le genou de l’autre, parvint à poser sa tête sur le rebord de la fenêtre et moi la mienne sur son épaule, hélas pour elle Irène trop timorée demeura en arrière, plus tard je lui décrirais le spectacle.

       Le phonographe trônait sur la table, et point bégueule le voisin avait orienté le pavillon vers la fenêtre ainsi aucuns sons ni chants ne pouvaient s’égarer ailleurs que dans nos oreilles. Ensuite avec une douceur que personne ne lui soupçonnait, le voisin après une longue hésitation, sorti le disque noir de sa pochette beige, pour le mettre sur l’appareil, puis il tourna la manivelle afin d’activer la mécanique qui entrainerait le disque dans un mélodieux tournoiement, il ne restait plus qu’à poser l’aiguille, et à ce moment-là ce fut la consternation de tous ou presque. Nous nous attendions à entendre la voix superbe d’Enrico Caruso, notre chanteur napolitain de réputation mondiale, dans un opéra de notre pays ancien et dans notre langue de cœur sinon maternelle.  

     Hélas trois fois hélas, nous perçûmes des accents authentiquement français qui avertissaient un toréador sévillan : « Toréador prend gar-a-a-ar-de, toréador, toréador ! Et songe bien, oui songe en combattant, qu’un œil noir te regarde, et que l’amour t’attend, l’amour, l’amour t’attend ».

     De qui se moquait-on !, pensa ce public improvisé qui n’imaginait pas qu’il y eut d’autres opéras qu’italiens, alors sans un murmure il s’effilocha de ce lieu de barbarie sonore provoquée par un obscur chanteur, un improbable Martin ou Benoit ou Dubois. Et chacun atterré de s’en retourner à son activité régulière, car les deux ou trois autres disques étaient du même tonneau, comme il n’est pas de public plus exigeant que celui qui ne débourse pas une thune, il s’en fallut de peu que ce voisin ne reçoive quelques tomates pas fraiches sur son nez. On passa donc à autre chose et on ne se soucia point de savoir que le voisin obtint son phonographe et ses disques en guise d’un paiement peu régulier de travaux qui l’étaient pas moins. Le bonhomme aurait pu comme à l’accoutumé choisir de l’alcool ou du tabac, mais l’objet phonique exalta sa fibre lyrique laquelle patientera encore quelques payes hebdomadaires bienvenues  avant de s’offrir les vocalises d’Enrico Caruso pour le ravissement de tous ceux du trou.

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      L’école m’apprit les matières théoriques, lire, écrire, et compter, le complément pratique de mes études primaires je le captais du grand tableau illustré de la vie, le trou de Poupou, les halles marchantes, le port maritime, pour l’essentiel. Il semblait à tous que cela suffise pour s’envoler plus tard hors du nid, avec pour commencement de savoir déchiffrer sans se tromper les horaires et les correspondances des trains des chemins de fer, pour le reste les humbles aux maigres connaissances suivent leur inspiration servie par l’exemple, et avec ce capital ils traversent leur vie sans trop de dégâts.                                                                                  

                                                                                                                                                           

                                                                                                                                            

                                      PAROLES DE DAMIEN

 

     Nous devions être à la saison hivernale, et en notre prime enfance, Suzanne ma sœur cadette et moi étions engoncé dans des pelures grossières, et par-dessus nos épaules des épais cache-nez de laine nous masquaient le bas du visage. Une écharpe bleu pour l’une, et rouge pour l’autre, des couleurs à arracher les yeux des regardeurs, et qui n’allaient avec rien de rien, mais nous faisait repérer de loin en cas de fugues intempestives. La vision de ses filles illumina la figure de Damien d’un sourire rare. Malgré tout il nous impressionna par un maintien inattendu, il se mit à genoux devant nous et ses fesses sur ses talons, puis nous fixant l’une après l’autre avec ses yeux émeraudes il nous déclara : « toi tu seras barbe rouge et toi barbe bleu ! ».

     Son sourire s’étira d’avantage, il prit beaucoup d’amusement de sa plaisanterie, pour parachever celle-ci il rangea soigneusement sous nos mentons la chute de nos cache-nez, ce qui effectivement nous donnait des longues barbes de prophètes violemment colorées. Or les filles dès leurs plus jeunes âges savent qu’en principe il ne pousse pas de barbe à la gente féminine. Rien ne peut les faire plus enrager que de s’entendre dire qu’elles ont du poil au menton sauf quand cela ne les concerne pas personnellement, alors entendre chanter qu’ «elle a de la barbe Philomène, elle ressemble à mon capitaine, le dimanche quand nous nous prom’nons, j’vous jure qu’elle fait sensation», dans ce cas-là uniquement, selon les tempéraments elles pouffent ou éclatent de rire.   

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       Damien, lui, avait trouvé le moyen ingénieux pour nous recadrer lors de nos caprices, sans user de violence, il assenait à l’une : « barbe rouge ! », il pestait à l’autre : « barbe bleu ! », et nous retrouvions le calme qui convient aux petites filles, d’autant que Marie-Antoinette ajoutait une couche en disant : « arrête donc Damien sinon il leur viendra réellement des barbes rouges et bleus ».

     Plus tard beaucoup plus tard, à des âges avancés, lorsqu’il adviendrait que je me chamaille avec Gaston mon jeune frère sur des points de détails d’anecdotes familiales cent fois rabâchées, et qu’il croyait mieux connaitre que moi, en guise d’ultime argument il me lâcherait : « malgré les années, barbe bleu tu étais, barbe rouge tu es restée ! ». Et à cet instant précis l’expression me calmait tout comme jadis.  

 

     D’une manière générale Damien nous racontait, à nous ses enfants, que des anecdotes, qu’il avait personnellement vécu, ou qui impliquaient d’une manière ou d’une autre son pays de naissance.

     « Il s’appelait Sante Géronimo Casério et à vingt ans… Couic ! » Suzanne et moi tenions notre cou à deux mains tandis Pierre tout petit pour comprendre s’esclaffait. De sorte que Damien pour prolonger le rire de son fils refit le geste de trancher son cou avec son pouce. « Et… Couic ! ». « Arrête donc Damien ou bien les petites ne s’endormiront pas », avertit Marie-Antoinette.

     « Casério était un pauvre petit italien comme nous autres du trou, mais lui il vivait dans le nord de l’Italie du côté de Milan. Dans son enfance on le plaça en apprentissage chez un boulanger pour apprendre ce métier où si on ne gagna pas beaucoup on a toujours un quignon de pain à grignoter. Et alors en même temps qu’il devenait boulanger il empoisonnait sa tête de mauvaises idées, des idées qui veulent tout détruire pour tout reconstruire, ça s’appelle l’anarchie, ça ne connait ni le bon Dieu ni les patrons, et ça veut tuer tout le monde qui n’est pas de l’anarchie. »

     « Je te jure Damien que, si avec tes histoires les petites ne dorment pas, tu t’en occuperas ! » 

      « Puis le jour où il fallait qu’il fasse le militaire, il a préféré déserter et quitter l’Italie. Et c’était pendant une époque de paix tandis que moi j’ai été enrôlé dans la marine française pendant la guerre, et si la guerre m’avait tué… eh bien vous ne serait pas là ! Donc Casério part, il va d’un pays à l’autre, jusqu’au jour où il atterrit à Cette quatre à cinq avant que notre famille Maconi 

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y arrive elle-même. À Cette, Casério s’installe rue de la fraternité pas loin du jardin du château d’eau et il trouve du travail dans la boulange chez Louis Viala rue des hôtes près du port. Mais cela ne dure pas parce que si tu as dans la caboche des mauvaises pensées tu feras des mauvaises actions. Au bout de quelques mois il se dispute avec Louis, son patron, qui est un bon bougre de patron puisqu’il lui donne quand même vingt francs, le solde de sa paye.  Et que fait-il ce gredin avec ses sous ? Dès qu’il sort de la boulangerie il ne marche pas même cent pas il emprunte la rue des casernes et pousse la porte de l’armurier Guillaume Vaux chez qui il achète un poignard. »

     À ce moment-là Damien, considérant sa montre, jugea qu’il était temps pour nous d’aller dormir malgré nos supplications pour connaitre la suite de l’histoire, car, nous le savions, la fin de l’histoire Damien pouvait nous la révéler le lendemain, la semaine prochaine, ou jamais. Le lendemain à l’heure du souper Suzanne, Pierre, et Moi regardions, interrogatif et respectueux, notre pater familias.                      

     « Ah je vois… donc… voici la suite… mais où donc m’étais-je arrêté ? »

     «  Le poignard ! Le poignard !», nous nous époumonâmes en chœur.

      « Le scélérat achète un poignard minutieusement aiguisé par l’armurier, puis il va à la gare des trains et achète un billet pour Lyon mais il ne lui reste juste assez de sou que pour aller jusqu’à Vienne. Tant pis se dit Casério je ferais à pied les trente kilomètres qui séparent Vienne de Lyon. Si Casério veut aller à Lyon, c’est qu’il sait par les journaux que le président de la république Sadi Carnot doit inaugurer à Lyon une exposition internationale et qu’il banquètera à la chambre de commerce située place de la bourse. Casério veut assassiner Sadi Carnot parce que la France a conclu des traités d’amitié avec la Russie, or le Tsar de Russie fait la chasse aux anarchistes il les emprisonne et il les tue, comme Casério est un anarchiste il pense venger ses amis anarchistes en tuant le président de la France. Alors Casério se poste place de la bourse et attend l’arrivée du cortège présidentiel. Nous sommes en juin, à cette époque il fait jour jusqu’à tard, mais vers neuf heures du soir on n’y voit pas très clair, aussi les gendarmes ne se méfient pas de ce type à la mine convenable qui marche sans se presser, mais juste au moment où la voiture présidentielle, découverte et tirée par deux chevaux, double Casério celui-ci en trois ou quatre enjambées longues et rapides, saute sur la voiture et plonge le poignard dans le ventre du président. »

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     Le pauvre Sadi Carnot mourra la nuit même de l’attentat du 24 juin 1894. Cependant Damien omettra volontairement de raconter les suites de cet assassinat, certes il dira que Casério sera guillotiné d’un couic logique, mais il ne prononcera pas un mot sur les représailles, vexations et bastonnades, que subiront partout en France les immigrés italiens et leur descendance sans doute parce qu’à Cette, ville portuaire ouverte sur tous les horizons, elles furent moins marquées qu’ailleurs.         

     Et puis il adviendrait un drame similaire en Italie. En juillet 1900 le roi Humbert 1er serait assassiné de plusieurs coups de revolver par un anarchiste  italien. Les deux mauvaises actions dans l’esprit des gens simples se contrebalançaient, et ils en arrivaient à penser que seules ces idées mortifères amenaient des crimes odieux. Mais la mort d’un roi n’abolit la royauté et Victor-Emmanuel III succèderait à son père, ce dernier était marié à Hélène de Monténégro dont  à son sujet vers 1950 Gaston m’entretiendrait d’une façon péremptoire en m’annonçant qu’il voyait régulièrement la reine d’Italie. En réalité Hélène de Monténégro, dernière reine d’Italie, dans ces années 1950, faisait soigner son cancer à Montpellier. Pour se distraire elle pratiquait le yachting dans le golfe du lion, là où selon le poète on voit danser la mer le long des golfes clairs, de temps à autre Hélène de Monténégro abordait les terres des petites villes portuaires du midi, parmi celles-ci Sète, et le menu peuple sétois tirait de la fierté de voir l’ex-souveraine fréquenter, en toute simplicité, leur cité, alors toutes et tous de dire que non seulement ils l’avaient pu l’approcher mais qu’avec elle ils s’entretinrent.

    Notre belle Hélène ne vaincra pas son cancer, elle décèdera fin 1952. Elle reposera pendant soixante-cinq ans au cimetière Saint-Lazare de Montpellier. Puis en décembre 2017 son corps sera exhumé et transféré à Vicoforte dans le piémont, et ira reposer auprès de son défunt époux l’ex-roi Victor-Emmanuel troisième du nom.

   

     Les sétois tireront encore plus d’orgueil à propos de celle que le comité des miss France considèrera en 1930 comme la plus belle entre toutes les femmes de France. Née à Cette en 1906, à cause, sans doute, des pérégrinations professionnelles de son père, Yvette Labrousse, d’une taille exceptionnelle par rapport à ses consœurs (1,83 m.) et qui donnera à son allure une noblesse remarquable, aura un destin prodigieux. De cette extraordinaire destinée il 

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n’est pas, ni un et surtout ni une sétoise qui ne se sentit pas concerné par son merveilleux conte de fée.

    Le gout personnel de la jeune femme la conduira dans les milieux de la mode, couturière de formation elle se donne l’ambition de devenir mannequin. Mince et élancée, avec un minois des plus charmants, elle possède de sérieux atout pour qu’aboutisse son projet. Dans un premier temps elle se présente au concours des miss, comme elle travaille dans le secteur de Lyon, elle s’adjuge le titre de cette ville, l’étape suivante la consacre miss France.

     Concours puériles jugent les péremptoires, concours de grâce et d’élégance affirment les esthètes. Des concours donc qui ne laissent personne indifférent, surtout pas le prince oriental l’illustre sultan Aga Khan III. Certes à l’époque de l’élection d’Yvette, le sultan est toujours lié par son troisième mariage, il devra divorcer avant de convoler en 1944 avec notre reine de beauté native de Cette, à la plus grande joie de toutes les françaises, et parmi elles toutes les sétoises qui touchaient du doigt, par leur concitoyenne interposée, le bonheur absolu de se voir elles-mêmes humbles demoiselles, épouser un prince charmant. Ce à quoi rêve plus ou moins toutes les jeunes filles, enfin plus précisément ce à quoi moi-même et quelques copines nous rêvassions.    

     Une fois mariée Yvette Labrousse prendra le titre de la Bégum, et c’est à ce titre là qu’elle connaitra une mésaventure fort désagréable, celui du vol de ses bijoux lors d’un braquage rocambolesque effectué sur la voie publique par le blocage de sa voiture par les truands. La jalousie entre ceux-ci vaudra la dénonciation des vrais auteurs et la récupération des bijoux. Cet épisode malencontreux inspirera à Hergé, le créateur de Tintin et Milou, l’album fameux : « les bijoux de la Castafiore ».

 

     Bien sûr Damien, aux sujets de la reine d’Italie Hélène et de la reine de beauté Yvette,  se dispenserait de tous propos, ces affaires représentaient pour lui un intérêt mineur voire nul. Les faits divers le passionnaient dans la mesure où les évènements se déroulaient dans un élément, la mer, qu’il connaissait pour l’avoir pratiqué. Souvent il nous racontait pour nous édifier la mutinerie du « Foederis Arca », en français « l’arche d’alliance », un triste épisode maritime qui se racontait dans tous les troquets enfumés aux relents d’alcools frelatés par les vieux loups de mer cettois la pipe au bec, depuis qu’il s’était produit fin juin 1864.   

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       « La règle sacré ordonne, déclara sentencieux Damien, que le capitaine soit, après Dieu, le seul maître à bord, et donc le vieux capitaine Richebourg , doux et affable, épaulé par son jeune second Aubert, sévère et rigoureux, commandait un trois-mâts barque. Ces bâtiments n’ont de barque que le nom puisque ce genre de  navire mesure au moins soixante mètres de long. On comptait à son bord sept matelots dans la force de l’âge : Lénard, Carbuccia, Tessier, Pierre, Oilic, Thépaut, Daoulas ; un cuisinier : Mitler ; un mousse âgé de onze ans : Dupré ; deux novices vigoureux adolescents presque adultes : Leclère et Chicot ; et un passager corse : Orsini. C’était un équipage recruté au hasard des ports, ainsi il pouvait se trouver parmi les marins du Foederis Arca des bons gars et des fortes têtes, peut-être même des cettois mais sur ce point vaut mieux ne pas trop creuser. Le trois-mâts appartenait à une compagnie de Nantes et était venu début juin 1864, pour le compte du gouvernement de la France, charger à Cette des barriques de vin et d’alcool pour les transporter au Mexique parce que à cette époque un corps expéditionnaire français effectuait une mission dans ce pays lointain au-delà de l’océan Atlantique.

     Après quelques jours de navigation la tension entre Aubert le second et une partie des matelots atteint un sommet de discorde. Il faut dire que ces mauvais matelots s’introduisaient dans la cale où ils savaient trouver les tonneaux d’alcool puis entrainent l’équipage à se saouler. Alors avec Aubert les punitions pleuvent de sorte que les matelots décident de s’en débarrasser en lui tendant un traquenard, ils lui donnent des coups de couteau puis le jettent par-dessus bord. Attiré par le tumulte le Capitaine Richebourg arrive à l’instant de l’assassinat ce qui ne laisse pas d’autre alternative aux meurtriers que de persévérer dans le crime, d’autant plus que Richebourg ne veut pas les couvrir. Ils saisissent Richebourg et le balancent dans la baille. Richebourg aura le temps de les maudire et de leur crier que la justice leur fera trancher le cou. Sur ces entrefaites apparait le cuisinier Mitler, et tous de lui reprocher la piteuse qualité de ses plats, Mitler prend peur, ils se ruent sur lui, coincé Mitler n’a plus que la possibilité de plonger dans la mer. Ni le cuisinier ni le capitaine ne seront retrouvés.

     Lorsque les effets de l’alcool s’estomperont, les matelots se rendront compte enfin de l’horreur qu’ils venaient de commettre. Ils combinèrent vicieusement une histoire crédible en promettant une mort terrible à celui qui trahirait. Par suite d’une voie d’eau le trois-mâts naufragea, en réalité les 

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mutins provoquèrent eux -même le naufrage en sabordant le trois-mâts, mais jurant que le navire laissa avant de couler suffisamment de temps pour que Richebourg aidé d’Aubert et de Mitler puisse récupérer et embarquer dans son canot les instruments de mesure et de navigation, par la suite les mutins affirmeront que pour une raison inconnu ce canot sombra corps et bien. Tandis que sur le deuxième canot prenait place l’équipage et le passager. Mais cet équipage se méfia de Dupré le jeune mousse, il n’était pas assez ferme et solide de caractère pour ne pas craquer et débiter la vérité  au premier venu surtout si celui-ci appartenait à la police maritime.

     Les infâmes matelots profiteront de la nuit pour jeter dans l’onde le mousse Dupré. L’infortuné garçon vivra ses vingt dernières minutes dans le tourment, alors qu’inlassablement il nageait vers le canot, malgré ses supplications,  il se faisait repousser à coups de rames, jusqu’au moment où on lui assena un violent coup sur le crane. Sous serment il sera dit qu’il se noya en compagnie du capitaine, du second, et du cuisinier.                                                                   

     Un bâtiment danois le « Mercurius-Kokbricmann » repêchera les indignes matelots et les transportera au Cap-Vert. Ensuite à bord du « Monge », navire de la marine impériale, les matelots seront dirigés sur Brest où après avoir donné, lors des interrogatoires, leur version mensongère de l’évènement ils s’enrôleront, libre comme l’air, sur les navires en manque de marin, sauf le passager corse qui s’enfoncera dans un anonymat total, il se fera oublier de tous particulièrement des autorités judiciaires.

     Parce que la justice dans un premier temps accepta comme vérité le faux récit des survivants qui récitèrent au mot près la même leçon. Or Aubert, le second, avait un frère soucieux du détail, et les témoignages identiques des marins le troublèrent, rapidement il supposa quelques perfidies dans ces dépositions qui se ressemblaient toutes. À force de recours et de suppliques auprès des autorités, le frère d’Aubert parvint à se faire entendre de la justice qui rouvrit le dossier « Foederis Arca », et ordonna un complément d’enquête. 

     Comme le craignaient les auteurs de la mutinerie il en était parmi eux des plus fragiles, et si le mousse Dupré paya de sa vie son excès supposé de faiblesse, le novice Chicot ne possédait pas une résistance à toute épreuve. Par lui la justice sut toute la vérité et rien que la vérité, dès lors le tribunal condamna les meneurs du crime, c’était Lénard, Carbuccia, Oilic, Thépaut, à recevoir le juste châtiment de leur méfait sur une place publique de Brest qui

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se nomme Fautras en présence d’après les journaux de vingt ou trente mille personnes. »

     « Eh couic ! » lança Pierre

    «  Et même quatre fois couic, ça se fit, comme cela se fait pour toute exécution, à la levée du jour… on peut dire que la journée commençait mal pour eux ! » proclama Damien en s’esclaffant de sa boutade.

     « Damien… devant les enfants… ça va les perturber », rouspéta Marie Antoinette.

     « Les enfants doivent savoir, dès leur plus jeune âge, que toutes les mauvaises actions sont sévèrement punies… et mêmes les actions qui ne sont que des entorses aux règlements… et je pourrais en dire à ce sujet sur les bêtises que j’ai commises dans la marine française. »

     Un tais-toi-donc de Marie Antoinette calma Damien, mais provisoirement car pour ce qui est des histoires de marin-soldat, il servirait ses sinistres anecdotes à faire frémir.

 

      Damien ambitionnait de devenir un vrai marin comme ceux qui naviguent au long-cours. Je sais qu’adolescent il s’embarqua sur un bâtiment à vapeur pour une campagne de presque six mois au long-cours ce qui oblige à naviguer sur les grands océans : Pacifique, Indien, et Atlantique. Sur lequel vogua-t-il ?, je l’ignore, il n’en parla pas, sans doute ce fut pour lui une expérience décevante sinon pénible, ou bien alors était-il trop jeune pour que sa mémoire enregistre des détails. De même toujours avant ses dix-neuf ans il s’enrôla pendant plus de dix-huit mois au total, sur des bateaux à voile pour le motif de la pêche, il s’employait dans ce domaine maritime que l’on nomme le cabotage et qui se limite aux mers : Méditerranée, Noire, Rouge, du Nord, Manche, et aussi le long des côtes ouest : françaises, espagnoles, et portugaises. En somme si on considère que les saisons hivernales sont peu propices aux missions en mer, et que les tempêtes bloquent à terre les marins, on peut imaginer que Damien au sortir de l’enfance, dès ses douze ou treize ans, passa son adolescence sur les bateaux, car outre les deux années officiellement répertoriées il est probable qu’il répondait, sans doute, souvent et favorablement aux demandes de brèves missions que les capitaines lui proposaient. Ainsi pour ses dix-neuf ans au début de l’année 1916 la marine  française mobilisa-t-elle ce marin expérimenté qui la servirait pendant quatre 

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ans, dont deux années de guerre, sur la mer Méditerranée, mer tyrrhénienne, mer adriatique, mer Egée, mer de Marmara, mer Noire, et également sur le fleuve Danube. 

     Un autre garçon de la famille exerçait, lui, le métier de ferblantier, travail très éloigné des métiers marins, cette activité de terrien donnait à ce garçon une expérience dans un domaine qui ne présentait aucun intérêt pour la marine française, en revanche l’armée de terre incorpora le gaillard dans un de ses corps. Ce garçon s’appelait Arthur (Carmo François) Tiési, c’était le frère de Julie Tiési l’épouse de Pierre Perrone, par voie de conséquence l’oncle de Marie Antoinette ma mère, il avait, pour être né à Cette en 1896, un an de plus que Damien. Début avril 1915 Arthur rejoignait le 22ème régiment d’infanterie de la 28ème division, regroupé  aux lieux de Bourgoin et de Sathonay, avec ses camarades il combattrait cette année-là dans la Somme et en Champagne. Ensuite d’octobre 1915 à juin 1916 l’autorité le maintiendrait au 99ème régiment d’infanterie de la 28ème division, rattaché à Lyon et à Vienne,  pour finalement en Juin 1916 revenir au 22ème. Les voix des états-majors, comme les célestes, sont impénétrables. Toutefois malgré ce changement Arthur n’obtiendrait aucune modification du programme guerrier : début 1916 l’Alsace, puis Verdun comme la quasi-totalité des régiments à cause du système de rotation mis en place par le général Pétain ; l’essentiel de 1917 Arthur le souffrirait dans la Somme avant de terminer l’année sur le Chemin des Dames ; 1918 dernière année de guerre où il serait accordé Arthur ses quatre derniers mois de vie, d’abord il retrouve le secteur alsacien au sud de Mulhouse, un secteur relativement calme, avant d’être précipité en avril 1918 dans le feu du combat des Flandres où des noms claquent comme des coups de fusils Poelcappelle, Passchendaele, Saint-Eloi, et le Mont-Kemmel où Arthur trépasserait.  

 

      Les trépassés quelques fois peuvent, de toute évidence malgré eux, jouer des tours lugubres aux vivants. Damien maintes fois nous racontait cet épisode macabre de sa vie de matelot de la marine française, et il nous importe peu de savoir avec précision l’endroit où son historiette se déroula parce que les morts tués aux combats guerriers il y en avait tant et tant qu’on les entreposait dans tous les lieux possibles qui leur servaient de chambre funéraire : la base de Toulon ; Corfou une ile à l’est de la Grèce que les troupes françaises occupèrent pacifiquement durant la grande guerre afin de mettre à l’abri les restes de 

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l’armée de la Serbie notre alliée ; Salonique où Thessalonique un port grec à l’ouest de la Grèce, qui grâce au premier ministre de ce pays, Venizélos, en désaccord avec son roi, Constantin 1er, devint pour les alliés pendant la guerre 14-18 le camp retranché du front des Balkans. Damien à chaque narration se tenait les côtes, ou tapait le plat de sa main sur la table, ou encore frappait le sol de son pied.

     « Vous ne pouvez pas savoir les enfants ce que c’est que de revenir du pays des morts ! »

     Avec cette phrase clé nous savions que nous allions entendre ce conte surréaliste où les vivants se mêlent aux morts.

    « À cette époque je naviguais à bord du « Provence » un cuirassé de guerre, et en opération il était hors de question de boire un verre ou deux… »

     « Ou dix… », renchérit Marie Antoinette.

      Sans relever, de son épouse, ce reproche de se laisser aller à quelques bringues honteuses, Damien poursuivit son propos.

     « Sur le bateau pas de beuveries, le quart de vin réglementaire et pas d’avantage. Cependant faut être honnête, il arrivait qu’après les coups durs, le commandant quand il était satisfait du service, ordonne pour tout l’équipage une distribution de ratafia qui est un alcool fort mais pas aussi fort que le trois-six… d’ailleurs Denise sort ma bouteille de goutte du placard… et je vous ferais des canards… »

   « Certainement pas… la bouteille reste au placard… que parfois quand il vient du monde j’ai rien à offrir… et puis tu arrêtes de donner des sucres imbibés d’alcool aux petits, si ça tuait les vers comme tu le dis on en vendrait dans les pharmacies». Arguments imparables, la bouteille resta au fond du placard et Damien reprit.

   « Mais lorsqu’après des semaines à bord nous faisions escale dans un port et qu’on nous encasernait, il ne fallait pas qu’ils croient que nous allions sagement rester dans le dortoir comme des moinillons à attendre que ça se passe. À la moindre occasion, surtout s’il nous restait quelques sous de la solde et même s’il n’en restait pas, nous faisions le mur et nous allions nous changer les idées… »

    « Le vin, les femmes, et la bagarre. »Ponctua Marie Antoinette.

    « Si à vingt ans on ne rigole pas un petit peu, on se déridera quand alors ? C’est vrai que ce soir-là avec des potes nous avions bu sec… à plus nous 

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tenir debout. Finalement en se soutenant l’un l’autre, nous décidons de rentrer, mais nous avions fait du chemin et aucun de nous ne savait plus où se situait la caserne, de plus nous étions dans un pays étranger et aucun de nous ne baragouinait leur langue, d’ailleurs nous ne connaissions pas l’adresse. Mais à force de tourner et virer il nous a semblé distinguer ce que notre mémoire se rappelait de cette caserne. Et nous refaisons le mur pour rentrer, en nous cassant tous proprement la figure à la dégringolade. Heureusement qu’avec l’alcool on ne sentait pas trop la douleur, mais quand même l’un se plaignait de l’épaule, celui-ci de sa jambe, l’autre de son derrière,  et comme on avait tous glissé contre le mur on présentait tous des figures écorchées et ensanglantées ce qui provoquait de sottes rigolades. Finalement à tâtons dans la nuit noire nous retrouvons ce qui ressemblait au dortoir qu’on nous avait attribué. Ensuite en tâtant délicatement, ici et là, les lits pour savoir si quelques-uns ne les occupaient point, nous en trouvâmes des libres afin de dormir comme un sonneur de cloches.

     Un sonneur de cloche en soumettant ses oreilles aux tintamarres des cloches devient tellement sourd qu’il n’entend plus aucun bruissement, alors il dort en paix et profondément. Mais cela ne veut point dire que lui-même ne fasse pas de bruit en dormant, il peut ronfler. Et justement avant de m’endormir je remarquai que personne, excepté nous autres qui arrivions, personne dans la chambrée ne ronflait, ni même ne respirait fortissimo, ni aucunement  n’éprouvait le besoin de changer de position. Mais bon je me suis dit que j’avais bu beaucoup plus que je ne l’imaginais. Puis le sommeil me tomba dessus comme une masse sur une enclume… bing ! Plus de matelot. 

    Le lendemain je sentis un courant d’air dans mon dos et de la main je tentai de remonter la couverture, point de couverture, juste la paillasse sur le bat-flanc, mais comme on dit à la guerre comme à la guerre et nous y étions en plein dedans. En vérité je repérai à une quinzaine de mètres de moi, la porte d’entrée grande ouverte et l’activité singulière de trois ou quatre soldats coloniaux, des colosses noirs de peau aux dents blanches et des fez rouges couvrant les têtes, les fez sont les bonnets des tirailleurs africains. Ces gars-là allaient et venaient entre les lits, et s’employaient en duo à trimballer les dormeurs vers l’extérieur, l’un agrippant les jambes et l’autre ceinturant le buste en passant ses bras sous les aisselles. 

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     À ce moment-là afin de savoir ce que signifiait ce déménagement, tendant mon bras, je secoue de la main le type à mon côté droit, puis aussi celui côté gauche, puisque le premier ne bronchait pas, puis carrément j’en ballotte un de toutes mes force, et voilà-t-y pas qu’il dégringole du lit sans mot dire. D’un bond je me mets debout et je comprends de suite que je me trouve dans une salle pleine de morts. Je m’élance comme l’éclair vers la porte, vers la lumière, là où sont les vivants, au passage je bouscule un tirailleur qui se retrouve assis sur un mort pendant une demi-seconde, car il rebondit comme si un ressort le poussait au cul et le voilà qu’il me course en criant : «Un zombi ! Un zombi ! », les autres tirailleurs de lui emboiter le pas en hurlant : « le Vaudou c’est le Vaudou ! », «  il va nous marabouter ! ». Et comme ils couraient plus vite que moi, ils me dépassent leurs mains serrant leur tête ou bien les levant vers les cieux en implorant leurs dieux à eux : « pitié !, pitié de nous !, laissez-nous en paix ! »

        Il ne faut pas se moquer de ces garçons candides et crédules, arrachés de leurs villages pacifiques et plongés dans un enfer d’une violence extrême, de plus chargés, en guise de distraction pour meubler leur repos,  d’enterrer dans des cimetières improvisés des morts couverts de plaies, de meurtrissures, et de sang devenu des trainées crouteuses. D’un coup il en voit un avec sa figure toute sanguinolente qui se redresse, qui vient vers eux, un type qui a éprouvé la peur de sa vie et qui présente une tête de déterré, cheveux en bataille et yeux exorbités, je vous défie les enfants, en des circonstances pareilles, de ne pas être tourneboulés. »

      « Après ce conte de mort vivant, conclut Marie Antoinette ils vont bien dormir nos enfants. »

       « Justement ils doivent savoir que les morts, tant qu’ils sont présents dans la mémoire des vivants ne sont pas tout à fait morts. »

       « Et à ton avis, rajouta Marie Antoinette, on les appelle comment ceux qui sont morts sans l’être selon tes extravagances ? »

      « Des absents », dit Damien sentencieusement.   

 

     « Quand je suis parti à bord du cuirassé Provence, mes parents, mes amis, et tous les gens de Cette que je connais, pouvaient considérer mon absence provisoire comme une disparition définitive. Cette éventualité était un risque qui aurait pu me frapper parce que le Provence avait mission de repérer et de 

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mettre hors de combat les sous-marins ennemis, et ces derniers possédaient les armes nécessaires pour riposter ou même nous torpiller si nous ne les détections pas avant eux. Ce jeu d’alarme permanent dura d’avril 1916 jusqu’à l’armistice, deux ans et demi à soumettre nos nerfs à des tensions extrêmes. Aussi une fois l’armistice signé, pour fêter la fin de la guerre et notre victoire, nos charpentiers de marine aménagèrent deux chaloupes en barques de joutes, et nous organisâmes pratiquement tous les dimanches, que ce soit à Corfou, à Salonique, dans tous les ports où on faisait escale de magnifiques tournois, il faut dire que fin 1918 et jusqu’à Noël, l’exceptionnelle douceur du temps permettait ces distractions nautiques.

      Nous pensions tous que l’heure de la démobilisation était proche et qu’au plus tard à la saison printanière de 1919, nous serions tous à la maison. Or pour les hommes politiques, ceux qui décident que leurs pays doivent se battre, ces affaires se relèvent plus complexe que ne le comprennent les simples trouffions. Début 1919 nous n’étions plus en guerre, la paix n’était pas encore signée (elle serait signée le 28 juin 1919), nous expérimentions cet entre-deux que le ministère de la guerre nommait les opérations extérieures. Et ces opérations consistaient à apporter de l’aide à l’armée blanche russe qui s’était fixé pour objectif de renverser les communistes de la nouvelle union des républiques soviétiques. Les communistes dirigeaient la Russie depuis octobre 1917, qui est pour nous novembre parce que nous n’avions pas le même calendrier, or à présent que la grande guerre était terminée les dirigeants français et  britanniques voulaient rétablir l’ancien régime des tsars sans tenir compte  ni de la révolution russe, ni non plus de notre désir à nous les soldats et les marins de rentrer chez nous.

     Les troupes de l’armée blanche russe se situaient au sud de la Russie dans un pays au bord de la mer noire qui s’appelle l’Ukraine. Notre flotte française mouillait dans le sud-ouest de la mer noire près des côtes turques, bulgares, et roumaines. Comme la nécessité que tous nos bateaux soient sur le qui-vive, prêts à des offensives, ne s’imposaient pas, l’ordre fut donné qu’une grande partie des équipages de notre flotte débarque et dresse des campements sur la terre ferme. Moi-même basé à Constantinople du 1er janvier au 31 mars 1919 je tentais de meubler la monotonie quotidienne avec les cartes… »

    « Le vin, le tabac, et les moukères », compléta Marie Antoinette.

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    « Certainement pas, Constantinople c’est la capitale de la Turquie, et la Turquie était notre ennemi, et si l’un de nous s’avisait de sortir hors du campement il courait le risque de se faire trancher la gorge. Les orientaux pratiquent de cette façon contre leurs ennemis. D’ailleurs je n’ai pas trop eu le temps de prendre mes aises, qu’on me transportait vers une ou l’autre base fluviale, d’un des ports qui se trouve sur le fleuve Danube, où je moisirais jusqu’au 2 août 1919, lequel fleuve Danube à la fin de sa course sépare la Roumanie, un pays allié, de l’Ukraine, le pays des antibolchéviques.

      J’ai dit : je moisirais mais en réalité je me morfondais en apprenant les nouvelles de nos cuirassés où la révolte grondait, une humeur mauvaise qui se transforma en avril 1919 à des explosions de colère, ce que les journalistes bourreurs de cranes appelèrent pour donner dans le sensationnel : les mutineries de la mer noire. Alors que les marins, qui n’étaient pas des fripons comme ceux du Foederis Arca, réclamaient simplement de ne pas s’impliquer dans une guerre qui ne les concernait pas. Bien que parmi nos marins il s’en trouvait quelques-uns, des acharnés de la politique, des rouges, des partageux, qui éprouvant de la sympathie pour les communistes russes, devinrent des meneurs des insurrections, ils hissèrent même sur certains bateaux le drapeau rouge, et ils entonnèrent « l’Internationale » qui est le chant des prolétaires de tous les pays. Il y eut donc des rebellions à bords du Jean-Bart, du France, du Vergniaud, du Mirabeau, Mirabeau l’orateur de la révolution, du Justice, du Waldeck-Rousseau, et puis plus tard à partir du mois de juin des troubles toucheront le Guichen, le Diderot, et mon bâtiment le Provence.                                                   

       À la vérité pour le Provence les indisciplines adviendront lorsque nous serons revenus à Toulon notre port d’attache parce que nous en avions assez des mauvais traitements et des mauvaises conditions de service, la guerre était finie que diable ! Et les sanctions nous sont tombées dessus comme les grêlons sur nos épaules, j’ai passé quelques temps dans une cage en fer à fond  de cale, de plus comme les turbines ne tournaient pas, ou que les officiers ne voulaient pas les faire fonctionner, nous pataugions dans des flaques d’eau, soumis à l’humidité  et à la fraicheur des nuits. Heureusement sauf pour les cas extrêmes nous avons été rapidement amnistiés. Ensuite le 2 août 1919 l’amirauté me versait au 5ème dépôt où j’attendis mon congé définitif et illimité, celui-ci me fut donné le 5 février 1920 ce qui nous permettait avec votre mère de nous préparer à convoler, chose faite le 8 juillet 1920  qui était un jeudi, parce que 

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les samedis et les dimanches, hier comme aujourd’hui, je me les réservais et me les réserve pour les joutes mais ça vous le savez les enfants. »

 

 

                        

 

                                          LE MONDE ADULTE

 

     Le cursus scolaire des années trente, et particulièrement des années où je m’efforçais d’apprendre les rudiments des règles grammaticales, d’accumuler des mots de vocabulaire, d’exploiter ma bosse des mathématiques, d’observer la nature et d’expérimenter les sciences naturelles, ne se prolongeait pas pour l’énorme majorité des enfants au-delà de la communion solennelle. D’ailleurs cette communion sanctionnait les années d’un apprentissage du catéchisme chrétien mené en parallèle des études primaires, lesquelles études amenaient quelques fois, selon l’implication des maîtres et des maîtresses, et la considération que ces enseignants accordaient à leurs meilleurs sujets, à la présentation de l’examen du certificat d’études. Je ne fus pas sélectionnée pour cette épreuve, par principe en ce temps les enfants des miséreux ne le méritaient pas, à cela s’ajoutait que la qualification des filles ne venait pas spontanément à l’esprit des éducateurs.  

     Le cas général pour la multitude enfantine se déroulait comme ce que je connus moi-même, une fois plus ou moins acquis, le lire, l’écrire, et le compter, les enfants retroussaient leurs manches et allaient gagner leur pain. Parfois même pour obtenir les quatre sous nécessaires à son achat, si la corpulence de l’enfant l’autorisait, la dernière année de la communale passait systématiquement à la trappe, et également la dernière année du catéchisme dont l’arrêt prématuré permettait d’économiser les frais de la communion solennelle. C’était tout bénef.

     Mais le clergé pour sa part trouva la parade qui consistait à avancer d’un an le programme religieux. Voilà pourquoi à presque onze ans le jeudi 15 juin 1933 je faisais ma communion solennelle, ayant auparavant le lundi 8 mai 1933 reçu la confirmation de mon baptême, lequel advint le dimanche 15 octobre 1922 quatorze jours après ma naissance le dimanche 1er octobre. En revanche en ce qui concerne ma première communion sa date reste un mystère, mais il est 

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probable qu’elle se déroula à Sète car Cette avait cessé d’exister, en effet les édiles de la ville après moult tergiversations prirent la décision qu’à compter du 1er janvier 1928 le nom du patelin devait se distinguer de l’adjectif démonstratif, lequel adjectif trop commun blessait le patriotisme local.

    Ces artifices de calendrier menés par les gens de la foi ne touchaient le plus souvent que les garçons, nous les filles menions nos études jusqu’au terme légal qui était douze ans avant le front populaire de 1936 et quatorze après l’été de cette année-là, à treize ans les consœurs de ma génération et moi entrions dans le monde du travail. En vérité le marché de l’emploi se réduisait pour les filles aux tâches ménagères contrairement aux garçons qui accédaient quelques fois par le biais de l’apprentissage à un large éventail de métiers, à moins que les parents trop humbles souhaitent rentabiliser la force de travail de leur mâle progéniture dans l’immédiateté, ce qui fut le cas de Pierre conduit, dès ses quatorze ans, par Damien, sur les quais de Sète pour être dockers, ce qui par ailleurs l’enthousiasma. 

     La formation des jeunes postulantes aux tâches domestiques se transmettait de générations de ménagères appliquées en générations d’épouses soigneuses, même si régulièrement les travaux intermittents ou continus appelaient à l’extérieur les femmes dites sans professions. Voilà pourquoi les technicités de la couture avec et sans machine, de la broderie, du crochet, et du tricot, me furent enseignés par le sombre cénacle des mamettes vêtues de noir marmonnant le dialetto. Il semblait que le vêtement noir convienne aux femmes du petit peuple immigré d’Italie dès leur pleine maturité, autour de la quarantaine et au-delà, pour deux raisons essentielles le deuil d’abord puis l’habitude et l’économie.

 

      La réglementation du deuil imposait la durée de la douleur selon le degré de parenté qui  allait de pair avec la durée de la suspension des plaisirs de la vie tel que de pouvoir rire, chanter, se distraire, bref se changer les idées. L’intensité émotionnelle se validait par l’habillement, il fallait que nul ne doute de l’affliction qui touchait les endeuillés, se vêtir ostentatoirement en noir signifiait  le respect dû d’abord à la tradition, et ensuite au trépassé, même si de son vivant il advenait qu’avec lui on se soit fâché à mort, mais comme il y avait eu un bris de pipe ou un transit de la fameuse arme à gauche, la fâcherie s’éteignait faute d’ennemi. 

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     En général le travailleur manuel signalait son état exclusivement lorsqu’il s’endimanchait  parce que sur le chantier personne n’avait guère le temps de compatir, le contremaître veillait à ce que rien ne trouble l’avancement du labeur, et à la fin de la journée lorsqu’entre collègues ils s’envoyaient derrière la glotte quelques verres de bibine il n’est pas douteux qu’un ou deux de ces verres ne soient dédiés à la santé du mort. En revanche le dimanche et jours fériés pour le manuel, et tous les jours pour l’intellectuel ou celui qui travaillait en complet veston tel le croque-mort,  l’obligation s’imposait d’avoir sur sa veste ou son manteau un large brassard noir, plus noir encore que le noir de l’habit.

     Une précision à ce stade pour signaler que le peintre Pierre Soulages n’avait pas encore entrepris le commencement de ses œuvres toutes noires mais lumineuses. L’inspiration artistique pouvant se nicher en tout lieu et tout temps la grande époque des funérailles tapageuses a dû marquer le mono-coloriste rouergat.

     Au fil des mois le brassard disparaîtrait alors qu'apparaîtrait sur le revers de la veste un bouton noir, lequel bouton un jour ou l’autre tomberait ou s’arracherait et s’en serait fini du deuil.

    Pour les femmes à quelques sociétés qu’elles appartiennent l’affaire différait singulièrement, et il faut supposer cette raison que les femmes donnant la vie dans la souffrance, elles se devaient aussi de supporter les inconvénients mortuaires, faute de quoi elles couraient le risque d’acquérir une réputation honteuse. Le désagrément essentiel pour les femmes, qui par ailleurs aiment se parer de beaux atours, consistait à bien respecter les codes de l’affliction par une présentation lugubre d’elles-mêmes. Exception faite pour les petites filles, et d’une indulgence légitime pour les demoiselles à un âge où la tristesse est un sérieux handicap matrimonial, toutes les femmes touchées par un deuil se paraient de pied en cap du plumage des corneilles et limitaient leur ramage aux strictes utilités.

     L’habitude commune prévoyait que, pour la gente féminine adulte, le grand deuil dure un an, voire deux pour le décès de l’époux, à la suite de quoi s’additionnait le demi-deuil d’une période égale à la moitié du grand deuil. Pendant ce long laps de temps les femmes s’afficheraient d’abord en noir avant que ne vienne le gris très foncé qui plus tard s’améliorerait par quelques touches vestimentaires mauves ou violettes avec la permission du chef de 

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famille. Bien sûr il était hors de question pendant les chaleurs accablantes de l’été de ne pas mettre des bas noirs épais.

   Lorsqu’enfin arrivait le terme du purgatoire lugubre les femmes ne devaient espérer, du jour au lendemain, s’affubler des couleurs vives de leur ancienne garde-robe. Il leur fallait garder de la retenue voire de la pudeur, l’exubérance s’assimilant à de l’indécence vis-à-vis du malheur qui venait de passer. De plus ces vêtements d’avant décès, chose bizarre après plusieurs mois d’inutilisation, semblait avoir rétréci, car à tant se vêtir de cette couleur noire qui amincie, nulle ne s’apercevait d’un certain épanouissement de leur corps d’où cette excuse mise en avant du bizarroïde resserrement des fibres. Il fallait donc tous les reprendre, un travail de couture fastidieux et délicat à faire, alors que dans nos familles si étendues il y avait toujours une fille, une nièce, une petite cousine, dont  la taille, sous peu de semaines, correspondrait aux habits. 

 

    L’autre considération à prendre en compte en s’avançant soi-même dans l’âge, était de ne pas négliger l’état de santé de l’un ou l’autre des éléments de la famille qui par inadvertance pouvait oublier de respirer, et par voie de conséquence imposer à toutes un nouvel épisode ténébreux avec le port obligé des habits adéquats pendant les durées prévues. Ainsi venait un âge pour les femmes où à force de deuil, le découragement de porter des toilettes plaisantes primait sur l’envie d’être sémillante, de sorte que l’habitude de  choisir du tissu de plus en plus obscur s’installait peu à peu en devenant de plus en plus âgées. Les femmes s’installaient finalement dans l’univers du deuil permanent où la coquetterie n’est pas de mise, l’unique avantage de ce lieu se situait sur le plan économique, comme les joliesses vestimentaires nécessitent des tissus teints et imprimés plus couteux que les unis monocolores les comptes ménagers y gagnaient.

      Ainsi passée la quarantaine, voire  la trentaine pour les malchanceuses, bien rare étaient celles qui se présentaient dans leur quotidien avec des toilettes attrayantes. L’autre avantage, outre l’aspect financier, résidait dans cette possibilité d’être toujours en tenue appropriée pour un décès soudain et brutal afin de soutenir la veillée mortuaire au pied levé. Notre culture latine imposait au plus grand nombre de la communauté de veiller le mort, même pendant un court moment, afin de démontrer la compassion et la solidarité à la proche famille du défunt. Etant sortie de l’enfance, je me suis appliquée dès mon 

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treizième ou quatorzième anniversaire à cette tradition funèbre en accompagnant les femmes de ma famille à la veillée d’un être venu comme les miens de la lointaine Calabre.   

 

      La mort, dernier acte de la vie, s’avérait être sur le plan nos traditions un acte ritualisé où l’improvisation ne mordait pas. « Faut pas avoir peur, tu ne risques rien », voilà ce qu’en guise d’apaisement me dire mes vieilles consœurs, dont l’expérience, le savoir-faire, et l’accoutumance, me prouvaient que je ne courais aucun risque. De longues date je savais que devenue adolescente le monde adulte me happerait et que j’assumerais dès la première occasion cette épreuve redoutable de me mettre au service d’un mort.

     « Regarde et apprend », me dirent-elles alors que nous étions dans la chambre et que le défunt semblait dormir.

     « Il est rasé de frais…  voilà une chose que nous n’aurons pas à faire » constata l’une. « Et tu as vu pas de rictus et les yeux fermés… encore du travail en moins ». 

    «Que fait-on dans le cas contraire ? » interrogeais-je.

    «Oh c’est bien simple, tu prends une serviette que tu trempes dans l’eau bouillante, puis tu l’appliques sur le visage pour ramollir les chairs, et alors celles-ci se détendent, se décrispent, et les paupières peuvent se fermer, alors le mort devient moins impressionnant, il a presque une figure humaine ».

      J’entendis derrière moi une porte s’ouvrir, quand je me tournais je vis une sans-gêne qui fouillait l’armoire : « ce complet, cette chemise et cette cravate iront très bien, ce n’est plus très neuf mais pour un dernier usage ce sera plus que suffisant ».

      Revenant à ma vision première je fis le constat de l’occupation singulière des costumières qui ayant attrapé au vol la chemise tentais de la passer sur le corps figé, figé mais pas immobile car à un certain moment son bras se raidit ce qui me figea d’horreur. «Pas de crainte petite il ne reviendra pas à la vie, sauf qu’en le bougeant nous avons dû coincer un nerf qui sur le champ vient de se décoincer ».

      Une fois habillé et toiletté, toilette qui cette fois-ci consista à un simple coup de peigne, des cierges se placèrent aux quatre coins du lit, les miroirs se masquèrent, devant les fenêtres déjà fermées les rideaux se tirèrent, et pour finir des chaises se disposèrent autour de la couche, alors la première veillée 

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commença. Des veillées il s’en tiendrait deux ou trois, parfois quatre, si un dimanche, un jour férié, ou une cérémonie quelconque s’intercalaient. En principe par une sorte de tourniquet les femmes, soutenues par les hommes s’ils avaient pu se dégager de leur labeur journalier, viendraient occuper les chaises pendant un temps plus ou moins long, cela dépendait du nombre de veilleuses et des quelques veilleurs.

     Alors que je m’apprêtais à tenir mon rôle de veilleuse consciencieuse, mes consœurs m’ordonnèrent de quitter les lieux à cause du spectacle quasi-certain qui se passerait à la veillée. Certes les hommes venaient mais ils donnaient très peu de leur temps à veiller, ils ne s’asseyaient même pas, rapidement ils rejoignaient la confrérie masculine qui dans la cuisine se réconfortait de la disparition en buvant force gorgée de gniole et de bibine avant que les souvenirs du disparu ne leur reviennent en mémoire. Alors à grands coups de coude dans les côtes, ils ne se racontaient avec des mots crus, les anecdotes les plus salaces et les plus croustillantes impliquant le défunt, et si les larmes leur venaient elles étaient dues plus à leurs rires éperdus, qu’au chagrin sincère que malgré leur hilarité ils ressentaient. À juste raison ce n’était point un spectacle pour jeune fille.

      Devant la maison comme il se doit s’activaient les croque-morts qui suivant les finances de la famille désolée proposaient des obsèques de classes variées. Les quidams ordinaires ne prétendaient, comme aux transports des chemins de fer, qu’à celles des troisièmes, néanmoins sur la façade de la maison étaient tendus des rideaux noirs frangés de blanc, de sorte que la maison ressemblait à la scène du Kursaal qui lui disposait d’un rideau rouge cramoisi, le Kursaal notre salle de spectacle et casino était située sur la plage de la ville, bien avant que cette plage ne supporte l’extension du port et que ne soit démoli le Kursaal superflu.

     Les croque-morts ajoutaient une table dont la surface égalait pile poil celle du registre qu’elle soutenait, lequel enregistrerait les signatures et les mots de compassion des visiteurs, car le ballet des visites durerait tant que le cercueil ne serait pas fermé. Ensuite la caisse serait mise sur le charreton tiré par un vieux mulet asthmatique qui avait échappé à l’abattoir parce qu’il possédait un poil noir et une lente démarche convenant à l’affaire, puis après le passage à l’église, en procession on accompagnerait le mort à Ramassis ce cimetière des pauvres que nul n’appelait de son vrai nom de cimetière qui est le Py.

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       Le Py borde l’étang de Thau à trois kilomètres du centre de Sète, très longue marche, tandis que le cimetière marin, le cimetière des riches, à flan du mont Saint-Clair, proche du tumulte ordinaire de la ville, propose à ses occupants une vue dégagée sur la mer et comble de consolation, ceux-ci, à la saison estivale, entendent mêlés aux ressacs  les échos lyriques des chanteurs du théâtre de la mer. De quoi vouloir endetter sa descendance pour profiter soi-même d’une éternité de rêve. D’ailleurs préalablement pour les fortunés du cimetière marin, les enterrements de première classe réservés à cette caste offraient aux pauvres badauds une véritable féérie et à eux-mêmes une belle et dernière promenade sur le bord de mer.

      En général devant l’immeuble cossu patientaient, le corbillard, le cocher, et les quatre chevaux altiers qui en spécialistes de la chose se gonflaient d’orgueil devant un public attentif. La décoration, les habits, les harnachements, présentaient, sortie d’une imagination débridée, toute une débauche de tape-à-l’œil, un florilège de pompons, de glands, et  de franges. De la porte cochère sortaient, en empruntant le pas glissé des chanoines  d’abord deux hommes de grandes tailles costumés en garde-suisses avec hallebardes et bicornes, deux taches rouges dans la noirceur, suivis d’un curé et de deux enfants de cœurs, trois taches blanches dans l’ombre, enfin arrivait sur les épaules de six croque-morts la notoriété du jour dans son costume de bois, une tache châtain dans le ténébreux, que les hommes de l’art funéraire installaient dans la diligence d’époque, dédiée et aménagée à présent au portage des défunts, puis comme une avalanche, des gerbes de fleurs colorées noyaient le carrosse qui devint un gigantesque bouquet, une tache bariolée dans le lugubre. 

      Et le cortège finissait après de longues minutes de mise en ordre par s’ébranler. Les suisses menaient la manœuvre, suivi par le curé et ses acolytes, puis le corbillard dans sa magnificence avec comme escorte les croque-morts tenant les cordons du poêle. Des vrais cordons qui permettaient que la couverture posée sur le cercueil ne s’envola point au cas où au coin de la rue le mistral facétieux souffle une rafale dont il a le secret. Derrière enfin suivaient la famille solennellement éplorée, les notables officiellement compassionnés, et le tout-venant rangé par ordre d’importance présentant tous leurs meilleures figures d’enterrement. Les enterrements de première classe étaient aussi des récréations édifiantes pour la jeunesse modeste, ils leur signifiaient l’échelle des valeurs, car à cette époque les gens mouraient dans l’orgueil et la vanité, 

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au déplaisir de certains envieux qui prétendaient qu’ils pétaient plus haut que leur cul.   

 

      Néanmoins l’habillage des macchabées, si utile que soit cette occupation, ne remplissait qu’occasionnellement mon plan de travail, en vérité j’employais mon temps en des travaux immédiatement profitables, et comme les pauvres gens ne disposent guère de moyens financiers importants, ils doivent économiser sur la main d’œuvre et tout faire soi-même devient la solution à condition pour nous les femmes d’accepter la transmission des savoirs domestiques. Et j’avoue que passant à l’âge adolescent, à cet épisode de la vie où les jeunes filles ressentent le besoin de rayonner sinon de plaire, je pris plaisir à apprendre à coudre et surtout à me confectionner mes robes, mes jupes et mes chemisiers, même si, revers de la médaille, il me fallait aussi repriser à points serrés les chaussettes de nos hommes, avec pour éviter les inconfortables culs-de-poule, l’espèce de gros œuf en bois qui se substitue au talon car l’usure se situait le plus souvent à cet endroit.

     La jeune fille que j’étais se devait de suivre la mode mais sans qu’il en coute cher, or la mode commode où à moindre frais se trouvait dans «Mode et Travaux », l’inévitable revue qui proposait à chacun de ses numéros le patron, le modèle, nécessaire pour suivre au plus près le gout du moment. Evidemment au commencement comme je tâtonnais avec la vieille machine à coudre Singer il n’était pas question d’acheter des coupons de tissu tout neuf, même au marché où les prix par leur bassesse défiaient toute concurrence, lesquels coupons entre mes doigts malhabiles fussent sacrifiés à coup sûr. Mes débuts de couturière s’ordonnèrent par le recyclage des vêtements que mes parentes âgées ne portaient plus à cause des deuils successifs, cette matière première remplissait les armoires car les démunis ne jettent absolument rien.

      Toutefois il me tardait d’être placée chez un particulier ou en usine pour ramener quatre sous à la maison, surtout que je maîtrisais la Singer, ainsi en retour Marie-Antoinette et particulièrement Damien consentiraient-ils, certes avec parcimonie, à ce que j’achète les pièces de mon choix.

     Mon premier contact avec le monde du travail advient le jour où je dus remplacer au pied levé une femme de ma famille, une tante ou une cousine, qui faisait le ménage chez des gens huppés. Damien me dit la veille au soir de ce jour : « demain tu iras à tel endroit, c’était un immeuble dans un quartier 

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rupin de la ville, tu feras le ménage, le repassage, le service, enfin tout ce que ces patrons te demanderont soit aimable et propre ! D’ailleurs à ce propos demain matin tu feras ta toilette en grand. »

      J’étais lancée ! Marie-Antoinette avait cru bon d’ajouter avant que je parte : « il faut que tu saches que ce sont des juifs, mais ils sont très gentils, alors ne soit pas surprise par leurs façons. »

     De ma vie, jamais je n’étais entrée dans un logement bourgeois, bien sûr je connaissais par le cinéma ce genre de demeure où le luxe et plus encore le clinquant offre au brave populo une vision fantastique d’un monde féerique dans lequel les héroïnes sortent des lits garnis de soie, toutes apprêtées dans le matin radieux, sans que les affres de la nuit ne dérangent l’ordre de la mise en plis de leur chevelure platinée. Mais ici je me plaçais loin de ces fantasmagories, et pourtant le mobilier ouvragé, les tapis orientaux, les tableaux faits de vrai peinture, les bibelots de prix en porcelaine, bronze, cuivre, étain,  qu’on nommait nous les pauvres des couillettes, la cheminée en marbre lustré, me donnaient l’impression d’évoluer dans un palais des gens de la noblesse.

     Certes cette famille en quelque sorte appartenait aussi à la noblesse  mais de celle qui s’acquiert par l’accumulation de la fortune grâce à la bonne gestion de l’affaire entreprise. À l’époque de la génération de leurs grands-parents quelques-uns de ceux-ci fondèrent une société de commerce, ce qui à Sète pour les ambitieux qui avaient le sens des affaires ne posait pas plus de problème que celui d’ouvrir une épicerie. Seule l’échelle, sur laquelle se situaient les relations commerciales, changeait d’envergure, et à condition de posséder l’adresse requise la société pouvait acquérir prospérité et renommée, et ce fut le cas pour le négoce de large rayonnement de cette famille.

        Dans un coin du salon trônait aussi un piano droit, un objet superbe en bois sculpté, deux piliers façonnés à l’antique soutenaient le clavier aux touches en ivoire véritable, deux chandeliers éclairaient le pupitre où s’amoncelaient un tas de partitions. Bien que tous les membres de la famille sachent jouer du piano, il était donné au seul le fils de la famille de pratiquer, car la virtuosité de ses exécutions interdisait à tous les autres par une humilité teintée de honte l’usage de l’instrument. Ce garçon pouvait avoir mon âge, longiligne, malingre, voire souffreteux, il n’existait réellement que lorsque ses doigts fins comme ceux d’un accoucheur s’employaient sur les touches, alors 

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les notes s’envolaient et se liaient à la perfection, chaque fois je ne pouvais m’empêcher de penser aux arcs-en-ciel. Alors que lorsque j’allais écouter les chanteurs de variétés au Kursaal, le pianiste qui les accompagnait avec son instrument enroué me donnait juste à voir un ciel trop bleu qui accroche le regard sans donner des émotions profondes. Et pourtant j’aime le beau temps. Mais l’interprétation du garçon à chaque fois élevait mon âme à un niveau inexprimable.

      Un jour la maitresse de maison, qui était sa mère et ma patronne, me dit avec fierté que son fils préparait le concours d’entrée au conservatoire national de musique avec de bonnes chances de succès. Or je ne sus jamais la suite de cette affaire musicale, il vint le jour où le remplacement s’acheva et je rendis son tablier à ma parentèle qui je crois bien était un peu dure de la feuille ou pire se fichait de la musique classique. Dommage ! Mais dans un temps infernal  où l’extermination ravageait les rangs des israélites j’apprendrais incidemment la déportation du virtuose ainsi que de toute sa famille, et le pressentiment me vint qu’à cause de sa fragilité il n’en sortirait pas vivant. Et à bien y réfléchir s’il en était revenu, avec son talent fatalement j’aurais dû voir les affiches annonçant de lui un récital aux théâtres de la ville ou de la mer.

      Faire la boniche dans ce cadre remarquable me plaisait beaucoup, surtout lorsque le jeune concertiste s’enflammait alors je n’avais plus qu’à fermer les yeux pour m’imaginer au théâtre. Les pauvres n’assistent jamais aux représentations des œuvres classiques, celles-ci se produisent dans des lieux où il convient de s’habiller façon chichi-pompon, en prenant des airs affectés, et nos grossières maladresses susciteraient à coup sûr les railleries les plus acerbes. Le populo préférait se distraire avec les artistes populaires lesquels poussaient la chansonnette au Kursaal, partant de la ville nous passions les ponts de la civette et de la victoire pour enfin considérer sa structure posée sur la plage, et là bien à l’écart, à la différence des théâtres bourgeois de la cité, nos ritournelles reprises en chœur par tous ne gênaient personne.

 

      Si je marchais deux kilomètres pour me distraire, j’en ferais plus du double pour me tanner la couenne sous le soleil de la plage de la corniche. Il ne s’agissait pas pour moi de prendre des bains de mer, je devais aider mes grands-parents Julie et Pierre, leurs fils donc mes oncles, et Irène ma copine et tante, ils passaient leurs semaines estivales à la pêche à la traine. Cette 

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technique de pêche consiste à mettre la barque à la mer puis de s’éloigner du rivage, à vue d’œil de un kilomètre environ pour poser le long filet dans l’onde. La barque par cette manœuvre trace un gigantesque carré, la ligne du fond est formée par le filet et les deux parallèles sur ses deux côtés, en corde de chanvre, le relient à la grève.

     Déjà de leurs mains fermes Pierre et deux de ses fils les plus jeunes agrippaient un bout de cette corde interminable, tandis que ses trois autres fils sur la barque laissaient tremper le filet en le jetant par-dessus bord. Arrivant sur la plage les trois rameurs rangeaient les rames, prestement ils sautaient dans l’eau et tiraient la barque très loin des vagues, certes jamais très violentes les vagues mais néanmoins elles apportaient une aide appréciable, ensuite les trois ainés décrochaient et empoignaient la corde de la barque. Le plus difficiles sur le plan physique restaient à venir, puisque en tirant avec vigueur sur les cordes, le filet revenait sur la plage, théoriquement rempli de poisson.

     En général, plus Pierre et ses fils peinaient, plus une sorte de rictus d’effort mêlé à leur sourire les irradiaient de joie, ils imaginaient la bonne pêche qu’ils sortaient de l’eau avec sans doute des poissons qui se vendent cher. Et c’est à ce moment-là une fois le filet hors de l’eau que nous les femmes nous intervenions pour trier les poissons et ranger ceux-ci par variétés dans les cagettes, ces dernières seraient placées par les hommes sur la charrette à bras qu’illico presto ils amèneraient pour la vente à la criée. Souvent lorsque sur la plage nous triions les poissons, les mouettes et les gabians qui sont des goélands, arrivaient en nombre pour nous les disputer, alors nous leur jetions, à grand renfort de moulinets de bras, les non-consommables lesquels conduisaient les volatiles à se disputer comme des chiffonniers, en revanche nous gardions pour nous les invendables, ils constituaient notre salaire en nature, cette part du pêcheur qui accommodée à toutes les sauces, composaient  l’essentiel de nos repas.

      Personnellement je raffolais de la sauce escabèche, mais bien sûr il s’agit de l’escabèche que faisait les femmes venues de notre région d’Italie. Notre escabèche à nous rendait succulent les poissons les plus fadasses parce que le vinaigre ne servait pas à faire mariner le poisson ou les fruits de mer, il était l’élément essentiel de la sauce. Nous versions au jugé et en abondance du vinaigre dans une poêle, à feu vif et pendant un temps suffisant nous attendions qu’il réduise, d’ailleurs nous employions ce temps à étêter, à mettre 

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en filet, et à fariner les poissons. Nous estimions que le fond de sauce au vinaigre était prêt lorsque l’évaporation de l’alcool s’avérait totale, alors il ne demeurait dans la poêle que les sucs délicieux dont le fumet ne trompait personne. La dernière étape nous amenait à jeter dans la poêle trois ou quatre gousses d’ail écrasées et à disposer un maximum de poissons. Généralement il n’était pas rare d’utiliser plusieurs poêles et d’effectuer dans leur emploi une rotation afin d’alimenter la table de préparations chaudes, ce qui exigeaient que nous les femmes, au service des hommes, nous mangions debout et avec nos doigts. Mais chose étonnante, à cette époque ces façons ne scandalisaient personne, c’était la normalité, de plus nulles personnes appartenant à la gente féminine ne rêvaient  de l’ombre d’un début d’une pensée fondatrice d’une ligue féministe émancipatrice.  

    

        Outre la pêche, activité saisonnière, je m’employais aussi à la saison automnale aux vendanges. Et il ne faut pas croire que l’on se consacrait aux vendanges selon son propre désir, il fallait surtout que du côté propriétaire la nécessité d’embaucher devienne impérative. Or en général les colles, qui sont les équipes de vendangeurs, se composaient essentiellement de la famille des ouvriers agricoles permanents desdits propriétaires. Épouse, fils, filles, étaient engagés en priorité, venaient ensuite les latéraux, de fait il ne restait plus beaucoup de place pour celui ou celle à qui manquait la recommandation, ce passe-droit irrésistible, ce piston absolu. À moins que la relation ne joue à plein, et Damien pratiquait ce registre de la fréquentation sympathique à un haut degré. Et même il faut le dire avec regret un degré élevé d’alcool.

      Damien, parfois au-delà du raisonnable, fréquentait, voire lors des tournois de joutes, hantait  les bars et les cafés, ceux-ci fondaient par excellence les nombreuses camaraderies sur lesquelles on s’appuie en cas de besoin. Le fameux verre de l’amitié pris sur le zinc forgeait le réseau, le carnet d’adresse, à l’instar des cocktails chichiteux des pleins aux as. Un jour Damien se souvint d’une dame, épouse du cogérant d’un troquet, dont un élément de sa parentèle s’appliquait à la viticulture dans la commune de Loupian. D’ailleurs ce parent pourvoyait son établissement en vin ordinaire et de qualité supérieure, une fois par mois menant sa charrette chargée de barriques il faisait la vingtaine de kilomètres séparant les deux cités. 

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    Damien se rappelait très bien de cette dame pour plusieurs raisons, certes elle était charmante et souriante ce qui constitue un atout majeur et ne gâche rien dans un commerce, de plus ce vin de Loupian même l’ordinaire se buvait sans façon et de bon gréé, mais le plus important résidait en ceci qu’elle appartenait presque à la famille, une parente à la mode des cousins de Bretagne. La dame se prénommait Wilhelmine, elle s’était marié à François Di Mario, ce François avait une sœur qui elle-même s’appelait Françoise, et celle-ci avait convolé avec un Peronne Antoine né Sète en 1897 l’année de naissance de Damien qui lui s’était uni avec une demoiselle Perrone.

     Les deux noms, sans doute à cause d’une fantaisie administrative s’orthographiaient d’une façon  différente en revanche se prononçaient pareillement, de là à  construire une ramification plus ou moins avérée, boisson aidant, le pas se franchit vite. À la décharge de nos généalogistes de comptoir il convient de signaler la prolixité des familles italiennes en général, et calabraise en particulier, où en moyenne six à huit rejetons se décomptent à chaque génération. Et donc même avec une moyenne basse, disons cinq sujets aptes, à l’âge venu, à se reproduire, la troisième génération ou multiplication donne ce résultat notable de cent-vingt-cinq nénettes et zigotos.

      Pour compléter le tableau de ce débit de boisson familial Françoise avait un fils se nommant Francis afin que ce prénom soit assorti à son oncle François. Et comme l’affaire marchait bien, le bar employait aussi un garçon de café, Victor Bonnavide, venu de Narbonne.

      Vint un jour fameux où les raisins des vignes du parent de Loupian de madame Wilhelmine arrivèrent à maturité et urgemment devaient être cueillis. Damien avait su me placer, assurément en faisant valoir qu’il goutait fort les crus loupiannais. Je devais avoir quatorze ans, ou plus exactement j’allais avoir quatorze ans au mitan d’une vigne et malheureusement à patauger dans la boue des terres détrempées. À l’origine Je me faisais une joie de partir vendanger, en vérité il s’agissait de l’exaltation de voir un décor nouveau et d’expérimenter une activité inédite pour moi. De plus j’effectuais mon premier véritable voyage sans austère chaperon, certes dans des conditions rustiques puisque le patron se déplaçait à l’ancienne n’ayant pas osé passer le permis de conduire et s’effrayant aussi du prix d’une camionnette dont l’usage ne se justifiait pas, en effet l’éloignement maximal de ses livraisons l’amenait à la porte de l’établissement de madame Wilhelmine. 

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       Devant cette même porte au numéro treize quai du Bosc dans un chaud après-midi d’automne j’attendais que le patron termine ses affaires avec madame Wilhelmine. Lorsqu’il eut avalé le dernier verre il s’occupa de moi, et de moi seule, parce que naïvement je me figurais que des jeunes gens de ma génération composeraient avec moi la colle, il en était rien, en réalité le patron en m’embauchant faisait, si on peut dire, sa bonne action, il contentait sa parente et dépannait Damien de quelques sous précieux. Et nous partîmes. À vol d’oiseau en passant par-dessus l’étang de Thau, Loupian se situe à moins de dix kilomètres or cet étang il faut le contourner ce qui rallonge le trajet en doublant la longueur, en outre le patron ne manquerait pas de saluer plusieurs de ses amis lors de notre passage à Balaruc, à Bouziges, et ici ou là dans des domaines viticoles, ainsi nous mettrions presque trois heures à couvrir la distance malgré le fait que, soi-disant pour lui dégourdir ses pattes, il incitait, en claquant son fouet dans les nuages, son cheval à trottiner quelques fois.               

        Mon baluchon ne fut pas long à préparer et mes affaires ne pesaient pas lourd. Vu qu’au maximum je ne devais  vendanger qu’une huitaine de jours, je ne pris que le nécessaire de toilette et des sous-vêtements de rechange. Je pensais que cela suffirait j’ignorais alors dans quelle aventure je m’engageais. À l’arrivée en guise de chambre on m’offrit un débarras minuscule sommairement aménagé d’une paillasse assorti d’une couverture avec pour confort une cruche, une cuvette, et un seau hygiénique. Cependant malgré l’étroitesse du lieu pour la première fois de ma vie j’avais un chez moi était-ce parce que la porte fermait à clé et que je possédais cette clé ? Sans doute étais-je mieux loti qu’aurait pu l’être un garçon devant se contenter du pailler et de sa toilette à faire au bord de la margelle du puits. 

     Si pour beaucoup les vendanges signifient un doux soleil automnal sous lequel on s’applique à bien cueillir les grappes en s’encourageant de chansons de blagues de rires, les miennes qui m’occupèrent à trois reprises, se déroulèrent ces trois années-là sous des cieux nuageux lesquels libéraient des paquets d’eau redoutables, de sorte que, entre deux averses le patron crispé et énervé par la crainte qu’un lourd déluge ne gâte sa récolte, exigeait de nous tous le plus de rapidité possible, rabotant tant qu’il pouvait les pauses des casse-croûtes matinaux et des mini-siestes de l’après déjeuner. Autant dire que ce climat permanent d’inquiétude ne créait pas les conditions pour 

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s’abandonner aux plaisanteries, aux joyeuses hilarités, et aux ritournelles guillerettes.

      Mais quand on est jeune on supporte tout, on s’amuse de tout, sauf que des jeunes dans cette colle il n’y avait guère que moi et quand on est la seule jeunesse la situation apparait bien moins marrante. Surtout que les gens de cette équipe tous d’un certain âge ne s’intéressaient qu’aux problèmes de santé particulièrement graves et décès précédés d’agonies pénibles. Pourtant il y eut une année, laquelle, je ne m’en souviens plus, où les circonstances  pluvieuses amenèrent des franches rigolades. La pluie cet automne-là ne cessa pas de tomber sous toutes ces formes : bruines, averses, crachins, ondées, giboulées de mars perdues en septembre, de quoi réjouir toutes les ligues antialcooliques car la vendange rendue maigrichonne par ce temps pourri provoqua par chez nous un déficit de vin.

      Combien cependant se donna-t-on du mal pour lever ces quatre grappes arrachées sous les trombes d’eau. Dans des terres détrempées qui ne supportaient pas le poids des présences humaines sans les engloutir dans ses entrailles immédiatement, il fallut utiliser des planches comme les maçons sur leurs échafaudages sauf que dans notre cas elles étaient posées à même cette terre amollie. Or nous n’avions pas le pied fiable du maçon. De plus la manœuvre qui consister à faire passer devant la planche de derrière s’avérait très délicate. Les hommes tiraient sur la planche, puis la dressaient en plantant un bout de celle-ci au bout de l’autre, et enfin la laissaient choir, souvent elle tombait bien comme il faut, et parfois mal, trop près où trop loin de la souche, alors la comédie burlesque commençait.

     Les personnes avancées dans l’âge ont toujours moins de souplesse et de réflexe que peut en avoir les jeunes gens. Malgré leurs positions vacillantes et leurs surfaces glissantes, jamais les planches ne prirent en défaut mon équilibre, il aurait fait bon voir que moi fille de Damien le matelot je n’eus pas le pied marin. Tandis que tous mes collègues vendangeurs ne manquaient pas de chanceler au moindre faux-pas et après avoir tangué un bref instant ils se retrouvaient selon le sens de leur chute ou bien à quatre pattes avec les avant-bras et les mollets enfoncés dans la gadoue ou pire le fondement noyé dans une bouillasse terreuse agitant leurs quatre membres comme des bébés gesticulants. Nous atteignîmes un fameux jour un sommet de cocasserie lorsqu’une dame d’un certain âge se retrouva dans la posture de la tortue 

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retournée sur son dos, pendant les longues secondes de son ressaisissement nous purent constater de visu tous les secrets de son anatomie intime car la bonne dame s’embarrassant de frivolités dévoilait la blancheur d’albâtre de ses fesses sans parler de son toupet, un hirsute et inouï complément capillaire. Pendant des heures ne s’entendirent que des rires étouffés, nul n’osait ni se regarder ni prononcer un mot de peur d’être submergé de ravageurs fous-rires. Et même après quelques jours, au traditionnel repas de fin de vendange offert par le patron, nous n’osions dévisager la dame trop longtemps sans que nous viennent sous les yeux toutes les particularités de sa face cachée, alors seul un mouchoir torchant un nez faussement enchifrené pouvait masquer l’irrésistible hilarité.

 

       Finalement dans mes vendanges  la fantaisie ne vint qu’une seule fois mais j’avoue que l’éclair comique fut si extravagant qu’il emporta d’un coup d’un seul toutes mes journées maussades et me laissa que le bon souvenir d’une franche rigolade tel que doivent être les vendanges. La rigolade n’aurait pas de place dans l’usine qui m’emploierait pendant des mois pénibles où ma santé s’altérerait. Cette entreprise se situait à presque trois kilomètres de notre logement sur une route qui longeait l’étang et qui menait à Balaruc, elle  fabriquait tout un assortiment de produits chimiques tous à base de soufre pour les besoins d’une agriculture qui pour être plus rentable demandait des soins attentionnés par une médication spéciale sur une terre régulièrement nourrie d’engrais.

      Ma tâche unique et harassante consistait à fermer les sacs de jutes remplis de produits par une couture grossière qui néanmoins pour résister aux fréquentes manipulations s’effectuait avec la précision du point  de surjet et  la rapidité du geste. Une cadence endiablée dans un lieu saturé d’émanation chimique, tel était le terne horizon qui chaque matin assombrissait ma journée à traverser plus qu’à vivre. Tôt le matin je rafraichissais sommairement une toilette effectuée à grandes eaux la veille avant mon coucher, j’avalais mon café au lait et je saisissais ma gamelle préparée par Marie Antoinette sans lui demander ce qu’elle m’avait préparée parce qu’à dire le vrai je m’en fichais, la gamelle aurait été vide que cela ne m’aurait ni ému ni perturbé, d’un bon pas bien rythmé je marchais quarante minutes pour franchir les portes d’un enfer qui me mobilisait deux fois cinq heures, avant un épuisant retour au coucher du 

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soleil. Dix heures par jour, cinq jours par semaine, car l’entreprise calquait son organisation sur la semaine anglaise, ainsi la quasi-totalité du samedi libre je l’employais à récupérer l’essentiel de mes forces par un sommes prolongé.

     À la vérité j’éprouvais les conditions moroses de l’existence des ouvriers d’usine si bien résumées par les inflexions vocales de Jean Gabin : « Du lundi jusqu’au samedi, pour gagner des radis, quand on fait sans entrain, son petit truc quotidien, …, le dimanche vivement, on file à Nogent, alors brusquement tout parait charmant, … » Et vraiment le dimanche à chaque bout de semaine m’apparaissait comme une éclaircie dans un ciel lourd de nuages. Mais ce ciel maussade était le commun d’une foule de petites gens laborieux et donc cette vie de travailleuse à la chaine ne m’exaspérait pas, d’autant plus que je tenais mon humble poste dans la continuité d’un cortège familial de manouvriers dociles et appliqués. Bien sûr à l’adolescence on ne relève rien d’exaltant dans un labeur répétitif, sauf peut-être la camaraderie entre les obscurs et les sans-grades, parce que concernant ma paye hebdomadière je n’en voyais pas la couleur et si je voulais sur celle-ci quelques argents de poche il fallait que ma demande auprès de Damien soit dument motivée, et en général ma requête était par principe systématiquement rabotée.

      Puis arriva une soirée dans le cours de la semaine où Damien sans me donner la moindre explication m’annonça que le lendemain je n’irai pas à  l’usine et à sa mine renfrognée mieux valait je ne lui demande pas la raison. Mais je supposais le motif raisonnable de son ordre d’abandon de poste, sans doute une rencontre houleuse de Damien avec mon contremaitre, ce dernier, jamais content toujours exigeant comme ceux de son espèce, avait dû  lui faire une réflexion peu amène sur la qualité de mon travail, à laquelle du tac au tac Damien avait dû répondre que j’en donnais beaucoup trop par rapport à ma paye maigrichonne, de là à ce que le ton monte jusqu’à la paire de claque qui partait des mains de Damien presque à son insu, il n’y a pas l’ombre d’un doute. Par la suite jamais plus je ne mettrais les pieds dans une usine preuve qu’il s’était passé quelque chose de fâcheux, et que la crainte d’un Damien au verbe ardent et débridé empêchait qu’un contremaitre ou un patron d’usine prenne le risque de m’embaucher.  Dommage je m’étais presque habituée à cette vie de prolétaire et surtout je tirais de la fierté à ramener ma paye à la maison. 

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         Cependant il ne faut pas croire que l’heure de l’inactivité était venue pour moi bien au contraire je donnais plus que jamais mon temps au labeur. D’abord il me fallait faire le ménage chez divers particuliers aisés et exigeants, une matinée par-ci, une journée par-là dès le surlendemain, la journée libre assistant Marie Antoinette, je la remplissais à laver à la main le linge des petits bourgeois du quartier, puis à le repasser avec des fers préalablement chauffés par le fourneau de la cuisine qui devenait très vite une fournaise l’été venu, puis souvent je reprisais minutieusement les moindres accrocs des vêtements de ceux qui connaissaient mes talents dans ce domaine et qui savaient que notre maison affichait des tarifs défiant toute concurrence. De plus craignant que je m’ennuie, dans la soirée après le repas, je m’employais sur des ouvrages de broderie et de crochet où j’excellais.

        Finalement aucune de mes minutes ne passaient sans que je les occupe utilement que je reste à la maison où que j’aille chez des quidams fortunés. À ce propos j’eus à faire la boniche dans une riche famille qui prenait soin de leur grand-mère quasi-centenaire. J’astiquais au Mirror les cuivres décoratifs lorsque l’aïeule se plaça devant moi et planta ses yeux durs dans les miens, un long moment s’écoula avant qu’elle ne prononce une phrase menaçante et pour moi énigmatique.

    « Regardez cette clé, elle ouvre l’armurier, alors ne croyez pas manigancer des horreurs comme les sœurs Papin, je vous ai à l’œil ma fille.»

     Revenue à la maison je raconte l’anecdote à Marie Antoinette qui elle-même la rapporte à Damien, la sentence de celui-ci tomba comme le marteau sur l’enclume : « Denise n’ira plus dans cette maison de fous furieux ! »

       Pour éclairer ma lanterne sur ce mystère sans avoir l’air d’y toucher un jour où nous œuvrions de concert j’incitai Julie ma grand-mère à m’en dire d’avantage.

      « L’affaire des deux sœurs Papin se passa il y a de cela quelques années. Elle nous a tenus en haleine toute l’année 1933. Il faut dire que le crime est d’une cruauté extrême et tout le monde se demandait si les deux sœurs ne finiraient pas sur l’échafaud. Les deux sœurs travaillaient depuis plusieurs années chez des bourgeois du Mans qui est une ville loin de chez nous où il se fait des courses d’automobiles. Et voilà qu’un soir la patronne et sa fille rentre en catimini chez elles et surprennent les sœurs à ne pas effectuer le travail qu’elles leur avaient ordonné. Bien sur les patronnes réprimandent les deux 

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sœurs mais celles-ci au lieu de baisser la tête répliquent vivement, le ton monte, ça s’énerve, ça crie, et finalement les deux sœurs cognent et frappent leur patronne et sa fille avec tout ce qui leur tombe sous la main, rapidement les sœurs ont le dessus, toutefois elles continuent à fracasser les deux femmes mais avant de les assassiner, horreur totale, elles leur arrachent les yeux.  Alors la police viendra les arrêter,  puis le tribunal les condamnera mais elles échapperont à la peine de mort parce qu’il sera dit qu’au moment du crime elles étaient en pleine crise d’hystérie, et ne savaient plus ce qu’elles faisaient, d’ailleurs je crois bien qu’actuellement elles sont chez les fous. Voilà pourquoi depuis ce crime dans les familles bourgeoises on regarde les domestiques avec un peu d’inquiétude et peu importe qu’ils soient à leur service depuis des lustres. Mais dans ton cas Denise, la chose est grave puisque la grand-mère de tes patrons te menaçait d’ouvrir l’armoire où sont rangés les fusils, et va-t’en savoir ce qui peut leur passer à travers la tête à ces vieux, d’abord ils ne savent plus ce qu’ils disent ensuite ils ne savent plus ce qu’ils font. Ton père a eu raison de te lever de là. »

       Fort heureusement pour moi, d’autres patrons que la crainte n’alarmera pas, m’embaucheront, et je dois dire que n’ayant appris aucun métier il faudra que je me coltine pour trois francs six sous, jusqu’à un âge avancé, des ménages, des lessives, des travaux de couture, et forcément, pour vivre dans un village viticole, des vendanges.

                              

      

 

 

 

                                             SPECTACLES  

 

            

            Tout à Sète est intimement lié à la mer, et si l’esprit poétique vous submerge, son mont Saint-Clair vous apparaitra comme un gigantesque cétacé, surtout observé de loin lorsque les nuances de bleu teintes la ville, le port, le mont, et son ciel. Il manque juste le reflux d’eau que le mammifère marin expulse par son orifice nasal.  À juste raison les anciens sétois prirent comme emblème un cétacé, bien qu’à présent on se chicane sans fin pour savoir s’il 

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s’agit d’un dauphin ou d’une baleine. La mer, les canaux, l’étang, baignent la cité à ses pieds, celle-ci adossée au mont devine que derrière celui-ci se trouve une longue et étroite lande ensablée où à force de passage un chemin qui va à Agde fut dessiné, le jour viendra où la lande deviendra corniche, le goudron couvrira le chemin, les structures touristiques pousseront, et les dilettantes remplaceront les pêcheurs à la traine.

     En attendant cette évolution, mes premiers spectacles vinrent de la mer ou plus précisément les points cruciaux des témoignages d’espérance se déroulèrent lors de sorties en mer à l’issue de cérémonies religieuses. Il faut plus que du courage pour s’en aller en mer gagner sa vie et celle des siens, seul l’espoir d’une protection divine et une confiance inébranlable en celle-ci y conduit les audacieux. Le capitaine est après Dieu seul maître à bord, après Dieu signifie bien qu’on s’abandonne totalement et qu’on confie son destin en de puissantes mains. Lorsqu’on se retrouve minuscule au mitan des océans aucun marin si élevé soit-il dans le grade ne peut prétendre sans une aide supérieure gouverner cette coque de noix ballotée par les flots et secouée par les vents qui ambitionne le titre de nef à l’exemple des cathédrales. Ainsi depuis fort longtemps l’habitude s’imposa de remercier qui de droit d’avoir fait arriver à bon port les intrépides marins.

      Les remerciements ordinaires s’effectuaient auprès du saint dédié à la profession par exemple les marins de guerre priaient Saint Elme tandis que les marins ordinaires préféraient Saint Nicolas, les navigateurs s’adressaient à Saint Christophe, les pêcheurs demandaient des grâces à Saint André ou mieux encore à Saint Pierre, et sur terre lorsque les éléments se déchainaient les femmes, en attendant leurs époux et leurs fils, imploraient Sainte Rita ou Saint Joseph, des bienheureux spécialisés dans les causes perdues. Nul ne se permettait de s’adresser directement au Très-Haut chacun passait par son intercesseur désigné pour porter son message de gratitude, bien sûr pour les causes d’urgence absolu la mieux placée était Notre Dame Marie à qui son fils ne refusait rien, et qui s’avait si bien se faire l’avocate de tout un chacun du moins le pensait-on ainsi. 

      Evidemment les actions de grâces s’effectuaient selon un rite codifié, il ne s’agissait pas de dire un merci en catimini entre deux portes, la reconnaissance se déroulait avec éclat par une messe en grande pompe, suivie d’une procession majestueuse par les rues de la cité, laquelle se concluait par une 

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sortie en mer de tout ce qui ressemblait à un bateau, des barques à rames aux chalutiers motorisés. Le toutim décoré et fleuri, paré et enguirlandé, même les curés de toutes nos paroisses se concurrençaient par leurs magnifiques chasubles brodées au fil d’or, d’or aussi le goupillon sacramentel qui bénissait mieux les fidèles et leurs navires.

      Lesquels navires abondamment bénis se refusaient à naufrager et pire encore à couler. Toutefois même si dans nos eaux Neptune ne se prend jamais trop au sérieux, il advenait quelquefois, outre les avaries, que les conditions atmosphériques provoquent de grands effrois parmi les marins-pêcheurs lesquels voulant se conserver en vie imploraient les cieux où siègent les protecteurs puissants, leur promettant de faire en échange de leur sauvegarde une austère procession en guise de pénitence jusqu’au sommet du mont Saint-Clair et rendre grâce à Notre Dame de la Salette.

      Ce fut un spectacle hautement évocateur que celui d’assister à la procession qui me fut donnée de voir en ce temps où l’expression de la Foi s’avérait naturelle et fondée. D’après les dires les hommes de l’équipage, des gaillards expérimentés, malmené par les flots tempétueux, sentant venir l’heure dernière, au comble du désespoir, se jetèrent à plat ventre et les bras en croix sur le pont, adjurant et s’engageant à cheminer à genoux du port jusqu’à la petite chapelle du Saint-Clair s’ils s’en sortaient. Comme ils revinrent vivants de cet enfer ils tinrent parole. La demi-douzaine de loups de mer au visage boucané, incorrigibles pécheurs  à la Foi souvent chancelante, se mit en route à l’assaut d’un Golgotha rédempteur.

        Combien de temps dura leur pérégrination, probablement une bonne partie de ce jour mémorable. En principe les mille cinq cent mètres du trajet s’effectuaient, plus ou moins, en une demi-heure pour l’habitué des marches sur des terrains en pente pénible. Nous les attendîmes longtemps devant notre Trou de Poupou, toutefois à voir en contre-bas les mouvements de foule dans la longue rue montante Paul Valery nous savions à chaque instant où ils en étaient de leur périple. Lorsqu’ils passèrent devant nous, nous ressentîmes toutes et tous une force qui nous unissait par-delà nos mésententes mesquines, la béatitude nous saisissait, tandis qu’une multitude de prêtres secondée par une pléthore d’enfants de cœur, se donnaient du temps pour bénir abondamment les fidèles en extase. 

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       Les pénitents à ce moment précis en étaient exactement à la moitié du chemin, il avait effectué la partie la moins pénible, il leur restait la rue de Belfort et ensuite le chemin caillouteux final long de trois cent mètres. Sans doute étaient-ils partis bien droit sur leurs genoux mais au passage de notre adresse ils progressaient à quatre pattes, de sorte qu’il me parut clairement que les prêtres étaient les pasteurs conduisant le troupeau, ou bien tout blasphème écarté des bergers faisant transhumer leurs moutons vers les gras herbages des montagnes. D’ailleurs les sermons des messes révélant la parabole du bon berger s’exprimaient pleinement en ce jour de mortification.

      Certes il existait aussi les discrets, ils étaient tout aussi résolus que la multitude démonstrative. Ils cheminaient vers la petite chapelle de Notre Dame de La Salette en groupe réduit sans pasteur pour les guider. À l’occasion d’une course urgente, sortis de notre Trou de Poupou, parfois nous voyions passer un jour de semaine en habits du dimanche une mère accompagnée de son époux, et celui-ci portait dans ses mains comme un saint-sacrement un ex-voto, qui était en général une plaque de marbre sur laquelle on y lisait  l’inscription : en remerciement pour la guérison de Jeanne, ou Jacques, ou Paule, suivie de la date du salut. Il réalisait la promesse du vœu qu’ils avaient formulé lorsque leur enfant semblait perdu. Dieu sait ce qu’il en coutait de cet investissement et les privations nécessaires pour sa concrétisation, le marbrier ne cédait pas pour rien une plaque de trente sur quarante centimètres avec les lettres gravées et dorées comme de l’or, à cela s’ajoutait la pièce qu’il fallait donner au sacristain pour qu’il fixe l’ex-voto dans la chapelle. Les humbles savent s’imposer les sacrifices, et maintes fois sans regarder à la dépense.        

 

         La religion toutefois ne possédait pas le monopole des processions, surtout à Sète où le sport traditionnel, les joutes nautiques, créé dans le même mouvement que la cité, marquait toutes les festivités qu’elles fussent patronales, dédiées à un saint patron, ou complètement profanes. Pourtant l’organisation des tournois présentaient par son rituel codifié, sinon canonisé, une forme de dévotion empreinte de cérémonial religieux.

       À une époque lointaine qui se situe bien avant ma naissance, à la veille des tournois les amateurs de joutes se faisaient le devoir de se rendre à la gare des trains et d’accueillir les hautboïstes et les tambourineurs, ceux-ci arrivaient généralement de Montpellier, la capitale régionale, où se trouve le réputé 

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conservatoire de musique, d’ailleurs en ce temps il n’existait pas de musiciens dignes de ce nom qui ne soient pas formés dans cette école de prestige, et les prestigieux tournois de nos joutes locales méritaient bien cette attention.

      Lorsque je m’éveillai au monde, Sète s’enorgueillissait depuis des décennies d’une fanfare talentueuse et de virtuoses pratiquants de hautbois, néanmoins par tradition les passionnés de joutes se rassemblaient la veille des affrontements, devant la gare des trains, puis partaient en promenade à travers la vile, aux sons résonnants des clairons et trompettes, et ceux mélodieux des hautbois.  Cette mise en bouche préludait le cérémonial du jour crucial où dès le matin, au rythme de la retentissante fanfare non-exempte d’envols de canards au détour d’une portée, les hommes forts paradaient en tenue de combat, tous de blanc vêtu, pantalons et chemises sous lesquelles se devinaient le maillot blanc rayé bleu des marins. Athlètes singuliers  volontiers bedonnants, ample abdomen renforçant le centre de gravité, la longue lance en main, blanche avec un tourillon bleu ou rouge, pointant l’épure, qui est le trident de fer acéré au bout de la lance, vers le ciel. Vigoureux gaillards aux visages fermés dirigés par des officiels en grande tenue, c’est-à-dire que ceux-ci complétaient cette tenue par un canotier en paille véritable, une cravate blanche, une veste blanche ornée à ses fermetures et au bout des manches de liserés bleus ou rouges, lesquels liserés enjolivaient les coutures extérieures des pantalons. Mâles robustes aux traits sévères menés par les deux  expérimentés porteurs des fanions, lesquels fanions figuraient quatre carrés croisés, deux blancs deux rouges pour l’un et pour l’autre le rouge remplaçant le bleu. Les porteurs de fanions imposaient aux futurs combattants battant le pavé des chorégraphies plaisantes, ainsi voyait-on les lances se croiser en signe de défi, tandis que sous cette arcade improvisée, alors que la fanfare s’imposait le silence, s’élevaient les sons limpides et timides des deux hautbois que renforçaient les deux tambours, entonnant déjà l’air guilleret et néanmoins guerrier des futurs assauts.

        Lorsqu’en mon jeune âge la perception de ce sport traditionnel m’interpella, Damien ne s’alignait plus dans les rangs des combattants, s’en doute estimait-il qu’il n’avait plus rien à prouver en se présentant fièrement sur la tintaine, la tintaine étant le plateau fixé en haut des deux madriers s’élevant depuis la barque, les madriers prenant le nom de bigues. Damien revêtait systématiquement les jours des tournois la grande tenue des officiels, et sur le 

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ruban qui ornait son canotier il se lisait  jury au lieu de jouteur, avant qu’il ne s’affiche le mot président. Ainsi je n’ai jamais vu jouter mon père, où alors cela se déroulait au temps de ma prime enfance période où je ne possédais pas ma pleine conscience. En revanche Damien étant un officiel patenté, nous les membres de sa famille pouvions assister aux tournois dans la tribune des notables, la tonnelle de toile nous protégeant du soleil de plomb lors des longues heures des affrontements. 

      Car les chocs multiples et répétés de nos dimanches, en général, débutaient après le diner et se terminaient  juste avant le souper avec comme il se doit le défilé final où le ou les vainqueurs étaient dignement honorés, car il faut dire que lorsque tombait la nuit pour éviter les coups de lance hasardeux, le jury déclarait vainqueurs les concurrents encore en lice. Ceux-ci d’abord glorifiés par les sons harmonieux d’une fanfare ayant enfin trouvé le fameux la, appréciaient les hommages rendus en permanence par tous les participants qui sous les acclamations du public formaient tous les cinquante mètres des haies d’honneur. Les adversaires du jour réconciliés par des accolades respectueuses et publiques se rendaient tous à la grande salle de la mairie où les édiles offraient le verre de l’amitié lequel verre se remplissait aussi vite qu’il se vidait pendant que se refaisait en parole le tournoi du jour, et que se lançait les défis pour le tournoi à venir.

     Il existait une rivalité fraternelle entre les pêcheurs et les travailleurs du port, en effet dans la même famille parmi les frangins certains se consacraient à la pêche tandis que d’autres s’employaient aux docks. Les duels des deux confréries rivales se dénouaient dans un premier temps un dimanche de fin juin lors de la Saint Pierre patron des pêcheurs pour se conclure un dimanche de fin août pour la Saint Louis patron de la cité, donc de ce port qu’avait voulu Louis XIV en 1666. Avant et entre ces deux dates les tournois ne servaient qu’à faire monter la pression.

     D’ailleurs au sujet de cette tension estivale, des citoyens sétois venus de la Toscane décidèrent de lui donner un nouveau débouché en organisant une variante de notre sport traditionnel que l’on nomma avec justesse  les joutes toscanes. Il s’agissait ni plus ni moins qu’une sorte de tir à la corde individuel, placés sur les tintaines qui se touchaient les candidats, liés à la même longue corde, devaient lorsque les barques s’éloignaient l’une de l’autre, faire basculer dans la baille leur vis-à-vis, bien sûr celui qui se sentait partir à l’eau faisait 

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glisser la corde dans ses mains jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien à faire coulisser et comme la corde était nouée autour de son tronc seule lui restait comme alternative que le bain forcé. J’aimais bien cette forme de lutte mais comme il n’y avait guère de sétois provenant de la Toscane, ces tournois faute de compétiteurs et de spectateurs ne purent pas perdurer.                 

        

         Cependant les joutes par la démonstration répétitive d’actions viriles à l’excès et l’emploi d’un langage assez cru, concernaient plus les hommes que la gente féminine surtout lorsqu’en son sein se dénombrait des jeunes filles. Dès lors les demoiselles, catégorie à laquelle j’appartenais, préféraient les promenades par les rues de la ville, et les marches sur le sable fin de la plage où les vaguelettes venaient lécher nos pieds nus. Quelques-unes de nos consœurs, beaucoup moins réservées que nous l’étions mes copines et moi, osaient carrément le bain de mer avec des maillots de bain qui au sortir de l’onde avec une indécence remarquée laissaient deviner toutes les formes du corps féminin. Mais ces femmes pour l’essentiel appartenaient à une société très éloignée de notre petit monde de laborieux.

      La plage de la ville, je l’ai déjà dit, se situait au versant est du Saint-Clair, on y accédait une fois le pont de la victoire franchi. Comme un certain nombre de ville côtière, il se pratiquait à cet endroit de Sète la balnéothérapie avec toutes les infrastructures nécessaires à cette activité, lieux de soins, hôtellerie et restauration, et son obligatoire salle de spectacle, le Kursaal qui parait-il  se traduit par salle de cure, en réalité outre la possibilité d’y jouer à la roulette ou au baccara, il se donnait en ses murs des divertissements divers :  des opérettes provençales composées par Vincent Scotto, des comédies en vogue à Paris, des tours de chant avec des artistes de renom. Bien sûr tous les autochtones, sans y croire un seul instant, donnaient du crédit à cette fable que les soins dispensés sous notre soleil radieux avec son délicieux un air iodé revigoraient les plus chétifs. En vérité les gens du pays savaient que les pseudo-malades n’étaient que des pleins aux as en goguette venus avec leurs bourgeoises et quelquefois avec leurs cocottes, ce sont ces dernières d’ailleurs qui exigèrent l’installation de cabines de bain de mer louées évidemment par leurs riches protecteurs.

      À nous autres les locaux, l’idée ne nous était même pas venue que s’offrait la possibilité divertissante de piquer une tête dans l’onde. d’abord la pudeur nous conduisait à la décence, en plus un maillot de bains coutait relativement

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cher par rapport à son utilité qui ne pouvait être qu’hebdomadaire, et pour finir pourquoi aurions-nous fait la grande toilette du dimanche pour aller quelques heures plus tard nous couvrir le corps de sel et de sable. La fantaisie de se baigner valait pour les oisives, celles qui passent le plus clair de leur temps à se pomponner, nous autres chastes jeunes filles, nous nous contentions des longues  marches au bord de la mer calme agrémentées de plaisanteries, de rencontres, et de rires.

       Toutefois il est une chose qui m’intéressait au plus haut point, il s’agissait de l’affiche du Kursaal annonçant le programme à venir parce que je savais que si d’aventure passait un ou une artiste de variété que j’aimais, je ne risquais pas de le ou la rater. Il fallait simplement que je m’ouvre à Damien de mon désir de voir sur scène tel ou telle pour qu’il obtienne un ou plutôt deux billets car il en fallait également pour ma tante-copine préférée, Irène évidemment. Quelques années plus tard lorsque mon frère Pierre vivrait son heure adolescente et qu’il se passionnerait pour l’opérette marseillaise, celles de Vincent Scotto interprété par Rellys entre autres, jamais Pierre ne raterait un seul spectacle. Damien, grâce à ses nombreuses accointances dans toutes les classes de la communauté sétoise, ne manquait jamais d’obtenir des billets d’entrée sans bourse déliée et très souvent ceux-ci concernaient les places aux premiers rangs, et non point celles du poulailler réservées au bon populo endimanché. Comment s’y prenait-il pour se procurer les fauteuils les mieux situés de la salle, cela demeure un mystère, car maintes fois  Irène et moi à notre plus grande confusion voisinions le temps du tour de chants avec les privilégiés de la fortune. 

      Il était de bon ton pour l’élite de se montrer au Kursaal parce que les plus célèbres vedettes de la chanson s’y produisaient et que dans le journal du lendemain on rendait compte de la soirée et les notabilités y étaient nommément citées. En revanche le journal ne mentionnait ni Irène ni moi, mais nous, nous ne venions pas nous afficher, seul les artistes comptaient pour nous. Maurice Chevalier nous amenait la gaité la bonne humeur avec son jeu de scène plein d’entrain. En revanche Tino Rossi me déçut avec sa voix de « bégouline », la bégouline étant une plante, autant dire qu’il poussait ses chansonnettes avec un maigre filet sonore, outre cette façon de roucouler il clignotait tant des paupières, comme celui qui fait le joli cœur, que cela en devenait gênant. Et puis ce Charles Trenet quel loustic !, je l’entendis en 

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matinée qui est en réalité l’après-midi, d’ailleurs je n’assistais au spectacle qu’en matinées, c’est à ce moment-là que je découvris l’expression « être de la jaquette flottante » et surtout ce que cette expression recouvrait, aussi l’amusement vint de la salle car des jeunes gens qui « en étaient » sans doute lui envoyaient des pleines mains de bisous auxquels Charles Trenet répondait par des œillades. Et aussi Jean Sablon qui susurrait ses chansons au microphone comme si cet engin était l’oreille d’une femme, avec cet artifice il n’a plu ni aux femmes, ni au public en général, qui ne goutaient pas sa voix  déformée par la technique. La voix  de l’artiste se devait d’être naturelle et ce microphone, qui masquait une partie du visage, donnait à penser qu’il y avait là une tromperie sur la marchandise.

     Personnellement je me suis enthousiasmée pour Rina Ketty parce que comme beaucoup de sétois aux racines italiennes je me reconnaissais en elle, brune au teint mat avec un visage lumineux éclairé par un sourire à peine esquissé, et surtout une voix à la fois veloutée, gracieuse, et exquise par son timbre et son accent non dissimulé de ses origines italiennes. Mais celui qui vraiment me donnait des palpitations à la fois douces et brutales se nommait Réda Caire, il suffisait qu’il apparaisse sur scène pour que je sois conquise, avant même qu’il ouvre sa bouche, je veux dire pour chanter car arrivant avec son large sourire, heureux d’être avec nous, pas une de mes consœurs ne résistaient. Et puis ce prénom oriental accolé au nom Caire me faisait imaginer tous les délices de ces pays lointains au-delà des mers, à cela s’ajoutait une voix mélodieuse et roucoulante suscitant émotions et emballements des cœurs féminins. 

 

           Il est aussi une autre passion qui touche l’âme des femmes, elle se nomme  la danse. Qu’elle soit classique ou latine, la danse valorise au plus haut niveau toute la grâce des corps féminins tandis que pour ceux des hommes on parlera de prestance ou mieux d’élégance pas plus. Bien qu’il ne faille pas écarter l’équilibre et la stabilité, par exemple Joseph, un de mes oncles, le frère de Marie Antoinette, se permettait de tourbillonner au rythme d’une valse rapide sur une table étroite d’un café et après avoir pris son apéritif. Au grand étonnement de ses collègues lorsque l’électrophone stoppait abruptement  la valse, mon oncle arrêtait sèchement, et dans le tempo, sa danse et conservait comme une statue sa posture dernière sans qu’aucun flottement ne le fasse 

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tomber de sa table. Pour terminer cette anecdote le concernant peu de ses collègues savait qu’il s’adonnait, et avec talent, à la gymnastique, virevoltant autour de la barre fixe à la vitesse d’une roue de vélo sur son axe.

        Néanmoins la danse reste la pratique vénérée de la gente féminine, et à condition d’avoir un cavalier à son gout qui sait vous conduire la danse deviendra au fil des pas une expérience très agréable. De cavaliers, Irène et moi n’en avions point, de plus nous n’étions pas pressées de nous aventurer avec des malappris dont le but consistait plus à se frotter qu’à rechercher une plaisante harmonie. Alors nous dansions toutes les deux, et comme sa timidité l’embarrassait plus que moi je prenais par principe le rôle du cavalier. Et cette façon d’user le plancher ne nous conduisait pas à la possibilité de participer aux concours de danse qui s’organisaient régulièrement ici ou là dans la ville. De toute manière il ne fallait pas que je rêve, les concours se déroulaient dans la soirée jusqu’au milieu de la nuit, et donc en aucun cas Damien ne me permettait de sortir après le repas du soir sauf pour aller voir les feux d’artifice auxquels nous assistions en famille. Toutefois avant que le concours ne débute, en fin d’après-midi pour appâter les spectateurs, on nous présentait les couples qui esquissaient quelques pas, et juste d’entrevoir quelques instants cette démonstration m’enthousiasmait. Franchement je languissais de fréquenter un garçon de mon âge irréprochable afin de partager notre existence et accessoirement de nous adonner à la danse, hélas celui sur qui mes yeux se porteraient, s’emploierait toujours à mettre ses pieds sur les miens, à se tromper sur le compte des pas, et être méthodiquement à contretemps.   

 

          Mais plus que les maladresses des danseurs, il existait les empêtrements déréglés des exécutants exténués lesquels amenaient le ridicule et le grotesque dans la représentation de leurs danses qu’elles soient latines ou athlétiques. Certes je veux croire qu’à la différence des concours normaux, les marathons de danse, puisqu’il s’agit de cela, demandaient aux compétiteurs des ressources physiques qui ne pouvaient que s’émousser au fil des heures et des jours et ne permettaient plus de parler de danse lors des exhibitions mais de simulacres affligeants.

      Les marathons de danse tiennent leur origine des Etats-Unis. Ce pays allait connaitre dans les années trente, une crise économique épouvantable avec son cortège de misère dû à un chômage épouvantable. Alors pour palier au plus 

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urgent les soupes populaires firent leur apparition à l’entrée des institutions caritatives, et puis un jour, comme dans ce pays tout est monnayable, tout est marchandise, il y eut une pitoyable fripouille qui scénarisa la misère par des spectacles douteux : les marathons de danse. Ces épreuves d’endurance  consistaient à danser non-stop juste avec seulement des pauses hygiéniques et une heure ou deux de repos au milieu de la nuit lorsque l’affluence des spectateurs s’amenuisait. Les participants de ces marathons étaient bien sûr des pauvres bougres appâtés par le gain final conséquent, mais si un seul couple gagnait les autres profitaient d’une nourriture régulière et plus abondante que celle que l’on peut s’offrir quand on n’a pas un sou en poche. De plus les perdants lors des longues journées s’ils savaient effectuer quelques prouesses : des claquettes, des contorsions, des pantomimes, ou autres, enfin des actions qui inspirent la compassion, ils pouvaient espérer du public quelques élans charitables.

       Mais les principes de ces marathons de danse je ne les ai appris que des années plus tard. À l’époque de mon adolescence j’assistais avec candeur à ce que je croyais être une compétition honorable. Et je n’étais pas la seule dans ce cas, nous n’avions pas cette mentalité des américains qui consiste à vouloir vaincre absolument, en imprégnant leur esprit  de la célèbre phrase : «malheur aux vaincus !»

       Nous qui allions au Kursaal nous distraire, n’avions aucune arrières pensées malsaines. Personnellement j’imaginais que ces marathons de danse, à l’exemple des courses du même nom des jeux olympiques, ou des longues étapes du tour de France, ne pouvaient guère durer plus d’un jour, d’ailleurs les amateurs d’automobiles organisèrent au Mans une course limitée à vingt-quatre heures prouvant qu’après ce délai l’intérêt des spectateurs s’amoindrissait voire s’éteignait complètement.

     Déjà au premier jour qui peut-être était un dimanche, ce qui devait être une nouveauté épatante puisque venue d’Amérique, je trouvais le spectacle sans attrait, les compétiteurs dansaient sans grâce et même pour quelques couples sans trop savoir danser. D’après moi, pour bien s’exprimer dans cet art il faut un minimum d’espace, or appât du gain oblige, les danseurs étaient trop nombreux, ils n’en finissaient pas de se bousculer, de s’accrocher, et parfois de se faire chuter, de sorte qu’ils s’invectivaient plus qu’ils ne pensaient à danser. Lorsque je suis partie aucune élimination n’avait éclairci les rangs, le lendemain 

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renseignement pris je sus que non seulement des candidats en nombre traversèrent la nuit et qu’au petit matin avec cette multitude en reste on ne pouvait désigner le couple vainqueur, mais qu’en plus la confrontation s’étalerait sur plusieurs jours, mais qu’on se débrouillerait quand même pour finir en apothéose le dimanche suivant.                                                                                                                                                                                                                                          

       Confiante je pensais donc que ce dimanche-là, se conclurait cette épreuve qui trainaillait et provoquait aussi l’ennui chez les plus acharnés à suivre ses épisodes journaliers. Lorsque je pénétrai dans la salle avec mon billet de faveur, fort heureusement pour moi car j’aurais eu beaucoup de regret si j’avais dû payer l’entée, je constatai le nombre conséquent de participants en lice, et tout de suite je pensai que la journée ne suffirait pas à les départager. Néanmoins nous sommes tous ainsi faits que ne pas connaitre le dénouement d’une aventure, surtout si nous assistons à son début, nous amène la frustration alors on en vient à s’imposer l’effort de se passionner un minimum, mais vraiment ce qui nous était proposé n’incitait qu’à un désintérêt grandissant. Les rangs clairsemés marquaient l’indifférence, d’ailleurs comment s’enthousiasmer pour ces couples qui ne dansaient plus du tout. Les partenaires, ivres de fatigue, se collaient l’un à l’autre afin de ne pas s’écrouler. Résistant autant que possible aux assauts du sommeil, il ne devait pas, sous peine d’élimination, garder les yeux fermés même quelques  brèves secondes.

     Mais on constatait et les organisateurs  avec nous que certains et certaines dormaient les yeux grands ouverts, droits plantés et immobiles. Alors un juré venait près d’eux et les touchait doucement pour qu’ils esquissent un pas. À un moment on vit un couple effleuré par la main d’un arbitre, sursauter vivement puis perdre l’équilibre, ne pouvant à bout de force se tenir debout. Cet épisode amena de la drôlerie mais teintée de gêne parce que l’arbitre essayant vainement de les empêcher de se casser la figure, fut entrainé dans la chute, et le couple sans se réveiller s’affala avec lui sur le parquet prolongeant leur sommeil en se servant de ce bougre comme d’une mauvaise paillasse.

      Je dois avouer que saisie par la honte devant un tel spectacle je me suis levée et je quittai sa salle, jamais plus je n’y revins, ni non plus je ne demandai la moindre information sur la suite de ce marathon de danse. Mais pour autant que je sache jamais plus il ne s’organisa ce genre de représentation, il est  probable sinon certain que le public, tout comme moi, bouda ces exhibitions avilissantes, et que les organisateurs connurent un lourd déficit.       

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                                        DES TEMPS DIFFICILES      

 

 

  

      Dans cette cour intérieure que formait notre Trou de Poupou tout se passait à la bonne franquette, il ne pouvait pas en être autrement, la promiscuité au quotidien ne permettait pas de conserver pour soi le moindre secret, seule la pudeur des uns vis-à-vis des autres nous conduisait à de discrètes retenues sur la vie de nos voisins.

     «Tu te rappelles de la mère Muzardo et de son fils ?» Me dit Pierre alors que nous discutions lui et moi de tout et de rien.

      «Oh que oui que je me souviens !» Lui répondis-je. Pourtant cet épisode de notre jeune temps datait de plus d’un demi-siècle.

       A cet instant précis je revoyais ce décor ancien de mon impasse vétuste, et devant la porte de son logement, derrière une petite table la mère Muzardo et son fils, à l’heure du repas de midi. À cette époque ancienne, personne, médecins inclus, n’employait le mot de trisomie ni même n’avait la moindre idée de ce que pouvait être les chromosomes, et lorsque il se voyait de ces pauvres diables, on plaignait les parents et on pensait que le destin jouait quelques fois des mauvais tours. Nul ne méritait d’avoir pour descendant, comme nous disions alors, un simple d’esprit, un attardé mental, un anormal, un débile profond, selon le degré du handicap. Dans les discutions revenaient toujours les deux raisons essentielles de cette épreuve : d’abord la consanguinité car les mariages entre membres d’une même famille n’étaient pas rares,  et aussi les grossesses tardives à quarante ans et plus. Or chez les Muzardo, on cumula les deux risques.

       Dans ces conditions fallait-il s’étonner de voir le fils Muzardo vivre dans un monde différent ? Fort heureusement un monde où la méchanceté n’entrait pas. Il souriait à tous car de sa mère il avait appris la politesse, et à chaque fois que nous passions à portée de sa vue il nous adressait un bonjour rieur nous obligeant à lui adresser notre salut plusieurs fois par jour. De sorte que nous tressions des lauriers à cette mère méritante et rien de ce qu’elle entreprenait pour lui ne nous surprenait, ainsi la remarquions-nous à peine lorsqu’elle nourrissait son fils. Pourtant il y avait de quoi choquer le nouvel arrivant au Trou de Poupou ! 

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     Comme tous les nouveau-nés le fils Muzardo prit le sein de sa mère avec voracité, et lorsqu’il finit par assécher la source, se posa un problème inattendu il ne voulut pas manger la nourriture commune passée à la moulinette, préparation ordinaire à tous les jeunes enfants. La catastrophe était inéluctable et tout le monde dans l’impasse s’en désolait. Cela se passait longtemps avant que je naisse et lorsque je vins au monde le fils était déjà devenu un gaillard costaud. La solution peu ragoutante à ce problème grave s’imposa sans que nul médecin n’en dresse l’ordonnance, et sans que nul ne sache comment vint l’idée à la mère Muzardo de prémâcher les aliments qu’elle donnait ensuite à son fils. Il fallait pour que le fils daigne manger que sa mère mastique la nourriture, puis qu’elle l’expulse de sa bouche sur une grosse cuillère et enfin que cette dernière chargée de cette mixture soit embucquée dans le bec largement ouvert de son rejeton.

        Tel un oisillon ! Et donc on ne négligera pas les dons d’observatrice de la mère Muzardo qui, poussant le landau de son nourrisson lors d’une promenade au jardin du château d’eau, cadre de verdure de la cité, s’attarda devant le bassin où pataugeait la femelle cygne suivie de ses petits qu’elle nourrissait en régurgitant ce dont ceux-ci avaient besoin. Sommes-nous si différents des animaux ?, se demanda-t-elle, et le problème de son oisillon fut résolu le soir même. Bien sûr au commencement de cette restauration singulière la mère Muzardo ne s’afficha point, puis la curiosité des uns, les indiscrétions des autres, l’amena à plus de liberté et finalement de s’affranchir de toutes observations malveillantes. Son garçon ne refusait plus de manger et c’était cela l’essentiel.

       Lorsque je vins au monde, le fils Muzardo était un bel adolescent, puis quand la conscience des choses me fut accordée comme personne ne trouvait rien anormal à un tel procédé alimentaire, j’en conclus qu’un être diffèrent devait avoir une préparation particulière pour, si on peut dire, ses propres repas. Ou alors beaucoup faisait comme Pierre, ils assistaient passifs à cette étrangeté sans se poser apparemment de questions, et s’ils n’appréciaient pas ils ne condamnaient pas. Puisque en ce jour si loin de nos enfances et de nos adolescences Pierre me fit cette réflexion : 

    « Tout de même ces Muzardo mère et fils ils étaient assez dégoutants ! »

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    « Eh oui ! » répondis-je. Mais dans ces temps difficiles le niveau de la science ne permettait pas encore d’alimenter les gens par des perfusions nutritives. Il fallait se dépatouiller comme on pouvait et parfois vilainement. 

 

       D’ailleurs ce n’est pas seulement les humains qui devaient se dépatouiller, les chats aussi, plus ou moins domestiques, s’obligeaient eux-mêmes à se tirer de l’embarras alimentaire. Dans notre Trou de Poupou, un jour naquit un chaton mignon mais en définitive guère plus que ses congénères, puis en grandissant il devint un querelleur invétéré et un chapardeur rusé, une brute indécrottable qui gagna à la force de ses griffes son nom de Brutus. L’issue de plusieurs années de combats féroces l’avait amené à se tailler un territoire incontestable qui correspondait pile-poil à la surface de notre impasse, immeubles et toits compris. Roi absolu, consacré par les nombreuses balafres que lui valurent ses multiples affrontements nocturnes, il aurait pu vivre tranquille dans son royaume où même les ménagères, ses sujettes de circonstance, lui balançaient comme un hommage des reliquats de poissons afin de l’éloigner aussi de leur cuisine.

      Est-ce ce régime alimentaire basé sur la marée, ou la monotonie d’une vie aplanie qu’aucunes querelles ne distrayaient, ou bien encore l’appel lointain d’aventures galantes, qui amena Brutus à vouloir se confronter aux difficultés d’un autre lieu. Toujours est-il que vint le jour où après une longue absence du Trou de Poupou, sa disparition se considéra par tous et avec regret comme définitive. Une fois Brutus partit, revinrent dans notre impasse tous les ambitieux du monde des raminagrobis, ce dernier mot désigne un chat dans une fable de La Fontaine que j’ai apprise et oubliée sauf ce mot singulier. De fait la population féline surabonda dans le Trou avec tous les inconvenants  d’une multitude qu’aucune autorité ne contrôlait et on regretta l’époque de Brutus.

      Deux, trois années peut-être, s’écoulèrent, le voile de l’oubli était presque tombé sur ce valeureux combattant que tous ceux de sa race craignaient. Puis un jour tel un conte de fée dans l’encadrement du porche d’entrée de l’impasse se tenait Brutus, d’un regard aiguisé il évaluait la nouvelle situation depuis son départ. Lui-même ne ressemblait plus au robuste animal qu’il avait été, à présent amaigri, le pelage terne dans lequel s’épanouissait de belles écorchures mal cicatrisées, une oreille rabotée aux deux tiers, et une queue 

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fracturée qui formait un angle droit et trainait lamentablement. Pourtant ce ne fut qu’un cri parmi les habitants, il vivait ! Il avait, comme Ulysse l’aventurier de l’antiquité, affronté les périls d’un voyage et s’en était revenu après maintes aventures dont il tairait le déroulement d’ailleurs ceux du Trou s’en fichait pour tous ce qui comptait c’est son choix de revenir vivre et mourir dans le petit quartier où il était né et devenu le chat de toutes les familles.  Pour un repos bien mérité Brutus, vieux et fatigué, délaissait les temps difficiles. Une gamelle pleine mérite quelques renoncements.                               

          

       Parfois à cause la dureté des temps ni fierté ni orgueil ne sont de mise. Il faut renoncer à ces sentiments élevés lorsqu’on ne peut plus assumer son quotidien et celui des siens. Le chômage telle une épidémie, comme les pestes des temps anciens où les attaques du choléra et de la tuberculose pour les périodes plus récentes, se répandit à l’époque de mon adolescence d’une façon que je ne serais expliquer. D’un coup malheur, misère, et damnation, s’abattaient dans les foyers lorsque les chefs de famille perdaient leurs emplois. Pourquoi perdaient-ils leurs emplois ? Parce que le travail devenait rare. La multitude interrogeait les élites qui en guise de réponse n’avançaient que de fumeuses paroles. Et Damien tapait du point sur la table en pestant contre tous ceux qui pouvait y faire quelque chose et qui ne faisait rien, et lui pauvre de lui avec peu de moyen s’obligeait à colmater toutes les brèches de cette détresse qui submergeait tout et emportait bonheur et espérance.

        L’atout de Damien, pour prêter assistance aux infortunés, résidait dans sa position sur l’activité portuaire. Grâce à son autorité naturelle, et aussi sa force athlétique, il avait obtenu de la direction du port la confiance nécessaire pour obtenir de ceux-ci la responsabilité de former les équipes de dockers. Ce travail éprouvant de charger et décharger les calles des bateaux exigeait une main d’œuvre nombreuse, physiquement résistante, disponible jour et nuit. Les armateurs des compagnies maritimes entendaient que leurs navires ne restassent point trop longtemps à quai, et ordonnaient que les cargaisons, les frets, fussent rapidement manipulés, quitte à fermer les yeux sur une habitude tolérée sous condition de mesure. Cette habitude se nommait la défauche. Cela consistait à compléter le salaire par un prélèvement en nature non-autorisé sur le chargement, par exemple un docker savait en toute discrétion étouffer sous sa veste une bouteille de rhum des Antilles ou des paquets de tabac de Virginie.  

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      Pendant des années Damien éprouva de réelles difficultés pour organiser le travail, cela par manque d’ouvriers portuaires et non comme les mauvaises langues le disaient pour obliger les capitaines des bateaux à lui graisser la patte, bien qu’il n’ait jamais craché sur des gratifications inattendues et bienvenues en compensation de la bonne volonté et des efforts fournis par ses hommes et lui-même, hommes avec lesquels d’ailleurs ils partageaient la récompense.

     En principe les bateaux sur le point d’arriver au port étaient annoncés. Dès qu’il connaissait leur tonnage et leur chargement, Damien, se positionnait sur les marches de  l’escalier qui conduisait aux bureaux, les hommes devant lui attendaient ses ordres :

     « Bon, martelait-il, un bateau indien sera à quai tel jour à telle heure, il s’agit d’épices, il me faut tant d’hommes…, viendra dans tant de jour un bateau turc avec des tapis, j’ai besoin de tant d’hommes… »,  Damien poursuivait la lecture de sa liste jusqu’au dernier bateau de la dernière ligne. Les hommes se réjouissaient, le travail abondait, ils ne chômeraient pas, ils toucheraient des bonnes journées de paye. Ils étaient rémunérés une fois leur vacation finie et Damien combinait l’affaire pour qu’une vacation dure environ dix heures, Damien ajustait donc le tonnage, le produit, et les hommes.    

     En toute équité selon des critères justes et impartiaux, et surtout admis par tous Damien criait le surnom des retenus :

      « Bras de fer, Nez cassé, le Requin, le Rouquin, Bougeotte, etc…, etc…, pour l’indien. Maintenant en prévision du turc : Tarass Boulba, l’Aztèque, Professeur, Ribouldingue, etc…, etc…, » 

     Et jamais, c’était sa fierté et son honneur, Damien ne laissait pas un seul camarade sur le carreau les bras ballants, il connaissait la vie de tous et leurs charges familiales, et savait que d’un seul salaire dépendait l’existence d’une famille très souvent pléthorique.

      Puis vint ce jour funeste où la direction mit dans les mains de Damien une liste bien dégarnie. « Comment cela se fait-il ? La conjoncture Damien, la conjoncture…, mais t’inquiète pas c’est juste un état passager. »

     Or cet épisode passager dura et ne s’améliora ni à brève ni à moyenne échéance. Pire, Damien qui n’appréhendait pas à sa juste portée cette situation inédite de raréfaction d’emplois, s’engageait lorsqu’il voyait une de ses connaissances perdre son emploi, à le dépanner dès le lendemain en l’intégrant 

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dans une équipe de dockers sans imaginer que sur les quais le marasme perdurerait au-delà de quelques semaines. Ainsi la mort dans l’âme, il soutenait avec compassion les regards qui pointaient vers lui, de ceux qu’il n’appellerait pas, et avant qu’ils ne repartent vers les confréries caritatives ou les services communaux qui s’occupaient des indigents en organisant des soupes populaires ou en distribuant des bons de nourriture, Damien glissait dans la main du plus désespéré une piécette, mais le plus souvent il lui chuchotait à l’oreille :

     « Monte voir ma femme elle te donnera de quoi manger. Et reviens demain ! Ce n’est pas possible qu’il n’y ait pas d’annonces d’arrivages. »

      Or les rares accostages ne suffisaient même pas à fournir une activité normale aux dockers patentés, et ceux-ci voyait d’un mauvais œil cette croissance anormale de quémandeurs d’emploi dont il attribuait la responsabilité avec juste raison à Damien, à qui ils disaient, lorsque Damien parlait de solidarité, que dans la société il y avait de bien plus riches qu’eux, et qui s’en mettaient plein les poches, et à qui le gouvernement ne demandait rien. Par ailleurs les camarades Dockers de Damien n’étaient pas les seuls à lui faire des gros yeux, Maie Antoinette aussi râlait après lui à cause de ses invitations intempestives :

      « À force de donner à tout le monde, il ne restera bientôt plus rien pour nourrir ta famille, et je ne dis pas ça pour moi, nous avons cinq enfants à la maison, et en pleine croissance. »

     Dans ce temps de crise noire outre Suzanne, Pierre, et moi, notre foyer s’était agrandi de Francine et de Gaston. 

     « Et ça me déplairait de mendigoter un bout de pain aux dames patronnesses, lesquelles se feraient un devoir de me servir une leçon de morale sur la meilleure façon d’élever les enfants, et de me sermonner parce que je ne sais pas d’empêcher de trainer dans les cafés. »

     Bien sûr ce genre de réflexion n’encourageait pas Damien à pencher dans la sérénité. Deux, trois coups de poing sur la table, à faire sursauter verres, assiettes, couverts, canalisaient toute sa rage contre ce temps cruel où les travailleurs sans ouvrage, outre la honte d’en appeler à l’assistance, devaient supporter côté paroisse les prêchiprêchas des grenouilles de bénitier, et côté commune le regard inquisiteur des gens du service social qui n’hésitaient pas eux-aussi par un discours édifiant à louanger l’action du maire en leur faveur.  

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     Il en coutait beaucoup à tous ces hommes qui n’étaient pas des fainéants d’aller mendier du travail et du pain. Ce qui ressemblait à des prêches, et cela en était, qu’assenaient ces biens-intentionnés, ces infortunés les ressentaient en tant que fautifs de la disparition du travail, ou plus exactement comme insincères dans leur résolution à vouloir travailler, car murmurait-on du travail de tout temps il y en avait eu, mais jadis les travailleurs ne faisaient pas la fine bouche, ils acceptaient tout même le travail qui n’était pas de leur partie, et coup de massue ils s’élevaient des voix de plus en plus fortes disant que certains se complaisaient dans l’assistance et qu’ils y trouvaient leur compte. En résumé condescendance et mépris d’un côté, et de l’autre acceptation et perte totale de sa dignité.    

      À la vérité les organisations de secours n’attiraient ordinairement que les plus vulnérables, essentiellement les personnes âgées sans soutien et les femmes seules, veuves ou délaissées, les hommes handicapés ou infirmes, à ceux-ci les bien-pensants n’hésitaient pas tenir un discours lénifiant sur la bienveillance à leur endroit alors que le destin les avait si mal servis. Il fallait donc des circonstances exceptionnelles pour qu’un chef de famille, bien portant, fréquente les lieux secourables, or ces temps difficiles de crise économique en poussaient plus d’un vers les œuvres charitables, lieux de survie.  

 

 

 

 

                                      TOUT VA TRÈS BIEN     

 

 

      « Tout va très bien madame la marquise, tout va très bien, tout va très bien ».

     Rien ne peut mieux exprimer cette brève période située juste avant la guerre de 1939, et qui correspond à mon adolescence, que cette chanson de Ray Ventura et ses collégiens laquelle chanson d’une folle gaité, se reprenait en chœur par tous afin de se soutenir le  moral. Une chanson catastrophique aussi, mais traitée par l’humour : une marquise téléphone à son domestique pour prendre des nouvelles de son château en son absence. Le domestique la 

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rassure en lui disant que tout va très bien, sauf que sa jument est morte, puis il égrène les malheurs au fil des couplets, et enfin il l’informe de l’ensemble : de la ruine de son mari qui en se suicidant renverse le chandelier dont les bougies mettent le feu au château entrainant l’incendie qui carbonise la jument. Mais à part ça madame la marquise tout va très bien !

      À la vérité personne ne croyait à l’embrasement général, tout au plus nous jouions à nous faire peur, de sorte que pour conjurer les calamités que nous les prenions à la rigolade. Car à la différence du temps d’avant 1914, nous avions à présent la société des nations pour régler les différends et éviter une guerre que personne ne voulait, moi encore moins que quiconque. L’âge  mettait venu où certains frémissements de cœur ne demande qu’à s’exalter, mais attention à cette époque stricte sur le plan moral, pour toutes demoiselles qui se respectaient, il ne s’agissait point de courir follement le guilledou. De plus le Sète de ce temps ressemblait plus à un gros village où tout le monde se connait plus ou moins qu’à une agglomération où chacun se confond dans l’anonymat. Dès lors nous pouvions rire, danser, déambuler, autant qu’il nous plaisait sous le regard bienveillant des voisins du quartier, des commères de la ville, des collègues du chantier, en revanche se faufiler avec un garçon dans un coin sombre valait à la coupable une retentissante volée de torgnoles, et l’exemplarité de la sanction décourageait les imprudentes amatrices d’aventureuses agréables avec de prétendus princes charmants.

      Pourtant malgré cela, il advenait quelquefois de surprenants mariages où l’épousée toute de blanc vêtue, serrant sur son cœur son bouquet,  laissait deviner en-dessous un petit ventre rond bien suspect. Par la suite nous apprenions incidemment, qu’au bout de six mois de vie commune, la nouvelle mariée avait accouché d’un beau bébé de plus de trois kilos, alors l’entourage  proche pour sauver les apparences sinon l’honneur de la famille prétendait, pour expliquer la venue prématurée qu’il s’agissait, chose remarquable mais fréquente d’un développement utérin précoce. Et la compagnie faisait semblant de croire à cette chimère parce que ce genre d’embarras pouvait advenir même aux familles les plus convenables.

      La prudence, dans ce domaine délicat des intrigues sentimentales, guidait mes pas, mes pieds devrais-je dire car je marchais sur des œufs. Je n’osais pas imaginer ce qu’il me serait advenue si une personne plus ou moins bien intentionnée m’ayant vue parler longtemps à un garçon, s’était avisée de 

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rapporter ce fait à Damien. Mais outre le risque d’une interprétation nuisible, le fait même de se rapprocher trop près d’un garçon exposait la jeune fille à la possible vantardise de celui-ci. Car je savais pour entendre les échos que servaient les garçons de leurs prétendus aventures ou expériences amoureuses, qu’ils rajoutaient à leur talent de séducteur celui d’amant irrésistible, au détriment des demoiselles, faisant passer souvent celles-ci pour des filles légères. Brisant ainsi maintes fois des réputations établies pour des tristes renommées, d’autant que les pères se sentant injuriés par ces commentaires malvenus, les confirmaient en quelque sorte, donnant à leurs progénitures du beau sexe de dures corrections au péril d’amocher cette beauté. Combien de mes consœurs éprouvèrent de leur corps le rude cuir de la ceinture paternelle, ou pire lorsque le géniteur en guise de ceinture portait la taillole alors dans ce cas-là il ouvrait la boite à gifles et distribuait les tartes jusqu’à épuisement du stock ou plutôt jusqu’à son propre épuisement. En conclusion de ces quasi-certitudes, je me suis abstenue de toutes démarches inconvenantes ou jugées telles par la contrainte morale qui avait cours du temps de ma jeunesse.

 

       Et pourtant il y eut Marcel. Marcel vivait à Vendargues, où il était né, et de ce village à Sète il fallait avaler quarante kilomètres. Autant dire qu’à cette époque où le moteur à explosion s’employait sur les routes de France avec parcimonie à cause de la cherté du produit, il fallait un sérieux motif pour que Marcel parcoure régulièrement ces quatre-vingt bornes, même si, amateur de ce sport, il aimait pratiquer le vélo. Pour le commun les déplacements relativement court s’effectuaient de préférence à grande fréquence de pédalage à condition, luxe suprême, de pouvoir investir sur un vélo demi course. Et Marcel, ajustant ses chaussettes sur les jambes de son pantalon ce qui lui donnait un air snobinard de joueur de golf en goguette,  viendrait à Sète, en solitaire, avec une assiduité remarquable.

       Combien de chance sur cent, sur mille, sur un million même, existait-il pour que nos destinés se croisent ? Peu, très peu, selon toute probabilité, cependant par extraordinaire il y eut une courte entrevue d’abord, ensuite des contacts plus fréquents, avant qu’au bout d’un certain temps nous nous considérions comme fiancés officieux et vertueux, la vertu allait de soi pour moi, mais 

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certainement pour Marcel aussi, car la chasteté des filles était une qualité valant un trésor et sur laquelle nul ne transigeait.

        Aux mécréants qui évoquent le pur hasard, je réponds que les choses semblent être écrites de longues dates et que nul n’échappe au sort que la providence lui réserve. Grand, élancé, cheveux noirs, yeux verts, Marcel avait l’air d’un enfant égaré, se trouvant sur le pont de la Civette il paraissait chercher son chemin. Posé sur son vélo, dont le porte-bagage s’encombrait d’une valisette bien chargée mais solidement attachée, un pied sur le trottoir, l’autre sur la pédale, Marcel serrait d’une main la manette de frein et de l’autre une feuille de papier qui visiblement contenait des renseignements qu’il déchiffrait difficilement avec cette difficulté d’adapter un vague plan de rues avec une réalité urbaine foisonnante. Je revenais ou j’allais effectuer des travaux ménagers chez des rupins, ou bien encore, et très certainement, avec Irène ma tante-copine nous nous promenions avec l’excuse de faire des courses utiles. Me serait-il venu l’audace étant seule de discuter plus que de raison  avec ce grand garçon perdu ? Forcément non, même si le motif, remettre quelqu’un dans le droit chemin, le justifiait. Et donc il fallait qu’occasionnellement une copine m’accompagne afin que sans crainte je tire d’embarras Marcel.

       Non seulement la conversation dura, mais pour éviter à Marcel toute nouvelle perdition, je le guidais pendant un quart heure bon poids, même si les minutes défilants il m’affirmait, sans trop insister d’ailleurs preuve que mon accompagnement ne lui déplaisait pas, qu’il ne voulait pas me faire perdre mon temps et qu’à présent il savait grâce à mon amabilité où se situait la caserne. Puis vint le moment de se séparer mais pour dire le vrai, il m’en avait suffisamment dit, notamment le jour probable de sa prochaine venue, pour que je me trouve comme par hasard sur son chemin la fois suivante lorsqu’il reviendrait à la caserne de Sète voir son frère.   

      En effet son frère Louis depuis août 1939 effectuait son service militaire à Sète, ce qui m’offrait, à une venue par semaine pendant deux ans de service au maximum, cent-quatre occasions de rencontres presque imprévues. Louis par courrier avait dressé le plan d’accès à la caserne depuis la gare de Sète, où il était descendu du train puis conduit au pas cadencé, vers ladite caserne. Or celle-ci se trouvait sur la bordure nord d’une ville qu’il ne connaissait pas, ainsi son croquis manquait d’utiles précisions notamment sur les nombreux canaux 

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qui autorisent certains turlupins à appeler Sète la Venise du Languedoc. Bref Marcel tourna en rond un long moment avant de s’avouer vaincu par toutes les ramifications d’un tissu urbain complexe formé de rues et de canaux. Il me confessa même avoir pensé à faire demi-tour juste avant que j’intervienne. Je pris cet aveux pour un aimable remercîment, parce qu’à la vérité la valisette qui ne contenait guère que des sous-vêtements de rechange et des denrées pour agrémenter l’ordinaire, servait de motif à l’entrevue de frères qui s’estimaient. 

     Egalement, il paraissait important aux parents de Louis de lui apporter un réconfort avec des attentions que Marcel transportait par de vigoureux coups de pédales lesquels coutaient moins chers que le service postal des colis et offraient plus de garantie dans l’acheminement. Il faut dire que depuis des mois les français baignaient dans une angoissante incertitude, la guerre risquait d’éclater, alors les parents des conscrits se faisait un devoir de dorloter leur progéniture exposé peut-être à l’affrontement général.

     Au trou de Poupou lorsque les conversations dérivaient sur les tensions internationales il n’était pas rare que Damien élève le ton de sa voix en jurant le saint nom de Dieu au summum de sa colère.

      « Mais nom de Dieu que veulent-ils donc ces boches ? Ne l’ont-ils pas signé l’an passé ces fameux accords de Munich ? (Accords émargés par les allemands, les italiens, les anglais, et les français le 20 et 21 septembre 1938). Ce sera donc toujours pareil, pour l’éternité des temps il faudra se foutre sur la gueule avec ces boches. Nom de Dieu ne savaient-ils pas ce qu’il en coute de morts, de blessés, d’anéantissements ? Ils veulent remettre ça, eh bien qu’ils y viennent et ils se casseront les dents sur notre ligne défensive, la ligne Maginot ! »

      (La fortification de notre frontière nord-est par des structures en bétons, commença vers 1928, ce programme défensif complet, qui devait faire de la France une nation inviolable, fut sapé par les contraintes budgétaires, de sorte que ce programme n’était pas achevé lorsque la guerre éclata. Néanmoins jamais un mur n’a arrêté des envahisseurs, le mur de l’atlantique allemand ne put empêcher le débarquement des alliés)

          Lorsque Damien tonitruait de la voix les voisins du trou opinaient affirmativement du chef, tant tous ces gens, qui vingt-cinq auparavant avaient été meurtris par le conflit précèdent, tellement destructeur, n’imaginaient pas un redoublement de la folie furieuse. Et si tout le monde partout en France, par la parole et par l’écrit, dans les journaux et dans les cinémas lors des actualités, 

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avertissait les fauteurs de troubles par un verbe retentissant et des mots menaçants qu’ils subiraient les foudres de notre colère s’ils bougeaient une oreille, ce même monde pensait aussi que ces avertissements fortement prononcés s’entendraient jusqu’à Berlin, et suffiraient à calmer les plus batailleurs et les plus  revanchards d’outre-Rhin.

       À la vérité nul ne croyait à l’embrasement général et moi moins que personne.  J’allais sur mes dix-sept ans, je voyais Marcel régulièrement même si au début nous jouions lui et moi à la coïncidence heureuse. Partant du trou de Poupou en passant par la rue de la Caraussane il me fallait vingt minutes pour tomber accidentellement sur Marcel qui de son côté, à proximité de la caserne dans une nature sauvage dont le voisinage avec l’agglomération surprenait, faisait semblant de vérifier l’état de son vélo. Nous passions ensemble une heure ou deux, assis dans l’herbe nous discutions de tout de rien, bien que d’ordinaire il me revienne à moi-seule d’alimenter la conversation Marcel étant d’un naturel taiseux, mais à son avantage : gentil et loyal, avec lui je ne risquais ni déconvenue ni humiliation.                                               

        Bien sûr il me parla un peu, si peu, de Vendargues, néanmoins en comparaison de la trépidante vie citadine, j’imaginais la vie champêtre idyllique, nature, air pur, bonheur à tous les chemins, de quoi faire rêver une jeune fille de paradis sur terre, tandis que quelque part on graissait la mécanique des canons. Un jour pourtant je perçus dans sa voix un authentique regret :

     « J’avais seize ans, me dit-il, et je passais devant le bureau des postes quand un type m’arrête et me demande si je ne voulais pas faire le facteur. Ce devait être un directeur parce que notre facteur-receveur monsieur Amouroux ne disait rien et écoutait avec respect. Le type me dit : vous êtes un grand et fort jeune homme et je parie que vous ne redoutez pas l’effort, alors réfléchissez, cependant pas trop longtemps, et puis donnez votre réponse à monsieur Amouroux ».

     «Le soir même, fier d’avoir été distingué parmi tous les garçons de mon âge, je rends compte de l’affaire à mon père, précisant que Vendargues s’était agrandi que monsieur Amouroux ayant beaucoup de travail au guichet on lui avait réduit sa tournée, laissant la possibilité d’engager quelqu’un, auxiliaire au début mais que bien vite on titulariserait ».

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      «Mon père ne voyais pas les choses comme moi pour lui dans l’administration il n’y avait que fainéants et compagnie, et puis facteur ajouta-t-il, c’est un métier de gagne-misère, la preuve ils doivent faire la distribution des calendriers pour ne pas crever de faim tout à fait. Alors tu remercieras poliment monsieur Amouroux et lui diras que ce n’est pas possible ».

     Voilà comment se jouait l’avenir des fils et aussi des filles, auprès d’un père tout-puissant qui décidait ce qui était bon ou mauvais pour sa descendance. Marcel voulait faire le facteur, peut-être aurait-il rapidement déchanté, mais son père ne lui laissa aucune chance et l’envoya travailler la terre de propriétaires vendarguois, une terre pour laquelle, n’étant pas la sienne, il n’éprouvait aucune passion. La maçonnerie l’intéressait également, mais là aussi son père ne voyait pas d’un bon œil cette activité, parce que les gens en général s’adressaient rarement à un patron-maçon, de la plus petite bricole jusqu’à l’élévation d’une maison, les humbles particuliers prenant leur courage à deux mains maçonnaient comme des professionnels. De toute façon si un jour nous nous mettions en ménage, ce jour n’adviendrait qu’après son service militaire, en principe l’armée devait l’appeler vers novembre 1940 et donc vers décembre 1942 nous convolerions, et avec moi il ne subirait ni oppression ni soumission. Même si j’imaginais que Damien, s’avançant dans l’âge, aurait privilégié l’engagement de son gendre à ses côté comme docker, un gaillard costaud qui sur les quais ne l’aurait pas déçu. Tandis que les dimanches venus nous aurions pris cette habitude de nous mettre au vert à Vendargues, sauf si ce jour-là une cargaison nécessitait la présence nombreuse de dockers. Ce programme m’emballait, il me fallait de la patience, j’en avais à revendre. 

      Une affiche du gouvernement bousillerait mon plan, lequel semblait convenir également à Marcel, il y voyait sans doute la possibilité d’échapper à son sort inéluctable d’ouvrier agricole perpétuel. Cette affiche occupa d’un seul coup tous les espaces publics réservés aux informations officielles, exactement comme les coquelicots qui envahissent un champ entre deux cultures où la veille ne se distinguait qu’une vague jachère.

     «Ça y est nous y sommes, mobilisation générale samedi 2 septembre à zéro heures ! » claironna Damien en passant sous l’arche de notre impasse, mais son cri véhément ne surprit aucun de nos voisines et voisins qui depuis un moment déjà formaient un sorte de forum silencieux où la sidération le disputait à l’incrédulité. Les millions de morts de la « der des der » visiblement n’avaient 

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servi à rien. De suite mes pensées se meublèrent de Marcel et de tout ce que nous avions projeté pour notre avenir.

      « Je le savais, avait dit un voisin, en 18 nous ne sommes pas allés jusqu’au bout. Les boches sont une engeance de teigneux, il fallait les anéantir sans pitié et soumettre les survivants. Eux, avec la hargne qu’ils ont maintenant, vous les verrez bientôt égorger nos fils et nos compagnes ! » 

     Les tuiles se seraient décrochées du toit pour tomber sur nos têtes que nous n’aurions pas été aussi abasourdis tellement la lucidité perçait dans ces paroles. Car personne n’imaginait que la guerre ne suive pas la mobilisation générale, et comme prévu ou presque, le lendemain dimanche 3 septembre 1939 la France déclarait la guerre à l’Allemagne.

 

       En revanche la guerre ne signifiait pas forcément déchainement de violence, il semblait que la force tranquille et résolue de nos armées impose la crainte à notre ennemi séculaire qui n’osait ni bouger ni nous invectiver. Finalement mes prières n’avaient pas été vaines les choses s’arrangeaient, certainement mieux que le temps parce que l’hiver 39-40 prenait le même chemin que l’hiver 38-39, au programme froid et neige. D’ailleurs je ne le savais pas encore mais tous les hivers de la guerre seraient redoutables. Mais dans ce temps présent de fin d’année 1939 et début 1940 les flocons réguliers interdirent maintes fois la venue de Marcel à Sète où Louis son frère casernait toujours malgré l’état de guerre. Je suppose que si Louis  ne partait pas au front c’est parce que l’armée devait le considérer comme un soutien de famille, en effet Auguste le père, croix de guerre de 14/18, avait dépassé la cinquantaine et outre Marcel le foyer se composait de trois filles mineures et un garçonnet, sans doute Louis monterait-il au front mais lors d’une deuxième vague et encore fallait-il que les boches attaquent.

       Les semaines passaient et il ne se passait rien. J’avais lu dans le journal de Damien un article qui, avec des arguments imparables, expliquait que dans notre cas la meilleure attaque c’était notre défense déterminée voire audacieuse, exprimée par la ligne Maginot. Autrement dit depuis des semaines et maintenant des mois, grâce à notre état-major nous volions de victoires en victoires, mais celles-ci ne me rendaient pas très heureuse, car si campés sur nos positions nous devions attendre que l’ennemi demande l’armistice, il se pourrait que cette demande s’opère après bien des lustres, et si Marcel et moi 

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à l’exemple de nos parents respectifs décidions de convoler une fois le calme revenu, celui-ci tard réalisé  interviendrait alors que serions dans un état avancé de décrépitude, ainsi nous ne gouterions du mariage que le pire et nous, nous voulions savourer un peu le meilleur. D’un autre côté dans une guerre de ce genre, drôle écrivait-on, le point positif relevé par tous était l’absence de morts, or aucuns morts dans une guerre ne fait pas de celle-ci une affaire sérieuse. En revanche si les choses perduraient en l’état, moi  j’y voyais la sauvegarde de Marcel puisqu’en novembre 1940 arriverait son tour d’endosser l’uniforme. Finalement, sauf pour les cafardeux, tout allait très bien madame la marquise.

      Puis patatras ! L’offensive printanière que tous les spécialistes prévoyaient, selon l’expérience de 14/18, vers février ou mars 1940 nous tomba dessus au joli mois de mai 40. Et tout fut fini avant même d’avoir commencé. Auparavant nous avions vu débouler à Sète une multitude de gens du nord fuyant les combats et tenter de trouver un refuge dans le sud. Ce genre de sauve-qui-peut avait déjà eu lieu en 1914, et parmi ces réfugiés de 14 se trouvaient la famille belge des Van Steimbriste au sein de laquelle se remarquait la petite Julia, âgée alors de onze ans, elle deviendra plus tard  en épousant mon oncle Alexandre François (François étant le prénom usuel), un frère de Damien, ma tante Julia la belge. Tout le monde l’appellerait ainsi, bien que par son mariage elle soit devenue française, mais Julia installée avec son mari François au trou de Poupou portait le même prénom que Julie Perrone ma grand-mère que tous dans l’impasse persistaient à prénommer Julia en dépit de la francisation de son prénom lors de sa naturalisation en 1905. Mais les quiproquos avec les prénoms perdureraient et même dans quelques mois exposeraient mon père Damien Macone et son filleul Damien Macone le fils de Julia la belge et de François son frère, à une mésaventure dans laquelle ils sentiraient prés de leur peau les griffes acérées de la terrible gestapo cherchant à les harponner. 

       Mais nous n’en étions pas encore à cet épisode dangereux. Certes la guerre depuis le 22 juin 1940, date de la signature de l’armistice, paraissait terminée, toutefois notre pays coupé en deux zones, sous le contrôle et la tutelle de nos vainqueurs, s’apparentait à une colonie soumise dont les dirigeants cherchaient absolument à se mettre en bon terme avec les colonisateurs afin d’atténuer ses malheurs, d’ailleurs notre chef principal, un vieux et glorieux guerrier du passé, avait fait don de sa personne à la France. De plus le sud de la 

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France se trouvait être la zone libre même si j’imaginais que cette liberté s’éloignait de celle d’avant l’armistice. Malgré ce souci, je voyais tout de même un bel agrément dans cet armistice comme il interdisait à notre pays la formation d’un service national militaire Marcel échappait à la conscription, d’ailleurs son frère Louis serait prochainement démobilisé, toutefois on parlait d’organiser des camps pour la jeunesse en remplacement. Ces sortes de camps de scouts pour hommes jeunes prendraient forme dès la fin juillet 1940, ils se nommeraient les chantiers de la jeunesse française, et dureraient six à huit mois dans des lieux propices à développer la cohésion et la solidarité entre ces jeunes gens en les impliquant dans des activités et des travaux d’intérêt général. Honnêtement je respirais en pensant à tous les risques guerriers auxquels Marcel échappait, il ne me restait plus qu’à prier pour que les autorités ouvrent quelques chantiers pas trop loin de Sète, par exemple dans le massif de la Gardiole, un relief situé entre Montpellier et Sète. Néanmoins avant que Marcel n’aille s’activer sur un de ces chantiers, et jusqu’à ce que les responsables l’appellent, nous avions devant nous un nombre conséquent de dimanches pour nous voir. En définitive, sauf pour les incorrigibles pessimistes, tout allait très bien madame la marquise.                  

                                  

                                        

 

              

                                  LES MENACES ET LA FAIM

 

 

     La montagne noire ! Je cherchais à la pointe du doigt sur la carte de France étalée sur mon lit cette fameuse montagne. Elle s’intègre au massif central et forme  l’ultime relief situé au sud-ouest de ce massif, tout à l’entour on peut citer les villes de Castres au nord, de Castelnaudary à l’ouest, et de Carcassonne au sud. En revanche j’ai eu beau chercher la commune de Labruguière, camp de base du chantier qui occuperait la jeunesse de Marcel, il me fut impossible de la repérer, et pour cause sa taille ne justifiait pas son inscription sur la carte générale de France dont je disposais. Le problème provenait de la distance qui allait me séparer de Marcel, approximativement en utilisant l’échelle de la carte et en contournant la montagne noire, de Sète à Castres je comptais, bon 

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poids, largement plus de deux cent kilomètres. Je devais donc me faire à l’idée que pendant les mois du chantier, les contacts avec Marcel ne s’établissent que par le service postal, et encore je craignais, s’il obtenait l’autorisation d’écrire ce qui n’était pas assuré, que les lettres de Marcel ne soient très succinctes, taiseux à l’oral il le serait plus encore à l’écrit.

      En outre je devais oublier les facilités des déplacements par le chemin de fer, les titres de transport étant hors de portée de nos minces portemonnaies. De plus les organisateurs des chantiers ne prévoyant pas que ceux-ci soient détournés de leur but initial, à savoir former une jeunesse volontaire et enthousiaste pour relever l’éclat sinon le prestige de la France, n’aménageaient aucunes absences ni congés pendant toute la durée du service. Dans la même ligne de pensée la formation des jeunes mâles excluait toutes possibilités de distractions licencieuses, moralité avant tout, n’étaient tolérés, ni souleries, ni débauches, ni débordements. Tout au contraire cette jeunesse virile devait remettre au gout du jour les valeurs délaissées telles que le travail, le mérite, la vertu, l’intégrité, et tant d’autres qualités.            

       Le dimanche 29 juin 1941 Marcel plus taiseux que d’ordinaire venait à Sète me voir et me dire au revoir, le début de la séparation se comptait à présent en heures. Le lendemain 30 juin à la gare de Vendargues il montait dans le train avec le billet gracieusement offert par le gouvernement. Direction Castres. D’abord changer de train à Montpellier, puis passant par Béziers, Narbonne, Carcassonne, descendre à Castelnaudary et prendre la correspondance pour Castres, enfin attendre devant la gare, jusqu’au matin avec des camarades peu joyeux,  le car qui assure le trajet jusqu’à Labruguière. Début du chantier le 1er juillet 1941 au programme élagage, bucheronnage, débroussaillage, constructions diverses en bois, le toutim avec gaité et bonne humeur, la chansonnette reprise en chœur par tous dans la fraicheur des petits matins frileux et brumeux. 

      «Qui c’est ce Marcel ?», me dit Marie Antoinette en me remettant une carte postale qui ressemblait plus à un carton d’invitation pour assister à un évènement officiel qu’à une plaisance vue d’un paysage alpin boisé où œuvrait Marcel.

    « C’est une connaissance amicale. Nous nous sommes vus plusieurs fois quand son frère faisait le militaire à Sète. Un bien gentil garçon, doux et travailleur.»  

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      Il fallait bien que mes parents sachent un jour que leur fille de vingt ans avait grandi et qu’elle fréquentait le plus sérieusement possible un brave garçon. Cette information ne les troubla point sans doute mon comportement depuis quelques mois laissait-il entrevoir à ceux avec qui je vivais une évolution qui les amenait à penser que des soucis de femme adulte meublaient mon esprit.

     La lecture de la carte me déçut beaucoup, je n’y lisais rien d’amical, pas un seul mot chaleureux. Quelle déconvenue ! La relecture des phrases me navrait. « Tout va bien. Le camp est agréable. Les camarades sont aimables. Les chefs sont gentils. À bientôt.»      

      Damien tenta de remonter mon moral qui tombait dans mes socquettes.

     «Tu dois bien comprendre ma fille qu’il ne s’agit pas que d’un regroupement de jeunes hommes pour les aguerrir dans la nature au grand air, en réalité ces rassemblements prennent  les tournures d’un service militaire qui ne veut pas dire son nom. Alors, et pour cause, et c’était pareil à mon époque, quand on est embringué dans un bataillon, on ne peut ni dire ni écrire ce qu’on veut en toute liberté. T’inquiète pas petite les six mois de chantier de ton Marcel passeront bien plus vite que les quatre ans d’armée que j’ai fait, et en partie pendant la grande guerre. »

      Damien avait raison, Marcel ne risquait pas grand-chose, sauf s’il oubliait de se mettre à l’abri lorsque ses camarade et lui abattaient les arbres. Ce que je ne savais pas, faute de m’intéresser aux informations générales, se passait de l’autre côté de la Manche, un certain général de Gaulle depuis Londres avait déclaré qu’il existait une France libre avec des forces françaises libres, et aussi que la France avait perdu une bataille mais la France n’avait pas perdu la guerre. Même si je ne comprenais pas tout, je soupçonnais qu’il arrivait des temps malaisés, et outre les divisions entre français des temps de méfiance, s’ajoutait le rationnement alimentaire des temps de sous-alimentation. (Le rationnement effectif le 17 septembre 1940 cesserait progressivement dès 1946 jusqu’à sa suppression fin d’année 1949). Mieux valait pour les prochaines années ne pas passer trop près de l’immeuble où la tuile se détache du toit. La prudence s’imposait.          

           Nous l’attendions, Marcel et moi, avec impatience ce mardi 10 février 1942, jour de fin de chantier,  jour qui signifiait la fin de toute contrainte légale du moins le croyait-on ce 10 février, mais les choses étant ce qu’elles sont, un 

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pays soumis était-il maître de son jeu ? Nous sentions tous et en permanence comme une menace qui planait sur nos têtes, prête à s’abattre sur nous, une sorte d’atmosphère alourdie qui porte en son sein des orages dévastateurs. Et d’ailleurs dès les premiers jours de l’été, le 22 juin 1942, une loi organisait ce qui se nommerait «la relève», par cette «relève» les allemands, nos  rigoureux vainqueurs, consentaient à libérer un prisonnier de guerre sous la condition que trois ouvriers spécialisés viennent travailler en Allemagne. Cette première complaisance ne m’inquiétait pas du tout, vu que Marcel avait depuis toujours la condition d’ouvrier agricole et ne possédait aucune spécialisation industrielle susceptible de servir en Allemagne les intérêts teutons. Toutefois avec la parcellisation des tâches dans les usines, je n’écartais pas le risque d’une tardive déportation économique de mon Marcel, d’autant que la main d’œuvre spécialisée ne se bouscula pas au portillon des bureaux de recrutement. 

       L’idée présentée comme un acte noble et altruiste, de faire libérer un prisonnier de guerre pour, en définitive, l’envoi trois prisonniers économiques fut sur le champ un flop retentissant, les gens concernés sentaient l’affaire comme une sournoise entourloupe. Ainsi nous reniflâmes un air puissant de poudre d’escampette ! À tel point que germa l’idée de combiner dès le mois de septembre 1942 une espèce de conscription ou de réquisition des travailleurs aptes à s’employer, ou mieux encore à se faire exploiter, dans les usines d’outre Rhin. Là encore devant la servilité de nos hommes politiques face aux hommes du troisième Reich, j’éprouvais quelques nuits blanches à angoisser sur l’obscurcissement de notre avenir. Toutefois il existait l’exemption au départ vers l’Allemagne si le garçon se livrait d’une façon régulière et habituelle aux travaux agricoles, mais est-ce que cette exception champêtre n’allait pas elle aussi disparaitre dans quelques semaines ?

      Car la relative liberté dont nous disposions dans la zone sud de la France, disparaitrait le mercredi 11 novembre 1942, les allemands envahissant  ladite zone en réponse au débarquement des alliés sur le sol nord-africain réalisé le dimanche 8 novembre 1942. La France était donc entièrement occupée, et à présent je redoutais tout de notre gouvernement aux ordres des occupants, bien qu’il proclame sur tous les tons qu’il n’avait que le souci d’adoucir les contraintes que cet occupant nous  imposait.

       Je me demandais vraiment quel serait notre avenir Marcel et moi, et en même temps je culpabilisais de ne penser qu’à notre petite vie, mais vraiment 

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je ne pouvais rien faire pour résoudre les grands problèmes. Je sentais simplement que toutes ces affaires politiques tourberaient au vinaigre. Voyons voir en 1941 : la résistance s’organisait sur le territoire intérieur français, déjà des membres de mes familles Macone et Perrone s’y enrôlaient ; à l’extérieur les forces libres françaises se structuraient et combattaient en Afrique, en Orient ; en juin 1941 les russes affrontaient les allemands ; en décembre 1941 les américains entraient en guerre ; en 1942 une idéologie criminelle amenait à   pourchasser durement les juifs ; et pour couronner le tout, les restrictions qui s’amplifiaient, soumettaient le populo ,au fil des mois, à des régimes propres à le faire grever de faim. Mais décidément lorsque la spirale de la mouscaille s’enclenche nul ne peut prévoir quand et comment elle finira.

      Je flairais avec anxiété l’année 1943. Mon pressentiment ne me trompais pas, ce serait une année terrible, elle nous accablerait bien plus que je l’imaginais.  L’an 1943 commençait à peine que déjà des bruits persistants, assourdissants, et préoccupants se répandaient dans tous les recoins de l’hexagone bien avant les décisions officielles. Au 30 janvier 1943 se mit en place l’inquiétante milice chargée de surveiller tous les gens, français et étrangers, et ceux qui montraient un tant soit peu leurs désaccords avec le gouvernement de la collaboration, se faisaient arrêter, torturer, déporter, voire assassiner. Cette milice, comme mission de premier plan, pourchasserait les réfractaires du service du travail obligatoire, le STO, ledit service étant validé à la date du 16 février 1943.                         

        En théorie Marcel, bien qu’appartenant aux classes d’âge ciblées par le STO, était protégé par l’exemption qui touchait les travailleurs du secteur agricole, mais au train où courait les problèmes, personne ne savait ce qu’il adviendrait le lendemain, et quand je dis le lendemain il s’agit pas d’une figure de style, le jour suivant nous préoccupait jusqu’à la peur. La peur du lendemain entra dans ma vie véritablement en 1943.

       Je ne sais plus trop comment et quand émergea cette idée erronée que si Marcel et moi nous nous épousions il éviterait définitivement le STO, parce que pensait-on les hommes nouvellement mariés devenaient des chargés de famille avec possiblement une multitude d’enfants à la clé, et que le gouvernement de l’état français axait sa politique sur la famille outre le travail et la patrie. D’ailleurs certaines jeunes mères surent tirer parti des orientations familiales du  maréchal (à cette époque) Pétain, en demandant à celui-ci d’être le parrain 

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de leur nouveau-né, alors le maréchal décrépi, aux étoiles bientôt ternies, acceptait la charge et envoyait par retour de la layette dans un colis minuscule. Je jugeais cette démarche parfaitement immorale, et plus tard lors de la venue de Georges, mon premier enfant, je m’en dispenserais.

       Ainsi avons-nous décidé nos épousailles. Elles se dérouleraient  en catimini le vendredi 19 février 1943 à Sète dans le froid sec de l’hiver soutenu par un mistral glacial, et faute de moyens financiers dans une intimité très réduite mais très chaleureuse. De toute façon nous n’avions pas pour objectif de faire des noces faramineuses avec le grand tralala, notre motif à nous était que Marcel puisse faire valoir dans la funeste éventualité d’une soumission au STO sa nouvelle situation civile d’époux et peut-être même de père de famille d’ici neuf mois.                                                     

      Après notre mariage, il nous a fallu retourner à Vendargues pour la raison qu’à Sète, sous occupation allemande depuis novembre 1942, l’activité portuaire se réduisit sévèrement, et Damien n’eut pas la possibilité de faire embaucher Marcel comme docker, lui-même d’ailleurs ainsi que Pierre éprouvaient de dures périodes d’inactivité qui réduisaient formidablement la source de leurs revenus. Peu de bateaux, peu de travail, peu de salaire.

     Cette déche amena mes deux frères se livrer au système D, D comme débrouillardise ou, dit avec moins d’élégance, comme démerde, afin de satisfaire : pour Pierre, seize ans en 1943, son besoin tabagique ; et pour Gaston, huit ans en 1943, son désir de gagner un peu d’argent de poche. La restriction du tabac amenait la délivrance de ce produit qu’en quantité réduite, ainsi la carte des tickets de rationnement autorisait le consommateur à l’achat, pesé au plus juste, d’un certain nombre de grammes de tabac par mois.

     Damien lui, dut et sut se satisfaire de sa quantité réglementaire. Avant l’occupation il usait du système de la défauche, et tant qu’il y eut à décharger des bateaux amenant du tabac et des camarades dockers non-fumeurs bienveillants, il ne manqua pas de tabac. Mais lorsqu’il ne dut compter que sur sa quantité réglementaire, il aménagea celle-ci afin de produire quatre cigarettes supplémentaires à partir de neuf cigarettes de base. Il s’agit d’un problème d’arithmétique et de recyclage, au lieu de jeter et d’écraser ses mégots mieux vaut les récupérer dans une petite boite en fer qui tient dans la poche, laquelle boite contient un minuscule ciseaux permettant de découper le bout incandescent,  sachant qu’avec trois mégots on réalise une cigarette 

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neuve certes chargée de plus de nicotine, et avec les trois cigarettes neuves issues des neuf cigarettes initiales on obtient une dernière cigarette neuve avec un taux de nicotine prodigieux propre à mettre la tête à l’envers aux plus intoxiqués.                         

         Pierre imita Damien dans cette opération de recyclage, mais celle-ci s’avéra insuffisante d’abord parce que sa carte de rationnement, en tant que jeune, marquait moins de grammes de tabac que celle d’un adulte, et aussi à cause du gout prononcé pour le tabac de la quasi-totalité de ses copains fumeurs, à la différence de Damien et ses nombreux collègues abstinents. Alors Pierre devint collecteur de mégots, mais attention il ne copiait ces clochards des rues qui récoltent les moindres déchets de clopes à même le sol entre les ordures et les crachats, Pierre, lui, repérait les cafés très fréquentés dans lesquels il commandait une boisson, puis mine de rien, verre en main, il passait entre les tables, et de temps à autre il allongeait sa main jusqu’au cendrier plein de cibiches, et parfois à peine entamées lorsqu’il s’agissait de cigarettes blondes de femmes du monde. L’essentiel pour Pierre étant de ne point se faire remarquer afin d’éviter que le garçon le tirant par l’oreille, l’amène à la porte de sortie sous les quolibets des consommateurs et pire des moqueries dédaigneuses des consommatrices.     

       Gaston imita Pierre cette opération de collecte honteuse. Toutefois étant trop jeune pour entrer seul dans les cafés, il s’autorisait des formidables razzias de mégots trainant dans les cendriers des tables de toutes les terrasses extérieures, étant maintes fois poursuivi par les garçons enragés car Gaston ramassait tout avec la rapidité de l’éclair y compris évidemment le pourboire que laissait le client. Puis poussant l’imitation jusqu’au bout il confectionnait de belles cigarettes qu’il revendait à la sauvette parfois même au sein de son école à ses copains au profit des pères accros au tabac qui mandataient leurs innocents chérubins, lesquels prenaient au passage leur commission. En somme une leçon sur les affaires commerciales par la pratique, sauf que tout ayant une fin, la publicité n’étant pas forcément la bienvenue, Gaston retira aussi de son négoce une formidable engueulade de Damien averti sans doute par les bruits qui courent. Cependant je ne suis pas sure que Gaston, en douce, n’ait pas rétabli son trafic clandestin, les restrictions perdureraient encore plusieurs années.    

 

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        Ainsi donc depuis le 19 février 1943 j’étais mariée. Un mariage imposé par des circonstances menaçantes et constantes dans le péril, et à ce point précipité que nous n’avions pas mis un sou de côté en prévision de la fête nuptiale où j’aurais été la reine de ce jour exceptionnel lequel laisse à jamais son empreinte dans la vie d’une femme. Les évènements nous obligèrent à éliminer la moindre exubérance festive, en guise de robe de mariée je m’étais confectionné un tailleur strict et de couleur foncé, néanmoins il me procurait l’avantage de ne pas m’exposer au redoutable frimas. Avec un tailleur le diadème s’avérait déplacé aussi je couvris ma tête d’un feutre élégant. Seule fantaisie dans ma présentation, mon bouquet de mariée composé de vrais fleurs ce qui en février tenait de la gageure. Marcel aussi portait un feutre, posé sur le côté de sa tête, il lui donnait un air de séducteur, c’était d’ailleurs le seul achat de sa tenue, car son costume et son pardessus avaient précédemment servi une fois ou deux. 

     Toutefois nous étions des mariés très convenables, et pourquoi ne pas le dire puisque plusieurs flatteurs nous l’ont affirmé, des mariés distingués et beaux. Dans un souci d’économie nous mous passâmes des services d’un photographe professionnel, Damien connaissait un collègue qui possédait un appareil, bien sûr il ne s’agissait pas d’une mécanique récente, elle datait de l’époque de Mathusalem, une sorte d’antiquité qui imprimait nos bobines sur des plaques de verre sous certaines conditions, d’abord il fallait que la course du soufflet, à l’aide de la manivelle, soit réglée avec justesse afin d’éviter des tirages flous, de plus l’objectif devait rester ouvert pendant un temps précis selon la luminosité. Notre amateur pétri de bonnes intentions ne disposait que d’un nombre réduit de plaques, restrictions obligent, autant dire qu’il devait s’appliquer à ne pas commettre trop d’erreurs. Lorsque notre opérateur du dimanche nous apporta les épreuves, notre déception fut grande, il n’y avait de présentable que trois sombres photos où nous ne nous reconnaissions pas, de noir et blanc nous étions passés sans nuances au ténébreux  et à l’obscur.  

        Désolé du résultat notre photographe nous promit de renouveler les prises de vues dès que possible, cela signifiait que nous devrions attendre qu’il dispose de quelques plaques de verre. Cela n’arriva jamais. Tout comme je gardais au chaud au fond de ma tête cette idée de faire une belle fête nuptiale certes décalée mais qui m’était due, dès lors que la situation de la France aurait 

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pris une nouvelle tournure, et que nous aurions économisé quelques sous, d’après mes calculs il ne fallait pas tant d’argent que cela.

      Pourtant le temps allait passer, dix ans, vingt-cinq ans, sans que jamais pour une raison ou une autre je puisse réaliser mon projet, puis je vis venir l’an 1993, il marquait notre demi-siècle de mariage de plus le 19 février tombait un vendredi comme en 1943. Mais décidément la guigne me poursuivait, la tête voulait mais le corps ne suivait plus, ma santé chancelait à soixante-dix ans passés je ne me sentais pas de force d’organiser même un lunch alors vous pensez des noces d’or. Il aurait fallu que je sois aidée, or mes enfants avaient d’autres chats à fouetter, y ont-ils seulement pensé que leur mère et père vivaient ensemble depuis si longtemps ?

       

           Revenons à cette difficile année 1943, un sommet de dangerosité. Pour que Marcel conserve le statut de travailleur agricole avec exemption de STO, nous nous installâmes dans une modeste maison de Vendargues située dans une ruelle qui rappelait un sentier muletier du mont Saint-Clair d’ailleurs il s’ouvrait sur la garrigue pierreuse. Derrière l’église du village commence la rue des Devèzes, les Devèzes sont des pâtures à moutons, cette rue mène à la grande route qui va à Castries. Grosso modo notre ruelle débouchait sur la rue des Devèzes, à trois cent mètres de l’église. Empruntant notre sente terreuse, après cent pas, nous avions quitté toute civilisation, et pour moi qui vécus mon enfance, mon adolescence dans le tourbillon permanent d’une impasse bouillonnante, le contraste avec ce désert isolé sans âmes qui vivent à la ronde, me rendit au tout début plus qu’à mon tour cafardeuse.

      Toutefois ce cafard allait bien vite laisser sa place à l’angoisse et la peur, ce qui n’est pas forcément mieux.

      Les allemands qui soumettaient depuis novembre 1942 le port de Sète à un contrôle des plus rigoureux, provoquèrent la réduction de l’activité portuaire  à presque rien. Aux premiers mois de 1943, Damien considéra que le manque d’embauche amènerait sous peu de semaines l’embarras financier de son foyer voire la pauvreté extrême, aussi me demanda-t-il d’héberger ma famille le temps nécessaire. Il ne doutait pas que Pierre et lui se recaseraient sans peine comme ouvriers agricoles.

     Pierre par ailleurs s’aventurait souvent à la gare de Sète, là où stationnaient les trains de marchandises, et n’hésitait pas à prendre des risques insensés 

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pour que ma famille ne manque pas de nourriture. Il avait repéré les habitudes régulières des allemands, et Dieu sait si ceux-ci disciplinés jusqu’à la caricature respectent les horaires, pour pierre et ses potes il suffisait de trouver le bref créneau horaire permettant de délester les wagons à leur guise. Ils ne se gênaient pas oubliant même toute prudence. Un jour ils manquèrent de se faire surprendre, ils eurent juste le temps dans la nuit complice entre les nombreux wagons à l’arrêt, et aussi en marche, de prendre la tangente sous les tirs incertains des boches. Les balles avaient sifflé à leurs oreilles. 

            Comme Sète n’échappait ni aux bombardements ni aux incessantes alertes effrayantes, Damien craignant pour la vie et la santé physique de Francine ma sœur et de Gaston mon frère, encore jeunes enfants, obtint des autorités l’autorisation de se réfugier à Vendargues avec Marie Antoinette, Julie Perrone, Pierre, Francine, et Gaston. Suzanne ma sœur cadette étant en couple avec Gaston, Jean de nom, brancardier à l’hôpital de Sète.

 

        En vérité la mésaventure qui décida et brusqua l’intention de Damien à l’exil, se passa une certaine soirée d’un jour de la première partie de l’année 1943. Il faut dire que sur le palier du premier étage du dernier immeuble du Trou de Poupou vivait côté gauche Damien Macone mon Père, et côté droit Damien Macone son filleul fils de François son frère et de Julia la belge épouse de celui-ci, mais pour les agents de la gestapo et les sbires de la milice qui recherchaient un Damien Macone, résistant communiste, Damien mon père valait bien mon cousin Damien.

      Boum ! Boum ! Boum ! Grand fracas à la porte de mon père, si celle-ci avait été fermée à double tour elle eut été défoncée. La horde enragée envahit alors l’appartement, hurlements, braillements, ouragan et dévastation. Dans son petit lit Gaston se cachait sous sa couverture, tandis qu’assises sur ce même lit Marie Antoinette apeurée consolait Francine terrorisée. Pierre, fort heureusement, au même moment s’employait à décharger un des rares bateaux qui accostaient encore à Sète. La meute de barbares lâchée dans l’appartement ne retenait plus leur instinct violent. Les vandales saccageaient le pauvre mobilier dont auparavant il avait balancé comme par jeu ignoble le contenu, linge, papiers, photos, assiettes. L’épouvante régnait.

      Dans la cuisine plaqué et maintenu sur la table, Damien, à qui les barbares tordaient  le bras, et pressaient sa tête contre le bois, serrait ses dents et se 

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contraignait à ne pas hurler sa douleur. Sur ces entrefaites François qui rentrait chez lui après sa journée de travail, passa dans l’encadrement de la porte alors son regard croisa celui de Damien, d’un léger coup de menton François interrogea Damien. Damien répondit en dodelinant rapidement et en douce un non qui signifiait qu’il devait foutre le camp ventre à terre. Or François hésita une fraction de seconde qui parut bien longue à Damien aussi proféra-t-il d’une voix qui porte jusqu’aux oreilles fraternelles mais en essayant de la rendre inaudible sinon incompréhensible aux barbares.

     «Toun pitchoun ! » (Ton petit)

      François comprit alors qu’il s’agissait de Damien son fils, mais il n’était pas le seul à comprendre le patois, parmi les brutes de la milice il s’en trouvait un pour traduire et expliquer à haute voix que leur terroriste s’avérait être le fils de ce bougre qui tentait de fuir. Alors la méchanceté donna des ailes à ces fripouilles de la milice et ces brigands de la gestapo, et François sous leur pression et leurs frictions, dégringola les escaliers puis fut plaqué au sol avec hargne. L’affaire aurait pu s’arrêter là, mais ces propagateurs de terreur voulaient des renseignements sur Damien le communiste, ils tenaient l’oncle et le père et ils détenaient des moyens terribles aptes à délier les langues.    

     Et voilà les deux frères, François et Damien, à étrenner les locaux de la milice sétoise. Joseph Darnand avait créé les forces supplétives de la gestapo le 30 janvier 1943, et malgré sa volonté de voir s’activer rapidement ses miliciens, il fallait d’abord recruter les hommes, les rendre opérationnel, et trouver des locaux. Donc ces brutes de miliciens  se faisaient en quelque sorte la main avec leurs premières arrestations, mais avec beaucoup de maladresse, non pas parce que les coups qu’ils distribuaient ne portaient pas, au contraire croyant bien faire ils frappaient dur à tel point que leurs suspects ne supportant pas les interrogatoires successifs, s’évanouissaient ou même pire.

      François et Damien supportèrent le passage à tabac réglementaire, avant que leurs bourreaux finissent par se convaincre que les deux frères, n’étant pas sur leurs listes de résistants-terroristes, se tenaient surement éloignés des activités subversives du jeune Damien. Néanmoins pour en avoir la certitude la milice transféra les deux frères à Montpellier et les remit dans les griffes de l’expérimentée gestapo à qui il appartiendrait de trancher comme il convient ce cas incertain. Après un séjour de plusieurs jours dans des geôles sordides, les deux frères furent amenés devant un officier de la gestapo, un officier 

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subalterne, lequel leur signifia leur remise en liberté. Cette libération tenait du mystère à moins de supposer que les deux frères pouvaient servir d’appât afin de capturer Damien, le résistant adolescent âgé de dix-neuf ans, à sa première erreur. Puis il faut se représenter François et Damien ces jours-là, âgés tous deux de plus de quarante ans, leur crane largement dégarni, leur figure encore ecchymosé, vêtements crasseux, eux-mêmes sales, pas rasés, puants, n’oublions pas que lors de leur arrestation ils viennent de terminer leur journée de travail, ne sachant pas aligner deux mots compréhensibles, bien sûr à la  vérité ils jouaient les imbéciles, mais pour une race prétendue supérieure, ces deux clochards présentaient-ils les profils de saboteurs ?, n’étaient-ils pas indignes à cette race souveraine de s’occuper de ces deux gueusards ?   

 

      1943 une époque pour nous, de grande misère, de malnutrition, de peur absolue du quotidien rendu difficile par l’omniprésence de personnages soupçonneux, les uns couverts d’uniformes arrogants et les autres œuvrant dans de sombres bureaux vêtus de ternes complets, mais les uns et les autres   exécutant sans sourciller des ordres détestables.

     Julia, Damien, Marie Antoinette, Pierre, Francine, Gaston, Marcel, et moi, nous étions donc huit, et bientôt neuf car j’étais enceinte de Georges, à nous entasser dans la surface réduite d’une maison vendarguoise sise au bord d’une sente débouchant sur la rue des Dévèzes. Première difficulté, pousser les autorités à octroyer à chacun de nous les cartes d’alimentation, disons des cartes de survie, ensuite trouver de l’embauche aux hommes, cela ne posait aucun problème pour Marcel, en revanche les propriétaires terriens se méfiaient de Damien et de Pierre, des gars de la ville qui ne distinguaient probablement pas une binette d’une bèche, ni le souffre du sulfate. Ainsi ne pouvait-on compter que sur une paie maigrichonne, mais régulière, augmentée ponctuellement par de rares embauches. Dans ces conditions l’approche des vendanges nous réjouissait.  

        Côté famille de Marcel, la situation s’avérait aussi redoutable que la nôtre. Seul son père Auguste travaillait, son épouse Françoise toute petite femme menue avec des problèmes visuels importants restait à la maison avec leurs filles mineures, Elise, Annette, Agnès, et leur garçon Lucien de la génération de Francine et Gaston. D’ailleurs il me faut signaler une chose amusante, à cette époque il était courant que les enfants fassent la sieste ensemble dans le 

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même lit, ou plus tôt dans ce qui tenait de lit, et il adviendrait souvent que Francine et Lucien dorment ensemble comme deux chérubins. Ils avaient tous deux une dizaine d’années, pourtant n’était-ce pas à ces instants précis que le gout leur vint de partager leur couche puisque devenus adultes ils convoleraient.

      Auparavant ils supporteraient, comme tout le monde, les privations. Or il n’est rien de plus difficile à admettre à un chef de famille que de ne pas donner l’indispensable à sa maisonnée, Auguste emploierait pour se faire des moyens à la régularité douteuse. Auguste, après ces deux ans de service militaire, avait réendossé son uniforme de fantassin, puis il traversa sous la mitraille et les obus, les quatre ans de la grande guerre avec comme trophées : des blessures, des citations, et une croix de guerre. Cependant il apprit sous le danger permanent les pratiques pour sauvegarder sa vie. Ainsi dans ce temps de sous-alimentation il considéra ce que la nature lui proposait gratuitement et sans tickets de rationnement, alors il franchit le pas de ce que les nantis appellent les manières braconnières. Pigeons ramiers, lapins, lièvres, Auguste tentait quelques fois et prélevait peu, mais les gardes-champêtres ne toléraient pas que cette nature sur laquelle jalousement il veillait ne devienne pas un grand bazar où tout un chacun aurait posé  collets, lacets, et autres pièges à glue.

         Bien sûr pour induire les gardes en erreur Auguste muni d’un cabas s’en allait à travers la garrigue ramasser des pissenlits, des asperges sauvages, et des plantes de toutes sortes et des champignons comestibles. Mais parfois aussi dans la doublure de sa veste se logeait des bestioles à poils ou à plumes. Or la jalousie, l’envie, la méchanceté, s’exacerbent par la dureté des temps, et il suffit qu’une seule personne cumule ces trois défauts pour se trouver sous la surveillance resserrée de l’ordre établi, surtout si cet ordre-là reçoit une dénonciation en bonne et due forme. Arrestation, jugement,  trois jours de prison, amende, et en supplément la honte pour Auguste, héros de guerre, d’être montré du doigt et d’entrainer dans l’opprobre toute sa famille. Il ne suffisait pas de crever de faim, il fallait auparavant agoniser dignement le ventre vide.                                                                                     

     

          Damien pour sa part, s’essayait au jardinage avec des réussites mitigées malgré tous les kilomètres qu’il effectuait de la fontaine au potager, néanmoins quelques légumes sortaient de cette minuscule portion de terre entourant la 

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maison. Toutefois la production qui à ses yeux le remplissait de fierté, était d’avoir réussi à faire pousser du tabac. D’où tenait-il ses plans de tabac ? Mystère, avec Damien on ne manquait jamais de s’étonner. Marcel terrien de nature s’interrogea lorsqu’il vit grandir cette espèce de plante aux grandes feuilles, et Damien de lui témoigner sa satisfaction par d’énigmatiques clins d’œil. Par la suite nous vîmes Damien tendre des fils dans la charpente de la maison puis étendre ses feuilles comme du linge de maison.

       « Dans quelques temps tout ça sera bon à fumer ! »

       Alors Marie Antoinette de s’inquiéter : « Et les gendarmes tu y penses ? »

       « Ceux-là ils sont tellement couillons que je leur dirais que c’est une variété de blettes, des blettes de Crète ! Ils n’iront pas chercher plus loin. »

     Et il est vrai qu’un jour où des gendarmes nous visitaient pour de vagues questions de papiers administratifs Damien se fit un devoir de leur montrer son jardinet où alternait rangs d’haricots et plans de soi-disant blettes crétoises. Ont-ils vraiment cru cette fable ou bien fermaient-ils les yeux se tenant sur une réserve prudente face à une situation embrouillée, ou encore n’était-ce point les yeux verts pénétrants de Damien qu’il savait rendre glacial jusqu’aux arpions de ses interlocuteurs, qui retenaient quiconque de poser des questions superflues.

      Mais si Damien, Pierre, et Marcel parvenait à satisfaire gratuitement leur plaisir de fumer, en revanche les récoltes légumières du jardinet n’agrémentaient nos repas que de loin en loin. De chiches et pauvres repas, le pain par exemple, base de notre alimentation, nous était vendu avec une telle parcimonie que par jeu, pour amuser la galerie, Damien plaçait sa tranche devant son visage et s’adressant à ses jeunes enfants leur disait : « attention pas de bêtises je vous vois ! », alors les enfants regardaient Damien et s’apercevaient que tous les autres adultes dissimulant partiellement leur face, les  avertissaient en disant : « nous aussi on vous voit ! ». Ensuite nous rigolions tous ensemble de la blague cent fois renouvelée, tant il est vrai que les tranches de pain si fines et si aérées ne masquaient rien du tout, elles ressemblaient à de la dentelle grossière avec de larges ouvertures.

 

       Les allemands ou plus exactement nos vainqueurs provisoires, et dans le lot des vainqueurs un petit nombre avec des problèmes de conscience, réquisitionnait tout ou presque, ils laissaient aux indigènes pratiquement rien, 

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et dans le lot des indigènes quelques malins profiteurs du marché noir sans conscience ni scrupule. 

        L’armée allemande, je l’appris lorsqu’elle occupa la zone libre, était formée par des citoyens de nations rattachées de gré ou de force à l’Allemagne, ainsi à Vendargues deux tchécoslovaques sous l’uniforme vert-de-gris des fridolins se consacraient sans trop de hargne à occuper notre village. Je pense qu’ils étaient justes bon à assurer ce service, car si le commandement les avait envoyés sur le front de l’est, ils eussent déserté en douce vite fait. Surtout qu’en Russie depuis juin 1941 les allemands malgré leur barbarie criminelle butaient sur la résistance acharnée de l’armée rouge, et la bataille de Stalingrad, sommet d’acharnement, écornerait début février 1943 le mythe de l’invincibilité du troisième Reich.

        En ce qui concerne les minables filous du marché clandestin, il advint un jour où Damien retint avec peine sa colère. Cela se passait au tout début de l’installation de ma famille à Vendargues, Damien imaginait les ruraux francs du collier et surtout dépourvus de toutes roublardises malhonnêtes, ainsi demanda-t-il  à un villageois avec lequel il avait amorcé la conversation si les quelques poules, qu’il élevait, pondaient et si c’était le cas il lui achèterait des œufs. La chose étant entendue on se tape dans la main et on crache par terre, sauf que rien n’avait été arrêté sur le prix. Passent plusieurs jours avant que le villageois la mine réjouie, encombré d’un panier, ne vienne à la maison proposer à Damien  les produits frais de son poulailler pour cent francs. Cent francs était en ce temps grosso modo le prix moyen d’une journée d’ouvrier agricole.

      « Cent francs la douzaine, eh bien mon cochon, tu les vends au prix de la viande de bœuf», dit Damien abasourdi.

      Et le villageois de répliquer : « c’est cent francs l’œuf. »

     Après une fraction de seconde d’incrédulité, Damien se reprenant empoigne le col du villageois, et amenant son nez contre le sein lui débite tout un chapelet d’injures tiré directement de son catéchisme poissard. Bref les hommes de la maison eurent le plus grand mal de sortir le margoulin des griffes de celui qu’il voulait rouler dans la farine.

       Une fois calmé Damien d’une voix lasse grogna : « Ah quel dommage qu’il n’ait pas eu à faire avec la mère Caraussane ! »

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      Je dis la mère Caraussane parce qu’elle habitait la rue Caraussane, une rue située au-dessus du Trou de Poupou, mais en réalité je ne sais plus son nom par contre je n’ignore pas le trafic qu’elle mena avec les tickets de rationnement et qui aurait abouti à sa lapidation ou sa pendaison sans l’intervention de la police sétoise. Communément il appartient aux enfants de réaliser des bêtises, parfois aussi aux vieillards séniles. Or la mère Caurassane n’était pas gâteuse par contre elle aimait s’empiffrer ce qui n’allait pas de soi en période de restriction, aussi trouva-t-elle dès le début du rationnement une parade indélicate sinon carrément malhonnête qui la mettrait à l’abri du manque.  Loin de son quartier elle promettait aux quidams crédules moyennant quelques espèces sonnantes et trébuchantes afin d’arroser qui de droit, et à condition qui lui soit remis les cartes d’alimentation complètes, de doubler leur droit d’une manière quasi-régulière.

       La proposition était tentante surtout que la mère Caraussane se présentait comme une simple rabatteuse d’une affaire colossale dirigée par des gros bonnets. Comment ne pas donner crédit à sa parole quand tous les jours bruissaient les échos de toutes sortes de crapulerie. Or la mère Caraussane agissait pour son compte personnel, ayant toutefois cette intelligence de profiter de ce climat propice qui portait les gens à croire le déraisonnable, tel que doubler sa mise à peu de frais. Afin que son affaire crapuleuse s’établisse, les tous premiers clients de la mère Caraussane trouvèrent motif à contentement, elle aussi d’ailleurs qui percevait des liquidités lui permettant l’accès au marché noir, ces clients après environ un mois d’attente récupéraient le double de leur mise, sauf que ce doublement provenait des nouveaux souscripteurs, quidams candides qui constataient par le fait la réalité de la manipulation fructueuse.

        L’escroquerie ne pouvait pas durer longtemps car il fallait à la mère Caraussane enfumer  à chaque embobinage le double de gens qu’elle avait précédemment pigeonné. Elle appliquait dans sa vie courante la théorie mathématique de la fonction exponentielle, ce qui l’amenait à des déplacements hors de Sète et de plus en plus loin. Après quelques mois, même pas un an, elle ne maitrisait plus rien du tout et restait le plus souvent enfermée chez elle. C’est à cette période courant 1942 que des bonhommes assez remontés avec des intentions violentes, entraient dans notre impasse en quête de renseignements sur celle qu’ils soupçonnaient de truanderie. Alors les 

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voisins de la vieille dame dévoyée, prirent la décision qui s’imposait à savoir avertir la maréchaussée des agissements coupables de cette fripouille décrépite qui risquait une mise à mort atroce. Une foule déchainée perd toute humanité et replonge toujours dans une monstrueuse barbarie.

      Lorsque les agents de police quittèrent en nombre le commissariat, l’information sur leur intervention les devançait, ainsi au fur et à mesure de leur progression, se compacta autour et devant eux une masse quasi-insurrectionnelle de grugés. En réalité les policiers sétois depuis un certain temps sur la base de nombreuses plaintes, recherchaient activement la coupable. Celle-ci suffisamment maline avait su préserver l’anonymat de son domicile mais ses voisins bienveillants craignaient quand même pour sa vie, car les victimes qui furetaient dans notre quartier, par leur animosité ne laissaient planer nul doute sur leur résolution.

      Jamais je ne vis autant de policiers pour une simple arrestation, ni non plus autant de particuliers au débouché de notre impasse, lequel  débouché avec la partie de rue et les larges escaliers menant au collège, forme une sorte de place. Ou mieux encore un forum, ce jour-là noir de monde, rempli des personnes lésées qui gesticulaient et beuglaient force menaces. Damien et quelques autres, tentèrent vainement de calmer une situation qui rappelait le prélude d’une révolution. Cependant ils n’insistèrent pas trop longtemps redoutant que les menaces ne se retournent contre eux, déjà des insultes les visaient, le climat ambiant incitait plus tôt à leur retraite discrète.  

                                                         

     « Ah la mère Caraussane ! Elle l’aurait détroussé en douceur ce pèquenot, ce cul terreux, ce profiteur de misère, et j’aurais bien rigolé ! Oui bien rigolé. » 

      Comme Damien qui avait prononcé ces mots sur un ton de dégout, nous pensions qu’une justice redoutable punirait cette racaille qui se livrait à toute sorte d’abus. Hélas il est bien difficile de combattre la pourriture, elle se fixe en tout temps et en tout lieu. Sans doute le villageois son panier sous le bras s’en alla traficoter avec l’occupant qui s’engraissait sur notre dos.

      L’occupant prenait tout, le peu qu’il laissait la population française se le partageait en fonction de ce que les cartes de rationnement autorisaient selon les arrivages des produits et selon les catégories d’âge. Par exemple : au mois mai de telle année, un adulte pouvait acquérir pour sa semaine cinquante grammes de fromage, si bien sûr il en trouvait dans son épicerie, mais le mois 

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suivant le poids pouvait varier, généralement être réduit. Ces goinfres d’allemands raffolaient du fromage français. La vérité m’oblige à dire toutefois que les allemands avec un grand élan de générosité nous abandonnaient les rutabagas et les topinambours, des légumes qui soi-dit en passant avant la guerre faisaient les délices des cochons. Je crois bien toutefois que rutabagas et topinambours nous ont évités de mourir complètement de faim, en soupe, en salade avec un soupçon d’huile, en pot au feu sans viande, grillés à la poêle comme l’entrecôte, nous avons mangé ces légumes jusqu’à l’écœurement d’ailleurs une fois la paix revenue, jamais plus de ma vie j’en consommerais.

 

       Le mois de juin 1943 s’annonça par une décision pleine de menace. L’exemption qui préservait les travailleurs agricoles du service du travail obligatoire, le sinistre STO, tomba. À présent tout homme sans exception de dix-huit à cinquante risquait de partir en Allemagne, cependant la priorité au départ était donné aux jeunes adultes, ainsi le sort de Damien approchant la cinquantaine m’inquiétait moins que celui de Marcel qui était dans la tranche d’âge qui formait le gros bataillon du STO. Et si on l’obligeait à partir comment ferions-nous pour vivre, à la maison il représentait la principale et régulière source de revenu, car Damien et Pierre faisait office d’extra dans la seule activité économique vendarguoise qui est  essentiellement la viticulture. Hormis le travail de la terre il existait le commerce et l’artisanat mais dans ces secteurs les gens s’activaient la plupart du temps en famille. Le patron étant généralement le père, ou l’aïeul, ils recrutaient  parmi les leurs, certes quelques fois pour faire plaisir à une relation amicale ils prenaient en apprentissage son loustic turbulent afin de le recadrer.

            Le départ probable de Marcel meublait et angoissait toutes nos conversations. Il en était un dans notre foyer qui ne supportait pas cette infamie annoncée, mon frère Pierre, un adolescent de seize ans aux muscles développés par les travaux physiques des docks. Dès que cette conversation revenait sur le tapis, on voyait tous les muscles de Pierre se crisper, le transformant en statue de marbre antique, les articulations de sa mâchoire nerveusement convulsaient, ses mains se fermaient et devenaient deux boules de pétanque en acier dur, et il marmonnait entre ses dents des choses inaudibles et à coup sûr terribles. 

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      Puis un jour fatalement nous reçûmes la convocation redoutée. Elle fit sur nous l’effet d’un coup de massue, nous étions abasourdis. Même si nous nous y attentions, la convocation nous laissa sa voix, sans réaction. La nouvelle nous anéantissait au point qu’aucun de nous ne lut complètement le courrier, seul la date et le lieu du rendez-vous suffisaient à notre infortune. Le premier à remettre un peu d’ordre dans son esprit fut Pierre, saisissant l’enveloppe et la lettre, il sortit dans le jardinet, là au calme, tout en tournant au tour de la maison, il lut et relut l’injonction, plusieurs fois, il détailla également l’enveloppe, puis on le vit parler sans émettre de son, faire des gestes péremptoire de sa main libre. Au bout d’un moment il se tint dans l’encadrement de la porte, et nous comprimes tous qu’il était devenu pendant sa courte réflexion un adulte confirmé.

     Avant de partir de sa voix qui nous stupéfia il nous dit : « ne vous inquiétez pas, je m’en occupe, c’est mon affaire. »

      Quelques deux heures plus tard, lorsqu’il revint son visage affichait un sourire énigmatique, puis il nous donna cette information : « tout est arrangé Marcel ne part plus. »

     Ce n’est que petit à petit et par bribes qu’une vérité partielle remonta à nos oreilles. Pierre ce jour-là nous quitta, et se dirigea directement à la mairie du village où il trouva deux édiles discutant quelques décisions importantes. Les deux édiles se rangeaient dans la catégorie adulte et dans la pleine force de l’âge. Pourtant il ressort que Pierre avec force, laquelle n’est pas seulement force de conviction, s’invita dans leur conférence supérieure et fit valoir aux deux échevins, qui étaient ou le maire et son adjoint, ou deux adjoints, ou un adjoint et un conseiller ou deux conseillers,  ses arguments bruts de décoffrage au sujet du STO en général, et de ce qu’il adviendrait d’ici quelques mois de ceux qui se rendraient complices de sa mise en place.

      Une autre réalité plus crue m’amène à dire que les deux notables se sentant forts voulurent jeter cul par-dessus tête Pierre sur le parvis de la mairie. Or la jeunesse de Pierre les confondit en vitesse, et avant qu’ils n’esquissent le geste ferme d’exclusion, Pierre les avait empoignés tous deux par le col, entrainés parterre, puis immobilisés avec l’aide de ses genoux et pieds. Ensuite il se plut à les informer de l’évolution de la situation de la patrie, laquelle saurait lors des changements futurs se rappeler de ses mauvais serviteurs. Pour clore le débat Pierre distribua quelques torgnoles de bon aloi pour appuyer ses dires, et afin 

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qu’il ne reste plus aucune preuve d’une convocation inopportune Pierre les invita à bouffer la lettre à part égale, sans doute joua-t-il de l’intensité de son regard afin qu’ils consomment prestement. En 1943, si certains trop impliqués ou trop mouillés dans la collaboration se radicalisaient d’autres plus prudents tentaient de se refaire une virginité avant d’apparaitre gaulliste de la première heure. Et il me revient en tête ce mot religieux de transsubstantiation, qui est la transformation de la substance, ceci pour dire que d’ici peu viendrait  ce temps où la pourriture se changerait en perfection.

       Après l’intervention rocambolesque nous nous attendions à d’affreuses calamités sans trop savoir lesquelles d’ailleurs. Hormis Pierre satisfait de ses prouesses, nous vivions dans la hantise. Lorsque d’aventure nous descendions au centre du bourg nous croissions des regards qui en disaient long sur les pensées profondes des villageois, lesquels ne nous saluaient pas ou bien très discrètement avec l’extrémité du menton, probablement pour ne pas attraper la scoumoune qui planait sur nos têtes. Pourtant les jours puis les semaines défilèrent sans qu’aucun malheur supplémentaire ne nous atteigne.

     Comment interpréter cette relative tranquillité après nos manquements aux bonnes manières et au savoir-vivre ? Sans doute les gens dans leur ensemble se méfiaient de nous, et à nous voir dans l’état où nous étions, nous leur donnions force arguments. D’abord nous vivions à l’écart du village donc asociaux. Ensuite, si nous avions été rangés pour une photo, la vision d’ensemble de la famille aurait présenté un coloris réduit au noir et au sombre, cheveux corbeaux sauf Damien atteint d’un dégarnissement, teints bistres, vêtements obscurs, ternes, et défraichis, des regards ténébreux ou pire pour Damien et Marcel lesquels avaient des yeux verts, irradiants comme l’émeraude. De plus, Francine et Gaston exceptés, nous étions tous plus ou moins touchés par la maladie de la misère qui se nomme la gale, avec les pires difficultés pour trouver les pommades qu’on appliquait sur la zone atteinte, une zone affreuse sur laquelle nous appliquions un bandage. Évidemment dans ces conditions, bien fol celui qui imaginait entrevoir un sourire radieux sur nos lèvres. Plus que la méfiance avec nos visages fermés nous inspirions la peur qui se renforçait pour la raison que ma famille venait de Sète un port avec son lot de délits et de délinquants.

      « Pas de nouvelle, bonne nouvelle ! » Répétait Damien après le passage du facteur.

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      «Finalement j’ai eu peut-être tort d’engueuler Pierre, de temps à autre il faut montrer qui on est pour ne pas se faire marcher sur les apions. »

       Puis s’adressant au seul Marcel.

      «En fin de compte ton village de péquenots me plait bien. Et je me tâte pour savoir si je ne vais pas y rester. »

      L’envie de s’installer à Vendargues était venue à l’esprit de Damien un peu à son insu, à la façon de ces gens qui après une vie de labeur parlent de se retirer à la campagne dans un coin de verdure. D’un autre côté mise à part l’anicroche avec son vendeur d’œufs et la saute d’humeur de Pierre, les contacts avec les villageois lorsqu’ils advenaient, à dire vrai rarement, se déroulaient de la manière la plus cordiale.  

        Un beau jour, Damien appliqua cette cordialité au propriétaire de notre maison. Avec prévenance il exprima à ce dernier son désir d’acheter la maison à un prix convenable. Ensuite il laissa le propriétaire mariner avec ce projet de transaction en évitant tout contact avec lui. Et pendant quelques temps nous observâmes le propriétaire qui passait au large de la maison tentant d’apercevoir son probable acheteur. Une fois ou deux  il approcha Marcel l’air de rien essayant d’en savoir plus par son intermédiaire sur l’intention de Damien, or Marcel et son caractère de taiseux, ne l’aidait en rien.

     Comme Damien ne pouvait pas disparaitre tout à fait, il pointa le bout de nez un jour que le propriétaire rodait près de chez nous. Ils se saluèrent puis s’éloignèrent afin d’entamer une discrète négociation. Le marchandage ne traina pas en longueur, il ne se passa guère plus d’un quart heure avant que Damien, la pipe au bec, ne revienne en affichant un large sourire.

     «Quarante mille francs ! Le croquant en voulait plus mais je lui ai fait valoir que nous étions en pleine cambrousse, que la piaule n’a pas ni l’eau courante ni l’électricité, et que pour se déplacer les trains ne se bousculent pas à la gare de Vendargues. »

      Damien crut bon d’ajouter que comme les mercantis les jours de foire pour signifier leur accord,  ils avaient tapés leurs mains. L’affaire pour lui était donc conclue. Ces quarante mille francs représentaient la somme que lui rapportait son activité de docker pendant presqu’une année, afin c’est ce que je supposais de son revenu annuel. Mon étonnement, et plus encore celui de Marie Antoinette, provenait de ce qu’il puisse sortir d’on-ne-sait-d’où cette somme rondelette. Dans le ménage de mes parents, mon père Damien donnait à son 

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épouse Marie Antoinette, l’argent nécessaire pour tenir le ménage et rien de plus, les dépenses imprévues ou autres, Damien les réglait sans rien dire à quiconque, de sorte que ses intimes ignoraient tout de ses finances, s’il avait des dettes ou de l’épargne, ou s’il planquait du numéraire en des lieux secrets. Mais il ressortait que l’achat de la maison ne lui posait aucun problème sur ce plan-là.

       En revanche les soucis s’annonçaient pour Julie ma grand-mère, Marie Antoinette, et moi. Nous ne désirions à aucun prix nous enterrer dans ce trou perdu qu’était Vendargues à cette époque. En ville, où dans un port comme Sète, les femmes peuvent trouver de l’ouvrage, si elles ont du courage et de la volonté, et ramener quelques sous bienvenus. Mais que faire dans la cambrousse où n’existent ni usines, ni commerces, ni de riches rupins avec des besoins de domesticité. De plus toutes les trois depuis que nous avions conscience des choses, nous ne connaissions et nous ne pratiquions que Sète, Julie y arriva avant ses dix ans, ma mère et moi y naquîmes. Nos déracinements me paraissaient hors de propos, d’un autre côté s’opposer à une volonté de Damien me semblait impossible.

          Cette impossibilité se renforça le jour où Damien précisa que la maison, si l’affaire se réalisait, serait à mon nom. En cette année 1943, il n’imaginait pas comme une multitude de gens que les allemands, contre qui il s’était battu et qu’il connaissait pour être tenaces et hargneux, lâchent l’affaire guerrière sans lutter avec acharnement. Damien estimait que la guerre durerait encore cinq, dix ans, voire plus, les jours où il cafardait. Lorsque venait ces jours où le doute l’assaillait il me répétait : « tu vois Denise ce n’est pas un cadeau que je te fais, si la guerre continue, ta mère et moi l’âge venant nous nous affaiblirons et alors toi l’ainée tu devras te charger de nous tous. Non ce n’est pas un cadeau, il s’agit d’une juste compensation. Ne t’inquiète pas pour tes frères et tes sœurs, ils auront leur part. »     

         Dans le fond de moi je pensais, je savais, que son argument ne se contestait pas, il possédait une solide connaissance des affaires françaises et internationales. Toutefois mon désir ne s’accommodait pas de cette vie future non-choisie, il fallait absolument que je gagne du temps et que la situation générale se retourne en notre faveur. Comme l’électricité nous faisait défaut nous ne possédions pas de poste TSF (la radio), afin d’apprécier les évènements et leurs évolutions, allant au village je laissais trainer mes oreilles et je 

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percevais alors des bribes d’informations, et lorsque les allemands dégustaient, je savourais plus que d’autres le revirement.

        La montre tournait, je retardais Damien dans sa décision, et en même temps ma délivrance approchait, je veux parler de mon accouchement. Néanmoins enceinte de six mois je participais aux vendanges, certes lorsque la fatigue m’assaillait et me forçait à ralentir ma cadence, l’un ou l’autre m’aidait efficacement. Malgré tout je terminais cet épisode viticole complètement épuisée, car dans ces moments de travail intense le manque de nourriture se fait cruellement sentir. Un rutabaga, un topinambour, ne vaudront jamais un rôti de bœuf, un gigot d’agneau. Outre la boustifaille, l’autre sujet  qui meublait nos conversations familiales, provenait du choix du prénom pour le garçon que je portais. Car les accoucheuses sans droits ni titres, les matrones décrépites me l’affirmaient, et leur expérience en la matière leur permettait à la vue de ma démarche et de l’arrondissement de mon ventre de m’annoncer sans erreur le sexe de l’enfant à naitre.  

        Damien voulait donner son prénom au futur fils ainé de sa fille ainée. Et je sentais que je lui aurais fait un cadeau exceptionnel d’un autre côté je voyais bien que Marcel désirait absolument se charger de cette affaire. Ce que j’ignorais lorsque Marcel sortit le prénom de Georges de son chapeau, c’était la raison de son choix, mais comme il devenait père pour la première fois et qu’en outre je lui donnais un fils, il était normal qu’il fasse selon son envie. Il fallut que passent plusieurs années avant que je devine, que je suppose, que je reconstruise à partir de détails fragmentaires le motif véritable qui se cachait derrière ce choix.

        Au début de l’année 1929 mon beau-père Auguste Gribal achète un bout de terrain, moins de deux cent mètres carrés, pour construire sa maison, elle se constituera d’une pièce à vivre, d’une chambre pour les parents et d’une autre chambre pour les enfants. Une bien modeste demeure qui abritera deux adultes et huit enfants quatre filles et quatre garçons, bien qu’en réalité une fille et un garçon disparaitront avant qu’apparaissent, je n’ose pas dire pour les remplacer, une fille et un garçon. Avant que cette maison ne soit construite, où donc vivait Marcel et sa famille, sur ce sujet Marcel ne me dira jamais rien, sauf qu’avant 1929 il n’y avait seulement, si je peux dire, que trois filles et trois garçons. Je suppose que le logement d’alors devait être minuscule et la promiscuité bien grande, ainsi Marcel en 1926 à l’âge de six ans voit naitre, et 

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pour cela sans doute était-il au premier rang, son frère Georges. Un prénom que portait un élément de la famille de Françoise Fenoul, la mère de Marcel, tout comme le prénom Marcel provenait d’un membre de cette même famille Fenoul.

     À six ans généralement les souvenirs marquent les mémoires et plus encore lorsqu’on a huit ans, surtout si on assiste à un évènement épouvantable. Il semble que ce Georges rendit son âme à l’hôpital de Montpellier, mais avant de partir à l’hôpital combien de temps ce petit corps  endura-t-il de terribles souffrances ? Jamais rien ne sera dit là-dessus, même pas une allusion de la part de ma belle-mère Françoise, une jeune mère de trente-deux ans en 1928, qui perdait un fils, une épreuve redoutable pour une mère, et à plus forte raison un drame pour son frère Marcel qui vivait à un âge précoce son premier décès.                                                       

       Marcel vénérait sa mère Françoise, cela parait normal, banal, pour tout un chacun, mais dans le cas de Marcel il s’agissait d’une véritable adoration à la façon des catholiques pratiquants vis-à-vis de Marie la Sainte-Vierge. Je m’en suis rendu compte en 1965 après le trépas d’Auguste son père. À cette date le caveau familial n’étant pas terminé, on mit en terre Auguste le temps que cette dernière demeure soit achevée. Lorsqu’on exhuma son cercueil, l’œuvre du temps n’avait pas fait son effet, et on retrouva la caisse telle qu’elle était le jour de l’enterrement ou peu sans faut. En revanche nous nous attendions, concernant Françoise, à récupérer ses restes forcément abimés par huit années de présence sous terre. Les infiltrations et la vermine avait eu le temps de délabrer le bois et la dépouille, malgré le pitoyable de la situation la loi obligeait la présence d’une personne de sa famille afin qu’aucune contestation ultérieure ne se produise.

      Marcel sans hésiter se porta volontaire au grand soulagement de tous, et le soir dans l’intimité quand je lui demandais s’il supporterait l’épreuve de cette exhumation, déterminé il m’affirma que ça irait et que le plus important pour lui c’était d’être là à sa place au côté de sa mère. Il me donna l’impression par la fermeté de son propos d’aller à un rendez-vous prévu de longue date et que sous aucun prétexte il ne devait manquer. En vérité peu importait l’état misérable de ce pauvre corps Marcel allait revoir sa mère Françoise partie au début du printemps 1957.  

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       Voilà pourquoi probablement, Marcel désirait que son fils se prénomme Georges, il s’agissait en somme à la fois d’un hommage posthume et d’une noble attention pour sa mère. Mais fort heureusement j’ai reconstitué les causes du choix qu’après bien des années, autrement dans l’instant je me serais opposé à la volonté de Marcel, craignant que cela ne porte malheur à notre enfant. Pourtant quatre ans et cinq mois passeraient pour que je reproduise cette démarche singulière d’honorer celui-ci qui disparait, en l’occurrence Damien, en féminisant son prénom et en l’attribuant à ma fille nouvellement née. 

        La venue de Georges dans le mois glacial de décembre me fournit un superbe motif pour reporter quasi-définitivement l’intention de Damien de m’élever au rang de propriétaire. Même si je ne manquais pas de signaler à Damien cette gêne qui souvent me souciait d’être avantagé par rapport à mes sœurs et frères. Ainsi après mon accouchement, qui se déroula de la meilleure façon avec l’aide de madame Rouanet la sage-femme du village laquelle était dans son art d’une douceur exquise, je faisais remarquer à Damien que certains accouchements se passent avec des complications et que dans ces cas la proximité de l’hôpital s’avère d’une nécessité absolue.

      Je le laissais imaginer la situation dans laquelle je me serais trouvée si mon état avait réclamé l’expertise d’un gynécologue-accoucheur, où trouver une voiture automobile, à défaut, risquer de faire une ou deux heures de déplacement chaotique en charrette, de plus dans cette maison fraiche l’été mais glaciale l’hiver, et à cet instant je dramatisais la situation, pourra-t-on assurer à mon enfant un minimum de bien-être, avec cette réelle possibilité que les fontaines soient gelées alors plus d’eau, plus d’hygiène, plus rien quoi. À la fin je portais l’estocade en lui faisant admettre que nous étions dans un pays de croquants rustiques, de paysans rugueux, qui perdaient souvent leurs enfants à la naissance ou peu après. (J’ignorais encore que ma belle-mère Françoise avait perdu deux enfants en bas âge). Déstabilisé par mes arguments incontestables Damien songea aussi aux éventuels problèmes de santé de Francine et Gaston, enfants encore jeunes, le docteur Gouneaud qui œuvrait seul à Vendargues pouvait être indisponible juste au moment crucial. Ainsi parlerait-il de moins  en moins de son projet tandis qu’un jour viendrait où je regretterais de plus en plus sa non-concrétisation. 

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       1944 arriva et notre situation se dégrada encore sur le plan alimentaire, il fallait batailler ferme pour obtenir une ration de survie. L’occupant et la milice s’emparaient de tout ou presque, sur le peu qui restait la résistance en saisissait une partie indispensable pour nourrir ses troupes qui grossissaient au fil des semaines, ainsi nos tickets de rationnement nous attribuaient un droit théorique mais irréalisable dans la vie courante. Souvent je me demandais comment faisaient ceux qui cachaient des juifs, ces derniers n’ayant aucune existence légale les autorités se dispensaient donc de leur octroyer des tickets. Certes l’idée reçue affirmait que les juifs avaient du pognon et qu’au marché noir ils se débrouillaient pour faire bombance. La réalité démontrait l’inverse parmi les juifs une  minorité avait des moyens et ceux-ci bien naïfs se firent vite avoir par les margoulins de tout poil qui les truandèrent, ils devinrent aussi désargentés que la majorité de leurs coreligionnaires. À la vérité les juifs qui survivaient dans la France antisémite d’alors, devaient leur salut à ceux qui les aidaient au nez et à la barbe des haineux, des teigneux, brefs des salauds.

       À Sète, ville portuaire cosmopolite, se côtoyaient toutes sortes de communauté le plus souvent indifférentes les unes des autres. Cette cité de mon adolescence, de mon enfance, ressemblait, je l’ai dit, à un gros village, et tout le monde connaissait les familles juives, des gens qui hormis d’infimes détails de vie se confondaient avec la population hétéroclite du lieu. Or fin 1940 en octobre, le gouvernement de Pétain établit un statut particulier pour les juifs, à partir de là va s’organiser  en s’amplifiant la traque immonde. Fort heureusement au moins à Sète, il existait des citoyens courageux qui cachèrent des juifs. Ils les cachaient, dirais-je, d’une façon officielle puisque je savais, et je n’étais point la seule, une multitude de quidams tout comme moi savait quels sétois et sétoises prenaient ce risque périlleux de ne pas abandonner à leur sort funeste des concitoyens pourchassés à cause d’une particularité qui vraiment ne sautait pas aux yeux.                                          

         Pour notre famille, point de motif religieux d’inquiétude, en revanche une angoisse permanente sur notre ravitaillement. Les épiceries quasiment vides, le marché noir aux prix exorbitants, le jardinet de Damien aux rares et rachitiques légumes que se disputaient les parasites et la pourriture en l’absence de produits de traitements introuvables. Il nous restait la nature d’où Marcel prélevait des plantes et des champignons connus de lui, également des escargots petit-gris, des cagaroulettes qui sont des escargots nains fixés sur les 

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branches des fenouils lesquelles donnent un gout anisées à ses multiples locataires, un jour il nous surprit en ramenant un serpent long comme le carême, une couleuvre disait-il, qui se prépare comme le pot-au-feu en la faisant bouillir avec des topinambours et des rutabagas, la chair se consommant avec une cèbe de Lézignan pour relever le gout. Mais peu de cèbes en ces jours misérables, lesquelles cèbes valaient pour Marcel le caviar, il en aurait pleuré tant il regrettait de ne plus pouvoir planter ses dents dans ces délicieux oignons, si doux, si tendres, si craquants, se contentant d’une seule enveloppe du légume.

      Lorsque le serpent tomba du sac, un mouvement de panique nous saisit, déjà Damien avait empoigné une chaise, prêt à fracasser la bestiole, seul Marcel criant : « je lui ai serré le kiki » stoppa son mouvement et élimina la trouille ambiante, cependant aucun des sétois ne voulut tenter l’expérience de manger du serpent.

     « Vous êtes drôles vous autres qui vous empiffrez d’anguilles à la première occasion et qui faites des chichis devant son cousin ! » Conclut Marcel, sidéré de voir ce met raffiné boudé en cette période de grande pénurie.

      Et Dieu sait si nous mangions peu, la ration d’une semaine correspondait peu ou prou à une ou deux journées de ce que nous avions avant la guerre, et que nous aurons une fois la paix rétablie. De plus la composition de cette ration carençait nos corps de l’indispensable, or au début 1944 nul ne pouvait prédire ce qui allait advenir, alors les jours de cafard j’imaginais les famines des temps des rois où les gens en masse mouraient de faim. Et mon Georges, dernier arrivé, premier parti ?, dans ces conditions extrêmes de pénurie pourrais-je l’allaiter selon ses besoins ?, et lorsque viendrait l’époque du sevrage, quoi donc lui donnerais-je à manger ?  

     Bien sûr les âmes peu charitables, donneuses particulières de leçons malvenues, ne manquaient pas de relever notre stupidité à faire des enfants pendant la période actuelle, comme si, plus malins que les autres, ils prévoyaient le futur de celle-ci. Je me disais alors que ces personnes n’avaient connu ni la jeunesse, ni l’amour, ni cette force qui nous animait Marcel et moi, et nous commandait de garder l’espoir. Dans ces instants-là je me sentais indestructible. 

      Le printemps vint à son heure, et la guerre n’influença nullement cet évènement. Au mois d’avril, à la visite des régulières nourrissons, le docteur 

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Gouneaud me recommanda de débuter une alimentation mixte, d’ailleurs je n’avais pratiquement plus de lait à moi pour nourrir Georges, les conseils du docteur en la matière alimentaire me donnèrent à penser qu’il ignorait tout de la disette ambiante. Il me parlait de produits dont je n’avais plus vu la couleur depuis fort longtemps, j’acquiesçais tout en me demandant comment j’allais trouver le dixième des denrées qu’il préconisait.

         Je composerais pour nourrir mon petit de ces sortes de ragougnasses à base de farine, de maïs, de légumes, les trop fameux rutabagas et topinambours, de lait hors de prix abondamment rallongé d’eau, et aussi d’un peu de viande selon les arrivages, et bien sûr des denrées que la loi attribuait aux nourrissons, le tout étant passé et repassé à la moulinette afin d’obtenir une purée consommable. Il fallait voir le spectacle produit par toute la famille assemblée autour de  Georges, tous à faire des mimiques de satisfaction afin qu’il consente à manger du médiocre, mais mijoté avec amour. À propos d’amour le premier anniversaire de notre mariage passa sans que ni Marcel ni moi n’en soyons émus, pire nous oubliâmes de le fêter.

      Avancée dans l’âge il viendrait ce temps où mes petits enfants seraient nourris avec des préparations conservées dans des petits pots, pour y avoir goutées je dirais que mes ragougnasses arrangées avec les moyens du bord étaient incontestablement meilleures.  

 

      Dans notre maison nous nous éclairions avec des lampes à huiles, elles empestaient, nous donnaient mal au crane, et laissaient au plafond chaulé des splendides et réguliers ronds noirs. Chez nous comme au moyen âge point d’électricité donc point de radio, en conséquence nous étions toujours en retard d’une information capitale. Ainsi l’écho du débarquement du 6 juin parvint à nos oreilles les jours suivants et encore par bribes, d’un autre côté les proclamations officielles du gouvernement laissaient entendre que les forces anglo-américaines finiraient au fond de la Manche si elles ne réembarquaient pas. Alors je ne savais pas quoi penser, surtout que la situation après plusieurs jours semblait s’enliser dans le bocage normand.

      « Voyez le truc, en 14-18 il y avait le front du nord jusqu’à l’est du pays et aujourd’hui ce front s’installe à l’ouest, nous n’en finirons jamais, et les bolchéviques qui s’embourbent » ronchonnait Damien les jours d’impatience.  Et qu’ils furent longs ces jours de juin, de juillet, plus ceux de la première 

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quinzaine aout. Puis après le 15 août 1944 parvinrent à mes oreilles les noms de deux saints : Saint Raphaël et Saint Maxime, suivis de celui d’un autre que je ne connaissais pas un certain Saint Tropez, il s’agissait des noms de communes où s’étaient produit le débarquement de Provence, la Provence région voisine du Languedoc ! Les choses se précisaient, Damien au visage de marbre souriait aux anges. Des saints, des anges, cela augurait une amélioration certaine.  

       Auparavant il faudrait subir les bombardements de nos alliés qui du ciel chassaient nos ennemis lesquels fuyaient comme des péteux. Ces bombes produisaient aussi des dégâts collatéraux, un mal pourtant nécessaire pour assurer le débarquement et la progression des armées. Je ne me rappelle plus du jour exact où nous éprouvâmes la frayeur du passage au-dessus de nos têtes d’une forte escadrille d’avions de combat. C’était juste avant la nuit noire, et en août celle-ci tarde à venir, le boucan de ces avions volant en rase-motte nous stupéfia, jamais nous n’avions eu ce genre d’expérience, sortant de sa torpeur ma grand-mère Julie réagit la première elle se mit à fouiller les tiroirs qui contenaient les papiers importants. Elle portait sous sa robe, un solide jupon sur lequel elle avait cousu de vastes poches au cas-où.

     Julie vidait prestement les tiroirs et remplissait ses poches tout en criant : « il faut partir ! Il le faut absolument ! C’est la fin du monde ! » Alors que dans le lointain nous entendions des fracas terribles. Cet enchainement de grondements et de cris nous tira de notre ahurissement à la suite de quoi on calma Julie, on consola Francine, et on apaisa Gaston. D’ailleurs Gaston du haut de ses neuf ans nous montrerait au bombardement suivant tout son sang-froid sans qu’il soit besoin de l’apaiser. Ce coup-ci les vrombissements des avions se firent entendre dans le milieu de l’après-midi, et les explosions fracassantes des bombes ne tardèrent pas à suivre.

     Les aviateurs ciblaient la voie de chemin de fer Montpellier-Alès et la route nationale Montpellier-Nîmes, les deux artères délimitaient le bourg de Vendargues. Néanmoins pour plus de sécurité on alla chercher à l’école communale les enfants, si nous récupérâmes Francine sans difficulté, il n’en fut pas de même pour Gaston car s’il avait bien quitté l’école à l’instant où s’établissait une accalmie toute provisoire depuis lors il n’était pas arrivé à bon port, or avec de bonnes jambes, au pas de course notre Gaston n’aurait pas mis plus de cinq minutes pour atteindre la maison. Où donc était-il passé ? 

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      Alors en rasant les murs, ayant rassemblé tout notre courage pour faire front au danger, on parcourut, plutôt deux fois qu’une, tous les chemins qu’il était possible d’emprunter de l’école à la maison, en citant son prénom juste ce qu’il faut pour nos voix s’entendent à un jet de pierre, surtout pas d’avantage craignant qu’au-delà quelques ripostes violentes nous atteignent. Enfin Gaston nous répondit, plus précisément on perçut le son juvénile de sa voix sortant d’un jardinet clos par un muret de pierres sèches ne dépassant pas soixante centimètres. Nous approchant, nous le vîmes étendu entre des pieds de tomates, heureux comme Ulysse, tranquille comme Baptiste. À la vérité sur le chemin du retour un tintamarre formidable et soudain surprit Gaston qui n’eut d’autre alternative que celle de franchir le muret et de se cacher dans la végétation. Coup de chance il se retrouvait dans le jardin de l’Eden, et en guise de pomme, le hasard lui offrit des pommes d’amour rouges, juteuses, sucrées, alors il croqua une tomate afin de meubler son attente, puis une deuxième car le retour de la trêve tardait, puis une troisième parce que dans le lointain les grondements persistaient, puis une autre, et une autre, et une autre encore pour calmer sa gourmandise insatiable jusqu’à oublier qu’il devait rentrer à la maison où on s’inquiétait de lui.  

       Chose étonnante une plaque sur le portillon du jardinet indiquait la présence d’un chien méchant et effectivement il donnait l’impression d’une redoutable férocité sans doute due à quelques corrections intempestives de son maitre. De sorte que ce bâtard de berger allemand à chacun de nos passage, babines retroussés, grognait et aboyait si bien que dans un premier temps nous n’avions pas jugé utile d’appeler, sûr qu’en ce lieu Gaston se serait fait dévoré. Or plus tard Gaston nous dit que le chien vint se coucher près de lui, et gentiment il lui lécha mains et figure. En réalité de ses douloureuses leçons l’animal avait retenu que son rôle consistait en empêcher les intrusions, mais qu’une fois celles-ci commises sa mission excluait toutes vengeances par des morsures cruelles. Il redevenait alors un monstre d’affection ce que sont les chiens domestiques en général.

       En ce mois d’août 1944, un bombardement nous remplit d’une joie ininterrompu, et pour les hommes, Pierre, Marcel, et même Gaston, carrément inconsciente. Damien travaillait dans des vignes situées loin de l’évènement et le soir il fut dépité de ne pas avoir pu partager l’insouciance générale. Dans le même temps ça sentait le roussi pour les allemands, on les voyait se débiner 

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dans l’urgence,  le feu au cul ! Ils ne pouvaient opposer aucun avion face aux raids aériens fréquents des alliés et leur défense contre l’aviation, DCA, ne pesait pas lourd. Bref ils partaient c’en était fini des « heili heilo hiela ha ha ha ha ha ha ha » qu’ils nous hurlaient aux oreilles en claquant leurs talons au sol pour bien marquer la mesure d’une chanson menaçante.  

          À présent ils fichaient le camp sans tambour ni trompette, avec pour les raccompagner chez eux la drôle de mélodie que composait la mitraille venue du ciel. Une fuite désespérée attisée par des camions de transports en flamme, lesquels camions forçaient les charrettes pleines de plusieurs mois rapines à zigzaguer, à s’écarter des routes, et finalement à basculer dans les fossés, alors les allemands afin de relever les charrettes fouettaient de bon cœur les chevaux qu’ils avaient précédemment réquisitionnés tout comme les charretons d’ailleurs, car ces mauvais bougres s’accaparaient de tout. Et à Vendargues, comme dans toutes les zones rurales, les paysans, contraints et forcés, effectuaient les travaux agricoles avec des vaches, alors ces mêmes paysans voyant leurs voleurs se tirer en quatrième vitesse, espéraient récupérer, leurs percherons, boulonnais, ou ardennais, races chevalines puissances avec lesquelles on fait du travail sérieux.

       De la vigne où ils travaillaient, proche de la route nationale Nîmes-Montpellier, Pierre et Marcel réjouis du spectacle, regardaient les fridolins prendre leurs jambes à leur cou aussi vite que le permettait leurs grosses fesses qui risquaient à présent d’être farcies de plomb.

     « Noun di Di-ou !», s’écria Marcel. Sur la route il venait de voir s’effondrer un cheval, victime collatérale des tirs aériens. Marcel regarda Pierre, Pierre fixa Marcel, en une fraction de seconde ils s’étaient compris et entendus sur la marche à suivre pour tirer profit du cheval qui gisait au mitan de la route. Comme des dératés ils coururent vers le mazet, un nom pompeux pour un abri minuscule où ordinairement le cultivateur entrepose ses outils et matériels. Leurs quatre bras se prolongeaient maintenant de quatre seaux qui ne les handicapaient point dans leur course de folie, à peine s’ils s’obligeaient à se coucher lorsque les avions effectuaient leurs passages funestes, ils ne voyaient que le but à atteindre, ce cheval mort synonyme de viande consommable, de bombance à tous les repas.

        Marcel et Pierre arrivèrent les premiers et débitèrent d’une patte postérieure : la croupe et la cuisse. Alors qu’au-dessus dans le ciel tournoyaient 

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les avions mais à présent ils ne faisaient du rase-motte que de façon sporadique et les mitrailleurs n’appuyaient sur la cachette que dans le lointain, là où les verts-de gris tachaient le vert de la nature.  Nos bouchers improvisés tailladaient avec leur opinel  bon marché et bon à tout faire, lorsque avec le calme arrivèrent d’autres cultivateurs aussi affamés que nous pouvions l’être après de longs mois de jeune obligatoire, sentant le danger de se voir privé de ce qu’il estimait être sa part naturelle au vu des risques consentis, Pierre avec un regard d’illuminé, menaçant de la pointe de son opinel, prévint les nouveaux arrivants : « attention vous autres, premier arrivé premier servi, et ça c’est à moi ! », et de son couteau il traça sur la bête la partie qu’il se réservait. Nul ne contesta sa résolution, des mois et des mois de soumission à des occupants arrogants avaient laissé des traces profondes de crainte.  

       Sur ces entrefaites, Gaston rejoignit la paire d’équarisseurs qui les mains sanguinolentes finissaient de garnir les quatre seaux.

     « Et l’école ? » dirent-ils en chœur.

      « C’est l’heure de la sortie, et moi je voulais voir la fin de la guerre » répondit Gaston.

      La guerre était finie, cela est vite dit. La guerre perdurerait encore presque un an. Seule l’occupation se terminait.   

     Comme ils avaient rempli les seaux  le duo, accompagné de Gaston, revint à la maison. Sur le chemin ils virent une charrette qui avait versé, Marcel ordonna à Gaston, lequel marchait bras ballants et mains vides, d’aller voir si d’aventure il ne trainait pas quelques denrées à rafler. Tandis que le duo s’éloignait, Gaston farfouilla le ramassis, et comme ce ramassis s’étalait, il pénétra même dans la cour d’une maison réquisitionnée mais abandonnée à présent, et pour cause ! Les centres d’intérêt alimentaire d’un gamin différent de ceux des adultes, Gaston fixa son attention sur des pots de confiture, il en confisqua trois.

       Lorsque Gaston pénétra dans la cuisine il affichait un sourire de vainqueur, et quand il déposa son butin sur la table, il nous avoua que la charrette contenait des tonnelets de vin et d’alcool, des jambons, des saucissons de toutes sortes des longs et gros, des qui-sentaient-l’ail et des conserves en-veux-tu-en-voilà.

     « Mais que la confiture c’est ce qu’il y a de meilleur ! » claironna-t-il.

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      Nous étions sidérés. Et Marcel sortant le premier de l’état de sidération crut bon d’ajouter : « tu ne pouvais pas prendre quelques choses de meilleur »  

      Gaston crut que derrière le mot meilleur il y avait un point d’exclamation, alors pour lui la phrase de Marcel prenait un air de félicitation.

     Pour nous tous derrière le mot meilleur il n’y avait qu’un point d’interrogation, ce qui signifiait qu’à la place de Gaston, lui Marcel aurait barboté autant de jambons que ses mains pouvaient en empoigner. 

     Puis à haute voix Marcel énonça le fruit de sa réflexion : « Quels couillons que nous sommes ! Dire qu’au lieu de risquer notre peau sur la route, il suffisait simplement de se servir dans la charrette. Maintenant à l’heure qu’il est les jambons sont bien loin. Des bons jambons qu’on aurait gardés des mois ! Alors que cette viande… hein comment qu’on la conservera ? »

     Marcel voyait juste, conserver quatre seaux de viande fraiche en plein mois d’août tenait du prodige surtout en l’absence de frigidaire. Il fallait que nos familles celle de Marcel et la mienne mangent tout en deux jours maximum. Toutefois en attachant les seaux au bout d’une corde, et en les faisant descendre au tréfonds d’un puits, nous espérions prolonger sa durée de consommation d’un ou deux jours supplémentaires et en faisant cuire cette viande avant qu’elle ne se corrompe nous gagnions un ou deux jours de plus. Bref en moins d’une semaine nous nous forçâmes à manger plus de viande que pendant toute l’année qui venait de s’écouler, et personne ne fut malade !     

 

      Je pensais qu’avec le départ des hordes farouches et à leur suite la disparition de la féroce milice, la haine n’ayant plus personne pour la soutenir, s’évanouirait. Quelle erreur la haine partait certes mais la vengeance infâme la remplaçait. Les accusateurs publics s’en donnaient à cœur joie, pour un sourire, une parole, une plaisanterie, avec l’occupant quelques malheureuses subirent la tonde radicale, l’insulte, et le crachat. Franchement à voir cette honte je fus écœurée de la nature humaine. Une leçon pour le reste de ma vie ! Ces bourreaux radieux, cette populace ravie, et tous ces braves gens qui comme moi n’osaient pas bouger le petit doigt.

 

     « Faï lou clap é lou capélan » conseille le précepte patoisant.

     Lou capélan désigne le curé. La qualité essentielle du bon curé, c’est la compassion. 

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     Lou clap se traduit grossièrement par la pierre. La ville de Montpellier se nomme en patois « Clapàs » parce qu’elle est édifié sur un gros rocher.

   « Sois de marbre et aie du cœur » ainsi se comprend le précepte.

    O combien il fallait pendant ce temps sombre appliquer ce sage principe !

    Par une extension abusive on peut aussi considérer que ce précepte incite à jouer double jeu : faire à la fois le dur et le tendre, l’aimable et le fourbe, en résumé : une chose et son opposé.   

 

     Nous avions décidé qu’après les vendanges de 1944, lesquelles devaient gonfler nos bourses maigrichonnes d’argent bienvenu, nous déménagerions et réintégrerions nos pénates à Sète. Et les hommes, Damien, Pierre, et Marcel, se dirigeraient vers les docks où l’ouvrage réclamait des bras solides. Marcel découvrirait ce monde des quais tant promis qu’il aurait dû intégrer si la guerre ne s’y était opposée.  

      Je ne me souviens pas à quel moment de la journée où l’une ou l’un d’entre nous se redressant afin de ménager un dos endolori remarqua sur la route dans le lointain un homme qui marchait à l’économie sans but précis ou plutôt tournant sa tête en tous sens il semblait chercher quelque chose, quelqu’un. Vêtu d’une façon misérable, chacun émit sa supposition sur celui que je soupçonnais être de la cloche, un de ses cheminots vagabonds comme il y avait tant dans cette période qui vivait de presque rien. D’ailleurs comme il se rapprochait de nous, on le voyait dévorer les raisins d’une grappe qu’il avait arrachée de la vigne.

     « Pauvre bougre, dit Marcel, mais à tant manger des raisins il va avoir une cagagne terrible »

      « Mais c’est… pas possible… c’est Damien ! », cria Damien

      Eh oui, cet homme si proche de nous, si maigre, avec des joues si creuses,  nous ne pouvions pas nous tromper, c’était bien Damien mon cousin, le résistant, le communiste. Depuis le temps que nous n’avions plus de ses nouvelles nous le pensions mort en déportation, et il se tenait maintenant devant nous, en chair et en os, avec son large sourire et ses cheveux presque blonds, mais sale, puant, habillé de haillons, affamé, épuisé, avec ici et là des marques de mauvais traitements. 

      Après moult embrassades affectueuses, il nous avoua qu’à la vérité il nous cherchait parce que d’où il venait pour aller à Sète il devait passer par 

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Vendargues, là il savait qu’il retrouverait son parrain Damien et une partie de la famille. Comment le savait-il on n’osa pas lui demander, il allait de soi qu’il sache où vivaient les membres de la famille. On l’installa, le temps qu’on finisse la journée, au pied d’un chêne vert afin qu’il se repose à la fraicheur relative de l’ombre des branches feuillues de l’arbre. Dans le panier du casse-croute il restait quelques rogatons consommables, des bouteilles contenant quelques goulées de vin allongé d’eau, et son parrain lui laissa sa blague à tabac et des feuilles, cela lui suffisait pour attendre le repas du soir où il nous raconterait, chose promise,  ses mésaventures.    

 

       Damien entra dans la Résistance en 1942 au moment où sous la responsabilité de Jean Moulin, celle-ci unifiait tous ses réseaux, il avait dix-huit ans et un lourd contentieux à régler avec les allemands qui à la guerre de 14/18 avaient chassé sa mère Julia de sa Belgique natale. Au sein de la Résistance il devint vite chef de section dont les missions essentielles consistaient à saboter les infrastructures utiles à l’ennemi, lequel ennemi rechercha activement Damien en resserrant au fil du temps les mailles de son filet.

     Le 27 juillet 1944 Damien et plusieurs de ses camarades tombaient dans les griffes effilées de la gestapo. Outre l’éventualité d’une dénonciation, l’imprudence, le relâchement des mesures de sécurité, et surtout l’excès de confiance après le débarquement de Normandie, amenèrent leur arrestation de longue date attendue. Après un séjour musclé dans les geôles montpelliéraines, Damien et ses camarades furent transférés à la prison Saint-Michel de Toulouse pour une brutale villégiature. Presqu’en même temps se produisait le débarquement de Provence.

     Or malgré la présence des troupes alliées à l’ouest et au sud de la France, parmi les sales besognes qui préoccupaient la gestapo dans ses missions infâmes, l’une d’entre elles consistait, coute-que-coute, à remplir les wagons des trains en partance pour l’Allemagne afin de remplir les camps de concentration et les chambres à gaz des camps d’extermination. Pris entre deux fronts la gestapo en pleine tourmente  réalisait la performance de former un dernier train, et surtout, sans douter de sa réussite, de tenter un déplacement avec les rares lignes qu’elle contrôlait encore, et Damien se comptait parmi ces ultimes et infortunés voyageurs à destination de Dachau (800 hommes à peu de chose près). 

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     Si au temps de l’occupation du pays, les transferts Toulouse-Dachau, via Montpellier, Lyon, Metz, Munich (Dachau se situant dans la banlieue de Munich), duraient en gros deux jours, sans bien sûr aucun ravitaillement, au moment de la libération les possibilités de ces transferts se réduisent alors que se rallonge leur durée. Et ce dernier train, que plus tard on appellera le train fantôme, partirait de Bordeaux autour du 12 août et parviendrait non sans mal à sa destination finale le 28 août 1944. Mais bien avant Dachau, aux environs de Merrey, grâce à tous ces jours d’acheminement, Damien avec quatre-vingts camarades de misère seraient descendu de ce train en marche.  

 

      Epuisés par la journée de vendange aucun d’entre nous cependant ne souhaitait se coucher sans entendre Damien nous raconter son aventureuse pérégrination.

      « Quand sommes-nous partis de Toulouse ? À vrai dire je n’en sais trop rien mais certainement deux ou trois jours avant le 15 août puisque quelques cathos firent leurs dévotions à la Vierge Marie, moi j’espérais qu’elle nous sauve d’une mort certaine, parce que je me disais que s’ils ne nous avaient pas fusillés ici, on risquait de mourir d’une façon atroce par épuisement en travaillant chez eux comme des forcenés. Mais j’étais loin de me douter dans quelles conditions inhumaines se passerait notre voyage. On partait, on s’arrêtait au bout d’une heure, on stationnait parfois des jours en rase campagne, on redémarrait en marche arrière, on arrivait dans des dépôts pour changer de train, là on ne lambinait pas, leurs gendarmes hurlaient des schnell !, schnell !, en nous assenant des coups de crosse de peur qu’on ne s’évade.

      On repartait et la valse-hésitation recommençait. Quelquefois lors d’un changement de train quand ils y pensaient, ils nous donnaient, schnel !, schnell !, le fond d’un quart réglementaire d’eau, quand à la bectance rien de rien. Et pour les besoins tu pissais en attendant ton tour d’eau, jusqu’au moment où crevant de soif on pisserait dans le creux de nos mains. La grosse commission tu la faisais dans un recoin du wagon, parce que si à l’extérieur tu t’avisais de t’accroupir tu recevais un coup de crosse définitif. Pourtant il est un de nos camarades qui joua le tout pour le tout en trébuchant lamentablement devant ceux de la race supérieure, il s’étendit de tout son long le nez dans la poussière mais promptement il se releva en signifiant à nos sbires de 

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mielleuses excuses.  Pourtant pendant ce laps de temps très bref il avait récupéré un bout de ferraille qui ferait bien tôt merveille.

      Il faut dire entre nous dès le départ germa l’idée d’évasion, or nous avions à notre disposition nos ongles, dix ongles pour chacun des quatre-vingts  prisonniers, et face à ces outils de fortune un plancher de bois qui pensions-nous ne résisterait pas à nos griffes, même si en changeant de train nous changions de plancher. Pourtant sans nous décourager nous remettions cent fois sur le métier notre ouvrage. Par mesure d’efficacité s’était mis en place un roulement de quatre griffeurs, des griffeurs qui rageusement attaquaient la jointure de deux planches avec l’espoir insensé de provoquer une ouverture. Y serait-on parvenu ?  Peut-être ou peut-être pas.

      Aussi lorsque  le camarade sorti de sa manche ce clou inespéré, alors on sut qu’on y parviendrait, et on gratta chacun son tour pendant une vingtaine de secondes pas plus. Il fallait que le travail soit fait rapidement avec une énergie maximum dans le cas où il leur viendrait l’idée de nous changer de train. Mais si nous ne changeâmes plus de train il advint encore et encore des arrêts, nous devions stopper l’ouvrage et nous imposer le silence, car soupçonneux les gens de la gestapo contrôlaient les fermetures, vérifiaient l’aspect des wagons, parfois dans le doute ils les ouvraient, dans la nuit ils jetaient une lumière crue sur nos faces ahuries et blêmes de déportés, en plein jour le vif soleil d’août faisait baiser nos têtes alors ces brutes de gardiens croyaient leurs esclaves soumis, ça les réjouissaient !

       Après avoir passé Dijon, on comprit que le plancher aller céder, mais avant l’arrachage des planches ceux qui possédaient le plus d’autorité décidèrent le bon ordre de la sortie, comme nous appartenions tous à des réseaux de résistance, nous fûmes disciplinés et nous nous plièrent de bon cœur aux décisions et recommandations.  La chemise dans le pantalon, le pantalon dans les chaussettes, se laisser tomber sur le ventre, jambes écartées afin que lorsqu’elles se replieront elles se contentent d’un minimum de hauteur, l’évasion commencerait par le plus jeune jusqu’au plus ancien, les jeunes étant théoriquement plus souples.

      Les voix défilaient à toute allure et nul n’imaginait se jeter sous peine de mort dans cette gueule grande ouverte du plancher défoncé. Nous attendions que se produise un ralentissement bienvenu lequel malheureusement ne dépendait plus de nous. On poireauta une heure environ puis l’allure se réduisit 

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et le premier se jeta avec succès, plusieurs autres suivirent, et tant que la vitesse le permit les sorties se succédèrent jusqu’à ce que le wagon soit complètement vidé de ses occupants. Par la suite j’appris que l’approche de la gare de Merrey avait provoqué le ralentissement, et si les premiers évadés dont j’étais s’évanouirent prestement dans la nature, malheureusement six prisonniers parmi les quadragénaires jouèrent de malchance, entorses, fractures, et jambes sectionnés pour un gars, furent leur lot. Ainsi lorsque les allemands vérifièrent à la gare le convoi ils s’enragèrent puis  ils décidèrent une marche arrière, pour finir ils trouvèrent sur le ballast les blessés qu’ils achevèrent sans pitié.

      Pendant quelques jours des gens courageux prirent le risque de nous cacher et de nous nourrir. Par la suite comme nous ne voulions pas finir la guerre comme des planqués on décida de revenir chacun chez soi, de reprendre contact avec nos amis, afin de continuer le combat. Par petit groupe de deux ou trois on descendit de Merrey jusqu’à Lyon avec prudence car les allemands contrôlaient encore cette zone d’environ trois cent kilomètres. Nous marchâmes une dizaine de jours, des gens bienveillants nous donnaient de la nourriture, d’autres nous chassaient à la vue de nos mines patibulaires, ils nous confondaient avec des rodeurs.

     Après Lyon pour la première fois depuis l’armistice je vis des troupes régulières françaises avec uniformes et tout le tintouin. A ce moment-là j’ai hésité, devais-je m’enrôler dans cette armée qui était la nôtre ? Je sais que des camarades, évadés comme moi, franchirent le pas et parlèrent à des officiers. Et puis j’ai réfléchi, à tous les coups nos forces libres noyautées par les gaullistes porteraient au gouvernement de la France des gens de la bourgeoisie. Or nous, les communistes, avons laissé trop des nôtres au combat pour ne pas exiger toute notre place et pas seulement un strapontin de consolation. J’ai donc prolongé ma route dans le but de renforcer nos rangs ainsi quand viendra le moment personne ne pourra nous exclure des responsabilités politiques. Je vous le dis il y aura des ministres communistes dans le prochain gouvernement. Si aujourd’hui je suis parmi vous, demain à la première heure, j’irais voir mes chefs, ce sont des hommes résolus qui défendent les droits du peuple, son bien-être, et luttent contre son exploitation. »        

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Effectivement le lendemain aux premières lueurs du soleil, alors que nous, les femmes, préparions le panier du casse-croute des vendanges, Damien ayant fait sa toilette et s’être rasé dehors avec les hommes, vint manger avec nous un quignon de pain agrémenté d’un quart d’oignon, il nous embrassa, il sortit et retrouvant les hommes, les embrassa aussi, puis il partit l’Histoire comptait sur lui. 

     « La haine à nos trousses, et la faim qui nous pousse, la misère. »   

     

                                                                            

       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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