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                                   RÉVOLUTION et MALADIES

 

 

      À la fin de l’année 1944 nous rassemblâmes nos affaires. Nous quittions tous Vendargues pour Sète, et surtout nous abandonnions cette minuscule maison sans confort, avec son sol en terre battue, sa cheminée qui tirait mal et répandait une piètre chaleur, laquelle n’allait pas au-delà de nos torses, quant à nos dos gelés à l’aide de vigoureuses frictions mutuelles nous obtenions une sensation de tiédeur qui se terminait lorsque le (ou la) frictionneur par fatigue stoppait son mouvement. Pour donner une image précise de ma pensée je dirais que nous imitions les trois bonhommes de la publicité Ripolin lorsqu’ils se peinturlurent le dos, sauf que nous, nous faisions face à un feu avare de ses bienfaits. 

     À Sète les logements offraient plus d’agrément, du carrelage au sol, l’eau courante au robinet, un poêle Godin d’occasion, à bois et à charbon, efficace pour chauffer habitat et habitants, de plus avec une bouilloire nous avions de l’eau chaude à tout instant, parfois même lorsque la disposition de l’immeuble le permettait le propriétaire l’équipait d’un, parfois même de plusieurs cabinets communs au rez-de-chaussée.     

      Dans un premier temps, pour quelques nuits, je retrouvais mon Trou de Poupou. Hébergés par ma famille, il fallait cependant que nous trouvions, Marcel et moi, très rapidement un appartement disponible et abordable, or dans cette impasse qui me vit naitre, rien ne se libérerait avant des mois, et encore ce n’était pas certain. On chercha et on trouva dans la rue de la Révolution un appartement adapté à nos besoins pour nous abriter nous deux et Georges. Cet appartement se situait près des miens, à peine dix minutes 

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d’une marche soutenue en passant par le château d’eau et la rue de la Caraussane. J’étais heureuse d’habiter près de cet ilot de verdure tel que se présente le parc du château d’eau. Là je pourrais promener Georges, lui apprendre à marcher, et nous regarderions les cygnes blancs et les poissons rouges dans l’eau verte du bassin, la soirée venue avec Marcel, moi poussant le landau de Georges, nous nous mettrions en quête d’un banc pour prendre le frais que la nuit tombante apporte.

     En résumé après la campagne la ville, et après la guerre la révolution. Pour Marcel les docks se substitueraient aux travaux champêtres. À propos des docks je savais que tout homme du quai se voyait affublé d’un surnom, la logique commandait que Marcel ait le sien, pourtant lorsque je lui demandais de quelle façon on le désignait, il restait très évasif dans sa réponse, puis un jour comme j’insistais il éleva la voix disant : « c’est un nom à la c.. !», et je n’en saurais jamais plus , car je n’oserais rien demander ni à mon père ni à mon frère, les docks sont affaires d’hommes. Des dizaines d’années plus tard mon dernier fils aura cette curiosité de lui demander s’il avait un surnom du temps où il était docker, laconique il répondra : « bien sûr comme tout le monde». Il ne dira rien de plus, et pour bien montrer que ce sujet était clos, il fixera résolument son attention sur une émission de la télévision. Tandis que sur une feuille de brouillon mon dernier fils notait : cul-terreux, bouseux, plouc, pèquenaud, Cro-Magnon, …    

       Il est une phrase qui résume bien la situation que l’on vit, quand cette vie ressemble à celle de tout un chacun, il se dit alors : « Les gens heureux n’ont pas d’histoire ». Et je dois dire qu’après les tourments de la guerre, avec les privations, les restrictions, la peur permanente, le calme qui suivait, imprégnait l’atmosphère d’un bonheur simple, nous étions heureux d’avoir traversé la sombre Histoire. J’allais dire sans trop de mal, mais dans la réalité chacun conservait de la période des séquelles plus ou moins cruelles.

     Personnellement la sous-alimentation provoquera la chute de quelques-unes de mes dents, elles tombèrent sans doute parce que je ne les utilisais plus pour mastiquer, il n’y avait d’ailleurs le plus souvent rien à mastiquer. Et aussi autre conséquence plus intime, je me trouvais dans la situation de ne plus pouvoir faire des enfants, ma mécanique interne avait progressivement cessé de fonctionner. Je n’étais pas la seule dans ce cas, les conversations de femmes 

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affirmaient que cette chose-là rentrerait aussi dans l’ordre normal de notre condition de femme, alors il ne me suffisait que d’attendre et d’espérer. 

      Au printemps 1945 je me résignais à aller voir le docteur, car mes vertiges, étourdissements, vomissements, et ceux-ci en permanence, m’inquiétaient pour de bon. « Enceinte ! », m’annonça-t-il. Je me retrouvais enceinte sans avoir éprouvé le retour complet à ma nature de femme. Comment cela était-ce possible ?, le docteur même se perdait en des hypothèses vaseuses avant de conclure qu’il ne se présentait rien d’anormal et que ma grossesse somme toute se déroulerait jusqu’au terme, comme il convient que cela soit, car j’étais suffisamment gaillarde pour l’assumer. Cette affaire-là je ne l’avais pas vue venir, en revanche sa conclusion au dire du docteur devait se situer à la mi-novembre. 

     Évidemment auprès des femmes de ma famille, nulles n’imaginaient qu’à aucun moment je ne me sois pas doutée de mon état. Cela paraissait invraisemblable. Marie Antoinette, ma mère, y alla de son couplet : « Mais enfin Denise il est des choses qui se voient, puis qui ne se voient plus, et ce fait signale qu’on est grosse. Parce que depuis la Sainte Vierge Marie nulle n’est enceinte par l’opération du Saint-Esprit». Quant à ma sœur Suzanne, il suffisait que je lui apparaisse pour qu’un violent fou-rire la secoue un long moment, elle-même ayant accouché de Marianne son premier enfant, se disait prête à m’ouvrir les yeux sur le sujet. Seule ma grand-mère Julie qui savait arrêter et lever le feu du soleil, autrement dit l’insolation, se rangeait à mes côtés : « bien malin celui (ou celle) qui se vante de connaitre tous les secrets du corps humain ».

 

       Du corps humain, par un mystérieux secret, Julie ôtait les désagréments de l’insolation : fièvres, délires, vomissements, voire pour les plus touchés l’agonie. Par des recoupements on devina partiellement sa façon d’opérer, le malade s’étendait généralement sur la table de la cuisine, Julie mettait sa main gauche devant les yeux du malade mais sans les toucher, elle promenait sa main droite au-dessus du corps en faisant ici et là des signes particuliers et mystérieux, tout en marmottant dans un langage inaudible et incompréhensible des formules obscures, enfin au bout d’un certain temps plus ou moins long elle terminait la séance en posant un verre rempli d’eau sur le front du malade, et là parait-il l’eau commençait à frissonner et finissait par 

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bouillir, à cet instant précis elle jetait l’eau puis disait à la personne : « pars chez toi, tu es guéri ! » Et la personne était guérie. Vraiment guérie !  

      Son secret partit avec elle. Elle possédait le don qui se transmet de générations en générations aux éléments les plus réceptives (ou réceptifs). À ces élus naturels, un jour éminemment sublime, leur guide leur confiera le secret avec lequel ces élus soulageront les corps et les âmes de leurs semblables sans que ces derniers ne leur soient redevables de quoi que ce soit : ni argent, ni présents. Julie de toute sa vie n’a jamais ressenti en aucunes de ses contemporaines, ce don naturel et inné qui l’aurait incité à lui révéler le secret.       

 

         Toutefois ma sœur Suzanne, après qu’au fil du temps ses rires gentiment moqueurs se soient estompés, souhaitera être la marraine de mon enfant à naître. Je répondrais favorablement à sa demande, bien que quelquefois  je me demanderais si le jour du baptême en soufflant sur mon enfant, elle ne lui ait pas transmis une particularité de son caractère qui forcément n’était pas la meilleure. Suzanne aimait parler, elle parlait beaucoup, souvent à tort et à travers comme une écervelée qui ne se rend pas compte des dégâts que ses paroles peuvent occasionner, et lorsque pour son bien l’un ou l’autre de ses proches la réprimandait pour un propos déplacé, elle prenait la mouche et affirmait avec une sincérité désarmante : « jamais, tu entends jamais je n’ai dit cela », et si l’interlocuteur insistait, alors elle se butait, elle élevait le ton de sa voix en jurant ses grands dieux qu’on l’accusait faussement, devant de tels accents de vérité on finissait par feindre de la croire.

     Entre nous, d’une phrase, nous indiquions le caractère de Suzanne : « ce qu’elle dit le jour elle l’oublie la nuit suivante, en revanche ce qu’elle a rêvé la nuit elle le raconte le jour qui suit comme une vérité révélée et absolue ».

       Cela dit, il n’entrait pas dans le caractère de Suzanne une once de méchanceté, au contraire elle cherchait toujours un prétexte sinon pour rire du moins pour donner à son existence difficile un peu de gaité.

       Comme de bien entendu si j’accouchais d’une fille elle lui donnerait son prénom, mais s’il advenait qu’un garçon vint au monde alors il porterait le prénom du grand-père, Damien insistait sur ce point. Marcel ne trouvait rien à redire sur cette bataille des prénoms d’ailleurs fille ou garçon il était heureux d’être père une deuxième fois. Finalement Suzanne arriva en novembre 1945, 

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précisément huit jours après l’anniversaire de Marcel, dois-je parler d’un beau cadeau ? Oui et non. Oui parce qu’après un garçon je lui donnais une fille, mais il fallait voir dans quel état se présentait Suzanne qui très vite deviendra Suzy voire Suzon selon la satisfaction ou l’insatisfaction qu’elle donnera.

      La pauvre petite lorsque la sage-femme  me la montra, par son aspect me désola et me chagrina tellement que la certitude me pénétra qu’elle ne survivrait pas. Pour la décrire j’userais de mots brutaux, Suzy à sa naissance ressemblait à un lapin que l’on vient de peler, elle ne pesait guère plus que cet animal. Je voyais une écorchée au teint rougeâtre qui remuait à peine, son premier cri fut si peu audible que maintes fois j’en demandais la confirmation.  Tout comme je priais la sage-femme de ne pas me cacher la vérité sur le péril qu’elle encourait. Avec bienveillance elle me rassura et m’invita à prendre grand soin et attention de Suzy, que d’ici peu de temps elle récupérerait. Puis elle ajouta bien qu’elle ne soit pas médecin, qu’elle avait son idée sur l’absence de développement voire le rachitisme des nouveau-nés, tous ces êtres chétifs qu’elle voyait naître depuis ces deux dernières années. À son avis seule l’excessive sous-alimentation générale pouvait expliquer que des femmes dans leur période de fécondité n’ayant pas reçu le nécessaire vital, s’étaient anémié profondément. Dès lors les fonctions reproductives ayant durablement souffert de ces insuffisances alimentaires ne jouaient que partiellement leur rôle et peu importait que depuis quelques mois ces femmes fécondes mangent plus que moins à leur faim. Ainsi donc malgré la fin de la guerre et notre victoire le 8 mai 1945, Suzy en dépit de sa naissance postérieure à cette date n’en restait pas moins une enfant de la guerre.   

         Le ravitaillement se rétablissait, et même si pour quelques denrées le rationnement demeurait, tout le monde constatait que les rayonnages des épiceries se garnissaient, les étals des boucheries se remplissaient, je pensais tout bonnement que si j’avais su alimenter Georges aux temps difficiles, je n’éprouverais pas de problèmes pour nourrir Suzy. D’ailleurs en l’espace de quelques mois Marcel et moi comme beaucoup, nous nous épanouissions, à la vérité je dus quelques fois utiliser la machine Singer pour agrandir d’une taille jupes, robes, chemises, et pantalons. Ma technique pour les chemises de Marcel consistait à réduire leur bas, à cette époque les chemises recouvraient largement les fesses,  et de repiquer sur les côtés les bandes ainsi récupérées, sous les bras le rapetassage ne se voyait pas. 

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     En revanche il en est un pour qui le raccommodage vestimentaire s’avérait inutile. Damien depuis notre retour à Sète et la fin des privations, ne parvenait pas à prendre le poids nécessaire afin de retrouver sa stature d’antan. Cela étant il ne présentait aucun symptôme d’une quelconque maladie, et s’il ne possédait plus comme naguère le derrière puissant des portefaix, il employait sur les docks autant de force que l’ouvrage l’exigeait sans que cela ne l’épuise. En outre, avec la paix revenue il avait pris un certain recul sur les aléas de la vie, il s’emportait beaucoup moins qu’avant la guerre où la moindre futilité contrariante provoquait sa colère.

     Était-ce sa condition de grand-père qui l’avait assagi et rendu plus gai ? Probablement. Au plan politique, sujet qui jadis le passionnait et lui faisait taper du poing sur la table sinon sur la figure d’un contradicteur, il adoptait à présent une attitude réservée voire indifférente, faut dire que les communistes qui, à maints endroits et à maints niveaux jusqu’aux ministères, détenaient les pouvoirs ne donnaient pas l’impression de s’employer vraiment pour révolutionner l’ordre des choses, le fameux grand soir semblait être remis aux calendes grecques. Alors pour beaucoup de gens du peuple la déception fut immense, sidérale, et comme l’essentiel de ce populo ne croyait pas en Dieu, il ne pensait pas non plus que vienne le jour de la Saint Glinglin, ce jour béni où tout ce qu’on espère, obligatoirement arrive.

       Damien profitait quelquefois d’une de mes venues quotidiennes au Trou de Poupou pour exposer son amertume politique en chantant en duo avec Georges une Internationale franchement provocatrice, propre à mettre à bout le militant bolchevik de base acharné à prêcher la sociale. Damien assis sur une chaise au mitan de la courette que formait l’impasse, saisissait Georges et le maintenait debout sur ses genoux. Le gamin alors regardait et imitait le grand-père lequel levait son poing au ciel.

    Le grand-père chantait : « C’est la lutte » en écho le bambin reprenait « …ute »

     « Grosse pute » « …ute »

     «  Dénichons ses gros seins »  « …ros seins »

      «  La femme fatale »  «… aaale »

      « Nous donnera les seins » « …es siens »

      Tous les deux ensuite reprenait en chœur, à gorges déployés, et avec une méchanceté dans l’œil à rendre jaloux le plus sanguinaire des révolutionnaires, 

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celui que les affiches représentait avec le couteau entre les dents. Évidemment, nul ne se retenait de rire, excepté Marie Antoinette qui grommelait à l’adresse de Damien : « mais tu n’as pas honte d’apprendre des horreurs au petit ! »

     Et le visage de Damien s’épanouissait comme tout un chacun d’un rire franc, il n’avait pas honte, il ressentait même une fierté d’être en complicité avec son petit-fils. De toute façon les bambins restent toujours mignons, on leur pardonne tout, lorsqu’ils disent ou qu’on leur fait dire des horreurs ils s’appliquent si bien avec une si bonne foi que personne n’imaginerait qu’en leur jeune âge le vice les a déjà atteints. 

      Il est des périodes, et celle de ces mois de la libération en était une, où il semble que le ciel nous accorde une sorte de pause, laquelle nous laisserait entrevoir la fin prochaine des emmerdements. Hélas la réalité reprends vite le dessus et avec elle toute sorte de désagréments. Georges allait sortir de la petite enfance, fin 1946 il aurait trois ans, or dans le cours de cette année 1946 il ne se passait pas une quinzaine sans que Georges ne tombe malade. Je me résolus à aller voir le médecin, considérant que peut-être il subissait à présent toutes les conséquences de ses premiers mois d’une vie exécrable.

       « Ma fille, me dit le médecin, ton petit tu vas le perdre si tu restes à Sète. Sète est une ville malsaine avec l’humidité, les fumées des usines et des bateaux, et ses rues étroites où l’air de circule pas. Il faudrait que tu envoies ton petit à la campagne le temps qu’il se forge une santé de fer. Et pour toi c’est facile puisque tu as de la famille dans un village en pleine garrigue. »  

       Une mère ainsi prévenue des dangers qu’encours sa progéniture ne tergiverse pas elle prend la mesure adéquate. On quitta donc la rue de la Révolution aussi vite que l’on put. D’ailleurs je ne conserverai pas un souvenir impérissable de cette rue, je m’y sentais à l’étroit, de plus notre appartement à l’étage n’offrait comme seul débouché sur l’extérieur qu’un minuscule balcon d’un mètre de large et cinquante centimètres de profondeur, la justification de ce balcon se bornait au séchage du linge, et lorsque on a des enfants on doit tenir le linge propre, ainsi seul le linge profitait du balcon. Nous nous sentions enfermés comme des reliques dans leurs coffrets dorés, car enfin Marcel n’avait vécu qu’à la campagne, et moi je connaissais  la vie citadine qu’à travers un seul cas de figure représenté par une impasse au profil de placette privée.

     Finalement l’espace nous manquait, et hormis les conditions de vie épouvantables de la guerre, l’épisode de notre vie dans cette maison isolée à la 

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limite des garrigues vendarguoises conservait malgré tout dans nos mémoires les attraits d’un bon souvenir. Au moment du déménagement Marcel et moi, surtout moi, fûmes assaillis d’un immense regret presque monstrueux car il nous tarabusterait le restant de notre vie, nous quittions Sète mais nous ne nous réinstallions pas dans notre abri de guerre, cette maisonnette que Damien voulait acquérir et mettre à mon nom, l’occasion était passé, maintenant Damien ayant réintégré le Trou de Poupou ne souhaitait plus le quitter ou seulement les pieds devants lorsque viendrait le moment le plus tard possible. 

      Chose curieuse dont je prendrais conscience que sur le tard de ma vie, lorsque mon dernier fils alors collégien apprendrait ses leçons d’histoire et qu’il aborderait le phénomène de l’exode rural en France, ce phénomène que j’avais vécu en direct. Il s’instruira sur le fait que l’exode débuta autour de 1900 et s’amplifia au fil des années suivantes. Les zones isolées avec leurs terres ingrates où la mécanisation s’avérait difficile furent touchées les premières, par la suite d’une façon frénétique la société s’industrialisa et attira une main d’œuvre rurale séduite par de meilleurs salaires. Plus tard selon les régions, les domestiques agricoles contraints et forcés par les regroupements des terres et la motorisation, devront migrer dans les faubourgs au voisinage des usines. Au début 1947 j’ignorais complètement que les travailleurs ruraux amorçaient en grand nombre le délaissement des terres et de leur vie de croquants pour devenir ouvriers d’usine au sein d’entreprises où avec la solidarité des camarades et l’appui des syndicats, les conditions de vie ne pouvaient que s’améliorer.

     « Il quitte un à un le pays ; Pour s’en aller gagner leur vie ; Loin de la terre où ils sont nés ; Depuis longtemps ils en rêvaient ; De la ville et de ses secrets ; Du formica et du ciné », tranchera cette chanson des années 1960 au sujet de l’exode rural.     

 

           De sorte qu’en 1947, nous installant à Vendargues, Marcel trouva immédiatement plusieurs propriétaires près à l’embaucher. Il choisit monsieur Gouneaud, médecin de son état, qui gérait au mieux le patrimoine foncier de son épouse Alice Gleize. Les Gouneaud en vérité ne sortait pas hasardeusement du chapeau de notre destin, quelques années auparavant le couple employait comme domestique de maison à demeure Marie-Louise Gribal une cousine 

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germaine de Marcel de dix ans son ainée, or cette cousine n’eut jamais à se plaindre de ses employeurs, monsieur étant tout absorbé par son cabinet médical ne faisait ni remarques ni critiques désobligeantes, quant à madame, femme toute menue, avenante, et bonne catholique, elle avait la charité chrétienne chevillée au cœur. Somme toute les Gouneaud appartenait à la catégorie paternaliste dans la société des patrons, il suffisait pour Marcel de bien soigner les vignes de madame sans compter son temps lorsqu’il faut terminer la besogne sur une terre éloignée, ni se plaindre des intempéries lorsqu’elles surprennent le cultivateur en plein champ parce que madame possédait aussi une olivette. Un détail me surprendrait à propos de la façon dont se répartissait les propriétés viticoles, les unes s’éparpillaient comme celles des Gouneaud, tandis que d’autres se rassemblaient.

     Alors Marcel m’expliqua : « tu vas comprendre, il y a deux écoles, d’abord ceux qui on eut des ancêtres très riches et qui ont acheté de vastes domaines d’un seul tenant avec un grosse ferme au mitan, et puis les autres qui ont acquis des terres ici et là-bas au fil des générations. Les premiers peuvent mieux organiser le travail des cultivateurs et ils peuvent en permanence les surveiller, c’est un avantage ! Mais il faut savoir que ceux qui se sentent surveillés à moins d’y être forcés ne vont pas dans ses domaines, et donc souvent dans ces domaines il y a des tire-au-cul de premier ordre. Tandis que les autres ont un avantage bien supérieur, en cas de grêle il ne risque jamais de tout perdre d’un coup parce que la grêle ne tombe en général que sur un seul lieu très limité. Cette histoire c’est toujours très localisé. Alors si la grêle s’acharne sur un domaine d’un seul tenant, le propriétaire aura un manque à gagner plus important, voire total, que celui qui a des terres écartées. De toute façon celui qui a ses terres rassemblées, quand le temps est de la partie il rassemble aussi un maximum de sous, alors il s’en fout des pertes d’une année. »                   

      Le bon ouvrier viticole devenait une espèce en voie de raréfaction, or le vin du Languedoc en ce temps d’après-guerre se vendait très bien. Un vin de grande consommation, plutôt un vin de soif qui titrait généreusement à neuf degré d’alcool et qui trônait sur toutes les tables ouvrières et paysannes de France et de Navarre. Le petit peuple laborieux : l’ouvrier, sa bourgeoise, et leurs enfants, dans son ensemble allongeait ce pinard avec un peu ou beaucoup d’eau selon l’accoutumance, la raison étant que ce nectar populaire 

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coutait son prix. En ce qui concernait en particulier les enfants, on le leur servait comme du sirop, un peu de picrate au fond du verre, cela colorait l’eau ou la limonade, si le budget familial permettait l’achat de ladite limonade, de toute façon si la limonade manquait deux morceaux de sucre la remplaçaient avantageusement. De plus en cas de maladie infantile rien n’égalait ce remède constitué de vin chaud, de miel, et d’eau, en quelque sorte le grog du pauvre. Les ligues antialcooliques ne parvenaient pas à faire croire que la consommation raisonnée du vin amenait systématiquement à l’alcoolisme. Tous les français de tous les niveaux d’instruction pensaient que seul les alcools forts, type anisette maison à cinquante degrés, ou le trois-six de marc à soixante degrés conduisaient à l’ivrognerie définitive. Les gens excluaient des produits alcoolisés la boisson à base de quinquina malgré ses vingt degrés car que ce soit en apéritif ou en digestif, pris dans un petit verre, le quinquina requinquait. Dernier point sur le vin, j’apprendrais par la suite que les quidams ordinaires voulant se distinguer commandaient aux cafés des rosés limés, des cocktails composés de vin rosé de Provence et de limonade, tandis que les bougres communs demandaient des vulgaires chopines de rouge. 

       En ce qui regardait le salaire, aucun propriétaire n’aurait payé ses cultivateurs et ses payres qui sont les contremaitres des domaines viticoles, au-dessus du salaire minimum agricole lequel soi-dit en passant était largement inférieur au salaire minimum des ouvriers d’industrie, ceux-ci représentaient l’élite des prolétaires car chaque branche professionnelle proposait sa grille salariale mais il faut dire que les patrons usaient surtout et seulement que de la base de ladite grille.

       En compensation des faibles rémunérations du secteur agricole s’ajoutaient les avantages en nature, ainsi Marcel put compter sur trois litres de vin quotidien et pour abriter sa famille de quatre murs et d’un toit sans aucun confort. Après la rue de la Révolution où se nichait notre logement avec l’eau courante, l’électricité, et les cabinets au rez-de-chaussée de l’immeuble, nous revenions au village moyenâgeux et au temps des croquants rustiques. La maison coincée entre deux bâtisses de maîtres, se situait à cent mètres derrière l’église, dans la rue des Devèzes, un mur de deux mètres de haut la masquait en partie. Le portillon d’entrée donnait sur une courette, sur la gauche se remarquait une minuscule bâtisse de deux mètres sur trois, le rez-de-chaussée pouvait s’utiliser comme débarras, atelier, cave, ou poulailler, au-dessus l’étage 

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s’offrait comme un pigeonnier ou un grenier, sorte pièce à tout faire ou de fourre-tout propre à conserver les fruits pour l’hiver.

     La maison par elle-même se composait au rez-de-chaussée d’un cellier avec sa porte à deux battants et de la pièce principale. La porte d’entrée révélait directement l’escalier, à main gauche une porte donnait sur la pièce à vivre au sol en terre battue qu’éclairait une fenêtre mesquine, face à l’entrée la cheminée occupait pratiquement tout le mur avec son foyer crasseux et noir de suie, sur le côté droit on voyait une porte étroite et basse propre à se fracasser le crane laquelle donnait sur un réduit sombre et très exigu situé sous l’escalier. À l’étage on découvrait deux chambres surprenantes qui détonnaient avec leurs dalles de belles tailles en pierre polie, celle de gauche se voyait traversée par le conduit de la cheminée ainsi profiterait-elle indirectement de la chaleur, ce serait la chambre des enfants, nous adultes pouvions mieux supporter le froid. Toutefois la maison étant exposée plein sud, si des chambres j’ouvrais au moment opportun leur unique et peu large fenêtre, un peu de chaleur risquait de s’y engouffrer.  

      Sur le plan du confort quotidien, nous devrions aller chercher l’eau à la fontaine, fort heureusement celle-ci se situait devant la maison de l’autre côté de la rue, la corvée d’eau ne poserait pas de problème majeur. Il faudrait se servir de la bassine pour la toilette, petite ou grande, car à la différence de Sète, Vendargues ne proposait pas de douches publiques, ni non plus des structures pour les eaux sales, alors afin de vider le pot, Marcel creuserait un trou dans un coin de la cour qu’il couvrirait de plusieurs planches et d’une bâche.

       Le manque total d’agrément des maisons de ce jadis proche n’étonnait personne en ce temps car l’inconfort dans la ruralité était une règle admise. Nous n’avions en vérité aucune raison de nous plaindre, je dirais même que notre habitation avec ses deux chambres pavées, comparée avec certaines masures qui menaçaient ruine et que des propriétaires peu scrupuleux louaient sans prévoir les réparations les plus urgentes, notre habitation dis-je me semblait être le dessus du panier des demeures ouvrières, et nous en sus pour en être exempté, nous ne réglions aucun loyer. C’était tout bénéfice ou peu s’en fallait, parce qu’au fil du temps et à nos frais Marcel s’obligerait à faire quelques aménagements et améliorations afin de profiter de ce bien-être, relatif pour nous, du vingtième siècle.

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       D’abord  le retapage, ainsi le cellier deviendrait la troisième pièce habitable de la maison sur le sol de laquelle en guise de carrelage Marcel coulerait un fin béton, d’ailleurs sur sa lancée il prolongerait la coulée sur la terre battue de la cuisine, et je précise un béton qu’avec courage Marcel ferait tout seul manuellement. Ensuite le progrès, avec le rattachement aux réseaux d’eau et d’électricité. Forcément à voir se transformer la bicoque en une maison avenante mais dont nous n’avions que la jouissance, je regrettais de ne pas être devenue de plein droit et avec les sous de Damien, une propriétaire.

 

       Damien dans ce temps présent de l’année 1947, au fil des semaines déclinait sérieusement, et je m’en apercevais d’autant plus que nous venions à Sète, régulièrement une ou deux fois par mois les dimanches, et à chaque fois je voyais les traits de son visage se creuser. Nous partions de Vendargues Marcel, Georges, Suzy, et moi, le matin de bonne heure avec le premier car, et après avoir pris la correspondance à Montpellier, nous arrivions Sète en milieu de matinée, ensuite ayant bien profité de nos retrouvailles vers le milieu de l’après-midi nous retournions à Vendargues. Pendant ce laps de temps je m’inquiétais de la santé de Damien, toujours Marie Antoinette me répondait que les privations de la guerre l’avait à ce point anémié qu’il ne parvenait pas à se reconstituer, peut-être aussi en étant au contact de tous ces bateaux et de leurs marchandises qui venaient de tous les coins et recoins du monde, un virus inconnu ou bien de mystérieuses bactéries, lui avaient transmis quelques maladies mystérieuses qu’aucun docteur de Sète ne savait soigner. Pour conclure Marie Antoinette m’affirmait aussi que si son état perdurait ils iraient à l’hôpital de Montpellier consulter quelques spécialistes à condition bien sûr que Damien le veuille, ce qui n’était pas acquis.

       Le jour maudit arriva où on comprit que Damien souffrait de ce mal terrible dont nul n’ose dire le nom. Il faut savoir qu’en ces temps les médecins ne disaient jamais la stricte vérité au malade afin de ne pas lui ôter un ultime espoir de guérison. Les médecins soignaient de leur mieux avec de pauvres moyens : des médicaments d’une piètre efficacité, et de la chirurgie traumatisante souventes fois fatale, le fameux choc opératoire ou bien alors disait-on : « le chirurgien a ouvert, il a vu, il a refermé, il n’y avait plus rien à faire ». La redoutable vérité ne se répandait pas, celles qui savaient, l’épouse, la mère, ayant reçu en confidence du docteur le terrible secret se chargeait 

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seules de ce pénible fardeau. D’une façon quasi-identique ces femmes courageuses voyant que l’état du proche ne s’améliorait pas, demandaient au docteur s’il ne s’agissait pas de la Maladie, et d’un léger coup de tête affirmatif en fermant en même temps ses paupières le docteur sans rien dire confirmait le soupçon des épouses et des mères. Alors jusqu’au bout ou presque elles donnaient le change, communément bonnes chrétiennes elles mentaient sans vergogne comme des arracheurs de dents, même à ceux de la famille proche qui se doutaient que le parent était dans de sales draps, elles racontaient que les doses des médicaments pour être efficaces étaient si élevées qu’elles épuisaient le malade.

        La sinistre maladie torturait Damien, et sans être devin toutes les personnes qui l’avaient connu avant pensaient que les jours radieux s’éloignaient de lui pour toujours. Pourtant il n’avait que cinquante ans, et cet atout laissait supposer qu’il possédait les ressources pour vaincre le mal, lui-même d’ailleurs le croyait fermement. Lorsque la douleur s’atténuait, il se projetait dans une vieillesse lointaine avec une pléthore de petits-enfants autour de lui dont au moins un porterait son prénom. Parce qu’il advint un dimanche d’automne où ayant la certitude de mon état je lui annonçais que j’étais enceinte, en retour avec une ferme détermination il me dit : « celui-là par de blague tu lui donne mon nom ! »

        Je lui avais répondu par l’affirmative mais sans attacher plus d’importance que cela à mon accord tellement il me paraissait normal. Pourtant au fil des dimanches, et il lui en restait très peu, mais ça je l’ignorais, l’insistance de sa demande me remuait le sang, alors je promettais, je confirmais, je jurais sur tous les saints, jusqu’à ce qu’il soit satisfait et heureux.  Ce fut sa dernière joie avant son trépas qui vint avec une rapidité déconcertante, le dimanche 11 janvier 1948 lors de notre visite aucun signe ne nous autorisait à penser que la maladie s’était répandue et qu’elle tenait Damien à sa merci, sans doute les doses importantes de morphine que Damien supportait lui permettait de faire bonne figure. Le vendredi 16 monsieur Amouroux le facteur-receveur de Vendargues m’amena en personne le télégramme cruel où Marie Antoinette me sommait de venir vite car le départ  de Damien s’avérait imminent.

     Le lendemain je partais seule à Sète, laissant à Marcel le soin de s’occuper de la maisonnée, car les enfants n’ont pas leur place dans les parages d’un agonisant. Avant de partir je lui donnais moult recommandations, toutefois 

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connaissant ses aptitudes limitées dans le domaine ménager, je quittais mon foyer avec inquiétude, mes appréhensions étaient fondées. Concernant ma venue à Sète j’avais envisagé le pire, et dans ce cas malheureusement probable, je demeurerais chez les miens jusqu’après la cérémonie, tandis que Marcel resterait à Vendargues à garder Georges et Suzy. Prémonition de ce pire, il adviendrait inéluctablement. 

      Bien avant d’arriver à l’impasse Canilhac, je savais qu’il était trop tard. Ce samedi 17 janvier 1948 je ne verrais pas Damien vivant. Les gens que je croisais et qui connaissaient ma famille, par leurs condoléances attristées m’en fournissaient la certitude, dès lors je ralentis mes pas me donnant le temps nécessaire pour encaisser le coup du sort cruel et de laisser couler toutes les larmes de mon corps, parce que je voulais avoir la force de consoler, malgré mon chagrin, tous les proches, tous les amis, submergés par la peine.

      Dans ce temps de douleur j’allais très vite apprendre qu’il existait un petit nombre d’individus qui, s’ils ne se réjouissaient pas ouvertement de la mort de Damien, retireraient de l’évènement quelques satisfactions sonnantes et trébuchantes à conditions d’être discrets, et ces tristes profiteurs sauraient taire leur infamie. À la veillée mortuaire, Pierre était assis à mon côté, nous nous remémorions à voix basse tous les souvenirs et toutes les anecdotes de ce passé commun, quelque fois heureux mais si souvent difficile.

     « Enfin ce qui me rassure, dis-je, c’est qu’il a laissé suffisamment d’argent pour que maman puisse se retourner. »

      « Tu rigoles, répliqua Pierre, pas une thune, rien de rien. »

      « Mais comment cela se fait-il ? En 43 rappelles toi il voulait acheter au comptant la maison de Vendargues. Il avait de l’argent à cette époque où est-il passé ? »

       « Disparu ! Tu te souviens, ajouta Pierre, de sa façon de faire, il donnait ce qu’il fallait à maman et il gardait tout le reste. Crois-moi cela devait faire un sacré paquet. Quand il a commencé à être bien malade, il m’a dit qu’au moment voulu il me dirait où il planquait son pognon. Donc j’étais à peu près tranquille sauf que papa a sombré d’un coup, et lorsqu’il reprenait connaissance il déparlait. Pourtant presqu’à la fin j’ai eu l’impression qu’il avait sa lucidité parce qu’il me regardait comme  un hypnotiseur mais c’est un faible son qui sortait de sa bouche et pourtant j’ai collé mon oreille dessus. »

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      Pierre secouait négativement sa tête. Je sentais qu’il faisait de gros efforts pour ne pas pleurer, puis il conclut.

      « À un moment je ne sentis plus son souffle, je sus que c’était fini. L’envie me tenaillait de le secouer pour qu’il me dise un mot, un nom, une adresse, mais non il était parti alors je lui ai fermé les yeux. »

 

       Pendant les quatre ou cinq années qui suivraient la mort de Damien, Pierre mènerait son enquête. Il apprendrait par un pilier de comptoir que celui-ci avait vu Damien confier de l’argent à un patron de bistrot, mais à savoir si Damien ne réglait pas quelques ardoises en souffrance. Toutefois cette discussion avec ce buveur sans soif donna à Pierre l’idée d’un stratagème. À celui qu’il soupçonnait d’avoir empoché de l’argent, il lui disait en tête à tête, avec l’air d’un type qui savait certaines choses : « je sais que mon père te devait des sous et qu’il t’a remboursé en partie, alors pour payer le solde je voudrais savoir ce qu’il t’a déjà donné ». Évidemment ce pieux mensonge, de dire le faux pour savoir le vrai, pouvait troubler un interlocuteur naïf, or ceux à qui Pierre s’adressait, étaient des types, de par leur profession de cafetier, propre à encaisser sans se perturber les pires nouvelles, et même on aurait pu leur donner un coup de pied au cul sans qu’aucuns traits de leur visage ne les trahissent.

       Si le buveur invétéré n’avait pas pu sur un point de détail retenir sa langue, en revanche l’élan de Pierre se brisa net sur le silence des hommes qui à coup sûr virent certains trafics et par le fait connaissaient certains arrangements de Damien concernant ses sous, pourtant tous ces gars, et parmi ceux-ci les amis, les copains des docks, se murèrent dans un mutisme d’usage. La tradition imposait, si le hasard vous rendait témoin de certaines affaires particulières, de demeurer sur ces sujets et pour la vie muet comme une tombe. Ainsi Pierre n’obtint aucun indice, aucune indication, aucune trace de quelque chose pouvant le mettre sur la voie. Et l’argent du père serait perdu…  mais juste pour nous !

        Plus tard lorsque viendrait la génération de mes petits-enfants et elle ne comprendrait pas cette situation de cacher ici et là son magot, forcément elle vivait à l’heure des comptes bancaires. Mes petits-enfants n’imaginaient pas et même ne concevaient pas qu’avant les années soixante, les gens stockaient dans l’armoire entre les piles de draps les billets de banque, et qu’il était des 

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hommes comme mon père confiant et remettant leurs liquidés à des personnes sures qui détenaient dans un endroit secret de leur maison où ils pratiquaient leur commerce, un coffre-fort scellé dans un mur maître, s’employant à cette double profession de bistrotier-banquier.   

 

        Après l’inhumation je restais encore plusieurs jours chez ma mère. Évidemment je m’inquiétais des difficultés financières que sans retard elle éprouverait, aussi je lui proposais qu’elle vienne vivre chez moi à Vendargues avec Julie, Francine, et Gaston, quant à Pierre il envisageait de se mettre en ménage. Marie Antoinette n’écarta pas la proposition mais auparavant elle voulait réfléchir sur la possibilité de mener seule sa barque ici à Sète. Après tout elle n’était âgée que de quarante-sept ans, d’une constitution robuste, courageuse à la tâche, alors faire les travaux ménagers chez des particuliers, lessiver, repasser, coudre le linge chez elle, pour gagner les quatre sous nécessaire ne la rebutaient pas. En outre Julie touchait une petite pension qui bien que maigrichonne pouvait compléter un budget, sans oublier les aides sociales d’un utile secours, et en ultime recours l’assistance charitable des œuvres caritatives. Sans doute me disait-elle cela pour que je parte rassurée sans la mauvaise conscience  de manquer à mes devoirs. De toute façon au fil de mes visites futures je constaterais de visu de ce qu’il en serait de sa réalité quotidienne.

       Le temps était venu pour moi de regagner mes pénates, mais avant de partir j’allais me recueillir sur la tombe de Damien et puis le souvenir aidant, je me dirigeais vers les tombes de ma parentèle où gisaient des Perrone, des Macone, et tous leurs alliés. Or depuis les quatre ou cinq décennies que les miens avaient quitté l’Italie du sud, je dénombrais dans ce cimetière Le Py communément nommé Ramassis un certain nombre de personnes dont je me rappelais de leur figure, ou de leur physique, ou de leur voix, pour les avoir bien connu dans ma jeunesse et il me semblait que cela datait d’hier ou d’avant-hier tout au plus. Tandis que sur le retour passant par la rue de la Révolution où voilà peu je vivais, cet épisode me paraissait se situer très loin dans mon passé.

 

      D’une révolution à l’autre. Lorsque je descendais du car je me demandais dans quel état j’allais retrouver ma maison et dans quelle mesure mes consignes avaient été suivies par Marcel. Evidemment je n’avais pas envoyé un 

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télégramme pour annoncer mon retour et personne ne s’en doutait voilà pourquoi la mise en ordre de ma maison laissait à désirer. Et son désordre cheminait vers la révolution. Après une semaine d’absence, je signalerais mon ahurissement en disant simplement que Marcel n’était pas et ne serait jamais un homme d’intérieur. Mes enfants allaient bien, ils supportèrent sans problème que leur grand-mère Françoise s’occupât d’eux, et cela me parut essentiel.

      Je ne doutais pas que lorsque viendrait le moment de mon accouchement prévu pour la deuxième quinzaine de mai malgré mon indisponibilité passagère les choses se passeraient bien. Néanmoins la raison qui m’amena à vouloir accoucher à Sète se trouvait ailleurs que dans le risque de chaos momentané de mon chez-moi. À bien y réfléchir Marcel sous mon contrôle pouvait gérer la situation, en outre les accouchements de mes deux premiers s’étaient effectués sans difficulté, avec, concernant Georges ici à Vendargues, l’aide précieuse madame Rouanet la sage-femme qui exerçait toujours son art, et en plus j’appris de sa bouche lors des visites réglementaires de Georges et de Suzy que le docteur Gouneaud possédait des connaissances approfondies de gynécologie pour avoir choisi cette spécialité lors de sa formation. En vérité ma décision se fondait sur mes promesses formelles faites à Damien que mon enfant naisse à Sète, qu’il porte son prénom, et qu’il soit son parrain. Hélas la dernière promesse ne pouvant se réaliser, je me devais par respect d’accomplir les deux premières, toutefois concernant le parrainage en représentation de Damien je souhaitais ardemment, et cela me paraissait logique, que Francine et Gaston porte le nouveau Damien sur les fonts baptismaux. Malgré leur jeune âge, quatorze ans pour Francine, douze et demi pour Gaston, les règles de l’église ne s’y opposaient pas puisque l’un et l’autre avaient fait leur communion solennelle. Pour finir, lors de mes fréquentes visites à Sète entre janvier et mai, je m’efforçais par petites touches de tout préparer, tout comme il faut, afin qu’aucunes anicroches ne se produisent. Du côté de Vendargues madame Rouanet promettait de m’avertir de l’imminence de jour crucial afin que je me déplace en toute sécurité sans non plus m’incruster chez Marie Antoinette plus de jours qu’il n’en fallait.

        Le lundi 24 mai je voyais madame Rouanet. Elle m’incita à faire ma valise car le garçon, qu’elle supposait par expérience que je portais, devait voir le jour d’ici deux ou trois jours. Le lendemain mardi une valise dans une main, la main 

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de Suzy dans l’autre, et Georges en éclaireur nous partions, il était prévu qu’aux premières douleurs Marcel soit prévenu par un télégramme. Après la naissance dans la foulée nous baptiserions l’enfant, cela fait nous regagnerions Vendargues au complet plus un. J’évaluais mon absence à une dizaine de jours et un peu moins pour Marcel. De toute manière concernant Marcel, même les ouvriers agricoles avaient le droit à quinze jours de congés payés, mais dans la pratique la nature commandait les hommes, et les ouvriers des champs s’astreignaient aux congés quand la terre se reposait, ou lorsque le ciel devenait inclément.

        Le mercredi passa sans que je ressente les prémices du terme. Le jeudi s’écoula sans que nulles douleurs ne m’éprouvent. Le soir je me couchais en me posant bien des questions sur les prévisions de madame Rouanet. Le vendredi 21 mai 1948 enfin les contractions m’assaillirent. Julie en habituée de ces affaires-là s’activa à mes côtés à préparer le nécessaire, tandis Marie Antoinette d’un pas rapide s’en était allé prévenir la sage-femme, du reste quand toutes deux arrivèrent le travail débutait. L’enfant se présenta sans trainer et sans faire de difficulté, c’était un beau bébé de sept peut-être même huit livres. Cependant je crus lire sur les visages de Julie et de Marie Antoinette un scepticisme qui m’interrogea, mais avant que j’ouvre la bouche Marie Antoinette m’annonça sur un ton badin : « dit donc ma fille, ce garçon que tu devais mettre au monde, eh bien il a une fente ! Décidément  tu n’en rate pas une, toujours tu feras selon ta volonté.»  Et le rire nous prit à toutes les quatre.     

          Voilà une naissance empreinte de joie de vivre, et j’imaginais que cette gaité porterait bonheur à coup sûr à ma petite. Toutefois instantanément se posa dans mon esprit le problème du prénom Damien, comment adapter ce prénom au féminin ? Julie émit l’idée de Damia ce qui avait l’avantage de donner au prénom une touche originale voire une note d’exotisme, en quelque sorte un retour à nos origines italiennes. Dans l’emballement du moment j’avoue que l’idée de ce prénom m’enthousiasma, or la nuit qui  porte conseil passa, le lendemain j’avais les idées plus claires, et Marcel venait d’arriver. À la moue qu’il fit lorsque j’évoquais ce choix je sus que cela lui déplaisait. Il faut dire qu’entre les deux guerres se produisait sur scène avec un grand succès une artiste réaliste du nom de Damia, elle chantait des chansons désespérées sinon suicidaires, et ce fait m’a incité à réviser mon opinion dans un premier temps 

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bien établie. Je dus me creuser la tête pour finalement trouver ce qui sautait aux yeux, voyons Julien donne Julienne, Romain-Romaine, Lucien-Lucienne, et en toute logique Damien-Damienne, la messe était dite.  À la vérité point de messe, le sacrement du baptême est donné selon un rituel qui se dispense fort heureusement de celle-ci, car nul nouveau-né ne patienterait sans réagir à la durée d’une messe sans faire sa petite révolution.                                                                                       

                    

        

 

 

 

                                       LA FORCE DE L’AGE

 

       Quand on débute dans la vie, et en 1948 nous pouvions parler de démarrage, notre ancrage à un point fixe ici à Vendargues ne datait que depuis un an, seuls de rares meubles encombrent les pièces de la maison. À tel point que les murs nous renvoyaient sans que le mobilier les amortisse les échos de nos voix, de plus ces meubles ne contenaient en linges et en ustensiles ménagers que le strict nécessaire. Pourtant cet indispensable quelques malfaisants ne se privèrent pas de nous le voler. Après plusieurs journées de totale inoccupation pour cause de naissance à Sète, nous éprouvâmes Marcel et moi les désagréments du cambriolage, il ne nous restait que nos yeux pour pleurer de rage et de colère. Les fripouilles nous avaient dérobé tout ce qui peut se porter sur et sous les bras, ou dans le cabas que l’on forme avec son tablier ou sa chemise, nous abandonnant les encombrants et les invendables. Ainsi le sens pratique de ces voleurs de pauvres gens s’attacha à ne pas nous enlever ni nos paillasses, ni notre armoire bancale, ni notre buffet retapé, ni notre vieille table, ni nos chaises usagées. 

      Après le choc de l’émotion, et concernant notre indispensable quotidien le dépannage par nos relations familiales et amicales, je m’efforçais de relativiser le coup dur en disant à qui voulait l’entendre qu’il n’y avait pas mort d’homme. Nous vivions cette période de la vie désignée communément par l’expression : la force de l’âge, cette période dure vingt ou trente ans au mieux, le temps d’élever et de voir grandir ses enfants. Pendant ce laps de temps on croit qu’aucune tempête ni catastrophe ni pépin ne vous abattront, qu’au contraire 

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ceux-ci vous rendront plus fort. Néanmoins sur l’instant un flot de mots grossiers me traversaient l’esprit pour déglinguer ces canailles.

        Tout à notre bonheur il nous paraissait naturel de partager cet instant privilégié qui est une naissance, à n’importe qui se souciait de notre petite vie. À aucun moment nous y vîmes malice, qui donc pouvait nous faire des méchancetés ? Candidement je pensais que les riches n’ont nul besoin de hardes et de planches disjointes formant un meuble et que les pauvres n’ont pas la bassesse de piller le peu que possède leurs compagnons de misère. Or sur cette dernière catégorie je me trompais, l’envie, la jalousie, forment la base des caractères d’une foule de gens parmi les plus modestes qui ne se refuseront jamais quelques coups vicieux dans le dos de leurs pareils.

        Ici et là je m’étais ouverte de ma situation mais seulement qu’avec de rares vendarguois pour n’être implanté parmi eux que depuis peu de mois, Marcel avec son caractère de taiseux ne s’épanchait guère sur sa condition, en revanche ses sœurs avaient le verbe facile, leurs moulins à paroles s’activaient incessamment le plus souvent pour des futilités mais également pour des sujets plus sérieux qui ne regarde en rien la multitude. Et il me paraissait évident que parmi la cohue moisissaient quelques pourritures promptes à relever des détails intéressant, m’amenant à cette conclusion qu’il ne fallait pas aller bien loin pour trouver nos voleurs.

     Ils vivaient ici, ils coexistaient avec nous, ils détenaient nos affaires bien cachées dans quelques recoins, et à l’occasion ils les refourgueraient à des chiffonniers-brocanteurs revendeurs en seconde main de toutes choses d’occasion. Pendant un temps j’en voulais à mes belles-sœurs ne n’avoir pas su tenir leur langue, puis je considérais que ma rancune n’avait pas lieu d’être et qu’elle était même stupide, car comme me le disait Marcel avec nos affaires nos voleurs ne feraient pas bombance et de surcroit ils trouveraient sur leur chemin plus  voleur qu’eux-mêmes en la personne du receleur qui les roulerait joliment dans la farine. Il ajoutait afin que je n’attache pas trop d’importance au vol que de toute manière à la fin des fins ça leur porterait malheur. Je comprenais que Marcel évoquait le Jugement Dernier, je me rappelais alors du temps du catéchisme, et du curé qui nous affirmait que viendrait le moment où nos âmes seraient pesées, et pour nos fripouilles ça sentait le roussi de l’enfer.

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        Marcel raisonnait juste, à l’âge où la vigueur ne fait pas défaut, mieux vaut se fixer d’autres buts que le ressentiment et la haine. Plaie d’argent n’étant pas mortelle, si nous vivions modestement nous ne devions rien à personne, et le peu que nous possédions nous ne l’avions pas volé.  Cependant constatant que les salaires courraient moins vite que le cout de la vie, on se décida à optimiser notre espace extérieur en élevant des poules, des lapins, et des pigeons. On pensa aussi à engraisser un cochon mais à cause des odeurs et des désagréments vis-à-vis des voisins, que cette affaire entrainait on y renonça. À cela s’ajoutait, une fois le cochon saigné, le souci de conserver sa viande, savoir effectuer la salaison, édifier un fumoir, afin de ne rien gâter.  Je pensais aussi qu’un cochon pouvait effrayer mes enfants, car les paysans, histoire de rigoler au dépend des citadins, racontaient que les cochons dès qu’ils en avaient l’occasion dévoraient les jeunes enfants, bien sûr je n’en croyais rien cependant comme il n’y a pas de fumée sans feu, les animaux de basse-cour me semblaient plus inoffensifs. En outre nous ne dépenserions rien pour les nourrir, Marcel s’était accordé avec je ne sais trop qui, certainement un meunier ou un paysan produisant du blé, et en échange de menus travaux tel que la taille de leur vigne, il ramenait un sac de vingt-cinq kilos de blé au moindre besoin. Quant aux lapins à cent mètres de la maison la nature proposait toutes les herbes nécessaires, y compris le thym et le romarin pour les accommoder. Avantage non négligeable des animaux de basse-cour, outre quelques œufs réguliers, nous ne nous prenions pas la tête pour la conservation de leur chair puisque ces bestioles restent vivantes tant que nous ne les consommons pas, et durant leur courte vie se sont de merveilleux animaux de compagnie pour les  enfants.

        De me soucier de mes enfants j’y mettais naturellement un point d’honneur, or je pris conscience  que, sans prendre en compte Marcel, un autre personnage s’en inquiétait et pas des moindres puisqu’il s’agissait du curé Madaille. Evidemment il ne pouvait pas ne pas en être autrement puisque le saint homme, même si je considérais sa mauvaise vue corrigée par des verres très épais du genre cul de bouteille, m’avait aperçu en son église qu’un nombre de fois assez limité. À la vérité le plaisir d’assister à la messe, je le prenais lorsque la situation me l’imposait et que je ne pouvais pas m’y dérober, en particulier lors des cérémonies d’obsèques de personnes plus ou moins alliées à la famille de mon mari. De toute manière, et cela dès mon plus jeune âge, 

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jamais le gout des offices religieux ne me vint. Il convient de dire à ma décharge que je perçus lesdits offices seulement par la contrainte d’une tradition solidement ancrée dans nos communautés d’alors.

     D’une façon sans pareille se révéla à ma conscience les classes de la société, ainsi les riches, les miséreux, les bourgeois, les pauvres, ne se mélangeaient pas, le quant-à-soi prévalait devant Dieu et dans sa maison, où certains avaient leur chaise réservée et marquée d’un numéro, parfois même tout un rang de chaises. Ils toisaient ces humbles qu’ils croyaient égarés dans ce saint-lieu et l’entachaient de leur présence vulgaire. Un regard dédaigneux, et j’en ai éprouvé bien des fois, à cette particularité de marquer au fer rouge votre for intérieur dès lors, et pour longtemps, votre condition misérable vous apparait d’autant plus insupportable, ou plutôt l’injustice d’un ordre établi et immuable se révèle, au gens d’en bas, intolérable. Je ne sais pas si Dieu, lors des cérémonies sacrées, aime les chichis maniérés, en revanche je sais que les chichiteux sont perturbés d’être aux côtés des gueux communs.

      Le temps vint aussi où devenue adolescence, je remarquais dans le saint-lieu des manèges qui s’affranchissaient de toute moralité. Malgré le bel ordre dans la disposition des fidèles au sein de l’église, notamment la séparation des deux sexes, les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, il advenait fréquemment, entre les deux, quelques échanges sournois, des sourires ambigus, des frôlements furtifs, des positionnements propices, et aussi des soupçons de billets transmis à la sauvette. De là à dire que sous couverture de pratiquer benoitement ses devoirs de chrétien, certains et plus souvent encore certaines, profitaient de la dévotion générale pour s’assurer discrètement des sortes de ferveurs particulières le cap est vite franchi. Et sans jeter la pierre sur tous et toutes, en tapinois une minorité de mécréants ne se refusaient pas pendant l’élévation, lorsque les authentiques chrétiens baissent leur tête, quelques promesses libidineuses d’un rapide clin d’œil. Bref la maison de Dieu eut pu se nommer à mon âge adolescent la maison de l’intrigue amoureuse.                                                                          

       « Eh bien ma fille, je te ne vois pas souvent à la messe ! »

       Cette interpellation du curé Madaille me surprit tout autant que son entrée dans ma courette sans s’annoncer. Sans doute voulait-il à brûle-pourpoint connaitre le fond de ma pensée sur la religion, sur ma pratique, et sur l’éducation de mes enfants. Dans l’instant son apostrophe troubla ma pensée, pouvais-je dire à l’homme d’église que son appel dominical  ne réveillait  ni ma 

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passion ni mon envie de prier avec ma communauté pendant une heure préalablement  fixée, alors que l’inverse doit toucher, j’imagine, le croyant commun d’une manière irrépressible. Je lui dis simplement que j’adressais mes prières à Dieu, en dehors de tout programme préétabli, lorsque mes devoirs de mère et les tâches ménagères m’en laissaient le temps, et je lui affirmais que la fréquence et la force de mes prières étaient probablement supérieures à celles des grenouilles de bénitier.

       Le silence par lequel le curé Madaille encaissa ma réponse, me donna à penser qu’il était quelque peu déstabilisé, mais très vite il se reprit et abandonnant le débat sur les pratiques religieuses sincères ou non, il en vint à s’intéresser à mes enfants, et de fil en aiguille nous discutâmes de tout de rien, ainsi m’avoua-t-il qu’il était comme moi un déraciné, venu de Murviel-lès-Béziers et vivant à Vendargues depuis une vingtaine d’années. Il me souhaita avant de me quitter de m’enraciner aussi bien que lui dans ce village. Par la suite lorsque nous nous croissions, il m’invitait à bien prier chez moi aussi souvent que possible, et à effectuer mes besognes en pensant à Dieu, preuve que je l’avais convaincu. Une fois cependant sans doute par un réflexe de prêtre  il me conviait à venir sur l’instant à confesse, je ne sais plus comment je déjouais son projet, probablement en affirmant mensongèrement qu’un de mes petits souffrait de quelques maux. Finalement, jusqu’à son trépas en 1960, il était alors octogénaire, nous nous sommes bien entendus tous les deux.

        

       Lorsque le déracinement se produit entre deux communes peu éloignées l’une de l’autre, la ou le déraciné dispose de cette possibilité de revenir en visiteur ou en touriste sur le lieu qui berça sa jeunesse et auquel il demeure attaché malgré les aléas de l’existence. En revanche lorsqu’il s’agit expatriation lointaine le retour à la source, même de courte durée disons deux semaines, pose deux problèmes délicats à résoudre : le temps et les moyens. Arrivé dans son nouveau pays l’immigré se promet et envisage dès le début de retourner dans son ancien pays, si possible bien avant que s’écoule trop d’années, se prouvant à lui-même, et aussi à ceux qui sont restés au pays, qu’il a eu raison de quitter sa pauvre terre d’origine qui jamais n’aurait pu lui offrir le bien-être obtenu par son éloignement. Le rêve de tout immigré se nomme prospérité sinon pourquoi partir. Mais malgré les efforts la réussite s’avère toujours incertaine et fragile, et si on ne parle pas de fiasco le bilan reste en grande 

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partie discutable et mitigé. Dans ces conditions l’immigré doute de réaliser un jour un retour lumineux digne de son envie, alors il se trouve des raisons tel que le tourbillon de la vie, les contingences professionnelles, les péripéties familiales, pour dire qu’à cause du manque de temps son retour est reporté, mais provisoirement ajoutera-t-il. L’immigré, constatant que le succès plein et entier ne se présente pas à son rendez-vous, considère l’état de sa bourse, et celle-ci proclamant sa défaillance, entraine l’ajournement d’un ressourcement. Il se résout doucement à tourner la page, il ressassera quelques fois sa nostalgie surtout lorsque par habitude il entretiendra les coutumes de son ancien pays. 

       Les a-t-elle conservées ces coutumes d’autrefois, ma tante Angèle qui vivait depuis trente ans sur la côte est des États-Unis. En tout cas son retour au pays provoqua au sein de la famille un remous bien compréhensible à la limite de la frénésie. Angèle, ou plus précisément Angélina, naquit à Cette en 1899 de parents italiens lesquels seront naturalisés en 1905. Lors de cet épisode l’administration francisera son prénom, pourtant devenue Angéline nul ne l’appellera autrement qu’Angèle. Vingt ans plus tard, en 1919, une fois mariée avec Henry Canèse son soldat yankee, elle partit vivre sa vie en Amérique. Depuis lors seules les quelques échanges de lettres permettaient de rester en contact, or les humbles n’étant pas portés à la littérature ces échanges se limitaient le plus souvent à s’annoncer les évènements familiaux importants.

       Or si les naissances et les mariages sont prévisibles et autorisent, à condition de pouvoir les financer, les déplacements lointains, les décès en revanche surprennent toujours et même avertis ils prennent de court les plus proches. La plus proche dans le cas du trépas de Pierre Perrone le père d’Angèle. Celle-ci n’ignorait pas le mauvais état de santé de Pierre et lorsqu’il mourut le 6 juin 1935 elle reçut bien évidemment le funeste télégramme. Mais son déplacement de plus de cinq mille kilomètres et qui plus est  en paquebot n’aurait servi, avant son trépas qu’à inquiéter Pierre sur la réalité de sa santé, lui mettant à l’oreille une puce lugubre, et après son trépas qu’à se fustiger, du trop fameux ah-si-j’avais-su, de ne pas être venue lorsque la santé de Pierre rayonnait. 

      En juin 1949 Julie la mère d’Angèle approchait ses soixante-dix ans. Elle conservait une excellente santé, toutefois elle arrivait à un âge où le déclin se fait redoutablement sentir, où l’époque de la force de l’âge n’est plus qu’un 

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souvenir ancien, et où tout peut basculer d’un jour à l’autre. Ainsi en bonne logique Angèle, accompagnée de sa fille Rita qui avait à peu près mon âge, entreprit cette interminable traversée de l’océan Atlantique, suivie d’une courte navigation en mer Méditerranée, et du débarquement final au port de Marseille. Là l’attendait son frère Joseph Perrone de dix ans son cadet, lequel possédait une guimbarde qui tournait rond, et connaissait tous les pièges de la conduite pour avoir manœuvré tous les types d’engins motorisés à l’époque de la résistance quand il appartenait aux FTP (Francs-tireurs et partisans) puis à l’époque de la libération lorsqu’il revêtait l’uniforme régulier avec les galons de sergent.

       Notre expatriée qui revenait, certes provisoirement, dans son pays d’origine nous apparaissait à nous les autochtones invétérés, comme un personnage mythique, celle à qui on attribue un périple merveilleux ponctué d’aventures étonnantes. L’Amérique, ma tante comment c’est ? Racontez s’il vous plait ? Voilà en résumé mon interrogation et à plus forte raison celle de toute la parentèle, des alliés, et des amis. Nous, humbles français, ne nous connaissions les Etats-Unis qu’à travers les films américains œuvres à grand spectacle qui en mettaient plein les mirettes et nous estomaquaient par la richesse qu’ils développaient et dégoulinaient sur la toile blanche. Et voilà que dans ce monde éblouissant, évoluait une des nôtres, ma tante Angèle, son exemple nous donnait à tous de la fierté voire de l’orgueil.

       Nous souhaitions avec peut-être trop de passion que ma tante Angèle nous fasse rêver, or chaque société possède et propose à sa population un niveau de développement spécifique, et ma tante profitait juste des avantages que son nouveau pays, bien plus avancé que le nôtre, accordait à tous les gens de sa condition ordinaire. Et rien de plus ! La vie aux Etats-Unis était aussi difficile que la vie France seule la représentation différait, vu de France les citoyens courants des Etats-Unis semblaient des richards tandis qu’à l’inverse les français communs comparativement faisaient figure de miséreux. Dans ces conditions comment Angèle pouvait-elle nous faire appréhender sa véritable existence lorsque l’idée générale consiste à croire que par l’immigration on accède à la fortune à tous les coups.

          Au sein de la famille il en était un qui aspirait à faire le grand saut aventureux, à expérimenter l’existence sous d’autres cieux, à se frotter aux dangers des terres inconnues, il s’agissait de Salvador le frère cadet d’Angèle. 

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Salvador en réalité n’avait pas véritablement connu sa sœur puisqu’en 1919 lorsque celle-ci partit, il n’était âgé que de sept ans, ainsi au fil de sa croissance se constitua au fond de sa cervelle une sœur idéale, une héroïne légendaire, et en ces jours de juin 1949 il touchait le mythe inaccessible, dès lors plus que tout autre il était au petit soin pour Angèle.

       Et cette attention trop particulière gênera singulièrement Pierre, il m’avouera bien années plus tard, avoir ressenti par l’attitude servile de notre oncle Salvator une honte profonde, et connaissant Pierre je suis persuadée qu’il dut s’en ouvrir indirectement mais  à voix haute si bien que l’écho vint aux oreilles de Salvador, et celui-ci se permit en présence de Marie Antoinette une leçon blessante au garnement, lequel devant sa mère fut dans l’obligation  d’avaler sa langue, provoquant la rancune éternelle de Pierre à l’égard de Salvador. Dès lors lorsqu’ils se rencontraient, Pierre ne présentait à son oncle qu’une glaciale indifférence avant de lui tourner ostensiblement le dos, oncle que d’ailleurs il surnommait méchamment l’écureuil parce qu’il lui trouvait une ressemblance avec cette bestiole.                      

           Mais fi des méchancetés ! Salvador s’avérait d’une extrême délicatesse pour sa sœur ainée s’empressant de lui allumer ses cigarettes ou de lui servir son drink. Que ma tante Angèle fume ne manqua pas d’en étonner plus d’un, et à plus forte raison plus d’une. La règle générale voulait que seuls les hommes s’adonnent au plaisir tabagique comme une détente du corps et de l’esprit à l’issue d’une rude journée de travail. Les femmes de notre milieu populaire ne fumaient pas, du moins de mémoire je n’en connaissais pas, en revanche les dames de la haute bourgeoisie et à l’autre extrême les femmes de mauvaise vie ne se gênaient pas d’allumer en public leurs cigarettes et d’en tirer de longues bouffées. Toutefois en aucun cas la fumée de leur tabac n’égalait l’arôme velouté des cigarettes d’Angèle. Il est vrai que le tabac de ma tante provenait des plantations de Virginie, un tabac blond qui s’aspirait à travers un filtre doré afin que le fumeur n’inhale que le meilleur du meilleur tabac du monde. De plus ce tabac de Virginie répandait tout autour de ma tante un parfum subtile et agréable très diffèrent de l’écœurante puanteur du gris ordinaire que consommait nos hommes.

      Par contre sa fille Rita ne fumait pas, j’en déduisis que la coutume aux Etats-Unis conseillait aux jeunes femmes de ne s’adonner à ce plaisir qu’une fois mariées et à condition que leurs époux fument. Or ma cousine Rita était 

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demoiselle, nous avions pourtant à quelques mois près le même âge et son célibat ne manquait pas de m’étonner, décidément les mœurs américaines ne se conformaient pas à notre modèle. Rita m’épatait sur un point essentiel, sans jamais avoir mis un pied en France elle parlait le français aussi bien et même mieux que certains d’entre nous qui ponctuaient leurs phrases de mots de patois et de dialetto. Un français sans fautes et sans accents, au contraire de sa mère Angèle qui souvent recherchait dans sa mémoire les mots de sa langue maternelle, et qui parlait avec les intonations d’une étrangère, glissant des mots anglais à chacune de ses palabres, alors chose étonnante toutes les fois qu’un terme anglais faisait surface, Rita s’engageait à le traduire et à rectifier les propos de sa mère. Ainsi nous sûmes qu’un drink n’était rien d’autre qu’une boisson, certes pas n’importe pas laquelle car pour mériter le nom de drink ladite boisson se devait d’afficher quelques degrés d’alcool. Mais comme ma tante n’inclinait pas à l’ivrognerie, ni Julie, ni Marie Antoinette, ne sortirent du placard la bouteille de gnole, ce trop fameux tord-boyau, ce tueur-de-vers en puissance, elles se procurèrent chez le meilleur caviste de la ville, une ou deux bouteilles de muscat de Frontignan. Selon les conseils avisés du caviste le muscat devait se servir très frais et là un problème insoluble se posa à la mère et à la sœur d’Angèle qui ne disposaient pas comme les foyers américains y compris les plus modestes d’un réfrigérateur. D’ailleurs moi non plus je ne détenais pas cet appareil de progrès et de confort, du reste en 1949 il y avait peut-être en France à peine dix ménages sur cent qui possédaient un réfrigérateur.    

       Retrouvailles rimes avec fiançailles, et ces dernières, sauf en de rares circonstances, favorisent les conditions des rapprochements, des renouements des liens voire les amitiés, et même des rabibochages. Le retour d’Angèle n’amena rien de tel, excepté Salvador tout à sa joie d’approcher sa sœur ainée, il se percevait dans ce rapprochement familial une gêne qui ne se dissipait pas, et les efforts réciproques n’y changeaient rien. L’Angèle qui revenait à sa famille était pour les uns dont je faisais partie une parfaite inconnue et pour ceux qui l’avaient connue avant son départ en 1919, ils ne retrouvaient pas la  demoiselle d’alors. Elle était à présent une femme épanouie, venue d’un autre monde distant géographiquement mais aussi culturellement de nous, et cette distance provoquait, sans intention, une absence de chaleur de sa part. Ce n’était probablement pas la réalité cependant elle contenait bien ses élans. 

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Mais vraiment Angèle ne ressemblait plus à sa famille qui affichait encore les caractéristiques des méridionaux, ces élans tonitruants qui embarrassent les non-initiés, et sans doute y-avait-il trop de monde qui voulait la voir, se sentait-elle alors comme la bête curieuse ? Angèle devant toutes les débauches affectives exprimées quelques fois par des fougues théâtrales, exprima à chaque contact sur une réserve polie, extrêmement polie, et même vis-à-vis de sa mère Julie que pourtant elle était venue voir expressément, nul ne remarqua la moindre trace d’un débordement émotionnel parce qu’il n’y en n’eut point. Cependant j’imagine que ce n’est sans doute pas faute de l’avoir sincèrement espéré et souhaité de part et d’autre, mais trente années de séparation fissurent les relations, loin des yeux loin du cœur dit-on. Bien plus tard après le départ sans retour d’Angèle, lorsque Julie évoquera cet épisode elle se dressera ce constat plein d’amertume : « que voulez-vous j’ai tant et tant pleuré le départ de ma fille qu’il ne me restait plus une larme pour m’émouvoir ».

      Je veux et me force à croire qu’il y avait une réciprocité affective mais empreinte de retenue, toutefois je suis de parti pris car pendant les années qui suivront, un ou deux fois l’an je correspondis avec Angèle et Rita. Et là je me suis rendu compte de la difficulté que nous avions à entretenir une relation suivie, je découvris l’angoisse de la page blanche. Qu’écrire à des parents qui vivent une vie si différente de la nôtre ? Que partager avec ma tante et ma cousine ? Petit à petit les courriers finirent par s’estomper sans pour autant que l’affection soit remise en cause. Auparavant je reçus de leur part dans une lettre un billet de banque de leur eldorado, un dollar au teint verdâtre, j’imaginais détenir une fortune, en permanence je le maintenais dans mon portefeuille considérant que ses amis les billets de banques français par curiosité viendraient lui tenir compagnie. Hélas mon dollar demeura désespérément solitaire, puis un jour pour joindre les deux bouts je m’en séparai. À l’issue de la transaction auprès de la banque de France de Montpellier j’eus la désagréable surprise de constater que  frais de change déduits il ne valait guère plus qu’un moka accompagné d’une pâtisserie pris à la terrasse d’un café de la place de la comédie.

 

          L’argent à une tendance regrettable à bouder les humbles de sorte qu’il ne reste à ces derniers qu’à s’épuiser à la tâche, néanmoins en pleine force de l’âge on se moque de la peine. Ainsi tous les ans et pendant des années, pour la 

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période des vendanges je savais que je devrais retrousser les manches et que cet épisode m’escagasserait. Ma maison se remplissait pendant l’épisode des membres de ma famille sétoise venue pour engranger quelques sous indispensables. D’ailleurs il faut noter que les quinze jours de congés payés légaux s’employaient par les ayant droits aux salaires de misère, à des besognes rémunératrices déclarées moins que plus aux autorités, lesquelles plus que moins fermaient les yeux. Dans notre cas, la viticulture, il y allait pour la population française du ravitaillement de la plus saine et de la plus hygiénique des boissons, selon Louis Pasteur.   

      Lorsqu’on évoque les vendanges, la tendance générale fait ressortir plus qu’il ne faut les instants joyeux, les rires, les chansons reprises en cœur, les galéjades, les blagues grivoises, comme ci par enchantement disparaissait la fatigue des journées interminables qui laissent les corps endoloris. J’affirme que les vendanges sont un travail pénible, un labeur condensé en une quinzaine de jours d’une rare intensité, auquel pour les femmes s’ajoutent les corvées domestiques. Pourtant il semble malgré tout que la gaité agit comme un baume, une pommade universelle qui soigne et parfois guérit tous les maux.                                                                                                                                            

       La solidarité familiale élevée au niveau d’une mission sacrée, amenait un peuplement de ma maison au-delà du raisonnable, enfants compris une vingtaine de personnes garnissait tous les recoins de nos quatre pièces. Il ne fallait donc pas trop prendre ses aises, et quand je dis ses aises je n’oublie pas les besoins naturels que nous satisfaisions à l’aide du pot hygiénique en nous dissimulant en des lieux discrets principalement pour les femmes dans la bâtisse extérieure qui abritait mes poulettes, tandis que les hommes partaient à cent pas de la maison dans la campagne environnante. Or il advint cette soirée d’un jour où il plut à seau, une interminable averse sans pause, lorsque mon beau-frère Gaston le mari de ma sœur Suzanne fut pris par ce besoin impérieux de se soulager. Alors seau en main il courut dans l’abri des poules, mais celles-ci énervées par les éclairs et les tonnerres refusèrent l’hospitalité même provisoire à l’importun, et à coups de bec et de griffes chassèrent l’intrus qui piteux revint à la maison avec son pot et son envie.

     Dans la maison il n’y avait guère pour s’isoler que le sombre réduit sans éclairage, situé dans la cuisine, sous l’escalier, et masqué par une porte sommaire, avant d’y pénétrer Gaston crut bon de nous avertir qu’il s’efforcerait de ne pas nous déranger par l’odeur, chose que nous savions improbable. De 

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plus l’exiguïté du réduit l’obligea d’abord à se déboutonner avant d’entrer puis à se contorsionner afin de positionner sa stature dans l’attitude qui convient, enfin il tira la porte sans verrou. Déjà l’hilarité nous agaçait par des convulsions irrépressibles lorsque les enfants, sans doute malicieusement conseillés par un adulte, poussèrent la rosserie à ouvrir brusquement la porte et à glisser rapidement en-dessous une cale qu’ils coincèrent d’un coup de pied bien ajusté. Et on vit dans l’instant et pour un moment ce spectacle désopilant d’un homme surpris dans une posture ridicule essayant sous les rires et les quolibets de faire venir à lui cette porte têtue qui ne se soumettait pas. Bien sûr pour se faire Gaston dut se lever à demi et s’apercevant que pantalon et slip voisinaient avec les chaussettes il camoufla comme il put avec sa main libre son service trois pièces que malencontreusement il venait d’exhiber.

     Redoublement des rires ! Gaston eut illico presto la certitude que ce public hilare ne lui porterait nul secours, alors aussi dignement que les conditions le lui permettaient, avec toutefois un somptueux dédain pour cette famille peu compatissante, il continua son affaire jusqu’à son aboutissement en s’enfermant dans un splendide isolement, à défaut de fermer le porte. L’un d’entre nous très calé sur l’histoire de France se plut à nous affirmer qu’au temps de nos rois, les seigneurs ne se gênaient pas de s’assoir devant ses sujets sur la chaise percée. J’ignore si lesdits sujets se tordaient de rire en revanche je sais que pendant quelques jours on affubla Gaston de titres nobiliaires.

            

             Une maison pleine et une promiscuité aggravée car des quatre pièces il fallait exclure la cuisine, laquelle ne servait qu’à sa mission essentielle. À la vérité la cuisine du matin à la nuit s’attelait sans frein à cuire, à rôtir, et à mijoter, toutes denrées capables de reconstituer nos forces plusieurs fois dans la journée. La force de l’âge ça s’entretient.  Le grand air ça creuse, tout le monde sait cela, et pendant les vendanges de bonne grâce le travailleur champêtre se soumet au rythme particulier des pauses alimentaires régulières, ne serait-ce que pour se retaper physiquement pendant ce laps de temps. Communément nos vendangeurs devaient se trouver à pied d’œuvre au lever du soleil, pour ce faire ils se réveillaient vers cinq heures, bien avant les matines ou vigiles. Tout ensommeillé qu’ils étaient, ils déjeunaient avec du consistant, soupe ou fromage, hareng fumé ou reliquat du fricot de la veille. 

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Toutefois nos vendangeurs étaient, chaque matin, surpris de voir les femmes de la maison, de surcroit vendangeuses, s’activer au four et aux gamelles.

     D’ailleurs nous nous s’employions à cuisiner depuis un bon moment alors qu’eux-mêmes roupillaient de tout leur saoul, parce que vers neuf heures il faudrait que chacun et chacune de la maison trouve son casse-croute, de quoi faire oublier les premières heures de la cueillette accomplies dans la froide humidité matinale qui donne aux mains cette impression d’avoir manipulé de la glace ou de la neige. Après ce bref arrêt les vendangeurs, vendangeuses, verraient le soleil monter à l’horizon alors que pendant ces instants eux-mêmes se réveilleraient vraiment. Puis arriverait le moment où chacun, chacune, se fiant à la course du soleil considèrerait que le temps du déjeuner était venu, mais il appartiendrait au chef de colle d’en décider, en l’occurrence Marcel, et Marcel par jeu ferait languir tous ces vendangeurs qui n’étaient plus que des ventres affamés.

       Il dépendrait de nous les vendangeuses, dont l’état de fraicheur en surprendrait plus d’un, d’organiser le déjeuner sur l’herbe en alliant rapidité et virtuosité, et il n’y manquerait rien pour assouvir la faim et étancher la soif. Ensuite on verrait se mettre en branle comme un ballet bien cadencé, incisives, canines, et molaires, qui mâchant, broyant, et déglutissant, en moins d’une demi-heure ce que la gente féminine avait préparé des heures durant. Puis repas avalé, ventre plein, et vin allongé d’eau aidant, certains se glisseraient dans la somnolence, tandis que nous, les femmes, rangerions avec dextérité tout le fourbi sans s’accorder le moindre répit.  

       La reprise prendrait les allures du supplice. Les reins douloureux pour avoir supporté un corps plié en deux toute la matinée, à peine remis à grands renforts d’étirements pendant la pause, ce corps devraient reprendre la position honnie jusqu’à l’heure prévue, ou pire jusqu’aux dernières grappes si on sentait que la vigne pouvait être totalement vendangée dans l’après-midi, ceci afin d’éviter un retour vers ladite vigne, souvent éloignée du point de départ. Parce que le transport s’effectuait en charrette donc il fallait prévoir et limiter les déplacements, car Gamin, le cheval de trait, était loin d’égaler les performances des purs sangs en vitesse de course.  Mais un pur-sang jamais n’aurait pu déplacer d’un seul mètre la charrette d’un bon poids avec une pastière remplie de près de deux tonnes de raisins et encombrée d’une dizaine de travailleurs. Gamin tirait fièrement tout le toutim en soumettant toutefois 

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nos nez aux effluves de ses pets permanents. Voilà pourquoi nous prenions notre en-cas, composé d’un bout de fromage ou d’une tranche de saucisson ou d’un fruit ou des trois, avant de nous installer pour le retour.         

       Pendant les vingt ou trente minutes que durait le transport, bien calée à l’arrière de la charrette, bercée par son balancement régulier, il m’arrivait de m’assoupir, les yeux mi-clos, le corps douloureux, la tête au repos, j’appréciais ce moment de plaisir si bref ne plus devoir penser à quoi que ce soit. Il m’arrivait parfois de me questionner sur mes consœurs qui le samedi à la nuit tombée ayant terminé leur journée de vendange trouvaient le temps de s’endimancher et de courir à la messe des vendangeurs, fallait-il quelques soient bonnes chrétiennes ou bien alors profitaient-elles du prétexte pour s’autoriser des petites doses de sommeil entre deux Pater et un Avé afin de retrouver un semblant de forme pour la cueillette du dimanche.          

     Après cet entracte-promenade, ma petite histoire reprenait son cours, m’ayant accordée une nécessaire pause d’hygiène corporelle, je m’appliquais à satisfaire les besoins de ma maisonnée, ordinairement ils nous accaparaient, Marie Antoinette et moi,  jusqu’à minuit. Marie Antoinette ne vendangeait pas, elle se consacrait pour l’essentiel, ce qui n’est guère moins fatiguant, à prendre soin des enfants. Mais les enfants grandissent et deviennent adolescents, comme par exemple ma sœur Francine qui d’une façon toute naturelle se rapprocha d’un garçon de sa génération, c’était Lucien le frère de Marcel. Ils finiront dans quelques années par se marier.

       Une seule fois de toute la vendange je me dispenserais de préparer le panier de midi, ce serait le dernier jour parce que cela aurait été un offense pour celle qui nous amènerait ce jour-là le repas, la tradition voulait que les propriétaires régalent leurs vendangeurs par une collation amicale et consistante en guise de cadeau d’adieu. Madame Alice Gouneaud qui par ailleurs, lorsque son travail de secrétaire médicale bénévole auprès de son époux, se plaisait à nous tenir compagnie sans le moindre chichi le sécateur en main, Madame Alice donc en cet ultime journée amenait de quoi faire bombance, elle connaissait bien les appétits du travailleur des champs. Cependant malgré la gaité naturelle de madame Alice, un entrain que nous appréciions les jours où elle vendangeait avec nous, il s’avérait difficile pour nous de manger sans retenu, de manger goulument comme nous le faisions 

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habituellement, avec nos patrons parce que en cette ultime journée le docteur Gouneaud nous honorait de sa présence.

      Entre les époux le vouvoiement était de rigueur, cela se pratiquait ainsi dans leur milieu bourgeois, et cette distance apparente ne nous encourageait pas à une liberté de ton et de parole, chacun d’entre nous surveillait ses mots et gestes. Nous chipotions comme des gens habitués aux mets les plus fins et les encouragements de madame Alice n’y changeaient rien si ce n’est qu’avant d’être priés de nous resservir nous singions, en allongeant la main vers le plateau abondamment garni, ce que nous imaginions être les bonnes manières de la société des propriétaires. Nous allongerions également la main, et à ce moment-là sans faire de manière, un peu plus tard lorsque nous toucherions la fameuse enveloppe.

       Je considérais chaque fois le contenu de l’enveloppe come une petite fortune. Cela ne doit pas étonner car à cette époque où la mensualisation n’existait pas, recevoir d’un bloc quinze à vingt jours de rémunération me laissait entrevoir pour la fin de l’année un desserrement passager de ceinture, certes après reviendrait le temps des payes légères et des déficits hebdomadaires. Les semaines ouvrières se terminaient le samedi vers midi par la remise de l’enveloppe, et donc les samedis les ménagères réglaient les ardoises, épiciers, bouchers, cafetiers dans les cas de maris intempérants, souvent il ne lui restait guère de marge que pour deux ou trois jours ensuite elles ouvraient de nouvelles ardoises. Ce schéma s’appliquait à mon ménage à cette différence près que selon si monsieur et madame s’absentaient les samedis et dimanches, Marcel touchait sa paye en avance, le vendredi soir, alors j’avais cette impression fugace de terminer la semaine avec de l’argent devant moi. Il arrivait aussi que monsieur et madame partent avant d’avoir vu Marcel dans ces cas-là l’enveloppe n’apparaissait que le lundi, alors ne pouvant effacer les ardoises je ne me risquais pas chez les commerçants, dépitée je m’appliquais à accommoder les restes de mon mieux.

      Les vendanges finies, ma maison se vidait pratiquement du jour au lendemain, et après une activité débordante il me semblait que je n’avais rien à faire. Toutefois la vie reprenait vite son cours, et avec la rentrée scolaire et mes trois enfants j’avais de quoi m’occuper.  Auparavant comme une récréation se déroulerait, pendant trois, quatre jours, la fête locale avec les forains, les bals, les concours de pétanque et de belote, les jeux divers, et les courses 

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camarguaises. Pour que ces courses à la cocarde puissent se tenir il fallait des arènes, et ces arènes se constituaient au plan des Claouzes avec des charrettes solidement amarrées les unes aux autres, elles formaient un vaste cercle, renforcées par des planches lesquelles obstruaient les espaces sous les charrettes afin que les taureaux ne s’échappent pas.

     Marcel amenait, cela allait de soi, une charrette de monsieur et madame Gouneaud, ainsi grâce à ce prêt nous étions aux premières loges et j’assistais au spectacle qui ne m’enthousiasmait guère. Des hommes souples et rapides, appelés des razeteurs, à grandes foulées réalisaient des courses courbes afin de s’approcher du taureau et de lui retirer avec un crochet à plusieurs branches les attributs fixés à la base des cornes. Le razeteur accrochait parfois quelque chose, mais bien souvent rien, avant de s’envoler au-dessus des charrettes. Pendant près de deux heures il ne se passait pas autre chose que cette simple action, mais les spectateurs, parmi eux mes enfants et mon mari, adoraient ces représentations.  

       Il advint une année où Marcel participa activement au programme festif, il s’engagea à disputer la traditionnelle course de vélo. Or si à l’époque de sa jeunesse Marcel pédalait allègrement et rivalisait d’ardeur lors d’escapades avec ses copains, depuis lors du temps s’était écoulé et certains empêchements  comme la guerre, notre mariage, nos enfants, l’avaient contraint à réduire ses sorties à vélo. Ainsi approchant la trentaine, expérimentant la pleine force de son âge, son corps d’athlète avait quelque peu mué, il ne pouvait compter que sur des mollets moins fermes, des cuisses moins vigoureuses, des reins moins puissants et tout le reste de son corps à l’avenant, tandis que les routes semblaient interminables, les pédales plus résistantes et les pentes plus raides.

      Seul un pari stupide, entre vieux copains, pouvait expliquer son inscription à la course où des jeunes gens surentrainés sans un gramme de graisse voulaient en découdre. Sur la ligne de départ Marcel ressortait du lot d’abord par sa stature et son léger surpoids qu’il le faisant bedonnant par rapport aux jeunes compétiteurs aux ventres plats, et ensuite par sa chevelure qui commençait à blanchir et faisait comme une tache au mitan des toisons colorées. Néanmoins le public encourageait Marcel avec beaucoup de bienveillance pour avoir répondu à ce défi insensé de concourir avec des chances infimes d’emporter le bouquet du vainqueur.        

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      Les coureurs s’élancèrent, ils devaient accomplir plusieurs tours d’une boucle de trois ou quatre kilomètres. Dans les premiers tours Marcel rivalisait sans faillir ni faiblir contre ces jeunes loups, mais au fil des passages ses forces s’amenuisant il tentait avec l’énergie du désespoir de s’accrocher à la queue du peloton. Puis vint ce passage où on vit passer le peloton comme une fusée sans que Marcel n’y  soit. De longues secondes s’écoulèrent avant que Marcel en solitaire ne débouche sur la ligne droite que proposait la grand-rue, le nez dans le guidon, écrasant les pédales, moulinant des jambes, dodelinant de la tête, balançant ses épaules. Marcel refusait d’abdiquer ! À quelques mètres une voiture le suivait en klaxonnant et il semblait qu’elle lui donnait la cadence du pédalage. Côté droit le bras du passager sortait du véhicule et présentait à la foule un balai sans manche, laquelle foule réconfortait par ses bravos le dernier de la course. Bien sûr Marcel ne disputa pas le sprint final, la jeunesse avait eu raison de sa volonté. Les minutes passant je ne manquais pas de m’inquiéter de l’absence de Marcel, lorsque j’entendis dans le lointain le grondement du klaxon qui cornait sans rythme et sans entrain. Puis enfin je le vis emprunter la grand-rue et arriver pratiquement en roue libre, saluant de la main les spectateurs, lesquels le félicitaient pour sa performance, et cela me satisfaisait, notre honneur était sauf, car les pauvres doivent avoir de l’honneur, les riches eux n’en ont nul besoin. Soudain j’entendis au haut-parleur le speaker improvisé annoncer : « une prime spéciale est attribuée à Marcel Gribal d’un montant de … », à cet instant précis Marcel passait la ligne d’arrivée sous les hourrahs du public et ces cris m’empéchérent d’entendre les derniers mots.

      Cependant malgré ce prix de consolation Marcel délaisserait les compétitions sportives qui exigeaient un entretien régulier des capacités musculaires au profit d’exercices physiques que la force de son âge assurerait aisément.        

 

 

 

 

 

                                                             

 

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                                                 LES ÉPREUVES   

 

 

      «Tata ! Quand je serais grande je me marierais avec Georges mon fiancé.»

     Inlassablement Marianne me répétait ce désir lorsque les samedis ou les dimanches je lui rendais visite à l’hôpital de Sète. Elle s’accrochait à ce rêve avec un rare entêtement comme si cette résolution pouvait entraver la progression de ce mal qui la rongeait. Marianne était la fille ainée de Suzanne ma sœur et de Gaston, elle avait à quelques mois près le même âge que Georges, treize ans, le mal lui rongeait le foie sournoisement depuis des mois, peut-être même des années. Qui peut savoir, car avec le facteur héréditaire propre à ce mal, le risque qu’à chaque génération un membre de la famille de Gaston développe cette maladie s’avérait plus que probable. Gaston lui-même, vers la soixantaine sera vaincu par la maladie après plusieurs années d’une résistance courageuse.

      Les médecins d’alors disposaient de moyens rudimentaires pour diagnostiquer  les maladies sérieuses, ainsi il advenait rarement que le mal soit combattu à un stade précoce, en général il avait fait des dégâts avant que le corps médical détermine la ou les méthodes de combats. Ce combat se révélait rarement gagnant, mais ne dit-on pas que c’est en forgeant qu’on devient forgeron et donc en luttant n’apprenait-on pas à lutter. Ce corps médical tentait sur le malade avec son accord, ou quelques fois sans son accord, de nouvelles procédures, de nouveaux médicaments, des essais qui dans leur ensemble produisaient un taux de réussite insignifiant. Une chance sur cent, sur mille, bref infinitésimale, mais il fallait hasarder cette marche incertaine vers la connaissance.  

      La camarde ne frappe jamais au hasard. Combien de fois ai-je entendu cette réflexion, formulée par les vieilles du quartier haut de Sète, toutes de noirs vêtues toujours en avance d’un deuil, issues d’une région, la Calabre, où la superstition ne se discute pas. Ainsi voyaient-elles au moindre événement hors norme le signe d’une  force supérieure, très souvent d’ailleurs elles tournaient et retournaient un incident, banal pour tout un chacun, afin d’y découvrir de l’extraordinaire. Elles parvenaient à persuader. J’avoue, pour avoir baigné dans ma prime enfance dans cette eau, être sensible à ces analyses frustes. Ces âmes simples décodaient les complexités de la vie avec leurs outils instinctifs.

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        Pourtant à y regarder de près il apparaît au sein de ma famille, à quelques années de distance, que des épisodes se répètent, certes sous des formes différentes, mais à semer vraiment le doute dans la tête de celle, ou celui, qui observe attentivement. Ma grand-mère Julie était la seconde fille de sa fratrie et sa fille ainée partit définitivement pour un nouveau monde. Ma mère Marie Antoinette était la seconde fille de sa fratrie et sa fille ainée Maria disparut prématurément pour un monde dit meilleur, par son décès je devins l’ainée de ma fratrie tandis que Suzanne pris la deuxième place. Voilà qu’à son tour Suzanne, seconde fille de sa fratrie, voit sa fille ainée Marianne glisser vers l’autre monde. De mes constatations je ne dirais jamais rien à personne de peur qu’on ne me rie au nez, mais je confesse qu’au temps où mes vieilles calabraises irrationnelles vivaient, sans réserve je m’en serais ouverte auprès d’elles.

       L’irrationalité touche toute âme sensible face à la cruauté du destin, nul ne peut admettre la mort d’un enfant, la logique veut que la mort n’intervienne qu’au temps de la vieillesse, éventuellement elle s’accepte si un adulte, jeune ou moins jeune, a eu une vie dissolue. Je ne parvenais pas à me résoudre à la fin inéluctable de la pauvre petite, de sorte qu’à force d’en parler, son rêve d’épouser son cousin devint au fil de mes visites un projet tout à fait concret. Nos imaginations partaient à la poursuite d’une chimère insensée et nous arrivions à croire que nos désirs aboutiraient. Bien sûr il advenait que l’une ou l’autre de mes proches me reproche mon absence de réalisme, et de mettre dans la tête de la petite des absurdités, des illusions, des impossibilités. Que répondre à ces critique, rien, je ne répondais rien, pourtant j’étais absolument convaincu en mon for intérieur de l’aider à retrouver un bon moral, plus par l’espoir que je lui combinais que par le flot des médicaments, certes nécessaires, mais qui lui rappelait en permanence son  terrible état.

       D’ailleurs avec  les médicaments, l’environnement conditionnait le patient sur l’évidence de sa situation. Nous vivions dans ces années où il existait dans les hôpitaux des vastes chambres communes où s’entassaient une cinquantaine de malades, parfois plus. Certes l’administration séparait les hommes des femmes et les bonnes sœurs qui agissaient en tant qu’infirmières, veillaient sur ce point essentiel, toutefois rien n’empêchait qu’un vieillard avoisine avec un enfant, et que ce vieillard ne rende son âme à Dieu avec l’enfant pour témoin.  En principe les lits s’alignaient dans le même sens et formaient autant de

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rangées que possible, une large allée au milieu reliant deux portes, séparaient les lits et permettait la circulation du corps médical et le portage des repas. Sur un côté du lit se trouvait une étroite armoire de fer collée à l’armoire du lit voisin dans l’espace ainsi créé il pouvait y avoir une chaise, de l’autre côté du lit il y avait une table de chevet de dimension réduite, elle aussi collée avec la table de chevet du lit voisin. Au pied des lits une sorte de couloir avec pour mur les dos des armoires, des lits, et des tables de chevets des lits de devant, ce chemin autorisait le passage d’une seule personne et donc les visiteurs d’un malade en étaient souvent réduits à s’empiler dans l’espace sur les côtés du lit devant les armoires et les tables de chevet.

      Dans de telles conditions de promiscuité, les malades ne profitaient guère du calme nécessaire afin de se reposer valablement. Outre le ballet des blouses blanches des infirmières, ou bleus des femmes de salle, ou des robes noires des bonnes sœurs à cornette, lequel ballet ne cessait jamais qui pour les soins ou la toilette ou le ménage, ou les repas, s’ajoutait la visite quotidienne toujours impromptue du professeur accompagné de ses disciples, le tout après des nuits troublée par les cris, les plaintes, les appels, les gémissements. De sorte que, lorsque venaient les parents et les amis, ils voyaient leur proche dans un état d’abattement inouï, et cet état les affligeait durablement d’autant que le créneau horaire autorisé se produisait dans les premières heures de l’après-midi, une période généralement propice à la sieste. Ce sommeil récupérateur contre lequel le malade tentait de  lutter d’une façon héroïque devant la parentèle et les relations, lesquelles assurément pensaient bien faire en témoignant leur bienveillance constante mais très fatigante pour l’alité.

      En l’occurrence ici, notre alitée, notre Marianne s’éteignait inexorablement, et de l’engourdissement à léthargie, du rose estompé de ses joues à la pâleur diaphane de sa face, il ne se passa qu’une brassée de courtes journées. Le jour le plus sombre finit par advenir avec son cortège de chagrin et de désolation, avec cette question sans réponse, pourquoi cette enfant ?, qu’avait-elle donc fait de si mauvais dans sa vie si brève ?

 

        L’hôpital de Sète recensait dans son effectif Yvonne la femme de Pierre, elle assurait un emploi de soignante. Or advint un jour où elle fut touchée par des troubles sérieux au cerveau, Pierre à ce sujet demeurera d’une discrétion inébranlable, il ne me précisera jamais les détails de cette affection. Il faut dire 

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qu’en ces années cinquante, le cerveau, centre de commandement de l’individu, était un organe entouré de mystère et de peur extravagante. Une fois le cerveau altéré, si peu que ce soit, tout le monde imaginait que la déraison se produirait tôt ou tard et d’une manière irréversible. Dès lors les proches du malade taisaient une réalité qu’ils pensaient inavouable. Dans le cas d’Yvonne, il s’avérait que les lésions atteignaient un stade extrêmement inquiétant, au point que les docteurs envisagèrent cette solution radicale d’intervenir directement sur le cerveau par la trépanation. Une opération lourde de conséquence si d’aventure se produisait quelques incidents imprévisibles, notamment le risque qu’après son passage au bloc, l’idiotie ne touche pour toujours notre malade.

        L’épreuve chirurgicale se déroula sans anicroches, et sur le plan médical ce fut une parfaite réussite, à présent il fallait espérer qu’Yvonne récupère la plénitude de toutes ses capacités motrices et intellectuelles. Dans un premier temps dès sa sortie de l’hôpital, il était prévu qu’à tour de rôle plusieurs gardes malades à domicile se chargent des besoins quotidiens d’Yvonne. Puis au fil de l’évolution de son état cérébral, ces aides s’estomperaient si la progression allait dans le bon sens, ou bien selon un pire inenvisageable se renforceraient durablement. De quoi inquiéter le plus optimiste.

          Pierre était lucide et dans cette épreuve le sens du devoir ne lui échappait pas, très vite il considéra que sa présence au côté de sa femme ne se discutait pas, cependant il devait tenir compte de ce paramètre que pour vivre il faut de l’argent lequel se gagne en travaillant, et cette question de cesser de travailler un long moment, des semaines voire des mois, le tarabusta jours et nuits, avant de trouver une solution particulièrement cruelle pour lui. La solution consistait à obtenir un arrêt médical provoqué par une maladie ou, mieux encore, un accident de travail, parce qu’une maladie, à moins d’une affection grave et dûment constatée, n’entraine pas systématiquement une interruption de longue durée, en revanche avec un accident sévère sinon sérieux, il existe cette possibilité de le prolonger un bon moment pour peu que l’accidenté soit habile à la manœuvre lors des visites de contrôle ultérieures.                                                  

         Pierre opta d’abord pour le classique tour de rein,  toutefois il lui donna un caractère spectaculaire. En tant que docker il lui fut facile en effet de donner le change en s’écroulant sous une charge trop lourde puis de rester clouer au sol en hurlant sa douleur. Hélas un tour de rein, et tous les dockers le savent pour

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avoir utilisé un jour ou l’autre ce subterfuge, dans le répertoire des incapacités temporaires ne vaut guère que quelques jours de repos au-delà les soupçons du médecin-contrôleur occasionnent des sanctions financières amenant le simulateur à rembourser toutes les journées de travail indûment indemnisées sans oublier la punition professionnelle qui peut être cause d’un licenciement.

       Après cet hors d’œuvre dans le menu des accidents de travail Pierre se résolut à une recette plus probante dont le prix à payer s’avérait très élevé, à savoir : choisir entre les doigts de son pied, ou alors de ses mains, un doigt. Hésitation douloureuse, pourtant la situation imposait qu’un fardeau pesant tombe sur une ou des extrémités digitales afin d’obtenir le Graal d’un long arrêt médical. À la vérité il n’entrait pas dans les intentions de Pierre d’attendre la chute accidentelle et hasardeuse d’une charge, et comme la fin justifie les moyens afin d’éprouver une blessure sévère rien ne valait un violent coup de marteau sur un doigt préalablement choisi pour son utilité relative. Ainsi l’auriculaire ne servant guère que pour se curer le conduit et le pavillon des oreilles se voyait condamné à une exécution capitale. Or Pierre ne se sentait pas de jouer le bourreau de lui-même, ayant cette crainte de ne pas frapper assez fort et donc de rater son coup,  il demanda ce service à un collègue et ami, ce dernier présentait de surcroit l’avantage d’effectuer après coup la mise en scène crédible comme preuve indiscutable de l’accident de travail.

        À l’instant crucial, je n’ose pas imaginer la souffrance endurée par mon frère, qui en outre refusa qu’un camarade des docks l’accompagne à l’hôpital afin de ne pas lui faire perdre sa journée. Bien sûr il fut amputé de son auriculaire de la main gauche, mais il obtenait dans la douleur cette longue période d’inactivité rémunérée qu’il souhaitait pour s’occuper d’Yvonne, et accessoirement les médecins experts lui attribuèrent une pension compensatoire proportionnelle à l’utilité de ce petit doigt, donc très légère. Plus tard en présence d’enfants, le plus souvent ses jeunes neveux, Pierre les impressionnera avec ce doigt absent, les avertissant de ne pas écouter un certain conseil qui préconise de manger sa main quand on a faim parce que lui, il avait suivi ce conseil et maintenant il lui manquait un doigt, il ajoutait avec un grand sérieux devant des enfants horrifiés : « qu’en plus un doigt ce n’est même pas bon il y a trop d’os et de tendons et pas assez de chair ».

      Des enfants, Pierre, et certainement Yvonne bien qu’elle n’ait jamais dit un mot sur ce sujet, aurait souhaité en avoir ne serait-ce qu’un seul. Mais la 

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nature, avec une férocité regrettable, ne voulut pas satisfaire le couple sur ce point. Certes Yvonne et Pierre porteront sur les fonts baptismaux plusieurs neveux, notamment mon dernier fils lequel prendra leurs deux prénoms, néanmoins être parrain et marraine n’est qu’un pis-aller, même si je promis à Yvonne qu’elle assurerait épisodiquement la garde d’Yvon.

     Yvon vint au monde une nuit de mi-décembre 1954 vers les deux heures du matin à Vendargues dans la maison que nous habitions depuis sept ans, il pesait presque trois kilos. Pour atteindre la plénitude du bonheur je voulais que pendant un instant tous mes enfants m’entourent, je demandais alors à Marcel de les fait venir sans penser que nous étions en pleine nuit et qu’ils dormaient tous les trois profondément. L’un après l’autre, Marcel les réveilla et me les amena, aucun des trois ne manifesta un semblant de mimique de joie d’avoir un petit frère, Damienne six ans sommeillait debout, Suzy neuf ans avait l’air engourdi, et Georges onze ans semblait hébété, ils pionçaient debout les yeux mi-clos sans comprendre véritablement pourquoi ils se tenaient près de mon lit où s’agitait à mes côtés un tout petit être, sans réaliser ni demander aucunement de quelle manière celui-ci était venu. Je m’offrais tout de même en dépit de l’heure extrêmement matinale cette bénédiction de réunir pour la première fois toute ma maisonnée. 

                      

         Il est parfois bien difficile de tenir une promesse, en particulier lorsqu’elle implique sa propre progéniture, et mon engagement vis-à-vis d’Yvonne me mettait en porte à faux car je ne désirais plus lui confier la garde de mon nouvel enfant. Je repoussais comme je pouvais ce préjugé courant à cette époque, qui recommande de ne pas donner son entière confiance et de ne pas contredire, un, ici une malade, dont le cerveau a éprouvé par un mal sérieux et grave.  Même si le chirurgien s’était bien employé lors de l’intervention, nul ne pouvait dire s’il ne restait pas des séquelles cachées. Au début je me cachais derrière l’excuse de la toute petite enfance d’Yvon, celle-ci chacun le sait réclame des soins particuliers tel que lui donner le sein, chose que seules les femmes devenues récemment mères peuvent faire.

      Pressentais-je la rechute tant redouté de la maladie d’Yvonne, lorsqu’elle se produisit, je n’en fus pas étonnée. À son accoutumé, Pierre ne s’épancha pas sur l’état d’Yvonne, très évasif il indiquait juste que tout était mis en œuvre pour qu’elle guérisse, mais quand le doute l’assaillait, il ajoutait que cela 

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durerait un moment. Et à voir son visage fermé on comprenait qu’il ne tenait pas à prolonger la discussion sur ce sujet. Connaissant Pierre je me doutais que la suite de l’histoire prendrait un chemin semblable à celui du premier assaut de la maladie,  aussi lorsque j’appris qu’un accident du travail lui avait emporté un deuxième doigt, ce pépin douloureux mais si prévisible ne m’étonna pas. Le seul point qui m’estomaqua ce fut le choix du doigt. J’imaginais cela allait de soi pour moi que l’amputation concernait l’auriculaire de la main droite afin de faire un pendant quelque peu sinistre, or le nouvel accident impliqua l’index de la main gauche, de sorte que je me demandai si en vérité Pierre à force jouer avec le feu n’avait pas brulé son infortuné index, en clair s’il ne s’agissait point un accident authentique ?   

            Demander et obtenir de Pierre une réponse qu’il voulait taire, tenait du prodige, en guise d’indication il prenait en général son air mi-figue mi-raisin et pince-sans-rire que je lui connaissais bien, ensuite soit il déclarait avec gravité des sottises qu’il rendait croyable par les accents de la sévérité, soit il annonçait sur le ton de la rigolade ses ennuis avec lesquels nous nous marrions et  dont personne n’accordait aucune crédibilité. Et justement l’authenticité de son accident pouvait susciter un questionnement raisonnable de la part des médecins du travail. Ceux-ci ne remettraient-ils pas en cause la crédibilité de l’événement si d’aventure était amoché le doigt symétrique du doigt amputé. Le cas présent écartait ces suspicions, de plus Pierre n’omettait jamais de dire que la première amputation était cause de la deuxième parce qu’il se sentait moins à l’aise avec cette main gauche depuis la mutilation ainsi ajoutait-il sur un ton badin : « maintenant l’équilibre est parfait, j’ai une main gauche toute  symétrique, et je vais même apprendre à jouer de la guitare comme Django Reinhardt », disant cela il tressautait sur sa chaise, parfois il terminait en murmurant : « enfin il  vaudrait quand même mieux qu’Yvonne ne tombe pas trop souvent malade ».

        Plus jamais Yvonne ne récidivera. Et très vite se posera la question de confier momentanément Yvon au bon soin de sa marraine, elle y tenait absolument et j’étais prise au piège de ma promesse. Pierre me rassurait en me répétant que je ne devais pas m’inquiéter parce qu’à Sète il s’y trouvait Francine, jeune femme à présent, pour veiller au grain, et au pire Marie Antoinette notre mère pouvait à tout instant prendre le relai. Je ne risquais finalement pas grand-chose, en outre il était entendu que cette garde se 

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déroulerait le temps des vendanges ce qui m’arrangeait. Yvon allait sur ses deux ans, le temps pour lui des découvertes, des vadrouilles, et des escapades. Il marchait et prononçait ses premiers mots, et donc pour l’entourage il devenait intéressant, à Sète il serait l’enfant roi car nul n’oserait ni le réprimander ni le gronder.               

       Et pourtant en un laps temps très court il jouerait des tours pendables. Dont deux qui firent tourner en bourrique Gaston puis Francine et Yvonne.

      Gaston avait appris le métier de plombier, et de sa pratique il en faisait profiter toute la parentèle du Trou de Poupou, à la moindre fuite d’eau il étalait son outillage afin d’intervenir efficacement. Or il fut un jour où Yvonne rendait visite à la famille, et comme rien ne risquait Yvon gambadait dans l’impasse. Observateur il vit son oncle Gaston en train de réparer quelques robinets ou siphons, lequel oncle à bon escient utilisait son outillage, et quoi de plus merveilleux pour un gamin que d’imiter un adulte surtout si on peut lui emprunter ses outils. Ainsi Gaston voyait quelquefois Yvon partir avec un outil, outil qu’il récupérait selon son besoin, mais ôter un jouet à un enfant provoque presque toujours sa colère et ses pleurs, sauf Yvon qui s’attacha à camoufler clés, pinces, tournevis, et tout le toutim du parfait plombier pour utilisation ultérieure. Et finalement si Gaston n’était plus en âge de pleurer, l’envie de tonner d’une saine colère lui montait à la bouche, pourtant il se retint mais avant de récupérer ses outils il attrapa Yvon par ruse et il le posa dans un baquet plein d’eau, de sorte qu’Yvon plus surpris que fâché fut fait prisonnier et  baigna jusqu’aux pectoraux un bon moment.   

       Régulièrement Yvonne et Francine s’en allaient promener Yvon par les rues commerçantes de Sète qui présentent cet avantage d’être attrayantes. En principe les deux femmes tenaient ensemble ou alternativement les mains de l’enfant afin de ne pas le perdre dans la foule, mais souvent il suffit à l’enfant d’un instant très bref de liberté pour que de ses foulées courtes et vives il disparaisse dans la multitude. Yvonne et Francine lâchèrent la main d’Yvon juste le temps de saluer une relation amicale, puis se retournant pour présenter celui-ci à celle-là, elles constatèrent consternées l’évaporation subite du nourrisson. Inquiétude, angoisse, affolement s’emparèrent des deux belles-sœurs lesquelles bien qu’émotionnées signalaient aux passantes surtout, la mésaventure qu’elles éprouvaient, dès lors la recherche impliqua toutes les bonnes volontés. Nul n’imagine à quel point, où emmène l’esprit aventureux 

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d’un bambin qui sait tout juste marcher, et comment l’absence de curiosité des gens qui n’imaginant pas que la surveillance d’un enfant puisse être prise en défaut, permette de tel vagabondage. Yvon d’ailleurs n’avait pas l’air perdu, heureux il souriait au monde lequel monde lui rendait son sourire.

     Chemise blanche à manches courtes, pantalon blanc genre bermuda, socquettes et souliers blancs aussi, dans toute cette blancheur seule  tranchait sa crinière noire corbeau. Il errait  de ci de là, n’imaginant pas un seul instant la détresse qu’il occasionnait à ses parentes, exactement comme un touriste en villégiature qui délaisse tous ses soucis le temps des congés payés. Du reste un photographe le trouvant photogénique se plut à le mitrailler avec son appareil devant son magasin-atelier lorsqu’une soucieuse Francine se détacha d’une multitude plus détendue qu’elle. Un bref instant s écoula avant qu’Yvonne ne la rejoigne et toutes deux enfin rassurées de voir Yvon dans le décor s’approchèrent de lui d’un pas tranquille car il était inutile de le traumatiser en affichant des visages défigurés  par la peur. D’ailleurs aurait-il compris une remontrance alors que devant l’objectif il s’appliquait à prendre diverses poses ce qui d’un coup amusèrent Yvonne et Francine et leur firent oublier leur récente frousse.  

     « C’est vous la maman ! » dit le photographe en s’adressant à Francine parce qu’elle avait comme Yvon des cheveux noir tandis qu’à l’inverse Yvonne était blonde. « Je ne ferais le tirage que de la plus réussie, et ça ne vous coutera pas bien cher ».                                                                                            

       Il s’avérait que le photographe n’était pas le seul à se méprendre sur le lien Yvon envers Francine, il ne se passait pas de jour sans qu’elle ne doive apporter un rectificatif. Mais le comble allait advenir un beau dimanche, ce jour-là au lieu d’aller vendanger je fis sans m’annoncer le déplacement à Sète. Je voulais dorloter mon « caganis », il me manquait, je ne l’avais pas vu depuis une petite huitaine de jours néanmoins une longue absence. J’arrivais sans crier gare au Trou de Poupou, ayant auparavant toqué vainement à la porte de l’appartement d’Yvonne, je pensais bien la trouver avec Yvon chez Marie Antoinette ma mère. Or si ma mère et Julie ma grand-mère prenait un peu de repos, en revanche il me fallait attendre le retour de la promenade pour enfin embrasser Yvon, ce qui je l’avoue m’irritais un tantinet d’un côté mais d’autre part me rassurait sur l’attention prodiguée à mon petit. 

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     Les minutes s’écoulent très lentement lorsqu’on attend un être aimé et on se met à gamberger, en vérité je pensais que maintenant étant en règle avec ma promesse je pouvais reprendre mon fils. J’en étais à ce point de réflexion avant d’entendre sans le voir cette voix fluette qui mettait chère. Yvonne, Francine, et Yvon revenaient par la rue de la Caraussane  du château d’eau, ils devaient encore virer d’un quart de tour pour entrer dans l’impasse afin que l’on soit en contact, tranquillement il et elles faisaient un brin de causette avec les femmes du quartier, j’écoutais le cœur battant le babil de mon petit, il prononçait distinctement le mot de « ma..’aine » mais aussi celui plus inattendu de « ma..’an ». Mon cœur d’un coup tambourina à m’en faire exploser la poitrine, un simple air de famille, au demeurant peu marqué, avait suffi à embrouiller mon enfant et à l’amener à des confusions blessantes pour moi. Dès lors il n’était plus question de visite, je décidais d’embarquer sur le champ Yvon, ainsi prenait fin son escale sétoise et surtout le risque que se détachant de moi il me repousse.                                        

         Il faudrait des circonstances particulières pour qu’Yvon, autour de ses dix ans, profite d’un nouveau séjour sétois. À cette époque Georges venaient de se marier et son épouse, une sétoise, ne tenait pas d’emploi régulier. Tout juste installés à Sète j’imaginais sans peine qu’avec un seul salaire ils devaient peiner pour joindre les deux bouts. Alors je combinerai ce stratagème de leur confier momentanément la garde d’Yvon moyennant rétribution, ainsi malgré mes faibles ressources je les aiderai à démarrer sans avoir l’air de les assister.

     

        Il était bon que mon dernier rentre au bercail parce qu’un petiot plus il est petit et plus il tient de la place d’autant plus de place s’il déborde de vie. C’était le cas d’Yvon et je ne doutais pas que sa vivacité remonterait le moral de Marcel qui venait de perdre sa mère. Mes rapports avec ma belle-mère se bornèrent à quelques paroles convenues, comme l’usage, la politesse, et le respect le commandent dans ce genre de situation. Jamais par exemple je ne me permis une seule question indiscrète sur l’histoire de sa vie. Ainsi l’ai-je  côtoyée une douzaine d’années sans que jamais elle ne s’épanche sur le moindre détail de son existence dont j’en connais néanmoins quelques bribes par Marcel. Je sais donc que dans son jeune âge Françoise Fenoul perdit sa mère, sans frère ni sœur elle vécut avec son père Calixte quelques brèves années à Saint Génies des Mourgues où celui-ci s’employait comme carrier 

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avant de venir à travailler aux carrières de Vendargues autour de 1900. Ensuite Calixte se mit en ménage avec une femme qui, belle-mère sévère, se comporta durement avec Françoise. Probablement cette austérité pendant sa période de croissance lui causera des torts, Françoise demeurera un petit être chétif avec dès son enfance des problèmes visuels qui s’aggraveront au fil des années.

     Pour avoir entrevu leur livret de famille, j’apprendrai que Françoise et Auguste Gribal se marièrent le 18 décembre 1916. Auguste défendait alors la patrie et nul soldat ne savait s’il reviendrait sain et sauf de cette grande guerre, Joseph Gribal son frère était mort en Champagne en mars 1915, dans ce temps de péril un mariage pouvait assurer à une veuve potentielle une pension de survie parce que dans les campagnes sans usines ni manufactures les femmes trouvaient rarement un emploi régulier. Le couple attendra 1919 avant que Françoise petit bout de femme toute menue n’accouche de leur premier enfant, puis au fil des années sept autres naissances suivront. Tous ces enfantements ajoutés aux soucis de l’existence épuisèrent les capacités physiques de Françoise de sorte que le 3 avril 1957 à l’âge soixante-trois ans elle quittait ce monde. Et pourtant je me souviens de ce jour de l’occupation allemande où nous nous allâmes en car à Montpellier avec une de ses filles, or pour le retour à cause de la pénurie de carburant nous dûmes revenir à pied en marche forcée ayant peur d’être surprises par le couvre-feu. Nous avalâmes ces dix kilomètres de Montpellier à Vendargues en un temps record, Françoise soutenait avec ses jambes courtes une cadence infernale, elle faisait deux fois plus de pas que nous mais des pas à une vitesse quatre fois plus élevée que la nôtre, ainsi nous obligeait-elle régulièrement à trottiner derrière elle afin de rattraper notre retard, par ailleurs tout le long du trajet jamais elle nous offrit un instant de répit pour reprendre notre souffle.                               

          Comment imaginer que n’ayant encore pas abordé la période de sa vieillesse, le terme de sa vie arrivait à grands pas, et que malgré ses petits pas rapides, Françoise ne parviendrait pas à prendre le large. Elle laissait dans leur petite maison familiale composée de trois pièces en enfilade, bâtie sur un terrain exigu, son mari Auguste qui approchait les soixante-dix ans et leur fils Lucien, ce dernier bientôt épouserait ma sœur Francine, le jeune couple s’installerait dans la maison et soignerait Auguste. Et soigner est le mot qui convient dans le cas présent, d’ailleurs je m’impliquerais personnellement dans ces soins, car Auguste souffrait déjà, sans être pourtant trop affligé, du mal qui 

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l’emporterait. Il faudrait presque dix ans pour que se développe à son stade ultime son cancer de la prostate avec, avant cette échéance, des années de souffrance, des tourments qui progressivement intensifieront jusqu’à devenir  insupportable. 

      Après le décès de Françoise vers la fin de l’année 1957 s’ouvrit la succession du couple, laquelle se composait de la maison et d’une vigne de 9 ares et 65 centiares, soit 965 mètres carrés, vigne attribuée à Marcel de droit incontesté puisque depuis des années déjà il l’entretenait. Quant à la maison elle revint à Lucien et cela allait de soi puisqu’il se chargeait d’Auguste, Louis l’ainé refusa tout dédommagement tandis que les trois filles acceptèrent le leur qui à mon idée sortait essentiellement de la poche d’Auguste, Lucien n’ayant pas les moyens pour ce faire. La vigne des châtaigniers nous la conserverions plus de trente ans, elle nous donnait selon les années de trois cent à cinq cent litres de vin de cave coopérative. Mais à l’approche de ses soixante-dix Marcel ne se sentait plus la force de la travailler et comme aucun de nos enfants ne leva son doigt pour assurer la relève, pour dix mille francs, moins de dix francs le mètre carré, nous l’avons vendu à un type qui possédait une terre jouxtant notre vigne. Si le secteur des châtaigniers avait été constructible au lieu de rester terre agricole, nous aurions pu céder la vigne dix fois plus cher mais la chance nous refusait ses faveurs.          

        La première douleur que ressentit Auguste et qui l’inquiéta, permit au docteur Gouneaud établir son diagnostic et d’agir en conséquence. Le problème de la prostate advient dans le cas général après soixante-dix ans, et le moyen principal avant 1960 pour résoudre temporairement le problème consistait à injecter le traitement au patient par une série de piqures, des séries constamment renouvelées. Le traitement freinait l’évolution du mal, de sorte qu’entre-temps une autre maladie accablait le patient et l’amenait au tombeau. Cependant lorsque les injections restaient sans effet, devant la virulence du mal le corps médical se décidait à l’ablation de la tumeur par une chirurgie incertaine avec souvent une issue funeste.

      Auguste suivrait ce programme d’usage habituel avec cet espoir, certes  limité, que, comme cela s’était produit lors de la grande guerre, il sortirait vivant de ce combat. Donc au début les piqures, avec des doses et des fréquences, se situant dans le cadre des soins préconisés par les théoriciens de la faculté. Puis voyant la progression rapide du mal, le docteur Gouneaud 

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augmenta les doses et réduisit l’espacement des injections. Il ne doutait pas de l’action bénéfique des produits administrés. Mais comme Auguste endurait des mictions douloureuses, des écoulements permanents et incontrôlés, il fut dressé le constat que la chirurgie s’avérait indispensable.  

     Tout l’entourage espérait beaucoup de l’intervention, surtout nous les femmes qui devions au quotidien nous substituer aux infirmières, dans la mesure où autour de 1960 très peu ou pas d’infirmières libérales s’activaient dans les campagnes. Espérance vaine cependant, car si à la sortie de l’hôpital, et pour quelques rares semaines, la maladie accorda un répit à Auguste, très vite la virulence du mal redoubla d’intensité. Un épouvantable chemin de croix se présentait à l’horizon comme unique et funeste avenir, mais nous ne supposions aucunement la fatalité de cette issue, parce qu’à cette époque d’une façon générale le corps médical taisait la vérité, certes quelquefois un proche recueillait la confidence à condition de ne pas faire de révélation à quiconque.

      Auguste supporta les piqures en une si grande quantité que parfois il disait ressentir des effets positifs au niveau de la souffrance, celle-ci lui semblait-il s’atténuait, certes cette relative tranquillité se limitait à quelques jours mais pendant ces jours-là il reprenait espoir. Ce n’est que sur sa fin lorsque le docteur Gouneaud prononça le mot de morphine que je compris qu’il lui injectait ce produit depuis un bon moment afin de lui offrir des parenthèses paisibles. Avant cette fin parce que la première opération s’était produite depuis un certain temps, une deuxième intervention sur prescription du docteur Gouneaud pouvait être programmée et de celle-ci nous tous espérions beaucoup. Trop sans doute car l’équipe médicale de l’hôpital nous avoua sa sidération de voir le grand-père toujours vivant, elle pensait qu’au bout de trois mois maximum la maladie aurait achevé son œuvre fatale. Et le docteur Gouneaud informé de cette échéance s’était fait le devoir, respectant ainsi le serment d’Hippocrate, d’accompagner son patient à la porte de la mort. Or ce patient résistait, les trois mois passèrent, puis une année, alors au terme de la deuxième année, on considéra qu’il fallait voir pour comprendre et donc ouvrir. Le chirurgien ouvrit, il vit, il referma, l’intérieur du solide corps d’Auguste, s’il avait défié pendant une période inouïe les pronostics les plus pessimistes, était dans un état lamentable. « Rira bien qui rira le dernier » marmonnait la camarde, tapie dans son coin, elle réservait à Auguste un véritable et inhumain 

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calvaire lequel s’achèverait le soir du 22 février 1965. La mort est inéluctable et assurément elle est très pénible pour ceux qui restent, toutefois elle peut être atroce pour le principal acteur de l’affaire. Ce fut le cas l’hiver 1965, mais qui donc pouvait imaginer qu’une trentaine d’années plus tard Marcel subiraient le même sort et donc les mêmes tourments que son père ?                              

        

                           

 

 

                                   A PRÉSENT CONSOMMEZ !

 

           Il faut vivre avec son temps et autour des années soixante, un peu avant un peu après, allait se produire un bouleversement complet dans notre façon de vivre à tous. Sans qu’il soit besoin de nous donner l’ordre de consommer, les offres en tout genre dans le domaine du ménager, du confort, et de la mécanique, suffiraient à nous inciter à franchir le pas. D’autant que les vendeurs nous proposaient le paiement à tempérament ou la facilité de paiement, des expressions qui passaient mieux dans les milieux ruraux que celles de crédits à intérêts ou d’endettements provisoires parce qu’avec ces dernières formulations les gens des campagnes voyaient se profiler les remboursements difficiles, les sombres huissiers, la misère noire, et la honte absolue d’avoir voulu péter plus haut que son cul.  

       Pourtant ces réticences de bon sens pèseraient peu devant la profusion des réclames qui montraient des ménagères heureuses de posséder enfin une machine à laver ou un réfrigérateur. D’ailleurs le bonheur d’équiper sa maison pour une ménagère, ne se lisait pas seulement sur les affiches, je le constatais aussi en écoutant l’émission de radio «la reine d’un jour» avec le vieux et encombrant poste TSF (Transmission Sans Fil) d’occasion que nous avions acquis à peu de frais. Les conditions pour être cette élue d’un jour consistaient simplement à adresser un courrier à la radio et de proposer sa candidature en se présentant sommairement. Mais cela n’allait pas de soi ni pour moi ni même pour une multitude de mes consœurs, limitées que nous étions par un vocabulaire restreint dû à une fréquentation scolaire réduite aux années de la communale sans même la présentation au certificat d’étude. Dans ces 

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conditions comment s’adresser à des messieurs chics, propres sur soi, au verbe facile, parlant sans hésiter et de surcroit à la France entière.

      Pourtant une fois au moins à force d’y penser je me suis attelée à cette épreuve de rédaction, tout semblait clair dans ma tête or avec mes doigts crispées au porteplume il ne me venait rien de bon qui eut pu retenir l’attention de ces messieurs de la radio. Et Dieu sait combien je désirais être cette reine d’un jour que comblait de cadeaux merveilleux monsieur Jean Nohain. Hélas pour moi ma page blanche se remplirait de mots biffés et de taches d’encre avant de finir à la poubelle ainsi par manque d’audace et de persévérance je perdrais à jamais cette chance de participer à l’émission et d’y profiter des fabuleuses largesses.

      Il faudrait donc que j’acquière ce que le monde moderne proposait par mes propres moyens, de bien pauvres moyens réduits à la paye de Marcel et à mes travaux saisonniers et ménagers. Justement un de ces travaux consistait à faire des lessives pour des personnes empêchées par leur âge avancé. Une affaire particulièrement pénible que  celle de laver le linge à la main dans ce temps où la ménagère ne disposait que d’une lessiveuse. Cet unique outil en fer blanc, grand récipient cylindrique en forme de cône tronqué, était pourvu en son milieu d’une cheminée posée sur un socle percé, et au sommet de cette cheminée se trouvait une pomme d’arrosoir, cet outil se plaçait sur une source de chaleur fourneau, cuisinière, ou autre.

     Préalablement il fallait entourer la cheminée par le linge sale, remplir la lessiveuse d’eau sans oublier d’y jeter une poignée de cristaux de soude, mettre le couvercle et attendre. Le feu chaufferait l’eau et celle-ci devenue bouillante remonterait par la cheminée puis arroserait le linge. Ce circuit fermé ne s’interrompait que lorsque la ménagère le jugeait utile, en principe selon la qualité des tissus, leur état de saleté, mais par-dessus tout au gré de son expérience. Une fois le lavage terminé suivait le rinçage dans un grand baquet d’eau froide, une épreuve physique redoutable et interminable qui laissait la plus robuste sur les rotules, le souffle court,  épuisée de fatigue.

     Je lessivais pratiquement tous les jours. La tentation était donc trop forte, le vendeur ne força pas son talent, je validais ses arguments, je signais la commande et en simultané je me mis pour la première fois de ma vie un crédit sur le dos. Une machine qui lavait et rinçait toute seule, et qui en sus possédait deux rouleaux en caoutchouc qu’une manivelle activait afin d’essorer le linge, 

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d’ailleurs tourner cette manivelle amuserait mon dernier et autre bonheur pour lui le cadeau du paquet Bonux, lessive recommandée pour les machines à laver.                                   

       L’achat «à-tant-par-mois», quel système merveilleux qui vous permet de profiter dans l’instant des bienfaits d’une machine dont vous ne serez pleinement propriétaire qu’un jour lointain. Néanmoins dès la première traite je constatais l’effet peu réjouissant du remboursement qui ampute bougrement la paye. Mais pouvions-nous, et nous seuls, demeurer au temps moyenâgeux avec seulement dans la cuisine et d’occasion : une table, des chaises, un buffet, un poêle, et dans les chambres, récupérés, par ci par là, à bas prix : des lits, une armoire, une commode, un chevet, un cosy. La modernité nous tendait ses bras, il fallait faire juste attention de ne pas tomber sans réfléchir entre ces tenailles-là pour finir broyé par trop d’endettement. Je dois avouer que pour moi, qui tenais le porte-monnaie, plus d’une fois ce fut miracle que mon foyer ne tombe dans le gouffre. Je jonglais, je faisais des contorsions ou bien l’équilibriste, je décalais une dette j’en repoussais une autre, et je réussissais des exploits que jamais Hercule avec ses douze travaux, à peine douze je rigole, n’aurait pu réaliser.

          Ainsi j’achèterais, neufs sortis du magasin : un réfrigérateur et une cuisinière, une machine à coudre électrique qui remplacerait la vieille Singer à roue et à pédale, et une machine à tricoter parce que j’étais très adroite pour tricoter et je désirais tirer quelques sous de cet art en produisant des tricots sur mesure. Hélas le tricot dans le midi de la France ne se porte qu’une paire de mois et donc ne s’use jamais sauf si les mites s’en mêlent. Au sujet de cette machine à tricoter très rapidement, après deux ou trois mensualités, je priais le vendeur de me la reprendre et en guise de dédommagement je lui signifiais que je renonçais  mes premiers remboursements. Cela me semblait un marché honnête car à la vérité je ne me servis de la machine qu’en de rares occasions, mais le margoulin ne l’entendit pas ainsi, selon son avis et sous peine de contentieux, j’avais signé donc je devais payer intégralement. Je décidais de ne plus rien payer.

     À cette époque tout se réglait en liquide de la main à la main, y compris nos salaires, d’ailleurs rares étaient les individus qui possédaient un compte en banque, ainsi le mercanti pouvait bien me menacer de toutes les foudres contentieuses, il n’entrait pas dans mes idées de me plier à ses ordres. Et j’en ai 

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reçu des dizaines de lettres, recommandées ou pas, d’intimidation, mais petit à petit au fil des courriers reçus j’eus la conviction que le siège de la société n’engagerait pas de procédures sérieuses car celles-ci lui auraient couté trop d’argent pour un gain dérisoire et en prime pour eux une mauvaise réclame. Finalement le siège de la société consentit à mon arrangement et le vendeur vint en personne rechercher la machine.  

 

        J’achèterais aussi, d’occasion et à des particuliers, meubles et équipements divers. Il faut préciser que les riches avec leur bourse pleine possédaient dans la course au progrès et à la modernité quelques longueurs d’avance sur les pauvres, et donc ils commençaient à se débarrasser à des prix abordables, des appareils, des machines, des meubles, et des véhicules, qu’ils renouvelaient.

      Ainsi auprès des époux Gouneaud je récupérais une salle à manger complète : un buffet de plus de deux mètres cinquante de haut qui entrait tout juste dans l’ancienne remise transformée en salon, une desserte équipée d’un plateau de marbre, une table ronde dont le pied unique se divisait à sa base en quatre parties sculptées représentant des sortes de ramures, six chaises assorties revêtues de cuir frappé où se retrouvaient les mêmes ramures, et enfin d’un fauteuil avec des ressorts défoncés qu’on m’affirma être un «Voltaire», c’est dire l’ancienneté du siège. Evidemment il m’a fallu beaucoup d’huile de coude afin de restaurer ces meubles qui équipaient leur maison de campagne et dont personne depuis des lustres ne s’était donné la peine d’entretenir, de plus présentant tous des trous suspects je les suspectais d’être « quissounés », ce dernier mot de vieux français signifie que les insectes bouffaient le bois en quelque sorte ils le cuisinaient, le quissounaient. 

       Il existait un autre canal qui offrait de s’équiper en toute sécurité, en outre il proposait un choix plus vaste émanant principalement des lecteurs, car il s’agissait du journal concernant la paysannerie de la région, il se nommait «le paysan du midi». Nous recevions cet hebdomadaire gratuitement, il contenait des informations pratiques sur le milieu agricole tel que le cours des vins, les tarifs horaires de la main d’œuvre, les dates et lieux des futures foires, ou la venue dans tel patelin du député du coin, mais en réalité sa principale utilité reposait sur les annonces de toutes sortes, lesquelles assuraient les ressources de journal, et soumettaient à l’attention des lecteurs des propositions diverses allant  du mariage avec étalage des biens, à l’offre d’emploi rural avec comme 

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avantage le logement gratuit, ou aux dons de fumier de cheval, aux ventes et négociations de tout ce qu’on peut imaginer : animaux, outils, lopins de terre, et même une fois une concession funéraire.

      Marcel passait tout en revue, pesant et soupesant, l’annonce qu’il jugeait digne de nous intéresser. Un jour, par exemple, il lut à haute voix l’annonce d’un châtelain qui demandait un couple de serviteurs à tout faire, l’homme aux champs, au soin des bêtes, et à l’entretien extérieur des bâtiments, son épouse aux travaux ménagers, à la cuisine, et au service à table, puis le couple en guise de distraction effectuerait des rondes nocturnes de surveillance.

     « S’il paye en conséquence, pourquoi pas ». Je n’avais pas fini de dire cette phrase que Marcel s’esclaffait d’un rire tonitruant et de son doigt il pointait les salaires proposés. Je jetais un œil et découvrais abasourdie que comme au temps des rois ce nobliau offrait débonnairement le gite, le couvert, et en prime le servage.     

       Cependant nous y pensions quelquefois à rebondir sous d’autres cieux, mais pour des gens de notre condition nous aurions dans tous les cas retrouvé au mieux la même misère, alors pourquoi donc partir ? Certes dans ces années soixante débutait dans les campagnes une affaire appelée à s’amplifier d’une manière irrésistible et connue sous le vocable de mécanisation. À Vendargues où s’activaient, il y a peu encore, une centaine de chevaux et mulets, on voyait apparaitre de plus en plus de tracteurs, ceux-ci remplaçaient les animaux à chaque fois que ces derniers partaient en reforme, en vérité le mot anodin de réforme masquait celui plus cruel d’abattoir. Cela dit la triste fin des animaux de traits ne m’empêchait nullement de courir à la boucherie chevaline itinérante laquelle s’arrêtait à Vendargues un seul jour par semaine pendant une paire d’heures. La viande de cheval était la moins chère de toutes les viandes rouges donc la plus accessible à mon porte-monnaie, de plus elle apportait la force et un sang vigoureux à ceux qui s’en nourrissaient. Il faudrait attendre les années quatre-vingt, le changement des mentalités pour que faute de consommateurs disparaissent les boucheries chevalines itinérantes.

       Dans cette modernisation champêtre Marcel voyait le moment où l’engin motorisé s’imposerait dans sa vie de cultivateur et personnellement je ne me sentais pas rassurée de voir mon homme à plus de quarante ans se remettre en question dans sa façon d’aborder son travail, bien qu’il me répétât sans cesse : «s’il faut s’y mettre et bien je m’y mettrais comme les autres». En douce, sans 

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doute pour calmer son angoisse, il demandait à des collègues déjà à pied d’œuvre moult explications sur les tracteurs. Puis un jour il prit cette décision surprenante d’acheter une moto, certes pas une grosse moto, mais cependant une moto avec plusieurs vitesses dans le but de se familiariser avec les véhicules à moteur dans l’éventualité où il devrait se servir d’un tracteur. Bien sur ce passage du vélo à la moto n’était qu’une étape vers l’automobile laquelle cependant même d’occasion semblait inabordable vu le piètre état de nos finances.         

       Pour beaucoup d’hommes, et même pour quelques femmes, de ma génération le permis de conduire était le seul examen officiel à notre portée avec, sauf de rares cas, des chances élevées de réussite à condition de réveiller des cerveaux assoupis depuis des lustres. Marcel s’attela à apprendre le code avec opiniâtreté puisque seul le code suffisait pour conduire la moto qu’il envisageait d’acheter, et tous les jours au moindre moment de répit je le bombardais de questions sur tous les articles du code de la route. À la même période, ou peu sans fallait, Francine ma sœur faisait apprendre avec détermination et patience à Lucien son mari ce fichu code de la route afin d’avoir le permis auto,  parce que dans son cas la conduite ne lui posait aucun problème vu qu’il s’activait dans une entreprise de travaux public et que tous les jours il conduisait toutes sortes d’engins motorisés y compris les voitures. L’épineux problème de Lucien consistait à retenir, sans s’énerver, tous les articles et tous les cas de figures de la partie théorique du permis ce qui n’allait pas de soi pour la raison que dès sa prime enfance l’école n’avait jamais été son fort.

        Marcel et Lucien réussirent haut la main cette épreuve redoutée, et je dois avouer après coup mes craintes que l’échec ne les affligeât l’un et l’autre parce que j’entendais dire dans les conversations au sujet du permis, que dans leur ensemble les examinateurs, souvent des gendarmes à la retraite, étaient des peaux de vache et que par vice ils posaient évidemment des questions vachardes, des véritables chausse-trappes. Maintenant pour les deux frères la recherche de la bonne occase s’imposait. Marcel avec voracité éplucha une à une toutes les annonces de la rubrique auto-moto du «paysan du midi», et il finit par trouver une moto de 125 centimètres cubes, certes vieillotte, mais pas chère et qui pétaradait de la meilleur façon puisque selon l’avis de 

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l’expérimenté Lucien elle tournait rond, lequel Lucien se morfondait de ne pas trouver facilement, c’est-à-dire à moindre cout, sa perle rare à quatre roues.

       Cette moto malheureusement Marcel ne la conserverait pas longtemps, et de cette perte j’en serais l’entière responsable. Il n’est pas bien d’avoir trop souvent bon cœur et de ne savoir jamais dire non. À cette époque ce garçon n’était qu’un copain parmi les copains de ma fille ainée, avec son bagout il sut convaincre d’abord ma fille et moi ensuite, qu’il possédait les aptitudes pour manœuvrer la moto et que sans danger, si nous la lui prêtions, ils iraient tous les deux aux fêtes et aux bals populaires des villages environnants. Certes la demande ne réjouissait pas Marcel, il bougonnait des refus catégoriques, mais mon insistance inlassable finit par lui faire changer, non sans mal, d’avis. Prévoyait-il par des signes seulement perçus par son sixième sens, que la première sortie se passerait sous le signe de la poisse ? Toujours est-il que lors du galop d’essai, les deux aventuriers ne dépassèrent pas le premier kilomètre. Un tournant pris trop vite, une trajectoire trop large, un dérapage incontrôlé, et voilà la moto percutant la voiture d’en face, bien que sa conductrice les deux pieds sur la pédale de frein ait tenté d’éviter le choc, l’accident se produisit.  

        La déconvenue alla bien au-delà du simple accident ordinaire. Car outre l’état d’épave de la moto, le garçon ne détenait pas le sésame autorisant la conduite légale même si  son travail l’amenait à manœuvrer tout type d’engins de chantier. D’ailleurs cette faculté de conduire, certes sur l’espace réduit du chantier, des tractopelles, des bulldozers, des camions qu’il nommait Caterpillar, cet argument imparable avait provoqué mon entêtement auprès de Marcel. Cette erreur allait nous couter bien cher, excepté les frais médicaux de leurs blessures heureusement légères intégralement pris en charge par l’assurance maladie, nous dûmes Marcel et moi payer les frais de réparation de la voiture car le garçon n’avait pas un seul kopek de côté, certes il nous promit de nous rembourser mais il oublia instantanément sa promesse. Aucune autre issue ne se présentait à nous, sans permis notre assurance ne se chargeait d’aucuns remboursements. Par chance la conductrice ne nous enfonça pas en appelant intempestivement les gendarmes, qui eux auraient appliqué la loi sans s’émouvoir, ce qui signifiait le risque de la prison pour nos aventuriers et la honte sur nous tous. Par bonheur la facture de la réparation demeura à un niveau raisonnable même si elle nécessita de notre part de gros efforts pendant plusieurs mois.

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        Après cet accidentel contretemps, un long temps s’écoula puis nos finances finirent par se relever quelque peu, juste de quoi pour Marcel d’envisager un nouvel achat d’un deux roues motorisés. Il se laissa tenter, toujours par le biais du «paysan du midi », par un scooter Lambretta d’occasion, véhicule qui présentait cet avantage confortable d’abriter le pilote avec son devant carrossé et de plus muni d’un pare-brise. Marcel était assez fier de son engin, pourtant il ne le conserva pas très longtemps et même il eut grand hâte de s’en débarrasser, de là à supposer qu’il se fit des frayeurs avec ce scooter aux roues si  petites, il n’y avait qu’un pas à faire, car par la suite Marcel dédaigna les petites annonces d’autos-motos. Pour finir il renonça à se préparer au permis de conduire auto pour la raison que comme passager, lorsque Lucien eut sa voiture, à chaque déplacement ou presque un terrible mal de mer l’affligeait et le mettait hors service de longues heures. Contre ce mal le docteur Gouneaud lui prescrivit un médicament efficace à prendre juste avant tout trajet, mais avec cet effet indésirable de l’étourdir et donc de rendre le pilotage dangereux, cet inconvénient lui ôta tout espoir de conduire un jour.        

          

       Après les achats neufs à crédit et ceux occasions mais comptant, allait advenir les récupérations gratuites. En même temps que se démocratisait la société de consommation, il semblait que les espaces naturels ne soient pas en reste car il fleurissait en tous lieux à l’écart des regards de superbes dépôts sauvages de matériels divers, des débarras à l’air libre de tout espèce de matériaux. Marcel et toute une multitude gênée aux entournures  se livreraient à la récupération afin de donner, pour leur profit sans bourse déliée, une nouvelle vie à tous ces objets et éléments variés. Par exemple avec plusieurs plaques de tôle ondulée et quelques chevrons Marcel agencerait un préau à demi fermé par des planches, lequel préau lui servirait d’atelier. Par la suite au fil de ses visites aux nombreux bazars, ainsi nommait-il ces décharges qui, rançon de la société de consommation, proliféraient et prospéraient, Marcel trouverait casiers et armoires métalliques afin de ranger outils et fourbis.

      Puis un jour il découvrirait dans un bazar un tas de carreaux dépareillés, des reliquats de fin série dont les assortiments ne permettaient pas de carreler une pièce intérieure, mais qui par un assemblage géométrique harmonieux, de la totalité de ceux-ci, autorisait le pavement de notre petite cour. La seule difficulté fut de ramener à la maison cette montagne de carreaux et Marcel y 

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parvint tout seul avec sa brouette en faisant d’innombrables va et vient à la manière de ce facteur Cheval qui construisit son palais idéal en ramassant les beaux cailloux de sa campagne environnante. Je dois avouer qu’à l’exemple de ce facteur d’Hauterives dans la Drome, Marcel et moi étions sensible à ces pierres que le temps et les éléments avaient sculptées leur donnant la forme et  la grandeur d’animaux familiers : chiens, coqs, et autres, des pierres ramenées elles-aussi, une à une, avec la brouette. La nature sert bien les pauvres gens lesquels malgré leurs bourses plates parviennent à agrémenter leur cadre de vie par de belles sculptures trouvées au gré des promenades champêtres.

      Notre garrigue si proche de nous, elle aussi nous sommait de consommer sans doute savait-elle que ses jours étaient comptés et que par la bétonisation elle disparaitrait. Ainsi outre les sculptures naturelles, nous revenions avec des produits frais : des salades pissenlits, des poireaux et des asperges sauvages, du laurier, du romarin et du thym, des escargots et des lapins de garenne lesquels malheureux par inadvertance s’étranglaient avec des fils de fer.

      L’air du temps nous poussait à consommer, et en bonne logique dans ce présent-là nous nous sommes mis à consommer certes selon nos moyens mais  avec une rage gloutonne.                               

                

                                         

                                     

                               INCONVÉNIENTS ET DOULEURS

 

      Au village de Vendargues vivait un homme, plus ou moins de ma génération, dont tout le monde savait qu’en réalité il lui manquait l’essentiel pour appartenir au sexe dit fort. Comme une fatalité le bonhomme se nommait Flasc Elie, mais nul n’utilisait son nom pas même son prénom, tous se servaient de ce qu’ils croyaient être un gentillet diminutif : Flafla, afin monter leur compassion à cet handicapé singulier. Si les gens avaient ouvert leur dictionnaire, si tant est qu’ils en possédassent un, la définition du mot flafla les eut surpris car monsieur Larousse indiquait en guise de synonyme le mot chichi, lequel mot allait dans le sens contraire du caractère de Flafla. L’homme n’était point chichiteux, il s’habillait simplement, d’ailleurs  sa paye d’ouvrier agricole ne lui permettait pas d’excès vestimentaire, son plaisir après sa journée de travail consistait à fumer quelques cigarettes tout en promenant 

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dans sa rue à la recherche de quelques compères pour des discussions interminables lesquelles l’amenaient à l’heure du souper, cette heure venue il retournait dans la petite maison de village où il logeait avec sa mère. Cette mère candide qui par ignorance de la façon dont les garçons se développent ne s’alerta pas lorsque le moment venue les testicules de son petit ne descendirent pas. Comme depuis son jeune âge la santé de son fils ne présentait nulle altération, cette mère ne vit aucune raison d’amener son fils, une fois bâclée les rares visites médicales légales des nourrissons, à une consultation supplémentaire.

     Au début du vingtième siècle la médecine demeurait un luxe pour une large majorité de la population, en général les tout jeunes enfants recevaient des soins certes attentifs mais seulement basés sur l’expérience. Ainsi pendant la petite enfance les êtres trop faibles éprouvaient souvent des maux qui s’avéraient quelquefois mortels, mais pour ceux qui franchissaient ce cap, la croissance se déroulait, sauf accidents, sans anicroches. Flafla devint très vite un garçon assez costaud pour s’activer dans les vignes dès après ses douze ans, âge qui limitait les études obligatoires de la grande masse des écoliers. Son adolescence passa sans que jamais il ne fréquente ni légèrement ni sérieusement la moindre jeune fille comme si les affaires de cœur ou de corps à corps ne l’intéressaient pas. Il rechignait même à aller au bordel avec ses copains, déclinant toujours cette sortie licencieuse en invoquant l’excuse de la minorité qui courait à cette époque jusqu’à vingt-et-un ans, bien que les maitresses des maisons de tolérance sous l’œil bienveillant de la maréchaussée tolérassent la fréquentation de leur établissement aux garçons mineurs paraissant majeurs.

     Ainsi les années s’écoulèrent jusqu’au moment où Flafla se présenta devant les médecins-majors du conseil de révision lesquels, hommes de science, constatèrent en latin l’absence des « testiculus » ce qui les amenèrent à reformer le conscrit. Et forcément les habitants du village surent l’infortune de leur concitoyen, le plaignirent beaucoup, surtout les mères à qui telle mésaventure eut pu frapper leur progéniture, alors depuis cette révélation ces mères veillaient attentivement à ce que le jour venu les bourses de leur gamin réceptionnent les organes virils, elles en discutaient entre elles comme le parachèvement de l’œuvre qu’elles avaient portée, façonnée, et engendrée. 

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     Lors à chacune des fois où je fus enceinte je participais à ces conversations en ouvrant grandement mes oreilles afin que rien ne m’échappe de cette affaire dont le point le plus important signalait qu’une opération chirurgicale remédiait à cette anomalie à condition qu’elle s’effectue pendant l’enfance sans attendre l’adolescence parce qu’à l’adolescence le développement des muscles et des tendons broyait les testicules si elles n’étaient point descendues dans les bourses. Voilà pourquoi une opération s’avérait inutile dans le cas de Flafla. Certes sur le tard, à l’âge de la retraite ou presque, lorsqu’il devint orphelin de mère, Flafla pris une épouse et cela ne fit rire personne, bien au contraire les gens lui donnaient raison de prendre une femme pour diriger sa maison et de se soutenir par un réconfort mutuel.

      J’avais gravé dans un coin de ma mémoire l’âge auquel mon premier garçonnet devint véritablement un garçon et, pour avoir bien observé sa métamorphose, je sus en combien de temps cette affaire se réalisait. Ainsi pour mon second garçon je ne manquais de m’appuyer sur mes précédentes observations, et donc en aucun cas ma vigilance ne pouvait être prise en défaut. Lorsqu’advint cet épisode crucial de la puberté de mon second, je constatais, moi d’abord puis Marcel avec moi, que l’anomalie tant redoutée était en voie d’affliger sa masculinité, alors sans moisir je l’amenais à la consultation du docteur Gouneaud. Celui-ci se voulut rassurant en m’affirmant que quelquefois il fallait juste donner un coup de pouce à la nature et qu’avant de recourir à la chirurgie quelques injections à base d’hormones pouvaient suffire à enclencher le processus.

       Toutefois je ne relâchais pas ma surveillance et bien m’en a pris car au fil des semaines rien de concret ne se produisait hormis le fait que les fesses de mon petit ressemblaient à deux passoires criblées de trous. Finalement sur mon insistance la résolution fut prise d’opérer mon petit à hôpital Saint-Charles de Montpellier par le professeur Joyeux une sommité médicale. J’ai tout fait bien comme il faut, j’ai frappé à toutes les portes, j’ai rencontré et supplié tous les gens de ce monde médical si hautain, je me suis démenée comme une bête sauvage pour que mon fils soit autant considéré qu’un fils de riche et on a fini par entendre cette mère sans instruction avec les pauvres mots de son vocabulaire réduit et nul ne peut me faire le moindre reproche, par mon acharnement mon fils est devenu un garçon.  

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        Marcel depuis toujours disposait d’une santé de fer, si on oubliait l’affreux mal de mer qui l’affligeait en voiture. Or advint un jour où une irruption cutanée lui infligea une véritable torture, cette maladie de peau me parut bizarre pour un homme qui passait l’essentiel de sa vie à l’extérieur au grand air que l’on qualifiait de  pur. Certes le docteur Gouneaud lui prescrivit une pommade à base de cortisone, un produit très efficace contre les inflammations, avec lequel je badigeonnais Marcel de pied en cap tout en m’interrogeant sur l’origine du mal. Or nous vivions cette période où le moindre questionnement médical se portait sur la place publique ainsi entre consœurs nous débâtions d’une part sur les inflammations, les rougeurs, sur l’existence des cas similaires, et d’autre part si par expérience quelqu’une savait déterminer l’origine afin d’inciter les époux à prendre des précautions.

        Dans les années soixante les campagnes vivaient une double révolution, outre la motorisation il entrait dans le rendement des cultures l’emploi massif de produits chimiques. La bataille contre les moisissures, les pourritures, les nuisibles, et les que-sais-je-encore, ne semblait pas pouvoir être gagner sans l’aide des industriels qui proposaient les dernières découvertes des scientifiques acharnés à établir une agriculture moderne, rentable et profitable par tous les moyens.

        Alors les remises, les hangars, les réduits, se remplirent de toute une gamme de poisons potentiels. Ces produits nocifs, les cultivateurs sans avoir véritablement conscience de leur dangerosité, les emploieraient sans gants et sans masques. D’ailleurs pouvaient-ils imaginer que dans les laboratoires des gens si intelligents combinaient des recettes infernales, qui les rendraient malades ou pire moribonds. Et je ne fus pas la seule ni la première à faire le rapprochement entre cette chimie qui prétendait à l’amélioration des cultures et ses effets néfastes sur nos bonhommes. Pourtant nos hommes subirent tous ces désagréments parce que ceux qui avaient de l’instruction, pour l’essentiel des propriétaires, ne manquaient pas de les convaincre qu’ils étaient eux-seuls responsables de leur empoisonnement pour ne pas savoir lire correctement ni comprendre exactement les indications d’emploi, et s’ils ne traitaient pas nos hommes de crétins crasseux ils le pensaient si fort que nous avions honte d’être si peu instruit.  

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       J’ai donc soigné Marcel à chaque fois qu’il manipulait ces produits toxiques, car bien qu’il soit sur ses gardes, souvent inattentif il masquait son visage d’un mouchoir seulement quand il y pensait, et oubliait systématiquement de se rincer les mains à grandes eaux, ainsi la méchante nocivité des nombreux et divers traitements attaquait au choix : sa peau, sa gorge, ses yeux, ses poumons d’où des difficultés respiratoires, ses sinus d’où de terribles maux de tête, et même une fois ses parties génitales. Mais vaille que vaille Marcel se levait au petit jour pour gagner le pain de la maisonnée, hors de question pour lui de se porter pâle et de rester au fond du lit, ce qui aurait signifié : absence de payes, difficultés financières, parce que les indemnités sociales en cas de maladie étaient dérisoires concernant les ouvriers agricoles. De plus le médecin de famille, étant aussi l’employeur, prescrivait des traitements de cheval afin que Marcel soit remis sur pied sur-le-champ ou presque. 

      Pourtant il arriva une fois où Marcel changea de couleur avant de s’écrouler pour de bon. Dans un premier temps toutes les poutingues du docteur Gouneaud montrèrent leurs limites pour guérir cette jaunisse qui accablait Marcel. Celui, ou celle, qui n’a jamais approché une personne atteinte de jaunisse, et qui plus est un proche, ne peux pas imager dans quels abimes d’angoisse il, ou elle, va être plongé. D’abord je devrais dire les jaunisses car cette affection se décline en plusieurs sortes de cas, et pour bien soigner il faut d’abord déterminer la cause afin de savoir quelle espèce de jaunisse attaque le foie. Car dans tous les cas les symptômes sont identiques. En deux ou trois jours je vis d’abord Marcel grandement abattu, fatigué, las de tout, puis non seulement l’appétit lui manqua mais la nourriture même le dégouta, et enfin lorsqu’il ne se sentit plus la force de se lever du lit, il me sembla qu’il arrivait aux portes de la mort, son teint était cadavérique, son regard vague, le blanc des yeux jaunâtre, sa voix inaudible. 

      Et s’il partait que ferais-je avec quatre enfants à charge, sans emploi régulier parce que mes travaux ménagers n’étaient en vérité que des pis-aller, et sans toit sur la tête puisque la maison était l’avantage en nature du travail de Marcel. Certes le docteur Gouneaud se voulut rassurant, mais l’employeur Gouneaud ne m’offrait pas un horizon lumineux, car dans le pire, comment et avec quoi allais-je pouvoir faire bouillir la marmite.  Une marmite au-dessus de laquelle flotterait l’horrible drapeau noir pendant plusieurs semaines difficiles. Ce fut pour moi une période où le repos n’exista plus, entre les  soins à Marcel, 

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les enfants à materner, l’entretien de la maison, les ménages auprès du plus grand nombre possible de gens âgés jusqu’à quémander des heures de travail, les journées s’écoulaient sans que je puisse dormir plus de quatre heures au mieux, d’ailleurs étant sous pression en permanence, la tête encombrée de trop de pensées, le corps ivre de fatigue, le sommeil tardait toujours à venir, lorsqu’il daignait venir.

         Ma pensée principale, celle qui m’absorbait durablement, provenait de ce que j’imaginais être la vraie cause de la jaunisse de Marcel, car Je ne croyais pas un mot du charabia médical, ni non plus les prétextes d’hérédité, d’épidémie, de virus, pour moi, et je n’en démordrais jamais, l’origine de toutes les maladies des travailleurs de la terre découlait de l’emploi de cette chimie parce qu’on ne peut pas faire crever les bestioles nuisibles, anéantir les herbes sauvages, éliminer les moisissures, sans ruiner sa propre santé.

       Dès lors que reviendrait le jour heureux où Marcel se remettrait sur pied,  en prenant appui sur des jambes flageolantes, guéri moins que plus car il se refusait de trainer dans le lit, je lui rabâcherais sans cesse puisque dans ce monde moderne il n’était plus possible de ne pas utiliser ces poisons, de passer souvent sa tête, ses mains, et ses bras sous le jet d’eau, de se gargariser plusieurs fois et de se moucher fortement. Certes des précautions sommaires, mais qui valaient mieux que de ne rien faire, Marcel renforça cette habitude d’attacher son mouchoir sur la bouche et le nez pour ne pas respirer les émanations qui l’étourdissaient et lui donnaient mal au crane.

 

     Pour ce qui allait m’advenir, il n’existait guère de parade. Dans la vie d’une femme, il arrive inexorablement une période qui leur fait prendre conscience que la roue tourne, et ce retour d’âge n’indique en définitive qu’un autre épisode de leur histoire s’annonce. J’avais la quarantaine, je ne savais de ce phénomène uniquement ce que mes oreilles avaient recueilli des conversations de femmes confrontées à ce problème, grosso modo très peu de réelles indications car chacune de mes consœurs se référait à son expérience personnelle laquelle différait de celle de sa voisine. Ainsi donc pas de cadre établi pour cette affaire de femmes, et je pensais tout bonnement que ce souci régulier passerait comme il était venu, même si au fond de moi je redoutais ces quelques semaines chargées de perturbations inédites qui finiraient bien par m’atteindre et me contraindre. Toutefois je me disais qu’au pire je ferais 

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comme certaines, j’irais consulter mon médecin, le docteur Gouneaud, il saurait bien me prescrire quelques remèdes pour faciliter ma transition, de plus lors de ses études il avait suivi la spécialisation de gynécologie. J’étais donc parée !

         Pressentais-je que le cap à passer se révèlerait pour moi aussi pénible qu’embarrassant. Au tout début de mon retour d’âge, mon toutim périodique cessa complément comme par enchantement, car au moment prévisible rien ne se produisit. Te voilà me dis-je, débarrassée de ce problème et sans histoire à la différence des autres. Finalement n’en faisaient-elles des caisses toutes ces pleurnicheuses ?

     Et le temps passa, je ne pourrais dire combien de semaines s’écoulèrent avant que se pointe ce jour où il y eut comme une reprise du toutim périodique, un dernier reliquat pensais-je sans y accorder plus d’importance qu’une migraine, en vérité je n’avais pas de migraine mais une sorte de mal de mer m’affligeait avec en prime le dégout de la nourriture. Je me suis véritablement inquiétée lorsque je constatai qu’au bout d’une douzaine de jours le flux, que je ne nommerais pas menstruel, ne cessa pas, ni non plus mes vertiges, et donc je me résolus à consulter.                                               

      Le traitement hormonal auquel je me soumis, devait en théorie arrêter mon désordre corporel. Ce traitement,  que le docteur Gouneaud m’administrait par une série de piqures, n’était appliqué dans nos campagnes que depuis une dizaine d’années ou guère plus, mais les professeurs de renom des grands centres médicaux lui attribuaient des propriétés exceptionnelles de sorte que les vertus de ces hormones furent connues même dans les coins les plus reculés du pays pour peu que le médecin de campagne s’y intéressât. Pourtant dans mon cas ces sensationnelles hormones n’occasionnèrent nulle amélioration, car au fil des jours le maigre flux persévérait au point que je redoutais à tout moment qu’une hémorragie sévère m’accable, même si le docteur Gouneaud se voulait rassurant sur ce point, minimisant ce danger à moins de un pour cent et encore disait-il en exagérant le risque.

     Détail trivial, à cette époque pour leurs règles les femmes utilisaient des serviettes en coton réutilisables, aux formes adaptées aux corps féminins. Personnellement j’en possédais suffisamment pour faire face aux besoins d’une période normale, ensuite j’avais plusieurs jours devant moi pour discrètement laver et faire sécher mes serviettes. Or avec cette permanence des pertes je ne 

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disposais plus de ce temps nécessaire pour qu’à l’intérieur de la maison sèchent mes serviettes, alors en extérieur je me mis à les épingler avec le linge ordinaire lequel linge servait, moins que plus, à les camoufler. Mais mon petit dernier, était à un âge où on pose constamment aux parents des milliasses de questions, ces fameux pourquoi-ceci et pourquoi-cela, qui finissent par barber la plus patiente, aussi lorsqu’il me demanda ce qu’était ces étoffes, alors que je vivais dans l’angoisse, je lui répondis vivement : « tu ne vois pas que ce sont des cache-nez ! » évidemment il n’en crut pas un mot mais à ma réaction il sut qu’il ne fallait plus aborder ce sujet et il ne l’aborda plus, même si deux, trois ans plus tard il constatait que j’essuyais meubles et souliers avec ces serviettes devenues chiffons. Parce qu’évidemment mon désordre finirait bien par cesser.

      Mon dérèglement se terminerait d’une façon inattendue pour moi mais aussi pour le docteur Gouneaud. Un matin viendrait où un mal de ventre me tordrait de douleur et m’ôterait la force de me lever, de plus je sentais bien que malgré des sueurs froides, et sans me servir du thermomètre, une fièvre carabinée m’entrainait dans une zone dangereuse. Alors prévenu par un Marcel alarmé, le docteur vint dare-dare, et au pied de mon lit il étala son attirail, des instruments de toute sorte qui m’incitèrent à croire que j’arrivai à ma dernière extrémité. Une piqure et puis le néant. À mon réveil, comme par miracle  je ne souffrais plus de rien, j’allais me lever lorsque Marcel accourut à mon chevet en m’ordonnant de ne pas bouger le temps qu’il aille chercher le docteur  lequel avait à me parler de mon état, effectivement celui-ci m’informa de mes ennuis.

      En réalité en guise de ménopause, j’étais bel et bien tombée enceinte, de surcroit de jumeaux, fille et garçon d’après l’œil aiguisé du docteur Gouneaud, et rien que l’idée, de devenir doublement mère à la quarantaine, de me remettre à pouponner, à langer, à donner le sein, me fit après coup frémir d’effroi. Fort heureusement aucun des symptômes habituels ne permettait de révéler ma situation bien au contraire les signes que je présentais indiquaient l’inverse. Alors au lieu de n’avoir pas de soin particulier ou au mieux un traitement favorisant l’accrochage des embryons, j’eus au contraire ces fameux médicaments créés pour faciliter le cap de la ménopause, qui en contrepartie interdisaient la fixation d’éventuels embryons et facilitaient leur évacuation. En conclusion il y avait eu avortement presque spontané car accidentellement aidé, mais le déroulement du début de grossesse laissait supposer dans tous les 

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cas que l’arrivée à terme n’était pas acquise, au pire j’aurais mis au monde des enfants contrefaits.

     Dans ce temps d’ordre moral où les faiseuses d’anges, les manieuses d’aiguilles à tricoter, risquaient des années de prisons mieux ne valait pas trop divulguer ces affaires-là.    

 

         Lors de mon histoire singulière je n’imaginais pas que les injections intensives d’hormones provoqueraient une suite douloureuse après cependant des années de tranquillité. En effet je serais contrainte à subir une opération chirurgicale pour extraire un fibrome utérin d’une grosseur conséquente. D’après ce que me dira le chirurgien de l’hôpital Saint-Charles, lequel se voulait aussi blagueur qu’un carabin facétieux, cette affaire-là avait la taille d’un rôti de bœuf de deux ou trois livres, puis reprenant le ton grave du praticien expérimenté il ajouta que jamais depuis ses débuts il n’avait extirpé un fibrome aussi gros. Il se tourna ensuite vers les internes qui l’accompagnaient, et comme si je n’existais plus, il leur expliquera que le degré de résistance à la douleur des gens de campagne est sans contexte plus élevé que ceux des villes, et que même si la croissance du fibrome avait pris des années permettant au sujet de s’adapter à la douleur, il n’en demeurait pas point que vu sa grosseur finale,  le fibrome devait compresser un bon nombre d’organes : vessie, rein, foie, intestins, et que le sujet, moi-même donc, subissait un martyre permanent qui plus est insupportable.

      Alors se rappelant que j’étais-là, le chirurgien me demanda depuis quand je souffrais. « Je ne sais pas trop, dis-je, plusieurs mois, peut-être un an ».

     «Est-ce que vous vous rendez bien compte madame, des risques que vous avez pris ? Êtes-vous inconsciente ou cherchiez-vous à devenir une sainte en vous imposant une telle souffrance ? Pensiez-vous que le fibrome partirait par l’opération du Saint-Esprit ? Par votre faute j’ai dû batailler des heures pour aboutir à bonne fin, du temps gâché comme si je n’avais que ça à faire que d’attendre que les gens se poussent jusqu’aux portes de la mort pour les ramener à la vie … »

     Et l’engueulade se prolongea un sacré moment lequel me parut interminable. Pourtant si la réprimande blessa ma fierté, pour être rabaissée devant ces internes qui pouvaient être mes fils, la douleur que je ressentis de cette honte dura beaucoup moins que celle qui me submergea pendant 

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plusieurs mois. Certes au tout début je n’éprouvais que de la gêne, cette sorte de gêne qui embarrasse le plus souvent les femmes et qui est la constipation. Pour cet ennui nulle femme ne va consulter, elle se débrouille en mangeant des légumes fibreux et en absorbant des tisanes à base d’orties, au pire si elle va en ville, elle demande conseil et poutingue auprès d’un pharmacien.  J’ai fait tout cela avec au fil du temps de moins en moins d’amélioration. En revanche petit à petit il me venait fréquemment des envies irrésistibles d’uriner, elles me prenaient à tout moment et où que je sois il me fallait un coin discret pour m’isoler, j’en étais souvent bien honteuse. Par la suite, sans doute le fibrome grossissant appuyait sur le foie, me revint le dégout du manger et des hauts le cœur, je mettais cela sur le compte de la ménopause et enrageant je me disais que cette fichue ménopause me faisait voir les pierres. Enfin les derniers temps, disons les cinq ou six dernières semaines la douleur irradiait partout dans mon ventre qui de plus prenait de l’ampleur presque à vue d’œil. Le seul moyen de calmer un tant soit peu ma souffrance était de me poser sur l’abdomen une serviette bien chauffée par le fer à repasser, parfois même avec le fer je réchauffais la serviette sans l’ôter de mon abdomen lequel subissait cette chaleur si élevée qu’elle en devenait insupportable, mais toutefois moins terrible que mes maux de ventre.  

        Admise à l’hôpital, le médecin qui m’examina avant de me signaler au chirurgien, me déclara qu’il s’agissait d’un dérèglement hormonal avec une conséquence, le fibrome, d’une ampleur inattendue et peu commune, lequel n’aurait pas pu se déployer sans l’abus de quelques produits pharmaceutiques dont les effets indésirables s’étaient concentrés dans mon organisme au point de provoquer cette anomalie extrême. Et forcément je dus lui avouer cette prise d’hormones récente, seul traitement auquel je fus soumise. Je ne me réjouissais pas de mon aveu parce qu’il impliquait le docteur Gouneaud, et je savais qu’avec bonté il employait toutes ses connaissances pour soulager ses semblables. J’ignore si les deux médecins entrèrent personnellement en contact, toutefois je sais que des rencontres ont lieu entre ces gens du monde médical à l’occasion de congrès, de conférences, ou autres, je pense donc qu’en ces occasions ils s’entrevirent et surement se penchèrent sur quelques cas singuliers, ne serait-ce que pour entretenir la conversation. Je ne doute pas d’avoir été parmi d’autres l’objet d’un débat, cependant, esprit de corps oblige, les médecins se soutenant les uns les autres, je suis persuadée qu’ils en 

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viennent toujours à cette conclusion que les malades, et eux-seuls, sont à l’origine des mauvais diagnostics pour ne pas savoir s’expliquer valablement, dès lors à quoi bon dévoiler aux malades les différends qu’ils entretiennent entre eux. Et le docteur Gouneaud, même par une allusion, ne me dit jamais s’il avait discuté de sa façon d’employer les hormones avec le médecin de l’hôpital. De toute façon il faut se faire à cette idée que si tout le monde se mettait à tout dire, la vie deviendrait vite invivable.                               

          

                  

                          

                                           RECONVERSIONS

 

 

     Depuis des temps immémoriaux dans les villages méridionaux, la viticulture faisait vivre la majorité des hommes, et indirectement la quasi-totalité du restant. Or autour de ce mois pivot de mai 1968, il sembla que ce qui avait été ne pouvait plus être. Bien qu’à y regarder de plus près, les années qui précédèrent ce fameux mois annonçaient déjà des changements inéluctables et irréversibles. Par exemple le remplacement des chevaux par des tracteurs amena les maréchaux-ferrants à produire des grilles et des portails, tandis que les bourreliers trouvèrent un débouché avec le développement de l’équitation-loisir : manadiers-amateurs ou promeneurs-hippiques des fins de semaines. En réalité l’événement majeur qui fit prendre conscience qu’il advenait une tournant dans notre vie rurale réglée depuis des lustres sur le rythme viticole, ce fut la mévente du vin jusqu’à ouvrir les vannes des cuves afin de faire place aux nouvelles vendanges. Je n’avais jamais vu de mon existence un tel gâchis. D’autant que si le vin ne se vendait plus, ou beaucoup moins, comment Marcel gagnerait-il le pain quotidien de la famille ? De quoi vivrions-nous, nous tous, gens du midi languedocien, qui produisions le vin de table courant ?

     L’idée de reconversion, sans que nul ne la perçoive véritablement, commença à planer sur notre petit pays de monoculture. Mais avant l’avancée de cette idée, dès le début  des années soixante jusqu’au milieu des années soixante-dix, il se verrait dans les villes des manifestations de paysans viticoles, et sur les routes des barrages avec l’abattage des platanes. À Vendargues, je me souviens du premier blocage des routes nationales 110 et 113, il se déroula 

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en décembre 1963, le «Midi Libre», notre journal, le rapporta dans ces colonnes, soigneusement j’ai découpé l’article, quasiment tous les hommes du village excédés des importations qui provoquaient nos méventes, se portèrent sur ces deux axes, tandis que leurs confrères s’installaient sur les points stratégiques des routes principales, de sorte qu’ensemble ils provoquèrent la paralysie de l’économie du Languedoc. Il fallait d’une manière ou d’une autre que nos difficultés soient prises en considération par les gens d’en-haut. Néanmoins angoissée par cet évènement je suppliais Marcel de ne pas trop s’exposer car je savais, par le journal et la radio, que le gouvernement n’hésitait jamais à employer la manière forte pour régler les mouvements de grève des ouvriers d’usine et des dockers, avec pour conséquences inévitables de violents matraquages sur des pauvres types accablés de misère. Et la misère, dans notre village nous la sentions venir, elle nous pendait au nez !  

       Comme je le pressentais en guise de négociateurs le gouvernement envoya des CRS (compagnies républicaines de sécurité) armés et casqués, prêts à en découdre, d’ailleurs après quelques manœuvres d’intimidation, ces CRS chargèrent nos hommes les matraques au clair, les poursuivirent en assenant des coups vigoureux sur les traîne-la-patte, les rouspéteurs butés qui voulaient faire le coup de poing. Marcel comme tant d’autres ne voyaient pas l’intérêt de finir la soirée à l’hôpital ou pire à la morgue. La morgue effectivement comme cela adviendrait lors de l’échauffourée du 4 mars 1976 à Montredon dans l’Aude sur la route nationale 113, qui ferait deux morts un viticulteur et un gendarme. La bataille meurtrière de ce jour-là marquerait véritablement la fin du terroir viticole vendarguois et d’un nombre important de terroirs des localités voisines. Marcel donc et d’autres encore fuirent ventre à terre, signifiant un repli stratégique jusqu’à la nouvelle action de blocage.                     

       Car au début des luttes viticoles nous nous bercions de cette illusion que les choses étaient immuables, bien que certains, peu nombreux il est vrai, n’oubliant pas le peu d’intérêt que ces gens du gouvernement avaient marqué à notre viticulture lors des catastrophiques gelées de février 1956, résolus à une autre alternative, se dirigeaient vers la reconversion de leur activité professionnelle. Il arrivait aussi, de plus en plus fréquemment, lors d’une cessation d’activité pour cause de retraite, que des propriétaires ne donnent plus en fermage leurs vignes préférant, pour en retirer un meilleur profit, les vendre comme terrains à construire. 

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      Un cas m’interloqua, il s’agissait de Mathiou, un homme de la génération de Marcel mais différence essentielle, lui était un petit propriétaire. Mathiou surprit tout son mon monde en étant le premier, ou presque, à avoir acheté un tracteur. Mais d’où sortait-il les sous ? Puis il étonna ses confrères en arrachant, lui-même, avec ce tracteur les souches de ses propres vignes, viabilisant lesdites vignes pour les vendre comme terrains à bâtir, lesquels terrains dès lors valaient plus cher que les terres agricoles. Avec l’argent il se mit en quête d’acquisition de nouvelles vignes pour répéter l’opération, de sorte que, petit à petit, il acheta, machine et matériel, et devint entrepreneur de travaux publics, car non content de viabiliser les vignes en  parcelles à construire, il aménageait aussi des chemins en voies d’accès prêtes à être goudronnées. La réussite de sa nouvelle activité se concrétisa d’abord par ce coup de pouce que fut l’arrivée massive des rapatriés d’Algérie, et plus tard par l’industrialisation plus poussé de Montpellier avec l’installation de la société informatique américaine IBM, et tous ses employés qui recherchaient des lieux tranquilles avec un équipement routier valable, et Vendargues entrait dans ce cadre.

        Les agissements d’un autre personnage me frappa, lui aussi appartenait à la même génération que Marcel, cet homme nommé Rogecer possédait un vignoble conséquent et élaborait un vin de qualité qu’il vendait sans peine. Pourtant il n’hésita pas à arracher des vignes pour constituer à leur place des vergers de pommiers et de pêchers, d’ailleurs un bon nombre de propriétaires suivirent son exemple, si bien qu’ils constituèrent une SICA (société d’intérêt collectif agricole), puis ils édifièrent un gigantesque hangar qu’ils équipèrent de machines afin de conditionner les fruits pour alimenter les multiples marchés de gros de France et de l’étranger essentiellement allemands. Le hangar de la SICA se situait derrière la gare de Vendargues à proximité d’une voie de garage sur laquelle stationnait en permanence au moins un wagon disponible à tous chargements. D’ailleurs ces trafics fruitiers permettraient de maintenir un semblant de mouvement ferroviaire avant la fermeture définitive de notre gare dans les années soixante-dix lorsque la SICA cesserait son activité.

       Avant cette échéance la SICA recruterait un personnel saisonnier majoritairement féminin pour trier, calibrer, et conditionner dans des cagettes, tous ces fruits. Pendant plusieurs années je me ferais embaucher pour effectuer ce travail qui demandait dextérité, rapidité, acuité visuelle afin

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d’éliminer les fruits moches d’aspect, lesquels alimenteraient les conserveries. Il fallait tenir une cadence épuisante tout le temps nécessaire afin de traiter les arrivages journaliers dans leur totalité. Ordinairement les cueillettes s’’effectuaient depuis le lever du jour jusqu’à ce que le soleil deviennent insupportable pour les cueilleurs. Tout le reste de la journée jusqu’à tard le soir il nous appartenait de confectionner de belles cagettes de fruits fort désirables dans un hangar surchauffé par ce soleil de plomb.

     L’activité fruitière à Vendargues dura plusieurs années, toutefois elle ne parvint pas à boucler une décennie parce que trop d’agriculteurs, d’ici et d’ailleurs, délaissant la vigne se tournèrent vers cette production et rapidement provoquèrent une surproduction, de sorte que les anciennes carrières, car Vendargues dans des temps très anciens produisait des cairons de pierre réputés, se remplirent essentiellement de pommes sur lesquelles étaient versées des produits toxiques. Le gouvernement avait pris cette mesure, afin de maintenir les cours des fruits sur les marchés de gros, d’inciter les producteurs, moyennant le paiement des frais de leur ultime année de production, de détruire celle-ci d’une façon irrémédiable sans que quiconque, si misérable qu’il fut, ne puisse profiter de l’aubaine. Des années plus tard le gouvernement verserait des primes à l’arrachage des vignes.  

       Sur la commune, la vigne disparaissait, l’activité fruitière s’éclipsait avant même de s’épanouir, en revanche apparaissait une expression inédite : le plan d’urbanisation, lequel plan recouvrait une nouvelle destinée pour Vendargues. Cette destinée tournait résolument le dos à la viticulture à-la-papa et aux tentatives des réorientations agricoles. Dans les conversations de voisinage il se rapportait les propos de ceux qui, par leurs activités professionnelles, ou leurs charges d’élus, avaient des rapports informels avec les décideurs de projets grandioses du type de la construction à partir de rien, des immeubles en forme de pyramide de la Grande-Motte, ou de la réalisation de l’autoroute au sud de Vendargues. Un détail significatif au sujet de cette autoroute, comme il fallait de la terre pour niveler l’ouvrage, les ingénieurs voulaient en récupérer de l’immense volume que proposait le monticule de «Pioch-Palat». Or sur ce monticule prospérait deux magnifiques cyprès, alors des habitants du coin se sont battus bec et ongles pour que les deux cyprès demeurent à leur place, après maintes palabres les ingénieurs réduisirent leur prétention et les deux cyprès survécurent  sur leur «Pioch-Palat» très largement entamé. De sorte que 

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ces cyprès solitaires vus de très loin, servirent de point de repère aux usagers de l’autoroute.                                    

       Le plan d’urbanisation projetait dans la vingtaine ou trentaine d’années à venir un changement radical de notre commune. J’avais beaucoup de mal à croire à ces transformations dans un délai aussi bref, parce que sur la partie du village réservée aux entreprises, laquelle partie s’étalait sur une surface plus grande que celle des habitations, il ne s’y était installé péniblement en une quinzaine d’années, qu’une fabrique de grosses canalisations en béton, une carrosserie pour les poids lourds, et une conserverie d’anchois et de sardines attirée par la proximité d’une ancienne carrière pour y déverser ses résidus. Mais le processus passerait bientôt à la vitesse supérieure et la zone nommée pompeusement industrielle mériterait pleinement son appellation. Avec une rapidité surprenante, à la façon des champignons à l’automne, il pousserait dans ce lieu livré aux usines une multitude de structures posée sur des tapis de goudron qui élimineraient à tout jamais toute trace de garrigue et élimineraient définitivement les derniers et rares bergers.

     Certes ces choses-là se passaient à environ deux kilomètres de ma maison, et avec Marcel, en nous promenant, nous allions constater le changement de décor, étonnés à chaque promenade de voir une construction nouvelle inexistante lors de la précédente promenade. Une fois nous regarderions sans y attacher trop d’importance un nouveau bâtiment lequel abriterait les locaux de l’entreprise Eurocéral, vaguement nous apprendrions que cette entreprise fournissait des produits spéciaux aux centrales nucléaires. Nous n’imaginions pas alors que Marcel y terminerait sa vie professionnelle.

     Le changement ne serait pas moins spectaculaire dans la partie du village réservée à l’habitat. J’apprendrais lors des fulgurantes constructions de maisons individuelles pourquoi ma rue et même mon quartier se nommait : Devèzes. En réalité ce que je croyais être présentement de la garrigue sauvage était dans un passé ancien des devèzes, des zones de pauvres pâtures qui suffisaient à nourrir les moutons, les biques et les boucs. Et puisque il ne se rencontrait plus à Vendargues ni bergers ni troupeaux clairsemés, dès lors que la nature a horreur du vide, autant que les rêveurs de château en Espagne occupent les sols disponibles par des villas, des manoirs, des simples bicoques au sein de lotissements, et même ici et là quelques rares et petits immeubles. 

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     La garrigue ou les devèzes représentaient les hors-d’œuvre de la fièvre bâtisseuse, dont les vignes seraient le plat de résistance. Et des vignes à Vendargues il y en avait tant et plus, beaucoup trop, car à chaque saison viticole se posait, lancinante, la question du débouchée de la production annuelle. Les vins de table languedociens se vendaient mal, outre le changement des habitudes des consommateurs qui revoyaient à la baisse leur consommation pour cause de conduite automobile et de peur du gendarme, s’ajoutait la concurrence autorisée par le marché commun des vins espagnols et italiens lesquels à qualité égale coutaient presque deux fois moins chers.

    Rogecer, avant de réorienter en partie son domaine viticole vers la production fruitière, avait jeté, haut et fort, les mots de qualité et de modernité. Hélas pour Rogecer les décennies d’habitudes jouèrent contre lui, trop peu de coopérateurs furent tentés par son projet de vendre un vin de qualité, une qualité assuré par un œnologue indiquant quels les cépages valables il fallait replanter, un vin mis en bouteilles bouchées, illustrées par une étiquette, des bouteilles qui serait au fil du temps reconnues et surtout achetées. Ainsi au lieu du picrate en vrac le plus souvent bradé à un négociateur retors sur le prix, le vendeur de la cave pourrait démarcher des flacons d’un bon rapport qualité-prix auprès des cavistes, des restaurateurs, des comités d’entreprises, et sur place dans une cave coopérative, restaurée et attirante, proposer à tout public la vente directe.

      L’idée non seulement n’accrocha pas, mais en outre on considéra que Rogecer parlait uniquement pour son intérêt personnel. La force d’inertie cloua le projet sur place. Puis d’autre part il faut dire que dans l’ensemble les enfants des propriétaires, qui dans les années soixante atteignaient la majorité, ne se sentaient pas d’attendre patiemment sous le joug de leurs pères, que ceux-ci lâchent l’affaire, aussi ces enfants devenaient infirmiers, instituteurs, commerçants. Bref ces jeunes gens se libéraient définitivement de la viticulture et rares parmi eux prenaient en fermage les vignes des anciens qui partaient en retraite. Ainsi faute de repreneurs, les vignes se vendaient comme terrains à bâtir et lorsqu’une vigne restait coincée entre deux portions à bâtir le planificateur relançait le propriétaire avec insistance, et ce dernier finissait par accepter l’offre mirobolante.

       En revanche les planificateurs se cassèrent, bel et bien, les dents face à ce phénomène qui abordant sa soixantaine s’attachait à vivre d’une façon 

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traditionnelle. Monchat, ainsi se nommait-il, parlait presque exclusivement le patois se forçant juste à glisser un mot  de français pour que son interlocuteur à la mine dubitative saisisse le sens de sa phrase.  Il rythmait sa journée à l’heure du soleil, ainsi à la belle saison au lever du soleil, donc très tôt le matin, quitte à réveiller le village assoupi, il attelait, en file indienne, à la charrette aux grandes roues ferrées, chargée du matériel nécessaire pour les travaux du jour, deux puissants chevaux. Avec les bruits de l’attelage, des hennissements des chevaux répondant aux cris d’encouragement de Monchat, nul dans son quartier n’avait besoin de réveil. De même il finissait sa journée à midi solaire ce qui communément correspondait, peu ou prou, à quatorze heures pour tout le monde, des braves travailleurs de la terre qui dans leur ensemble après le déjeuner, s’accordaient un temps de sieste bien mérité, or cette ronflette Monchat l’interrompait à tous les coups par son retour tonitruant. Mais nul ne se serait avisé à lui en faire reproche, car Monchat portait, et lui seul, sur ses épaules la tradition séculaire. Cela se respecte !             

      Une cadence ahurissante accéléra ce processus, puisqu’au sein du village ancien, il advenait maintenant, certes sans brusquerie, qu’en lieu et place d’une vieille maison, d’une antique bergerie, d’une grange vétuste, s’élève rapidement un petit immeuble coquet. Il arriverait même que la vigne des Claouzes du docteur Gouneaud et de madame, située à la sortie du village, juste à la suite des habitations, se transforme en résidence du parc Gouneaud, un parc artificiel où pousseraient des immeubles bas, un seul étage, s’étalant sur environ quatre-vingt mètres. Mais auparavant il faudrait que le docteur décède, et que la famille, après avoir dans un premier temps affermé les vignes, vende celles-ci, car en son sein nul ne se passionnait de viticulture.

         Dans les années soixante-et-dix, à plus de soixante-dix ans, cela faisait déjà plusieurs années que le docteur Gouneaud n’exerçait plus. Afin de nous tranquilliser Marcel et moi, le docteur et  sa dame avaient rédigé auparavant en notre faveur sur papier libre, un acte contresigné par leurs trois enfants, nous donnant la jouissance de la maison, où nous résidions depuis 1947, jusqu’au dernier vivant. Juste récompense pour Marcel et pour moi qui, avec nos enfants lorsqu’ils atteignaient l’âge, avons œuvré dans leurs vignes pendant plus d’un quart de siècle. Un service permanent, concernant Marcel, qui outre les vignes s’occupera tous les jours de l’année à soigner les chevaux et de plus ne réclamera jamais le paiement des congés payés. Un service 

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intermittent pour moi qui outre les vendanges, m’emploierait épisodiquement en tant qu’extra, à faire le ménage et des travaux de couture. D’ailleurs chose étonnante le docteur s’émerveillera à me voir coudre, au point qu’il me demandera de lui apprendre quelques rudiments afin de maitriser la machine. Sans doute pensait-il que piquer avec une machine n’était pas plus difficile que de piquer des fesses avec une seringue, bien que les tremblements de ses mains compliquassent la tâche de couturière à mon élève attentif.

       Comme tout un chacun, il y eut le jour funeste, le point final de la vie du docteur Gouneaud, et pour Marcel et moi ce jour-là fut le point de départ du changement radical de notre vie. D’abord madame Gouneaud ne se sentait pas de vivre seule à Vendargues alors que ses enfants résidaient à Montpellier, aussi déménagea-t-elle en emportant ce que son appartement lui permettait de prendre, tout le reste : objets,  livres, vieux meubles, documents scientifiques, partit à la décharge publique qui est une sorte de cimetière pour toutes ces choses qui nous encombrent et qui en même temps nous semblent être indispensables. Ensuite le plus important pour Marcel, les vignes qu’il entretenait, furent prises en fermage par un propriétaire nommé Tonse avec cette condition qu’il embauche Marcel. Peu ou prou à la même époque ce Tonse dans des conditions similaires prit d’autres vignes à la ferme avec l’ouvrier agricole habituel qui s’appelait Tacan. Du jour au lendemain, ou presque, Marcel passa du statut de travailleur solitaire et responsable de son ouvrage, à celui de travailleur obéissant qui avec Tacan étaient aux ordres d’un patron et de son fils dans un grand domaine viticole sur lequel le vieux Tonse, le père du patron, jetait un œil critique.

       D’autre part les années soixante-et-dix marquèrent le point culminant de la crise viticole du Languedoc avec une production qui restait le plus souvent dans les cuves et cela énervait les comités d’action lesquels, rassemblant les plus résolus, décidaient des manifestations spectaculaires, violentes, et forcément illégales. Lorsqu’on n’a plus ni espoir ni avenir et qu’on n’a pas envie de crever, on en vient aux actes extrêmes, tel que tout casser, dans les supermarchés, dans le port de Sète, ou bien après avoir arrêté les camions sur les routes et autoroutes, détruire, anéantir, saccager, tous les arrivages des vins de l’étranger afin que cesse la concurrence déloyale. Mais cela n’était que les derniers soubresauts d’une agonie finale. 

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     Et les Tonse dans cette période de difficulté voulaient réduire la voilure. Deux ouvriers agricoles dans une exploitation d’un secteur en crise ne pouvaient se considérer que comme deux boulets, et avec deux boulets aux pieds on n’avance pas d’un pas. Surtout que les Tonse possédaient un matériel mécanique suffisant pour faire front à eux deux, père et fils, à la charge de travail de leur propriété et des vignes en fermage, et forcément ils n’envisageaient pas que Marcel et Tacan continuent à travailler d’une manière traditionnelle sur les vignes qu’ils avaient pris à la ferme.  Ils ne concevaient pas non plus de perdre du temps en formant leurs deux cultivateurs à la conduite des engins motorisés.

     Alors afin dégouter un travailleur voire deux dans le cas présent, les Tonse attribuèrent à ces hommes d’expérience des tâches insignifiantes et absurdes. Si bien Tacan ne supportant pas l’humiliation porta l’affaire devant les Prud’hommes entrainant dans ce conflit un Marcel bien ennuyé par ces chicanes, mais pouvait-il désavouer son collègue alors qu’aucun arrangement amical ne se dessinait avec les Tonse.

    Nous eûmes Marcel et moi une période difficile à vivre. Les Tonse renoncèrent aux multiples fermages et donc les vignes retournèrent à leurs propriétaires initiaux, comme, concernant Marcel, ni madame Gouneaud ni ses enfants ne souhaitaient s’adonner à la viticulture, et comme nul propriétaire ne se présenta pour prendre à la ferme les vignes celles-ci furent vendues pour être terre à construire. Par la force des évènements Marcel, après quelques vaines tentatives, et des déconvenues vexantes, renonça à rechercher une place de cultivateur, et à presque soixante ans il s’assurait une reconversion d’ouvrier dans cette usine à forte croissance qui venait de s’installer et qui recrutait à tour de bras, il s’agissait d’Eurocéral.  Changement total d’une vie rythmée par les saisons qui à présent se soumettait à la cadence soutenue d’une chaine de machines à fabriquer des tubes en céramique alumineuse, tubes d’un mètre de long et de trois centimètres de diamètre, servant de filtres dans les centrales nucléaires. Or le secteur nucléaire étant une industrie d’avenir, j’imaginais toute rassurée que Marcel terminerait sa carrière professionnelle dans cette usine, même si les conditions de travail s’avéraient pénible à soutenir avec la mise en place des trois-huit : huit heures le matin d’une semaine, huit heures la nuit de la semaine suivante, et terminer le cycle par huit heures l’après-midi de la dernière semaine. De quoi prendre le jour 

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pour la nuit au bout de quelques semaines de ce régime, sans parler des heures de repas toujours décalées où on mange sans faim, et où on a faim bien avant l’heure.

        Toutefois ces inconvénients se contrebalançaient par des avantages appréciables : en premier la paye bien supérieure, avec en plus ses multiples primes, prime de nuit, prime d’équipe, et autres, que la paye de cultivateur ; ensuite Marcel était à l’abri des intempéries, de ce froid glacial qui lui occasionnait de sévères gerçures ; pour finir Marcel travaillait en blouse blanche et gants blancs dans un vaste atelier très propre, lui qui de va vie n’avait connu que la terre poussiéreuse ou boueuse, qui revenait des vignes tout bleu les jours de sulfatage, tout jaune les jours de soufrage, toussant et crachant les jours d’épandage de produits, quelle révolution !

       Finalement nous nous en sortions bien de ce marasme viticole, beaucoup mieux que tant d’autres qui à des âges avancés, l’un devenait veilleur de nuit, celui-ci ouvrier à l’huilerie Lesieur, et l’autre vendeur dans une agence immobilière. Et d’autres aussi qui bradaient leurs vignes afin de faire la jointure avec la pension misérable de retraité agricole. Dans le voisinage résidait René et Fifi son épouse, un couple aux abords de la vieillesse qui se veut en principe paisible. René était un tout petit propriétaire viticole, et pour arrondir leurs revenus le couple louait une ou deux chambres de leur maison de maître. Les époux n’étant pas des marchands de sommeil ils sous-évaluaient les locations. D’ailleurs René poussait l’altruisme jusqu’à donner son sang chaque fois que la faculté appelait les donneurs bénévoles, lui-même en avait tant donné qu’on le médailla et le journal rendit hommage à sa générosité, l’article parlait de plusieurs dizaines de litres de sang donnés au cours de sa longue vie. Admirable et pourtant le sort ne les épargna pas puisque ils furent contraints de vendre leurs vignes bien mal pour être mal situées, et pour terminer ils durent aussi vendre la maison et aller habiter, je ne sais plus trop où, dans une petite location pas trop chère. Avant de partir ils bradèrent pour presque rien tous les meubles qu’ils ne pouvaient pas amener parce que le déménagement se fit sans déménageurs, trop couteux, juste avec l’aide de proches. Tristesse que de voir partir ce vieux couple vers une fin de misère, pour quelques francs je leur achetais des chaises retapées, une table et un buffet rafistolés, des meubles qu’au même prix, certes en agglomérés, j’aurais eus 

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neufs en grandes surfaces, mais je m’efforçais malgré ma peine de prendre l’air de celle qui avait fait une bonne affaire afin de ne pas les humilier.

       Un monde s’éclipsait à sa place à Vendargues, les usines trônaient dans les garrigues, et les parpaings, le béton, le goudron supplantaient les vignes, à la place de la vaste étendue sauvage où s’ébattaient librement les gamins, un stade et des cours de tennis furent aménagés pour les licenciés.

     Une reconversion de toute chose et pour toutes personnes ! 

 

 

 

 

 

                                      LE CIEL S’OBSCURCIT    

 

 

       Comme s’était-elle produite cette crise en vérité je n’en sais trop rien, moi la politique je m’en suis toujours méfiée comme de la peste. Depuis mon enfance systématiquement lorsque la discussion tournait à la politique, les gens s’enrageaient jusqu’à la dispute, et aujourd’hui plus que hier. Quand il fut permis aux femmes de voter, j’avais vingt-trois ans et je n’y connaissais rien. Si bien que lorsque je lisais sur le journal les propos d’un homme politique qui me paraissait aller dans le bon sens, souvent Marcel m’avertissait sur un ton ferme que cet homme-là malgré les apparences ne défendait pas les gens de notre condition qu’il n’était qu’un faux-cul. Comment y retrouver son comptant si les hommes politiques nous mentaient comme des arracheurs de dent ! Alors je pris l’habitude dès mon premier vote de demander le bon bulletin à Marcel, parce que l’homme de la maison sait pour qui il convient de voter, par nature, plus que la femme, l’homme est attentif à la chose publique.

         Tout le monde, les hommes donc, parlait de crise, de choc pétrolier, surtout de chômage, et suite logique de ces parlottes le plus minus de tout ce monde de males détenait des solutions infaillibles pour nous sortir de ce marasme. Prendre aux riches et chasser les immigrés, telles étaient les deux idées principales qui émergeaient, mais aussi on remettait en question les indemnités de chômage, un système trop avantageux aux chômeurs surtout s’ils perdaient leur emploi suite à la fermeture de leur usine, dès lors ces 

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chômeurs sans vergogne profitaient de l’assistance jusqu’au bout de leur droit. En clair il se disait que pendant un voire deux ans, on permettait aux moins vaillants de tirer au cul aux frais de la princesse, parce que ajoutait-on s’ils voulaient travailler ils retrousseraient leurs manches.

      En réalité je voyais et j’entendais dans les journaux télévisés qu’il n’était question que de dégraissages, de plans économiques, de délocalisations, de couts de la main d’œuvre, avec comme conséquence les chiffres du chômage qui progressaient de mois en mois, et nulle action politique ne parvenait à freiner cette augmentation. L’emploi devenait une denrée aussi rare que le yéti, personne n’était à l’abri que le sien ne disparaisse pas un sale matin. Je craignais pour celui de Marcel, car rien n’assuraient que les directeurs n’installent pas l’usine dans des pays à faibles salaires. Par précaution, mais aussi un peu par obligation, Marcel, comme la quasi-totalité des salariés, avait adhéré au syndicat qui s’était créé à Eurocéral, tous les mois il payait son timbre au délégué ce qui amputait très peu sa paye, en retour si d’aventure il advenait des problèmes d’emplois ou autres, le syndicat assurerait leur défense à tous au mieux de leurs intérêts.

      Les syndicats n’empêchaient pas les usines de mettre la clé sous la porte et leurs ouvriers sur le carreau, toutefois assez souvent ils obtenaient des directions des conditions de départ  supérieures à celles prévues par la loi. Cette option m’apaisait. Déjà auparavant, bien qu’ils n’aient pas voulu m’inquiéter, je me suis posée mille questions sur l’avenir du foyer de Georges, mon fils, lorsque son usine planifia une charrette avec lui dedans, et sur celui de Suzanne, ma fille, quand l’entreprise de son mari déposa le bilan, avant que l’un et l’autre finissent par rebondir avec plus ou moins de bonheur.

        Lorsque Eurocéral embaucha Marcel le chef du personnel lui avait dit : «en vous recrutant je sais que je vous garderais jusqu’au bout de votre carrière, parce qu’à votre âge, personne ne s’aventure à quitter une place pour une autre, vous êtes un élément fiable». Or maintenant au bout de cinq ans de présence assidue en son sein Marcel n’avait plus de certitude sur la fiabilité de l’usine et il pensait tout bonnement l’inverse, en effet depuis un certain temps des bruits courraient sur l’avenir précaire d’Eurocéral. Comment cela était-il possible ? Des bâtiments flambant neufs occupant dix ou trente mille mètres carrés, avec plusieurs centaines voire presque un millier d’opérateurs, ouvriers, et employés, et aussi plusieurs dizaines voire plusieurs centaines de millions de 

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francs investis sur des machines, des fours, des agencements pour le travail à la chaine, pour finalement voir cette affaire tourner en eau de boudin !

       Incroyable ! Voilà le seul mot qui se répétait en conclusion de toutes conversations en secouant la tête négativement, lorsque le bruit de la fermeture courut. Cette information émergea en dépit des efforts que la direction faisait pour ne pas l’ébruiter, certains cadres par des propos rassurants allèrent même jusqu’à tenter de nier l’évidence, cependant comme le tonnerre l’affreuse nouvelle finit par être assourdissante. Alors l’angoisse des jours difficiles à venir m’écrasa et je passai des nuits blanches à ressasser mes craintes dont la principale était que Marcel à soixante ans ne trouverait pas à se recaser.

     «Tout ça c’est la faute de l’ayatollah Khomeini ! » s’était exclamé celui qu’on surnommait «Sat-tout» car il savait tout. En prononçant Sat-tout il fallait bien appuyer sur le dernier T comme si il y en avait une ribambelle.

     Or celui qu’on affublait du surnom de « l’agence Havas » n’hésitait jamais à lui jeter à la figure en haussant les épaules : « mais pauvre couillon, qu’est-ce qu’il a à voir ton barbu dans la fermeture d’Eurocéral ? »

      « Il a à voir, qu’en Iran il a pris le pouvoir, et qu’il ne veut plus ne nos centrales nucléaires ! Et si la France ne vend plus de centrales, il ne sert à rien d’avoir des usines pour fabriquer des filtres. »   

     « Mais pauvre couillon, de partout dans le monde il y a plein de pays qui peuvent remplacer l’Iran. Parce qu’en France sur le plan nucléaire on est balèze et on peut vendre la technique sans lever nos mains de nos poches ».

     Et à cet instant il se trouvait toujours un type, souvent un communiste encarté, pour dire abruptement : «le grand capital veut gagner du pognon par tous les moyens, Eurocéral s’est installé à Vendargues parce qu’on lui a fait un pont d’or en l’exemptant des taxes et des impôts pendant cinq ans, et maintenant après cinq ans Eurocéral s’en va ailleurs chercher des avantages. C’est ainsi que les patrons d’Eurocéral et leurs actionnaires comme toutes les ordures de  patrons s’en mettent plein les fouilles ».

     Ils avaient sans doute tous un peu raison, mais en définitive cela ne changeait rien au problème dans quelques mois comment survivrions-nous ? Certes au début, les premiers trimestres, la première année, voire même un petit peu la seconde, Marcel toucherait le chômage mais après il faudrait tenir jusqu’à ses soixante-cinq ans. En riposte à la fermeture prévisible d’Eurocéral le 

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syndicat décida la grève avec le blocage de l’usine et l’interdiction à tous les cadres et ingénieurs d’y pénétrer. À ce moment-là d’autres informations surgirent, en particulier une essentielle sur la comptabilité d’Eurocéral où apparaissait les bénéfices fabuleux de l’entreprise. Le syndicat annonça le chiffre de deux cent cinquante millions de francs de profits réalisés en moins de six ans, des profits qui se constituèrent pour moitié par les aides de l’état et des collectivités locales. Le syndicat dénonça  les manœuvres malhonnêtes de ces prétendus capitaines d’industrie, agissant pour le compte de grands groupes internationaux, qui prétendaient apporter régionalement une solution durable au chômage grâce aux emplois directs et indirects, alors qu’en réalité comme des margoulins ils grugeaient toutes les instances officielles qui leur consentaient, en déroulant le tapis rouge sous leurs pieds, toutes les aides financières prévues pour stopper le chômage.

      Ces salopiots avaient monté cette affaire principalement pour détourner à leur profit de l’argent public, et accessoirement pour tirer une marge bénéficiaire conséquente sur le dos de leurs ouvriers, dont le salaire net moyen tournait péniblement autour de mille cinq cent francs par mois. Or ces salopiots n’avaient pas prévu que cette affaire, par l’action du syndicat, remonterait au niveau national, et à ce niveau les journaux de Paris tout comme la télévision nationale commenteraient ces agissements scandaleux, et presseraient les hautes sphères politiciennes à limiter la casse en prenant les mesures nécessaires afin d’adoucir la brutalité des licenciements inévitables. Or Les mesures financières envisagées afin de financer les plans de reconversion et de dispense de recherche de travail, impliqueraient, sous peine de poursuites, Eurocéral et également les groupes discrets qui agissaient depuis les coulisses.

     Tout ce pas très joli monde mettrait donc leurs mains dans leurs poches pleines, bien sûr je me doutais bien que de ces poches il ne ressortirait qu’une infime partie des aides empochées. Toutefois une toute petite pincée de ce détournement incroyablement légal de fonds, servirait à verser à Marcel, et aux hommes atteignant la soixantaine, une allocation mensuelle qui remplacerait le salaire, et cela jusqu’à soixante-cinq ans lorsque la pension retraite et la complémentaire se substitueraient en principe automatiquement à l’allocation, en réalité cette substitution me donnerait un énorme souci. 

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      En attendant, s’ouvrait alors devant nous un chemin tranquille bordé de roses, mais les rosiers sont rarement sans épines, et nous ne pouvions Marcel et moi fermer nos yeux et nos oreilles sur le manque d’argent de nos tout  proches. J’ai donc apporté, très souvent en cachette de Marcel, des secours précieux à ceux que j’aimais, sans faire précisément le compte de mes  réelles possibilités ce qui me mit dans les embarras de l’endettement, et à leur suite comme conséquence, je supportais les récriminations de Marcel.

         Du reste Marcel, s’il réprouvait ma gestion aléatoire du revenu de notre ménage, finissait par admettre mon opinion qu’il ne fallait pas fermer la porte à ceux qui éprouvaient des difficultés. Hélas dans ces années de crise ils étaient nombreux. Parfois excédé par ma générosité, Marcel me lançait : « les autres, ils n’ont qu’à faire comme moi et il trouveront de l’argent ». Il est vrai que depuis qu’il était en pré-retraite il n’arrêtait pas de s’activer en de multiples travaux. Dès six heures du matin il faisant le portage du journal «le Midi Libre», la livraison durait jusqu’à huit heures. Il appréhendait seulement les jours pluvieux car se posait le problème de conserver au sec des journaux fabriqués avec du papier qui absorbait la moindre humidité, alors pensez au-dessous une averse ! De son métier d’ouvrier viticole il s’appliquait à présent à n’exécuter que le taillage des vignes et exclusivement pour un petit propriétaire, un copain de sa jeunesse prénommé Louis mais mieux connu par son surnom de Matou parce que comme le chat il se déplaçait avec douceur et grâce, de plus avec ses deux yeux ronds au mitan de son visage rond également, il vous regardait comme seuls savent le faire les chats. Marcel fera aussi l’expérience, et uniquement une seule fois, des cueillettes des fraises et des asperges, il n’avait pas su dire non aux deux propriétaires qui délaissant la vigne s’orientaient dans ces productions, mais décidément la terre était devenu bien trop basse, de plus les deux patrons n’avaient pas jugé utile de lui donner, l‘un une barquette de fraises, et l’autre une botte d’asperges.           

     Chose curieuse, ni lui ni moi ne parlions jamais de l’argent qu’il touchait en compensation de ces besognes, par accord tacite nous avions admis que ce pécule lui appartenait en propre. Je considérais que s’il s’obligeait à gagner quatre sous, au lieu de trainer bras ballants à rien faire comme une flopée de retraités encore bien valides, il pouvait de bon droit garder ses gains, et faire le mystérieux sur leurs montants. Tout au plus pour le taquiner je le traitais de vieux grigou. Mais dans le fond depuis son enfance, pour satisfaire ses menus 

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besoins, il avait toujours été dans l’obligation de quémander une toute petite pincée de cet argent qu’il gagnait, d’abord à son père et puis à moi, alors il me semblait normal qu’il se constitue enfin sa réserve. Il réalisa un très vieux rêve d’adolescent en s’offrant un superbe vélo de course d’une marque italienne. Mais il commit cette erreur que font tous les passionnés raisonnables, il regarda à la dépense et se contenta d’acheter l’engin basique, de sorte que lors de randonnées ayant roulé avec des cyclotouristes confirmés lui vint le regret de cet achat, il lorgna alors la gamme supérieure notamment un vélo de la marque Peugeot laquelle marque équipait un bon nombre d’équipes cyclistes du tour de France. Cependant comme il hésitait, il fallut que je le décide lui faisant valoir qu’il avait encore de belles années devant lui et qu’il ne devait pas se les pourrir en ressassant ce regret de ne pas rouler avec un vélo du tour de France.

      Si Marcel effectuait des sorties à vélo, de mon côté pour occuper mon temps je participais assidument aux activités du club du troisième âge, dans l’ensemble il s’agissait d’occupations convenues dans ce type d’association : jeux de cartes, jeux de réflexion, sorties, voyages, et un banquet une fois l’an. Ces repas copieux et bien arrosés se prolongeaient par des gambilles, la sono souvent trop forte passait en revue des danses d’un autre temps, le nôtre si loin et si proche, celui de notre jeunesse. En ces occasions il se voyait côté féminin de la part de celles qui malgré le poids des ans ne voulaient pas décrocher, une sorte de compétition en matière de coquetterie, de tenues aguichantes, de fardages excessifs, en somme les derniers éclats d’un feu qui pourtant s’éteignait inexorablement.

     D’autres femmes en revanche se repliaient sur leurs maux et leurs souffrances à celles-ci j’évitais de prononcer cette formule polie du : «comment allez-vous », prenant cette courtoisie pour une interrogation elles vous débitaient de l’œil de perdrix du petit arpion jusqu’au déchaussement de leurs dernières ratiches tous les malheurs qui les accablaient. Les hommes pour leur part demeuraient ce qu’ils étaient : buveurs, bâfreurs, et blagueurs. Parmi les rires gras que provoquaient leurs blagues salaces et leurs anecdotes grivoises, j’entendais le rire singulier de Marcel, clair, prompt, et haut placé, comme quatre notes de trompettes, bon public il enregistrait tout mais intimidé il ne prononçait pas un mot devant la multitude. Le soir lorsque je lui demandais le 

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pourquoi de ces rigolades il ne me racontait que le convenable et le convenable forcément ne fait pas rire.  

     Une fois lors d’un banquet, je me trouvais placée assez loin de Marcel que je voyais timoré car encadré par deux rombières exagérément maquillées qui sans gêne n’arrêtaient pas de lui prodiguer des mamours à la limite de l’impudeur. Finalement Marcel se déplaça afin de savourer en paix son repas et le soir sans que j’aie eu besoin de l’interroger il me raconta son aventure cocasse : «tu te rends compte que ces vieilles hystériques voulaient que je les trousse vite fait bien fait dans un bosquet. L’une me disait des saletés tandis que l’autre une main sur ma cuisse jouait à la bêbête qui monte.»

      «Et tu les connais ?»

      «Oui mais pas plus que ça, elles sont abonnées au journal. Mais jamais j’aurais cru ça de leur part.» 

       Qui étaient-elles, d’où venaient-elles, peu m’importait en revanche je constatais que j’avais un mari, vieux mais charmant, et qui plaisait aux dames.

       Il existait également une autre association qui délaissant le divertissement offrait un espace de réflexions et d’échanges d’idées sur les sujets essentiels de la vie. Cette société de gens venant de tous les milieux se nommait : la Vie Montante, il était animé par des prêtres et des personnes très croyantes. Pourquoi ce nom, j’imagine que son but étant d’élever nos sentiments, nos élans, notre intelligence, par l’écoute et la parole, il allait de soi que le mot de montée résumait à lui seul notre démarche. Tout le monde sait qu’en prenant de la hauteur on parvient à voir mieux, plus large et plus loin. Nos petites vies nous paraissent alors bien étriquées et mesquines, que signifient nos épreuves à côté des grandes calamités telles que les famines, les tremblements de terre, les guerres et les massacres. Des horreurs qui se passaient à l’autre bout de la planète et que je constatais régulièrement à la télévision. Alors que faire ?, rester bras croisés, or en général sur ces sujets nos réunions se terminaient par des recueillements à l’issue desquels il était fait appel à notre générosité, un petit geste ici aboutit à une belle action là-bas, et soi-même on  se grandit.                                       

       Un bienfait n’est jamais perdu dit le proverbe bien connu. Dans quelle condition la proposition d’un pèlerinage à Lourdes nous avait-elle été faite, j’en suis encore à me le demander, cependant il nous semblait à Marcel et à moi que Tacan l’ancien collègue de Marcel n’était pas étranger à cette offre, car il s’agissait bien d’une offre, en effet le secours catholique au sein duquel 

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œuvrait Tacan, ne nous demandait qu’une participation symbolique. L’organisation du secours catholique, grâce aux bénévoles bienveillants et aux dons de fidèles aisés, se chargeait de la logistique et de la quasi-totalité des frais, ceci afin de permettre aux plus humbles de réaliser au moins une fois dans leur vie un pèlerinage. À la vérité, guidés par les membres de l’œuvre, la portée du pèlerinage allait bien au-delà de la simple visite de la grotte sacrée de Massabielle. Il émanait de ce site dédié à la foi, une telle dévotion, une telle espérance que tous les croyants ressentaient sur leurs êtres d’une façon incontestable cette Force Supérieure qui portait tout un chacun à la béatitude. Pour ma part j’éprouvais une élévation de ma pensée, une paix intérieure m’envahissait, jamais je n’avais été aussi sereine, et bien que réservé Marcel sans l’exprimer connaissait le même bien-être.

 

      Lourdes marquerait mon existence à la façon d’un point de repère, à l’exemple de l’étoile du nord pour les bergers, mais aussi d’un cap à l’exemple des marins qui lorsqu’ils le franchissent, abordent une nouvelle mer. Alors les vieux ressentiments, les querelles anciennes, les fâcheries à mort, me parurent lointains, ils m’indifféraient. Des disputes et des embrouilles, plus que je n’en peux dire, j’en avais supportées, j’en avais malheureusement occasionnées aussi. Un mot de travers, un malentendu, l’excitation d’un moment festif, un ton qui monte, la certitude d’avoir raison, une façon de faire déplaisante, des paroles qui dépassent la pensée et qui jaillissent presque par inadvertances ou juste pour avoir le dernier mot. Et voilà le pire est advenu, allez donc ensuite coller les morceaux d’un vase brisé ! Certes j’ai croisé des méchants et des salauds avec ceux-ci pas de pitié, mais avec certains, avec certaines, les désaccords ne méritaient pas qu’on en vienne à briser le lien, hélas parfois on pousse très loin la bêtise jusqu’au point de rupture. Et parce que par une sorte d’orgueil mal placé on s’interdit à reconnaitre ses torts, nul ne tente de renouer. À la rigueur seule une relation commune avec ses avis incontestables, et avec suffisamment de diplomatie, ou de patience, pourrait amener la réconciliation, or si cette tierce personne existe, rarement elle entreprend une action de peur d’être elle-même impliquée dans un conflit qui en somme ne la regarde pas. Pierre mon frère… peut-être.

     «Il vaut mieux qu’une mère vive avec sa fille qu’avec sa belle-fille.»  

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       Pierre venait de lâcher cette phrase comme une sentence, et je n’avais aucun argument à lui opposer, d’autant plus que dans mon for intérieur je lui donnais raison. Pierre entretenait de bonnes relations avec Suzanne ma sœur et avec moi. La discorde entre ma sœur et moi remontait au décès de Gaston son mari, or depuis très longtemps le ménage hébergeait la mère de Gaston, et lorsque le jour fatal advint, se posa pour ma sœur le problème des revenus car avec Gaston disparaissait aussi la principale ressource financière, pourtant je niais ce problème farouchement il ne m’apparaissait pas d’une importance telle que ma sœur soit obligée de se séparer de sa belle-mère pour la confier à la charge de sa belle-sœur. Dans un cas similaire, donc après un terrible malheur, si dans mon foyer avait vécu, pendant plusieurs décennies, une proche parente, je me serais arrangée pour la garder chez moi, quoiqu’il m’en coute. Cela était ma position, et même une position traditionnellement familiale, que je considérais valable pour tout un chacun. Or les temps avaient changé, dans les années quatre-vingt la solidarité familiale butait contre la difficulté économique, il nous fallait un pognon de dingue pour joindre les deux bouts, et cette donnée ne s’était pas révélée spontanément dans mes pensées lorsque je connus l’attitude de ma sœur. Dès lors je cherchais et trouvais un motif, un motif dérisoire, pour me fâcher avec Suzanne. Puis une longue période s’écoula, des mois et des mois, avant que je me persuade que Suzanne avait agi de la seule manière dont elle pouvait agir, certes cette manière m’avait choqué mais après mure réflexion il ne pouvait certainement pas en être autrement puisque nul autre moi ne s’était scandalisé. Or en retour de mon indignation première, en guise de jugement définitif j’appris par la bande qu’il se disait que : «je touchais la bombe» autrement dit : que j’étais folle à lier, je ne doutais pas de qui partait cette accusation. Je me mis alors en devoir de tracer ma route sans me retourner, bien que lors des nuits d’insomnie les regrets m’assaillaient de ce temps où l’affection me rapprochait de ma sœur à qui la vie n’avait pas de cadeau.                                 

     L’esprit de famille donne à penser, voire exige de se conformer à cette règle absolue, qu’il n’y a rien de plus beau qu’une famille unie. Mais combien d’efforts faut-il faire pour parvenir à cette harmonie ?, quel degré de force de caractère faut-il employer pour taire sinon oublier les ressentiments ? Les liens familiaux ressemblent par bien des côtés à la météorologie avec des épisodes de froid glacial puis de réchauffement, j’avais vécu suffisamment longtemps 

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pour connaitre ces variations or sur le tard à ma désolation j’éprouvais une ère glaciaire qui figeait les rapports et par sa brume hivernale voilait l’horizon, de sorte qu’au sein des familles, comme dans un imbroglio nébuleux, on se perdait de vue.

 

        Heureusement avec mes enfants, malgré des bruits et des fureurs, les crispations ne duraient jamais trop longtemps. Mes garçons étaient plus souples de caractère que mes filles, lesquelles possédaient le trait commun à toutes les filles qui est l’entêtement, plus ou moins marqué selon la fille. Ainsi malgré les anicroches, le lien affectif de mon côté envers eux, même si aucun empressement ne s’observait, fut et sera, de là où je serais quand je ne serais plus, constant et puissant. Je les ai aidés avec mes moyens, et parfois au-dessus de mes moyens, en retour j’ai pris ce qu’ils ont pu me donner parce qu’ils étaient à leur tour et avant tout, préoccupés par leurs enfants, leur travail, leur vie en général. Malgré ces préoccupations, et son éloignement, un de mes enfants me tirera une épine du pied, laquelle empoisonna notre quotidien, à Marcel et à moi, pendant près de six mois, il s’agissait de la retraite de Marcel.

      Lors de la fermeture de l’usine Eurocéral il fut décidé que les licenciés ayant atteint un âge convenu, toucheraient une prestation mensuelle jusqu’au soixante-cinquième anniversaire ensuite et automatiquement la pension de retraite prendrait le relais. Je me souviens d’avoir établi lors de l’épisode fermeture, un dossier retraçant toute la carrière professionnelle de Marcel avec ses multiples employeurs, et Dieu sait s’ils furent nombreux avant d’être engagé par monsieur Gouneaud et sa dame, néanmoins avec beaucoup de patience m’appuyant sur toutes fiches de payes, il ne m’en manquait pas une, bien au contraire car pendant la période de la guerre pour échapper au S.T.O.(service du travail obligatoire) des propriétaires complaisants rédigèrent de faux certificats d’embauche avec de faux bulletins de payes, bref tous les justificatifs me permirent de déposer un dossier complet à l’administration des retraites afin que la transition préretraite-retraite se fasse sans problème.      

        Or l’administration est un monstre froid, sans cœur, qui se complait à humilier ceux qu’elle devrait servir, c’est-à-dire le public. J’étais ce public et elle m’obligeait à quémander mon dû. Quelle impression désagréable de passer de guichet en guichet et d’être traitée comme une mendigote, car au moment où Marcel devait toucher sa retraite rien ne se déroula comme prévu, la caisse de 

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retraire ne fit aucun versement et à mes réclamations, au lieu de rechercher mon dossier, l’une ou l’autre des personnes qui daignait m’écouter m’envoyait bouler avec du dédain et de l’ironie dans leur voix, me disant entre autre que : «si je ne percevais rien, c’est que mon dossier était en attente, et qu’il n’y avait pas lieu d’être impatiente». Un mois, deux mois, trois mois passèrent et ma situation ne se débloquait pas, je téléphonais, je me déplaçais, je contactais l’assistance sociale de la commune laquelle me signifiait son incompétence en cette matière, avouerais-je qu’en ce temps, souvent à force de supplier il me venait des idées terribles : de meurtre ou d’en finir lorsque les factures tombaient et que faute d’argent je ne pouvais plus les honorer.

      Je n’avais plus d’espoir, j’avais fait le dossier comme il convenait de le faire pourtant comme seule réponse la caisse m’offrait la misère et le mépris. J’allais entamer mon sixième mois sans nul revenu lorsque mon dernier fils prit l’affaire à bras le corps, celui-ci pour travailler dans une administration savait par expérience que souvent le moindre subalterne joue l’important lorsqu’on lui confie une once de responsabilité surtout si son taux d’incapacité se situe à un haut niveau. Dès lors ce rond-de-cuir emploiera tous les ressorts, et ils sont nombreux, des règles administratives pour bloquer le dossier du quidam qu’il a pris en grippe,  où simplement pour démontrer par l’absurde son importance. Les fâcheux aiment pourrir la vie de leurs semblables, c’est le seul plaisir valable de leur existence minable.     

         Dans notre région, sur le plan politique, s’activait depuis les débuts des années soixante-dix, un homme particulièrement instruit et de surcroit intelligent, professeur de droit à l’université de Montpellier, cet homme, Georges Frêche, défendait des idées de gauche, mais à la vérité c’était d’abord et avant tout un humaniste, désirant sincèrement œuvrer pour le bien commun. Ce trait de caractère mon dernier fils l’avait perçu lors des deux ou trois réunions publiques tenues à Vendargues et auxquelles il avait entrainé Marcel. Certes cet homme par son métier savait retenir l’attention de ses élèves, or dans ces réunions il s’agissait de transmettre sa passion aux citoyens, et par les simples mots des petites gens il parvenait à convaincre. Mon dernier fils était admiratif, persuadé de la bonne foi, de la sincérité du bonhomme, et surtout de sa capacité à faire céder les obstacles les plus abrupts.

       «Ça ne peut plus durer, il faut écrire à Georges Frêche, je suis sûr qu’il trouvera la solution». 

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      Le même jour dans la soirée le téléphone dans une main, car mon fils tenait son poste de fonctionnaire dans l’Allier, le stylo dans l’autre je rédigeais sous sa dictée la lettre explicative à adresser à Georges Frêche. Une lettre simple et essentielle, exposant ma situation inextricable que seule son autorité d’homme politique incontestable saurait dénouer. Bref par cette lettre je m’en remettais à lui-seul, espérant qu’il devienne ma bouée de sauvetage. Sans doute pour contrebalancer l’excès de confiance de mon dernier, je me bornais à penser qu’il existait peu de chance d’être satisfaite, mais bon qui ne tente rien n’a rien.

        Au bout de six jours, Adrien le facteur tapait à ma porte, il n’était pas dans sa nature lorsqu’il exécutait sa tâche d’afficher sur son visage la moindre émotion, de sorte que sa face sans véritable expression ni positive ni négative me fit craindre le pire. Qu’allait-il encore nous tomber sur nos pauvres têtes, à tous les coups un commandement de payer avant  la saisie de notre petite vigne, notre seul bien ayant un peu de valeur. J’y avais pensé, et Marcel aussi, à liquider cette vigne afin de nous tenir à flot encore quelques mois avant l’inéluctable naufrage.     

      Or après les formules de politesse Adrien tira de la sacoche du courrier, la sacoche financière d’un format plus réduit, de cette dernière sacoche j’en avais un souvenir heureux du temps où je touchais les allocations de mes enfants, or ce temps appartenait à un passé révolu. Toujours impassible Adrien sorti de la sacoche du courrier un demi-cahier avec une couverture cartonnée toute rouge, à cet instant mon sang bouillonna et je devins moi-aussi rouge de la honte à devoir signer une sommation, ou pire une condamnation, nous obligeant à payer sur le champ sous peine d’emprisonnement, d’où pensais-je l’utilité de la sacoche financière solidement reliée par une chainette de sécurité à la sacoche principale. Avec quels sous  paierais-je je n’en possédais plus un seul de vaillant.     

     «Il s’agit d’un mandat important, et même recommandé, nous dit Adrien, réglementairement il m’est interdit de transporter autant d’argent, mais je me suis arrangé avec le receveur, parce que c’est plus discret de vous remettre cette somme chez vous…, il pointa la case au verso du mandat, voilà, ici vous inscrivez le lieu, la date, et la signature». 

      Marcel signa, Adrien retourna le mandat et côté recto je vis la somme. Comment dire mon ahurissement ! Le chiffre inscrit sur le mandat dépassait l’entendement, au point que je pris peur lorsqu’Adrien sortit de la fameuse 

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sacoche les liasses de billets de cent francs épinglés par dix. Et tandis que devant un Marcel pétrifié, Adrien se mettait en devoir de vérifier les espèces, de mon côté ma tête se mit à tourner, mille pensées m’étourdissaient dont une m’affirmait qu’il s’agissait d’une formidable erreur dont nous aurions à rendre compte. Comment croire qu’une somme équivalent à presque cinq mois de salaire de Marcel nous était destinée ?

          Une fois seuls soigneusement je mettais tout l’argent dans une boite en fer, ces sortes de boites prévues pour les biscuits secs, or à cet instant précis j’y entreposais toute cette galette. Je conservais entre mes doigts le minuscule récépissé,  dans sa partie correspondance à peine pouvait-on y entrevoir en plissant les yeux pour les forcer à y voir clair, les traces bleues et rectilignes d’un tampon officiel. Marcel sortit du tiroir du buffet le verre grossissant d’une grosse loupe trouvée dans un bazar, bazar qui en vérité est une décharge sauvage.

    «Je lis, dit Marcel, un C, peut-être un N, puis deux S, un peu plus loin un R, et puis… A, I, T, E,… »                                

     « Caisse retraite ! M’exclamais-je ».

     Dans la soirée par téléphone mon dernier enfonçait le clou : «Mam’ tu n’as plus qu’à te fendre d’une lettre de remerciement à Georges Frêche, même si ça ne lui a couté que deux coups de fil, il sera heureux de ta reconnaissance».

     Ainsi donc en six jours avec la bienveillance d’un élu, de plus député de la circonscription voisine de celle de Vendargues qui de fait nous écartait de son électorat et de son obligeance, se concluait une affaire qui m’avait pourri six mois, soit cent-quatre-vingt jours d’angoisse et cent-quatre-vingt nuits d’insomnie. Pourtant malgré la certitude qu’il s’agissait bien des cinq mois d’arriérés de la retraite de Marcel, j’hésiterais quelques temps avant de toucher totalement à cet argent, ne prenant au début que le strict nécessaire craignant qu’on ne me force à le rendre. Ensuite la retraite allait tomber avec la régularité d’une horloge, tout au plus me demandera-t-on plus tard avec courtoisie de fournir un relevé d’identité bancaire afin d’être en concordance avec les nouvelles habitudes car le service des mandats cartes appartenait au passé. 

       Il est probable que dans le dédale des services de retraite le dossier de Marcel se soit égaré pour la raison que nous l’avions déposé lors de la fermeture d’Eurocéral c’est-à-dire quatre ans avant la date recommandée par 

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la caisse, néanmoins avec un appui notable les dossiers remontent à la surface. Ce ne sera pas le cas pour mon dossier de retraite parce que pensant bêtement que je n’entrais dans le cadre des bénéficiaires je n’en avais point déposé. Or un jour parlant de tout de rien avec mon dernier, qui bénéficiant d’une mutation était à présent en fonction dans le département voisin du Gard et donc nous rendait visite plus souvent, s’inquiéta de ma retraite.                

       « Mais que oui !, s’indigna-t-il,  à tous les coups tu as droit à quelque chose. Je vais prendre rendez-vous avec le conseiller. Tu as travaillé dans des boites qui t’ont déclarée, ça laisse des traces et puis tu as eu quatre enfants ».

       Par son aide j’ai été admise à la retraite et j’ai perçu ma pension, en outre la caisse de la retraite complémentaire au lieu de me verser une somme mensuelle dérisoire m’attribua un capital équivalent à un mois de la retraite de Marcel. Avec toutes ces bonnes nouvelles j’entrevoyais avec optimisme une retraite sereine, une fin, puisqu’il y a une fin, somme toute heureuse. Nous n’avions pas ni Marcel ni moi soixante-dix ans, nous étions à peu près en bonne santé, nous espérions du destin au moins une quinzaine d’années de tranquillité et c’était bien un minimum eu égard à nos épreuves.        

      L’année 1987 commença par une tombée de neige importante et peu fréquente dans notre midi. Une épaisseur d’une quarantaine de centimètres couvrit notre courette. Je pris plusieurs photos de Marcel emmitouflé comme un esquimau une pelle en main en train de définir un chemin entre notre porte d’entrée et notre portail. Il avait fière allure, son âge refusait de l’accabler, il ne ressentait pas comme moi des douleurs articulaires, des vertiges, des inflammations du sciatique, des problèmes digestifs, il n’éprouvait pas de diabète, ni de tension artérielle élevé, cette dernière d’ailleurs me faisait craindre un glaucome qui me terrifiait de frousse.  Bref alors que la vieillesse me grignotait salement, Marcel conservait, comme on dit, de beaux restes.

     Or cette belle carcasse sans que nul ne s’en doute, luttait  depuis  deux décennies contre un mal effroyable et fourbe qui se nomme artérite. Le sujet touché par l’artérite ne ressent rien de particulier, il ne se doute même pas que depuis des années ses artères rétrécissent et durcissent, son corps compensent ces aléas jusqu’au moment où la douleur devient intense parce que l’artère se bouche complètement alors le sang n’irrigue plus généralement les membres inférieurs, la nécrose arrive vite, et l’amputation s’avère inéluctable. À Vendargues je connaissais plusieurs hommes qui avait subi l’amputation d’une 

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jambe, l’autre demeurait en place grâce à la prise de médicaments, on a toujours une partie du corps plus résistante qu’une autre, et parfois les médecins parvenaient à limiter la casse ou plus exactement les mutilations. Cependant dans mon quartier j’aie vu partir deux voisins dans un état déplorable ils s’appelaient Granier et Belezza, l’artérite par petits bouts grignota d’une façon abjecte  leurs deux jambes, ils n’étaient plus vers la fin que des hommes-troncs avec deux bras maigres, et inlassablement la maladie jusqu’à l’heure dernière poursuivit son œuvre détestable. Comme il est d’usage nous allions leur rendre visite afin d’exprimer notre compassion, mais très vite l’émotion nous submergeait et ni les uns ni les autres ne parvenions à dire un seul mot tant les gorges se serraient, les larmes nous venaient à tous, ultimes adieux à l’ami qui prend un train définitif.

 

       Pourquoi l’artérite touchait tant d’hommes du village ? D’après le docteur Bezombes, qui était devenu notre médecin de famille, cela provenait d’une part de nos habitudes alimentaires et d’autre part d’une absence de suivi médical, rares étaient ceux qui s’obligeaient à un examen sanguin, dès lors il ne fallait malheureusement pas s’étonner des ravages du cholestérol. Le docteur Bézombes examinait Marcel et son visage faisait mauvaise figure, il tâtait le pied, la jambe, et pour lui-même il murmurait : «pas bon ».  

       Le matin de ce jour de juillet Marcel avait décidé d’une sortie avec son superbe vélo de course Peugeot. Sur le point de partir je lui dis cette phrase sans importance : «ne t’éloigne pas trop parce qu’aujourd’hui le coco là-haut il va nous chauffer la tête».

     «Je fais juste une boucle par les garrigues : Jacou, Teyran, et Castries. Vingt bornes tout en gros».

      Un quart d’heure après il revenait en se plaignant de son mollet droit : « tu vas vite me passer de l’Arnican, j’ai une de ces crampes à n’en plus pouvoir me tenir. C’est insupportable».                                      

        Commençant à appliquer la pommade je sentis sa jambe  dure et glacée, de plus au moindre attouchement Marcel hurlait de douleur. Ce n’était pas normal ! Décrivant par téléphone les symptômes au docteur Bezombes, il m’annonça qu’il venait tout de suite. Et maintenant près de nous, après un examen étonnamment bref, il décidait de faire hospitaliser Marcel. Le trimestre qui suivrait serait une période d’accablement où jamais ne poindrait une lueur 

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d’espoir. Dès le début l’amputation s’avérait incontournable seule la hauteur de celle-ci se discutait, finalement le corps médical décida de laisser de la cuisse droite juste de qu’il fallait afin que l’on puisse placer une prothèse mécanique avec un système au genou qui permettait, en théorie, à condition de maitriser son fonctionnement d’exécuter une marche presque normale. Néanmoins outre une attention de tous les instants, afin de ne pas se retrouver le nez dans le ruisseau, la prothèse réclamait : aucun obstacle sur sa route, et une absence de vent violent du type Mistral. Alors faisait-on miroiter à Marcel qu’avec l’expérience de plusieurs mois de pratique, il marcherait sans béquilles ni canne. Marcel le croyait-il, ou bien s’accrochait-il à cet espoir, ou bien encore faisait-il semblant pour me donner le change, toujours est-il que par la suite il revenait assez souvent de ses courtes promenades égratigné des mains et de la face.  

      De mon côté pendant ce trimestre je vivrais hors du temps, hors de ma vie, puisque ma vie allait se réduire à atténuer les souffrances de Marcel, et pour se faire sur le plan pratique je devrais me débrouiller toute seule sans l’aide de qui que ce soit. Pour donner un exemple trivial, tous les jours pendant ces mois, aller et retour, je prendrais l’autocar puis le car de ville, ce qui m’occasionnerait une dépense conséquente, certes les samedis et les dimanches quelques fois un proche avec son auto me ramènerait chez moi, alors que tous les jours, attendant l’autocar à l’arrêt de Vendargues j’en voyais plusieurs avec leur voiture passer devant moi, aller au travail à Montpellier, qui tout en sachant notre malheur de me montrait nulle bienveillance, certes sans doute les dimanches à la messe ces mêmes personnes  priaient pour Marcel.                 

     Le plus souvent les retours des samedis et des dimanches se faisaient avec Lucien, il n’était pas encore à la retraite autrement il se serait fait un devoir de rendre visite tous les jours à son frère, ce qui aurait grandement simplifié mes déplacements. Lucien ne s’est jamais dérobé à rendre des services et cela dès l’obtention de son permis, du temps de son auto d’occase, auto qu’il entretenait lui-même conseillé par ses collègues de travail plus pointus que lui dans la connaissance des moteurs, ainsi dans le coffre de sa voiture Lucien prévoyait-il les outils et les pièces nécessaires afin de réparer dans l’instant une mécanique vieillotte et récalcitrante, donc de bon cœur Lucien offrait  ses services : accompagnant un neveu ici, ramenant une nièce de là-bas, et présentement reconduisant sa belle-sœur à Vendargues.

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       Lors de ces retours systématiquement Lucien reparlait de son terrible accident d’auto. Il sortait d’un chemin de terre tandis qu’au même instant une voiture roulant à vive allure surgissait au détour d’un virage et le tamponnait violemment, lequel accident se produisit peu d’années auparavant et dont la séquelle visible le contraignait depuis lors à claudiquer d’une façon importante. L’amplitude de son pas s’étant réduite, il se forçait à accélérer la cadence de ses pas, or cette accélération provoquait le balancement de son buste. En quelque sorte il roulait des mécaniques ce qui était l’exacte vérité puisque ses jambes tenaient par un rafistolage hardi composé de plaques, de vis, et de clous. Et donc me prenant à témoin il se donnait en exemple, il devenait le paralytique à qui Jésus avait dit : «lève-toi et marche !» Pour Lucien que la réparation soit interne avec des boulons ou externe avec une prothèse «c’est kif-kif bourricot» selon son expression parce que ajoutait-il l’âge venant il faut dire adieu à ses beaux jours et se bricoler comme on peut une petite santé. À chaque retour par ses services, Lucien me brodait sur ce canevas tous les avenirs optimistes susceptibles de se produire.

      Il tentait de me remonter le moral mais en définitive ses dires avaient sur moi l’effet inverse, le crépuscule tombait trop lourdement  sur mes épaules et je ressentais dans ma chair ses effets. La conséquence du départ précipité,  puis de l’amputation de Marcel, fut que mon corps ne résista pas à cette charge émotionnelle importante, du jour au lendemain dès les premiers jours de l‘absence, j’éprouvais les douleurs à la fois du nerf sciatique et d’un lumbago. Je cheminais comme une vieillarde pratiquement pliée en deux, trainant ma jambe droite mais encourageant ma vieille carcasse à ne pas faiblir, et je parvenais à la chambre de Marcel trempée de sueur, alors comme prétexte j’insistais sur la chaleur estivale, et en vérité le soleil cognait très dur. Le soir je reprenais mon chemin de croix jusqu’à mon chez-moi où je me récompensais d’un verre d’eau fraiche avec des comprimés de paracétamol.

    Mais j’avais la satisfaction d’avoir tout le jour bien veillé sur Marcel. Cependant à partir de cette période funeste mon moral, durement atteint, ne parviendrais plus à remonter la pente, de plus mon corps se détraquait de partout. Après une existence difficile à tirer le diable par la queue plus souvent qu’à mon tour j’aspirais terminer les dernières années de ma vie dans la quiétude, ce n’était point le cas, et je savais que ce ne serais point le cas jusqu’à mon heure dernière. La vie pour ce qu’elle m’avait donné de bonheur 

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valait-elle encore le coup de la vivre. Cette vie, ma vie, elle était passée tellement vite, lorsque je me retournais je me voyais jeune et forte, prendre cette vie à bras le corps, et maintenant cette vie me pesait, j’en avais marre. Je n’avais plus de ces beaux rêves qui donnent l’espoir que quelque chose d’heureux va se produire.

      D’ailleurs on vous encourage à l’espérance ne serait-ce que par le brin de muguet gage de bonheur certain, et je ne doute pas qu’en m’offrant ces brins de muguet, Marcel et Georges me souhaitaient aussi un brin de bonheur, même si je soupçonnais Georges adolescent d’obtenir ainsi mon pardon à bon compte pour avoir uriné sur mes parterres de fleurs. Mais avant ces premiers de mai, la croyante que j’étais n’oubliais jamais les dimanches des rameaux, alors je me procurais le plus souvent un rameau de laurier que je faisais bénir. Le laurier symbole de la victoire me laissait espérer qu’il protégerait ma maison du Mal et de ses œuvres. La chrétienne savait aussi que le dimanche des rameaux amorçait la Semaine Sainte laquelle nous rappelait la triste crucifixion de Jésus-Christ mais surtout l’apothéose de sa résurrection.

     Je voyais dans cette tradition la certitude d’une amélioration de mon futur, toutefois pour aider la concrétisation de ce rêve, il m’arriverait quelquefois d’acheter le dixième d’un billet de la loterie nationale et de gagner rarement et au mieux le prix du billet, ou autrement dit le remboursable. Par la suite dans les années soixante se répandrait dans tout le pays des guichets du PMU, ils nous ouvraient la porte des paris sur les courses de chevaux dont le fameux tiercé. Ici le hasard jouait un moindre rôle, il paraissait des journaux spécialisés pour vous guider, Agnès une sœur de Marcel achetait le samedi le Panorama du Tiercé qui expliquait tout ce qu’il fallait savoir : le trot attelé, le galop, les obstacles, la corde, le terrain souple ou gras, le poteau, les élastiques, les handicaps de poids ou de distance, cet univers me passionnait parce qu’il me semblait qu’à force d’accumuler des connaissances, à tous les coups je parierais sur les gagnants et donc je toucherais le pactole. Déception aussi dans ce domaine des courses, je gagnerais guère et rarement, au mieux le remboursable.                                          

       Les illusions d’un changement radical par un coup de baguette magique ne m’inspiraient sur mes vieux jours qu’un haussement d’épaules. La résignation l’emportait et pourtant combien de fois j’y ai cru à cette chance que je voyais s’abattre sur tant de personnes qui devenaient des stars ou des princesses. 

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Grace Kelly dont disait-on nulles n’avaient plus de grâce qu’elle, effaçait de ma tête tous mes soucis. Et toutes les autres vedettes du cinéma, de la chanson, dont je suivais les destinées étalées dans Ici Paris ou France Dimanche, avec elles,  j’oubliais pour un instant mes problèmes. Tout comme les beaux romans photos d’amour de Nous Deux ou d’Intimité, ils me berçaient toute éveillée de doux rêves, je savais leur irréalité mais je me plaisais à les lire et les relire. À mon dernier fils qui se moquait de mon cœur de midinette je lui soutenais que les histoires étaient simples et sincères, que les protagonistes saufs les mauvais à la mine patibulaire, étaient beaux et jeunes, cela me changeait de ma réalité difficile souvent, routinière toujours.                  

        Certes mon sort ne se différenciait pas de la classe populaire et si je le comparais aux milliers de gens qui comme moi s’échinaient à survivre, je trouvais que certains et certaines, tout le long de leur vie, avaient  enduré des épreuves bien plus redoutables que les miennes. Enfant, jamais mes parents ne levèrent la main sur moi. Épouse, jamais je n’eus à redouter le moindre excès ni verbal ni physique de la part de Marcel, certes les chamailleries ne furent pas exemptes. Toutefois nulle humeur violente ne perturba notre ménage contrairement à quelques femmes de ma famille, plus ou moins de ma génération, qui essuyèrent de vives engueulades, et pire, des torgnoles. Il en est même une qui, n’admettant pas de voir son mari dans un lamentable état d’ivresse, se révolta en lui criant son dégout, en retour d’un geste malhabile et brusque son époux renversa la lourde armoire de la chambre laquelle tomba sur elle, le choc lui brisa deux côtes qui perforèrent son poumon, comme séquelle le côté touché s’affaissa et la posture de son tronc s’en ressentit par une déformation. Rien de tout cela pour moi.

     En tant que mère j’ai quelques fois souffert, plus avec mes filles qu’avec mes garçons, d’incompréhensions, lesquelles surgissaient, ici et là, souvent à partir de broutilles ridicules, ou bien nous opposant sur des points de détail mineurs nos rapports s’envenimaient. Mais parlant autour de moi des liens parents-enfants je constatais que je me situais dans la norme des réactions qui surviennent après une susceptibilité blessée.

     Je me souviens, par exemple, d’une anecdote qui ne m’avait pas du tout amusé à l’époque des faits, même si nous étions tout juste après mai 68 et ses bouleversements des mœurs. Je considérais qu’une mère sauf en cas d’impossibilité se devait, par pudeur, de donner le sein à son enfant hors des 

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regards indiscrets. Or advint un jour où le curé Bonnet nous rendait visite, probablement pour discuter du baptême du dernier né de ma fille Suzanne, lorsque tout à trac Suzanne qui tenait son bambin sur son cœur sans interrompre sa discussion avec le curé sortit de son corsage un sein volumineux et embuqua le téton dans la bouche de son nouveau-né affamé qui le réclamait à grands cris. Dans l’instant il se fit un silence de cathédrale comme au moment de l’élévation, même Suzanne se tut sans doute attendait-elle une réponse à sa question que nul n’avait relevée surtout pas le curé en état de sidération, et pour cause, le surgissement intempestif d’un sein avait provoqué une totale surprise et  un effet d’intimidation du coup le petit cénacle d’une sixaine de familiers se taisait et ne savait plus où poser son regard.

       Une fois tout ce petit monde parti, restant en tête à tête avec Suzanne, je lui reprochais vivement son indécence qui m’avait profondément fait honte, et d’autre part avait mis mal à l’aise le curé. Or au lieu de faire amende honorable et d’exprimer des regrets sinon des remords sur son laisser-aller, elle me reprocha d’être vieux jeu, étroite d’esprit, et que sais-je d’autre, enfin concernant la gêne du curé, elle signifia haut et fort qu’il ne s’agissait que de faux-semblants parce que si les prêtres était si chaste qu’ils le prétendent, ils ne s’ébranleraient pas d’avoir un nichon sous leur nez. Evidemment son attitude provoqua notre désaccord, certes momentané, néanmoins virulent, ensuite le temps lissa la tension à moins que ne se soit produit un autre motif de nous prendre le bec.    

     

         Au crépuscule de ma vie je me rappelle très bien de tous les traits saillants de mon existence, sans exception, et j’aurais encore pu dévoiler une multitude d’épisodes de moindre importance ou peu glorieuse pour moi ou pour ceux que j’aurais mis en cause, aussi je préfère les laisser dans l’ombre. Ces révélations mesquines auraient servi qu’à exprimer des ressentiments, des aigreurs, des rancœurs, et ces mauvais sentiments je les ai toujours écartés de mes pensées. Bien au contraire je me suis efforcé de pratiquer autour de moi ce qu’enfant au catéchisme les dames patronnesses m’enseignèrent, entre autres choses la charité chrétienne, et aussi prenant pour modèle mon père Damien pour qui la solidarité ne se discutait pas, j’ai toujours voulu de me positionner dans son sillage. Toutefois Il est bien difficile d’user de bonté lorsque les moyens manquent, malgré tout j’ai fait mon possible, et même 

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parfois plus. En retour on me montra toute l’étendue de l’ingratitude, et sous le faux-prétexte de mon prétendu mauvais caractère on me critiqua d’abondance, lorsque mes yeux seront définitivement fermés, je suis sure qu’on ne se rappellera que de ce dernier aspect de ma nature. À la vérité peut-on dire d’une personne qui révèle un caractère fort énergique qu’elle a mauvais caractère ?,  et à contrario telle autre personne affligée d’un caractère amorphe et plein de mollesse, a-t-elle vraiment bon caractère ?

       Je me rappelle de tout, de toutes les journées de mes soixante-treize années d’existence. Nous sommes le 30 octobre 1995 dans l’immédiat je ne me sens pas d’attaque pour rédiger mes mémoires d’ailleurs je remue mon bras avec beaucoup trop de difficultés, en revanche au lieu de perdre mon temps et en attendant qu’un semblant de santé me revienne, cela peut durer des semaines, je m’enregistrerais avec mon magnétophone après je ferais le tri et le classement avant de tout mettre au propre bien comme il faut. Oui je ferais ça, cela va bien m’occuper.

 

 

 

 

 

 

 

     Le lundi 30 octobre 1995, vers quatorze heures trente,  maman rendait  son dernier soupir, dans les bras de Georges son fils ainé. Elle est morte debout prête, avec le peu de force qui lui restait, à en découdre avec la vile camarde. 

« Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas

N’importe : je me bats !, je me bats !, je me bats ! »

(Réplique de Cyrano de Bergerac face à la mort)

 

 

 

 

 

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            Quelques répliques de maman avec leur explication :

 

    « Il a (ou elle a) la couillon-bête »

Sentence sur une personne imbue d’elle-même, se croyant intellectuellement supérieure à son interlocuteur (interlocutrice).

 

    « Le cinéma du pauvre »

Il s’agit du devoir conjugal qui remplace la sortie cinéma quand la bourse (le porte-monnaie) est vide.

 

    « Choca la chumbo »

Réflexion sur l’état mental déplorable d’une personne. Cette réflexion est tirée probablement d’un dialetto italien signifiant que la personne a cassé le plomb qu’elle avait dans sa tête.

 

    « C’est une pute-merde »

 Insulte suprême car la personne est assimilée au bousier, cet insecte qui pousse devant lui les excréments dont il se nourrit. On peut aussi traduire par : mange-merde.

 

    « C’est un ni tu ni vous »

Pour maman c’est une personne louche et ambiguë, dont il faut se méfier.

 

     « Dieu vous bénisse ! (phrase suivante murmurée) et vous fasse le nez comme j’ai la cuisse. »

Il s’agit là d’une hypocrisie de maman envers une personne qu’elle méprisait profondément d’ailleurs elle ne manquait pas de conclure par :

    « Celui-là (celle-là) elle peut toujours courir pour que je vienne à son enterrement, de toute façon elle ne viendra pas au mien. »

 

 

    « Chez eux il y a l’eau qui coince dans le tuyau »

Etre mal reçu par des gens qui ne proposent rien à boire, pas même un verre d’eau. Et aussi voir dans un potager des légumes rabougris et desséchés.

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     « Toca la bomba »

Toucher la bombe ou plus précisément être touché par une bombe laquelle vous emporte la tête.

 

     « Toi ta langue au cul jusqu’à Pâque »  

Quand maman considérait qu’un familier allait dire une bêtise, elle lui intimait de cette façon l’ordre de se taire jusqu’au retour des cloches.

 

    « T’es pas content ! Mets ton cul au vent »

En vérité maman se trompait en croyant dire à son interlocuteur (interlocutrice) : « c’est ainsi et pas autrement ».

En réalité lorsque les pécheurs prenaient la mer pour un ou deux jours avec une modeste barque à rame et qu’ils devaient faire leurs besoins ils s’obligeaient à ne jamais être contre le vent par crainte du retour des odeurs et pire des matières.  Donc la phrase exacte est celle-ci : « pour éviter les mécontents, mets ton cul au vent »

 

     « Faï lou clap é lou capélan »

Lou clap  c’est la pierre et lou capélan c’est le chapelain. Se dit d’une personne qui selon le milieu ou le groupe où il se trouve, épouse les idées majoritaires. Ou alors la personne peut être à la fois abrupte et douce. C’est en somme la main de fer dans un gant de velour.

 

      La dernière :

    « Avant les gens mourraient vieux. Maintenant les jeunes… est-ce qu’ils sauront attendre d’être vieux. »

Maman n’a pas su attendre elle avait tout juste, et à peine, soixante-treize ans.

 

 

                                                                                                                                                                                               

   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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