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                                   CHAPITRE SIXIÈME

 

 

 

 

La guerre de 1870 débuta drôlement, et pendant la dizaine de jours qui suivit la déclaration il ne se passa rien de notable, à la grande confusion des journaux qui remplissaient difficilement leurs colonnes avec cet évènement prétendument majeur. Néanmoins ils expliquaient par le détail sans aucun souci de discrétion les stratégies probables élaborées dans le secret de l’état-major. Ils citaient les noms de tous nos chefs de guerre révélant leurs points forts et leurs faiblesses, et dans la foulée les inimitiés supposées entre eux. Ils n’oubliaient pas de mentionner les déplacements futurs de nos troupes en fonction des stratégies, de sorte que les ennemis pouvaient se dispenser d’un service d’espionnage, la seule lecture de nos feuilles quotidiennes les renseignait avec un degré d’exactitude qu’ils savouraient.

 

Le bénéfice que tiraient les citoyens français de cette profusion d’articles provenait de l’intérêt qu’ils prenaient à présent à l’étude géographique. Pour la multitude, qui ressemblait aux frères Louis et Jean Antoine, se représenter une carte de France avait un sens à l’échelle de la distance qu’un homme parcourrait en une journée ou deux, au-delà de ce périmètre limité ils ne s’attentionnaient guère à ce monde lointain.

 

Or depuis que les pas cadencés des soldats martelaient nos campagnes, les gens du peuple parvenaient à tracer les directions de ceux-ci vers les lieux lointains où se dérouleraient les affrontements. Même ceux, à l’instar de Louis et Jean Antoine, qui jamais n’usèrent leur fond de culottes sur les bancs de l’école, pouvaient, sans que personne ne se moquât d’eux, détailler l’immense théâtre des opérations. Certes Louis et Jean Antoine appuyaient leurs dires sur les précisions exposées par leurs fils Joseph Antoine et Joseph Denis futurs acteurs du conflit.

« Voyez-vous, disaient ces derniers lors des réunions familiales, si nous regardons le nord-est de notre pays », en disant cela ils dépliaient le journal exposant une cartographie précise de ce coin de France, « nous n’avons de contact direct avec les peuples allemands que sur une ligne de deux cent kilomètres entre le fleuve Rhin et la rivière Moselle qui est son affluent. Au nord de la Moselle se trouve le Luxembourg puis plus au nord la Belgique, des


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 pays qui ne prennent pas part au conflit. Tout comme la Suisse au sud du Rhin, ce fleuve Rhin qui comme une fosse naturelle sépare côté est, français et germains », le tranchant de la main appliqué sur le Rhin accentuait la difficulté de le franchir. « Ainsi donc nous trouverons notre champ de bataille dans le vaste pays messin. »

 

A Metz justement séjournait ou plus exactement croupissait l’essentiel de nos armées. Nos soldats pêchaient le poisson dans la Moselle, nos sous-officiers s’attablaient dans les brasseries de la ville, nos officiers folâtraient dans les bras de leurs maitresses, et nos généraux négligeaient le danger des forces ennemies en le repoussant d’un revers de main, bref tout ce beau monde tonifié plus par les rythmes endiablés des concerts que par le crépitement furieux des armes mésestimait la situation. Sur ces entrefaites arriva Napoléon III. Un empereur fatigué, plus que sexagénaire mais avec les soucis de santé d’un homme devenu prématurément vieillard, néanmoins s’étant déclaré chef de guerre, et se considérant comme l’insulté de cette affaire, à contrecœur au vu de ces désordres, se détermina toutefois pour une offensive énergique sur Sarrebruck le deux août 1870. L’empereur comptait sur un hypothétique effet de surprise alors que les ennemis bien au fait de notre situation nous attendaient le pied ferme, et la main crispé sur leurs armes.

 

La période à venir s’annonçait désastreuse pour la France. Pendant le mois d’août 1870 les prussiens comme une trombe furieuse débouleraient dans notre pays. Devant cette horde teutonne les villes assiégées malgré le courage des défenseurs tomberaient, comme tomberaient en masse du côté de Gravelotte ou de Reichshoffen les hommes inexpérimentés, mal dirigés, démunis de l’essentiel, car si aucun bouton de guêtres ne manquait, en revanche des problèmes de munitions se posaient. L’affaire virait au cauchemar. vers la mi-août s’ajouta la rumeur du suicide de Napoléon III.

 

Joseph Antoine et Joseph Denis avait rejoint leurs unités à Montpellier, celles-ci comme tant d’autres faute d’ordres de mission tournaient en rond dans les casernes. Tandis que leur cousin germain d’Aspiran, Léon Ferdinand bivouaquait on-ne-sait-où au grand désarroi de Marie Madeleine sa mère qui l’imaginait proche du précipice.

Le mois d’août se révéla doublement infernal d’abord par le feu des armes, brulant la terre, dévorant les hommes, ensuite par le feu du soleil, embrasant les campagnes, calcinant les villes. Est-ce cet été caniculaire de 1870 qui


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 dessécha toutes pensées tactiques de nos stratèges, et au premier chef celles de l’empereur qui se replia et s’enferma malencontreusement dans la cuvette de Sedan. Nos forces se trouvant dès lors dispersées sur plusieurs villes devenaient des proies faciles à nos prédateurs. Le deux septembre 1870, sans espérance de pouvoir renverser sa situation, Napoléon III demandait sa reddition. Les prussiens s’emparaient de Sedan, après Metz, et Strasbourg, et s’ouvraient la route de Paris.

 

Pourtant même avec son empereur captif et sa capitale assiégée, la France vivait. Elle se dota d’un gouvernement provisoire de défense nationale, et pensait s’appuyer sur les armées non-soumises notamment celle de la Loire pour continuer vaillamment cette guerre.

 

A Vendargues, loin de ces évènements cruciaux, les informations contradictoires s’entrechoquaient, mais il en est une qui paraissait à tous les vendarguois invraisemblable. Un certain Gambetta, un avocat à forte autorité membre du gouvernement, s’était échappé le sept octobre 1870 de Paris assiégé par les airs pour rejoindre la ville Tours en ballon monté (ou dirigeable), afin d’organiser avec ardeur la défense du pays. Un pays grandement envahi mais non vaincu, et qui voulait à présent relever la tête. Or pour beaucoup cet envahissement signifiait la fin rapide des hostilités, et il semblait, avant cette date du sept octobre, que l’heure des négociations approchait, laissant supposer que les garçons reviendraient dans leurs villages avant la fin des vendanges.

 

De belles vendanges au terroir de Vendargues qui rendirent le sourire aux paysans, en effet personne ne repéra un seul pied de vigne ravagé par ce fichu phylloxéra. Et la fête aurait pu être complète si notre gouvernement provisoire avait su s’arranger avec Guillaume Ier se répétait à voix basse la multitude des ruraux qui ne s’échauffait pas la tête avec des idées politiques embrouillées. Au café d’Isaac Aussargues les vendarguois partageait cette pensée sans mot dire, ils attendaient surtout que reviennent au bercail leurs garçons et qu’enfin tout rentre dans l’ordre. Les hommes fréquentaient les cafés avec l’angoisse d’apprendre d’affreuses nouvelles des gars de cette jeunesse de Vendargues à qui ce Gambetta combatif devenu ministre de la guerre demanderait des actes héroïques. Seulement pour ne pas en avoir, personne ne pouvait donner d’informations, alors par dépit les conversations se réorientaient sur le sujet du moment plus terre à terre.


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 « Même avec nos vieillards et nos mamettes, nous aurons du mal à terminer les vendanges. »

 « Ce n’est pas le tout de rentrer le raisin, après il faut faire le vin, et ça c’est de la besogne »

 « Oui mais rentrer le raisin avec la moitié de nos chevaux en moins à cause de la réquisition, la chose est ardue. »

 « Depuis que j’ai commencé les vendanges je dors tout en gros deux heures par nuit. »

 Et chacun de rajouter sa difficulté particulière à laquelle le forum improvisé ne pensait pas pour ne voir que les généralités, quand une voix acerbe s’éleva :

 « On en viendrait presqu’à regretter que ce ravageur de phylloxéra ne fasse pas plus de besogne. »

 « Ne parle pas de malheur ! Moi tout ce que j’espère de ce diable de puceron c’est qu’il file son chemin et qu’il nous laisse tranquille. »

 « D’après Marius Teston, qui est instituteur comme son père, si cette année le phylloxéra nous a épargné, la cause vient de ce mois de janvier tout en neige. Il pense que sous la neige les terres sont restées froides suffisamment longtemps pour bloquer le processus de la parthé…no…genèse, de plus en fondant cette neige a imbibé d’eau naturellement le sous-sol ce qui a calmé l’insecte pour un temps. »

 « Voilà le remède coquin de sort ! De la neige ! De la neige en abondance ! Mais pourquoi donc les savants n’ont-ils pas sous le coude ce médicament tout simple. Puis le bonhomme joignit ses mains et ajouta, donnez-nous Seigneur trois ou quatre hivers ensevelis sous des mètres de neige. »

 

Le bonhomme n’aurait pas dû provoquer en public certaine puissance. Le nouvel hiver s’annonça redoutable, puisque quelques jours avant sa date officielle non seulement la neige tomba mais elle entraina dans sa chute la baisse soudaine des températures. Les gens pourvus de thermomètres annonçaient des chiffres insensés, tous les jours le record de la veille était battu, moins dix, moins douze, une fois on vit un propriétaire se promenant avec son thermomètre en main afin de montrer aux vendarguois qu’il rencontrait, le moins quinze que l’appareil affichait. Mais ceux-ci se rendaient compte par le saisissement de leur chair qu’un froid insupportable pénétrait jusqu’à même les os, sans qu’ils eussent besoin d’un instrument scientifique.


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 Ce froid féroce amenait la population à plaindre nos pauvres soldats. ils s’étaient battus comme des lions, à Châteaudun, à Dijon, Dijon d’où résonnerait le nom d’un certain Guiseppe Garibaldi, à Amiens, à Orléans, et en d’autres lieux, en infériorité numérique bien souvent, s’imposant quelques fois pour des succès sans lendemain, ils combattraient encore à Bapaume, au Mans, à Saint-Quentin, courant la rage au cœur après cette chimérique victoire qui se dérobait préférant ceindre ses lauriers sur les têtes rigides de ces nordiques au langage guttural. Des sauvages ou presque appliquant avec excès les exécrables mais habituelles exactions qu’administre le vainqueur au vaincu. Ils pillaient, violaient, et affamaient le peuple de France, les parisiens, faveur spéciale, crevaient vraiment de faim, après avoir mangé les animaux des zoos, les animaux domestiques, ils se rabattaient sur des espèces répugnantes comme les rats, tandis que depuis Bordeaux le gouvernement provisoire réfléchissait à une issue acceptable bien qu’il la supposât terriblement cruelle.

 Les émissaires du gouvernement provisoire au début de l’année 1871, après une dernière bataille perdue fin janvier près de Saint-Cloud, contactèrent les représentants de l’empire allemand, un empire que les prussiens avaient proclamé le dix-huit janvier 1871 dans le froid polaire de la galerie des glaces du château de Louis XIV en braillant des hourras sans retenue ni respect du lieu.


 Vers la fin du mois de février 1871, au moment de la soupe du midi, Louis pénétra dans la chaude cuisine de son frère Jean Antoine.

 « Ô Louis, c’est-y que ta Marie de ta point fait la soupe ? »

 « Pour sûr qu’elle me la faite, y manquerait plus que ça, mais ce matin j’ai croisé le facteur et il m’a remis une lettre de Joseph Antoine, alors je suis venu en courant pour que ton fiston nous la lise. »

 « Assied-toi donc. Virginie met une assiette de plus. »

Tandis que Virginie remplissait l’assiette de Louis d’une soupe aux légumes d’hivers, celui-ci tendit la lettre à son neveu Louis Marius (l’âgé), il détailla son neveu d’un rapide regard. Louis Marius allait avoir quinze ans le huit mars prochain mais déjà il possédait les traits que l’autorité militaire notera dans cinq ans sur le registre des matricules, une taille moyenne : un mètre soixante-six, des cheveux châtains au-delà d’un front découvert, des yeux marrons clairs au-dessus du nez fort, et chose remarquable propre à attirer l’œil un menton

 

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 pourvu d’une fossette. Cependant dans ce temps présent seule sa capacité de savoir lire intéressait Louis.

 « À mes très chers parents.

 je veux vous dire avant toute chose que je suis en bonne santé, et tout pareillement Joseph Denis que j’ai aperçu dernièrement. »

 Cette nouvelle mit un sourire aux lèvres de Virginie. Touchée au cœur elle se retint à grand peine de battre des mains

 « Depuis que nous sommes dans la guerre il ne nous a pas été possible de vous rassurer pas même par une carte. Il faut dire que nous avons passé tous ces mois à nous déplacer, à poursuivre l’ennemi bien rarement, et à nous replier bien souvent. Dans les rares moments de tranquillité nous prenions un repos bien mérité. Puis en décembre la neige est arrivée, elle a bloqué la troupe, là où elle était sans possibilité du moindre mouvement. Nous étions à attendre le dégel quand une rumeur confirmée par suite nous apprit que nous avions demandé un armistice. »

 « Vous vous rappelez, dit Louis Marius, quand nous avons eu l’information que le gouvernement provisoire avait demandé l’armistice à la date du vingt-huit janvier 1871, ce fut pour nous tous un soulagement jusqu’à ce que Marius Teston l’instituteur explique que l’armistice ne faisait que suspendre les combats. »

 Ayant constaté que tout le monde opinait de la tête positivement, il ajouta : « C’est vers ce moment-là qu’à Paris des agitateurs voulurent prendre le pouvoir. » Après ce rappel d’informations le garçon reprit la lecture.

 « Les jours suivants ordre nous fut donné de lever le camp dès que les conditions s’y prêteraient, cela nous fit croire que nous allions rentrer chez nous. Les officiers nous détrompèrent. Ensuite nous nous replièrent en direction de Bourges où depuis nous bivouaquons dans les vastes campagnes à l’entour sans rien faire qu’à attendre les ordres, et tout ce temps me permet enfin de vous écrire. D’après les bruits qui circulent nos dirigeants politiques rencontreraient bien tôt les prussiens pour des préliminaires de la paix prochaine. Cela veut dire qu’une fois les accords signés ce qui ne saurait tarder nous reviendront Joseph Denis et moi chez nous, et j’espère qu’il en sera de même pour le cousin Léon Ferdinand dont je n’ai pas pu savoir où son régiment cantonnait.


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 Vous en savez mes chers parents autant que moi, toutefois d’après les rumeurs il semble que la paix sera chèrement payée. D’abord les allemands exigeraient en dédommagement cinq milliards de franc-or, on se demande où notre pauvre pays les trouvera, de plus tant que nous n’aurons pas payé la rançon nous devrons loger, nourrir, et divertir, cette troupe de soudards qui vont se répandre sur une quarantaine de nos départements du nord, et pour finir nous devrions céder les provinces de l’est du pays que sont l’Alsace et la Lorraine. C’est triste à dire mais avec la paix nous souffrirons beaucoup plus qu’avec la guerre. Enfin prions et espérons.

 Mes très chers parents je vous adresse tout mon respect.

 Joseph Antoine. »

 

« Relit-la moi encore.» Commanda Louis à son neveu.

 « Bien, dit-il après la relecture, maintenant tu vas monter avec moi à Meyrargues pour lire la lettre à sa mère. »

 « Mais il n’a point mangé sa soupe.» Se plaignit Virginie

 « À son âge, répondit Louis, on mange quand on y pense. Mais t’inquiète pas Marie le forcera un peu avec la sienne. »

 

 La dernière semaine de février, du vingt-et-un au dimanche vingt-six, les plénipotentiaires français subiraient sans rechigner les volontés de l’ennemi, le premier mars 1871 les parlementaires siégeant à Bordeaux parapheraient le traité préliminaire, prélude de la future paix humiliante. Et puisque les hauts responsables français s’étaient abaissés aux conditions des vainqueurs, ces derniers à tous les niveaux de la hiérarchie militaire mépriseraient le peuple de France, occupant comme à la taverne les belles demeures et les châteaux, spoliant de leurs réserves, les celliers, les caves, les magasins, abusant par jeux pervers des filles et des mères. Avec la rançon payée avant le terme, et accessoirement le fruit de leurs pillages, les hordes teutonnes repasseraient la frontière, une frontière déplacée par l’arrachement des deux provinces, en toute fin de l’année 1873.

 

Louis et Louis Marius (âgé) venait de partir depuis quelques minutes lorsque Jacques Hébrard le facteur frappa à la porte.

 « Vous avez une carte postale…, monsieur dame…, au revoir. » dit-il en remettant la carte à Jean Antoine.


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 Jean Antoine tourna et retourna entre ses doigts cet objet aussi grand que sa main, bien plus rigide que le papier, et verdâtre d’aspect. Peu de gens connaissaient ce procédé tout nouveau permettant d’échanger de brèves nouvelles à moindre cout.

 « Qu’est-ce que cela peut être. » prononça-t-il en regardant Virginie puis sa fille Lucie.

 « Avec votre permission, père, montrez-moi cette carte. » Dit Lucie en s’approchant de Jean Antoine.

 

Lucie était à présent une femme accomplie qui allait sur ses vingt-et-un ans, et attendait qu’un prétendant lui déclare sa flamme. Pour cela elle possédait de beaux atouts, une taille élancée, grande par rapport à ses amies, des cheveux châtains plutôt foncés, et surtout des yeux de couleur noisette variant de ton suivant la lumière. Elle savait décrypter approximativement les mots.

 « À monsieur Jean Antoine Gribal, village de Vendargues, département de l’Hérault. »

 Ayant énoncé cela, Lucie tourna la carte et lut le verso.

 « Chers parents, je me trouve hors de tout danger, je vais très bien. »

 « C’est tout ! »

 « Ce n’est qu’une carte, père, il n’y a pas beaucoup de place. »

 « À moi cela me suffit amplement, notre Joseph Denis va bien, je suis sure qu’il va revenir. » Exulta Virginie.

 

Effectivement après la signature du traité honteux la France n’était plus en guerre, et de plus soumise à une occupation étrangère qui voyait d’un mauvais œil des hommes armés autres que les siens, aucune raison dès lors ne s’opposait au congé des soldats. Le vingt-trois mars 1871 Joseph Antoine et Joseph Denis, enfin démobilisés, chacun de son côté recherchaient la gare la plus proche afin de rejoindre le pays natal. Dans le train qui les ramènerait, entassés dans les Wagons des troisièmes classes, ils entendraient l’écho des ahurissantes conversations des bourgeois installés dans les confortables voitures des premières classes.

Il se disait que cette affaire aurait pu tourner bien plus mal. Certes il fallait desserrer la bourse, mais plaie d’argent n’est point mortelle. Il convenait de considérer que les vainqueurs pouvaient selon leur fantaisie mettre le pays à feu et à sang comme c’est l’usage habituel des guerres. Bien sûr nous perdions deux provinces mais à bien réfléchir leurs habitants ne parlaient-ils pas un

 

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 dialecte voisin de celui des germains d’outre-Rhin. À les entendre si nous eussions été en conflit avec l’Espagne, pour des raisons semblables, cette nation après victoire aurait pu s’autoriser à annexer le Roussillon et le pays Basque. Et que dire de cette France d’alors où les dialectes fleurissaient, des régions du sud qui patoisaient un mythique occitan, en conclusion fallait-il renoncer dès son troisième établissement à ce principe d’une république une et indivisible à cause de la crainte des possédants, de la frilosité des hommes d’état, de la pusillanimité de l’état-major. Moins d’une semaine avant le congé de Joseph Antoine et de Joseph Denis, le dix-huit mars 1871, Paris capitale de la France se déclarait commune insurrectionnelle se donnant pour buts : de conserver au pays son intégrité territoriale, et d’améliorer le sort des démunis, des déclassés, des plébéiens de toutes les catégories. Les hommes de la commune visaient un objectif démesuré et surtout incompris par l’innombrable population rurale de ce temps qui, conditionnée par un presse partiale, se représentait ces hommes assoiffés de sang et de haine.

 

 Dans la campagne de France éloignée de la capitale, tel que pouvait l’être Vendargues, malgré des ébauches de communes insurrectionnelles ici et là dans des villes d’importance où des troublions imitaient les communards parisiens, la majorité des gens réclamait à monsieur Adolphe Thiers nouveau chef du gouvernement de vigoureuses sanctions afin que l’ordre soit rétabli. Or le rétablissement de cet ordre nécessitait la force armée, et pour l’heure les soldats qui la composaient, languissaient dans des camps, prisonniers des Allemands. Notre gouvernement négociera auprès de son homologue teuton la libération de nos soldats et point essentiel leur réarmement afin de mater sans retenu en une semaine sanglante, la presque dernière de mai, ces prolétaires qui aspiraient au bonheur d’une société nouvelle.

 

 « Ah si l’on pouvait faire au phylloxéra ce que dans le passé les versaillais ont fait aux communards, nous vivrions sans la peur du lendemain», déclara à voix haute le lecteur du journal, assis dans la salle du café d’Isaac Aussargues.


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 La récolte de la vendange de 1873 venait juste d’être rentrée. Maigre récolte en réalité pour tous les terroirs de France, le puceron ravageur accomplissait son œuvre avec une rage stupéfiante. D’après l’article, que le lecteur du café d’Aussargues venait de lire, les autorités agricoles du pays déclaraient officiellement la perte du tiers du vignoble français. Mais bien évidemment ce chiffre représentait une moyenne entre des territoires touchés en totalité devenant ainsi impropre à la culture de la vigne, et d’autres secteurs partiellement attaqués. A l’étonnement de tous il existait aussi un petit pays qui se maintenait dans un parfait état sanitaire comme si le phylloxéra vivait sur une autre planète. Ce petit pays se situait à l’est de Béziers, à cheval sur deux départements l’Aude et l’Hérault. Deux fosses lui servaient de frontières naturelles la rivière Orb près de Béziers, et côté ouest la rivière Aude. La mer Méditerranée au sud, et la montagne Noire au nord, délimitaient ce petit pays. Il résisterait seul à l’insecte pendant presque dix ans, demeurant ainsi le seul producteur de vin en France, il engagerait Béziers et les villages environnants dans la voie de la fortune. En réalité le petit pays ne résisterait pas tout à fait seul, il bénéficierait du soutien appréciable de deux alliés, deux vents foudroyants : le Cers et la Tramontane, lesquels balaieraient d’un souffle actif l’insecte dans sa période ailée. Bien sur le phylloxéra n’épargnerait pas non plus le petit pays, mais à une date où le remède serait déjà trouvé, et grâce aux ressources financières accumulées, les viticulteurs du petit pays reconstruiraient sans peine leur vignoble.

 

À Vendargues la vendange 1873 laissait le sentiment désagréable de la fin d’une époque sinon heureuse du moins sans difficultés périlleuses. Si personne ne savait dire le pourcentage des vignes mortes ou moribondes, chacun éprouvait la calamité, et plus que tout autre les journaliers qui quémandaient faute de travail un bout de pain.

 

Les frères Louis et Jean Antoine pour vivre se rabattaient fort heureusement sur leurs parcelles modestes car les journées de travail chez les propriétaires vendarguois, qui les employaient régulièrement, se raréfiaient. En outre lorsqu’un et l’autre avaient des demandes ils préféraient, en prétextant de leur âge, la cinquantaine, envoyer à leur place leurs fils.

Joseph Antoine le fils de Louis pressentait que pour assumer son avenir et celui des siens : son épouse Marie Anne Mirabel, ses fils le jeune Louis Marius, et Jean Paul Antoine son dernier-né en date du vingt-quatre septembre 1873,


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 face à l’instabilité de la situation il devait de toute urgence abandonner l’état incertain de cultivateur, et risquer de jouer sa carte personnelle en s’établissant commerçant, cependant il hésitait encore sur l’objet de son commerce futur. Son beau-frère Antoine Richard Bertrand le mari de sa sœur Virginie n’ayant pas un haut degré d’instruction, courait lui, besace à l’épaule d’un village à l’autre, recherchant, ici ou là, les places de cultivateur avec d’autant plus d’empressement qu’une petite Marie, leur fille, babillait dans leur foyer depuis trois ans.

 

Du côté de Jean Antoine, le juvénile Louis Benjamin accèderait sous peu à l’école primaire, Louis Marius (l’âgé), dans la force de ses dix-sept ans qu’il jugeait sous-employée, songeait à délaisser la terre pour devenir ouvrier. Un ouvrier dans le bâtiment, un secteur où les entrepreneurs réclamaient toujours plus de bras, car à l’exemple de Paris et des grands travaux de transformation impulsés par le baron Haussmann, toutes les villes d’importance depuis des années remodelaient leur plan en usant d’une architecture imposante sur des axes élargis à la place des ruelles pestilentielles où s’entassaient des logements malsains.

 

Lucie l’unique fille de Jean Antoine avait vingt-trois ans, elle parlait avec un garçon de dix ans son ainé de sujets sérieux intéressants leur avenir. Il se nommait Jean Baptiste Bonnefoi, et venait de Châteauneuf-de-Randon, ce haut-lieu historique connu pour avoir recueilli à l’époque moyenâgeuse de la guerre de cent ans le dernier souffle du connétable Bertrand Du Guesclin. Tout comme son père, Jean Baptiste Bonnefoi cultivait les terres des propriétaires du lieu jusqu’à ce que l’envie lui prenne de tenter sa chance sous des cieux plus cléments où l’existence n’est peut-être pas plus facile mais elle s’écoule sous un climat moins rigoureux que celui du Gévaudan. Nul n’aurait su dire depuis combien de temps Bonnefoi vivait à Vendargues, seul le travail guidait ses pas, il l’incitait à rester ici ou à partir là-bas à la recherche de mieux. Lucie ne voyait aucun inconvénient à quitter un village où aucun galant n’avait su la retenir, en outre il convenait à l’âge qui était de sien de penser à son futur. Un futur construit par le mariage sur le modèle de Joseph Denis l’ainé de la famille.

Joseph Denis une fois libéré des contraintes militaires et guerrières, avait repris comme de nombreux ruraux les outils familiers du cultivateur. Parmi les propriétaires qui l’employaient, il en est un, jean Devèze, chez qui il remarqua un joli minois, cette jeune femme d’une vingtaine d’années, Jeanne Pauline


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 Pagès, était sa nièce, fille de Marguerite Devèze et du cultivateur Pierre Pagès. Les yeux gris de Joseph Denis émurent Jeanne Pauline, elle ne rejeta point sa demande, ensemble ils formulèrent le vœu de se marier. À peine plus d’un an après son retour de la guerre, dans la fraicheur d’une soirée de l’été 1872, le vendredi trente août vers huit heures du soir, Joseph Denis conduisait sa promise devant Jean Jacques Claret le maire de Vendargues. Néanmoins un mariage au sein de familles de travailleurs de la terre en pleine saison de travaux agricoles au lieu de retenir quelques jours habituels d’hiver si propice à ces traditionnelles libations, administrait la preuve incontestable de l’abondance de l’offre humaine dans ce secteur permettant de libérer un nombre important de cultivateurs et de journaliers ou de journalières, car tel était d’ailleurs l’état revendiqué par Jeanne Pauline, qui formait l’activité principale desdites familles. La noce durerait jusqu’au dimanche, trois jours joyeux qui constituaient une sorte de récréation exempte des soucis quotidiens entre les harassantes journées de labeur sous un soleil de plomb. Et le lundi la mine déconfite par les excès festifs ils replongeraient tous ou presque, selon les besoins, dans les étendues champêtres qui les absorberaient pour des mois.

 

Comme convenu, parce qu’il avait de la place dans sa maison, et surtout par soucis d’économie, les nouveaux mariés s’installèrent chez Pierre Pagès le père de l’épousée. Ils prévoyaient une durée limitée pour cet arrangement, tout au plus jusqu’au printemps 1873, à cette époque vraisemblablement Jeanne Pauline porterait son premier enfant, et il serait temps alors de trouver un logement.

 

Le printemps passerait, et l’été aussi, avec un fait notable à la date du neuf août 1873 à Nîmes, lieu habituel des inondations catastrophiques. Dès les premiers beaux jours de cette année-là les températures montèrent à des niveaux supérieurs de celles constatées habituellement, conséquence de ces excès le ciel livra avec parcimonie des pluies bien rares jusqu’à ce qu’il ne puisse plus contenir dans sa couche stratosphérique toutes les aspirations des semaines précédentes, alors ses bondes lâchèrent en une journée, celle du neuf août, par des averses torrentielles toute l’eau accumulée que nulles rivières n’absorberaient en totalité. Nîmes paya ce jour-là comme à son accoutumé le prix fort de la dévastation.

L’automne arriva, l’hiver suivrait, puis d’autres saisons encore, et le ventre de Jeanne Pauline tardait à s’arrondir ce qui suscitait de discrètes


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 interrogations. Toutefois dans la période incertaine qui s’annonçait il valait sans doute mieux éviter de donner la vie à une progéniture trop abondante. La vingtaine d’années qui suivrait, serait connue par l’expression de « Grande Dépression ». Cet épisode international de crise, économique et sociale, gravissime subviendrait comme toutes les crises par la modification remarquable d’un ou deux facteurs entrainant par cascade troubles et déséquilibres dans tous les secteurs de la société. Concernant la France, la lourde rançon en or que les allemands exigèrent de notre pays, impacta, par le défaut de nos réserves financières, nos investissements futurs, diminua nos capacités d’achats sur les marchés extérieurs lesquels par réciprocité devinrent réticent dans l’acceptation de nos produits, d’autant que de nouveaux producteurs de haute luttes s’accaparaient des moindres places disponibles les élargissant en leur faveur. En outre les projets nationaux tels que la rénovation des cités se réalisaient par des montages financiers extrêmement précaires qui pouvaient défaillir à tout moment, ils reposaient sur le crédit, ou sur l’ouverture du capital des entreprises.

 

Malgré des difficultés étalées sur une longue période, que la multitude subirait sans les comprendre, la vie continuait, et puisque la douceur de l’automne 1873 se prolongeait, et que par expérience du temps à venir tous les paysans supposaient un hiver tout aussi aimable que le précédent, il advint un jour où lors d’une conversation familiale le passé aspirannais de Louis et Jean Antoine remonta à la surface. Le temps leur sembla venu de faire retour sur les terres de leur enfance, de leur adolescence, puisque à présent la modernité du chemin de fer et sa modicité toute relative rendait accessible pour tout un chacun les déplacements en tous les points du territoire.

 

 En particulier le voyage entre Vendargues et Aspiran se réalisait en quelques heures. Il suffisait aux deux frères aux premières pâleurs du matin de rejoindre à deux kilomètres de Vendargues la gare de la toute nouvelle commune de Saint Aunés, commune créée cette présente année 1873 par son détachement de la commune de Mauguio, toute comme l’an passé se fit la création de la commune du Crès par sa séparation de la commune de Castelnau-le-Lez. Arrivé en gare de Montpellier ils attendirent la correspondance pour Paulhan dont la ligne ferroviaire s’engageait vers le nord dans la direction de Pignan, elle prolongeait son chemin entre deux massifs ayant juste la prétention de


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 contrarier par leurs plissements la monotonie de l’endroit, nous avions le massif de la Gardiole au sud, et les collines de la Mourre au nord, au pied desquelles passait le trafic des trains. La plate-forme ferroviaire de Paulhan se présentait, en tenant compte des arrêts réguliers, après moins de deux heures de patience non émoussée. De là les deux frères convinrent de se dégourdir les jambes par une promenade de trois kilomètres en se dirigeant plein nord sur Aspiran. Ils auraient pu se dispenser de cette marche en prenant le train qui conduit les voyageurs à la gare Lodève, le terminus de la ligne, mais ils préférèrent retrouver le clocher natal, avec sa forme singulière d’une haute tour carrée, en profitant du décor des jours anciens.

 

Louis et Jean Antoine s’éloignèrent d’Aspiran à pied au printemps 1840, ils y réapparaissaient à la fin de l’automne 1873 à pied. Après trente-trois d’absence ils considéraient comme un devoir de mémoire de terminer la phase ultime du périple de la plus humble des façons par une sorte de procession mémorielle. Aux « te-souviens-tu-de-cela » faisaient écho les « rappelles-toi-de-ceci», des souvenirs et des rappels qui raccourcirent le chemin menant à la source. Leur sœur Marie Madeleine avait fait savoir qu’elle habitait à présent, et toujours avec Léon Ferdinand son célibataire de fils, rue de Lascours, alors par reflexe à partir du chemin de Paulhan leurs pas s’engagèrent, dès les premières maisons d’Aspiran, du côté droit pour retrouver la rue de l’enfer. La grand-rue prolongeait celle-ci mais dès avant son début, se trouvant sur l’espace dégagé, il fallait prendre à main droite pour découvrir la rue de Lascours. Ils demandèrent au premier quidam qu’ils rencontrèrent la maison où vivait Marie Madeleine.

 

« Êtes-vous sûr que cette dame s’appelle Marie Madeleine ? Et d’abord à quoi elle ressemble cette dame ?»

 Comment décrire à un tiers le profil d’une personne qu’on n’a pas vu depuis trois décennies.

 « Coste, elle se nomme Coste, elle est veuve, et puis elle vit avec son fils Léon. »

 « Ah ! Vous voulez parler de Victoire ! Vous la trouverez à la troisième maison par là. C’est une dame bien gentille, et qui ne craint pas la besogne. Son seul défaut se serait de traiter comme un enfant son gaillard de fils qui a fait le militaire. Et d’abord qu’est-ce que vous lui voulez à Victoire ? »

 « Ben, nous sommes ses frères… »

 

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 « Louis et Jean Antoine ! Oh coquin de sort elle va être contente depuis le temps qu’elle nous parle de ses frères. Allez ne l’a faite pas attendre. Et donc adieu ! »

 

Ils frappèrent à la porte indiquée sans trop user de leur force, ils ne voulaient pas surprendre la maisonnée mais les coups faiblards n’obtinrent point de résultat. Ils assenèrent alors des coups secs qui se répercutèrent dans la rue étroite. La voisine d’en face venu à pas de loup dans le dos des deux frères cria par deux fois Victoire, et cette criaillerie inattendue provoqua le tressautement des frères avant qu’ils ne se tournent vers la voisine.

 

« Voyez-vous messieurs, notre Victoire a septante ans, et elle n’entend que si on demeure à ses côtés. » Dit celle-ci.

 « Vous voilà donc revenus… » S’exclama Victoire-Marie Madeleine.

 Le son de cette voix ancienne amena les frères à une volteface.

 « Nous voilà revenus… », dit Louis après un instant silencieux où chacun confrontait la réalité de la vision présente avec celle conservée dans un repli du cerveau, et malgré l’œuvre du temps qui les avaient maquillés de cheveux gris et blancs, et marqués de sillons profonds, ils se reconnaissaient, et prétendaient même n’avoir pas changé.

 « Entrez donc mes gaillards, intima Victoire-Marie Madeleine, venez prendre du repos, le voyage vous a fatigué. Je vais vous servir à boire, vous devez avoir soif, puis quand Léon s’en reviendra tout à l’heure nous dinerons. Vous resterez jusqu’à quand vous voudrez. Que je suis heureuse qu’on se retrouve… depuis le temps. Vous avez belle mine, des vrais jeunes hommes comme avant… »

 

Victoire bourdonnait autour de ses frères, et ressassait les mots simples des gens humbles. Elle ne demandait rien et ne révélait rien sur les trente années de séparations, car grosso modo ils avaient vécu en parallèles des existences semblables avec peu ou prou les mêmes difficultés, de cela inconsciemment ils le pressentaient, seules comptaient les retrouvailles de ce jour, cet instant privilégié. Bien sûr à petite dose ils raconteraient les jalons de ce voyage singulier qui est la vie, les mariages, les naissances, et les épreuves. Mais dans un premier temps une question brulait les lèvres de Louis et de Jean Antoine, pour quelle raison Marie Madeleine s’était-elle transformée en Victoire, profitant d’un moment rare où elle reprenait son souffle, ils l’interrogèrent.

« Léon, mon petit Léon a été enrégimenté d’abord, malgré toute mes demandes pour qu’il reste ici me soutenir comme de juste. Puis quand il


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 approcha de la fin de son temps voilà-t-il pas la déclaration de la guerre, j’ai cru mourir de l’émotion qu’il m’allait être enlevé, alors j’ai prié Sainte Victoire, j’ai allumé des cierges bénis, j’ai même payé au curé une messe pour sa sauvegarde. Et Dieu et Sainte Victoire m’ont exaucée, mon Léon est revenu, certes longtemps après les autres, longtemps après l’armistice, mais sain et sauf. »

 

Victoire eut juste le temps de se signer d’une croix avant que Léon Ferdinand n’entre dans la maison.

 « Bien le bonjour mes oncles ! »

 « Racontes à tes oncles que tu aurais pu mourir cent fois dans cette guerre, allez raconte ! »

 « Maman mes cousins ont aussi fait la guerre, mes oncles savent ces choses-là. »

 « Mais Léon nous voulons tout connaitre de ta guerre », dit Louis.

 « Tout ça n’est pas très glorieux. Comme beaucoup de frères de combat sans avoir livrer la moindre bataille à ces prussiens de malheur nous avons été faits prisonniers. Cela se passait en septembre ou octobre, peut-être en décembre, je ne veux plus me souvenir de ces moments de honte sous les moqueries et les rires de nos ennemis. Ce dont je me rappelle c’est du froid terrible de cet hiver 70 qu’on a supporté à la dure sans feu, sans pain ou presque. Et aussi de cette attente interminable où nous passions des journées glaciales à espérer des lendemains meilleurs qui ne venaient jamais. Puis à la fin de janvier 71 le bruit circula que Paris était tombé, cela nous anéantit car nous tous pensions que notre armée se ressaisirait, repousserait les prussiens, et nous délivrerait. Il y a eu l’armistice, suivi des préliminaires du futur traité de la paix, à partir de ces évènements nous comptions être rapidement libérés, disons courant mars ou début avril 71 au plus tard… »

 « Joseph Antoine, et mon Joseph Denis, furent démobilisé fin mars », précisa Jean Antoine

« Pour nous, tout a été remis en cause parce qu’au même moment les communards de Paris se soulevaient contre le gouvernement, alors les prussiens devenus allemands entre-temps craignaient que les soldats libérés reprennent le combat. De plus le traité de paix n’avait pas été signé tout bien comme il faut avec les tampons officiels et les cachets de cire, surtout il s’agissait de réunir tous ces gens importants pour le paraphe final. Nous


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 demeurâmes tous prisonniers à n’avoir que de maigres espoir de libération car la rumeur courait que les allemands nous transfèreraient dans leur pays pour remplacer, dans les fermes et dans les usines, les soldats qui occupaient présentement notre pays. Cette rumeur précisait que la soldatesque partirait de chez nous à la condition que les dommages de guerre réclamés par les allemands soient entièrement réglés. Notre sort était donc scellé pour des mois voire même des années, lors je ne vous cache pas que je me désespérais de revoir un jour le pays et… maman. »

 Victoire passa sa main dans les cheveux de son fils.

 « Dis à tes oncles comment tu as du reprendre Paris des mains de ces bandits de communards. »

 «Ce n’étaient pas tous des bandits maman. »

 «Peut-être, mais il y avait beaucoup de crapules qui ont assassiné sans hésiter l’archevêque de Paris monseigneur Darboy, des frères de l’église, et aussi un juge. Ils ont faits violences à des bourgeois, et pire à des sœurs dans leur couvent. Sans oublier les pétroleuses qui incendiaient les églises justement avec le pétrole qu’elle conservait dans des bouteilles prêtes à l’emploi. »

 « Un jour, reprit Léon, on m’a désigné une de ces soi-disant pétroleuses, une certaine Louise Michel, je n’oublierais jamais cette femme au regard pénétrant toute de noir vêtue. Femme de caractère, elle se tenait bien droite ne craignant personne imposant le respect à tous. D’ailleurs à son sujet plus tard je rencontrerais par hasard un camarade soldat qui avait des idées politiques, il me dira que Louise Michel apostropha ses juges hardiment en tonnant depuis son banc d’infamie : Si vous n’êtes pas des lâches tuez-moi. Cette phrase laissa ses juges pantois et sans voix.

Mais bien avant son procès qui se déroula en décembre 71, il y eut ce cruel mois de mai dont personne ne veut conserver la mémoire. Plusieurs jours après le dix mai 1871, qui fut la date officielle du traité entre la France et l’Allemagne, nous vîmes apparaitre dans notre camp de prisonniers un cortège d’officiers français nous annonçant que des émeutiers mettaient Paris à feu et à sang et que dorénavant notre devoir consistait à écraser tous ces séditieux, ennemis de notre jeune république. Un des officiers s’exprima dans la langue bretonne pour se faire comprendre des bretons qui ne savent parler que cette langue. D’après ce qu’il m’a été dit par la suite, cet officier, qui connait la bigoterie de cette peuplade, insista sur l’athéisme des communards, il les accusa d’être


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 guidés par le diable pour commettre tant horreurs envers Dieu et la religion. En réalité les officiers réactivaient notre hargne en nous désignant comme ennemis la prétendue racaille de Paris, qui en réalité n’en était pas, à la place de la vraie vermine allemande. Parce que ces parisiens qui se révoltaient, c’était pour la plus part des ouvriers, des artisans, des journalières, des domestiques, des pauvres enfants, et par leur soulèvement ils réclamaient juste un peu moins de misère… »

 « Nous aussi nous connaissons les épreuves, et nous ne faisons pas la révolution pour autant. » Coupa Jean Antoine, sous l’approbation de Louis et de Victoire.

 « Cela est vrai, mais à Paris il circule des idées avancées sur ces problèmes des inégalités. Ceux qui lisent des livres, et même qui en écrivent, pensent que le sort des petites gens doit s’améliorer, que ce n’est pas une vie que de vivre toujours misérable. En ce qui concerne les déchainements attribués aux communards, mon camarade soldat m’en a appris de belles à ce sujet, il prétend, et je le crois parce que c’est un garçon honnête, que tous les vauriens de la capitale se mêlaient aux insurgés pour faire leurs mauvais coups, ce camarade affirme même que les autorités policières libéraient des brigands condamnés, afin que toute la lie de la société déshonore à jamais les insurgés.

 

Quoi qu’il soit lors de ce mois de mai, nous, soldats prisonniers, n’avions pas le choix, il nous fallait obéir. Ainsi au sein même du camp on nous remit l’armement nécessaire pour une vile besogne, reprendre Paris, anéantir les fédérés. Avec la complicité des allemands, qui facilitèrent le passage des soldats du gouvernement de Versailles, et sous leurs regards réjouis, il allait se passer une semaine des plus sanglantes de notre histoire. Face à une armée régulière les groupes des fédérés ne pesaient guère, d’autant que ceux-ci discutaient tous les ordres, et à leur guise rédigeaient des contre-ordres.

Le dimanche 21 mai 1871, arrivés de Versailles passant par Boulogne, nous entrions à Paris par un endroit qui se nomme le Point du Jour situé au sud-ouest de la capitale. Dans cette zone nous ne rencontrâmes point de résistance, néanmoins ordre nous fut donné de traquer tous les suspects, alors aidés par les dénonciateurs, de fond en comble, nous fouillâmes tous les immeubles, les égouts, les catacombes, et les massacres commencèrent. Toute personne, hommes, femmes, et même enfants, semblant par son allure générale être un communard était fusillé, certes pour lever nos scrupules nos


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 chefs nous assuraient que ces individus étaient forcément coupables pour avoir les mains salies par la poudre. Qui pourra dire un jour combien de communards tombèrent à cause de ces exécutions sommaires et lors des affrontements. Moi, qui vous parle, sur le terrain j’en ai vu des morts et des morts, par centaines. Mon camarade soldat m’a rapporté que certains journalistes estiment que chaque jour mouraient, d’une manière ou d’une autre, mille à deux mille communards. Les combats cessèrent le dimanche 28 mai dans le quartier de Belleville au nord-est de la capitale, et même pour dire le vrai dans l’enceinte du cimetière du père Lachaise à pourchasser entre les tombes les derniers fédérés. En huit jours pleins de tueries de toute sorte nous arrivons au nombre de huit mille à seize mille victimes, sans doute beaucoup plus encore, si on considère que des soldats versaillais fusillaient souvent à la mitraillette. »

 

« Et toi Léon, qu’elle est ta part dans ces horreurs ? » Questionna Louis.

 « J’espère qu’elle est insignifiante, je n’ai participé à aucun peloton d’exécution, pour le reste tout comme mon camarade soldat et entrainé par lui, je n’usais pas d’un zèle excessif. En définitive Je ne crois pas avoir fait le mal, même si je préfère oublier tout ça.»

 

Un silence embarrassé suivit cette confidence, pour juger cet homme il aurait fallu subir le même conditionnement, un long service militaire à apprendre à toujours obéir, une guerre foudroyante, une défaite cuisante, un emprisonnement humiliant, et pour finir appréhender par soi-même en peu de jours une réalité toute différente de celle énoncée par des officiers bourreurs de crânes.

 

« Et mon Léon m’est revenu !, lança Victoire, les vendanges commençaient. »

 « Des vendanges qui au fil des saisons deviennent décevantes, reprit Léon, mais sur ce sujet vous connaissez le problème. Cette saleté de phylloxéra contre laquelle on ne peut rien, et qui ruine le pays. »

« Fort heureusement, dit Victoire, nous avons eu le chemin de fer, sinon beaucoup n’aurait pas pu gagner leur pain. Le travail est dur sur la voie ferrée, puis il faut s’installer loin de sa maison, mais comme la terre, enfin je veux dire la vigne, ne nourrit plus son monde on doit bien trouver un moyen. Je parle ici de ma fille Marie Théotiste ou plutôt de Gaspard Combet son mari. C’est un malin ce lascar, quand il a vu arriver le train, il a arrêté d’être berger et il s’est fait engager au chemin de fer. Dans un premier temps il partit tout seul, parce que Marie Théotiste portait Marie Louise, qui naitrait le sept février 1871, et


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 avec Marie Amélie sa grande, qui venait d’avoir quatorze ans, cela faisait trop de tracas pour se déplacer d’un côté à l’autre, mais maintenant ils sont tous ensemble. »

 

« À propos de vigne et de phylloxéra, ta vigne à toi Victoire a-t-elle été touché ? » Questionna Louis.

 « Eh bien figurez-vous qu’ici à Aspiran seule ma vigne a été épargné. Je dois avouer à ma grande honte que quand Léon est parti soldat les forces me manquèrent pour soigner comme il se doit mes mille-huit-cent pieds de vigne. Je les avais presque abandonnés, pourtant ils ne m’en voulaient pas, et malgré les herbes folles, tout le temps de l’absence de Léon ils produisaient joliment chaque année, à croire qu’ils voulaient me consoler de son absence. »

 « À mon retour, à la vendange 71 donc, continua Léon, je me suis questionné sur cette bizarrerie, d’une que notre petite vigne produisait bonnement, certes sans que nous puissions vivre décemment de sa récolte, mais surtout que cette saleté de phylloxéra se détournait de notre parcelle. »

 

« Et alors ton idée ? » Lancèrent en chœur Louis et Jean Antoine.

 « Oh oui dis-leur ce que tu en penses ! » Surenchérit Victoire.

 Léon avança son buste au plus près de ses oncles, il abaissa le ton de sa voix mais pour renforcer celle-ci la pointe de son index frappa quelquefois sur la table.

 « Y a pas à réfléchir pendant des lustres, si on considère que toutes les vignes bien entretenues subirent le péril, et que la nôtre résista malgré le manque de soin, ma conclusion, toute sotte qu’elle puisse paraitre devant les savants de ces choses de la nature, est celle-ci : il se peut que parmi ces herbes folles il y en ai une néfaste voire mortelle pour le diabolique puceron. Une herbe que le bon Dieu fait pousser exprès, du genre de celles qui savent nous soigner, mais dans ce cas présent pour sauver la vigne. »

 « Et tu l’as trouvée ? » jetèrent ensemble les deux oncles.

 « Comment voulez-vous ? Des dizaines de variétés d’herbes grandissent dans notre parcelle il me faudrait dix ans pour trouver la bonne, bien sûr devant le monde de peur d’être moqué je me tais, surtout mes oncles je compte que vous garderez pour vous cette idée que j’ai. Mais depuis cette découverte je nettoie un peu autour des pieds de vigne et je laisse croitre les herbes dans les rangs. Cette année 73 notre récolte a été belle de nouveau. »


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 « Mais les gens d’ici doivent se demander pourquoi tu ne t’attentionne plus de ta vigne» lança Louis.

 « Je réponds aussi sec que, fichue pour fichue, je ne vois pas pourquoi chez moi je m’épuiserais dans un vain travail, que je préfère garder toutes mes forces pour mes patrons. Alors ils passent leur chemin en se disant surement que pour l’avoir servi si longtemps, l’armée m’a tordu mes idées. Il se dise tout aussi surement que travaillant pour quelques propriétaires des villages voisins comme Adissan, ou Paulhan, je n’ai guère de temps à consacrer à ma vigne. »

 « Ou alors tout simplement les gens s’imaginent que tu cours le guilledou plus que de raison. » Marmonna Jean Antoine de sorte que Victoire avec son audition défaillante n’entendit pas sa réflexion.

 « En définitive, conclut Léon, ce qu’ils pensent cela m’est égal. »

 

Léon non plus ne releva pas la réflexion de son oncle, tant il admettait que jamais il n’abandonnerait Victoire, tout comme cette dernière ne concevait pas que Léon la délaisse pour un hypothétique mariage. Cet accommodement, par accord tacite et de longue date, avait été accepté entre eux deux. Léon s’était juré d’accompagner sa mère jusqu’à sa fin, après il aviserait : soit de continuer à vivre en vieux garçon, ou bien de partager le reste de son existence avec une veuve de sa génération, ou une femme non-mariée s’il s’en trouvait.

 

Léon demeurait discret sur ses fréquentations, et sur ses attachements, notamment il gardait pour lui son secret de cœur. Lorsqu’en 1871 il était revenu à la vie civile il venait juste d’avoir vingt-huit ans et il présentait encore une physionomie d’adolescent, dès lors il sembla naturel qu’une demoiselle de dix ans sa cadette s’appliqua à se faire remarquer de Léon en le croisant sur son chemin comme par accident. La demoiselle se nommait Justine Marie Noémie Cabrol, elle utilisait Noémie comme prénom courant, Noémie habitait à Paulhan où son père Barthelemy Cabrol était menuisier, et justement dans ce village situé à un jet de pierre d’Aspiran, Léon cultivait cette année-là les terres d’un propriétaire du lieu.

Léon repéra le manège de Noémie à la troisième rencontre prétendument inopinée. Comme il se rendait à Paulhan, il s’amusa de la voir apparaitre faussement surprise au détour d’un chemin, cela l’égaya, puis sans arrière-pensée il se proposa de la raccompagner jusqu’au faubourg de Paulhan, et chemin faisant ils se parlèrent, se sourirent, et rirent de bon cœur du stratagème éventé. Depuis deux ans Noémie et Léon se voyaient régulièrement


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 dans la plus grande discrétion. Léon ne pouvait rien promettre sur l’avenir, il s’en était expliqué à Noémie de sa vie singulière avec sa mère, et par conséquent ne lui avait demandé aucun engagement, la laissant libre comme l’air, l’encourageant même au début de leur fréquentation de ne pas laisser échapper les demandes en mariage sérieuses, puis au fil des rencontres ils s’attachèrent par des liens forts sur lesquels le temps ne pèserait jamais.

 

 Après le repas du midi, Léon s’en étant retourné à cultiver les terres, Victoire, Louis, et Jean Antoine, se délassèrent d’une promenade qui les menèrent tout droit jusqu’à la parcelle de vigne de l’ainée. Les cadets voulaient constater de visu l’invraisemblable résistance de cette vigne face au fléau. À toute fin utile les deux frères portaient sur l’épaule les outils ordinaires du paysan tel que bèche, binette, fourche-bèche, dans le cas où la terre réclamerait des soins, puis Louis et Jean Antoine étaient avant tout des laborieux et jugeaient inconvenant de marcher les mains dans les poches comme un propriétaire foncier suivi de son homme-lige.

 

En chemin ils virent les formidables dégâts du phylloxéra qui paradoxalement avait sévi ici, dans la vallée de la rivière Hérault, beaucoup plus que dans leur terroir, comme ils s’en étonnaient Victoire leur rapporta la cause supposée de cette situation.

 

« C’est bel et bien la faute des gros propriétaires. Quand le danger s’est précisé certains lancèrent cette idée, qu’ils tenaient on ne sait d’où, qu’il fallait inonder les vignes depuis la vendange jusqu’au printemps. Ils achetèrent des pompes motorisées, qui marchaient jours et nuits et nous empêchaient de dormir. Ils tiraient l’eau de l’Hérault, puis avec un réseau compliqué de canalisation, ils inondaient leurs vignes transformées en gigantesques bassines par des talus. Cela a été un travail insensé avec pour résultat la vivacité redoublée des attaques, comme si l’eau transportait les pucerons nocifs dans tous les coins et recoins du pays. »

 

Arrivés dans la minuscule propriété de Victoire, comme par réflexe les garçons se mirent à recouvrir de terre les pieds des souches les aidant ainsi à bien passer l’hiver. Tout en bêchant, ils détaillaient les herbes sauvages sur lesquelles ils évitaient tous gestes maladroits, ils convenaient qu’aucune d’elles ne différaient de celles de chez eux, puis la conversation reprit.


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 « Dis-nous Victoire, ils ont fini par arrêter les pompes puisque nous n’entendons rien. »

 « Ici à Aspiran cette histoire est terminée, mais je me suis laissée dire que dans des villages voisins, il en est qui s’opiniâtre. Toutefois une autre idée a germé qui serait de partir de ce pays-ci, de vendre si on peut, mais à qui, quel fou achèterait, partir et s’installer après Béziers entre les rivières Orb et Aude. En ces lieux d’après ce qui se raconte la terre est d’une qualité si exceptionnelle que le phylloxéra n’a pas pu mordre dans ce pays-là. D’ailleurs Toussaint notre cousin du Pouget à quelque chose en vue du côté de Ginestas. »

 « Comment sais-tu ça ? » Questionna Louis.

 « Il vendrait donc les terres de son père. » S’étonna Jean Antoine.

 

«C’est vrai qu’à mon âge, septante ans, je ne marche plus guère, mais Léon, quand il peut, fréquente les foires de Clermont, de Pézenas, ou de Gignac. Quelquefois il rencontre notre cousin Toussaint, et cette année Toussaint lui a causé un peu, parce que d’habitude c’est guère que bonjour et adieu. Il a dit à Léon que bientôt il quittait le Pouget, qu’il allait s’installer à Ginestas. Alors Léon a fait comme toi Jean Antoine, aussi sec il lui parle de ses terres, et Toussaint de lui répondre qu’il laissait ses vignes au phylloxéra, ensuite il a ajouté qu’il allait prendre en fermage des vignes à Ginestas un village du Minervois où il se produit des vins excellents et où le phylloxéra s’est cassé les dents. Moi je trouve qu’il a beaucoup de courage de se lancer à soixante-six ans dans une pareille aventure. Pensez-donc entasser toutes les affaires sur la charrette, et hardi cheval, en route pour quatre-vingt kilomètres, parce que pour se rendre à Ginestas il n’y a pas d’autre possibilité, le chemin de fer n’y passe pas. Il est vrai que son fils Émilien qui a maintenant une vingtaine d’année l’aidera, mais quand même pour entrainer dans cette histoire sa femme Justine âgée de cinquante ans, sa jeune-fille de seize ans Anna, son petit dernier Adrien âgé de onze ans, et également le père de sa femme Pierre Issert qui est à peine plus âgé que moi mais malheureusement perclus, il faut vraiment que notre cousin Toussaint ne puisse pas faire autrement. »

 

« Il a sans doute été trop heureux de trouver des vignes saines à affermer, dit Louis, alors il a sauté sur l’occasion, d’ailleurs je m’interroge qu’il ait découvert si loin du Pouget cette possibilité. »


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 « Toussaint en connait du monde, il a été un long moment à la mairie à s’occuper des affaires du Pouget, précisa Victoire, et depuis toujours il a l’estime de tous. »

 « C’est égal, ajouta Jean Antoine, moi présentement à cinquante ans sonné, sauf circonstance exceptionnelle, je ne me sens pas capable de quitter Vendargues. D’ailleurs comme je suis sûr que Virginie ne viendrait pas avec moi je ne me pose même pas la question. »

 

Prémonition, il ne s’écoulerait guère plus d’un lustre, lustre régulièrement composé de cinq années, pour qu’une triste circonstance, un décès prématuré, amène Jean Antoine à son départ de Vendargues, et malheureusement Virginie son épouse ne le suivrait pas.

 

À l’horizon le soleil déjà déclinait, le temps était venu pour la fratrie de se diriger vers la rue Lascours.

 « Vous êtes bien décidés, vous ne voulez pas rester quelques jours. »

 « Nous sommes obligés de rentrer Victoire, ceux qui nous font travailler n’apprécieraient pas que nous en prenions à nos aises, déclara Louis, d’autant qu’aux jours présents le travail devient rare. »

 « Oh oui ce n’est plus comme dans le temps, ajouta Jean Antoine, à l’époque celui qui voulait travailler avait le choix, pour un peu les propriétaires seraient même venus te chercher chez toi. »

 « Nous ne sommes pas au bout des difficultés. » Précisa Léon qui assit sur les marches de la maison venaient d’entendre la dernière phrase de son oncle.

 

« Je peux même vous dire, renchérit Léon, d’après ce que j’entends, ici et là, dans les foires, que la vie va être de plus en plus dure pour les petites gens. Si la vigne s’arrête il vaudra cultiver autres choses, des choses qui se vendent et qui nous fassent vivre, nous ne pourrons pas tous partir comme Toussaint sur des terres naturellement protégées. Mais pour faire pousser ces nouvelles cultures il faudra investir, or il semble que des sommes considérables sont parties pour tenter en vain de sauver les vignes. Et même si un jour on trouve le remède contre le phylloxéra, les moyens manqueront pour acheter les ceps à replanter et les produits de traitement. Si le gouvernement ne décrète pas un plan de sauvegarde, nous ne nous relèverons qu’avec beaucoup de peine. »

 

 



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                                   CHAPITRE SEPTIÈME

 

 

 

 

 

« Ne pleurez pas mère, un an c’est vite passé. Puis ils ont tant tardé à m’appeler que j’ai même pu faire la Noël avec vous. »

 Louis Marius (l’âgé) regardait Virginie. Sa mère écrasait de ses doigts autant qu’elle le pouvait les larmes qui glissaient sur son visage. Un visage marqué par la souffrance, Virginie depuis quelques temps souffrait de ce que l’on nomme communément le mal des femmes. À cette Noël 1877 Virginie approchait de ses cinquante-trois ans, et convaincue que ce mal passerait avec le temps elle n’avait pas cru devoir en parler à Jean Baptiste Fabre l’officier de santé. D’ailleurs dans ce cas précis, tout comme ses consœurs, Virginie considérait que la médecine ne pouvait rien contre la nature, ainsi se forçait-elle à absorber comme l’usage l’imposait quelques tisanes aux herbes bienfaisantes mais limitées quant aux effets.

 

L’année précédente, celle de 1876, avait été pour Louis Marius (l’âgé) l’année de la conscription. La date du huit mars 1876 grava son vingtième anniversaire, et occasionna le tirage au sort fixant la durée de ses obligations militaires. La loi du vingt-sept juillet 1872 posait le principe théorique d’un service militaire obligatoire de cinq ans, néanmoins le système du tirage au sort perdura, il obligea la loi à s’adapter, ainsi seul le tirage d’un mauvais numéro contraignait les conscrits à cinq longues années de service, les chanceux des bons numéros ne partaient que pour un an, souvent moins lorsque l’appel tardait et que l’autorité militaire versait l’heureux tireur dans la réserve avant le terme. Louis Marius (l’âgé) attendit des mois avant de réceptionner son appel. L’autorité militaire l’invitait à se présenter muni de sa convocation le vendredi vingt-huit décembre 1877 à l’entrée de la caserne du 17ème régiment d’infanterie de Béziers.

 « Un an, dit Virginie, un an ça suffit largement pour que la guerre recommence, et nous n’aurons peut-être pas la même chance qu’en 1871 de voir revenir nos fils. »

 « Je ne veux pas être l’oiseau de mauvais augure, enchérit Jean Antoine, mais force est de constater que ces fichus allemands surveillent tous nos faits et gestes, prêts à nous resservir la funeste soupe de la guerre. Et tôt ou tard ils nous la resserviront. J’espère que vous passerez entre les mailles… »


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 Jean Antoine regarda Louis Marius, puis s’attarda sur Louis Benjamin son dernier fils de onze ans révolus, persuadé, le cœur retourné, que la guerre future prendrait Louis Benjamin dans ses filets.

 « Rappelez-vous, avertit Jean Antoine, il y a deux ans de cela, ce coquin de Bismarck voulait nous rejouer la sinistre farce de la provocation comme en 70, heureusement que nos ministres sont des gens réfléchis, ils ont su éviter la chausse-trappe de l’allemand. »

 

 Au mois de mars 1875 le parlement français votait une loi militaire dont le but consistait à augmenter le nombre d’officiers. Au-delà du Rhin le chancelier Bismarck vit dans cette nouvelle organisation de nos armées, la preuve de notre volonté d’en découdre, et devant les nations européennes nous désigna comme les futurs agresseurs potentiels préparant sournoisement la revanche. Le chancelier Bismarck menaça de ses foudres la France, mais l’impulsif Bismarck trouva devant lui des responsables français remarquables de sang-froid. Refusant d’entrer dans ce jeu macabre, les français obtinrent la médiation des anglais et des russes afin de désamorcer cette situation pleine de danger. La récente république française démontrait à cette occasion que les intentions belliqueuses étaient bien du côté allemand, alors que la politique du nouveau régime français s’orientait dans une voix pacifiste. Un régime résolument républicain à une voix de majorité, lors de l’adoption de l’amendement d’Henri Wallon le trente janvier 1875 il découla de celui-ci que le président de la république française serait élu par le sénat et la chambre des députés, ainsi subrepticement se glissa le mot si redouté de république dans la constitution.

 

«Vous verrez, continua Jean Antoine, bientôt nous ne pourrons seulement plus bouger le petit doigt sans demander la permission aux allemands. Pourtant coquin de sort si le gouvernement juge qu’il nous faut des officiers pour assurer l’ordre dans toutes nos colonies il a bien le droit de recruter ! »

 « Ne vous tracassez pas pour la guerre, dit Louis Marius, elle n’éclatera pas de sitôt parce que dans une république il y a un parlement, et celui-ci débat longuement de toutes les affaires graves avant d’agir. Moi je m’inquiète plus de devoir partir alors qu’on vient de trouver le moyen d’enrayer les dégâts du phylloxéra. »


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 A force d’essais, de réflexions, de recherches, les savants entrevirent la solution par une procédure technique consistant à reconstituer le vignoble français en usant de la greffe sur des pieds de vigne américains naturellement résistant au phylloxéra. Évidemment cette méthode nécessitait des éclaircissements, ainsi à Vendargues par une réunion publique tenue au début de l’an 1876, les citoyens apprécièrent la quasi-certaine résolution du problème phylloxérique.

 

« Messieurs, déclara le maire de Vendargues Jean Jacques Claret, je tiens à remercier par avance notre instituteur monsieur Marius Teston pour les claires explications qu’il veut bien soumettre à notre attention. »

 Par cette prise de parole de Marius Teston, la boucle en quelque sorte se refermait, puisque des années plus tôt son père l’instituteur Mathieu Teston à sa place expliquait, lorsqu’il apparut, la vie et les mœurs du puceron infernal.

 « Messieurs, actuellement dans notre France républicaine, de notre sud méridional jusqu’au nord champenois, de l’ouest bordelais jusqu’à l’est alsacien, cette désolée région alsacienne prise dans les griffes des barbares teutons… »

 Cette évocation de l’Alsace provoqua le triste dodelinement de toutes les têtes des rustiques paysans qui souffraient de cette annexion comme s’il s’agissait de l’expropriation d’une de leur parcelle de terre.

 « Tout notre vignoble à l’exception ici ou là pour des raisons inconnues de rares terroirs vigoureux, tout notre vignoble a disparu ou bien est appelé à disparaitre dans les cinq ans qui viennent. La priorité du gouvernement de la nouvelle république a été dès son installation de remédier à cette situation, il incita les éminents agronomes de notre pays à trouver une solution valable, loin des trafics douteux des brigands qui s’adonnent au commerce de produits prétendument anti-phylloxériques… »

 

 Il est à noter au sujet d’élaboration de produits anti-phylloxériques une affaire criminelle qui trouvera sa conclusion au mois de juin 1885 par la condamnation à mort, peine commuée ensuite à la détention à perpétuité, d’un certain Henri Pel horloger de son état. Henri Pel dans les années 1870 obtint de la préfecture la permission de détenir chez lui à des fins d’études des quantités phénoménales de produits toxiques. La préfecture autorisa même Henri Pel à vendre aux particuliers ses conceptions nocives pour le redoutable


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 phylloxéra. Or Henri Pel ne se limitait pas seulement à de savantes recherches, ayant sous la main toute sorte de poisons, et afin de satisfaire sa vénalité il incita ses compagnes à rédiger leur testament à son profit. Ensuite il fit profiter du fameux bouillon d’onze heures à sa maitresse d’abord, et par la suite à sa première puis à sa deuxième épouse. En homme avisé Henri Pel prenait soin de faire disparaitre, à l’aide d’une cuisinière au puissant tirage, les dépouilles de ses victimes. D’ailleurs l’usage intempestif de cette cuisinière lors d’un mois estival attirera l’œil du voisinage et le soupçon de la justice. Des années plus tard un autre Henri, au nom de Landru, utilisera la même méthode sur une plus grande échelle.

 

 « Cette solution valable, reprit Marius Teston, nous est connue depuis l’antiquité puisqu’il s’agit de la greffe. Vous savez tous que le puceron produit essentiellement son œuvre destructrice sur les racines des vignes, il ne sort de terre qu’un moment relativement bref, juste le temps de se reproduire et de pondre son œuf, à son éclosion l’insecte descend aux racines. Il fallait casser ce cycle mortel, or nous savons que le pied de vigne américain, s’il n’élimine pas le puceron, supporte et résiste à ses attaques. Des essais ont été réalisés, ils ont été concluants, le greffon sur le porte-greffe américain se développe normalement, et après la floraison, la grappe de raisins apparait telle qu’elle aurait apparu sans le greffage. Messieurs si nous possédons la clef de la délivrance, il faudra s’armer de patience et de courage avant que ne s’ouvre la porte du vignoble rénové, car nous ne trouverons pas sur l’instant les millions de greffons ni non plus les millions de porte-greffes nécessaires à la reconstruction du vignoble, en outre nous devrons assimiler la technique de la greffe en fente, et à n’en pas douter des échecs nombreux entraverons nos élans, mais au bout du compte nous réussirons à surmonter cette épreuve parce que nous sommes des paysans opiniâtres. »

 

Personne dans l’assistance ne releva que Marius Teston n’assurait dans la communauté que la seule fonction d’instituteur, car avec sa façon adroite de se mêler verbalement au groupe des laborieux cultivateurs, d’une part il les assurait de son soutien, mais surtout il restituait l’espoir d’une éclaircie dans un ciel nuageux, pour preuve de cette détresse beaucoup d’hommes avaient choisi de se reclasser dans d’autres activités, notamment à Vendargues en reprenant le difficile métier de carrier.


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 Joseph Antoine, le fils de Louis, préféra se lancer dans le commerce, le commerce bien singulier de marchand de sarments. L’idée de cette entreprise lui était venue au hasard d’une conversation tenue au courant de l’année 1873 lorsque son interlocuteur proclama qu’il ne dépensait pas un sou en frais de chauffage se contentant, avec l’autorisation du propriétaire de la vigne, de ramasser les sarments et d’en faire des fagots prêts à bruler. Joseph Antoine savait que traditionnellement lors de la taille à la fin de l’hiver les viticulteurs allumaient des brasiers de sarments afin de lutter contre le grand froid, et aussi pour réchauffer l’ordinaire du midi, repas communément pris à l’extérieur. Mais cette affaire de chauffage exclusif aux sarments l’intrigua, il questionna le bonhomme afin de connaitre la quantité de fagots nécessaire permettant à son foyer de passer l’hiver au chaud.

 

« Diable, sabes parres (je n’en sais rien), répondit le bonhomme, n’abes pas counta (je n’ai jamais compté). »

 « Mais enfin, pressa Joseph Antoine, la superficie de la vigne, où vous récoltez le bois, à vista de naz (à vue de nez) vous l’estimez à combien de mètres carrés ? »

Après de longues palabres en français mâtiné de patois le bonhomme s’appuya sur le décompte de rangées, et le nombre de ses pas, pour considérer cette surface irrégulière si utile à ses besoins. Joseph Antoine évolua celle-ci à un hectare au minimum, qui planté de dix mille pieds de vigne, autorisait un chauffage rudimentaire d’une centaine de jours d’un hiver sage. Bien sur ce système de chauffage ne visait pas la clientèle bourgeoise qui se fournissait en stères de bois de qualité, voire en charbon, mais celle-ci se comptait par un nombre infiniment inférieur comparé à la grande masse grelottante des gens humbles. Joseph Antoine hésita peu avant de se lancer dès 1874. Puisque ce marché se présentait, il devait s’imposer, persuadé dans son for intérieur, que mille demandes médiocres garantissaient une source de revenus honorable, puis de toute façon la situation viticole ne lui laissait plus de choix. Les vignes se mourraient, toutefois elles pouvaient encore et jusqu’à leur fin donner un bénéfice. Pourtant deux problèmes se posaient à Joseph Antoine d’abord l’espace de stockage, et deuxièmement la source du gisement qui allait se tarir. Optimiste Joseph Antoine s’obligea à penser que ce commerce de sarments s’il n’était que provisoire lui mettait tout de même le pied à l’étrier, et lui arrangeait une future clientèle dans le cas où il se maintiendrait dans le


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 domaine du commerce. Dans l’instant il lui importait de choisir un logement de dimensions suffisantes pour vivre avec Marie Anne Mirabel son épouse, Louis Marius (le jeune) âgé de six ans et Jean Paul Antoine né en 1873 qui disparaitrait dans les fortes chaleurs de l’été à la fin de juillet 1874 après dix mois d’existence, mais surtout il fallait que ce logement soit pourvu de dépendances, son choix se porta sur une maison du hameau du camp du Salaison, un lieu idéalement situé à cheval sur trois communes Vendargues bien sûr, Saint-Aunés au sud, et Le Crès à la porte de Montpellier, des villages où il pourrait prospecter les gisements de sarments.

 Dans ces années de phylloxéra galopant le vignoble vendarguois s’étalait sur environ trois cent hectares, grosso modo le vignoble de Saint-Aunés se déployait sur une surface équivalente, en revanche celui du Crès de taille réduite n’excédait pas, et de loin, le tiers de celui de Vendargues, les trois vignobles étant grandement infectés par le puceron. Il y avait donc peu de chance que le commerce de Joseph Antoine perdure, pourtant grâce à la replantation du vignoble, il vivrait de ce négoce tout au long de sa vie avant de reprendre sur sa fin l’état de propriétaire cultivant. Le débouché de ce commerce de sarments, qui se maintiendrait jusqu’à la fin de l’occupation allemande de la seconde guerre mondiale, se signalait dans les faubourgs miséreux de la cité montpelliéraine, et Joseph Antoine l’alimentait une fois la charrette chargée, et après un parcours d’une heure et demi.

 A toutes les difficultés devant lesquelles Joseph Antoine, aidé de son épouse et de l’ensemble de la famille, faisait front, il en vint une dernière inattendu. L’hiver 1874-1875, exception faite sur cette période d’une huitaine d’aubes blanchies de gelée matinale, présenta des températures si aimables qu’il sembla à tous que cet hiver-là eut écourté sa durée normale, fort heureusement malgré ce problème Joseph Antoine vendrait quelques fagots afin que les maigres pitances soient servies chaudes. Pourtant tout le monde s’attendait à un hiver frigorifiant avec des températures exactement inverse de celle de l’été 1874 qui fut caniculaire. Les températures montèrent, cet été là, à des degrés si élevés que la France devint une abominable fournaise, la chaleur s’installa dès avril, pour les mois suivants, accabler en mai, terrifier en juin, foudroyer en juillet, pétrifier en août, et anéantir en septembre.

Cependant ces contraintes atmosphériques n’empêcheraient nullement la préparation du mariage de Lucie l’unique fille de Virginie et de Jean Antoine


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 avec Jean Baptiste Bonnefoi prévu le vendredi deux octobre 1874. Après la bénédiction, exceptionnellement donné à la lueur des chandelles vers les huit heures du soir, à cause d’un service ecclésiastique perturbé par l’absence provisoire d’un titulaire desservant la paroisse, la noce s’étalerait sur les deux journées suivantes. Une noce d’humbles villageois avec pour seule prétention de donner une éclaircie à ce monde laborieux assailli de difficultés. D’ailleurs la gêne financière embarrassa les parents de Jean Baptiste, au point qu’ils renoncèrent à effectuer le déplacement depuis Châteauneuf-de-Randon où le travail les maintenait, néanmoins ils déposèrent leur consentement auprès de maître Bonnet notaire du lieu.

 Ce travail vital à la suite duquel Jean Baptiste s’accrochait, et qui l’avait mené partant de son Gévaudan natal jusqu’à Vendargues qui n’était qu’une étape de son périple de cultivateur. Jean Baptiste gardait toujours de bons contacts avec ses patrons successifs, ils lui permettaient par les relations qu’entretenaient entre eux les propriétaires de se faire recommander du précédant quand il allait chez le suivant. Jean Baptiste poussa l’amabilité jusqu’à inviter à sa noce plusieurs représentants vendarguois de cette société de possédants. Il tenait de l’un de ceux-ci son nouveau point de chute, des terres à cultiver situées à huit kilomètres à l’ouest de Montpellier sur la commune de Saint-Jean-de-Védas, appartenant à un certain Euzet Xavier, de plus, avantage à considérer, à cet emploi s’attachait le logement. Sise dans la grand-rue de Saint-Jean-de-Védas la maison de maître abritait le propriétaire et sa famille, tandis qu’une partie des dépendances aménagée en appartements hébergeait ses salariés. Là Lucie et Jean Baptiste Bonnefoi cohabiteraient avec Albert Roussel le domestique, et Dominique Dalle le berger.

 

 Enfermée dans la bulle festive du mariage de Lucie et de Jean Baptiste, la famille Gribal et ses alliés prendraient peu d’intérêt à l’événement majeur régional du samedi trois octobre 1874. À la sixième heure du jour une exécution capitale se déroulerait publiquement à Nîmes, elle attirait, grâce à la commodité du transport ferroviaire, une foule considérable. La chute du couperet conclurait une affaire horrible et aussi immonde car elle dévoilait la dépravation des mœurs de ces êtres vicieux qu’à juste raison la justice maintient enfermé dans de solides cages. L’acte criminel remontait au vingt-quatre août précédant, soit quarante jours avant un châtiment mérité qu’une


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 justice expéditive prononçait sans autre souci que celui de la sécurité des populations qui dans ce cas précis ne risquaient absolument rien et pour cause car l’assassinat advint dans l’enceinte même de la prison centrale de Nîmes. Trois délinquants sans envergure condamnés pour des délits mineurs purgeaient leur peine dans ce lieu. Il s’agissait d’un marin de vingt-quatre ans Joseph Marie Mariani, de son complice le charpentier Léopold Reguidel âgé de trente ans, et enfin de la victime François Joseph Becquart appartenant à la même génération, qui libre avait l’état d’employé, et dans la prison celui de comptable auprès du greffe. La rixe opposa le marin et le charpentier au comptable, rixe hélas classique entre jeunes gens vigoureux, dont l’instinct fougueux est justement brimé avec sévérité, qui endurent un insupportable enfermement qu’accentuent cette année 1874 des chaleurs épouvantables. La bagarre se régla en deux coups d’un prétendu tranchet, outil ordinaire de celui qui travaille le cuir dont s’inspirait l’arme de fabrication artisanale. Une lame de fer sans manche de bois, avec un côté taillé en biseau, affuté comme un rasoir, capable pour qui sait sans servir de trancher jusqu’aux artères la chair la plus coriace qui soit. Ainsi le comptable François joseph Becquart rendra son dernier soupir dans une flaque rouge constituée de son propre sang.

 

« Comment, sous surveillance permanente, en étaient-ils arrivés à une telle extrémité ? » se demandaient les gens.

 Alors les mieux informés prenant des airs de conspirateurs révélaient la répugnante vérité.

 «Il parait que les hommes à la pleine force de l’âge lorsqu’ils sont assujettis aux pulsions charnelles qu’ils ne peuvent assouvir auprès de dames qui font commerce de leur charmes, nouent entre eux des amitiés particulières auxquelles s’adonnaient les habitants des cités antiques de Sodome et de Gomorrhe que la colère divine détruisit par le feu. »

 « Eh oui mon collègue dans toutes les prisons du monde les détenus de gré ou de force adoptent des manières contre nature. La force de ces bas instincts est telle qu’elle balaie toute forme de sentiment humain, et nous retournons à la bestialité la plus brutale. »

« Mais ces rapports interlopes, s’ils sont connus de tous, s’ils se commettent sans décence en silence, ne doivent en aucun cas être révélés. Or il semble que le comptable pour bien connaitre ces pratiques dont sans doute il usait, avait pris le malin parti depuis quelques mois de signaler à tous les penchants


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 pervers qui unissaient le marin et le charpentier, et la honte s’abattit sur ces derniers, mais pas tant à cause des actes incriminés que de la révélation publiques de ceux-ci qui rendaient le marin et le charpentier ridicule aux yeux de tous. »

 « Et le ridicule tue ! »

 « Au lieu de faire le gros dos, d’attendre que l’orage passe, le marin et le charpentier avec rage niaient avoir des relations pédérastiques. Une pareille attitude amplifiait les méchantes moqueries, elles devinrent aux deux garçons insupportables, ils rendirent le comptable responsable de leur situation grotesque. Dès lors le sort du comptable était scellé. L’occasion de se venger et de recouvrer la fierté perdue se présenta le lundi vingt-quatre août 1874, le marin aidé du charpentier ne la ratèrent point. »

 

 De même peu nombreuses furent les personnes qui s’interdirent de rater le spectacle morbide des bois de justice en pleine action devant la prison centrale de Nîmes. Si près de leur domicile, nombreux vendarguois partirent aux derniers trains de la veille afin de s’assurer une place pour qu’aucun détail n’échappât à leur vigilance. Pour rendre excellente à tous la veillée à venir, que l’excitation préservait du sommeil, les ménagères préparèrent des paniers garnis de toutes sortes d’amabilités : pâtés, terrines, fromages, poulets rôtis froids, et aussi vins et liqueurs. Ainsi la sinistre représentation viendrait en apothéose d’une nuit unique, le jour ne devant se lever que quelques minutes après l’exécution.

 Peut-être que, s’ils n’avaient pas été tenus par la noce des membres de la famille, et plus largement de l’entourage, se fussent joints au mouvement général afin de voir de leurs propres yeux la réalité d’une peine de mort au lieu d’attendre et d’entendre des comptes rendus subjectifs.

 

« Nous avons pratiquement rien vu ! »

 « Au lieu de poser la guillotine sur une estrade, Ils avaient placé au niveau du sol. »

 « Allez donc voir quelque chose dans une telle disposition ! »

Ces phrases chagrines furent l’expression générale de ces spectateurs singuliers et dépités. Mais ce pratiquement rien s’enflerait par les témoignages résultant de toutes les visions croisées partielles. Ainsi à la grande déception de tous, la seule tête du marin Joseph Marie Mariani tomberait, le charpentier

 

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 Léopold Réguidel ayant pu sauver la sienne par une grâce inespérée. Dans ces conditions comment se faire une juste idée d’une décapitation quasiment masquée par des mouvements de foule provoqués par les soldats de ligne qui protégeaient la guillotine en tenant à bonne distance un public curieux.

 

« Ensuite arriva le monsieur de Nîmes, suivi de ses aides. Ils étaient vêtus de sombre, couvert de manteaux et coiffés de hauts de formes qui se voyaient de loin. Le monsieur… »

 « Et pourquoi dites-vous le monsieur ? »

 « Parce que c’est ainsi qu’il faut l’appeler, ou bien éventuellement monsieur l’exécuteur-adjoint, car le vrai mot porte malheur, alors pas de blague que personne ne le prononce. Donc le monsieur de Nîmes portait dans une caisse faite exprès le couperet. Avec moult précautions ils le fixèrent sur la guillotine que préalablement ils dévoilèrent en ôtant la bâche qui la cachait aux yeux de tous. On entendit à cet instant un silence impressionnant immédiatement suivi par un murmure inquiet. Juste avant que des renforts de soldats n’arrivent et sans ménagement nous repoussent de quelques mètres supplémentaires. À ce moment nous sûmes que l’affaire ne trainerait pas. Bientôt la lourde porte de la prison s’ouvrit, sortirent des gardiens qui maintenaient à plusieurs le condamné, derrière eux l’aumônier qui montrait le crucifix à bout de bras puis suivaient des gens importants les juges, les avocats, le directeur de la prison et celui de la police, et aussi des officiers de l’armée. »

 « Et ensuite ? »

« Cela se passa très vite. Entre le temps où le condamné embrasse le crucifix et celui où le couperet tombe, il s’écoule moins d’une minute. Le monsieur de Nîmes et ses aides ne salopent pas la besogne. L’un attache les pieds, l’autre les mains dans le dos, ils basculent ensemble le condamné sur la planche mobile, un troisième boucle les sangles et pousse la planche, le monsieur de Nîmes ferme le guichet où est engagé la tête, et deux, trois seconde plus tard actionne le levier. Discrètement tandis qu’un aide dessangle le condamné pour pousser le corps dans la malle, un autre aide prend la tête du panier et la range près du corps, les gardiens s’emparent de la malle et retourne dans la prison suivi des gens notables. Pendant ce temps les aides de monsieur de Nîmes et sous son autorité, jettent deux seaux d’eau sur les bois de justice, démontent ceux-ci, puis les rangent dans une charrette qui apparut comme par enchantement. L’exécution prit fin ainsi avec une froide méthode mais pouvait-


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 il en être autrement ? Si je peux vous raconter celle-ci, c’est uniquement parce qu’au retour, dans le train, ensemble, nous avons commenté et confronté ce qu’entrevirent les uns, et entraperçurent les autres. Pour finir je dirais que personnellement plus jamais je n’assisterais à une exécution capitale. Vous avez voulu savoir, je vous ai raconté l’affaire, mais maintenant que l’on ne m’en parle plus jamais.»

 

Antoine Cornu, qui venait de s’exprimer, assurait les fonctions de garde-champêtre de Vendargues, ayant relevé à ce poste Pierre Gout l’ancien titulaire. Avant de faire la narration de cette aube singulière, il s’obligea à dire en justification de sa présence à Nîmes que sa position de serviteur de l’ordre le contraignait à de rien négliger de la procédure judiciaire depuis l’enquête jusqu’à la sanction, et nul ne prit ce préalable pour un prétexte, on rendit hommage à son exigeante conscience professionnelle.

 

 Les invités de la noce de Lucie et de Jean Baptiste n’entendraient qu’un vague écho des propos d’Antoine Cornu le détenteur de l’autorité champêtre. En revanche le dimanche quatre octobre 1874, lors de la découverte dans le quartier du camp du Salaison de la dépouille d’un individu mort depuis une huitaine de jours il en irait autrement. D’une part parce que dans ce lieu-dit, Joseph Antoine, tout à son commerce de sarments, y résidait depuis quelques mois, ensuite il ne serait donné aucun détail sur les circonstances du décès dans la pleine force de l’âge de cet homme robuste. Ce manque d’informations susciterait de la multitude un concert de suppositions soutenues elles-mêmes par les infimes détails d’une affaire jugée simplissime par les autorités présentes : le maire Jean Jacques Claret, l’instituteur Marius Germain Teston et le garde champêtre Antoine Cornu.

 

Un inconnu âgé de vingt-sept ans décédé depuis huit jours environ a été trouvé mort dans la baraque inhabitée appartenant au sieur Couderc François aubergiste à Montpellier la dite baraque située au quartier du camp du Salaison dans cette commune. L’apparence de cet inconnu avait une taille d’environ un mètre soixante-dix centimètres, les cheveux et les sourcils châtains, il était vêtu d’un pantalon de toile bleu, d’un gilet de drap noir, et d’une veste d’étoffe dite d’Orléans.

 

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 A son accoutumé, lorsque en certains dimanches la clientèle de son auberge se raréfiait, le sieur François Couderc délaissait celle-ci et ses tracas pour prendre un bain de fraicheur auprès de la rivière Salaison. Il y possédait à proximité une baraque sur un bout de terre de la commune de Vendargues. Il entreposait dans sa baraque le nécessaire propre à rendre agréable ses séjours occasionnels, par exemple avec ses cannes-à-pêche il tirait du Salaison quelques pièces qu’il servait ensuite à sa clientèle. Or ce dimanche quatre octobre 1874 arrivant à son modeste pied-à-terre campagnard une surprise morbide l’attendait, à peine entrouvrit-il la porte qu’une odeur repoussante le maintint à distance, un cadavre occupait le lieu.

 

Pourquoi fallait-il qu’à ses soucis quotidiens s’ajoute cette fâcheuse histoire. Il décida dans l’instant de réclamer le secret à l’autorité, et lui-même d’user de discrétion, afin que cette affaire ne s’ébruite pas, ayant cette obsession, commune à tous les commerçants que rien ne puisse porter tort à son négoce. Il s’emploierait par tous les moyens pour que cette tragédie ne l’amène pas en plus dans le camp des victimes de la méchanceté des gens. Avec la démarche d’un promeneur il se dirigea vers l’est, le centre de Vendargues se situait à deux kilomètres de là, il espérait à condition qu’il veuille le recevoir chez lui avertir monsieur le maire Claret dans son cadre privé, alors l’impact de sa visite serait limité, et en outre il exprimerait ses souhaits d’une confidentialité totale.

 

Monsieur Claret s’attachait, comme tous ses collègues maires, à ce que la réputation de sa commune ne soit pas ternie par quelques malencontreuses affaires. Il fallait agir de sorte que Vendargues ne souffrît pas d’une publicité tapageuse provoquée par ce décès étrange. Monsieur le maire, et aussi premier magistrat, convoqua son responsable de la sécurité publique Antoine Cornu, il le chargea de la mission de gérer avec doigté cet embarras afin que rien de désagréable entrechoque les intérêts supérieurs de la commune.

Pour plus de sécurité, il invita l’instituteur Marius Teston à rédiger le compte-rendu de ce fait fâcheux qui ne devait pas devenir une affaire. Monsieur le maire s’appuyait sur l’adresse particulière de monsieur l’instituteur communal dans le maniement tant redouté de la langue française bien pourvue de chausse-trapes variées. Il fut décidé de ne pas déranger Jean Baptiste Fabre l’officier de santé. L’homme de l’art avait probablement mieux à faire le dimanche que de courir la campagne à dresser des problématiques constats. En


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 revanche on accorda plus d’importance à l’aspect technique de l’événement, et François Radier cantonnier communal s’attela sans délai à creuser une fosse.

 

Tout concourait pour que l’inconnu âgé précisément de vingt-sept ans ne laissât aucune trace de son passage ici-bas. On n’éprouva pas le besoin de savoir si ces jours derniers un ou des personnages obscurs avaient rodé du côté de la baraque inhabitée. On présuma que le quartier du camp du Salaison révélait à longueur de journées, sans oublier les nuits, des passages trop nombreux pour remarquer en particulier parmi ceux-ci quelques bizarreries, et puis les habitants du quartier auraient-ils délié leur langue sans crainte. L’inconnu de belle constitution, sans particularités notables, ne possédait sur lui aucun document, aucune pièce quelconque, pouvant indiquer une possibilité de reconnaissance. Il fallait donc s’attarder sur sa mise, elle deviendrait un indice dans le cas d’une recherche improbable, car il faut bien constater qu’après une huitaine de jours nul ne s’émût de la disparition de cet inconnu. D’où venait-il, ou allait-il, pour quelle raison mourut-il, ce voyageur sans bagage, sans bourse, sans portefeuille, aux vêtements stricts, et néanmoins remarquables quant à la veste, coupée dans une étoffe dite d’Orléans.

 

Depuis un siècle environ, vers juin-juillet 1780, la ville d’Orléans détenait, par lettres patentes du roi Louis XVI portant sur la fabrication des étoffes, le droit de produire des étoffes dans toute la généralité d’Orléans selon une technique rigoureusement explicitée, ainsi l’étoffe accédait à la désignation enviée d’appellation d’origine contrôlée.

 

Les bavards négligèrent ce détail vestimentaire, ils s’attardèrent sur l’étrangeté de cette mort, accentuée par l’attitude des notables qui visiblement désiraient en même temps que le mort enterrer les diverses interrogations. Le soir même à la tombée d’une nuit éclairée par une pleine lune dans le quartier du camp du Salaison, avec pour témoin Joseph Antoine nouveau résident du lieu-dit, revenu de la noce de sa cousine Lucie, il s’entendit des conversations qui échauffèrent les esprits, et le mot assassinat sortit des bouches malveillantes.

 

« Pensez donc, un type malade ou plus agonisant, ne va pas s’isoler dans une baraque quasi-abandonnée, là pour le coup il risque de crever seul comme un chien. »


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 « Tout le monde vous dira que, n’importe qui mal en point, recherche du secours. »

 « Pour moi ce type a été attaqué par des malfaiteurs, des bandits qui repèrent parfois leurs victimes dans les gares parmi les voyageurs qui présentent bien, chevalière en or et tout le toutim. Ils supposent alors que le quidam a les poches pleines et ils lui font un mauvais sort. »

 « Un assassinat tout bonnement, ensuite ils ont caché le cadavre au premier endroit valable, provisoirement une baraque inhabité, pensant d’ici quelques jours s’en débarrasser à jamais. Hélas pour eux à cause du manque de clientèle l’aubergiste Couderc rapplique sans crier gare et découvre le macchabée. Mais ils ont quand même la chance que ces gens honnêtes se refusent à enquêter. »

 « Je sais bien ce que j’aurais fait à la place de police… une descente dans tous les quartiers louches. Et hop un nettoyage à grandes eaux, à grands coups de balais dans tous les recoins. Au bagne les marlous, les canailles, et toute cette engeance de malheur. »

 Rouge de colère le gaillard sur sa lancée vociféra en conclusion cette phrase inouïe qui fit hurler de rire la compagnie.

 « Contre eux de façon préventive j’emploierais moi-même la guillotine, juste pour leur apprendre à vivre à tous ces gibiers de potence ! »

 Joseph Antoine ne fut pas le dernier à être saisi d’une hilarité effrénée. Et pourtant d’une manière maladroite le gaillard exprimait le souhait que l’exemplarité de la peine servit de leçon à tous ceux qui, de plus en plus nombreux, se complaisaient dans la marge ne voulant plus vivre une normalité communément admise.

 

 Vie normale, vie ordonnée, au tournant de 1880 c’était la voix adoptée par les enfants de Louis et de Jean Antoine, dans une moindre mesure par ceux de Victoire-Marie Madeleine au lointain Aspiran, puisque son fils Léon Ferdinand qui approchait la quarantaine vivait avec sa presque octogénaire de mère.

Léon Ferdinand semblait avoir mis sous l’éteignoir sa vie personnelle ce qui d’apparence ne le rendait pas malheureux, mais comment juger dans les conditions où on le vit à Vendargues début février 1879 représenter sa mère Victoire et la famille de sa sœur Marie Théotiste. Car la camarde avait frappé dans le foyer de Jean Antoine, vers les onze du soir du dimanche deux février 1879 son épouse Virginie ne se releva pas de son mal qu’on disait être celui des


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 femmes de son âge et dont les tisanes ne purent la débarrasser, dans les jours à venir elle aurait eu cinquante-quatre ans.

 Ce deuil marquerait, près de l’âtre où crépitaient les buches face à l’hiver rigoureux, la dernière réunion familiale avant la dispersion prévisible. L’âme d’une maison se personnifie par la femme, la maitresse des lieux, une fois celle-ci partie la maison ne résiste pas longtemps à son absence, c’est comme si cette maison s’anémiait allant même parfois jusqu’à cesser de vivre.

 Près du lit, Jean Antoine veillait sa compagne à jamais endormie, debout à côté de lui Louis Benjamin son dernier fils âgé de douze ans depuis deux mois qui ne retenait pas ses larmes. Puis tout autour se remarquait Joseph Denis et son épouse Jeanne Pauline Pagès, après sept ans de mariage aucun enfant n’avait agrandi leur ménage, ils cultivaient la terre, et ils logeaient chez les parents de Jeanne Pauline. Ensuite revenue de Saint-Jean-de-Védas avec Jean Baptiste Bonnefoi, Lucie assurait provisoirement en remplacement de sa défunte mère la bonne tenue du foyer qu’elle avait quitté cinq ans auparavant. Le couple vivait sans enfant, et pourtant à deux reprises Lucie enfanta, d’abord en juillet 1875 d’Antoinette Anna Virginie disparue début décembre 1875, puis en novembre 1876 de Jean Antoine qui partit vingt-et-un mois plus tard à l’été 1878.

 Louis Marius l’âgé, en avait terminé du service militaire depuis le trente septembre 1878. Au retour, ses outils de cultivateurs l’attendaient, il les empoigna à regret car d’autres projets habitaient son esprit. Durant les neuf mois d’en-casernement au 17éme régiment d’infanterie de Béziers, il côtoya des camarades qui surent lui faire comprendre que l’horizon ne se limitait pas à s’éreinter toute son existence le dos vouté sur une terre trop souvent ingrate, ils lui conseillèrent de gagner sa vie en s’activant sur d’autres labeurs moins incertains que la culture.

 

« Regarde, lui disaient-ils, depuis que la vigne crève, les propriétaires ont besoin de moins de monde. Certes maintenant nous connaissons la solution, elle passe par la greffe et la replantation de tout le vignoble. Mais il faudra des années, une décennie sans doute, pour que tout redevienne comme avant le phylloxéra. »

« En attendant il faut vivre, alors pourquoi ne pas faire le maçon à Carcassonne. Il y a là-bas un chantier qui a commencé voilà des lustres et qui se terminera aux calendes. Les architectes veulent remettre la vieille cité dans


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 l’état où elle se trouvait à l’époque féodale. Cette pure folie présente l’avantage, à qui le souhaite, d’apprendre un vrai métier après une période d’apprentissage comme manœuvre. »

 Depuis sa libération Louis Marius l’âgé conservait, précieux viatiques, les coordonnées de plusieurs camarades qui s’employaient déjà avant le service militaire sur ce chantier extraordinaire, et comptaient y retourner une fois la conscription terminée. A la veillée avec ses parents Louis Marius évoquait quelquefois son départ futur sans le dater précisément, en réalité il habituait tout doucement Virginie et Jean Antoine à l’inévitable séparation, car lui savait qu’au printemps 1879 les travaux de rénovation de la cité moyenâgeuse reprendraient, cela signifierait que la période propice à son déracinement serait venue.

 À présent la mort de la mère chamboulait le contour familial. Abasourdi, Jean Antoine sans Virginie semblait complètement désorienté, alors Lucie décida qu’elle s’occuperait de son père en le prenant chez elle à Saint-Jean-de-Védas. Il restait à prendre des dispositions concernant les parcelles de terres, parcelles éparses qui représentaient moins d’un hectare. La fratrie par décence ne prononça pas le mot honni d’héritage. Anticiper la succession, outre l’irrespect infligé au père, eut attiré à coup sûr un malheur sur la tête des héritiers, puis comment aurait-on pu arracher les terres à celui qui venait juste de perdre sa femme.

 

La situation se dénoua naturellement, et l’on vit le presque sexagénaire Jean Antoine boucler son bagage pour un déplacement de quelques kilomètres qui se voulait provisoire en suivant sa fille Lucie. Son fils Louis Marius flanqua dans un baluchon toutes ses affaires, il s’en allait construire sa vie près des remparts de Carcassonne. L’ainé Joseph Denis, pour y mener son existence, ne quitta pas Vendargues, il contrôlerait le travail du jeune Louis Benjamin sur les terres familiales. Ce dernier vivrait à cheval sur les deux communes valorisant les modestes parcelles à Vendargues, puis se louant à la journée auprès de propriétaires de Saint-Jean-de-Védas lorsqu’il logerait chez sa sœur. D’ailleurs concernant Louis Benjamin il se produira une bizarrerie lors du recensement de la population de 1881, il adviendra que le garçon pour ne pouvoir s’opposer à cette formalité administrative soit recensé à deux reprises, sur l’un puis sur l’autre village, faussant ainsi les rigoureuses statistiques.

 

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 Louis, le frère ainé de Jean Antoine, considérait l’évolution de la situation dans la famille de son frère. Suite au décès de sa belle-sœur Virginie, Il pensait, si l’opportunité se présentait, faire une proposition d’achat concernant les lopins de terre de Jean Antoine. La vie reprend toujours ses droits, telle est la loi fondamentale de la nature, surtout dans cette société rurale qui par tradition vit en communion avec son environnement. Par respect pour tous les cultivateurs du passé qui versèrent en abondance leur sueur sur cette terre il faut toujours que quelqu’un prenne le relai afin que la terre ne retourne pas à la sauvagerie primitive. Bien sûr de prime abord un citadin pour méconnaitre les mœurs paysannes, eut pu être choqué par les façons de Louis, cependant ce-dernier ne dévoilera rien de son projet, interdisant sa parole dès qu’il sut les dispositions prises par les enfants de son frère.

 

Ce désir d’achat Louis l’imaginait pour sa fille Virginie Euphrosine, car il était habituel que le mari de celle-ci, Antoine Richard Bertrand, se loue chaque saison dans des domaines éloignés de Vendargues, obligé alors de quitter son foyer pour des mois. Virginie Euphrosine et ses enfants, Marie née en 1870 et Firmin Clément né dans la douceur de fin d’automne 1877, s’abritaient pendant ce temps sous le toit paternel du hameau de Meyrargues. Ces tracas coutumiers, Louis pensait les éviter à son gendre par l’achat de quelques lopins de terre, permettant à celui-ci de vivre comme lui-même à la façon d’un propriétaire-journalier, bien que dans le cas présent Antoine Richard n’obtenait qu’un droit à cultiver des terres promises à son épouse. C’était une chose tacitement admise que lorsque le temps serait venu par un arrangement de famille Virginie Euphrosine récupère les terres paternelles, et s’occupe de Marie et de Louis, parents devenus vieux. Tandis que Joseph Antoine, qui persévérait dans le négoce des sarments pour n’avoir aucun gout des travaux agricoles, hérite de la maison de Meyrargues. Joseph Antoine vivait depuis plusieurs saisons au quartier du camp du Salaison entouré de son épouse Marie Anne Mirabel et de ses deux fils Louis Marius le jeune qui avait à présent l’âge d’aider ses parents dans leur commerce, et Joseph né le dix-huit août 1878. Entre ces deux enfants, vinrent au monde pour malheureusement le quitter en bas âge, d’abord Jean Paul Antoine, et ensuite Antoine venu le vingt-six novembre 1875 et parti vingt mois plus tard le treize juillet 1877.

 

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 La cité de Carcassonne, lorsque Louis Marius l’âgé y parvint au printemps 1879, présentait au nouvel arrivant l’activité débordante d’une fourmilière sous le dur soleil de l’été. Les hommes, maçons, tailleurs de pierres, charpentiers, couvreurs, verriers, sculpteurs, s’employaient à valoriser chacun dans sa spécialité la cité médiévale, qui sans l’opiniâtreté d’une poignée de passionnés animés par l’historien Jean-Pierre Cros-Mayrevieille aurait dû disparaitre. Au début du XIXème siècle un détachement militaire occupait le château de la cité qu’avec de vagues crédits il l'entretenait, tandis que les tours et les remparts servaient de carrière de pierres à ciel ouvert.

 

Il serait donné à l’historien et aux amateurs de vieilles pierres, deux cartes maitresses, deux atouts exceptionnels, afin de ressusciter la place forte de la noble famille des Trancavel. Le marquis de Hautpoul d’abord. Le marquis avait des attaches profondes avec le département de l’Aude, à cette époque il assurait des charges importantes dans l’armée, or la cité abritait des militaires, par la suite le marquis de Hautpoul œuvrera au sein du gouvernement, et 1850 il deviendra ministre de la guerre. Et surtout Prosper Mérimée. Écrivain de talent, membre de l’académie française, archéologue et historien de formation, devenu sénateur d’empire, accessoirement connu pour sa dictée piégeuse, Prosper Mérimée embrassa tout naturellement une carrière au sein des ministères avec la fonction d’inspecteur général des monuments historiques. Les deux personnages sensibles à la mobilisation audoise œuvrèrent chacun depuis leur position pour la sauvegarde de ce pan du patrimoine. A cette fin, Prosper Mérimée appellera l’architecte Eugène Viollet-Le-Duc qu’il chargera de dessiner les plans de la rénovation, à la mort de Viollet-Le-Duc en septembre 1879 après plus trente ans d’assiduité au chevet de la cité médiévale, son élève Paul Boeswillwald poursuivra son œuvre à son terme après presque trente ans d’effort. Mais sur place il appartenait à l’inspecteur des édifices Guiraud Cals de diriger efficacement les travaux par entrepreneurs interposés, de sorte que de tous ces personnages importants Louis Marius l’âgé ne vit jamais de près leur figure, et de leur bouche n’entendit aucune fois le moindre ordre.

 

 Louis Marius l’âgé comme à son accoutumé avait pris le train à la gare Saint-Aunés, pourtant sur le plan des constructions ferroviaires les choses bougeaient sur le territoire de Vendargues. Bientôt, d’ici quelques mois sinon quelques semaines la ligne Alais-Montpellier s’ouvrirait, cette ligne se

 

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 raccordait au niveau du Crès à la ligne Nîmes-Montpellier, mais déjà la gare édifiée au nord du village à cinq cent mètres du centre, à l’intersection des routes de Castries et de Teyran, fierté de la communauté vendarguoise, ne demandait qu’à accueillir le public.

 Arrivée à la gare de Carcassonne, Louis Marius par précaution demanda son chemin, et après quelques centaines de pas, lorsqu’il emprunta le pont de la rivière Aude, la cité médiévale lui apparut alors, éclairée par un faible soleil printanier. Il arriva sur le lieu juste avant la reprise du travail après la pause de midi. Cherchant du regard parmi les ouvriers ses anciens camarades de régiment il entendit dans son dos une interpellation plus impérative qu’interrogative.

 « Eh bien mon garçon tu cherches de l’embauche. »

 Et dans le quart d’heure suivant, après que le contremaître eut noté nom et prénom dans son carnet délabré, Louis Marius, abandonnant son baluchon dans quelque recoin, rejoignait ses nouveaux compagnons au pied d’une muraille à reconstruire. Ces derniers s’obligèrent à valoriser la sacro-sainte solidarité ouvrière en trouvant à ce camarade de chantier tout neuf le gite et le couvert ce qui était pour tout dire chose aisée.

 

À son époque flamboyante au pied de la cité dans le prolongement du château, et pour défendre celui-ci des éventuels ennemis, avait été construit un ouvrage stratégique protégé des agressions par un solide renforcement, et menant à une tour extérieure. De cet avant-poste défensif communément nommé barbacane il ne restait plus rien ou presque, les pierres ayant servies comme matériaux de base aux maisons de ce quartier nouveau, et sur le peu qui restait de la tour extérieure s’édifia la chapelle Saint-Gimer avant qu’Eugène Viollet-Le-Duc autour de 1850 restaure la modeste construction et l’agrandisse jusqu’à en faire une église digne de ce nom.

Les ouvriers qui logeaient dans ce quartier, accédaient à la cité par la montée de la porte d’Aude, après avoir longé l’église Saint-Gimer par la montée de la cité. Entre la rue de la Barbacane et la rue des Remparts s’étirait la rue Longue, au numéro 30 de cette rue s’élevait sur un étage une maison de dimensions réduites. Louis Marius occuperait une chambre de cet immeuble pendant les presque cinq années qui allaient suivre, travaillant d’arrache-pied de l’aube au crépuscule tous les jours de la semaine, excepté le jour du


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 Seigneur, et pratiquement toute l’année, pour ressusciter d’entre les temps anciens l’édifice moyenâgeux.

 

Les travaux s’interrompaient à la saison hivernale lorsque les intempéries empêchaient toutes réalisations. Ce fut particulièrement le cas lors du terrible hiver 1879-1880, un hiver épouvantable, un des plus froids de ce siècle selon les mémoires défaillantes des vénérables vieillards qui ne se rappelaient plus d’avoir vécu un hiver aussi glacial. Carcassonne supporta tous les jours de décembre 1879 et de janvier 1880 des gelées atroces avec des températures qui descendaient jusqu’à dix degrés en dessous de zéro. Une froideur qu’amplifiaient les vents réguliers qui sévissent dans la région. Dans ces périodes, le chantier de rénovation libérait la plus grandes parties de ses hommes de toutes tâches, principalement les hommes non-mariés et Louis Marius était célibataire. Ainsi avec la vague promesse d’être réembauché au printemps suivant Louis Marius pliait son baluchon, et avant de prendre son train du retour, camouflait sur lui dans une poche discrète ses économies péniblement amassées. D’ailleurs Louis Marius maintenait toujours sur lui son argent personnel dans le creux d’un mouchoir dont il attachait les coins deux à deux en les serrant fortement. Cette habitude de terrien amusait beaucoup les contremaîtres, les chefs de chantier, les comptables surtout, qui en êtres évolués vivaient avec leur temps en déposant à la caisse d’épargne, sur un livret rémunéré à quatre du cent, l’excédent de leur salaire, parfois même incité par le banquier ils souscrivaient à des emprunts plus rémunérateurs, et chose capitale garantis par l’état.

La morte saison venue, libéré du chantier, Louis Marius prenait le premier train en direction de Vendargues. Bien sûr s’il l’avait souhaité Louis Marius n’aurait pas eu trop de mal à s’employer à refaire sur place des charpentes et des menuiseries ou bien la taille des pierres, mais en vérité il ne parvenait pas à briser le lien qui le rattachait à son terroir vendarguois, il n’arrivait pas à projeter son existence future dans cet univers des chantiers, où à vrai dire la répétition des mêmes gestes l’ennuyait, à supporter la hiérarchie, les rivalités, les mesquineries et les jalousies. L’appel de la terre, de sa terre, devenait au fil des mois irrésistible, et cet appel influait sa réflexion, en travaillant comme un forcené sans compter sa peine, il se disait qu’il amasserait suffisamment d’argent, où plus précisément qu’il acquérait avec les sales billets de banque écornés, fruit de son bel effort, des pièces d’or, des Louis d’or qui étaient en


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 réalité des Napoléon, et que sa fratrie le moment venu accepterait en échange des terres familiales, ou bien tout simplement avec cette réserve il achèterait des parcelles de terre. Il devait seulement s’épuiser quelques années loin de son pays avant de devenir comme son père : propriétaire-journalier chez lui.

 

Ce père justement, Jean Antoine, qui décidément ne se remettait pas du départ de Virginie sa défunte femme, à présent qu’il résidait chez Lucie sa fille, Louis Marius se devait de faire escale à Saint-Jean-de-Védas. Un séjour prolongé au sein de sa famille recomposée, sous le toit du foyer sa sœur où il partageait la couche avec son jeune frère Louis Benjamin, avec lequel il irait à Vendargues s’occuper des terres, et exécuter les travaux d’hiver tel que la réfection des murets, l’abattage des vieux arbres, les extractions des souches mortes, avant sa migration printanière.

 

En 1880 tandis Louis Marius et ses compagnons s’attelait d’une certaine façon à la réfection de la féodalité du temps jadis, la France du temps présent s’installait définitivement dans le régime républicain avec ses symboles, et ses marques. Un peu partout dans le pays sur les bâtiments publics sortis du sol fleurissaient les trois mots solennels de notre devise : liberté, égalité, fraternité. Ensuite les représentants du peuple souverain pointèrent la date du quatorze juillet, souvenir de 1789, pour symboliser la fracture entre l’ancien régime et le futur républicain et démocratique. De cette époque Ils adoptèrent également comme hymne national « la Marseillaise », une création de Claude Joseph Rouget dit de Lisle.

Un chant prévu à l’origine pour exhorter l’armée du Rhin à guerroyer sus aux ennemis, dont le peuple de ces années révolutionnaires s’emparera pour en faire un succès national d‘une bien curieuse façon. Car en réalité la résonnance de ce chant prendra son ampleur depuis la ville de Montpellier par un médecin formé par la réputée faculté de médecine de cette cité, qui embrassant les idées nouvelles jugera opportun de s’engager dans l’armée pour défendre la nation. Il s’appelait François Mireur, il était né près de Grasse, il côtoiera lors de son passage à Montpellier dans le club des amis de la constitution les grandes figures montpelliéraines de la révolution : Pierre Joseph Cambon, Jean Jacques Régis de Cambacérès, Jean Jacques Louis Durand. Puis dans le cadre de sa récente carrière militaire François Mireur sera amené à organiser à Marseille les nombreux volontaires de la région, futurs soldats de la nation. François Mireur leur apprendra ce chant de guerre de l’armée du Rhin que lui-même


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 venait d’entendre dans les rues et places de Montpellier de la bouche de quelques colporteurs patriotes qui vendaient sur des feuilles imprimées ce chant martial. Ainsi nos volontaires méridionaux traverseront la France aux pas cadencés par cette marche dite des marseillais que la population nommera spontanément : « la Marseillaise ».

 

Ce quatorze juillet 1880 tombait un mercredi pourtant Louis Marius et ses compagnons le vécurent comme s’il s’agissait d’un dimanche seul les rites de cette singulière journée différaient. Ainsi que ce soit à Carcassonne ou dans n’importe quelles villes d’importance, l’armée de conscription, symbole de l’unité, et de la défense du pays qui assure la liberté, témoignerait ce jour de fête nationale par des défilés solennels rythmés par des musiques militaires les valeurs qui unissent tous citoyens par-delà leurs différences, avant que des banquets républicains affirment l’égalité par ces repas pris en commun où se côtoient riches et humbles, et que la fraternité s’exprime dans la soirée lors des bals populaires où, main dans la main, des farandoles effrénées emportent les citoyennes et les citoyens dans des tourbillons joyeux.

 

La parenthèse refermée chacun reprit ses habitudes coutumières, et Louis Marius redoubla d’efforts sur le chantier de la cité médiévale attendant impatiemment la trêve hivernale. Il vint un hiver 1880-1881 très doux avec un nombre réduit de jours soumis aux intempéries, si bien que lors de ce bref hiver, Louis Marius ne fit qu’un passage éclair à Vendargues, néanmoins précédé d’un rapide arrêt à Saint-Jean-de-Védas juste le temps d’apprendre de la bouche émue de son père le décès à la date du quatre octobre 1880 de l’ancien curé de Vendargues Antoine Hilarion Héry, ce prêtre intransigeant, disciple du faux prophète Eugène Vintras, à qui le pape Pie IX accorda la rémission de sa faute en lui confiant les reliques de Sainte Restitude à fin d’édification morale des fidèles vendarguois. Louis Marius écouta l’histoire du curé Héry par respect pour son père Jean Antoine et par affection pour sa défunte mère Virginie dont les alliances avaient été bénies par ce prêtre du passé, mort à Vendargues, son ancienne paroisse, mais en vérité trop de temps était passé pour que cette anecdote intéresse le jeune homme. Sans doute Louis Marius aurait-il dû s’attentionner de la conversation de son père mais comment deviner qu’en quittant précipitamment Jean Antoine, il ne devait plus jamais le revoir vivant.


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 Comment imaginer la disparition d’un être cher que la vieillesse ne touchait pas encore contrairement à Victoire-Marie Madeleine, l’ainée de sa fratrie, si bien enracinée à Aspiran. Passant dans le secteur lors de ses déplacements annuels Louis Marius se disait que cela serait aimable de rendre visite à cette tante inconnue, d’ailleurs Jean Antoine l’encourageait dans cette démarche, mais à chaque voyage il se trouvait une raison pour remettre ce détour permis par les liaisons ferroviaires. Il pensait avoir le temps, sa tante Victoire semblait indestructible, ainsi l’avait dépeinte Léon Ferdinand son fils quand il assista, début 1879, aux obsèques de Virginie, ajoutant même à l’intention de son cousin Louis Marius de ne pas hésiter à faire étape à Aspiran lorsque, vivant à Carcassonne, il se rendrait à Vendargues.

 À présent Louis Marius regrettait, nous étions à la fin de septembre 1881, et son logeur du numéro trente rue longue, en fin de journée, l’attendait avec une lettre pour lui dans ses mains, la remettant à Louis Marius il lui indiqua qu’en cas d’embarras de lecture il pouvait la lui lire. Louis Marius déclina l’offre, puis se retira dans sa chambre.

 

« Cher Marius,

 

Quand tu liras cette lettre la cruelle épreuve sera passée. Je dois t’apprendre le décès de notre tante Victoire qui est partie dans la nuit de dimanche à lundi 26 septembre (1881). Quelques jours avant, notre cousin Léon (Ferdinand) avait pu nous faire écrire que Victoire n’était pas bien vigoureuse, aussi le dimanche 25 avec notre oncle Louis et notre cousin (Joseph) Antoine, notre père et moi sommes allés à Aspiran avant qu’il ne soit trop tard. Ce fut tu t’en doutes bien qu’embrassades et larmes de joie entre la sœur et ses frères, de plus ce dimanche notre tante était comme ragaillardie si bien qu’au départ nous étions tous tranquilles sur sa santé, croyant dur comme fer que Léon s’était affolé pour rien. Malheureusement le lendemain lundi à midi au moment du diner le facteur nous apporta un télégramme annonçant que c’était fini. Comment croire cette nouvelle alors que la tante le jour d’avant rayonnait de bonheur. Pour notre père ce fut une telle désolation que je n’ose pas t’en dire plus et depuis il ne réagit plus à rien. Espérons que cela passera avec le temps. Voilà Je n’ai rien d’autre à ajouter. À ton retour chez nous.

 

Lucie. »


Finalement Louis Marius ne s’étonna pas outre mesure que sa presque octogénaire de tante ait été emportée. Pouvait-elle résister à une canicule qui


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 dès avril 1881 plomba l’atmosphère, qui après de rares jours de fraicheur en juin devint par la suite insupportable. Lui-même sur le chantier, avec la robustesse de son bel âge, endurait difficilement ces températures excessives auxquelles s’ajoutait le souffle chaud d’un vent de braise. L’unique mesure prise pour la circonstance n’enrayait pas ces attaques, suffisait-il pour lutter sans risque d’un simple seau rempli à ras bord d’une eau certes fraiche puisque tirée des profondeurs de la terre dans lequel avec la louche commune à tour de rôle tous puisaient à volonté, il fallait aussi l’opiniâtreté sinon la rage de gagner les quatre sous de la journée, quatre gros sous de vingt-cinq centimes pour une journée d’un franc, parfois plus quand la journée se prolongeait. C’était la vie que s’imposait Louis Marius pour racheter à sa fratrie leurs parts d’héritage sur les terres familiales lorsque son père Jean Antoine, ayant admis qu’il ne retournerait plus jamais à Vendargues, conviendrait devant notaire de l’arrangement de famille.

 À l’été 1881, Jean Antoine avait eu cinquante-huit ans, il pouvait espérer vivre quelques belles années, un temps certes incertain mais suffisant pour que Louis Marius donne du relief son projet. Il en vint à se réjouir qu’en fin d’année les jours de froidure tardèrent à arriver, alors il décida de quitter Carcassonne à l’extrême limite du samedi vingt-quatre décembre au matin, veille de Noël, la cruauté du destin perturberait son intention.

 Louis Marius s’activait sur le chantier à remonter, comme il le faisait depuis des mois, les murs en ruine de la cité quand il reconnut de loin son logeur du numéro trente rue longue. Nous étions dans la matinée d’un lundi ordinaire, et Louis Marius se demanda si la veille ses collègues de chantier n’avaient pas commis quelques chahuts répréhensibles suite à des excès de boisson dans lesquels un esprit méchant l’aurait mis en cause. Lui qui se tempérait en toutes choses allait devoir se justifier.

 

« Le facteur a laissé un télégramme pour toi. Je suis venu tout de suite parce qu’un télégramme hein… ce n’est jamais des bonnes nouvelles. »

 

Un peu par solidarité, beaucoup par curiosité, tous stoppèrent leur ouvrage, et regardèrent Louis Marius ouvrir de ses doigts malhabiles le petit bleu.

 

« Poste de Saint-Jean-de-Védas. Dix-neuf décembre 1881. 8 heures. Cinq mots sur onze. Numéro dix-sept. Ligne télégraphique douze.

 Père décédé retour immédiat Lucie. »

 

Du coin de l’œil le logeur avait lu l’essentiel, il prit le bras de Louis Marius.

 

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 « Allez mon gars courage, nous allons préparer tes affaires. »

 

 En fin d’après-midi, après un voyage interminable, Louis Marius arrivait chez sa sœur où déjà se rassemblaient l’essentiel des membres de la famille pour la deuxième nuit de veillée mortuaire. Lucie apprit à son frère les détails mille fois répétés de la disparition du père.

 

« Depuis le départ de notre mère ce n’était plus le même homme, aucune envie, aucune volonté ne l’animaient, il trainait son vague à l’âme comme son ombre, plus de rire, plus d’appétit, de jour en jour il partait. Mais nous avions toujours un peu d’espoir quand il prenait sur ses genoux notre petite Marguerite (Joséphine) qui savait si bien par ses petites manières lui donner de la joie et attiser son restant de vie. Hélas le samedi soir il s’est senti fatigué, alors il se coucha tôt, et lui qui se levait toujours aux aurores, à sept heures du matin du dimanche dix-huit il était encore dans son lit. Alors on s’aperçut que c’était fini, fini sans cris ni plaintes, comme une bougie qui s’éteint. »

 

Marguerite Joséphine, la fille de Lucie, le dernier rayon de joie de Jean Antoine était née le vingt-cinq novembre 1879, l’année de la disparition de Virginie, aussi il arrivait quelquefois à Lucie de surprendre Jean Antoine dans de sérieuses conversations avec la petite Marguerite la considérant comme l’inéluctable remplaçante de Virginie. Cette méprise volontaire bouleversait Lucie chaque fois, mais pas tant pour sa fille, qui n’avait pas l’âge de comprendre, que pour son père qu’elle voyait perdre pied et se couper de la réalité, mais de cela Lucie ne dira jamais rien.

 Le cimetière du village recueillit le matin du mardi la dépouille de Jean Antoine, natif d’Aspiran, longtemps domicilié à Vendargues, mort à Saint-Jean-de-Védas. Puis avant que chacun regagne son domicile on prit le temps de partager le sobre repas de deuil où le silence faisait écho au recueillement. Cependant ces tristes circonstances n’empêchèrent point l’annonce d’une nouvelle qui mit du baume à tous les cœurs. Léon Ferdinand allait se marier.

 

« Nous ferons nos épousailles au printemps, précisa Léon, ce sera une cérémonie toute simple sans tapage. Bien sûr certains dirons que je n’ai pas assez attendu, que la mort de ma mère est toute récente. Mais que voulez-vous cela fait presque dix ans que nous nous fréquentons Noémie et moi, et je trouve qu’elle a été bien patiente. »


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 L’oncle Louis, sa femme Marie, les cousines, les cousins, tous approuvèrent, et chaleureusement l’embrassèrent. Léon Ferdinand allait sur ses trente-neuf ans quand il convola, le dix-huit avril 1882 à Paulhan, en juste noce avec Justine Marie Noémie Cabrol son éternelle fiancée de dix ans sa cadette, elle possédait, outre l’épanouissement des avantages qu’ont les femmes à cet âge, la faculté de lire, d’écrire, de compter, ayant reçu bien avant l’obligation légale une instruction élémentaire.

 

Arriva dans l’après-midi le temps des séparations, Léon s’en retourna à Aspiran, l’oncle Louis et Marie regagnèrent le hameau de Meyrargues, Joseph Antoine et sa femme partirent au camp du Salaison, Virginie Euphrosine et son mari rentrèrent à Vendargues. Il ne resta plus sous le toit de Lucie afin de parler des choses sérieuses d’après décès que sa fratrie, Joseph Denis l’ainé accompagné de son épouse, le cadet Louis Benjamin, et Louis Marius.

 

Ils se devaient de régler la question de la succession paternelle composée de quatre lopins de terre à la périphérie de Vendargues, et très éloignés entre eux. Ils se situaient l’un à Bannière d’une surface de douze ares et quatre-vingt-quinze centiares, l’autre aux Fourques de vingt ares et trente centiares, le troisième aux Castagnès de neuf ares et soixante-cinq centiares, et le dernier au Mas de Sapte de dix-neuf ares, le tout rassemblait donc une surface d’un gros demi-hectare. La première idée qui vint, et qui sembla logique, fut d’attribuer à chaque héritier une parcelle, mais comme le tirage au sort ne leur convenait pas, très vite la discussion se crispa sur la répartition des parcelles. Mais surtout il y avait ce souhait du père qu’après sa fin ses possessions, fruits de longues années de sueur et d’économies, ne se morcellent pas, et restent dans le sein de la famille. Ce souhait devenant au fil du débat volonté dernière recadra l’affaire présente.

 « Je sais, dit Lucie, ce que voulait notre père, et moi la seule chose qui m’arrangerait, c’est d’avoir quelques sous d’épargne dans le cas de besoin, aussi je suis disposé à vous vendre ma part. »

 « Je ne risque pas de te l’acheter, déclara Louis Benjamin, j’ai tout juste quinze ans, et mes poches n’ont pas encore eu le temps de récolter le moindre fifrelin. »

 Sa phrase arracha un sourire à sa fratrie, en d’autres circonstances ils se seraient esclaffés de rire.


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 «Avoir de la terre à moi, annonça Joseph Denis, pour lesquelles il me faudrait faire un emprunt, ça ne m’enchante guère, et je serais de la même idée que Lucie. »

 

Personne ne s’attarda sur le vrai motif qui empêchait Joseph Denis de s’engager, en réalité après neuf ans de mariage il n’avait point de descendance, et il semblait à tous que probablement il n’en aurait pas. Son épouse Jeanne Pauline Pages ne pouvait mener à terme la moindre de ses grossesses, ses fausse-couches la navraient, et désolaient son mari qui n’en laissait rien paraitre. Alors à quoi lui servirait-il d’amasser des terres de surcroit en s’endettant puisque l’héritier espéré lui ferait sans doute défaut.

 Du coup tous les yeux convergèrent sur Louis Marius.

 

« J’aimerais pouvoir vous dire, déclara Louis Marius, voilà je vous achète vos parts, et en même temps mettre sur la table la contre-valeur en Louis d’or, mais dans l’instant présent ce n’est pas possible. Toutefois il me semble que rien ne vous presse, et que si vous vouliez attendre quelque temps je serais en mesure de vous donner satisfaction. Nous n’avons qu’à faire comme si notre père était toujours parmi nous. Puis peut-être que la situation évoluera, dans les poches de Louis Benjamin auront poussé des sous, et dans la tête de Joseph Denis aura germé l’idée de devenir propriétaire. Qui sait ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                    CHAPITRE HUITIÈME

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En théorie Louis Marius l’âgé, sursitaire en 1883, devait à l’automne 1884 faire sa période d’exercice militaire au 17ème régiment d’infanterie de Béziers, un épisode martial d’une durée d’un mois environ. Sauf que les conditions sanitaires dans le sud de la France, dès la mi-juin 1884, se dégradèrent d’une effroyable façon, pour la raison que dans la cargaison d’un bateau venu du lointain Tonkin se trouvait le terrible choléra. Le fléau s’abattit d’abord dans le port de Toulon, il se rependit dans la Provence, il s’entrouvrit la frontière italienne, il remonta la vallée du Rhône s’arrêtant aux portes de Lyon, et vers l’ouest, il marcha sur Toulouse, et s’avança jusqu’aux Pyrénées. À Marseille l’ancienne résidence impériale du Pharo, quelle déchéance, servait d’hospice à tous les cholériques.

 

Les autorités publiques prendraient des mesures draconiennes afin que l’épidémie ne se répandent pas, entre autre l’interdiction jusqu’à nouvel ordre de tous déplacements. Cette disposition ne fixait pas de date précise, néanmoins tout laissait supposer qu’elle durerait aussi longtemps que la contagion. Un jour du mois d’août 1884 la gendarmerie de Carcassonne convoqua Louis Marius. Saisi d’angoisse Louis Marius se présenta à la brigade, sitôt arrivé un gendarme lui ordonna d’attendre avec les autres garçons dans la cour d’entrée, d’ailleurs au fil des minutes la cour se remplirait par la venue d’autres jeunes hommes. La tension attisée par l’incertitude provoqua les plus folles rumeurs au sein du groupe, et de simple bourdonnement les conversations devinrent tumulte, alors tel le sauveur apparut sur le perron de la gendarmerie le capitaine avec dans sa main une feuille.

 « Messieurs ! Ici dans cette caserne vous êtes des soldats… Alors… Garde-à-vous ! »

 Un ordre exécuté comme un réflexe, et immédiatement suivi d’un total silence.

 « Soldats ! Je vais faire l’appel, puis je vous donnerais lecture de cette lettre collective du huit août 1884 transmise par le télégraphe. »


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 La circulaire signifiait aux jeunes réservistes de l’armée qu’en raison de l’épidémie de choléra leur période d’exercice était reporté à l’automne 1885, que faute d’un service postal perturbé par ledit choléra, au lieu d’un courrier individuel l’armée par la voix du capitaine de gendarmerie les avertissait de cette modification, et qu’ils ne s’imaginent pas être exempté du service. Louis Marius se rendait le vingt-cinq août 1885 à Montpellier à la caserne du 122ème régiment territorial d’infanterie pour accomplir son devoir jusqu’au vingt-et-un septembre 1885. Entre les deux dates Louis Marius auraient changé d’adresse.

 

 Mais en 1884 Louis Marius habitait principalement à la maison sise au numéro trente de la rue longue au pied de la cité médiévale de Carcassonne, celle-ci étant le lieu où il œuvrait avec opiniâtreté ne s’accordant, depuis le décès de Jean Antoine son père, aucune pause hivernale comme il se l’était permis aux premières années. D’ailleurs tant que sa bourse ne s’arrondissait pas de manière significative il ne jugeait pas opportun de s’en retourner à Vendargues, s’obligeant à travailler sur le gigantesque chantier à n’importe quel emploi. Il fallait que les sous rentrent, et qu’avec les billets en papier, avant que l’humidité et les souris rongent ceux-ci, il acquière des pièces d’or indestructibles.

 

L’âme terrienne de Louis Marius n’était pas sensible aux charmes des établissements financiers qui promettaient des placements juteux avec des rapports mirifiques, et le krak bancaire au début de l’année 1882 de l’Union Générale qui entraina la faillite en avril 1882 de la banque de Lyon et de la Loire, ne l’étonna pas. Souvent, très souvent, Jean Antoine son père lui racontait l’aventure des assignats, la monnaie de la révolution gagée sur les biens ecclésiastiques mis à la disposition du gouvernement d’alors. Cette histoire il la tenait lui-même de son propre père Louis né 1770, ce dernier avait vécu cet épisode navrant où les gens remettaient leurs pièces d’or et d’argent pour des titres assignés sur des terres, des forêts, des maisons, et des églises. Puis au fil des mois les besoins de numéraire furent tel que les gouvernements successifs firent tourner la planche à billets plus que de raison de sorte que l’assignat ne valut plus grand-chose, et il advint finalement la décision du trente septembre 1797 d’annuler les deux-tiers de la dette de l’état, provoquant de fait la banqueroute des deux-tiers de la France.


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 La débâcle boursière du début de l’an 1882 résonnait encore, deux ans plus tard, dans toutes les têtes des modestes épargnants aux grandes exigences. Tous ces souscripteurs confiants qui placèrent leurs économies dans cet établissement, l’Union Générale, d’une exceptionnelle réputation, se mordaient à présent les doigts. Pourtant l’Union Générale avait des atouts remarquables pour s’assurer une pleine réussite. Cette banque avait été créée en 1875 par des personnes issues des milieux catholiques, monarchiques, et conservateurs de tous poils, de la société française, le comte de Chambord en personne prétendant à la couronne de France soutenait l’Union Générale. Le but premier de l’Union Générale était de fournir la puissance financière et politique à ce courant de pensée traditionnaliste, et accessoirement de faire contrepoids à la banque Rothschild, ses affidés, et son réseau international. La clientèle recrutée dans toutes les strates de la société, depuis les industriels jusqu’aux domestiques, en passant par les rentiers, les petits commerçants, les ouvriers, les cultivateurs, et bien sur les membres du clergé, n’hésita pas une seconde à placer son argent dans un établissement où elle se reconnaissait.

 

L’entreprise aurait pu perdurer tranquillement sans gêner personne si en l’année 1878 Paul Eugène Bontoux n’avait pas pris les rênes cette affaire, un garçon pourtant élevé dans le sérail de la finance qui risqua beaucoup et perdit tout. Polytechnicien, ingénieur des ponts et chaussées, directeur de chemins de fer régionaux, haut responsable des entreprises Pereire, dirigeant dans la banque Rothschild, Paul Eugène Bontoux une fois arrivé à la tête de l’Union Générale engagea les fonds propres de celle-ci dans toutes sortes d’investissements : développement des liaisons ferroviaires Trans-balkaniques, concentration des industries houillères et sidérurgiques, réalisation de divers grands travaux d’état, bref des financements sans frein tout azimut avec des retours incertains et aléatoires. Or dans ces affaires-là le moindre succès du début engage la société, si personne ne garde la tête froide, dans une voie qui très vite devient périlleuse sinon mortelle pour ladite société.

La réussite, ou la bonne fortune, des premiers temps renforça la clientèle, et celle-ci par l’apport de ses économies confirmait et renforçait l’Union Générale dans son rôle d’agent financier incontournable, les autres établissements financiers pour paraitre timorés se voyaient délaissés par la masse innombrable des épargnants. Il se fit alors autour de l’Union Générale force agiotage à la bourse lyonnaise d’abord, puis autour de la corbeille


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 parisienne, et l’action se mit à monter. Elle grimpa un peu puis au fil du temps beaucoup, énormément, et à la folie. La frénésie atteignit un tel degré que dans la seule année 1881 la valeur du titre fut multiplié par six.

 

Cette extravagance n’avait plus de sens, si bien que les confrères banquiers de la place, menés par la banque Rothschild, s’alarmèrent, et voulurent pour le bien de tous ramener le cours de l’action de l’Union Générale à sa réelle valeur. Ils prirent donc d’énergiques mesures « baissières » jetant sur le marché des paquets d’actions de l’Union Générale que Paul Eugène Bontoux se contraignait à racheter au prix plafond afin de maintenir la cotation à son niveau le plus haut, espérant ainsi conserver la confiance, et surtout l’argent de son innombrable clientèle. Malgré cette ardeur « haussière» désespérée, la lutte titanesques entre les « baissiers » et les « haussiers » affola les clients de l’union Générale, ceux-ci effectuèrent des retraits d’argent nombreux et importants, mais plus grave encore de notables remboursements se réalisèrent aussi auprès des autres établissements bancaires, ils touchèrent particulièrement le Crédit Lyonnais pour être associé sur plusieurs projets à l’Union Générale.

 

Louis Marius se félicitait d’avoir thésaurisé des espèces sonnantes et trébuchantes, d’avoir repoussé les voix envoutantes des sirènes capitalistes, dont ses collègues de chantier se faisaient l’écho, qui l’incitaient à souscrire des brassées d’actions. Néanmoins avec son esprit pragmatique Louis Marius supposa que cette déroute financière le toucherait d’une manière ou d’une autre. Il ne se trompait point, et à la « Grande Dépression » qui traversait cette époque, s’ajouterait la crise des financements, car les innombrables retraits bancaires provoqueraient la baisse des réserves d’argent disponibles destinées aux prêts et aux investissements divers, si bien que la communauté française se scléroserait jusqu’aux alentours de 1888, et de cela elle rendrait responsable les juifs dénonçant haut et fort l’attitude des Rothschild et de leur banque.

 

 Il avait fallu une triste circonstance pour que Louis Marius revienne au pays. Comme une précédente fois, Louis Marius s’employait au chantier quand il vit son logeur arriver vers lui avec dans sa main un petit bleu, cela se passait au matin du samedi neuf février 1884.

 « rentre vite oncle Louis décédé » annonçait le télégramme émanant de Lucie sa sœur.


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 L’oncle Louis est mort, pensa Louis Marius, puis mentalement il calcula l’âge du défunt pour conclure que son oncle allait sur ses soixante-six ans. Un âge vénérable que lui-même espérait atteindre, mais auparavant il lui fallait vivre sa vie et presque trentenaire il ne s’imaginait pas rester longtemps encore attaché à la restauration de la vieille cité, pour tout dire il projeter la fin de son aventure de maçon cette présente année 1884, aux premiers frimas de l’hiver il disposerait selon ses estimations de la somme suffisante pour racheter à sa fratrie leurs parts, ou sinon acquérir à Vendargues ou ailleurs des lopins de terre. Bref ce retour forcé au village natal serait l’occasion pour Louis Marius d’annoncer à Joseph Denis, à Lucie, et à Louis Benjamin, que la question de leur succession se réglerait d’ici peu.

 

En revanche concernant le problème de la succession de Louis, il semblait que, pour Joseph Antoine et Virginie Euphrosine ses enfants, cette affaire soit de longue date arrangée. Néanmoins dans l’entourage, au-delà du premier cercle restreint de la veuve et des enfants du défunt, personne ne sut rien des dispositions prises. Le voile de la discrétion ne laissant rien paraitre, il fallut attendre plusieurs jours, et même plusieurs semaines pour constater les changements de vie des intéressés.

 

Joseph Antoine quitta le quartier du camp du Salaison et s’installa dans la maison du hameau de Meyrargues, avec lui suivaient Marie Anne Mirabel et leur enfants Louis Marius le jeune un adolescent de seize ans, Joseph un enfant de six ans né à l’été 1878, et Pauline une pouparde née l’an dernier en 1883. Puis sur une terre familiale proche de la maison Joseph Antoine entreposa les denrées de son commerce, ces indispensables sarments de vignes, denrées rares à cause du cruel phylloxéra, mais qu’il parvenait à trouver grâce à son opiniâtreté et aussi pour avoir élargi son rayon de recherche, un négoce qui depuis presque dix ans lui permettait de vivre dans un confort relatif.

Comme c’était l’usage de ce temps et de ce terroir Virginie Euphrosine prit en charge sa mère Marie Rousset, car pour tout un chacun il vaut mieux qu’une mère vive avec sa fille plutôt qu’avec sa bru. Cette dame âgée de soixante-douze ans s’arrachait pour toujours de la terre qui l’avait vu naitre, et de la maison où elle avait vécu des décennies. Elle allait avec sa fille vers les lieux où le mari de cette dernière Antoine Richard Bertrand cultivait. Et tout le monde supposa qu’un accord financier obligeait le frère envers la sœur puisqu’on


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 constata par la suite que Joseph Antoine entretenait les parcelles de terre paternelles.

 

L’enterrement de Louis se déroula le lundi matin onze février précédé de deux veillées mortuaires et de deux journées animées de nombreuses visites. Or bien que l’événement ne s’y prête pas, lors d’une visite, était-ce le samedi, le dimanche, peu importe, les yeux de Louis Marius l’âgé croisèrent le regard plus qu’attendri d’une jeune femme de dix-huit ans. Elle s’appelait Marguerite Reybaud, elle s’employait comme sa mère Claire Rédier dans divers travaux journaliers lorsque l’ouvrage se présentait, le père Auguste Reybaud cultivateur besogneux chez des propriétaires vendarguois n’hésitait pas, bien souvent, quand l’offre agricole se raréfiait à demander de l’ouvrage aux maîtres carriers du village, car si à Vendargues des familles Reybaud vivaient dans l’aisance, dans le foyer d’Auguste tous devaient mettre la main à la pâte.

 

À la cérémonie religieuse Louis Marius aperçut Marguerite dans les rangs de l’église réservé aux femmes. Une discrète œillade rapprocha pendant une fraction de seconde la demoiselle et l’homme endeuillé, ce bref échange leur suffit pour laisser entrevoir à tous deux une rencontre prochaine. Car Louis Marius avait, s’en trop appuyer ses questions, mis à profit le temps d’attente des veillées, pour savoir l’essentiel sur la demoiselle, et il ne doutait pas que Marguerite de son côté eut utilisé quelques subterfuges féminins pour tout savoir de lui. Ils se virent donc, ils se découvrirent, et le mois de février pour court qu’il soit, laisse même avec ses journées abrégées, suffisamment de temps pour se faire, surtout dans cette période où la terre se repose, enfin ils se promirent de s’écrire car la belle, faculté rare chez beaucoup de femmes de ce temps, connaissait ses lettres.

Néanmoins les discrets billets doux, les pudiques rendez-vous, ne retinrent pas Louis Marius plus de jours que les convenances ne le commandaient, et la compassion familiale ne pouvait pas sérieusement servir d’excuse pour rester. Mais surtout il revint à la douceur excessive de cet hiver d’inciter Louis Marius à écourter son séjour. Toutefois les voyageurs doués d’un sens aigu de l’observation auraient pu remarquer à la gare de Vendargues deux jeunes personnes, une demoiselle rougissante et un garçon réservé, se tenant à bonne distance l’un de l’autre, en train de deviser gentiment tout en attendant la correspondance qui arrivait d’Alais avec un peu de retard. À n’en pas douter ils eussent aimé un retard plus important ou même pire quelques accidents


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 ferroviaires complices afin de demeurer longtemps les yeux dans les yeux mais déjà hurlait le sifflet strident de la locomotive, et il fallait se séparer sans s’embrasser malgré l’envie qui les tenaillait. Ils ignoraient que plusieurs dizaines semaines s’écouleraient avant qu’ils ne se revoient.

 

Au chantier de la cité médiévale en ce début d’année 1884 un seul sujet passionnait les conversations ouvrières, du moins les ouvriers ouverts aux revendications sociales fortement entrainés par des meneurs qui ne faisaient pas mystère de leurs inspirations socialisantes diverses, voir même de leurs exaltations anarchisantes. Il se débattait à cette époque à l’assemblée nationale d’une loi déposée par le ministre de l’intérieur Waldeck-Rousseau portant sur la création des syndicats professionnels. En réalité la loi entérinait un état de fait puisque par le passé, depuis 1871, ici et là, des congrès ouvriers avaient été tenus. La loi établirait le cadre légal le vingt-et-un mars 1884.

 

Pourtant malgré les raisonneurs de tout poil, Louis Marius ne parvenait pas à s’enthousiasmer de ses lendemains enchanteurs où les travailleurs unis ne pourraient jamais plus être vaincus. Son esprit pratique préférait s’enflammer pour des bonheurs surs, cette lettre si aimable de Marguerite qu’il recevait toutes les semaines, qu’il relisait sans cesse jusqu’à savoir tous les mots par cœur, et dans laquelle il puisait son espoir. Seule cette espérance-là l’enfiévrait, l’autre, celle que l’on croit entrevoir à l’issu de débats rugueux sans fin jusqu’à des heures tardives la tête chaude de grandes idées utopiques, l’assommait.

 

Certes il croyait cependant sans trop y croire, mais ses collègues lui avait tant de fois répété des bienfaits de l’union des ouvriers, que le futur syndicat à force de réclamation obtiendrait une amélioration des conditions de travail, et mieux encore une augmentation du prix de la journée, et cela serait justice dans cette époque d’inégalités. Pourtant le doute l’assaillait quand sans rire ses collègues avant-gardistes exigeaient dès à présent les journées de dix heures maximum pour le même tarif. Était-ce bien raisonnable d’aller aussi loin dans la revendication ? Cette question résonnait dans la tête de Louis Marius si fort qu’il lui semblait que tout un chacun l’entendait, d’ailleurs il ne fut pas surpris qu’un des plus expérimenté des combats sociaux prît soin de l’éduquer de cette matière, un dangereux énergumène aux dires de la maréchaussée.

« Louis mon bon, la terre t’a trop conditionné toi, et les générations qui t’ont précédé, pour que tu puisses comprendre sans faire un effort, aussi je


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 prends la terre comme exemple mais j’exclus les conditions climatiques. Quand tu t’uses la couenne à travailler la terre, malgré ta peine, c’est en réalité cette terre qui te domine en de donnant ce qu’elle veut bien te donner. Tu es son humble serviteur, elle forge ton caractère, comme elle forgea celui de tes devanciers, pour que tu acceptes cet état servile comme la chose normale sans discussion possible. Pour autant je reconnais volontiers que : plus tu verses ta sueur, plus te reçois d’elle. Nous sommes d’accord ? »

 Louis Marius acquiesça positivement

 «À présent passons à notre situation. Nous ne sommes ni plus ni moins que des parcelles de terre qui donnons des produits selon les facultés de chacun, sachant néanmoins qu’il existe une production moyenne. Ainsi nous devons, nous ouvriers, nous en tenir absolument à cette production moyenne, et si d’aventure la direction veut que nous produisions d’avantage, nous devons exiger des améliorations concrètes, et ensuite les imposer à la direction en formant un bloc uni face à elle. Rappelle-toi Louis que pour produire beaucoup ton salaire doit être aussi abondant que la sueur que tu répands sur ta terre.»

 

« Mais si les demandes sont trop élevées et que la direction ne peut pas donner satisfaction », osa répliquer Louis Marius.

 « Elle peut !, interjeta l’énergumène, la direction peut toujours, et même je te dirais qu’elle peut nous accorder encore plus que ce que nous demandons. »

 Il s’afficha sur la face de Louis Marius une moue d’incrédulité qui décupla chez l’énergumène l’ardeur de le convaincre.

 « Voyons Louis, quand tu t’en retournes dans ta campagne tu passes par Montpellier, as-tu eu la curiosité de monter jusqu’à la préfecture et de prendre l’avenue qui va à l’esplanade du Peyrou ? »

 Louis Marius dodelina du chef positivement.

 « Dans tous les immeubles neufs et luxueux qui bordent cette avenue, et pour lesquels je me suis épuisé à l’ouvrage… »

 L’énergumène passa son silence le violent incident pour cause revendicative avec le chef de chantier qui amena illico, sous prétexte d’être un meneur, son renvoi du chantier.

« …dit toi Louis que ces luxueux immeubles sont remplis d’une engeance fortunée et exploiteuse des ouvriers. Ils ont de l’argent, alors ils créaient des sociétés, puis ils nomment un directeur très bien payé dans le but unique de leur servir le plus gros dividende possible quitte à ce que l’ouvrier vive dans la

 

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misère. Et comble d’hypocrisie de la part de ces sangsues, ils n’hésiteront pas à faire l’aumône d’une piécette à la femme et aux enfants de cet ouvrier le dimanche à la sortie de la messe. »

 

 

 Digression. Au sujet de cette avenue haussmannienne de Montpellier, l’énergumène ignorait que l’essentiel des constructions, dont notamment la préfecture, étaient dues au talent d’Henri Louis Bésiné architecte du gouvernement. De plus le concernant, à partir de ses plans on élèvera l’église de la commune de Castries située à un jet de pierre de Vendargues. Mais bien plus étonnant encore la lignée Bésiné croiserait une branche de la famille Gribal, plus précisément celle du cousin Pierre « deuxième », son père se prénommant Pierre étant le « premier » du lignage.

 Nous avons vu au début de ce présent récit comment le cousin Pierre Gribal « deuxième », épicier à la rue de l’herberie à Montpellier, adepte de la franc-maçonnerie avec le grade de vénérable, avait su faire jouer ses relations pour trouver un point de chute, chez monsieur Jean Querelle propriétaire à Vendargues, à l’intention de Louis et Jean Antoine les fils de son cousin germain Louis d’Aspiran.

 Le cousin Pierre « deuxième » avait eu deux enfants dépassant le cap de la petite enfance : Françoise surnommée Fanny et Pierre « troisième ». Ce-dernier avait eu lui-même deux enfants survivants de la prime enfance : Suzanne surnommée Césarine, et Pierre « quatrième ». Et celui-ci avait eu deux enfants qui s’étaient joués du péril enfantin : Pierre « cinquième » et Marie Marguerite Gribal, donc arrière-petits-enfants du cousin Pierre « deuxième ».

 En dilettante Pierre « cinquième » suivit des cours d’architecture où il côtoya un garçon de sa génération, Charles François Eugène Bésiné le fils de notre architecte Henri Louis Bésiné. Pierre « cinquième » présenta ce camarade de cours à sa sœur Marie Marguerite à peine moins âgée qu’eux. Outre leur position d’un niveau égal au sein de la bonne société montpelliéraine, les jeunes gens se plurent jusqu’à convoler en juste noce le vingt-trois janvier 1889. De cette union naitra le treize novembre 1889 Henri Bésiné artiste peintre reconnu sur la place languedocienne.

 

 

 

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 « Le malheur, reprit l’énergumène, le grand malheur des ouvriers, sais-tu ce que c’est Louis ? »

 Louis Marius secoua négativement de sa tête.

 « La désunion, Louis voilà la calamité. La direction fabrique toujours les conditions de la division parmi les ouvriers pour les dominer. Je vais te raconter un peu de ma vie qui te fera comprendre jusqu’où peut aller la désunion. Je travaillais pendant un temps à Marseille, j’y étais l’année 1881 à construire les beaux immeubles des larges avenues de cette ville, et sur le chantier il y avait des italiens, des garçons qui avaient fui la misère de leur pays. Or cette année-là notre pays avait pris de vitesse l’Italie pour mettre la Tunisie sous notre protection en forçant le Bey de Tunis à signer le traité nécessaire. »

 Devant le froncement des sourcils de Louis l’énergumène précisa.

 «Un Bey c’est l’équivalent d’un roi. Voilà donc la France qui s’empare de la Tunisie et qui de fait, provoque la colère de l’Italie. Arrive le dix-sept juin 1881 qui voit un bateau transportant les troupes françaises revenir de la Tunisie. Il s’amarre au quai, et les soldats descendent à terre sous les applaudissements des marseillais. Moi je n’y assistais pas, mais d’après les on-dit, il parait que des italiens se trouvaient sur les lieux, et qu’on les aurait entendus siffler nos militaires. Ont-ils véritablement sifflé, et même y-a-t-il eu des sifflets, peu importe la question n’est pas là, les sifflets réels ou imaginaires furent le prétexte pour que s’organise contre les italiens, une affreuse chasse à l’homme. Imagine Louis des garçons pourchassant d’autres garçons pour les bastonner alors que tous les jours ils se côtoyaient sur les quais, sur les chantiers. »

 « Toute cette violence pour quelques sifflets imbéciles et malencontreux, ça parait incroyable», marmonna Louis.

 « La véritable cause de ce drame qualifié par les journaux de vêpres marseillaises s’appelle misère. Cette expression de vêpres marseillaises, qui en trois jours anéantirent trois hommes : un italien et deux français, vient de la presse, elle voulait hisser ces violences, afin de les excuser sinon de les encourager, au niveau des vêpres siciliennes, en rappelant qu’en Sicile au moyen âge, en l’an douze-cent et quelque chose, les italiens avaient massacré des centaines de soldats français, or il s’agissait dans ce cas de troupes d’occupation.


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 Misère disais-je, misère qui poussa les italiens à chercher partout dans le monde du travail pour survivre, et à accepter des salaires de misère. À Marseille, parce que c‘est un port, les italiens vinrent en grand nombre, et ils se résignèrent à prendre ce que les patrons voulaient bien leur donner. Puis les patrons, qui trouvaient plus de bras que besoin, baissèrent le tarif de la journée de tout le monde, français compris, et si tu réclamais le tarif ancien ils te jetaient sur le pavé en se fichant de toi. Alors nous, les français, qui avions subi cette diminution, mis à part quelques-uns d’entre nous, regardions de travers ces italiens qui nous privaient de ces sous si nécessaires à notre survie, sans reporter la faute à ceux qui profitaient de la situation. »

 « Mais personne n’a tenté d’expliquer la chose», s’exclama Louis.

 « Si, quelques rares camarades et moi-même avons tenté, en parlant à tous nos compagnons de galère, de démonter la manœuvre patronale, mais les mouchards nous ont vite repérés, et alors les contremaîtres, ces suppôts des directions, profitant de la moindre occasion nous débauchaient comme des malpropres, ils signalaient même ce qu’ils nommaient nos agissement à tous les contremaîtres de la place nous interdisant toute embauche à Marseille. Et voilà pourquoi mon bon Louis je me suis retrouvé à Carcassonne où je suis vierge de toute réputation infâme. »

 

 En reprenant sa tâche, Louis Marius remâcha longuement les propos tenus par l’énergumène, dont il imaginait l’avenir sans peine, à coup sûr celui-ci ne moisirait pas sur le chantier pour en être chasser à cause de ses idées subversives. Louis Marius aurait bien aimé partager l’idéal chimérique de l’énergumène, mais il était inscrit dans ses gènes un modèle de vie à mille lieux de cette existence ouvrière des faubourgs. En réalité au bout de cinq années loin d’elle, la terre lui manquait, il pensait à ces matins radieux où une légère gelée blanche la recouvrait comme un voile de soie, à toutes ces cultures qui, grâce à lui, au printemps jaillissaient de l’humus fertile, et à présent lui manquait encore plus le doux visage de Marguerite avec qui au fil de missives de plus en plus longues il s’engageait.

« Bientôt, lui écrivait-il, je réglerais aux miens avec l’argent économisé leurs parts d’héritage, ensuite à mon prochain retour à l’automne, à l’occasion de ma période d’exercices militaires qui se passera à Béziers, mais je trouverais moyen de

pousser jusqu’à Vendargues, je parlerais à ton père, et je prie pour qu’il


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 m’accorde ta main, puis après quelques temps de fiançailles afin que les gens ne ragotent point que nous nous mettons en ménage trop vite pour être honnêtes, nous nous marierons. »

 

Mais cette planification allait être mise en déroute par l’irruption inopportune à la mi-juin 1884 du terrible fléau cholérique lequel obligerait les autorités à interdire tout déplacement dans la zone méridionale pour une durée indéterminée. Cette interdiction toucherait de plein fouet les relations épistolaires entre Marguerite et Louis Marius par un service postal grandement perturbé ce qui représentait malgré tout une gêne limitée par rapport aux conséquences tragiques de l’épidémie qui n’épargneraient pas non plus les proches de Louis Marius, car pendant cette période funeste le choléra entrainerait vers la mort une multitude de gens.

 

Aux premiers signes avant-coureurs, le service sanitaire isolait le sujet atteint en des lieux à l’écart des agglomérations où sa résistance lui permettait de survivre un peu mais jamais n’en réchapper. Ensuite sans obsèques digne d’un chrétien, ni pompe, ni cérémonie, ni cortège mortuaire, le mort en catimini était enseveli, de plus l’administration croulant sous les contraintes d’une contagion à circonscrire absolument ne se préoccupait pas, faute de temps, outre la déficience du courrier, de prévenir les familles du défunt. Ainsi Louis Marius ni d’ailleurs personne de sa parentèle ne surent jamais exactement ni la date ni le lieu du décès de son cadet Louis Benjamin, et de sa tante Marie Rousset.

 

Nous étions dans la deuxième moitié de l’année 1884 quand survinrent ces évènements tragiques, lors la contagion atteignait son sommet, et déjà Louis Marius préparait son départ définitif de Carcassonne laissant à d’autres les travaux de restauration de la cité médiévale, il imaginait que l’hiver calmerait ou mieux éteindrait cette satanée épidémie, mais avant de les quitter il saluerait force amitié ses compagnons de chantier avec qui il avait vécu plus de cinq ans, sans oublier les plus récalcitrants, parmi ceux-ci il en fut un qui s’autorisa à lui souhaiter tout le bonheur possible avec sa promise rajoutant toutefois une perfidie finale, il lui signala à toute fin utile qu’à présent le divorce évitait de supporter à vie les grimaces de celle devenue à la longue une maritorne. En effet, portée par Alfred Naquet la loi sur le divorce, divorce établi à la révolution et supprimé à la restauration, sera définitivement adoptée par la représentation nationale le vingt-sept juillet 1884.


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 Après les temps des épreuves il fallait un évènement joyeux pour se réconcilier avec la vie, or le mariage de Marguerite Reybaud avec Louis Marius venait à point nommé, les parentèles allaient renouer avec la vieille tradition des noces villageoises étalées sur plusieurs jours et conduites par le ménétrier où frangines et frangins, cousines et cousins, copines et copains déboulent le cœur en fête, la gorge pleine de chansons, les jambes marquant déjà les pas des prochaines gambilles, et festoient sans arrières pensées en l’honneur des épousés.

 

La noce se déroulerait au beau mois de mai 1885, après la Pentecôte, espérant ainsi tirer profit de la descente sur terre du Saint-Esprit. Le vendredi vingt-neuf mai, avant d’aller à la mairie en fin d’après-midi, en réalité Maurille Irles le maire de Vendargues avec sa coutumière bonté patienterait jusqu’au soir pour recueillir les consentements des futurs vers vingt-et-une heures, ce vendredi servirait à rassembler les nombreux invités afin qu’ils nouent ou renouent des liens anciens.

 

Venus de la vallée de l’Hérault avec leur foyer respectif Marie Théotiste et Léon Ferdinand les enfants de feue Marie Madeleine.

 Présents aussi les descendants de feu Louis, Joseph Antoine, marchand de sarments, installé avec les siens au hameau de Meyrargues, d’ailleurs son fils Louis Marius le jeune, âgé de dix-sept ans, serait lors de la cérémonie religieuse le témoin de Louis Marius l’âgé cousin germain de Joseph Antoine, et aussi Virginie Euphrosine réinstallée à Vendargues avec sa famille.

 Également présents la progéniture de feu Jean Antoine, donc la sœur et le frère de Louis Marius l’âgé, Lucie venue de Saint-Jean-de-Védas avec son foyer, et Joseph Denis à qui la nature refusait la plus infime chance de descendance.

 

 

Côté Marguerite Reybaud sa famille se composait de deux bases distinctes. Par son père, gens de terre, cultivateurs, journaliers, possesseurs de parcelles réduites, les Reybaud étaient ancrées depuis toujours au terroir de Vendargues. Par sa mère, les Rédier avaient été attirés à Vendargues par les carrières au début du XIXème siècle, parce que l’état de carrier offrait une chance de survie à ceux qui ne parvenaient pas à se placer chez des propriétaires terriens. Les Rédier s’élevèrent au niveau de la terre quand se


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 présenta l’opportunité de la cultiver, jusqu’à ce que ce damné phylloxéra les ramènent comme tant d’autres dans les cratères siliceux.

 

Avant son mariage Marguerite Rédier vivait avec Louis son frère ainé et Madeleine sa sœur cadette au foyer de leurs parents. La mère Claire Rédier fille de Jean Rédier et d’Élisabeth Gout avait à sa suite un frère : Maurice, et une sœur : Marie. Quant au père le cultivateur Auguste Reybaud, il dut adolescent se placer dans une métairie lorsque dans les années 1850 mourut son père Auguste, celui-ci laissait une veuve Angélique Bastide et quatre enfants Magdelaine, Jacques, notre Auguste, et Marguerite, ceux-ci depuis cette date convolèrent, et eurent une progéniture. Tant et si bien que les jours des noces de Marguerite avec Louis Marius, comme pas un, enfants compris, ne manquait, tous costumés avec élégance, il sembla aux spectateurs attentifs qu’ils se mariaient quelques grands de ce monde.

 

 Tout comme celles de juin, les nuits des mois mai ne durent que quelques heures, elles ne prennent même pas le temps de s’obscurcir, or s’il advient des réjouissances dans la soirée, celle-ci se prolongera, traversera une nuit blanche, et se fera surprendre par la fraicheur du matin. À peine le maire Maurille Irles avait-il fini la lecture des droits et devoirs des époux que déjà les invités affichaient les mines réjouies de ceux qui se savent attendus par moult rôtisseries et tonneaux en perce, de quoi prendre vigueur pour ne point défaillir dans les farandoles effrénées d’après banquet. Lors le matin du samedi arriva sans que quiconque nuitamment ne ferme l’œil. Pourtant il fallait se résoudre à prendre du repos avant que la vraie cérémonie, toute solennelle, ne soit donnée en l’église Saint-Théodorit. Une soupe chaude finie d’un chabrot apaisant encouragea les somnolences bienvenues.

Cependant ce répit ne trainerait pas en longueur, et où qu’ils soient, un peu avant que sonne les douze coups de midi du samedi trente mai, tous déjà se bousculaient et s’apprêtaient comme l’exigeait la situation, atours colorés embellis de dentelles et de rubans de vraie soie pour les dames, barbiers et coiffeurs pour les hommes avec à leurs pieds des chaussures reluisantes de cire. Le cortège précédé par les joueurs de vièles présentait belle allure, et tous les villageois s’extasiaient au passage de la mariée toute de blanc vêtue comme l’imposait la récente coutume de ce siècle. L’instant cérémonieux suscita, comme il se doit, un trop plein d’émotion, une sorte d’élévation des âmes, mais


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 bien vite celles-ci revinrent sur la terre ferme car les agapes allaient recommencer, et les ripailles se prolongeraient jusqu’au dimanche sans que nul ne s’encombre d’un moment de repos, il serait bien assez temps d’y penser quand la vieillesse les accablerait. Néanmoins lors de la grand-messe du dimanche le curé Léon Sapte forcerait sa voix à plusieurs reprises afin que certains convives de la noce ne s’endorme pas complètement.

 

Dans ces heures présentes tous profitaient de cette parenthèse joyeuse qui marquait la fin d’un cycle de presque vingt ans de calamité pendant lequel la vigne n’avait pas résisté, elle indiquait aussi le début d’une nouvelle période car cette année présente la terre réclamait des bras, il fallait replanter le vignoble dans sa totalité et sans hésiter à arracher les quelques souches miraculeusement saines. La production viticole meublait les conversations, elle représentait un avenir fiable pour tous les humbles, d’ailleurs le savant Louis Pasteur n’avait-il pas déclaré voilà quinze ou vingt ans que le vin était la plus saine et la plus hygiénique des boissons.

 

Les gens du Languedoc impliqués dans la viticulture avaient bien retenu cette phrase du savant même s’ils ignoraient dans quelles conditions il l’avait prononcée. Les anciens racontaient que le savoir de ce scientifique rayonnait bien au-delà les laboratoires, et qu’à une époque récente il se trouvait à Alais où se jouait la survie des manufactures de soie des Cévennes menacées de fermeture à cause de la maladie du magnan. Et Louis Pasteur éradiqua cette terrible maladie nommée : pébrine du ver à soie. Mais bientôt dans l’été 1885 éclaterait la retentissante nouvelle que, grâce à Louis Pasteur et son miraculeux vaccin, le danger permanent de la rage se classerait sous peu dans l’armoire des vieux périls vaincus.

Nul doute que cette information sensationnelle meublerait encore les discussions des personnages notables qui se rencontreraient au début septembre 1885 lors du baptême de Dieudonné Teston. À Vendargues, nouveaux venus exceptés, toute la population connaissait la famille Teston, le père Matthieu Teston jeune instituteur était arrivé à Vendargues autour de 1840, il se maria ensuite avec une collègue institutrice nommée Françoise Moulin, la fille de Jean Moulin le maréchal ferrant de Vendargues. Le couple avait eu plusieurs enfants dont Marius qui à Vendargues prit le relai de son père à l’école communale, et Adelphe qui lui-aussi embrassa la carrière d’enseignant, instituteur d’abord avant de s’élever dans la hiérarchie, il devint


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 professeur, enseigna notamment à Pézenas, à Montpellier, et dans ce dernier lieu il professait en 1885 à l’école normale, accessoirement il assurait la charge d’adjoint au maire de Montpellier Alexandre Laissac, ce dernier libre-penseur et surtout anticlérical avait interdit toutes processions religieuses par les rues de Montpellier. Adelphe épousa Marie Françoise Delert une jeune femme de Vendargues qui justement mena sa grossesse à son terme entourés des siens dans la maison familiale. Ainsi par respect des traditions l’enfant recevrait le sacrement du baptême, précisément dans l’église Saint-Théodorit de Vendargues avec comme parrain, ironie du sort, le pur laïque Alexandre Laissac protecteur de l’enseignement laïcisé au point d’obtenir la médaille d’officier d’académie, outre son grade de chevalier de la légion d’honneur. Répondant à l’invitation d’Adelphe Teston, Alexandre Laissac arriva de Montpellier accompagné de quelques édiles municipaux et d’éminents professeurs, également invités, tous confrères du brillant vendarguois.

 

Ils parlèrent donc de Joseph Meister ce jeune berger de cette Alsace sous la coupe de ce maudit empire germanique où les chiens trainent par les rues infestés de rage dont un parmi ceux-ci avait mordu Joseph. Les médecins teutons malgré leur arrogance se trouvaient incapables de faire quoi que ce soit de positif. Heureusement le génie se situait comme toujours du côté français et le bon Pasteur sauva le brave berger. En réalité personne ne savait si le chien mordeur avait la rage cependant Louis Pasteur utilisa son vaccin avec pour seul argument sa certitude de ne pas commettre d’erreur. Il n’hésitera pas quelques jours plus tard à inoculer au jeune Meister le virus de la rage sans atténuer quelque peu toute sa virulence donnant ainsi la preuve absolue de l’efficacité de ses travaux sur cette maladie. Ces notoriétés concluaient de façon unanime, supputant que d’ici quinze ans à peine dans le siècle à venir, le vingtième, la science ouvrirait la voie sinon d’un mythique âge d’or du progrès mais au moins d’une ère de bien-être fort appréciable, considérant qu’ils vivaient une époque encore proche du moyen-âge, et sur ce dernier point ils ne se trompaient pas.

 

Il se passerait dans la deuxième moitié de l’année 1886 une sinistre affaire qui ferait grand bruit. Affaire de sorcellerie digne des temps médiévaux lorsque l’inquisition dénichait par toute la chrétienté des pléthores de marginaux soupçonnés de commerce avec Lucifer, Belzébuth, et toute la cohorte infernale. L’affaire ressusciterait dans toutes les communautés de France la

 

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 querelle entre les deux camps éternellement rivaux, ceux qui croient aux forces occultes, aux esprits malins, et ceux qui sur l’autre rive, cartésiens, brillantes intelligences, analystes de tout crin, méprisent l’irrationnel. Vendargues n’échapperait à la dispute générale celle-ci s’exacerberait au fil des révélations des faits inhumains.

 

À la Selles-Saint-Denis, un petit village de la Sologne profonde, proche de Romorantin, vivait la famille Lebon-Thomas. La mère Marie Châtaignault était ce temps présent veuve de monsieur Lebon, elle trainait, sans doute à tort mais superstition oblige, depuis des lustres la réputation sulfureuse d’être une sorcière, jeteuse de sortilèges, une qui s’en va à la nuit tombée en chevauchant son balai rejoindre ses consœurs pour des sabbats inavouables.

 

Certes dans tous les villages il était fréquent, que sévissent des bergers rebouteux à qui d’aucun trouvait des ressemblances avec son bouc lubrique aux pieds fourchus, représentation incontestable du Diable depuis des temps lointains, que des femmes bizarres secrètement inspirées s’emploient à créer des décoctions incertaines à base de plantes diaboliques, que des bougres inquiétants sinon monstrueux, à grand renfort de pendules divinatoires, de potions et bouillons de onze heures composés de bave de carpeaux, de venins de serpents, et autres déjections animales, désenvoutent les possédés de Satan. Aucuns villages de France ne se dispensaient de ces praticiens secrets aux méthodes innommables. Et si les habitants n’avouaient pas leur crainte ils évitaient tout contact du moins publiquement avec ces personnes marquées du sceau de l’indignité.

Ainsi donc cette Marie Châtaignault veuve Lebon appartenait à cette caste des intouchables, des impurs à qui personne ne parlent. Pourtant Marie Châtaignault avant d’être veuve trouva à se marier et enfanta deux garçons : Alexis et Alexandre, et une fille : Georgette. Les deux gars dès l’enfance furent journaliers, ils restèrent de frustes célibataires, et Georgette avec moult difficultés trouva un époux Sylvain Thomas un cultivateur besogneux. Ce mariage marqua provisoirement la séparation entre Marie Châtaignault et ses enfants, ceux-ci parvinrent à se loger dans une chaumière exiguë, composée d’une pièce unique, située à la Selles-Saint-Denis. Mais cette promiscuité ne contraria nullement les époux dans leur projet de descendance et Georgette accoucha d’une fille Eugénie et de deux garçons, et se trouvait présentement enceinte. Tandis que Marie Châtaignault survivait d’expédients lorsque sa


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 mauvaise réputation l’empêchait de se placer chez des bourgeois. Puis la soixantaine vint avec pour Marie Châtaignault son cortège d’ennuis physiques et de difficultés dans ses mouvements, si bien que son maître un vigneron de Giévres se dispensa de ses services. Se voyant seule, vieille, et sans ressource, elle implora ses enfants de la prendre avec eux, une supplique alors que les us et coutumes imposent aux enfants, le moment venu, de prendre soins des parents, le plus souvent du survivant du couple parental, cela jusqu’à la fin de leurs jours sans que les géniteurs âgés et perclus ne le réclament.


 Et nul ne pouvait déroger à cette règle non écrite, ainsi à la mort de sa mère Virginie, Lucie avait pris sous son aile Jean Antoine son père, de même Virginie Euphrosine s’était chargé de Marie sa mère quand Louis décéda, et Léon Ferdinand avait vécu avec Marie Madeleine sa mère jusqu’à sa fin.

 

Dans le cas particulier de Marie Châtaignault, ses enfants dans un premier temps voulurent la placer à l’hospice mais cela nécessitait de longues démarches sans garanties de succès, finalement ils se décidèrent à la secourir parce qu’ils imaginaient leur mère en possession d’une fortune conséquente. Cette fratrie ignare et grossière étant persuadée que la sorcière qui leur servait de mère avait dû trouver avec l’aide du Diable l’alchimie qui transforme le plomb en or et qu’ils ratisseraient cette damnée de son fabuleux trésor bien avant qu’elle meure. Pouvaient-ils se douter que la presque septuagénaire après toute une vie de misère et de privation ne possédait que trois cent seize francs et huit petits sous (le petit sou correspondait à cinq centimes et le gros sou à vingt-cinq), cette somme représentait environ un an de travail d’un ouvrier.

 

Marie Châtaignault traversa son existence en portant la lourde croix du mauvais renom, bien long fut son calvaire, et déjà pointait son martyre final auprès de gens incultes frappés par la cupidité. La rapacité pousserait Georgette, la fille, à gravir les marches ignobles de la maltraitance, entrainant dans cette voie Alexis et Alexandre ses frères et Sylvain Thomas son mari, des êtres brutaux sans âmes ni consciences. Les sévices s’accentueraient dans la même proportion que déclineraient des forces de Marie. Georgette passa des réprimandes, aux engueulements, de là aux bousculades, aux torgnoles, et à la fin aux gestes quasi-définitifs.

En 1886 Marie était plus ou moins grabataire pour rester en vie elle avait déjà dû payer à Georgette une sorte de rançon, ainsi deux cent francs de ses


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 pauvres économies partirent dans les mains avides de Georgette qui pressait Marie par la violence. Il arriva maintes fois que Georgette jette sa mère entre les pattes de la vache, celle-ci effrayée prenait la fuite et au passage piétinait Marie de ses quatre sabots ce qui provoquait chez ses enfants infâmes des rires sans retenus.

 

Conséquence de tous ces mauvais traitements il vint un jour où l’esprit de Marie vacilla, dans un de ses délires, elle vociféra des incantations propres à déclencher chez ses enfants un peur panique car malgré ses déficiences Marie restait pour eux une véritable sorcière capable des pires envoutements. Seule cette crainte obligea Georgette à appeler le médecin. Après examen ce dernier déclara qu’atteinte au moral Marie dans un accès d’exaltation pourrait bien se ficher dans la cheminée, et qu’il fallait donc une surveillance de tous les instants.

 

En règle générale lorsque le médecin visitait un malade il était bien rare qu’il ne soit pas suivi par le curé de la paroisse, gardien en titre des âmes de ses ouailles. Georgette pria l’homme d’église avec insistance afin qu’il administre à Marie l’extrême-onction car déjà trottait dans la tête de Georgette les mots du médecin devenus une incitation formelle à l’acte, quoi de plus normal d’ailleurs qu’une sorcière finisse sur le bucher. Une sorcière, sa mère, qui à son avis apportait sur sa maison que du malheur, ne s’était-elle pas disputée avec ses frères et son mari au sujet de ce sale argent remis à elle par sa mère et qui la faisaient accuser de voleuse par tous. La comédie durait depuis trop longtemps il fallait maintenant aborder le drame dans toute sa sauvagerie.

Au matin du vingt-neuf juillet 1886 Georgette, seule avec sa mère, déclenche une belle flambée dans la cheminée alors que le soleil estival ne retient aucun de ses feux. Elle empoigne ensuite Marie, et la culbute dans le foyer, c’est alors qu’avec ses dernières forces la vieille invalide s’agrippe au corps de Georgette de sorte que cette dernière ne peut rien oser sans risquer de se bruler elle-même. Georgette traine ce fardeau accroché à ses flans jusqu’au débarras qui jouxte la chaumière, elle s’en débarrasse comme elle peut puis l’enferme à double tour. Elle s’en va ensuite auprès de son mari pour qu’il aille querir ses frères Alexis et Alexandre. En fin d’après-midi en présence des trois mouflets du couple, lors de la réunion sordide présidée par Georgette ces êtres indignes déterminent les modalités de l’exécution, mais avant l’acte final ils se donneraient du courage en avalant une soupe au pain suivie de fromage, entre-


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 temps Alexis serait allé chercher la mère afin qu’elle ait comme tout condamné à mort son dernier repas et son verre de vin, une piquette qu’ils forceraient Marie à boire car celle-ci se débattait devinant son sort funeste sur les méchants visages du quarteron.

 

Marie grifferait, hurlerait, lutterait, résisterait aux trois hommes qui l’emportaient vers la flambée. Tandis que Georgette bouclait la porte de la maison afin que nul saisi d’un dernier remord ne se dérobe, les enfants apeurés se cachaient derrière un meuble, ils ne voulaient pas voir leur père en train de piler à coups de sabots, à coups de genoux, leur grand-mère, tout comme ils se refusaient d’observer leurs oncles, l’un entrain de vider le pétrole de la lampe sur la vieillarde percluse, et l’autre à vouloir activer le feu en jetant dessus une brassée de paille arrachée à la paillasse.

 

Marie Châtaignault veuve Lebon maintenant s’enflamme, elle se tord, elle grésille, devant ce spectacle d’un autre âge ses quatre bourreaux entonne force cantiques entrecoupés d’impérieux « Vade retro Satanas ». Cachés par le meuble les trois enfants avec leurs mains alternativement se bouchent les oreilles, ou bien pincent leur nez, frappés d’effroi ils pleurent en silence autant pour être les témoins du drame que de l’odeur mélangée de fumée et de chairs qui calcinent.

 

Il n’aurait pas été difficile pour les quatre complices, vivants dans une chaumière à l’écart de toute société, de faire disparaitre les restes de la défunte, et de dire ensuite que la vieille dame atteinte de déraison s’était égarée dans les marais de la Sologne et probablement noyée dans une mare, le médecin confirmant cette version qui semblait logique et conforme à ses prévisions, quant aux enfants qui donc prendrait pour argent comptant les racontars d’une fillette de moins de huit ans et deux garçonnets en bas âge. En conscience Alexis, Alexandre, Georgette et Sylvain son mari considérant qu’ils avaient fait œuvre de bons chrétiens en immolant la prétendue sorcière, assumèrent dans un premier temps pleinement leur action avant de réaliser que le bon Dieu leur reprocherait au jugement dernier leur geste intempestif lequel violait l’interdiction de tuer prescrite par les Tables de la Loi.

Alors nuitamment les frères et la sœur coururent au presbytère afin que le curé les délivre par une confession en bonne et due forme du poids écrasant de leur conduite, le mari restant au foyer dans le cas peu probable, mais sait-on jamais, où la sorcière revienne intacte des flammes rougeoyantes prémices de


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 celles de l’enfer, avec sincérité ils pensaient qu’on peut s’attendre à tout de la part de cette engeance qui commerce avec le diable.

 

« Mes enfants, leur dit le curé, il bien est tard revenez donc demain ! »

 « Confessez nous ! Confessez nous !, criaient-ils, nous ne pouvons pas attendre. »

 Alors le bon apôtre délaissa son souper, revêtit ses habits sacerdotaux, puis ouvrit la porte de la maison de Dieu. La triple révélation qu’il entendit dans le confessionnal le laissa sans voix, il ne prononça ni le fameux Ego Te Absolvo, ni la régulière pénitence, d’ailleurs sur ce dernier point à combien de Pater Noster pouvait-il sanctionner les criminels, il ne savait pas, alors pantelant il laissa là les brebis égarées, se refugia dans la sacristie où il pria pieusement toute la nuit. Au petit matin avant la première messe le curé constata qu’une ombre s’abritait derrière un pilier, s’approchant il reconnut Georgette, elle sanglotait.

 « Mon enfant, lui dit-il, il te faut aller à la mairie déclarer la mort de ta mère et évoquer les circonstances de son décès. Ce n’est qu’à partir de cette condition que les secours de la religion vous seront donnés à toi, à tes frères et à ton mari. Puis n’ait pas d’inquiétude même si vous êtes condamnés notre président de la république monsieur Jules Grévy sera magnanime à votre égard. »

 

 Avocat de formation Jules Grévy trouvait toujours dans un dossier criminel une circonstance atténuante lui permettant de faire jouer son droit de grâce. En revanche pour lui-même nul n’en trouvera lorsque son gendre Daniel Wilson sera impliqué, fin 1887, dans le scandale des décorations. Ce gendre singulier profitait de sa position pour vendre à qui en avait les moyens des légions d’honneur et autres titres honorifiques de la république, agissement qui contraindra son beau-père à la démission de sa charge.

 

 L’officier d’état civil de la Selles-Saint-Denis hésitait, devait-il croire sur parole les frères Lebon lorsqu’ils prétendaient que leur mère étaient tombée accidentellement dans la cheminée, Georgette avait préféré envoyer Alexis et Alexandre faire la déclaration et puis d’ailleurs à cette époque les femmes de basse condition ne s’autorisaient guère à utiliser les rares droits qu’en théorie elles possédaient. Les frères se tenaient debout devant lui, ils marmonnaient chaque mot, des mots qu’ils lâchaient en se consultant d’un clin d’œil ou d’un


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 mouvement de tête. Attitudes bizarres pour le préposé aux écritures dont les questions précises se voyaient éludées ou sans réponses, aussi se résolut-il à fermer le registre des décès de l’an 1886, puis les fixant dans les yeux il leur signifia que cette affaire d’accident lui paraissant peu claire il se devait d’informer les gendarmes.

 

Le trente juillet le maréchal des logis Falbier commandant de la brigade de gendarmerie de la Selles-Saint-Denis, rendu sur les lieux, commençaient ses investigations. La position du corps de la défunte, les contradictions des quatre témoins, et son expérience l’amenèrent à conclure à un assassinat, le jour même il prévenait le parquet de Romorantin, sans tarder le procureur Bertheau et le juge Martre se transportaient jusqu’à la chaumière sinistre. Devant ses éminents personnages, intimidés et harcelés de questions les quatre témoins s’accusèrent mutuellement, ils rejetaient l’un sur l’autre la faute et les responsabilités, ils ne tombaient d’accord que sur un seul point la victime assurément était une sorcière. Fait incontestable pour la multitude, pathétique plaisanterie pour l’élite, la sorcellerie, source de cette affaire, prendrait dans les colonnes des journaux une ampleur retentissante imprégnant toutes les conversations, les plus pénétrés étant celles à peine audibles des fameuses messes basses.

 

 À Vendargues Louis Marius l’âgé, dans ce second semestre 1886, ne se préoccupait pas beaucoup de cet assassinat singulier, il n’en avait pas le temps. Depuis son retour d’autres occupations accaparaient son temps. Il fallait reconstituer le vignoble, arracher, labourer, replanter, sans négliger aucunement Marguerite sa jeune épouse. Sur ce dernier point la vitalité amoureuse ne ferait pas défaut au couple, marié fin mai 1885 les époux attendraient à peine plus de neuf mois avant d’accueillir Joseph Patrice le dix-sept mars 1886 sous le parrainage de Joseph Denis son oncle, celui-ci depuis quelques jours savait son épouse Pauline Pages enceinte, et tous deux espéraient que, cette fois-ci après quatorze ans de patience et d’espoirs déçus, la grossesse non seulement irait à son terme mais de surcroit que l’enfant vivrait.

 

Contrairement son frère cadet, Joseph Denis se passionnerait pour cette affaire Lebon-Thomas, laquelle lui servirait de support quand pour la première fois il s’ouvrirait à Louis Marius de ses difficultés intimes.


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 « Vois-tu Louis, pendant longtemps, pendant des années, j’ai refusé de voir ce qui me crevait les yeux, et d’entendre ce que me rabâchait ma tendre épouse Pauline soutenue en cela par sa mère. »

 Devant la mine interrogative de son cadet, Joseph Denis poursuivit d’une voix discrète.

 « Voyons Louis c’est clair nous avons été envoutés, quelqu’un ou quelqu’une nous a jeté un sortilège. »

 

Cette dernière phrase figea Louis Marius, si Joseph Denis n’eut été qu’une vague connaissance, sans doute aurait-il lancé une boutade empreinte de moquerie. Mais Joseph Denis était son ainé, et depuis son mariage il perçait dans le cœur de celui-ci beaucoup de chagrin de se voir refuser par la nature ce qu’elle accorde généreusement à d’autres.

 

« Ne crois pas que je déparle. Regarde avec moi la situation que ce soit de son côté ou du notre, aussi loin que porte nos souvenirs personne dans nos familles n’a jamais été stérile, et même qu’il arrive à nos femmes de porter à des âges tardifs. »

 

Joseph Denis faisait allusion à leur sœur Lucie qui à trente-deux ans, ce qui à cet époque pour une femme de basse extraction était un âge avancé, donnait naissance à Jean Louis Bonnefoi le douze novembre 1882, et à leur cousine Virginie Euphrosine qui en 1884 à trente-sept ans mettait au monde Françoise Bertrand.

 

« En outre les enfants n’arrivaient pas mort-nés comme ceux de ma tendre Pauline. S’ils mourraient la cause provenait des maladies de l’enfance qui ôtent à la vie à un enfant sur deux en bas âge. Si j’ajoute pour finir qu’au service militaire, tu le sais aussi bien que moi, les médecins-majors ne déclarent apte un gars que s’il possède tous les attributs de la virilité, alors tu dois convenir comme moi qu’une personne malintentionnée nous a jeté le mauvais œil. »

 « Admettons que tu aies raison, tu ne comptes pas agir contre cet envouteur, comme cette Georgette Thomas l’a fait envers sa mère ? »

 Joseph Denis garda le silence mais à le voir avec une mine absorbée il était facile de deviner qu’il ruminait de sombres pensées.

 « Ah si je connaissais celui ou celle qui depuis notre mariage pourrit notre vie, je te le dis Louis il passerait un mauvais moment. »

 « Et tu te retrouverais en prison ! »


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 Joseph Denis demeura un instant méditatif concevant que nul ne pouvait comprendre ce sentiment d’ensorcellement s’il n’était lui-même concerné. Un sentiment si fort qu’il entrainait souvent l’imagination dans des méandres criminels et vengeurs, mais que la conscience refusait de mettre en œuvre autant pour se protéger d’une sanction judiciaire que pour s’abriter des attaques de forces maléfiques.

 

« De toute façon, ajouta Joseph Denis, cela n’a plus d’importance parce que nous avons trouvé quelqu’un, non sans mal, qui a le don de lever les sortilèges, un type très fort qui connait toutes les formules du désenvoutement. »

 « Je le connais ? »

 « Peut-être. Mais tant que tu n’en a pas besoin je ne te révèlerais pas son nom autrement la conjuration n’aurait plus aucun effet et le charme redoublerait sa mauvaise emprise sur nous. »

 

Quand Louis Marius se retrouva tout seul il constata que ses idées flottaient dans une mer d’incertitude. Les confidences de son ainé le troublaient. Cette perturbation provenait moins des propos entendus que de la proximité avec cette personne, son propre frère, soumise à un assujettissement malin. Si le Malin, le Malin étant le Diable, intervenait pourquoi son ainé ne réclamait-il pas le secours des gens d’église au lieu d’un vague désenvouteur, ne se rappelait-il pas que seul un prêtre exorciste a la capacité de chasser le Démon selon des procédures venues du temps de l’église primitive. Quand bien même s’agirait-il que des méfaits de quelques minables suppôts de Satan, n’était-il pas plus logique d’en appeler à un véritable adorateur de Dieu plutôt qu’à un magicien aux façons empiriques.

 Un débat tumultueux échauffait la tête du pauvre Louis Marius, tête saturée d’un modeste savoir primaire, et ces questions théologiques matinées de sorcellerie le dépassaient. Il ne serait pas seul à tenter d’imposer de la raison dans une controverse irrationnelle.

 

 Au centre ou presque de la France, à Blois aux assises du tribunal, juges intègres, procureur inflexible, avocats brillants, accusés obscurs, aux derniers jours de novembre 1886, débattraient de cette tragédie des temps ténébreux où une prétendue sorcière passa de vie à trépas dans un bucher purificateur allumé par ses enfants soumis à des vieilles superstitions. Choc de deux mondes qui ordinairement ne se rencontrent jamais, d’un côté des


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 personnalités érudites, en face d’eux des rustres dont le vocabulaire ne dépasse pas les deux cent mots y compris les mots de leur dialecte solognot, ceux-ci tout ignare qu’ils soient perçoivent un peu mieux sur le banc d’infamie l’horreur de leur crime. Horreur pour horreur sur ce plan là le tribunal ne sera pas en reste, il en appellera au témoignage la jeune Eugénie Thomas afin de convaincre les jurés de la totale responsabilité des criminels. Des meurtriers qui ajoutèrent la monstruosité de supplicier un être sans défense devant des enfants innocents par nature. Après la déclaration de la fillette les avocats tacheront sinon d’effacer du moins d’atténuer l’effet désastreux produit sur les jurés par celle-ci. Ils insisteront sur l’absence d’intelligence de leurs clients, ils souligneront leur façon de vivre comme des bêtes à demi-sauvages, ils s’appesantiront sur l’influence des croyances moyenâgeuses dans des contrées reculées, ils mettront en évidence ces circonstances atténuantes propres à inspirer la clémence, bien que sur ce point les dépositions des accusés rendront difficiles leur prise en compte. Car comme des bêtes traquées maladroitement ils se rejetteront mutuellement la faute.

 Georgette Thomas affirmera que ce sont ses frères Alexis et Alexandre qui ont eu l’idée du bucher, la preuve étant qu’ils transportèrent leur mère dans le foyer, avant de lui verser du pétrole, et de raviver le feu.

 Alexis et Alexandre certifieront qu’il ne pouvait pas fuir leur sœur ayant fermé la porte à clé, et de plus Sylvain Thomas son mari les menaçait avec son couteau.

 Sylvain Thomas sans rire garantira que devant la furie de la fratrie son seul souci fut de protéger ses enfants.

 À les entendre, un public crédule pouvait s’imaginer que Marie Châtaignault, après une vie de sorcière sordide, se résolût, à des fins purificatrices, à s’envoler vers le feu en enfourchant son balai, et en proférant comme il se doit quelques vilaines incantations.

 

Fort heureusement la cour et le jury voyaient clairs, après moins d’une heure de délibérations, ils condamnèrent les deux frères convaincus de complicité d’assassinat, ayant préalablement retenu leur faiblesse d’esprit, à vingt ans de travaux forcés pour Alexandre, et à perpétuité pour Alexis. Sans doute le premier possédait-il un esprit plus insignifiant que le second. Ils condamnèrent les époux à la peine capitale pour être les inspirateurs et les exécuteurs de l’assassinat. Certains pensèrent que parmi les jurés s’en


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 trouvaient plusieurs issus de cette Sologne profonde, des craintifs que subjuguaient les forces occultes, qui se rassurèrent à bon compte en jetant sous le couperet Georgette Thomas fille de sorcière, et sorcière probable, et son mari Sylvain qui pour être son intime devait partager d’horribles secrets, des diableries infâmes. Pour finir le président Jules Grevy coupera court à toute demande de grâce, ceci malgré l’état de grossesse de Georgette, laquelle accouchera dans sa cellule et refusera d’allaiter son petit garçon. L’affaire avait fait un trop grand bruit pour que le président de la république entrave le cours de la justice. Ainsi amena-t-on les deux condamnés à Romorantin, lieu proche du crime, pour qu’ils soient guillotinés au matin froid du lundi vingt-quatre janvier 1887.

 

Le spectacle comblera ce public avide de sensations. Venu en grand nombre il considérera la représentation avec passion et force cris vengeurs. Il verra Georgette vêtue de la tenue des parricides, un voile noir sur le visage, et une longue chemise blanche qui descendait jusqu’à ses pieds nus. Il entendra Georgette hurler qu’elle n’avait rien fait, ce qui était un peu la réalité, avant que ses forces ne l’abandonnent, et que ses jambes ne la portent plus, alors les bourreaux transbahuteront ce fardeau encore humain jusqu’au supplice. Sylvain le mari aura plus de cran, il marchera sans hâte jusqu’à la guillotine, embrassant au passage plusieurs fois la croix que l’aumônier lui tendait, puis il se plantera devant la planche. Quand celle-ci bascula le public impitoyable applaudit à tout rompre. Le spectacle avait été grandiose.

 

 Sous la menace de condamnations judiciaires ou morales, les sorcières, les jeteurs de sorts, les désenvouteurs, et autres obscurantistes de tout poil marqueraient à l’avenir plus de discrétion dans leurs agissements, et les noms se diffuseraient avec infiniment de retenu et de prudence. Néanmoins malgré ce manque de publicité Joseph Denis dégotterait au sein même de sa communauté une personne efficace dans cet art mystérieux du désenvoutement. Il opérait sur Pauline Pages son épouse de nébuleuses pratiques qui apaiseraient surtout les angoisses d’une femme désorientée par la faillite de ses précédentes grossesses, ainsi dans le calme et la sérénité Pauline accoucherait à la fin de l’après-midi du seize septembre 1886 de Marie Marguerite Christine. Bien sur la présence indispensable de la sage-femme Ursule Mariage épouse Raymond, qui avait pris le relai de sa mère Marie Vigne


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 femme Mariage, apportait toute la sécurité de sa connaissance dans ce domaine particulier de la délivrance des femmes, en outre elle détenait comme toute accoucheuse qui se respecte, le pouvoir d’ondoyer l’enfant dans l’éventualité où son état de santé ne permette pas qu’il attende le vrai sacrement du baptême.

 

Louis Marius de longue date parrain désigné de la petite Christine, tout comme Christine Bruguière l’épouse du cultivateur Cyprien Pages le frère de Pauline devait être la marraine, Louis Marius donc, vint au coucher du soleil après une rude journée saluer sa future filleule. En premier lieu il adressa moult félicitations à sa belle-sœur, puis se tournant vers son frère il murmura à celui-ci :

 « Je dois bien te l’avouer à présent Joseph, ton affaire de désenvoutement je n’y croyais pas beaucoup. Mais maintenant à vous voir si heureux tous les deux je me dis que vous avez eu raison de ne rien négliger, pas même ces recettes bizarres et clandestines. »

 Puis se retournant vers une Pauline radieuse il exulta :

 « Parce que je dois admettre que ma belle-sœur a bien travaillé, et que l’œuvre accomplie est une réussite ! »

 

 Digression irrationnelle. Pauline Pages femme Gribal venait de mettre au monde Christine son unique enfant à l’âge de trente-cinq ans, son trente-sixième anniversaire surviendrait onze jours plus tard. Le temps passerait et Christine Gribal se marierait à un cultivateur nommé Jean Granier, ils attendraient plusieurs années avant que Christine le vingt novembre 1921 à l’âge de trente-cinq ans accouche de Paule. L’accouchement désastreux emporterait Christine, elle mourrait en couche.

Le destin cruel se plait souvent à répéter les mêmes mauvaises farces ou à modifier la trame pour corriger après coup ce qui devait advenir dans le temps présent. Un conteur extravagant eut pu dire que cette vie donnée à Christine par le jeu de certains artifices lui fut reprise en toute logique au moment où elle atteignait l’âge de sa mère quand elle naquit. Cette vie était accordée à Christine dans la mesure où elle ne s’avisait pas à procréer, de telle sorte qu’elle ne troublait pas certaines forces. Mais elle s’obstina dans son désir d’enfantement, alors le destin se rappela de l’affaire de sa naissance, il ressortit son dossier poussiéreux, il rectifia brutalement le cours de l’histoire. Pauline


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 n’aurait jamais dû mettre au monde Christine, sinon qu’au péril de sa vie, or Pauline eut la vie sauve et la petite Christine survécut, elle survécut, certes, jusqu’à un certain âge où elle fut enceinte, et comble de provocation voulut donner à son enfant le prénom de sa mère. Trop c’est trop, et le destin remit les choses en ordre, et afin de clore définitivement ce dossier après huit mois d’incertitude, il ravit la vie de Paule, petite-fille de Pauline, le vingt-et-un juillet 1922.

 

 Mais personne en 1886 ne se projetait pas aussi loin, même si les signes venus du ciel, qui autorisent toutes les extrapolations, se discutaient avec passion autour d’une table du café d’Isaac Aussargues ou de celui de Jean Dumas, or ce ciel depuis quelques saisons demeurait tempéré, et le vignoble languedocien en pleine reconstruction à coup sûr tirerait profit de cette modération.

 Louis Marius avait racheté à Joseph Denis sa part d’héritage cependant cela n’interdisait pas à ce dernier d’aider son frère sans arrière-pensées au travail de replantation des terres familiales, quelquefois Joseph Denis éprouvait une pointe de regret, maintenant que la nature lui avait fait le cadeau d’une progéniture, de n’avoir pas gardé le lot de son héritage, cette parcelle de terre qui aurait rempli la corbeille de mariée de sa fille le jour venu. Ce regret ne portait pas sur l’arrangement avec Louis Marius, l’accord élaboré par le notaire présentait toutes les garanties d’équité, mais avec la somme reçue il ne trouverait qu’avec difficultés à Vendargues ou dans les localités voisines un lopin de terre équivalent. Or la terre ne perd jamais de sa valeur, disait leur paysan de père Jean Antoine, lui qui avec opiniâtreté collectionna tout le long de sa vie quand ils se libéraient les arpents de bonnes terres même avec ces défauts d’être épars et réduits. La terre nourrit toujours son homme et sa famille ajoutait Jean Antoine tandis que l’or il reste caché et ne rapporte rien.

Pourtant cette réserve de Louis d’or, qui remplissait les bas de laine des plus économes, placée sur le livret de la caisse d’épargne pouvait produire des intérêts, présentement trois-et-demi du cent, mais pour Joseph Denis tout comme pour ses confrères gens de la terre cette affaire ne les inspiraient pas parce que des personnes inconnues d’eux pénétraient alors les secrets de leur finance et cette indiscrétion les gênait. Puis ce placement qui rapporte une fois à peine plus de trois du cent, et une autre fois voilà à peine trente ans presque


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 cinq du cent paraissait trop incertain pour ces rustiques terriens qui avec raison se demandaient si demain ou l’an prochain ils ne toucheraient pas moins qu’un pour cent. Alors finalement ces pièces d’or, si bien cachées soient-elles, si elles ne fructifiaient pas n’étaient-elles pas un bon soutien, un bâton sur qui s’appuyer pour éviter de glisser dans la fange.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                    CHAPITRE NEUVIÈME

 

 

 

 

 

 

 

« Signez cet ordre, et en dix-huit heures notre frontière sera occupée par des troupes suffisantes pour repousser toute agression. En six jours l’armée française se formera derrière elle. »

 Dixit Georges Boulanger, général et ministre de la guerre, demandant à Jules Grévy, président de la république française, de signer l’ordre de mobilisation générale.

 

 « La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires ! »

 Dixit Georges Clémenceau.

 

 Ces deux citations datent d’avril 1887, elles marquent le point de départ de cette période où l’esprit de toute la population française s’imprègne de cette idée que l’Histoire nous une doit une Revanche, en réalité une éclatante Revanche sur la cruelle humiliation de la guerre de 1870. Dès lors à partir de ce printemps 1887, tous les garçons de France en âge de combattre lorgneront inlassablement cette ligne bleue des Vosges, dernière laquelle deux provinces françaises imploraient leur retour au sein de la mère patrie, elle-même pleurant avec amertume l’arrachement brutal de ses deux filles.

 

 Louis Marius le jeune qui naquit le vingt-huit mars 1868, avait ce printemps-là dix-neuf ans. Il appartenait à cette classe d’âge qui, éventuellement en cas de conflit avec l’Allemagne, défendrait sa patrie. Aussi s’intéressa-t-il aux détails de cette affaire Schnaebelé du nom de la victime du traquenard teuton.

 Lorsque Louis Marius narrait l’affaire à l’un ou l’autre de la famille, il articulait les noms des protagonistes Schnaebelé et Gautsch sans tenir compte de la prononciation alsacienne qui convenait à ces deux noms. En revanche il exultait lorsqu’il évoquait la dizaine de jours qui portèrent le sentiment patriotique français à son paroxysme.

« Il faut savoir, disait-il, que Schnaebelé et Gautsch sont alsaciens mais tandis Schnaebelé choisit la France, l’autre préféra l’empire honni. Tous deux assuraient des fonctions de commissaire spécialisé dans les affaires


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 frontalières, et ils veillaient particulièrement aux liaisons ferroviaires. Or un jour du début avril 87 voilà-t-il pas que Gautsch convoque Schnaebelé pour soi-disant constater ensemble la détérioration d’un poteau allemand limitrophe de la frontière commune. Notre Schnaebelé s’y rend et attend son convocateur mais à la place de ce dernier deux individus en blouse imitant les façons des ouvriers se jettent sur notre homme. Malgré cette empoignade Schnaebelé se dégage et court vers la France se mettre en sécurité. Les deux hommes le rattrapent en France, violant ainsi la frontière, l’entrainent en Allemagne, et le flanque en prison… »

 « Quand même, protestait Marie Anne Mirabel sa mère, on ne fait pas la guerre pour si peu. »

 « Mais si, criait Joseph Antoine, le mari et père, avec les allemands il faut s’attendre à toutes sortes de pièges. Avec Joseph Denis et Léon Ferdinand, mes cousins nous avons fait la guerre de 1870, et nous sommes parti parce que Bismarck l’infâme avait falsifié un document. Un faux établi juste pour nous entrainer dans une guerre qu’il avait minutieusement préparée à force d’espionnage. Aujourd’hui c’est tout pareil, Bismarck nous ressert une vieille provocation. »

 « À propos d’espionnage, les journaux ont toujours écrit que les Allemands accusaient Schnaebelé d’être un espion sur la foi de ce renégat de Gautsch. »

 « L’espionnage à présent ! J’en étais sûr ! Comment peut-on balancer de telles balivernes ! »

 « Je vous rassure père, personne dans le village n’a cru cette fable. Pourquoi un commissaire, bon patriote, chevalier de la légion d’honneur se risquerait-il à espionner en plein jour pendant des minutes ou même des heures, à la vue de tout le monde, à la limite de la frontière ? Il faut donc admettre que ces barbares veulent encore la guerre, mais ce coup-ci ce n’est plus un vieil empereur qui commande, la France est de ce temps une jeune république pleine de force, et toute sa jeunesse répondra présent à son appel ! »

 « Mon Dieu ! Mon Dieu !, se lamentait Marie Anne Mirabel, je ferais bruler un cierge à notre patronne Sainte-Restitute pour qu’elle nous préserve de tout mal. »

 « Eh bien moi, ajouta Joseph Antoine, je crois à la vaillance de notre jeunesse et je souhaite qu’elle leur claque le beignet à ces sauvages. »

 

 

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 Au fil des jours qui suivirent ce vingt avril 1887, celui de l’enlèvement, la tension s’éleva résolument. La société exposait à tous ses niveaux des emballements nationalistes virulents. À la vérité il semblait qu’un seul homme gardait son sang-froid et fort heureusement il assurait la charge présidentielle. Jules Grévy donc ne voulait en aucune façon être le responsable d’une guerre hasardeuse quant aux résultats futurs, mais dans son immédiat indubitablement destructrice de vies humaines. En outre sa formation d’avocat le poussait à choisir une voie équilibrée. Tandis qu’en coulisse il engageait des négociations avec l’ennemi, officiellement il ordonnait une enquête en toute clarté afin que tous les détails soient publiquement connus.

 

Nos diplomates par de discrètes conversations tenues dans les confortables salons d’ambassade, entre un cognac et un havane, apprirent que Bismarck avec l’âge jouait la prudence, il disposait de l’Alsace et la Lorraine, et ne voulait rien risquer pour les perdre.

 

Côté investigation il apparut que l’affaire tenait plus à de la haine éprouvée entre deux alsaciens de nationalités différentes qu’à des actes d’espionnage réels, d’ailleurs les deux hommes dans leur fonction pratiquait l’espionnite sans forcément appartenir à des services spéciaux.

 

Il advint alors au plus niveaux des états une volonté d’apaiser la situation. Côté français on ne parla plus de viol de frontière, et les allemands libérèrent Schnaebelé. Toutefois cela n’empêcha nullement la population française de faire un triomphe à notre héros national lors de son arrivée à Paris. Nous avions gagné une magnifique bataille mais dans un ciel limpide se profilait déjà à l’horizon quelques sombres nuages et nul ne baisait les yeux pour ne pas les voir. Cependant en termes de puissance l’empire allemand de 1887 n’avait rien à voir avec le royaume prussien de 1870, or pour combattre cet empire et affirmer une Revanche triomphante il fallait collectionner des alliés solides, réchauffer ici et là quelques relations glaciales et cela prendrait des années.

 

 En attendant cet affrontement la vie reprit son cours ordinaire. Louis Marius le jeune, tout en se morfondant dans les champs et les vignes, le commerce paternel de sarments de vigne ne nécessitant pas son emploi, patientait que l’armée l’appelle dans ses rangs. Son cousin au deuxième degré Louis Marius l’âgé s’activait hardiment à cultiver les propriétés de patrons vendarguois, sans ménager sa peine sur ses propres terres, son épouse Marguerite Reybaud


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 portait son deuxième enfant et cette arrivée future lui servait de formidable motivation.

 

Sans doute aurait-il souhaité une fille mais comme nul n’a la maîtrise en ce domaine, il se réjouit d’accueillir, et fort heureusement pour moi, vers les deux heures du matin du mercredi vingt-cinq janvier 1888, Auguste Lucien mon grand-père. Je garde de lui l’image d’un homme éloigné de ses petits-enfants, il est vrai que dans les années mil-neuf-cent-soixante les personnes âgées n’avaient pas avec les enfants cette proximité coutumière de ce début de vingt-et-unième siècle. Jamais, par exemple, je ne l’ai apostrophé, j’attendais patiemment qu’il veuille bien m’adresser la parole, et si d’aventure je parlais de lui, avec respect je le nommais : Papé Gribal. il convient de rajouter que mes yeux d’enfant ne voyaient qu’un vieux monsieur ayant passé les soixante-dix ans, un survivant de la grande guerre de 14-18, et que cette distance relative avec ses tout-jeunes petits-enfants provenait aussi du mal cruel qui le tourmentait affreusement et qui l’emporterait un soir d’hiver du vingt-deux février 1965.

 

Louis Marius l’âgé au matin de ce vingt-cinq janvier s’en alla déclarer en mairie la plaisante nouvelle.

 « Alors, lui demanda Irénée Pouillés nouvel instituteur, chargé de la tenue des états civils, quels sont les prénoms de l’enfant ? »

 Cette question n’embarrassa point Louis Marius car par tradition ceux qui portaient l’enfant sur les fonts baptismaux, lui donnaient leur prénom usuel. De sa tante Lucie de Saint-Jean-de-Védas l’enfant s’appropria du prénom Lucien, et de son oncle Louis Auguste Reybaud il s’empara du prénom Auguste, d’ailleurs dans la vaste famille Reybaud la coutume imposait à presque tous les garçons en premier, ou deuxième prénom, celui d’Auguste, hommage probable à l’ancêtre glorieux, le chef de la lignée. Le grand-père Reybaud le mari de Claire Rédier se prénommait Auguste, et également le père de celui-ci l’époux d’Angélique Bastide.

 « Ainsi donc, dit Irénée Pouillés, j’écris Auguste… comme son aïeul. »

 « Non comme son oncle. » répondit machinalement Louis Marius.

 « Si tu veux. » Ajouta l’instituteur.

 « Remarquez, reprit Louis Marius, c’est bien normal que Louis Auguste soit le parrain, l’an passé en février je fus le témoin de son mariage avec Marie Teyssier de Saint-Génies-des-Mourgues. »


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 « Ah oui je m’en souviens, compléta Irénée, le premier des quatre mariages de 1887… et ton beau-frère, il est toujours carrier ? Il parviendra bien à se ruiner la santé dans sa carrière. Voilà Louis ton mouflet est enregistré à l’état civil, sa prochaine inscription sera pour mon école dans six ans.»

 

Louis Marius ne se risqua pas de relever la dernière allusion de l’instituteur, car à Vendargues il existait une autre école, concurrente de celle, publique et laïque, qu’il dirigeait, sise dans un bâtiment dédié à la Vierge Marie, proche de l’église, et régulièrement tenue par les religieuses de la Sainte-Famille.

 

 L’autre Louis Marius, donc le jeune, languissait à travers les campagnes à cultiver sans gout une terre trop basse pour sa stature, tout le long de l’année de ses vingt ans il espéra sa convocation militaire qu’il lui permettrait d’endosser l’uniforme pendant cinq ans. Pendant cette période, enfin il se passerait quelque chose de valable dans sa vie du moins le croyait-il. En réalité le service armé durait cinq ans pour les garçons dont le tirage au sort de les éloignait pas trop du premier rang, or Louis Marius le jeune se retrouva par le jeu d’un hasard contraire dans la troisième partie de la liste du recrutement cantonal. Cela signifiait sans ambiguïté qu’il ne serait soldat que pendant quelques mois, même pas une année complète. Si encore l’ancien usage d’échange et de rachat des numéros du tirage se pratiquait, Louis Marius n’aurait eu aucun mal à remplacer un conscrit rétif à ces jeux martiaux mais la république égalitaire ne tolérait plus ces arrangements. Ainsi toute l’année 1888 de l’aube au couchant, ses pieds collés aux mottes de cette terre qu’il exécrait Louis Marius rongeait son frein.

 

Puis dans le dernier mois de 1888 se déroula le premier épisode financier d’une affaire appelée à se répéter, et dont personne, hommes politiques compris, n’imaginait qu’une conséquence indirecte et funeste nous entrainerait vers l’abime. La postérité retiendrait de l’histoire des emprunts russes qu’une simple péripétie boursière où des braves gens de chez nous sans défiance, rassurés par la qualité des signatures des emprunteurs, placeraient leurs économies pour les perdre toutes. Mais si plaie d’argent n’est point mortelle en revanche le jour de l’embrasement mondial, par le jeu des traités d’amitié et des accords financiers qui nous liaient aux russes, exigerait de notre part un lot innombrable de sacrifiés.


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 Alexandre III de Russie, homme évolué, exprima dès son arrivée au pouvoir le désir de moderniser son vaste empire qui par certain côté tenait encore du moyen-âge, le servage n’avait été aboli qu’en 1861. Or pour réaliser ce souhait il lui fallait d’immenses capitaux, et seul des emprunts auprès de nations prospères permettaient de les obtenir. Le gouvernement français considérant l’intérêt qu’il y avait à se rapprocher de cette grande puissance à l’est de notre ennemi séculaire, se persuada qu’il convenait d’aider financièrement l’empire russe, de plus le gouvernement encouragea les simples particuliers à souscrire à ces emprunts russes en lui apportant sa garantie. Car comme l’annonçait les affiches prêter à la Russie c’est prêter à la France. Aucuns placements ne pouvaient être plus sûrs, la famille Romanov gouvernait d’une main ferme ce pays depuis presque trois siècles, et la suite dynastique était assurée au minimum pour plusieurs décennies sinon quelques siècles, Nicolas II en bonne logique succèderait à son père, et en cas de défaillance de celui-ci ou bien de sa descendance, un autre fils d’Alexandre III parmi ses fils pouvait prendre la suite. Ainsi lors du lancement du premier emprunt russe en décembre 1888 sur la place boursière de Paris son succès dépassa les espérances les plus optimistes.

 

En réalité les épargnants souscrivirent parce que la confiance les inspirait, le taux d’intérêt les attirait, et qu’en lieu et place de leur dépôt de numéraire, ils recevaient en échange un document palpable, un titre officiel présentant des caractéristiques de sureté équivalentes aux billets émis par la banque de France. Seules différaient la taille du titre, et l’aménagement des coupons d’intérêt.

La feuille, pour les heureux détenteurs qui pouvaient en faire le constat, mesurait à son horizontale soixante-seize centimètres et trente-neuf centimètres sur sa verticale, le titre proprement dit vingt-sept centimètres sur trente-neuf. Le recto indiquait les caractéristiques de l’emprunt, bien qu’il affichât aussi sa finalité, par exemple : financement de la ligne ferroviaire Moscou-Kief-Voronège, le souscripteur s’attachait à sa valeur : 500 francs, à sa durée : 30 ans, et surtout à son taux d’intérêt : 4 ½ %. Le verso reprenait les garanties auxquelles s’obligeaient la nation emprunteuse. Le reste de la feuille était réservée aux coupons, il convenait d’en détacher un tous les semestres afin que le caissier de la banque règle le montant prévu. Et lorsque arriverait le


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 dernier coupon après trente années de patience le caissier se ferait un plaisir de rembourser en sus le titre à sa valeur nominale.

 Le souscripteur avec ce placement de père de famille assurait pour ses vieux jours, et ceux de son épouse, une relative aisance, renforcée par l’idée qu’il vivait une époque où l’inflation, étant quasi-nulle, ne rongeait pas le capital, et qu’aucune raison n’indiquait que cela changeât à moyen ou même long terme. En outre à une époque où la société ne garantissait aucune aide pécuniaire aux vieux travailleurs, ces derniers devenaient très vite une charge pour la descendance qui quelques fois regardait de travers l’assiette trop bien remplie de leurs repas. Il fallait donc être prévoyant.

 

Ainsi au fil des années et selon les besoins de sa modernisation la Russie par ce moyen obtiendrait de la France et des français tous les fonds nécessaires. Puis suivant le proverbe sur les bons comptes qui font les bons amis, les deux pays s’allieront amicalement sur d’autres plans, ils n’oublieront pas évidemment les accords d’assistance militaire.

 

Viendra bientôt un jour d’août 1914 où nous respecterons comme il se doit notre signature. Le premier août l’Allemagne déclarera la guerre à la Russie grande protectrice de la Serbie sa sœur Slave. Cette Serbie contre qui l’Autriche avait pris les armes le vingt-huit juillet. Ce même premier août la France décrètera la mobilisation générale effective le lendemain, furieuse l’Allemagne déclarera la guerre à la France le trois août, et le quatre août à la Belgique afin de pouvoir plus aisément traverser ce pays. L’Angleterre s’offusquera alors de l’attitude de l’Allemagne et ce même jour du quatre août lui déclarera la guerre. L’Autriche n’oubliera pas sa déclaration de guerre contre la Russie le cinq août. Ensuite au fil des jours, des semaines, et des mois, d’autres pays viendront se jeter dans cette meurtrière et mondiale mêlée.

La Russie notre amie et débitrice confrontée à la belliqueuse Allemagne pouvait tout comme nous en 1870-1871 perdre cette guerre, alors son vainqueur exigeant d’elle des dommages de guerre aurait mis à mal ses capacités à rembourser nos créances. Il fallait, dans notre propre intérêt, aider nos amis russes à vaincre notre ennemie. Prise en étau à l’est et à l’ouest, son débouché maritime au nord bloqué par la marine anglaise, l’Allemagne risquait l’écrasement total. Une chance unique s’offrait à nous de prendre enfin notre Revanche après quarante-trois ans d’attente. Elle serait belle la Revanche, en


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 prévision : récupérer nos deux provinces, puis rançonner l’arrogante de tous nos frais de guerre.

 Il conviendrait juste de s’imposer courageusement une dernière fois un dernier effort pour cette Der des Ders.

 

 Bien sûr dans ce dernier mois de l’an 1888 personne ne se projetait aussi loin, mais les français imaginaient l’imminence de l’affrontement, et ne supposaient pas que ce fut l’affaire de la génération future, celle des garçons nés comme Auguste Lucien, mon grand-père, dans les dernières années du XIXème siècle.

 

Louis Marius le jeune pensait à l’identique de ses compatriotes, et il se désolait d’être mis à l’écart de cet évènement belliqueux, lorsque une personne dite de bon-conseil lui glissa à l’oreille :

 « Mais pourquoi donc ne t’engagerais-tu pas ? »

 Louis Marius le jeune tomba des nues, ainsi il lui était possible de devenir militaire sans attendre son hypothétique appel. Ce monsieur de bon-conseil avait précisé la procédure pour intégrer un régiment sans que les formalités d’engagement trainassent des mois. Plutôt que de faire sa demande à la mairie de sa commune, valait mieux se présenter à la mairie de la capitale régionale, Montpellier pour tout dire, cette dernière ayant de meilleur contact avec l’organigramme de la région militaire du Languedoc.

 

Le onze mars 1889 qui était un lundi, Louis Marius le jeune franchissait le seuil de la mairie de Montpellier, et à son grand étonnement la paperasse administrative s’effectua avec une telle rapidité qu’il fut ce jour-là convaincu que les hostilités se déclencheraient sans doute sous huitaine. Deux jours plus tard le treize mars il présentait son ordre d’incorporation au soldat en faction dans l’aubette du 14ème régiment de dragons stationné alors à Carcassonne.

Avantage donné aux soldats engagés par rapports à ceux de la conscription, l’engagé selon les possibilités du service pouvait choisir son affectation, et Louis Marius, garçon élancé d’une taille supérieure au modèle méridional classique, appréciait tant la distinction naturelle des cavaliers-soldats lorsqu’ils paradaient sur l’esplanade de Montpellier lors de la fête nationale ou des revues militaires, qu’il se voyait lui-même affublé d’un uniforme chatoyant et d’un casque rutilant que marquait une crête de fer prolongée d’une crinière à l’instar du cheval altier qui le porterait. Aussi sans hésiter il accepta la


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 proposition du préposé aux engagements qui l’affectait chez les dragons sur le motif que cultivateur de profession le cheval lui était familier.

 

Cette même année 1889 au mois de juillet après la fête nationale, le gouvernement restructurait les forces armées, entre autre les séminaristes devraient endosser l’uniforme, il ajustait la durée du service militaire à trois ans tout en maintenant le système du tirage au sort mais la réduction dudit service restreignait le nombre des chanceux dispensés.

 En réalité les affaires gouvernementales, les changements de ministère, les problèmes de nos colonies lointaines, et même la liquidation de la compagnie du canal de Panama qui déboucherait autour des années 1890 sur un énorme scandale financier ne passionnaient qu’une portion réduite de la population. Les gens au cours de cette année 1889 meublaient leurs conversations de cet évènement majeur qui durerait de mai à octobre, la fameuse exposition universelle marquant le centenaire de la révolution française. Le visiteur constaterait le développement de nos techniques industrielles au premier coup d’œil grâce à la remarquable tour de monsieur Eiffel qui donnait de Paris un panorama exceptionnel. Il découvrirait le rayonnement de la France en s’attardant au mémorable village indigène où tous les peuples de notre empire pouvaient se voir revêtus de leurs costumes typiques, il apprécierait les coutumes de ces aventuriers du nouveau monde par les représentations spectaculaires de monsieur Buffalo Bill, et par-dessus tout il s’éblouirait de toutes les illuminations que la fée électricité dispensait et qui bientôt éclairerait comme en plein jour l’intérieur des maisons.

 

Beaucoup cependant ne connaitrait l’exaltation des propositions de l’exposition universelle qu’en lisant les journaux et les revues, toutefois tirant une légitime fierté de l’évènement, personne n’oublierait de magnifier la puissance et le génie français, nos adversaires à présent ne devraient plus s’aviser à nous manquer de respect.

Il est pourtant une jeune femme qui constaterait de visu la grandeur de notre pays. Elle se nommait Léontine Bacheron et bientôt sa route croiserait celle du dragon magnifique. Pour l’heure, avec son père l’entrepreneur Barthelemy Bacheron et Rosine Roussillon la deuxième épouse de celui-ci, sa première épouse Elisabeth Fabre la mère de Léontine étant décédé dans la prime enfance de Léontine, la demoiselle de vingt-trois printemps du haut de l’admirable tour de monsieur Eiffel considérait la capitale d’un angle inhabituel

 

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 du reste il fallait bien graver dans sa mémoire cette vision unique du bassin parisien car la tour serait démontée sitôt les festivités de l’exposition terminées, cela afin de rassurer les populations environnantes qui craignaient qu’un grand coup de vent n’emportât cette tour qui paraissait si légère.

 

 Puis la vie ordinaire reprit ses droits, et malgré la vague menace d’un conflit à venir les familles s’agrandissaient. Auguste Lucien avait à peine plus de deux ans lorsque le trente mai 1890 à son réveil il constata que sur le sein de Marguerite Reybaud sa mère se tenait un nourrisson, son petit frère Marius Louis que tout le monde surnomma dans un premier temps Louisou puis plus affectueusement Bijou.

 « Comment allons-nous appeler ton garçon ? » Interrogea Irénée Pouillés l’instituteur.

 « Tout comme moi, répondit Louis Marius l’âgé, puisque à chaque génération depuis qu’il y a des Gribal sur terre il en faut un qui se prénomme Louis. »

 En réalité le plus souvent les gens interpellaient Louis Marius par son second prénom : Marius, et les anciens par le prénom de son père : Antoine. De sorte que s’oubliant lui-même il arrivait à Louis Marius de signer Antoine Gribal.

 

La particularité de cette année 1890 vint du ciel, en effet l’hiver bien avant sa date officielle s’installa avec la brutalité de ses températures vigoureuses. Celles-ci interdisant toute espèce de travail permettaient aux hommes de la communauté de se socialiser autour d’une chopine de vin dans l’un ou l’autre des cafés de Vendargues, parfois des liens familiaux distendus parvenaient à se resserrer au moins pendant le temps de la rencontre. Ainsi un soir précédant la Noël de 1890 Louis Marius l’âgé rentra chez lui le rire à la bouche.

 «Qu’est-ce qui te rend de bonne humeur ?, lança Marguerite Reybaud son épouse en guise d’accueil, et qu’elle est cette nouvelle si drôle ? »

 « Il s’agit de mon cousin Joseph Antoine le marchand de sarments de Meyrargues, ou plus exactement de son fils Louis Marius qui est présentement dragon à Carcassonne. Donc mon cousin a reçu une lettre de son plastronneur de fils… »

 « Pourquoi dit-tu plastronneur à son propos », reprit Marguerite.

« Parce qu’il est devenu en rien de temps le genre de type à trouver la terre trop basse, et ceux qui s’y acharnent des pauvres types sans ambitions. Ce qu'il


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 a écrit à mon cousin le prouve, il dit qu’à Carcassonne il fait un froid polaire, ça je l’ai constaté quand j’y étais, le vent de là-bas qui s’appelle le Cers est redoutable, il dit que la rivière Aude commence à être prise par la glace, mais le plus drôle c’est quand il dit que la neige les empêche lui et ses camarades de se livrer comme à leur accoutumé aux vrais exercices hippiques parce que le travail rébarbatif dans un manège étriqué ne vaut pas le plein air. Quand je pense qu’ici ses exercices de plein air consistaient à maintenir en terre la charrue que tirait le cheval, et qu’en guise de manège il poussait le cheval d’un coin à l’autre de l’écurie pour refaire sa litière, tu avoueras que sa vanterie ne manque pas de sel. Remarque son changement de caractère montre bien que cette nouvelle vie lui plait mieux que celle de cultivateur, et tant mieux pour lui. »

 

Louis Marius, le dragon, supporterait encore les rigueurs hivernales tout janvier 1891, Paris à cette date constaterait le gel total de son fleuve la Seine qui se traverserait à pied sec. Puis le radoucissement printanier revenu permettrait aux cavaliers de reprendre leurs habitudes hippiques et néanmoins martiales. Pourtant il était écrit que Carcassonne cette année-là souffrirait les désastres d’un excès climatique, et avec elle, serait touchée une multitude de communes. Il arriva la terrible journée du vingt-cinq octobre 1891 où la rivière Aude gonflée par les pluies torrentielles qu’elle endurait depuis la veille sortit de son lit, alors ses eaux noyèrent villes et villages, elles emportèrent par surprise les gens paisibles et les troupeaux tranquilles. La rivière Aude depuis la commune de Couiza, qui se situe à quarante kilomètres en amont de Carcassonne, en passant par Limoux, traversa les Corbières, atteignit Narbonne, puis refoulée par une mer Méditerranée démontée, engendra partout la désolation avant de décroitre avec une navrante lenteur.

Si Louis Marius le dragon n’avait pas été militaire à cette période, cet épisode dramatique aurait été perçu par la communauté vendarguoise avec une attention amoindrie sinon anecdotique. Or les lettres qu’il envoyait à ses parents reflétaient une réalité émouvante par rapport aux journaux qui en habitués des catastrophes signalaient les faits par des propos sobres voire distants, d’ailleurs que faire contre les catastrophes naturelles sinon subir et consoler. Ainsi pour soulager la détresse de tous les audois démunis et sans toits, les autorités mobilisèrent la troupe afin qu’elle apporte vivres et secours aux populations, et qu’elle empêche les pillards de se livrer à leurs desseins


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 honteux. Louis Marius le jeune satisferait à cette mission de solidarité dans des paysages qui ressemblaient à des champs de bataille après carnage où des civils apeurés se morfondaient. Témoin fortuit Louis Marius rendrait compte à ses proches du caprice météorologique criminel.

 

 Un crime, un véritable forfait humain cette fois-ci, impliquerait bientôt Louis Marius, son unité de dragons, et la troupe en général.

 À la prison centrale de Montpellier quatre fripouilles invétérées purgeaient des peines dignes de leurs exploits crapuleux. Ils se nommaient Magnères ou Manyères, Baze, Dexemple, et Joseph Marius Martini, une seule idée rongeait leur cerveau perverti : s’évader.

 

« Tant qu’ils ne les auront repris nous devrons être très vigilant. À aucun moment il faudra laisser seuls Joseph, Auguste, et Bijou. »

 Marguerite Reybaud consciente du danger acquiesça à l’injonction de son mari Louis Marius l’âgé. Les enfants du couple, ce vingt-neuf décembre 1891, avaient respectivement cinq ans et dix mois pour l’ainé, trois ans et onze mois pour le puiné, et dix-neuf mois pour le cadet. Le matin de ce jour comme la secousse d’un séisme les vendarguois apprenaient à leur tour qu’une évasion meurtrière venait de se commettre la nuit précédente à la prison de Montpellier. Les quatre fugitifs avaient pour se faire pendu un codétenu un certain Hortet, et étranglé un gardien nommé Lambert. À présent les quatre tueurs, prêts à toutes extrémités, courraient la campagne traqués par une meute de gendarmes. Mais la rumeur courrait bien plus vite qu’eux, quelques heures après leur évasion plusieurs villages et hameaux signalaient déjà la présence des sinistres individus sur leur territoire, souvent à la même heure révélant de la part des malfaiteurs des dons d’ubiquité.

 

En réalité les évadés comptaient fuir le pays en s’embarquant comme matelots sur un bateau du port de Cette, commandé par un capitaine pas très regardant. Joseph Marius Martini natif de Toulon pouvait donner le change sur les capacités réelles ou supposées de lui-même et de ses compagnons. Ils ne furent pas loin de réaliser leur plan. Mais le lendemain trente décembre la maréchaussée se saisissait de Baze et de Martini à La Peyrade, une commune qui jouxte le port de Cette, et le surlendemain elle capturait Dexemple, plus malin Manyères parviendra à s’échapper et demeurera introuvable pendant quelques temps.


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 Quand les trois tristes protagonistes arrivèrent à la gare de Montpellier, sales, dépenaillés, une foule de plusieurs milliers de personnes les attendaient pour les lyncher sans procès, malgré les bousculades les gendarmes assistés de la troupe maitrisèrent la situation de justesse, toutefois dans le désordre ambiant les horions tombèrent sur les coupables comme une pluie d’automne : drue et lourde. Cet intolérable trouble à l’ordre public amènera les services de la préfecture à prendre de sévères mesures afin que nul à l’avenir ne bafoue l’autorité de l’état.

 Pour cette raison le procès tarda à s’ouvrir. Il fallut patienter cinq long mois, le temps nécessaire pour organiser en toute sécurité le débat judiciaire, et éviter tout débordement. Alors plusieurs détachements de divers corps militaires arrivèrent à Montpellier, de Carcassonne les vigoureux dragons, en grand uniforme, sabre au clair, montés sur leurs robustes chevaux, avaient fait le déplacement, et parmi ceux-ci notre gaillard Louis Marius le jeune. Moment de fierté intense de toute sa famille vendarguoise venue le voir en action sur sa monture devant le tribunal de Montpellier, certes elle l’aperçut de loin car avec ses camarades dragons il maintenait à distance respectable ce dix-neuf mai 1892 une foule furieuse qui finit par se calmer lorsqu’elle apprit les verdicts. D’abord la multitude gronda de dépit à l’annonce de la condamnation aux travaux forcés à perpétuité pour Baze et Manyères, puis elle exulta de joie lorsqu’elle sut que les têtes de Dexemple et de Martini tomberaient dans le panier de monsieur Deibler l’exécuteur principal, le monsieur de Paris.

Néanmoins l’infanterie, la cavalerie, parvinrent avec difficulté à canaliser cette foule tumultueuse qui s’imaginant que l’hallali avait sonné réclamait le droit d’exécuter les condamnés sur le champ. La troupe maitrisa la situation avec sang-froid et aucun incident majeur ne fut à déplorer, il faut pourtant signaler un acte de bravoure d’un certain dragon ou plutôt le geste chevaleresque qu’appréciât Léontine Bacheron lorsque Louis Marius vint à son secours. Léontine accompagnait son père l’entrepreneur Barthelemy Bacheron, ce-dernier ayant obtenu deux rares entrées de faveur au tribunal, et tous deux s’en retournaient à leur domicile lorsque un mouvement de foule arracha la fille du bras du père. Fort heureusement cette péripétie n’échappa pas à l’œil aiguisé du dragon sans doute la grâce de la demoiselle n’était pas étrangère à son attention, alors on vit le cavalier accomplir d’habiles manœuvres de protection afin de ramener saine et sauve la jeune femme dans le giron


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 paternel. Cette action héroïque méritait une récompense, et sur l’insistance de Léontine le soir même Louis Marius dinait à la table de Barthelemy Bacheron. Nul ne pourrait dire si ce dix-neuf mai 1892 il y eut un orage cependant il advint bel et bien un véritable coup de foudre.

 Après le repas avant de se quitter le dragon, qui pour Léontine présentait les attraits du prince charmant, demanda la permission d’écrire à la demoiselle dont les nerfs avait été éprouvés pour s’enquérir régulièrement de son état de santé. Mais déjà germait dans l’esprit de Louis Marius un possible rapprochement, débouchant qui sait, sur une alliance car à ses yeux la demoiselle se révélait être un parti enviable. Au sujet de sa condition sociale devant son hypothétique beau-père Louis Marius enjoliva sa réalité, il prétendra travailler dans l’affaire de son père, un florissant négoce de bois, puis avec un formidable aplomb il précisa qu’il ambitionnait, une fois son service fini, de monter sa propre affaire commerciale alors qu’il ne disposait d’aucune économie et qu’il dépensait tout l’argent de sa solde en réjouissances diverses, d’ailleurs pendant sa période d’encasernement à l’instar de tous ses camarades, Louis Marius prendra un gout immodéré pour la bamboche. Enfin la caserne où de notoriété publique outre le maniement des armes, les recrus apprenaient les mauvaises manières et toutes sortes de vices.

 

En principe Louis Marius aurait dû rejoindre Carcassonne après cette mission de maintien de l’ordre public, or il s’avéra que cette tâche dut se prolonger jusqu’à l’exécution du jugement qui se réaliserait dans peu de temps ici-même à Montpellier lieu du crime. Tous imaginaient que le nouveau président de la république Sadi Carnot n’oserait pas utiliser son droit de grâce, la pression populaire signalée par les articles des journaux l’en dissuadait. Cette menace populaire justifiait la prolongation de la mission de Louis Marius et de ses camarades dragons, car rien n’équivalait une charge de dragons sabre au clair pour mater un public menaçant et restaurer l’ordre.

 

Pendant les jours d’attente entre jugement et supplice il advint plusieurs fois que nos deux amoureux se rencontrassent. À l’issu de stratégies complexes finement élaborées par Léontine, qui malgré ses vingt-six ans n’avait pas la pleine liberté de ses sorties, des rendez-vous courtois, vite devenus empressés avant d’être galants, se commirent entre les deux tourtereaux. La campagne complice, qui se répandait aux portes de Montpellier, tellement propice aux promenades amoureuses, abritait moult fois les ébats lascifs.


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 Ces jeux sensuels dans le sein de mère nature devenu l’Eden durèrent jusqu’à ce que la justice reprenne ses droits et donne de l’ouvrage à la force armée. Elle décida que la double exécution de Martini et Dexemple se déroulerait au lever du jour du samedi vingt-trois juillet 1892 sur la place de l’hôpital général où seules accéderaient les personnalités notables. Cette place située à six cent mètres de la prison à laquelle six voies d’accès y conduisaient. Les soldats en boucleraient cinq, où le public derrière ce cordon de sécurité s’entasserait sur les longues et larges avenues. Quant à la sixième, celle de l’ultime pèlerinage des condamnés, la troupe l’investirait la veille en y faisant stationner des renforts en réserve. Les autorités exigeaient que ne se reproduisent pas les scènes de paniques du jour du procès, il fallait que le déroulement du dernier acte judiciaire puisse se citer en exemple, d’autant que pour faciliter la venue de la multitude curieuse le service ferroviaire avait renforcé les liaisons par des trains supplémentaires.

 

Hélas jusqu’à la dernière minute ou presque tout peut se produire, en autre une grâce présidentielle qui enragerait la foule dépitée par l’élagage du spectacle prévu. Avant l’aube, vers les trois heures furent réveillés les condamnés Martini et Dexemple, lors les minutes leur étaient comptées, pourtant les gardiens emmenèrent Dexemple dans une autre cellule, puis le directeur de la prison les rejoignit, il signifia à Dexemple que sa demande de grâce étant acceptée sa peine se commuait en travaux forcés à perpétuité.

 « Merci monsieur », murmura Dexemple d’une voix aussi blanche que le blêmissement de son visage. Il sauvait sa tête.

 Cette décision inouïe se répandit dans la foule à la vitesse d’un éclair, elle déclencha un mécontentement absolu, cependant cette masse ne crut pas cette rumeur de dernière minute. Comment pouvait-on gracier à l’heure ultime un seul condamné puisque les deux étaient coupables. Gracier, certes puisque la loi admet ce droit présidentiel, mais il fallait épargner ou bien les deux criminels ou aucun, et surtout se décider pendant la soixantaine de jours suivant le jugement et précédant l’exécution d’icelui. Avec cette faveur miraculeuse les autorités montpelliéraines surent dès lors qu’il n’assurerait l’ordre public qu’avec de grandes difficultés.

Effectivement la foule se porta à l’émeute quand assoiffée de sang après l’exécution de Martini elle gronda le nom de Dexemple. Cette foule savait que les deux larrons avaient joué aux cartes leur positionnement, donc après

 

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 Martini suivait logiquement Dexemple, la justice devait le livrer à Deibler le monsieur de Paris. La populace s’aperçut alors que ce dernier et ses aides avaient quitté les lieux. Un violent tumulte secoua cette marée humaine, comme la vague furieuse le chaos allait-il tout submerger ?

 Fort heureusement Léontine s’était abstenue de venir cette représentation sanguinaire qui ne convenait pas au public féminin des familles honorables sinon elle aurait tremblé pour son amant. Louis Marius et ses camarades dragons suivis des fantassins bousculèrent et repoussèrent ces frondeurs récalcitrants, avec le plat du sabre ils chassèrent les plus indociles, il fallut pratiquement toute la matinée pour rétablir le calme et la sérénité. L’habileté et l’expérience de la soldatesque permit que nul ne mourut dans cette effervescence, on ne déplora que la blessure d’un soldat par un objet tranchant qui ne pouvait être un sabre, il s’agissait forcément d’un canif appartenant à un séditieux.

 Quelques jours passèrent, et après une déchirante séparation Louis Marius rejoignit sa caserne carcassonnaise. Il s’éloignait du quai de la gare où Léontine agitait son mouchoir brodé à ses initiales, mouchoir sorti de son trousseau de mariage, mariage sérieusement envisagé avec celui qui partait.

 

 « Un de ces soirs je passerais chez toi. Il faut que je te parle de choses sérieuses. Sérieuses mais point grave rassures-toi. »

 « Quand il te plaira de passer, tu passes sans manière. »

 Ainsi avait répondu Louis Marius l‘âgé à son cousin Joseph Antoine le marchand de sarments. Aussi la visite de Joseph Antoine dans la soirée un des premiers jours de l’automne 1892 ne surprit pas Louis Marius.

« Je n’irais pas par quatre chemin Louis, voilà il me faut vendre des terres. Je me suis pensé qu’elles pourraient peut-être t’intéresser. Je ne te cacherais pas qu’à ce propos j’ai déjà vu ton ainé Joseph Denis mais ce vieux grigou n’en a pas voulu il préfère entasser ses sous pour constituer la dot de sa fille Christine. En réalité tu le sais bien Louis, Joseph Denis n’a qu’une fille, il n’aura pas d’autres enfants, et dans ses conditions il ne voit pas pourquoi il achèterait des terres. Effectivement à y regarder de près, il a raison de lui préparer son avenir par des espèces sonnantes et trébuchantes. Je suis ces jours présents dans ce même état d’esprit avec toutefois cette contrainte qu’il me faut agir


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 rapidement parce que mon fils qui fait actuellement le dragon doit réparer sa faute et rétablir l’honneur de la demoiselle en se mariant. »

 « Ah je comprends, dit Louis Marius l’âgé, ils ont marqué un peu trop d’empressement dans le… les… dans leurs… discussions. »

 À cet instant Marguerite Reybaud jugea préférable de s’activer à la préparation de la soupe, elle jeta un œil sur les enfants pour constater que Joseph, Auguste, et Louisou, près de la cheminée, jouaient sans prêter attention à la conversation des adultes. En réalité un de ceux-ci, Auguste, tout en s’amusant, enregistrait systématiquement les conversations qui bruissaient à ses oreilles, d’ailleurs le sens de l’ouïe ne fera jamais défaut à Auguste et à un âge très avancé il relevait dans ses alentours le moindre chuchotis.

 « Tu as tout compris Louis. Mais la belle n’est pas une paysanne de nos campagnes, elle appartient à la bonne société montpelliéraine, son père est entrepreneur, son frère négociant en vins, et je crois que s’il n’y avait pas le devoir de réparation ils auraient chassé Louis Marius comme un malpropre, cela malgré le désir de mariage de la demoiselle qui, soi-dit entre nous, a coiffé Sainte Catherine. »

 Un silence d’un ciel d’avant orage s’appesantit dans la cuisine, puis brusquement Joseph Antoine anima.

 « Coquin de sort croient-ils que je ne connaisse pas les manières bourgeoises. Je suis décidé à mettre la main à la poche et d’en sortir ce qu’il convient d’en sortir pour établir Louis Marius à Montpellier en lui achetant un commerce convenable, un commerce qui coutera ce qu’il coutera. Certes il se peut que d’aucun trouve la corbeille de la mariée trop bien remplie alors qu’en face l’équivalence fait défaut, je sais que les gens aiment jacasser… souvent à tort… parce que Louis Marius a en plus ses bras et son courage, et cela compte. »

 « Ça me désole Joseph… mais vraiment… même avec la meilleure volonté du monde je n’ai pas de quoi d’acheter le petit arpent de tes terres… surtout dans l’immédiat. Parce que je suppose que le mariage ne va pas tarder ? »

 « C’est bien possible, mais cela est leur affaire, nous, nous ne ferons pas le déplacement. »

Joseph Antoine sous-entendait lui-même, son épouse Marie Anne Mirabel, et ses enfants : Joseph quatorze ans et Pauline neuf ans. Néanmoins comme l’usage l’exigeait Joseph Antoine et Marie Anne déposeraient en temps utile


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 entre les mains de maître Jean notaire à Montpellier leur consentement au mariage de leur fils, sans que ce dernier ne le sollicite expressément.

 

Le mariage ou plus précisément la réparation se déroulerait le jeudi vingt-quatre novembre 1892 vers neuf du matin à l’ouverture du service des mariages de la mairie de Montpellier. Cela représentait l’essentiel de la cérémonie, le sacrement solennel devant l’autel par une messe rituelle n’eut pas lieu, les quatre mois de grossesse de Léontine l’en empêchaient, par la suite il se trouvera un curé qui consentira en catimini à bénir les anneaux. Après les formalités administratives, la journée se passa sans éclat, elle fut coupée par un déjeuner amélioré pris dans la maison de Barthelemy Bacheron. En dépit de cette noce bâclée les nouveaux mariés apprécièrent les rares instants de bonheur quand ils se retrouvaient seuls dans la chambre de Léontine sous le toit paternel, car Louis Marius après sa permission exceptionnelle devait rejoindre Carcassonne, il n’en avait pas fini avec l’armée. Cette situation de vie séparée durerait jusqu’à la libération de Louis Marius, début d’année 1894, cependant anticipant son état futur il se signalera propriétaire à l’officier d’état civil le jour de son mariage, et également le huit avril 1893, jour de la déclaration de naissance de sa fille Elise Marie Louise, il en sera de même le vingt-huit octobre 1894 lors de la venue au monde de son fils Louis Antonin Barthelemy le deuxième des huit enfants qu’allait lui donner Léontine.

 

 Cependant cette naissance anonyme n’alimenta que les conversations strictement familiales car à la même époque un événement tragique offusqua et choqua la population. Le drame de cette année 1894 se produisit le vingt-quatre juin et ce fut un coup de tonnerre car depuis le roi Henri IV jamais un chef d’état n’était mort dans un attentat. Ravaillac porta le coup mortel avec son poignard, à son exemple Caserio plongea son couteau dans la poitrine du président Sadi Carnot.

Depuis les commentaires entendus ici ou là se ressemblaient tous, si bien qu’à Vendargues comme partout en France ils se répétaient les mêmes considérations sur le problème essentiel de la sécurité publique. Louis Marius l’âgé bornait sa participation aux discutions à sa seule écoute avant de ramener tout chaud dans son foyer la quintessence des opinions diverses qu’il


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 confrontait aux avis variés de la gente féminine rapportés à la maison par son épouse Marguerite Reybaud.

 « Tout ça à cause de ces anarchistes, se scandalisa Marguerite, tu te rends compte que ces bougres-là ne veulent ni du bon Dieu, ni des bons maîtres. »

 « Il est vrai que par le passé les fous qui assassinaient les gens importants agissaient seul, ils complotaient rarement en groupe, maintenant ces foutus anarchistes font exploser des bombes partout et personne n’est à l’abri, enfin surtout les gens qui habitent à Paris. Au village ils ont parlé d’un certain Ravachol… »

 « Un type terrible ! Il parait qu’il détroussait les morts dans leur caveau ! Il a même assassiné un pauvre ermite presque centenaire pour lui voler ses aumônes. »

 « Puis il a lu des livres politiques qu’il a mal digérés alors il s’est mis anarchiste et dans des immeubles bourgeois il déposait des bombes. »

 « Heureusement qu’on l’a guillotiné… »

 « Oui mais un autre prit sa place un nommé Auguste Vaillant, c’est pour venger Ravachol qu’il jeta en décembre dernier (le neuf décembre 1893) une bombe dans la chambre des députés… »

 « Dire qu’elle aurait pu tuer un homme pieux, l’abbé Lemire. Un vrai saint celui-là qui sait pardonner, malgré ses blessures il a tout fait pour éviter la guillotine à cet assassin… »

 « On ne peut pas dire assassin personne n’est mort… »

 « L’intention vaut l’action on a bien fait de le châtier. »

 « Certes mais en représailles Émile Henry en février dernier (le douze février 1894) fait exploser une marmite infernale dans un café bourré de monde, c’est miracle qu’il n’y ait eu qu’un seul mort. Celui-là aussi on l’a guillotiné, résultat ce boulanger de malheur, ce Caserio, a tué le président pour le punir de ne pas gracier les anarchistes. »

 « Dis Louis tu crois que cela va durer ? »

 « Certainement, à mon avis pendant une vingtaine d’années, le temps que toute cette génération polluée par ces idées tordues ait attrapé des cheveux blancs ou bien du plomb dans la cervelle ou encore perdu la tête. »

 «Mais que veulent-ils donc au juste ? »

 «Rien, ils ne veulent plus rien, plus de ministres, plus de militaires, plus de curés, plus de policiers, plus de propriétaires… »


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 À l’énoncé de ce mot de propriétaire Marguerite fulmina :

 « Eh bien je souhaite qu’on les mette tous en prison avant qu’ils nous prennent nos petits lopins de terre. »

 Alors qu’il semblait tout à fait à l’écart de cette conversation d’adultes, du haut de ses six ans le petit Auguste engrangeait tout, et au mot terre il réagit.

 « C’est mère qui a raison, il faut mettre en prison ces méchants messieurs. Parce que si on prend nos terres nous n’aurons rien à manger. »

 Pendant cet instant qui surprit ses parents, Auguste mena plus loin sa réflexion avec le souvenir récent d’une visite familiale.

 « Dites mon père, le monsieur qui vendait ses terres, il fait comment maintenant pour avoir des légumes à manger ? Parce que si on mange pas on meurt ! »

 « Mais non Auguste on ne meurt pas parce qu’on n’a pas de terre, il faut juste aller à la campagne chercher des pissenlits, des poireaux et des asperges sauvages, et toutes sortes de plantes. Je te les montrerais à la prochaine promenade. »

 Auguste regarda son père avec une admiration mêlée de fierté. Afin d’avoir sa part de vénération Marguerite ajouta :

 « Il y a aussi les fruits sauvages, tu verras, avec, je te ferais des bonnes confitures. »

 Auguste n’en revenait pas d’avoir des parents tellement formidables, bientôt quand il rejoindrait les rangs studieux des écoliers il pourrait les citer en exemple. Mais déjà germait dans le coin de son cerveau l’idée d’apprendre à bien jardiner et de savoir profiter de tous les atouts de cette terre vivrière. Plus tard dans sa vieillesse douloureuse, et jusqu’à sa fin, Auguste sur un espace infiniment réduit fera pousser le nécessaire de sa soupe quotidienne. Il comprendra aussi le besoin qu’à la nature des fortes gelées hivernales de sorte qu’il appréciera après une douceur de début de saison inappropriée, les redoutables effets de celles-ci vers la mi-janvier 1895 qui dureront jusqu’au retour du printemps.

Régulièrement il faut de vigoureuses gelées vous affirmeront tous les paysans qui se transmettent ce théorème rustique depuis que l’homme s’étant redressé a cru bon de se plier en deux pour cultiver. Quelques rares spécimens parmi ceux-ci vous préciseront comme allant de soi que la gelée tue la vermine et qu’ainsi pendant une bonne période celle-ci n’infeste pas les cultures, ces


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 spécimens facétieux n’hésiteront pas à cligner de l’œil pour vous amener à penser que dans cette vermine il englobe ceux de leurs congénères haïssables qui ne passeront pas l’hiver.

 

Les paysans redoutent bien plus l’été, la saison des excès climatiques où il advient ces catastrophes naturelles qui en quelques heures réduisent à néant des efforts pluriannuels. Les dernières semaines de l’été 1895 par ses vives chaleurs harasseront les cultivateurs, toutefois cela représentait un moindre mal, cependant pas une goutte d’eau ne tomba du ciel pendant près de quarante jour, le soir venu les températures ne fléchissaient pas, les quarante nuits demeurèrent étouffantes.

 C’est un peu avant cet épisode caniculaire qu’Auguste remarqua un certain jour de juillet une agitation particulière dans la maison de ses parents. Il semblait que le point de départ de cette effervescence prenne son origine la veille, lors de la tournée du facteur du mardi vingt-trois juillet. Au lieu de déposer le rare courrier dans la banaste placée sous l’auvent de la porte d’entrée, une banaste sans âge qui emplie de paille servait surtout de litière au chien de la maison, le facteur ce jour-là avec son bâton de marche frappa sans retenue sur le chambranle, surprenant ainsi le « bastardou » qui de ses aboiements accompagna les coups secs du fonctionnaire.

 « Un télégramme madame Marguerite ! », annonça-t-il avant d’allonger ses pas et de reprendre son circuit habituel.

 Marguerite ne le décacheta pas car il était destiné à son mari, cependant comme il provenait de Pignan, commune où résidait à présent Lucie et son foyer, elle se douta que sa belle-sœur devait supporter une épreuve pénible. Confiant la surveillance de Joseph, d’Auguste, et de Louisou à sa voisine Marguerite Bruguière une sexagénaire mariée au jardinier Joseph Malavieille, aïeule habituée à garder Joseph son petit-fils un garçon de l’âge de Louisou, Marguerite partit précipitamment vers les terres où s’activait Louis Marius.

 « Coquin de sort, dit Louis Marius, je n’aime pas ça. À chaque fois que Lucie m’a envoyé un télégramme, elle m’annonçait la mort de quelqu’un. »

 Presqu’en habitué Louis Marius ouvrit ce télégramme lourd de menace.

 « Tiens ! Lis toi-même. »

 « Baptiste décédé cette nuit. Enterrement demain. Lucie. », ânonna Lucie d’une voix monocorde à la manière de la dame du télégraphe.


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 « Mais… il n’était point vieux. », pensa Marguerite à haute voix.

 « Cinquante-quatre ans, puisqu’il avait quinze ans de plus que moi. Et maintenant Lucie se retrouve veuve… enfin il lui reste Marguerite et Jean Louis qui sont en âge de la soutenir.»

 Depuis l’ouverture du petit bleu les choses s’étaient précipitées. À la pause de midi Louis Marius s’accordait avec son ainé Joseph Denis, prévoyant le déplacement dès le premier train du lendemain en partance pour Montpellier. Dans l’après-midi Auguste vit sa mère bien affairé avec les vêtements des grandes occasions qu’elles rendaient austère en cousant dessus de sombres pièces de tissu, voiles et dentelles noires sur sa robe, large brassard à la manche de la veste de son père.

 « À nous aussi tu vas coudre du noir sur nos habits du dimanche ? »

 « Non, parce que vous les garçons avec votre cousine Christine vous resterez ici à Vendargues. Madame Malavieille s’occupera de vous, il faudra être bien sage. »

 « Et pourquoi qu’on ne va pas avec vous enterrer notre oncle ? »

 

Auguste comme tous les enfants de son âge savait presque par instinct ce qu’était la mort. Personne ne se défendait devant les enfants d’aborder ce sujet, et grosso modo Auguste possédait sa vision de cette affaire. Il advenait toujours, et nul n’y échappait, qu’un jour on meure pour aller au ciel où on retrouvait tout son monde. Pour autant il fallait enterrer celui qui mourrait. Devant la maison Auguste voyait quelques fois passer des cortèges mortuaires, il observait ces défilés lugubres sans nulle appréhension tant ils lui semblaient légitimes, s’autorisant parfois à questionner ses parents sur des points de détails par exemple sur le luxe ostentatoire de certains enterrements. Mais dans le cas présent, étant de la parentèle il s’imaginait pouvoir accompagner le défunt jusqu’à la mise en terre.

 

« Vous ne pouvez pas venir avec nous, répondit Marguerite, parce que ce n’est pas la place des enfants. Tu as tout le temps de voir de près ces choses-là. Tu as tout le temps… vraiment… »

 Pour elle-même Marguerite rajouta : « Et j’espère pour toi Auguste que dans ta vie tu ne verras pas trop de trépassés. »

Une vision fugace provoquée par la situation déclencha cette prémonition d’anticiper ce que dans moins de vingt ans vivrait son cher fils dans des tranchées lointaines où la souffrance et la mort accompagneraient alors son


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 quotidien. Néanmoins Auguste fut bien déçu car si le triste événement ne le marquait pas particulièrement, d’ailleurs les malheurs n’affligent pas les jeunes enfants de vifs chagrins, il lui aurait permis, plaisir exquis, d’expérimenter le transport ferroviaire. Ce jour-là Auguste se promit que quand il serait grand il ferait de long voyage en train, il ignorait que le destin le servirait au-delà de ses envies.

 

Une mort subite concluant une vie sans éclat, un enterrement furtif de troisième classe, le destin ne promettait rien de plus à l’humble Jean Baptiste Bonnefoi que ce sort mille fois distribués. Sur le chemin du retour Pauline et Joseph Denis, Marguerite et Louis Marius, gardaient le silence, la pensée du passage sur terre de leur beau-frère absorbait leurs pensées.

 « Ce que c’est que de nous ! », finit par dire l’un des quatre en conclusion de cette conversation muette.

 « En revanche je ne comprends pas l’obstination de Lucie de vouloir rester à Pignan, alors qu’en revenant à Vendargues nous pouvions l’épauler. »

 « Surtout qu’elle ne possède aucune terre là-bas, et de plus ça ne fait pas si longtemps qu’elle y est installée. »

 « Elle vit à Pignan depuis une dizaine d’années mais maintenant elle y a ses habitudes. Enfin espérons que pour elle les temps à venir ne seront pas trop difficiles. »

 « De toute façon à tout moment elle peut changer d’idée. Je le lui ai dit et redit. »


Le balancement régulier du train sur les voies replongea les quatre voyageurs dans de profondes méditations sur leur propre futur et celui de leurs enfants. Bientôt dans moins de cinq ans un nouveau siècle, le vingtième, les absorberait dans un tourbillon de progrès, à cette époque des améliorations se produiraient dans tous les domaines, alors il serait bon et doux de vivre dans ce temps-là où tout serait qu’ordre et beauté, luxe calme et volupté.

 

Bien sûr il fallait pour passer le cap ne pas suivre le triste exemple de Bonnefoi, ni non plus celui des enfants de Marie Madeleine, ces cousins natifs d’Aspiran, d’abord Marie Théotiste qui lâcha prise le trois septembre 1894 à presque soixante-et-un ans, puis Léon Ferdinand qui rejoignit sa mère le vingt-et-un août 1899 à cinquante-six ans.

 

 

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 Il faudrait également pendant les années ultimes du siècle ne pas perdre son sang-froid comme cela advint à une multitude d’épargnants délestés de toutes leurs économies dans ce placement prétendument mirifique du creusement du canal de Panama, ces économes ruinés préférèrent ne plus vivre plutôt que de végéter dans la mouise.

 

On devrait maitriser ses nerfs dès septembre 1894, et cela pendant une douzaine d’années, lors de l’injustice flagrante faite à Alfred Dreyfus sous le double prétexte d’avoir des origines alsaciennes, une région trop proche de l’ennemi traditionnel, et une culture juive, ce peuple juif formellement désigné comme apatride et conspirateur par nature.

 

Il conviendrait de garder son calme face à Joseph Vacher le tueur en série de bergères et de bergers. Cet assassin pervers qui, dès 1894 jusqu’à sa mise à mort à la Saint-Sylvestre 1898, vagabondait dans les belles contrées de France avec souvent dans sa main le rasoir prêt à trancher et à découper ses proies.

 

Il s’agirait aussi en juillet 1898 face à l’affront de l’Angleterre sournoise, ou selon son nom ancien d’Albion perfide, de ne pas se laisser entrainer dans une escalade belliqueuse. The Fashoda incident selon l’expression fameuse qui sous prétexte de conserver la maîtrise du poste militaire de Fachoda, l’anglais exigea et obtint que le commandant Marchand, chef de l’expédition française retire ses troupes du lieu et piteusement baisse son pavillon. Mais la France ne pouvait pas face au péril allemand se disperser dans une querelle d’honneur à propos d’un poste avancé que personne mis à part quelques érudits n’aurait su situer.

 

 Avant donc de pénétrer dans cette ère paradisiaque où l’intelligence battrait en brèche la barbarie du passé, où le dialogue basé sur le droit remplacerait la confrontation basée sur la force brutale, où les techniques et les mécanisations profiteraient à l’homme pour alléger ses peines, où le vice, le crime, la guerre, appartiendrait à un passé dépassé. Il faudrait encore pendant quelques années supporter ces inconvénients dus essentiellement à nos vieilles habitudes querelleuses que la modernité des temps à venir n’admettrait plus. Les femmes et les hommes attendaient et espéraient maintenant ce changement, d’ailleurs dès l’an 1900 à l’assemblée nationale nos députés débattraient sur un projet de loi formidable qui abaisserait la durée journalière du travail à onze heures.

 

 

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« Te rends-tu compte Auguste de la chance que tu as, lui dit un jour Louis Marius son père, dans le prochain siècle non seulement tu vivras en paix mais en plus tu auras du temps pour toi parce que d’ici une cinquantaine d’année je te fiche mon billet que la journée de travail passera à dix heures. »

 

«Parfaitement dix heures pas une de plus», ajouta-t-il à l’intention de Marguerite son épouse qui levait ses yeux au ciel.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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                                             ÉPILOGUE

 

 

 

 

 

Cette merveilleuse projection butterait un jour de juin 1914 le dimanche vingt-huit sur un attentat irrémédiable. L’assassinat de François Ferdinand prince héritier de la couronne austro-hongroise, car neveu de l’empereur François joseph, serait le premier acte d’une guerre qui s’étalerait et s’enchainerait avec les suivantes pendant tout le XXème siècle. Première guerre mondiale, seconde guerre mondiale, guerre froide, guerres coloniales, actions terroristes, sans oublier les incidents de frontières, à croire que le dieu Mars, dieu de la guerre, tient le monde dans le creux de sa main.

 

L’Histoire si on n’y prend garde à une tendance à resservir le même plat, ainsi l’attentat sur John Kennedy le vingt-deux novembre 1963 ressemble à s’y méprendre à celui dont l’archiduc François Ferdinand fut victime. Similitudes troublantes des deux cas : John Kennedy, François Ferdinand sont en visite dans une ville hostile ; les deux hommes empruntent une voiture découverte ; les deux voitures roulent à faible allure ; les deux voitures accomplissent un parcours alambiqué afin que de cette façon, raison officielle, la population puisse apprécier de près les deux hommes ; dans les deux cas pour des motifs incertains deux tireurs Lee Harvey Oswald en Amérique et Gravilo Pincip dans les Balkans, trucident un président d’un côté, un archiduc et, victime collatérale, son épouse morganatique Sophie Chotek de l’autre ; dans les deux cas les autorités repoussent le mot complot préférant évoquer le geste fou d’un déséquilibré.

Et pourtant sur le drame de Sarajevo qui nous préoccupe la thèse du complot doit être privilégiée. François Ferdinand donne l’impression de vouloir réformer de fond en comble le vieil empire dont il va héritier de son vieil oncle, et cela irrite profondément le très conservateur premier cercle du pouvoir impérial. Le seul moyen d’empêcher un héritier d’hériter passe par un empêchement moral, tel la folie comme Louis II de Bavière, ou physique comme Rodolphe d’Autriche, fils de François Joseph, suicidé ou liquidé à Mayerling. Après l’attentat l’Autriche exigera de mener seule l’enquête, cette prétention déplaira aux dirigeants serbes ils y verront une offense. Le ton montera d’un cran et atteindra au bout de l’escalade le conflit armée entre les


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 deux pays, ensuite le jeu des alliances entrainera et impliquera une multitude de nations dans une apocalypse inédite par son ampleur meurtrière.

 

 Auguste sera un des nombreux vainqueurs de cette guerre, il sera vainqueur parce qu’il sortira vivant de cet enfer, blessé certes mais vivant. Son frère ainé Joseph aura moins de chance il restera au fond d’une tranchée à Beauséjour entre Reims et Verdun le quatorze mars 1915. Toutefois l’armée s’appropriera sept ans de la vie d’Auguste, deux ans au service militaire en Tunisie, et cinq ans de campagne contre l’Allemagne, ses plus belles années, celles où l’homme est dans la plénitude de ses moyens physiques. Cette longue période dérobée à la vie d’Auguste l’empêchera de s’affirmer par l’achat de quelques lopins de terre il sera juste quitte pour acquérir au quartier de la « Montade » un bout de terrain, précisément cent-soixante-quatorze mètres carrés en vue de construire sa modeste maison, une si faible superficie suffisait à cette époque d’entre deux guerres mondiales pour bâtir son « oustal », puis ses enfants rempliront cette maison. Ils nécessitaient des soins alors son rêve de propriétaire s’éclipsa.

 

Pourtant des terres Auguste en possédait en indivision avec son frère cadet Marius Louis, des parcelles héritées de Louis Marius leur père qui rendit son dernier soupir le dix-huit octobre 1918.

 Des terres acquises par Jean Antoine que sa lignée avait su conserver, contrairement à la lignée de Louis son frère qui vendit tous les biens par lui accumulés.

 

En réalité la succession de Louis Marius le père ne se réglerait pas à la suite immédiate de son décès, elle resterait pour des raisons obscures, que je n’ai pas pu élucider, en souffrance jusqu’au vingt-sept février 1946 soit plus de vingt-sept ans d’attente. A cette date dans l’étude du notaire Pierre Milhau seraient présent Auguste, les deux filles de Joseph, et l’unique fille de Marius Louis ce-dernier étant décédé le douze octobre 1944.

 

Auguste mon grand-père recueillerait la terre-vigne sise au lieu-dit « lou Castagnés », ses cohéritières recevraient chacune selon leur rang les autres parcelles qu’elles négocieraient assez vite à la vente. La vigne des Châtaigniers, Auguste la conserverait un peu plus de onze années car il adviendrait le quatre avril 1957 le décès de Françoise Fenoul son épouse, et la même année le douze décembre se conclurait la succession de sa communauté.


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 Marcel mon père accepterait cette terre-vigne des Châtaigniers en héritage. Il faut dire que Marcel possédait cet atout vis-à-vis de sa fratrie d’exercer le métier de cultivateur à Vendargues même. Marcel propriétaire et ouvrier agricole entretenait sa vigne avec le matériel de son patron après accord préalable. Marcel un propriétaire plein de largesse puisqu’une partie notable de la production de cette vigne minuscule, quatre à cinq hectolitres les bonnes années, se diffusait auprès de notre parentèle. Il ne refusait jamais ce petit service d’étancher la soif de parents déshydratés, cela lui coutait peu d’ailleurs car comme ouvrier agricole il avait droit à l’avantage en nature de deux litres de vins par jour. Je précise immédiatement afin de lever toute ambigüité il s’agissait d’un vin de coopérative qui à cette époque titrait autour de neuf ou dix degrés, de plus Marcel le consommait toujours allongé d’eau. Puis l’heure de la retraite sonna pour Marcel mais pendant quelques années encore il soigna comme il put cette vigne des Châtaigniers, seul bout du terroir de Vendargues restant en la possession de notre famille. Il annonça longtemps son intention de vendre espérant sans doute dans son for intérieur que quelqu’un de la famille lui dise ces trois mots : « je suis intéressé », mais qui pouvait l’être !, plus personne dans la famille vivait en travaillant la terre, alors comme aucun écho ne lui revint, il se résolut autour de 1990 à vendre son bien.

 

 Aujourd’hui il ne reste plus rien de cette vigne, les souches ont été arrachées peut-être même que le nouveau propriétaire toucha la prime à l’arrachage qui sait ! Il alla jusqu’à abattre les deux cerisiers plantés par Marcel et qui croulait sous le poids de ses pendants d’oreilles vermeils.

 

Par ce changement de décor il me semblait qu’un monde ancien, très ancien, disparaissait à jamais. Un monde que d’une façon maladroite avec mes mots et sans prétention j’ai voulu tirer de l’oubli, et si la réussite n’a pas été au bout du chemin… eh bien tant pis, néanmoins pendant des années j’aurais vécu auprès des miens, ceux des origines, avec enthousiasme. Je les voyais tous apparaitre sur la scène de la vie et à qui mon imagination donnait corps et décor mais leur réalité a-t-elle été si différente. Ils affrontèrent les mêmes défis, les mêmes difficultés que nous, ils aspirèrent tout comme nous à vivre une quiétude apaisante. En somme n’ayant pas d’ambitions insensées ils vécurent dans leur temps comme nous vivons dans le nôtre, car seule diffère la structure de la société qui un jour nous accueille.


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