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                                                                           Chapitres suivants

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                                                                     Vendargues suite décor

                                                                       d'une Histoire véritable

                                                                               et vérifiée

 

 

 

 

 

 

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                                        PRÉAMBULE

 

 

 

Entre l’auteur de ces lignes et son ancêtre direct patrimonial, je sous-entends par patrimoine le nom que je porte, commun à présent avec une multitude de gens qui se réclame de cet héritage singulier, ce blason des humbles qui transmis et partagé forme une lignée. Une lignée alimentée par tous les lignages qui croisèrent le nôtre, et dont il conviendra de s’intéresser plus tard à condition que l’avenir laisse pour ce faire du temps. Ce temps mesurable sur le plan généalogique en année ou en génération. Ainsi entre mon aïeul Anthoine GUIRIBAL et moi, Yvon GRIBAL, trois siècles et neuf générations nous séparent.

 

 Les noms mis en perspectives sur les décennies écoulées se forment, se déforment, ou plus tôt en s’articulant d’une manière particulière ils s’enracinent, la phonétique locale leur offre au fil du temps leur orthographe définitive.

 

 Hypothèse, le prénom GUERIN s’allongera en GUERINBAL, ce nom deviendra GUIRIBAL, avant de se fixer par GRIBAL après moult déformations. Autre supposition aux confins du Rouergue et du Quercy existe un lieu-dit nommé GARABAILLE, il adviendra que ce nom précédé d’un prénom servira à désigner les habitants du lieu, les distinguant des autres paroissiens portant le même prénom.

 

Pour ma part je reste convaincu qu’au 18eme siècle, siècle où les noms s’implantent, le français qui se parlait dans cette France d’alors, ressemble fort au français du Québec ou mieux au français maintenant incompréhensible des acadiens des bords du Mississipi.

 

Je veux conter ici cette brève anecdote, qu’étant enfant j’entendais les vieux du village de Vendargues prononcer « Monpéyé » pour Montpellier, parmi tant d’autres mots altérés, et si un scribouillard s’en était tenu à reproduire cette phonétique sur des actes officiels, à condition que le dit-scribouillard fasse autorité le visage du bas-Languedoc fut tout autre.

 

 Survol de mon propos précédant :

 

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ANTHOINE, piqueur de limes de métier à GOURDON dans le Quercy, qui décèdera à cinquante-cinq ans en 1704, aura déclaré un an auparavant la naissance de GUILHAUME à Pierre ESCUYER curé du mont « Saint-Iean » (Saint-Jean). Ces deux informations uniques sont contenues dans un registre de Gourdon de mille trois cent pages avec des absences de plusieurs millésimes. Et en vérité, il y a peu de chance que je sache de combien d’éléments se formaient cette cellule familiale, pourtant de cette étude j’ai tiré ces renseignements : ANTHOINE était marié avec HELIZABET LACOMBE et le frère de celle-ci Pierre LACOMBE exerçait le métier de chapelier à Gourdon, sous toute réserve, il semble que notre HELIZABET ait convolé par la suite avec un nommé PORTES.

 

 GUILHAUME réapparaitra à l’entour 1730 au Pouget, en tant que maître serrurier, marié à Marie PORTAL, ensemble ils auront neuf enfants dont trois survécurent : LOUIS ; Elisabet ; Pierre. Elisabet et Pierre partiront à Montpellier où ils tiendront commerce de drogueries et d’épiceries. Elisabet restera célibataire, Pierre se mariera à Françoise JULIEN, nom qui par altération verbale s’écrira Joulié, accessoirement Pierre adhèrera à la franc-maçonnerie, tout comme son unique fils survivant Pierre qui s’unira, par Marie Louise interposée, à la grande famille commerçante des LONJON. Leur fille Fanny épousera un commerçant de Montpellier puis devenue veuve, se remariera avec un veuf commerçant à Montpellier bien sûr. Leur fils Pierre troisième de prénom, charcutier, épousera Magdeleine la fille de son employeur un nommé FRAISSINHES, avant de reprendre ce négoce de bouche.

 

 LOUIS succèdera à son père dans le métier de serrurier, avant d’épouser Marguerite FOURESTIER une jeune femme du Pouget qui lui donnera cinq enfants dont trois survivront : François ; LOUIS ; Elisabeth. Ni François, ni LOUIS ne reprendront l’artisanat paternel, ils opteront pour l’agriculture en association jusqu’à leur mariage. François épousera Suzanne BOYER une habitante du Pouget ils feront souche au Pouget par Suzanne, Rosalie, et Toussaint, tout comme Elisabeth, qui s’unira à un tailleur d’habits d’Octon, Bernard DEBREU, dont le nom se rectifiera en DEBRU, perdurera au Pouget par Jean-Jacques, et Rose.

 

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Au tournant de 1800, LOUIS, agriculteur, fils de Louis le serrurier, partira à Aspiran un village situé à un jet de pierre du Pouget, par-delà la rivière Hérault, il épousera Magdelaine JEANJEAN, ensemble ils auront Marie-Madeleine, LOUIS, et JEAN-ANTOINE. Ces deux-là partiront à Vendargues vers 1840 où ils seront pendant un certain temps domestiques agricoles dans un domaine.

 

Le sujet de ce présent ouvrage se concentre sur la vie de ces deux frères, avec en toile de fonds les histoires locales, les grands faits historiques qui les passionnèrent, et leurs relations épisodiques avec leur parentèle. Mais pour prolonger le survol jusqu’à ma modeste personne j’ajouterais que LOUIS, et JEAN-ANTOINE, se marieront avec deux sœurs de la famille ROUSSET, Marie pour l’ainé, Virginie pour le cadet. Les descendants de LOUIS quitteront Vendargues pour Montpellier.

 

Parmi les sept enfants de Virginie et de JEAN-ANTOINE, propriétaire-journalier, trois survivront, dont LOUIS-MARIUS, cultivateur, qui prendra pour épouse Marguerite REYBAUD, trois fils naitront de cette union, dont AUGUSTE, ouvrier agricole, mon grand-père.

En résumé trois siècles, neuf générations : 1-ANTHOINE, 2-GUILHAUME, 3-LOUIS, 4-LOUIS, 5-JEAN ANTOINE, 6-LOUIS MARIUS, 7-AUGUSTE, 8-MARCEL mon père, 9-YVON

 

L’étude des documents concernant ma famille au sens le plus large, m’amenèrent à plusieurs réflexions, mais il en est une qui me saute aux yeux. Il concerne le choix professionnel des individus, ceux qui optèrent pour des métiers tel que : serrurier, épicier, droguiste, tailleur d’habits, piqueur de limes, charcutier, parvinrent à acquérir en une ou deux décennies une aisance conséquente, visible par les signatures des personnages notables qui illustrent les actes administratifs des miens, par contre ceux qui, forcés ou de leur plein gré, choisirent de travailler la terre, ne purent en aucun cas s’élever dans la société. Et au fil des générations il apparait que leur niveau de vie régresse, et si l’un fut agriculteur de ses propres terres, son petit-fils se voit contraint d’assurer la survie des siens en s’employant chez des propriétaires fonciers. Non seulement la terre est basse mais quand on part de si bas on ne se hisse

 

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pas très haut. Plus sérieusement la condition de l’agriculteur n’évolue dans l’aisance que sur plusieurs générations d’opiniâtres laborieux, après bien des mariages et héritages multiples, en évitant par un arrangement de famille que lesdites successions entrainent de funestes partages, et avant tout souhaiter des conditions climatiques demeurent souvent favorables. Je dis cela sans amertume, simplement pour souligner ce qui m’apparait comme une évidence, mais j’ai l’avantage par rapport à mes devanciers, d’avoir un recul suffisant pour voir clairement la situation historique du travailleur de la terre, journalier ou propriétaire.

 

Je dois également délivrer une deuxième réflexion qui me frappe, malgré l’absence d’infrastructure tel que le service du courrier ou l’organisation du transport des personnes, les particuliers d’une même famille s’efforçaient de rester en contact, ils donnaient des nouvelles par un billet remis au colporteur régulier, ou au compagnon en déplacement, ou encore par le pèlerin qui partait vers quelques saints lieux. En outre la marche ne rebutait pas nos devanciers, un conte indique qu’un certain chat avalait sept lieues à chaque pas, soit vingt-huit kilomètres, il ne me surprendrait pas qu’un homme de ces temps anciens roué à la marche effectue en une journée une multitude d’enjambées équivalent à deux pas du chat de la merveilleuse histoire. Cet homme allait visiter les siens pour des problèmes particuliers, et il se chargeait aussi des missives de ses voisins pour les distribuer chemin faisant. Or il me semble qu’à partir du moment où les infrastructures autorisent le resserrement des liens des familles éclatées, les gens ne fassent plus l’effort de maintenir les attaches naturelles sous prétexte justement que les nouvelles installations peuvent être utilisées à tout moment, et qu’il n’est nul besoin de se contraindre, ainsi portant le paradoxe à son comble, les branches lignagères perdent définitivement le contact entre-elles, sans doute aussi la cherté des produits constitue un paramètre défavorable.

 

 Ainsi les frères Louis et JEAN ANTOINE dont je vais tenter de retracer l’existence d’après les traces qu’ils ont laissées, n’échapperont pas à ce relâchement des liens familiaux, ils n’auront que des lointains échos de la vie à Aspiran de leur sœur ainée Marie Madeleine, quelques bribes incertaines sur leurs cousins et cousines du Pouget, et après le décès du cousin Pierre en 1846 plus aucunes nouvelles de la branche montpelliéraine.

 

 

 

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                                CHAPITRE PREMIER

 

 

Louis et jean Antoine quittaient pour la première fois le clocher natal, ils partaient la tête pleine d’espoir de gravir quelques degrés vers l’aisance en faisant leur profit des opportunités qui se révèleraient sur les terres bien grasses et spacieuses du sud de Montpellier jusqu’à Nîmes et la Camargue. Ils n’imaginaient pas que plus jamais ils ne reviendraient à Aspiran.

La veille de Noël 1839, Louis le père mourut après une vie de labeur d’humble paysan, propriétaire de parcelles réduites, assurant la survie de sa famille, et de sa maison, dont il tirera sur les dernières années de sa vie un revenu complémentaire en louant une chambre, celle de sa fille Marie Magdelaine qui vivait à présent mariée avec le cultivateur Jean Coste.

Sur le conseil du notaire royal Mathieu Hyppolite Beloury, la veuve Magdelaine Jeanjean, qui disparaitrait dix-sept mois plus tard, et les enfants : Marie Magdelaine âgée de trente-six ans, Louis vingt-et-un ans, et Jean Antoine seize ans, recueillirent la succession, environ trois cent francs pour chacun. Cette somme représentait l’équivalent d’un salaire annuel d’un ouvrier confirmé.

 

 Marie Magdelaine la fille, selon l’usage, tint à recueillir sa mère Magdelaine et souhaita conserver les terres paternelles, elle appartenait à la race de celles qui s’enracinent, elle tenait ce trait de caractère de sa mère. D’autre part s’étant mariée à un âge avancée, quasi trentenaire, cette possession la rassurait sur son avenir dans ce monde où la camarde emportait les gens avant la vieillesse, et pourquoi cacher que Jean Coste son époux disparaitrait à quarante-sept ans après quatorze ans de vie commune. Ce souhait de disposer de quelques lopins de terres la désignera sur les documents officiels : propriétaire-journalière. Elle se louait donc à la journée tout en cultivant les parcelles anciennement paternelles, cette situation lui permettait de parer toutes les difficultés de l’existence difficile des humbles. Son veuf de mari Jean Coste cultivait les terres des propriétaires fonciers, et des cinq enfants des premières noces de celui-ci, une fille et un garçon survivaient. De son union avec Marie Magdelaine naitront deux filles et deux garçons, Elizabeth et Florent

 

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mourront en bas-âge, Marie Théotiste et Léon Ferdinand survivront et formeront avec leur mère pendant quelques années jusqu’en 1856 la cellule familiale, car à cette date Marie Théotiste âgée de vingt-trois ans convolerait, laissant à la maison un couple atypique formé de Marie Magdelaine une mère de cinquante-trois ans et de Léon Ferdinand son fils de treize ans. Ensemble ils vivraient un quart de siècle, et il n’est pas interdit de penser que, sans enfreindre ni la morale ni la bienséance, Léon Ferdinand fut le seul homme véritablement aimé par Marie Magdelaine, un amour exclusif sans partage. Une affection réciproque puisque Léon Ferdinand attendra la disparition de sa mère pour se marier à presque quarante ans.

 

 Au mois printanier de mars 1840 Louis et Jean Antoine partaient à l’aventure. Une expédition toutefois balisée par l’autorité paternelle qui, à l’instar du laboureur de la fameuse fable, prévoyant sa fin prochaine avait pris ses dispositions à l’égard de ses fils.

 

Louis le père adressa sur la fin de l’année 1839 une simple lettre à Pierre son bon cousin germain, septuagénaire comme lui, mais l’âge était leur unique point commun. Pierre commerçait à Montpellier, il vivait une existence bourgeoise assurée, et sur le plan de sa vie sociale il appartenait comme un certain nombre de gens de sa condition à la franc-maçonnerie. Suivant l’exemple de son père, Il s’impliqua dès son adolescence dans cette société discrète, et s’éleva au degré qui permettait d’être nommé vénérable. Par ses relations fraternelles il pouvait recommander les fils de Louis, ses cousins issus de germain, à quelques propriétaires qui ne méprisassent point, dans une société de grandes distinctions sociales, les êtres appartenant à la couche la plus basse. La teneur de la lettre de Louis exprimait sans détour cette requête que lui, Pierre, assure de son mieux la bienveillance sur ses enfants après sa mort dont il sentait l’approche.

 

Pierre n’imaginait pas que l’évènement se produirait à un terme aussi imminent. La mauvaise surprise passée il s’engagea dans le respect résolu de sa parole, trouver un propriétaire susceptible par la surface de son foncier d’employer ensemble Louis et Jean Antoine. Une session de sa société fraternelle lui suffit pour trouver le profil correspondant à son attente, parmi les familiers de la loge se remarquaient deux hommes, faisant profession

 

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d’agriculteur à Vendargues, le père Pascal Valentin largement septuagénaire, et son fils quadragénaire Jean Pierre Valentin. Ces derniers lui assurèrent qu’au hameau de Meyrargues le nommé Jean Querelle, époux de Margueritte Gervais, homme de haute moralité, exploitait un domaine dont l’importance justifiait l’embauche de bras, de quatre bras vigoureux. Les deux Valentin obtiendront confirmation de leur supposition, et Pierre démarchera pour ses petits cousins le bonhomme Querelle. Ensemble ils convinrent que les deux garçons au printemps 1840 seraient présents au domaine, sur ce point Pierre s’était impliqué sans même savoir si de leur côté les deux garçons n’avait pas pris quelques engagements, il basait sa démarche uniquement par son ressenti de la lettre de son moribond cousin Louis.

 

De toute façon Pierre obtiendrait des certitudes un peu avant le vingt février 1840 juste un mois précédant le printemps en question, ainsi en cas de refus des garçons il ne provoquerait pas l’embarras de Jean Querelle. Cette date du jeudi vingt février correspondait au mariage de Jean Jacques Debru avec la fille du maire d’Arboras une commune du haut Languedoc, la demoiselle Joséphine Falguières. Les parents de Jean Jacques Debru étaient tous deux décédés, sa mère Elizabeth Gribal appartenait à la fratrie du moribond Louis, elle était bien sûr cousine germaine de Pierre. Jean Jacques tailleur d’habit comme son père tenait à ce que Pierre commerçant à Montpellier, son cousin issu de germain, lui fît l’honneur d’être son parrain de mariage, de cette façon il se forgeait l’argument de se hisser au niveau de son futur beau-père, ainsi ce dernier rassuré accordait la main de sa fille sans nulle contrariété de mésalliance dans un siècle verrouillé par une morale bourgeoise contraignante.

 

 Le règne bourgeois advint quarante ans auparavant lorsqu’un général ambitieux empoignant les rênes du pouvoir se fit consacrer empereur. Ce règne s’installa avec les deux derniers membres de la branche Bourbons, les frères du roi guillotiné. Puis ce règne se pérennisa quant à la fin de juillet 1830, après trois journées glorieuses dont la bourgeoisie sut profiter par une manipulation audacieuse, le roi-citoyen Louis-Philippe premier, désigné par la suite Louis-Philippe premier et dernier lorsque laminé par l’usure du pouvoir la critique jettera sur lui tout le fiel de son ironie, ce roi représentatif de cette

 

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classe deviendra l’unique roi des français, ses prédécesseurs ayant été rois de France.

 

En guise d’hommage à celui qui scella la première pierre du pouvoir de la rente, Louis-Philippe Ier, poussé par Adolphe Thiers président du conseil, décida de rapatrier les restes posthumes de Napoléon Ier. L’affaire débrida les discutions, mobilisa les énergies, elles s’exprimèrent tout le long de l’année 1840, pour aboutir le quinze décembre 1840 à la cérémonie pompeuse du retour de celui dont la majorité de la population choisissait de ne retenir que son épopée grandiose, d’ailleurs le pouvoir en place espérait par ce biais et à bon compte une retombée reluisante pour sa politique. Ce pouvoir ayant pris soin d’enfermer à double tour le chef de la lignée Bonaparte, l’actuel et constant comploteur, le futur Napoléon III. Ce dernier à deux reprises, octobre 1836 et août 1840, tenta le coup de force, vainement car beaucoup le considérait comme un turlupin de foire.

 

Rien à voir avec l’oncle dont les cendres revenaient au bord de la Seine, reposer aux Invalides. Une célébration emphatique digne d’un culte dédié à quelques divinités grecques ou romaines. Célébration ampoulée, monumentale et surtout glaciale, le bruit courut que des personnes attendant le passage funèbre de l’empereur défunt, furent victime du froid polaire de ce décembre 1840, la glace saisirait la Seine pendant quelques jours juste après la cérémonie.

 

 Pour l’heure en ce début d’année 1840, seul comptait pour la famille le mariage entre Joséphine et Jean Jacques. Respect de la tradition oblige, le mariage se déroulerait dans la petite commune d’Arboras, et aussi parce que le père de la mariée, maire de la commune tenait à officier dans son village en présence des deux cent habitants environ, tous attachés par des liens familiaux précis ou vagues selon les décennies écoulés qui font relâcher les dits-liens. Jean Jacques de son côté pour faire nombre réveilla tous les liens familiaux en sommeil qui allaient du Pouget à Aspiran et jusqu’à Montpellier.

 

Ainsi de Montpellier le cousin Pierre épicier, ayant pu convaincre son noyau familial de délaisser pendant quelques jours tout commerce, s’en était venu avec son épouse Marie Louise Lonjon, sa fille Françoise nommée Fanny, son gendre Louis Viala versé dans la mousseline, et Elodie sa petite-fille, puis son

 

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fils Pierre troisième de prénom expert en charcuterie, sa belle-fille Magdeleine Frayssinhes, son autre petite fille Suzanne nommée Césarine, et enfin son petit-fils Pierre quatrième de prénom.

 

Au Pouget berceau de la famille ils retrouveraient François, agriculteur, frère ainé des défunts Elizabeth et Louis, il vivait avec son épouse Suzanne Boyer, son fils Toussaint, aussi agriculteur, et sa fille Rosalie, Suzanne sa fille ainée mariée au berger Antoine Laurés, l’avait fait grand-père d’Eugénie et de François.

 

Et surtout ils répondraient à l’invitation Jean Jacques qui vivait avec sa fille Marie, née de sa défunte première épouse Sophie Jourdan, et avec sa sœur Rose, son autre sœur Margueritte mariée à Jean Granier, agriculteur, décèderait triste destin, en couche le trente novembre 1840.

 

 Sitôt arrivé, le lundi dix-sept février, soit trois jours avant le mariage, le cousin Pierre chemina vers Aspiran, il apportait à Louis et Jean Antoine le résultat de ses fructueuses recherches. Lors la discussion roula sur le point de chute proposé qui n‘était pas tout à fait inconnu aux deux frères. La première raison remontait avant leur naissance lorsque Louis, leur père, autour des années 1810-1815 essaya de s’établir fermier dans une zone proche de Meyrargues, ensuite ils se rappelaient que vers 1830 le fils Vailhé, une famille aisé de propriétaire s’était marié à Vendargues.

 

Jacques Célestin Vailhé natif d’Aspiran en 1801 fit des études de droit, et pour avoir baigné dans un milieu de possédants s’orienta naturellement vers le notariat, ayant acquis de l’expérience dans ce domaine il reprit une étude à Baillargues, commune situé à quatre kilomètres à l’est de Vendargues. Il fréquenta de par sa profession, ou mieux encore par des contacts amicaux, la bonne société de ces communes, ainsi il côtoya la famille de François Durand, propriétaire et surtout juge de paix, le droit rapprochait les deux hommes, mais pour sceller leur relation il suffisait d’un mariage. Jacques Vailhé demanda la main de Françoise Amélie Durand, demoiselle mineure âgée de dix-huit ans et demi le jour des noces, mais François Durand consentit, et le vingt-huit février 1832 le prêtre Laurent Hérail bénissait les anneaux.

 

Cependant un problème se posait à Jacques Vailhé, ayant pris place par son mariage à la table des notables, il devait à présent recruter une femme de

 

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charge capable d’assurer tous les travaux domestiques, et d’un caractère réservé, hors de question de prendre une autochtone dont il put redouter un impair ou qui put commettre quelques fâcheuses indiscrétions. L’idée la plus simple lui vint de faire venir une jeune femme robuste de son village natal, où résidaient encore ses parents. Son choix se porta sur une femme appartenant à la même génération que son épouse. Elle s’appelait Marie Joséphine Pouget, son veuf de père l’agriculteur Jean Pouget négocia comme il se doit l’aspect financier de cette affaire avec les parents Vailhé afin que les gages de sa fille mineure lui reviennent, mais pour Marie Joséphine ce détail importait peu, elle voyait que l’agrément d’être employée dans une maison bourgeoise dont le mobilier, les tapis, la vaisselle, l’argenterie, exposaient le luxe suprême qu’elle supposait inaccessible à la vue d’une modeste paysanne illettrée. De son côté l’épousée appréciait de pouvoir ordonner à une ingénue servante de son âge car elle redoutait de devoir dicter ses vues à une acariâtre matrone faite toute en rouerie que put lui imposer son époux.

 

Les années défileront puis le cœur de la servante Marie Joséphine s’épanchera pour un certain Jean Guin qu’elle voyait épisodiquement pour être agriculteur à Vendargues au service des Durand les parents Françoise épouse Vailhé, sa maîtresse. Le mariage se produirait en milieu de semaine le jeudi vingt-sept août 1840, mais Louis et Jean Antoine, présents depuis quelques semaines à Meyrargues, ne s’attacheraient pas à l’origine de la mariée, il la savait servante, habitante de Baillargues le village voisin, et leur curiosité n’allait pas au-delà. Les années s’additionneront puis à Aspiran le père de Marie Joséphine décèdera, provoquant le rapprochement de Prosper Isidore Pouget son frère, ce dernier trouvera à se placer comme traceur de pierre dans les florissantes carrières de Vendargues, il s’adaptera à ce métier et à son nouveau village de la meilleure façon qui soit en épousant sur ses trente ans, le deux mai 1850, Marie Itier la fille du propriétaire-carrier André Augustin Itier, chez qui il exerçait ses talents.

 

 S’ils s’étaient écoutés, sitôt les festivités du mariage de leur cousin Debru passés, Louis et Jean Antoine, baluchon sur le dos, héritage en poche, auraient détalé sur le champ afin de se jeter dans cette nouvelle vie qui, pensaient-ils, leur tendait ses bras charnus, car sur ce dernier point résidait l’espoir des

 

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garçons. Ils savaient que leur village natal ne leur proposerait qu’une existence médiocre ou pire piteuse, les temps voyaient, dans les villes et les villages, dans les ateliers et les champs, une pléthore de travailleurs vigoureux offrir vainement leur service, cette surabondance d’ouvriers ne permettait pas que tous fussent embauchés, et ceux qui parvenaient à se placer ne percevaient qu’une maigre rétribution, concurrencés par une main d’œuvre sortie d’une enfance si brève que des cœurs charitables s’alarmèrent, et de haute lutte parvinrent en 1841 à interdire le travail aux enfants de moins de huit ans.

 

Le travail attendait louis et Jean Antoine à Meyrargues, il ne fallait pas le faire poireauter, tel était leur état d’esprit, pourtant ils se plièrent de bonne grâce au souhait de Magdelaine leur mère qui après avoir perdu son mari ne voulait pas perdre trop vite ses garçons. Le rendez-vous était fixé au printemps 1840, il restait donc quelques jours à partager en famille, alors on tergiversa pour déterminer le départ à la lune croissante qui advenait juste avant le jour printanier. Le soleil se lèverait à son heure, il darderait ses premiers rayons autour de six heures, il finirait son œuvre lumineuse vers dix-huit heures, Louis et Jean Antoine pouvaient compter sur douze heures de clarté, un délai suffisant pour effectuer du pas soutenu les cinquante kilomètres prévus.

 

Pour seul viatique, les garçons possédaient le plan détaillé de leur périple, un dessin exécuté par le cousin Pierre qui, tenant compte de leur incapacité à lire et à écrire, signalait à l’exemple des cartes Cassini les particularités du trajet : les rivières, les bois, les vignes, les ponts, les collines, les églises de différentes tailles suivant l’importance de la commune, et surtout élément essentiel le parcours du soleil, ainsi sur le côté droit de la feuille, là où se situait Meyrargues donc à l’est, le cousin Pierre présentait un lever de soleil, un astre rieur avec un large sourire, au milieu de la parabole le soleil à son zénith, entre les églises de Saint-Georges-d’Orques et Saint-Paul-et-Valmalle, regardait attentionné en-dessous de lui deux silhouettes de marcheurs, puis en fin de parcours du côté gauche de la feuille, à l’ouest, là où était dessinée la tour carré de l’église d’Aspiran, il se voyait un soleil aux paupières closes, lourdes de fatigue.

 

Afin que Louis et Jean Antoine ne s’égarassent point dans les méandres emberlificotés des rues de Montpellier, le cousin Pierre avait produit un plan particulier de cette partie de leur itinéraire, en principe les garçons approcheraient la ville par la place du Peyrou, elle se distinguait par la statue

 

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équestre de Louis XIV, ils devaient longer à main droite ce qu’il restait de mur d’enceinte de la ville pour arriver sur leur gauche à l’hôpital général qu’ils contourneraient, et passant sur le pont du ruisseau le Merdanson, ils remonteraient l’avenue arborée jusqu’au quartier du Boutonnet, ensuite au premier carrefour ils emprunteraient à leur droite le grand chemin de Nîmes bordé d’arbres.

 

 Alors qu’ils marchaient depuis un bon moment sur ce grand chemin ils s’aperçurent qu’ils précédaient une charrette hautement chargée de toutes sortes de meubles, le charretier qui conduisait les deux chevaux de l’attelage se plut à engager la conversation avec les garçons.

 « C’est-y donc qui vous iriez du côté de Nismes ? »

 « Nous nous arrêterons bien avant monsieur, nous sommes attendus à Meyrargues au domaine de monsieur Querelle. »

 « Et vous venez de quel pays ? »

 « D’Aspiran ! »

 « Aspiran… connais pas. Et si vous montiez à mes côtés, ça serait mieux pour bavasser, moi je vais jusqu’au mas du Salaison qui se trouve avant votre destination. »

 

Les garçons s’installèrent sur le banc, ils encadrèrent Pierre Sanson charretier de son état. Supposant qu’il résidait à Vendargues ils envisageaient de lui poser une multitude de questions, mais ils furent vite déçus.

 « Non point ! Je n’habite pas Vendargues. Puis je ne sais si je me serais plu dans un pays où on s’annonce : gens de petite foi, et où par précaution il faut fermer sa porte. Je préfère résider à Montpellier où je fais le commerce de charretier, je transporte par tous les temps tout ce que le particulier a grand besoin, aujourd’hui du mobilier raffiné pour un hobereau de la campagne, demain des barriques de vins des costières pour des bourgeois de Montpellier, et après-demain va savoir… Quand je parcours les chemins je me débrouille toujours pour repérer un ou deux gars costauds et surtout honnêtes comme vous, je les fais monter à mes côtés, ils me font la conversation et en plus ça dissuade les malfaisants. »

 

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Les garçons sourirent d’être confondus avec les Cerbères mythologiques, néanmoins ils s’aperçurent très vite qu’en guise de conversation le bonhomme aimait mieux se répandre de ses propres considérations.

 

« Ne vous moquez pas les gars, les chemins de campagne ne sont pas sûrs, vous y trouverez, foi de Pierre Sanson, des tranche-gosiers, des coupe-jarrets, des détrousseurs prompts à vous chauffer au fer rougi. Et surtout par ici, fuyez comme la peste le bois de Saint-Antoine, à croire que c’est le diable qui a planté les arbres. Que je vous raconte, il y a de cela trente ou quarante ans (en réalité l’évènement eut lieu le huit thermidor an XI soit le vingt-sept juillet 1803), sous un pont à la limite de ce bois, le pont de la Cadoule, un ruisseau qui traverse ce bois, on découvre un cadavre, alors on mande les autorités. Jean Pierre Dides le maire de Vendargues se déplace, accompagné de Bernard Abadie, un ci-devant chirurgien sous les rois, devenu officier de santé sous l’empire, et appartenant de longue date à la société des maçons. »

 

Ce dernier mot rendit les garçons plus attentifs, car cette société discrète provoquait à présent les imaginations au sujet de sa supposée puissance occulte sur toutes les strates de la nation, la plupart des gens se méfiait de son hypothétique emprise sur les rouages des pouvoirs, en vivant caché cette société inspirait sinon la crainte du moins quelques fantasmes irraisonnés.

 

« Alors vous savez quoi ? Notre officier de santé déclare que le corps sans vie a été victime d’une noyade. Crénom de nom !, une noyade, rien que ça, à la saison de l’été, dans un ruisseau qui se traverse à pieds secs dès les chaudes journées du printemps. Qui peut croire cette fadaise ! Une noyade qu’ils ont marqué sur le registre, et comme ils sont gens d’importance qui savent lire des gros livres, compter des additions de la longueur d’une page, alors personne ne les dispute… on ne veut rien discuter… par précaution ferme ta porte comme ils disent.

 

Une autre fois, l’affaire se déroula il y a bien vingt ans de cela à la Saint-Bernard (donc le vingt août 1818), ce n’était plus le même maire qui dirigeait la commune, celui-là s’appelait François Durand, et comme son devancier il se déclarait propriétaire foncier, mais en plus ce Durand assurait la justice de paix du canton, cela a de l’importance pour notre histoire. Vers quatre heures du matin, au lever du jour, nous étions en été, notre François Durand trouve devant sa porte un enfant dans une corbeille, un garçon de trois ou quatre

 

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jours, enveloppé de linges et de mouchoirs, et qui devait pour l’état civil prendre le seul nom de Bernard.

 

Nous autres habitants de Montpellier, nous avons pour les plus malheureuses quand elles sont acculées à abandonner leur progéniture la commodité de l’hôpital général. A l’endroit le moins exposé des regards se trouve le tour ainsi nommé car cet aménagement construit à même le mur d’enceinte tourne depuis la rue, les pauvres désespérées viennent y déposer leur infortune, elle manœuvre le tour, et point important avant de s’enfuir elles font sonner la cloche. Remarquez certaines de ces femmes laisse avec le nourrisson une lettre dont le contenu lui permettra un jour dans des circonstances favorables de récupérer leur enfant, enfin c’est l’espoir qu’elle se donne, ou bien à bon compte elles tranquillisent leur conscience. De l’autre côté du tour se trouve Jeannette, Jeannette n’a pas de nom propre elle a subi elle-aussi l’abandon, il semble que du tour où un jour elle fut déposée, elle n’alla pas plus loin que la salle d’accueil où elle se charge depuis de prendre soin des nouveaux abandonnés, et on peut lui faire confiance elle a bon cœur bien qu’illettrée. »

 

Les deux garçons se regardèrent ils ne voyaient nul rapport entre les qualités humaines et l’illettrisme, eux-mêmes ne connaissait rien à la lecture ni à l’écriture, néanmoins de cette ignorance ils perçurent un préjugé défavorable, sinon un signe d’inégalité.

 

« J’en reviens à notre Bernard, abandonné à la porte de monsieur Durand maire et juge de paix. …Par précaution ferme ta porte comme ils disent. Réfléchissez une femme enceinte dans un village ça se remarque, à moins que cette femme vive recluse, mais cette absence même se remarque, dans le village les gens causent, tiens elle ne va plus à la messe ! qu’ils papotent. C’est donc une femme du canton qui abandonne son enfant mais pas n’importe où. Ordinairement une malheureuse délaisse son enfant à la porte de l’église, ici le cas de petit Bernard diffère des habitudes. Sa mère s’est-elle renseignée sur le domicile de monsieur Durand ? Si oui, par sa question elle se signale du particulier, et si elle charge un tiers de ce faire ce dernier sera repéré aussi. Il faut admettre que la mère savait où trouver le domicile monsieur Durand, et qu’au moins de réputation elle connaissait les mérites de cet homme. J’en viens à mon idée que la mère appartient à la société des gens biens, et gens de biens, Bernard est abandonné avec linges et mouchoirs. Vous en possédez-

 

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vous-autres des mouchoirs ? Le travailleur n’a nul besoin de pièces de dentelle, et faire des manières chichiteuses pour se débarrasser de sa morve. »

 

Ce trait provoqua l’hilarité des garçons qui ne s’imaginaient pas devoir se servir d’un mouchoir pour dissimuler ces contraintes naturelles.

 

« Je termine cette histoire sur un dernier point qui conforte mon idée, le petit Bernard aurait dû être placé dans une famille d’accueil vendarguoise, et je pourrais citer les noms d’au moins deux ou trois foyers capables d’assurer la survie des enfants que leur confie l’hospice en contrepartie d’honnêtes rétributions. Cela n’a pas été le cas, et plutôt que de frustres paysans, le petit Bernard fut emmené à l’hospice de Montpellier par Isabeau Bruyère veuve Gout, ce dernier nom ne vous dit rien mais à moi il me cause puisque son fils Pierre Gout pour être garde-champêtre me tarabuste incessamment à propos de la régularité de mes chargements, et gare s’il me manque un papier-timbré. Aussi cette mission d’importance devait être confiée à une personne sûre et discrète, et ce genre de fardeau convient mieux à une femme, de plus si cette femme à un rapport direct avec la contrainte légale on peut envisager que les portes seront précautionneusement fermée. »

 

« Les portes sont surement fermées, mais les fenêtres, ne seraient-elles point ouvertes ? Questionna Louis. Il me semble que vous en connaissez des histoires sur Vendargues. »

 

« Cela vient de mes habitudes régulières. Ainsi rappelez-vous je vous ai dit que je m’arrêtais au mas du Salaison. En ce lieu deux auberges sont en capacités de vous accueillir, une est tenue par les Causse, et l’autre par les Cauclaud. Cette halte permet à mes chevaux de reprendre des forces, et à moi de me rafraichir ou de me réchauffer selon la saison, et forcément il se trouve toujours quelqu’un à qui causer, souvent les sujets sur lesquels nous roulons intéressent les potins du pays, je veux dire de la localité, parce que le pays, le vrai, la politique, les grandes affaires, je le dis tout net je m’en bats l’œil. »

 

A entendre une telle trivialité, les garçons sursautèrent, bien que sortis de leur campagne ils n’ignoraient pas que cet œil, cet œil sec et ridé précisément, représentait au figuré l’orifice du fondement. Puis ils pensèrent que c’était là propos de charretier.

 

« Remarquez les conséquences de la haute politique il faudrait se boucher les yeux pour de pas la voir, aux auberges où je m’arrête, je remarque toujours des jeunes femmes prétendument domestiques, mais personne de se trompe

 

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sur la vrai source de leur gagne-pain. Et pour celles qui refusent le flétrissement il leur reste à mourir dans un état de mendicité extrême, comme cela fut le cas au lieu de Meyrargues il y a de cela une quinzaine d’années. »

 

« L’an mille huit cent vingt-six et le six mai à midi est décédée à Meirargues une femme âgée environ trente ans dans un état de mendicité extrême pour avoir formée aucun raisonnement aucun papier qui puissent donner des renseignements sur son état et son lieu de naissance »

 

« Les soins que lui ont apporté la veuve Bertrand et la femme Gleize furent vains pour son malheur, et je crois qu’admise à la maison de dépôt de mendicité sise à Montpellier, son destin n’eut pas été diffèrent. Ainsi va la vie ! Heureusement qu’il nous reste quelques fortunés, qui investissent par exemple dans le mobilier que je transporte, et le pays par un effet d’entrainement tourne presque rond malgré tout. Il semble que de tout temps et en tous lieux les affaires se soient menées par une petite élite de propriétaires, et Vendargues n’échappe pas à cette règle, de mémoire je peux citer en tant que possesseurs de foncier : les Durand, les Dides, les Gleize, les Claret, les Daumont, les Reybaud, les Irles, les Querelle chez qui vous allez travailler. Et si vous étiez venus six ou sept ans en arrière, quand vivait encore dans son domaine du camp du Salaison, Pierre Yrieix baron de Lansade. Mais depuis il est mort, à un bel âge quatre-vingt ans !, nous n’y arriverons pas nous autres. »

 

 Le baron de Lansade mourut en son domaine du camp du Salaison le trente-et-un janvier 1834, cet hiver particulièrement doux, lui fut si dur qu’il l’emporta à son âge avancé. Le baron fut gratifié de ce prénom singulier : Yrieix, par la grâce de sa mère Margueritte de Lanouaille qui elle, portait le nom du lieu où elle naquit. Le château de Lanouaille où elle vit le jour se situe au sud de Limoges, la commune de Lanouaille voisine avec celle de Saint-Yrieix-la-Perche ainsi nommé en l’honneur d’Yrieix un saint du haut moyen-âge natif de Limoges qui fonda et bâtit sur ses deniers son monastère où il sera abbé. Cette abnégation lui faudra sanctification, à cette époque fondatrice de la chrétienté la faveur mystique permettait de mourir en odeur de sainteté sans forcer sur l’acte miraculeux. Mais le point commun, entre notre baron et le saint moyenâgeux, est d’avoir servi tout deux leur roi, le saint en tant que ministre,

 

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le baron comme soldat avec le grade de capitaine de grenadiers au régiment de normandois.

 

Je laisse à présent la parole à un de ces anciens qui en ces temps reculés radotait dans un coin de la cheminée des histoires de familles dont les destins s’entrecroisaient à l’instar des fils du métier à tisser d’une façon inextricable. Le vieux (ou peut-être la vieille), d’une existence hypothétique, près du feu, ratiocinait à la veillée des vieilleries que personne n’écoutait vraiment, son murmure semblait un joli bruit de fond qu’accompagnait parfois le vent qui se glissait entre les jointures.

 

« Savez-vous jeunes gens, il s’adressait à Louis et Jean Antoine, que Pierre Yrieix baron de Lansade se maria avec une Massol de Jonquières, et qu’un de leur fils nommé Gustave, devenu par la suite baron de Jonquières, épousa une de Barbeyrac de Saint Maurice. Le grand-père de cette dame, Antoine de Barbeyrac fut par lettre patente de 1753 titré marquis de Saint-Maurice, tout en étant seigneur de maints autres lieux dont Saint-Aunés, cette dernière seigneurie jouxte le domaine du camp du Salaison. Mais l’anecdote prend tout son sel maintenant, écoutez donc jeunes gens, il visait toujours Louis et Jean Antoine, votre grand-père à vous s’appelait Louis, il faisait profession de serrurier au Pouget comme son père, il mourut vingt ans environ avant vos naissances. Quand il est né le seigneur du lieu qui se nommait Louis Viel de Lunas exigea de le porter sur les fonts baptismaux, et je vous fiche mon billet que vous serez éberlué si j’affirme avec raison que la grand-mère de ce ci-devant seigneur Viel de Lunas une certaine Marguerite appartenait à la famille Barbeyrac Saint Maurice. Croyez-moi mes enfants plus on approche de son dénouement et plus on s’avise que le monde est bien petit. »

 

L’ancêtre savourait sa conclusion lorsque levant la tête il s’aperçut que seul le feu de la cheminée acquiesçait par de bruyants crépitements. Il remisa alors sa déception au fond de sa poche, une peille salie de sa morve par-dessus.

 

 Le dénouement ! pressentait-il le sien le charretier Pierre Sanson quand par boutade il annonçait qu’il ne profiterait pas de ses vieux jours d’improbable octogénaire. La camarde avait déjà coché la date de son rendez-vous, à sa quarante-sixième année, le quinze novembre 1848 à trois heures après midi à la croix dite de Jaoul sur le grand chemin de Montpellier à Sommières, Pierre Sanson décèderait écrasé par sa charrette, dans des conditions semblables son

 

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collègue de Saint-Hilaire, Louis Carbonnier, un demi-siècle auparavant (le vingt-neuf juillet 1799) subirait ce sort funeste. Ce grand chemin au bord duquel au niveau de Vendargues s’acharnent des carriers à extirper des cratères, par eux creusés avec pics et pioches, ces fameux dés rectangulaires qui se nomment ici cairons qui forment les dalles et les murs des maisons de maîtres, qui quelques fois déséquilibrent les charrettes, et écrasent les charretiers.

 

 « Jusqu’au décès du ci-devant baron de Lansade, reprit le charretier Pierre Sanson, il y avait deux aristocrates à Vendargues. Ils appartenaient à deux noblesses de France opposées, l’ancienne, représentée par le baron de Lansade issue d’une vieille souche noble dont les racines remontent peut-être à nos premiers rois de l’ancien régime, et la nouvelle, celle du baron Pierre de Berthézène qui, à grands coups de sabres cisela son renom dans les furieuses batailles de la révolution, et profila son blason en pourfendant par les moulinets ravageurs de sa lame tous les ennemis de l’empereur, et qui sagement se rangea par la suite du côté du père de Gand ! Ah ! Ah ! Ah !...»

 

Le rire tonitruant de Pierre Sanson accompagna ses derniers mots. Ce rire redoubla devant les mines désappointées de Louis et de Jean Antoine. Visiblement le jeu de mots restait incompréhensible aux garçons naïfs, et peu instruits de la chose politique.

 

« Le père de Gand, voyons !, c’était le surnom de Louis XVIII. Bon j’explique, pendant la révolution il partit pour Gand en Belgique, et comme il se donnait des airs bonhommes, la presse le surnomma le père de Gand un trait qui évoque paire de gant. »

 

Les garçons sourirent par politesse, Pierre Sanson prit cette gaité pour acquiescement de la finesse de son esprit, ce qui l’encouragea à poursuivre.

 

« En principe Pierre de Berthézène aurait dû être homme d’église. Il est né avant la révolution (précisément en 1775). Ses parents, tout modeste qu’ils soient, voulurent que leur rejeton sache ses lettres, or le régent très vite releva les capacités intellectuelles de l’enfant, et il ambitionna de le recruter pour le service divin. Les parents virent l’avantage de voir leur Pierre à la tête d’une cure, ou d’une abbaye, pourvue d’une rente conséquente. Mais les évènements révolutionnaires chamboulèrent les prévisions du père de famille, Pierre à dix-huit ans s’engagea dans l’armée de la nation, sa bonne étoile

 

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décida de mener tout près d’un certain Bonaparte, il sera à ses côtés au siège de Toulon puis à la campagne d’Italie, des galons récompenseront ses aptitudes militaires à l’ombre de l’illustre.

 

Mais sur l’Italie je veux vous parler de cette histoire singulière. A Vendargues vous rencontrerez un bonhomme, parlant d’une voix lourde un français avec un accent étrange. Tout le monde ici l’appelle Nicolas ou Alfred, en réalité il se nomme Alfred Wieczorowski, et il vient d’un pays qui n’existe plus à ce qu’il dit, comme si un pays pouvait disparaitre. »

 

C’était bien le cas de la Pologne dans le cours du XIXème siècle, déchirée entre ses puissants voisins, la Russie, la Prusse devenue l’Allemagne, et l’Autriche devenue l’Autriche-Hongrie, cette nation n’avait plus de réalité géographique. Alfred Wieczorowski naquit comme Pierre de Berthézène en 1775, dans un lieu nommé Ostrie de la paroisse de Koscielec du Palatinat de Cracovie du royaume de Pologne qui luttait déjà pour sa survie. Le général polonais Jean Henri Dombrowski prendra toute sa part dans la défense de sa patrie, sensible aux idéaux généreux des droits de l’homme, il se rapprochera de la France révolutionnaire jusqu’à combattre avec elle sur le front mobile d’Italie contre les autrichiens. Dans les rangs des légions polonaises formées par Dombrowski, on relevait le nom de Wieczorowski.

 

« Un jour Pierre de Berthézène, revint à Vendargues pour un court congé, nous étions dans l’année 1796, à cette époque il était lieutenant ce qui lui permettait d’avoir à sa disposition une ordonnance militaire en l’occurrence Alfred Wieczorowski dit Alfred, il en usera pour ses besoins privés. Alfred soldé par l’armée s’occupera jusqu’à la fin de son engagement, exclusivement des biens dont Berthézène jouissait à Vendargues, ensuite il s’intègrera à la commune en faisant le cultivateur.

 

Dix ans passeront, Alfred est maintenant trentenaire, à ce moment de sa vie il en pincera pour une jeune femme de vingt ans Elizabeth Souli dont la mère appartient à la famille Berthézène, lointaine parenté de notre militaire qui depuis février 1807 porte les galons de colonel. Tout est décidé, dès lors en juin 1807 les bans sont publiés, il convenait de les publier au plus tôt car les amants…, hein…, vous savez ce que sait… »

 

Les garçons sur ce point auraient aimé des précisions, ils ne connaissaient de ce chapitre que les rapprochements furtifs et tarifés menés par des délurées rodant dans des tavernes louches.

 

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« Bref le ventre d’Elizabeth s’arrondissait bigrement, au point que la délivrance intervint un mois plus tard. Mais en juillet point de mariage célébré, il manquait au promis des papiers que son pays qui n’existait plus, n’avait pas envoyés. Un embrouillamini terrible. Malgré tout parce qu’Elizabeth assistait aux offices et qu’Alfred communiait, le curé d’alors donna sa bénédiction simplifiée pour qu’ils vivent ensemble comme tous bons chrétiens. Et je puis vous dire qu’ils furent chrétiens avec ferveur ! Ah ! Ah ! Ah !... »

 

Pierre Sanson éclata d’un rire graveleux plein de sous-entendus que les garçons n’entendirent pas.

 

« Pratiquement tous les ans le foyer de ce couple sans alliance officielle s’agrandira d’un rejeton. Et les papiers de la Pologne n’arrivaient toujours pas malgré les interventions de son protecteur Pierre de Berthézène qui depuis 1811 détenait l’autorité de général, mais dans une Europe sens dessus-dessous comment retrouver des actes réglementaires. Il fallait une accalmie, mais à cette heure sur notre vieux continent tout le monde s’étripait, et Vendargues a payé son tribut en hommes jeunes : le caporal de vingt-un ans Paul Timothée Radier qui meurt de ses blessures en 1807 à l’hôpital Saint-Hyppolite de Verdun ; un an auparavant, en 1806 donc, le conscrit Louis Pages du 67ème de ligne est emporté par une phtisie pulmonaire suite de fièvre de prison à l’hôpital militaire de Moncalieri dans le Piémont italien ; et encore, à la fin de l’année 1811 à l’hôpital militaire de La Valette, des suites de fièvre, le fusilier du régiment de Méditerranée Claude Berthézène qui était un peu de la famille du général. La pause viendrait avec le retour du père de Gand ! »

 

Le charretier refila un coup de coude dans les côtes de Louis, et cligna d’un œil à Jean Antoine, avant de poursuivre.

 

« Mais cette restauration de la vieille dynastie envoya le baron Pierre de Berthézène au purgatoire pendant trois ans, une légère punition pour cent jours d’égarement. »

 

Voyant les garçons désorientés le charretier précisa que le baron soutint l’empereur lors de sa tentative de reprise du pouvoir.

 

« Remarquez que pour notre baron cette mise à l’écart ne fut pas perte de temps. En 1818, à plus de quarante ans, il jugea judicieux de mettre dans son lit une fraiche demoiselle de sa condition, Zulima Aures de presque vingt ans sa cadette. Son père Jean Pierre Aures magistrat réputé s’était marié à une noble, Gilette Mouton d’Assas, donc la mère de Zulima. Le frère de Zulima, Jean Marie

 

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Aures, un militaire abondamment décoré, fait chevalier de l’ordre royal de la légion d’honneur en France, et en Espagne distingué du fameux ordre royal de Charles III, se mariera en 1834, à quarante ans passé avec la demoiselle Suzanne Daumont, qui ayant presque la moitié de son âge à lui, deviendra pour le coup sa moitié. Il fallait voir lors de la cérémonie fastueuse les dames avec leurs atours et leurs bijoux, et les hommes en habits, et les militaires aux larges poitrails décorés, sur le buste du baron de Berthézène reluisaient la grand-croix de la légion d’honneur, sa médaille de chevalier de la couronne de fer d’Autriche, et d’autres encore que je ne saurais nommer. Les Daumont habitent à Meyrargues ils seront vos voisins jeunes gens, vous apercevrez sans doute tous ces gens dans leur château du hameau. »

 

Un silence se fit, ou plus tôt le charretier se tut, regardant pensif les croupes de ses deux chevaux attelés en ligne qui alternativement levaient leur queue pour s’oublier sans gêne.

 « Pourquoi vous parlais-je du château des Daumont ? »

 « À cause du baron de Berthézène ! »Dit Louis.

 «Qui est le protecteur de Wieczo…row…ski ! » Hésita Jean Antoine.

 «Je suis heureux d’avoir de bons compagnons de voyage qui suivent bien ma conversation! Cela me change de ceux qui baillent sous mon nez. Ainsi ce pauvre Alfred ne voyait rien venir de sa défunte Pologne, et son protecteur en 1820 avait de grandes responsabilités en Algérie. Il semblait à tous que jamais ne se produirait le copieux bénissement des anneaux nuptiaux, bien que cette formalité n’empêchât point le couple de respecter la Parole en se multipliant avec enthousiasme ! Ah ! Ah ! Ah ! »

 

Les garçons impassibles reçurent les amicales bourrades d’un salace Pierre Sanson.

 

« Tout vient à point à qui sait attendre dit-on. Toutefois le beau-père du baron, le magistrat Aures s’attela à cette affaire, et avec ses collègues et amis notaires, maître Lajard et maître Vianes de Castries, ils inciteront leurs vis-à-vis polonais à remuer les vieilles étagères poussiéreuses des obscurs bureaux administratifs afin d’obtenir les précieux sésames. Enfin aux beaux jours de juillet 1832 après une attente d’un quart de siècle les vieux amants convolaient en justes épousailles. Une cérémonie étonnante, et émouvante, une mariée drapée d’atours aux couleurs magnifiques, une femme qui à quarante-six ans conservait le charme de ses années printanières, au point qu’Alfred paraissait

 

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être son père, il n’avait pourtant que cinquante-sept ans. Autour d’eux les six enfants qui leur restaient, et qu’ils déclarèrent officiellement être de leurs œuvres dans la foulée de leur consentement, d’ailleurs l’ainée se marierait le troisième jour suivant. Etait présent dans sa tenue militaire d’apparat le général-baron de Berthézène, et aussi les deux notaires, et les épouses de ce beau monde. Avec cet honneur Alfred mouilla une ride de son visage d’une larme qu’il ne contenait plus ce qui déclencha l’émotion de tous.

 

Voilà jeunes gens que nous approchons du pont du Salaison, et je vais être au regret de vous laisser, comme à mon accoutumé j’ai prévu de passer la nuit à l’auberge. Vous-autres, vous continuerez votre marche un kilomètre et demi pour arriver au hameau de Meyrargues. Je vous souhaite une pleine réussite car vous êtes de bons gars. »

 

Par politesse en se quittant ils se promirent de se revoir, paroles vaines avec juste l’espérance que le grand hasard de la vie les relèverait. Les garçons avalèrent une gorgée d’eau fraiche du puits de l’auberge avant de reprendre le final de leur marche.

 

 Le soleil déclinait lorsqu’enfin ils frappèrent à la porte de monsieur Querelle. L’heure de la soupe allait sonner à l’horloge à grand balancier de la pièce à vivre du foyer de monsieur Querelle. L’horloge dans son meuble ouvragé indiquait avec exactitude heures et minutes, loin des premières horloges équipées seulement d’une seule aiguille qui donnait l’heure et les quarts selon son positionnement. Bien sûr un tel équipement pour garder sa précision nécessitait un entretien minutieux, lors tous les ans un horloger de Montpellier se déplaçait exprès pour remettre la pendule à l’heure, il y passait quelquefois la journée entière, mais après sa visite le propriétaire savait que le mécanisme de son horloge ne varierait tout au plus que de quelques secondes dérisoires jusqu’à la prochaine visite.

 

A cette époque-là en mars 1840 ce foyer se composait des parents Jean Querelle et Marguerite Gervais pratiquement septuagénaire, d’un garçon Jean Pierre que l’on qualifierait de vieux pour être largement trentenaire, et de quatre filles, dont les âges s’étageaient de vingt-cinq à trente-cinq ans, Anastasie veuve Lirou avait réintégré dès son veuvage le foyer paternel, puis

 

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venaient Lucie, Agathe, et Cécile, les autres enfants du couple étant installés dans la vie.

 

Jean Querelle reçut les garçons, ils ressemblaient à l’idée qu’il en avait d’après les descriptions établies par leur cousin Pierre de Montpellier. Il leur parla de ses terres, de ce qu’il attendait d’eux, il leur dit qu’ils arrivaient à point nommé, que son âge l’empêchait de se livrer comme par le passé et même le handicapait parfois quand ses douleurs se réveillaient, et à ces moments il n’était d’aucune utilité à son fils, alors ce fils courageux devait se démener seul donnant le double de sueur.

 

Avant que Jean Querelle ne propose la soupe il leur désigna le pailler situé au-dessus de l’écurie, endroit prévu pour leur servir de chambre, ce qui était l’ordinaire des domestiques de ferme. Prétextant l’état de fatigue, les garçons demandèrent à se retirer dans ce logement afin d’être opérationnel dès le matin du lendemain. Ils déclinèrent timidement l’offre de soupe puis comme la proposition devint insistante, ils montrèrent à Jean Querelle l’état de leur provision de bouche. Ils ne voulaient pas gâcher les restes des dernières préparations composées par Magdelaine leur mère : deux poulets doucement rôtis, tendres de chair, craquants de peau ; du pâté de lapin cuit au four dans sa croute ; du fromage frais de chèvre ; des fougasses dorés et tendres, grasses de saindoux, farcies de croustillants lardons.

 

« Je comprends, dit simplement Jean Querelle, vous voulez rester cette nuit encore entre vous dans l’univers de votre pays. Allez donc ! Et bonne nuit ! »

 « Bonne nuit monsieur Querelle ! » répondirent en chœur les garçons.

 

Ils avaient eu beau se souhaiter la bonne nuit, ni Louis, ni Jean Antoine, ne parvinrent à trouver le sommeil, tiraillés par toutes sortes de pensées ils tournaient et se retournaient sur la litière de paille, parfois pour calmer leur énervement, ils se levaient, et par le fenestron ils regardaient les étoiles dont la position ne différait pas de celle qu’elles présentaient à Aspiran.

 Ils dormirent très peu, et bien avant que le soleil darde ses rayons, toujours par le fenestron ils considéraient cette nature qui reprenait ses couleurs, avec laquelle ils se confronteraient munis d’une charrue, d’une herse, d’une bèche, ou d’une binette. Puis leurs yeux se portèrent loin vers la plaine, dans la direction du sud-est ils virent chose étrange le soleil sortir d’un horizon bleu pour s’élever dans un bleu d’un ton plus léger.

 

« Regarde, dit Louis à voix basse, c’est la mer ! »

 

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« La mer !..., tu crois !..., si près de nous ! » répondit Jean Antoine.

 

Jamais de leur jeune vie ils n’avaient vu la mer autrement que par des reproductions de gravures, parfois colorées, des mers déchainées ou des combats navals, à présent la réalité de ce spectacle les sidérait. Ils scrutaient cette ligne d’horizon formée par une nuance de bleu qui se distinguait mal maintenant que le soleil flottait entièrement dans l’azur.

 

« Louis ! Vite ! Monsieur Querelle doit nous attendre. »

 

Effectivement monsieur Querelle était dans la cour, il parlait à Louis Lauret son berger, à qui il indiquait sur quelles terres mises en jachères ses brebis et moutons devaient brouter l’herbe en priorité. Descendant du pailler, les garçons soignèrent les chevaux, avant de les équiper de leur habituel attirail en cuir, car la saison commençait généralement comme elle s‘était achevée. Au labourage d’automne succédait celui du printemps, entre-temps il y avait eu l’épandage du fumier. Les cultures ne présentaient pas ici à Meyrargues par rapport à Aspiran de réels changements, les garçons retrouvaient : les plantes céréalières, fourragères, légumineuses, et aussi comme il se doit les vignes, plus tard dans les endroits pierreux ils découvriraient les champs d’olivettes et ses fruits qui susciteraient leur curiosité.

 

Ayant chargé sur la charrette les indispensables charrues les garçons, guidés par monsieur Querelle, se dirigèrent sur la terre la plus éloignée de l’habitation, au passage monsieur Querelle désignait ses possessions et l’étendues de celles-ci, indiquant les points de repères significatifs, ici un chêne tordu, là un rocher fendu, enfin des marques de toutes sortes que les garçons garderaient solidement en mémoire. Au fur et à mesure des désignations de ses biens, monsieur Querelle parlait de l’origine des dits-biens comme s’il voulait se convaincre définitivement de son statut de propriétaire. Car monsieur Querelle et son épouse à leur début commencèrent par être de simples ménagers, un couple de paysans possédant et travaillant en ménage la surface de terre suffisante à leur besoin avec toutefois un reliquat qui permettait des espoirs d’agrandissement. De toutes les opportunités qui s’ouvrirent à lui monsieur Querelle n’en gâcha aucune depuis l’investissement sur les biens nationaux des dons recueillis lors de son mariage, des placements en rente de la dot de son épouse, des divers héritages transformés illico en biens palpables, jusqu’à la succession de son père Jean Querelle décédé en 1814. Avec pertinence et

 

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patience monsieur Querelle broda pendant toute sa vie l’œuvre assignée à tout paysan cultiver ses propres terres.

 

Le jeune homme Louis buvait les paroles de monsieur Querelle, il les consignait dans un coin de sa mémoire comme autant de preuves des probables réussites, et d’une méthode envisageable de sa future élévation. L’adolescent Jean Antoine ne poussait pas si loin l’analyse, il n’imaginait pas pour son existence tirer profit du bilan de vie exposé par monsieur Querelle. La démarche des deux frères différait totalement, tandis que le cadet se contentait de prendre ce que sa destinée lui offrait, l’ainé se sentait en capacité d’arracher à la sienne le surplus qui permet de se hisser de plusieurs degrés, quitte à se faire violence. Toutefois il se rejoignait sur un point, cette expérience, outre qu’ils y puiseraient un bénéfice d’une façon ou d’une autre, rompait un tracé de vie qui semblait trop linéaire pour ne pas dire monotone, dès lors leurs poumons s’emplissaient d’un air d’aventure. L’herbe est toujours plus verte ailleurs dans le champ que l’on découvre, et son décor plus beau encore.

 

Les garçons découvriraient par petites touches le cadre de leurs péripéties futures, et en premier lieu le hameau de Meyrargues. S’ils l’avaient vu du ciel, formé d’un conglomérat d’habitations, ils auraient été frappés de son apparence, le contour du hameau dessinait la silhouette d’un bateau. Un bateau de pierres taillées ! Une maison effilé à l’avant, et comme il se doit le château à l’arrière, ce qui était la réalité. Le bateau naviguait dans un axe sud-est nord-ouest, de sorte qu’en regardant l’horizon par l’arrière du bateau, installé sur la dunette, représentée par une tour, le commandant ne pouvait pas perdre de vue les Lieux Saints.

 

La symbolique excluait toute sorte de hasard. Dans une époque ancienne, pour défendre la Terre Sainte des attaques barbares, et pour protéger les pèlerins sur la route de Jérusalem de toutes agressions, l’église créa un ordre religieux de moines guerriers, plus à l’aise au maniement de l’épée qu’à celui du goupillon, il se nomma communément les Templiers. Ces moines par soucis d’efficacité créèrent dans toute la chrétienté des commanderies, dès lors en permanence sur le qui-vive ils intervenaient militairement chaque fois que la nécessité l’imposait. Ainsi au fil des décennies les templiers acquirent, outre la puissance des armes, par dons et bénéfices un pouvoir financier fabuleux, possesseurs d’or, de terres, d’immeubles, ils bâtissaient au sein même des

 

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royaumes où ils évoluaient un empire incontournable, étant en capacité de soutenir financièrement, selon leur volonté, tel roi, tel empereur, et même le pape, ils finirent par inspirer à tous la crainte de leur ordre. Or les puissants d’alors tenaient leur pouvoir de Dieu il ne fallait pas qu’ils tremblassent devant des hommes du rang de serviteurs. Dès lors Le sort des Templiers était scellé. Il se joua en 1307 sous le pontificat de Clément V et sous le règne de Philippe IV le bel, ces deux français de concert s’acharnèrent à détruire l’ordre, à tourmenter les moines, et accessoirement poser la main sur le trésor. La justice redistribuera le patrimoine des Templiers à d’autres ordres religieux notamment celui des hospitaliers de Saint-Jean dit ordre de Malte, ou bien le vendra à l’encan au grand bénéfice de particuliers argentés.

 

En ce qui concerne les possessions de Meyrargues il sera fait le choix de vendre, plusieurs raisons motivèrent cette décision parmi celles-ci le déclin du pèlerinage oriental. Les chrétien n’allaient plus à Jérusalem à cause des risques d’agressions, ils n’avaient donc plus besoin de cette dernière halte avant de prendre le bateau à Aigues-Mortes, et s’ils pérégrinaient encore, ils portaient leur hommage à Saint-Gilles ou Saint-Guilhem(le désert) en passant par Saint-Mathieu (de Tréviers) ou Saint-Martin (de Londres), ils cheminaient très au nord de Meyrargues pour témoigner de leur foi, par voie terrestre, à Rome ou à Saint-Jacques-de-Compostelle.

 

 Au printemps 1840 ces histoires de chevaliers du temple demeuraient inconnues pour la totalité des habitants de Meyrargues, et personne de ce lieu n’aurait su dire à Louis et Jean Antoine les noms des acquéreurs primitifs de l’ancienne commanderie déchue de ses droits. D’ailleurs pour les garçons ces vieux contes ne présentaient aucun intérêt, par contre leur curiosité s’aiguiserait sur la famille qui logeait dans la maison formant la proue du vaisseau. Elle avait de quoi attirer l’œil des deux jeunes gens cette famille, il s’y dénombrait cinq jolies demoiselles : Marie la plus âgée, et après elle, Marguerite, Jeanne, Elizabeth, et Virginie la cadette. Le père Joseph Rousset presque sexagénaire était veuf depuis trois ans, et avec son fils Jean d’une vingtaine d’années, ils travaillaient leur terre et celle des autres, les filles devenaient journalières à l’occasion.

 

Cette maison où ils logeaient avait appartenu à un certain Jean Dumois qui mourut un vingt octobre 1822 déclaration faite par son employée Marie

 

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Rousset, la sœur du père Joseph. Elle sut si bien assurer son service qu’au décès de Jean Dumois une parcelle des biens lui tomba dans ses mains, il s’agissait de cette maison. À cette époque Marie frisait la cinquantaine, et toujours célibataire, quand un montpelliérain de sa génération Antoine Dumas qu’on disait chaussinier de profession la demanda en mariage. Personne ne s’intéressa vraiment au métier d’Antoine Dumas, vendait-il des chaussures, des chaussettes, des chausses, ou bien les fabriquait-il ? Quelle importance ! Sa condition ne comptait que pour ce couple qui se forma en 1825, et s’installa à Montpellier. La maison ne demeura pas inoccupée, elle abrita son frère Joseph avec toute sa famille y compris Françoise Itier son épouse qui vivait encore.

 

Les parents de Marie et de Joseph s’étaient singularisés le cinq messidor de l’an II (vingt-trois juin 1794), lorsqu’en point d’orgue de leur désunion François Rousset et Catherine Reboul appliquèrent à leur couple, par consentement mutuel, la nouvelle loi sur le divorce du vingt septembre 1792, à noter que dès le lendemain de cette loi la France divorçait d’avec son roi en abolissant la royauté. Mais juste retour des traditions chrétiennes une fois assis sur le trône de France Louis XVIII en 1816 supprimerait cette loi du désamour. Il faudrait attendre pour dissoudre tout mariage le débat acharné de 1884 à l’issu duquel des républicains impies inscriraient définitivement le divorce dans le marbre légal.

 

Par cet acte fort de choisir la séparation définitive, le couple François Rousset et Catherine Reboul se signalait par un non-conformisme avant l’heure révolutionnant par ce gout avant-gardiste la ruralité vendarguoise, mais surtout il se montrait ouvert aux idées neuves de la décennie subversive. Plus tard, cet état d’esprit atteindra la fille cadette du couple prénommée aussi Marie comme l’ainée. Elle fera des enfants toutes seules troublant ainsi dès son début le nouvel ordre moral du siècle bourgeois. Par la suite Marie la cadette se rangera dans la norme commune, épousant en 1823 un carrier ou traceur de pierres nommé Louis Jean ou Jeanjean selon l’humeur de l’officier public, néanmoins ce mari se rangeait dans cette nouvelle classe dite prolétarienne, suspecte entre toutes de vouloir casser l’élan boursier, la rente, et l’enrichissement, elle en fera démonstration lors des mouvements de grève de juin à septembre 1840.

 

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Cette norme commune atteindra Catherine Reboul autour de 1810 lorsque suivant le corbillard de son ex-époux en guise d’hommage posthume elle prétendra ne plus s’appeler que Catherine veuve Rousset.

 

Les demoiselles Rousset outre la fraicheur printanière qu’elles affichaient par leur minois, possédaient les gènes familiaux de la détermination. Elles remarquèrent très vite les nouveaux habitants de la maison Querelle, maison située au mitan du bateau-hameau, deux garçons dont les gens y compris les Querelle ne savaient à peu près rien. Or le temps de la découverte demeure le moment privilégié et captivant d’une rencontre. Fines mouches les demoiselles par des questions pertinentes apprirent plus sur les garçons que ces derniers, pour être timorés comme leurs congénères, n’en apprirent sur les demoiselles. Au jeu d’échecs il convient pour l’emporter d’avoir toujours un coup d’avance sur l’adversaire, il semble que les femmes se soient inspirées de ce jeu pour savoir en tout domaine anticiper les écueils bien avant que la résolution de ceux-ci vienne à l’esprit des hommes, nous appellerons cela le pragmatisme.

 

Elles surent des garçons que leur état présent de domestiques agricoles ne correspondait ni à leurs réelles ambitions ni aux moyens sonnants et trébuchants qu’ils détenaient, bien que sur ce dernier sujet le mutisme l’emportait. Ils se justifiaient par leur volonté d’acquérir les bases solides pour accéder par le biais du métayage ou du fermage au statut de propriétaire indépendant. En fait elles perçurent que cette ambition se caractérisait plus chez Louis que chez l’immature Jean Antoine. Néanmoins au fil des jours de l’année 1840 bornés par quelques fêtes religieuses, patronales, ou de fin d’un travail agricole en cours, fenaison, vendange, ou autre, les affinités joueront leur rôle naturel.

 

Ainsi Louis louchera sur Marie l’ainée de la famille Rousset, disons que pour être proche de la vérité, l’expérimentée Marie du haut de ses vingt-neuf ans saura provoquer l’intérêt du novice Louis âgé de vingt-deux ans. De toute façon les cinq sœurs s’accordaient sur ce point qu’il fallait pour leur établissement respecter l’ordre chronologique, et Marie se classait en tête de liste.

 

Le cas Jean Antoine différait de son ainé à cause de son âge, à dix-sept ans, n’étant pas majeur il ne jouissait pas de son héritage, et aucun père responsable ne lui aurait confié l’avenir de sa fille, de plus il allait devoir tirer le numéro le précipitant ou non dans les rangs du service militaire comme trente ou quarante garçons sur cent de sa classe d’âge. Ce service, dans l’éventualité

 

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du tirage d’un mauvais numéro, lui interdirait pour sept longues années toute vie sociale, pas même son mariage sauf circonstances exceptionnelles dument justifiées auquel cas l’indispensable permission du commandant se révèlerait pièce incontournable du mariage envisagé. Tous ces obstacles autorisaient Jean Antoine à seulement conter fleurette, et avec prudence, à Virginie la plus jeunette, quinze ans, des cinq sœurs. Toutefois concernant le service militaire monsieur Querelle promettait d’arranger cette affaire en faisant valoir aux autorités la nécessaire présence de Jean Antoine aux travaux agricoles, ainsi pourrait-on rayer de la liste quelques noms ici à Vendargues et compenser ce manque en rajoutant sur la liste montpelliéraine les noms de louches individus mal-pensants ou pire socialisants.

 

Il appartient à la jeunesse de méconnaitre la fatigue, malgré les travaux champêtres épuisants, malgré le soleil estival enflammé, malgré les interminables journées de labeur, les jeunes gens trouvaient toujours moyens de se rassembler, puis de se diviser pour former des duos afin d’attendre main dans la main, côte à côte, ou enlacés souvent, l’assombrissement du ciel et l’apparition d’étoiles brillantes, d’étoiles filantes avec vœux à la clef.

 

L’année 1840 passa, Marie et Louis rêvèrent, projetèrent, et se promirent avec force serments, et profusion de mots agréables et doux. Et l’hiver arriva, pourtant sa froidure redoutable ne glaça pas l’entrain des amoureux bien au contraire la rudesse de la saison rapprocha les corps. Au début il s’agissait de faire front à la rigueur des températures négatives, et cela aurait dû ne pas aller plus loin, hélas !, décembre 40 fut froid, janvier 41 glacial, et février 41 gelé. Les amants ne résistèrent pas à leurs réchauffements réciproques, conséquence de ces inconséquences répétées on envisagea sérieusement le mariage salvateur des réputations, acte qui bousculait les desseins de Louis même si Marie n’obligeait pas son amant à se lier d’une chaine pesante, de sorte qu’elle le libérait avant qu’il ne s’attache. Mais Louis en honnête homme voulut respecter cette tradition morale dans laquelle il avait baignée depuis sa naissance, le mariage fut donc l’ordre du jour de l’année 1841.

 

La tradition voulait aussi qu’un mariage de paysans se fasse à la saison de la dormance quand la terre se repose. Or Marie réalisa avec certitude la nature de sa situation qu’à la venue du printemps lorsqu’il faut s’arc-bouter à travers les champs sans se ménager afin d’obtenir de la terre des récoltes fructueuses, les autres nécessités de la vie passant au second plan.

 

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Néanmoins ce fruit bien vivant qui sortirait vers octobre-novembre 1841 du sein de Marie précipitait les dispositions à prendre, organiser la cérémonie certes, mais aussi trouver un toit où s’installer, et prendre son destin en main en abandonnant pour Louis l’état de domestique agricole. Au milieu de ces préparatifs tomba la nouvelle inattendue et terrible, les garçons revenaient des champs extenués par la laborieuse journée, nous étions au début du beau mois de mai, à la soupe du soir quand ils s’assirent à leurs places habituelles ils virent entre leurs assiettes une lettre. La première lettre qu’ils n’aient jamais reçue de leur vie, de plus comme ils ne lisaient pas les mots, dubitatifs ils regardaient cette feuille pliée avec en suscription des caractères incompréhensibles, puis ils se regardaient eux, et regardaient les membres de la famille Querelle pour on ne sait quelle quête.

 

« Voulez-vous que je vous la lise ? » dit monsieur Querelle qui rompit ainsi le lourd silence.

 Louis lui tendit la lettre oubliant de remercier l’attentionné monsieur Querelle qui ajusta ses bésicles avant de décrypter l’adresse.

 « A messieurs Gribal chez monsieur Querelle hameau de Meyrargues commune de Vendargues Hérault. »

 Monsieur Querelle déplia la missive avant de poursuivre.

 « À Louis, à Jean Antoine,

 Votre sœur Marie Magdelaine me charge par la présente de vous annoncer l’épreuve que vous envoie le Seigneur. Votre mère la très fidèle chrétienne de Jésus notre sauveur a répondu à son appel d’aller le rejoindre. Le premier mai (1841) au petit matin je lui portais les derniers sacrements afin que notre sœur en Christ puisse rejoindre l’Eternel l’âme propre de tous péchés… »

 

La suite de la lettre ressemblait à un sermon tel que le rédacteur, le prêtre desservant la paroisse d’Aspiran Jean Pierre Cabassut, savait les prononcer en chaire. Monsieur Querelle lut l’homélie jusqu’au bout, remisa ses besicles dans la boite, replia soigneusement la lettre, avant de la tendre à Louis. Rien n’était dit sur les causes du décès de Magdelaine leur mère âgée seulement de cinquante-sept ans, et comme les garçons absorbés par les travaux ne comptaient pas rejoindre Aspiran de sitôt, l’information ne les atteindrait pas avant longtemps. Si encore Marie Magdelaine leur sœur avait su conserver son apprentissage de l’écriture, mais faute de s’être servi pendant des années de ce

 

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savoir primaire, cette faculté s’était perdu dans le labyrinthe complexe de la mémoire.

 

 L’évènement, rien de plus normal, affecterait le moral des garçons, et Louis abandonnerait toutes idées de fête pour son mariage. La porte de la mairie afficherait les bans en juillet, et au matin du jeudi dix-neuf août 1841 l’officier civil enregistrerait l’acte. La famille organiserait le repas traditionnel, tous les habitants du hameau de Meyrargues répondraient à l’amicale invitation notamment maître Cyprien Gustave Lajard notaire, époux d’une fille Daumont, famille qui occupait la partie château-arrière du vaisseau de pierre formant le hameau. La fille Daumont disparaitrait laissant son notaire de mari affligé jusqu’à ce que son collègue notaire Pierre Vianes lui propose sa fille en épousailles pour le consoler. Mais il était écrit que la destinée de Cyprien Gustave Lajard se complairait dans le veuvage puisque sa nouvelle épouse Marguerite Vianes passerait de vie à trépas le vingt-quatre août 1842 dans la maturité de ses trente-quatre ans en mettant au monde sa fille Pauline, et pour le malheur soit complet cette dernière survivrait trois mois à peine. Le notaire Lajard dans ce présent n’exprimerait nulle acrimonie, pourtant le motif existait. Quelques jours avant la cérémonie le père Rousset, accompagné de sa fille Marie et de Louis, se porta à l’étude concurrente de Jacques Vailhé notaire, lui signifier la donation de cent francs en bijoux au profit de Marie, une sorte de réserve pouvant servir de rente de survie.

 

 Le repas familial étendu aux amis et voisins fut l’occasion de débattre de cette inimaginable loi votée en mai dernier qui inquiétait fort le monde rural. Il était maintenant possible d’exproprier les gens de leurs biens, de leurs terres, pour des motifs d’utilité publique. Les propriétaires abasourdis n’en revenaient pas de cette règle injuste promue dans un royaume bourgeois, par un gouvernement dont la ligne politique tenait par cette phrase « enrichissez-vous par le travail et l’épargne », soutenu par une masse informe de possédants petit ou grand, et même par ceux qui ne possédait que l’espoir de détenir un jour quelques ares de terre. Ainsi l’inviolabilité de la propriété privée volait en éclat, un droit établi par la révolution et la déclaration des droits de l’homme. Et pourquoi, et pour qui, pour une prétendue utilité publique, dont chacun se doutait qu’elle masquait en réalité une classe d’individus paresseux et

 

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jouisseurs. Enlever d’un trait de plume une partie d’un capital constitué par des générations de laborieux, ou bien constitué par le travail acharné d’un homme seul ou aidé de sa famille, enlever ou pire laisser planer cette possibilité légale d’arracher à tout moment à leurs légitimes possesseurs une parcelle de leurs biens, amena chez de nombreux ruraux une méfiance bien compréhensible à l’égard de ces politiques issus de la France éternelle dans lesquels ils se reconnaissaient. Si personne ne murmurait le mot divorce pour être interdit, celui de séparation s’articulait par toutes les bouches. Néanmoins dans ce débat houleux de l’expropriation, Louis et Jean Antoine relevèrent aussi le mot d’indemnisation qui réduisait la dureté de la loi. Indemnité que certains balayeront d’un revers de main tant les efforts fournis pour défricher et créer de belles terres productives ne pouvaient se considérer par un montant approprié. Le paysan, du domestique agricole jusqu’au propriétaire foncier, ressentit l’humiliation de sa condition.

 

Dans un premier temps, une fois l’épisode solennel et officiel terminé, advinrent des changements obligés par la nouvelle situation. Louis quitta le pailler de monsieur Querelle, cependant Jean Antoine ne demeura pas seul Jean Rousset le beau-frère Louis s’installa à sa place laissant sa chambre minuscule aux nouveaux époux, il fallut élargir son lit et confectionner une nouvelle paillasse pour que le bonheur de ceux-ci fut complet.

 

Toute la deuxième partie de l’année 1841 Louis chercha en quel lieu pour la saison prochaine il pourrait avec Marie se fixer métayers ou fermiers. Par les relations et l’appui de monsieur Querelle il trouva une opportunité au hameau du Crès du village de Castelnau-le-Lez. Beaucoup de gens très aisés de la ville de Montpellier plaçaient une part de leur fortune dans l’acquisition de domaines ou de campagnes à l’entour de la ville, et pour certains le métayage semblait un bon compromis dans l’exploitation et la valorisation de ceux-ci, la difficulté résidait dans le choix du paysan, or si ce dernier présentait comme Louis une recommandation solide, l’accord se concluait sans barguigner.

 

Ainsi qu’il est fréquent, lorsqu’un couple démarre dans la vie il se doit d’engager quelques frais dans l’achat du nécessaire. Ni Marie pour son compagnon, ni Louis pour sa compagne, n’exigèrent que réciproquement ils se délestent de leurs biens, elle sa dot, lui son héritage. Il ne s’agissait pas à un âge où la force va de soit de l’économiser, et de d’entamer les économies, les mariés déployèrent toute leur énergie à gagner par un travail acharné les

 

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quelques sous du lendemain. De cet engagement physique suivrait une conséquence malheureuse. Comme prévu le fruit de leur amour sortit du sein de Marie au matin du trente octobre 1841 aidé il est vrai par l’accoucheuse Marie Boudet femme Robert, cette dernière vingt ans auparavant profita dans cet art des leçons de sa belle-mère Marguerite Estève veuve Robert. Ce savoir particulier rassurait les futures mères dans la condition expresse que les gestes transmis le fussent depuis des temps immémoriaux, la sage-femme Boudet se situant présentement en bout de ces connaissances spécifiques, aucune femme ni angoissait, ni redoutait son intervention. Cependant par expérience Marie Boudet savait dès la délivrance si l’enfanté allait vivre ou périr, ainsi quand elle vit le petit François Marcel elle doutait que le passage sur terre du nouveau-né soit long. Cinq jours plus tard le vent d’automne l’emportait.

 

 Avec l’hiver arriva la morte saison, et ses courtes journées dédiées à l’entretien des outils, ou à la remise en état des clôtures, et au curage des caniveaux quand un rayon de soleil éclairci le ciel. Pour Louis et Marie se fut le temps de prendre ses repaires à la métairie du hameau de Crès. Tous les dimanches après l’office religieux Jean Antoine allongeait ses pas en cette direction où en moins d’une heure il retrouvait autour de la table Marie et Louis, ils consacraient ensuite les rares heures ensoleillés de l’après-midi à préparer la saison nouvelle de 1842. Jean Antoine ne se ménageait pas il œuvrait comme si une partie du rapport de la métairie lui reviendrait, pourtant il savait qu’il ne bénéficierait de rien, malgré la proposition de Louis de vouloir l’employer. Jean Antoine avait refusé cette offre jugeant que la métairie n’exigeait pas trois paires de bras pour la valoriser seule la solidarité fraternelle désintéressé ordonnait sa présence.

 

Dès avant le printemps 1842 il sembla que le soleil chauffait bien plus qu’à son ordinaire, et Jean Antoine à son arrivée fut surpris par les propos de Louis.

 « Aujourd’hui nous ne serons pas trop de trois, j’entreprends les semailles. »

 « Mais Louis tu perds ton bon sens, c’est bien trop tôt. »

 « Toi aussi ! Marie me rabâche la même chose depuis que cette idée m’est venue. Tu te rappelles des vieilles histoires que nous racontait notre père à propos du climat, souviens-toi il notait tout sur ses almanachs. »

 « Eh oui je me souviens, et je regrette de n’avoir pas voulu apprendre à lire, notre père prenait bien du plaisir à feuilleter et à relire ses almanachs. »

 

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« Il s’agit Jean Antoine pour le moment des appréciations que notre père faisait sur les conditions climatiques. »

 « Oh oui !, il disait que tous les dix ou presque il y avait une année exceptionnellement chaude. »

 « Notre père évoquait l’année 1793, et celle de 1803, des fournaises ! En 1811 le soleil chauffa dur, et l’année 1822, un an avant que tu naisses Jean Antoine, fut un brassier. »

 « Mais entre 1822 et aujourd’hui je ne me rappelle pas d’une seule année de grande chaleur ou alors j’ai oublié il faut que tu me rafraichisses la mémoire Louis. »

 « Moques-toi avec ton : rafraichisses ! Je sens, mieux je sais que cette année il fera chaud, très chaud et aussi très sec, et si je sème aujourd’hui je serais en avance sur tout le monde. De plus s’il n’y a pas eu une année remarquable par sa chaleur depuis tant de saisons ça renforce mon idée que celle-ci le sera d’autant plus. Alors Jean Antoine nous semons ou quoi ! »

 

Rien ni personne n’aurait pu faire dévier Louis de sa prévision, pour lui cette saison à venir exposerait les cultures à la précocité. Une force inavouable forçait Louis à anticiper l’ordre chronologique des travaux, une force qui reposait sur l’irrationnel des rêves, plusieurs fois dans les longues nuits hivernales Louis avait vu son père assis derrière la table de la cuisine de son enfance, une chandelle éclairant ses précieux almanachs, il les ouvrait alternativement tirant de l’un des dictions, de l’autre des préceptes, du troisième ses propres bilans statistiques sur la fréquence des pluies, et des ensoleillements. La voix restait inaudible en revanche du geste ce père aimable conseillait à son fils d’entreprendre sans plus attendre.

 

La quasi-totalité de la population de Vendargues ne se souvenait pas d’avoir supporté de telles températures, et ceux qui parlaient des années torrides du passé se faisaient traiter d’affabulateurs, ou de radoteurs concernant les vieux de soixante ans qui évoquaient l’été 93 du siècle précédent. A partir de mars 1842 les nuages se raréfièrent laissant toute liberté aux rayons enflammés du soleil. Les gens ne prirent pas conscience de l’ardeur de cette canicule qui progressivement s’installait, tout juste s’ils remarquèrent que les pluies de printemps furent modestes, ils se réconfortaient en supputant sur la base de leur expérience que les averses de juillet combleraient le déficit, mais du ciel pendant des mois il ne viendrait que des coulées de feu. Les citernes se

 

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vidèrent, les puits s’asséchèrent, les ruisseaux et les rivières disparurent, les fleuves atteignaient des niveaux si bas que l’onde stagnait. Les récoltes furent maigrichonnes sauf pour les audacieux, tel Louis qui se risquèrent avant l’heure, ceux-ci moissonnèrent plus tôt et d’une relative abondance.

 

Vers cette époque, au printemps 42, retentit un bruit inouï de crissement de roues ferrées, de froissement d’acier, d’éclatement de bois, à quoi s’ajouta un incendie incontrôlable. Les journaux traitaient de cet accident ferroviaire sur toutes leurs pages, mais ni Louis ni Jean Antoine ne savaient déchiffrer ces alignements de signes imprimés alors ils s’en remettaient à ceux lisaient sans embarras. Le soir après la journée de travail Jean Antoine ouvrait grand ses oreilles, une fois les reliquats de soupe allongés d’une rasade de vin avalés, monsieur Querelle dépliait le journal très chrétien l’Univers, bien sur les rares mauvais sujets lisait le Siècle le journal concurrent d’opposition monarchiste et de surcroit anticlérical, ensuite monsieur Querelle chaussait ses bésicles, et à haute voix lisait, et commentait les informations, Jean Antoine écoutait le journal parlé pour s’en faire l’écho.

 

« Le progrès dont nous avions dénoncé dans nos colonnes ses excès a durement frappé ses laudateurs. Les laudateurs sont les gens favorables au progrès. » Précisa monsieur Querelle, Jean Antoine apprécia cette attention.

 « Le dimanche du huit courant (huit mai 1842) le train circulant sur le chemin de fer depuis Versailles jusqu’à Paris a déraillé au niveau de Meudon, tous ces braves chrétiens trop confiants en ces prétendus perfectionnements issus de cerveaux guidés par des intentions matérialistes, regagnaient leurs domiciles après une magnifique fête donnée au parc de Versailles en l’honneur de notre très aimé roi. La force publique dénombre plus de cinquante victimes mortellement frappés et un grand nombre de blessés. Voilà !, voilà ce qu’il en coute de rouler à des vitesses extravagantes ! Ne l’ont-ils pas assez répété qu’à vouloir atteindre des quarante kilomètres dans l’heure on ne trouvait que la mort au bout du chemin. Mais non on se croit plus fort ! On méprise les règles de prudence ! On ne tient compte d’aucun avertissement de nos savants, de nos médecins, eux savent que le train provoque la folie de nos troupeaux, qu’il est néfaste pour la régularité de la circulation du sang dans le corps, qu’il présente des dangers pour la femme enceinte, et fait tourner le lait des jeunes mamans, tout cela est patent, prouvé, pourtant on continue, et vous verrez que dans le sillage de cette catastrophe il y en aura d’autres bien plus tragiques.

 

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Quand je pense que l’expropriation tourne au-dessus de nos têtes pour faire partout en France des chemins à ces machines infernales. Déjà plusieurs séances parlementaires ont été consacrées à l’organisation de ces chemins, et tous nos députés ou presque déclarent leur circonscription prioritaire. J’ai lu que la ligne Montpellier-Nîmes est à l’ordre du jour, et bientôt vous verrez ici même à Vendargues ces rails de fer qui dénatureront nos vignes, nos terres, et ces machines rouleront dessus sans se soucier d’écraser des bêtes ou pire des hommes surpris par la vitesse. »

 

Jean Antoine ne comprenait pas cette animosité vis-à-vis du train, personnellement il lui trouvait une vraie beauté sans l’avoir jamais vu réellement. Un jour contant fleurette à Virginie un colporteur les aborda, et fit l’inventaire de tous les objets improbables qu’il vendait. Tandis que Virginie s’intéressait aux rubans, aux fils, aux boutons, lui regardait admiratif les gravures aux beaux coloris, il s’arrêta sur celle représentant un train avec ses voitures luxueuses, ces voitures d’ailleurs ressemblaient aux diligences, aperçues elles presque au quotidien sur le grand chemin de Nîmes, mais plus spacieuses et avec des roues que le colporteur disait être toute en fer à la place de celles en bois des diligences, puis devant ces voitures il voyait un gros cylindre pourvu à son arrière d’un abri et à son dessus d’une cheminée d’où sortait un nuage tout blanc, accroché à ce cylindre il remarquait un sorte de remise que le colporteur désigna du mot tender, son ton impératif interdit la moindre curiosité sur cette affaire, de plus il ne voulait pas ennuyer Virginie alors il feignit de se passionner pour les rubans de soie. Pourtant le soir même il affirma à monsieur Querelle que les images présentaient des voyageurs tout sourire, heureux d’être dans un train.

 

« Pauvre malheureux ne vois-tu pas que tout est bon pour prendre les gens pour des nigauds. Certes ils voyagent mais en prenant des risques insensés et à des prix exorbitants. »

 

Naïf, Jean Antoine n’imaginait pas que les voyageurs dussent acquitter une redevance, de bonne foi il croyait que le progrès profitait à tous sans aucune réserve ni bourse déliée. En allant visiter Louis, Jean Antoine délivrant les nouvelles du monde, omettait d’évoquer cette désillusion, surtout si Virginie l’accompagnait comme il advenait certains dimanches. Ce fut d’ailleurs en présence de sa sœur que, vers la fin de l’année 1842, Marie annonça officiellement son espérance d’un évènement heureux, pour le coup Louis mis

 

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en perce un tonneau de la dernière vendange exceptionnellement précoce, et à son tour annonça qu’en accord avec le propriétaire il conservait l’exploitation de la métairie une année supplémentaire.

 Ses bonnes nouvelles arrosées du vin nouveau réjouirent les cœurs, et la nostalgie arriva comme elle vient quelquefois insidieusement. Les deux frères évoquèrent leur vie d’avant, les parents défunts, Marie Magdelaine la sœur ainée, et toute la famille celle d’Aspiran, du Pouget, et de Montpellier, mais les uns habitaient bien loin, ceux de Montpellier se situaient à un niveau social élevé, eux n’étaient que des paysans sans terre, sans instruction, et conscients de leur place. Après ce tour d’horizon ils revinrent à leurs conversations premières, l’enfant à venir, la terre à cultiver. Les autres sujets : le train, et avec lui l’émergence du progrès ; la mécanisation des ateliers, et avec elle la paupérisation des populations urbaines, ils les évoquaient sans s’y attarder car le mot de politique couvrait ces affaires, il dressait une barrière à ne pas franchir, au-delà pour oser désigner des responsabilités, et prendre un parti, il fallait d’abord acquérir le droit de voter en payant un impôt substantiel. Autant par force que par gout ils s’arrangeaient à arracher à la vie égoïstement un peu de bonheur.

 En 1843, l’enchantement se produirait le 15 juin avec la naissance de Joseph Antoine. La matrone de Castelnau-Le-Lez qui aida Marie, commenta le travail de l’accouchée sans détour.

 «Tu nous a fait un beau garçon, gaillard, aux membres bien tournés, et… il vous enterra tous. »

 La matrone partie, la gaité s’afficha sur tous les visages, tant la dernière phrase au ton sentencieux basée sur des lustres d’expérience, éliminait, et ils croyaient ce pronostic, tous risques de mort prématurée. Les parents ne cherchèrent pas loin les parrains du petit, Virginie et Jean Antoine par le travail fourni à la métairie à la place de Marie, assurèrent dès avant sa naissance, en soulageant sa mère, la protection de l’enfant. Il allait de soi qu’Antoine donne son prénom, et comme ils ne trouvèrent pas le masculin de Virginie ils sautèrent à la génération précédente ainsi le grand-père Joseph Rousset donna son prénom.

 A la fin de juin 1843, lorsque Jean Antoine poussa la porte pour prendre la soupe du soir, il braqua ses yeux sur la lettre coincée entre son assiette et son verre. L’angoisse le submergea, cette feuille pliée ne lui disait rien qui vaille,

 

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une lettre funeste d’un passé récent annonçait triste nouvelle le décès de sa mère, quel malheur pouvait apporter celle-là. Jean Antoine regarda monsieur Querelle, déjà ses bésicles lui pinçaient le nez. Monsieur Querelle d’instinct allongea le bras, et se saisit de la lettre.

 « Elle est signée par ton cousin Toussaint Gribal ! »

 Jean Antoine optimiste par nature s’imagina que Toussaint lui faisait part de son mariage, sans doute un beau mariage, le cousin du Pouget tout bien pesé approchait des quarante ans, alors un sourire innocent illumina le visage de Jean Antoine.

 « Il se marie ? »

 « Je ne pense pas Jean Antoine, il ne s’agit pas ici de mariage mais d’une disparition, celle de sa mère (Suzanne Boyer). Le décès remonte au vingt-quatre (juin 1843) »

 « Tant mieux… euh non… tant pis… enfin je veux dire que c’est un malheur. »

 « Je te comprend Jean Antoine. »

 La pensée profonde de Jean Antoine était toute autre que celle appréhendée par monsieur Querelle. Le « tant mieux » signifiait que la mort délaissait sa famille très proche, comme ce fut le cas l’an passé en septembre 1842 lorsqu’il apprit que son neveu Florent âgé de deux ans, le fils de sa sœur Marie Magdelaine, défunta. Le « tant pis » traduisait avec ses mots à lui sa compassion, certes la tante Suzanne n’était qu’une pièce rapportée, de plus très âgée, et avec ses presque soixante-dix ans on pouvait s’attendre à ce qu’elle disparaisse, mais il aimait bien sa tante et il pensa au chagrin de son vieil oncle François pour qui « c’est un malheur ».

 D’ailleurs en mangeant sa soupe une pensée confuse vint à Jean Antoine, il se persuadait que l’oncle François avait voulu absolument qu’ils soient informés lui et Louis de la mort de Suzanne, et Toussaint qui savait ses lettres rédigea la missive mais il employa un style détaché pire lapidaire, car des nouvelles de l’ensemble de la famille ils n’en recevaient guère, il convient de dire qu’eux n’en donnaient pas mais ils présentaient cette excuse qu’ils ne savaient pas tenir une plume.

 Jean Antoine se remémorait de la lettre de septembre 1842 où, outre le décès du neveu Florent, une main amie dévouée à sa sœur Marie Magdelaine l’informait des récents événements familiaux. Il aurait dû se réjouir le premier février 1842 du mariage de sa cousine du Pouget, Rose Bernarde Debru, à peine

 

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plus âgée que lui, avec un certain Pierre Chauvet propriétaire agriculteur de Tressan. Il aurait pu compatir le trois août 1842 du décès de François Edouard le fils de sa cousine Suzanne Laurés sœur de Toussaint. Mais personne de la famille sachant écrire n’avait cru bon leur communiquer ces nouvelles qu’il eut aimé connaitre en leur temps.

 Jean Antoine regrettait son manque de gout pour l’école lorsqu’il était enfant, il en voulait presque à ses parents de leur faiblesse à son égard, s’ils avaient daigné lui donner quelques fessées il pourrait à présent écrire, et maintenir le contact. Lui revenait un dicton que son père tirait de ses almanachs : « loin des yeux, loin du cœur », mais il n’imaginait pas d’être si vite oublié car enfin le départ ne datait que de trois ans. Le feu de l’affection décline rapidement s’il n’est sans cesse réactivé par l’étincelle d’un geste amical, de cette généralité il se convainquit qu’il devait retourner dans son petit pays. Mais à travailler six jours sur sept à la belle saison, et craindre le froid et la pluie à la mauvaise, n’encourage pas les déplacements lointains. Les gens du bas Languedoc se méfiaient des pluies d’automne certaines années elles devenaient diluviennes, et s’ils ne désignaient pas ces rudes averses du nom d’épisode cévenol ils en subissaient périodiquement les conséquences, comme en octobre 1843 quand il se déversa sur Nîmes et ses environ un véritable déluge provoquant de funestes inondations.

 Contrairement à monsieur Querelle qui renâclait de par son âge avancé à accepter le progrès, Jean Antoine attendait impatiemment la réalisation des chemins de fer afin de rendre visite, de façon impromptue, à l’ensemble de la famille, et aux relations anciennes. Il calculait qu’avec sa vitesse époustouflante, le train lui permettrait en une journée de faire l’aller et retour, et de passer quelques moments au village natal. Une envie l’envahissait de profiter du modernisme, quoi qu’il en coute, à force de penser à l’image de voyageurs réjouis il souhaitait monter à bord d’une voiture, et vivre enfin ce bonheur intense comme tous les gens de la gravure.

 « Tu verras, disait-il à Virginie, il parait que le paysage donne l’impression de se déplacer. »

 Virginie éclatait de rire de toute la blancheur de ses dents. Il lui parlait aussi d’avenir en appuyant sur la date du neuf août 1844, il aurait alors atteint sa majorité, il jouirait sans entrave de son héritage, il investirait son capital dans l’achat d’une terre bien grasse, ses économies serviraient, si elle le prenait lui

 

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Jean Antoine comme futur, à l’installation, acquisition de quelques meubles, du nécessaire pour tenir le ménage, pour se faire il lui donnait à elle Virginie son blanc-seing trop heureux de recevoir sa main douce et fine en échange.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                              CHAPITRE SECOND

 

 

 

Depuis six ans Louis et Jean Antoine vivaient loin de leur clocher natal d’Aspiran. Le temps s’égrena si vite, et fut si bien rempli qu’ils ne trouvèrent aucun moment pour y revenir malgré cette envie nostalgique qui s’imposait souvent dans leurs discussions. Nous étions en 1846, or les six années passées modifièrent le décor de Vendargues et de ses environs, d’abord le progrès effleurait le village dans son sud. La ligne de chemin de fer Montpellier-Nîmes, s’ouvrait à présent au trafic des voyageurs, elle complétait la ligne Montpellier-Cette, les passagers embarquaient au hameau de Saint Aunés ou bien au hameau du Crès. Jean Antoine languissait qu’on inaugurât une ligne vers le nord de Montpellier et qui s’arrêtât à Grabels où Louis et Marie, toujours métayers, œuvraient à présent dans ce lieu à mettre en valeur la campagne d’un certain monsieur Bonniol, ce qui l’obligeait depuis la gare de Montpellier à une marche de deux heures à l’aller et pareil au retour. À moins que chemin faisant, un charretier aimable l’invite à une causette et qu’avec Virginie ils partagent le banc du conducteur. Néanmoins l’impatient Jean Antoine n’attendrait pas la construction de cette hypothétique ligne, avant de poser son séant sur les banquettes de bois dur des voitures de troisième classe Louis et Marie réintégrerait Vendargues.

 

Ensuite, surtout, et enfin la nouvelle et spacieuse église saint-Théodorit de Vendargues se dressait maintenant à la place de l’ancienne qui, d’une taille si réduite n’accueillait plus à leur grand désarroi la totalité de ses paroissiens. Ces paroissiens attendaient le jeudi onze juin 1846 dédié la fête Dieu, il était prévu à cette date la bénédiction solennelle de l’église au cours d’une émouvante cérémonie, en présence de monseigneur l’évêque, d’un grand nombre d’ecclésiastiques, et de gens très importants. La communauté se sentait gonflée d’orgueil d’avoir enfin à sa disposition une église à la mesure de sa population sinon de sa foi. Elle en oubliait même tous les tracas de sa réalisation, car entre l’ébauche et la finition de la maison de Dieu presque dix ans s’écouleront. Il convient mentionner dans cette affaire l’opiniâtreté du curé Antoine Hilarion Héry.

Hilarion Héry naquit le quatorze nivôse an 5 (trois janvier 1797) dans la commune de Clermont de Lodève, qui par la suite se nommera Clermont l’Hérault. Influence de sa mère Catherine Bertrand, sa vocation ecclésiastique

 

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 lui vint naturellement dès son jeune âge, alors que son père Pierre Héry exerçait les fonctions d’instituteur public, et que deux de ses oncles Guillaume et Pierre Bertrand appartenait à la franc-maçonnerie. Cette famille empreinte d’idéal et de religiosité, la religion n’est pas encore incompatible avec la franc-maçonnerie et il se remarque des membres du clergé inscrits à cette société, évolua dans un monde révolutionnaire atteint de déchristianisation. Il faudra dans la période napoléonienne de renaissance chrétienne toute la ténacité du clergé d’alors pour reconquérir à la foi : cités, villages, campagnes, et convaincre un à un : noble, bourgeois, paysan, et manant. Les missionnaires rechercheront et retrouveront les brebis égarées ayant délaissées l’autel sacré, d’ailleurs à chaque territoire regagné à la chrétienté, les fidèles revenus à l’église érigeront une croix symbole d’alliance renouvelée. Cette situation formera le futur curé Héry à un mysticisme intransigeant jusqu’à voir dans des représentations hasardeuses autant de révélations symboliques de l’Eternel.

 

Dans cet état d’esprit il se chargea des paroissiens de Vendargues dès 1835, lieu où il s’installa avec ses vieux parents. Au premier regard il se révulsa sur la petitesse de la maison du seigneur, bordée d’un terrain minuscule de plus coupé en deux par le chemin d’accès à l’église, une terre bénie où reposaient les fidèles défunts. Aux premières réunions du conseil presbytéral communément nommé la fabrique, le curé Héry s’enflamma de l’insouciance des chrétiens de Vendargues dont le passage ici-bas se devait exclusivement au rayonnement de l’église, enfin pris d’une sainte colère il s’emporta d’une harangue si inspirée qu’elle subjugua son auditoire, malgré les mots durs à son encontre, n’hésitant pas à traiter les vendarguois de gens de petite foi préférant s’enfermer portes closes plutôt que d’agir à découvert en vrais militants catholiques, apostoliques, et romains.

 

Le résultat de cette première exhortation fut l’adhésion sans réserve des membres de la fabrique à la pensée du nouveau curé, malgré la composition de celle-ci rassemblant toute l’élite intellectuelle, économique, et illustre, tel le baron Pierre de Berthézène, de la paroisse. Cette élite aurait pu, sinon freiner l’ardeur du prêtre, ne lui prêter qu’une attention modérée, or ce fut une approbation générale et enthousiaste.

Au fil des réunions les membres de la fabrique s’accordèrent sur l’agrandissement de l’église en gagnant sur toute la surface du cimetière, et conséquence du projet transférer les dépouilles dans un nouveau cimetière à

 

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 consacrer. Or une question se posa allait-on déménager tous les ossements humains, car parmi ceux-ci se rangeaient les restes de supposés adeptes de la R.P.R., la religion prétendument réformée. Personne ne sut, excepté Dieu, qui désigna au curé Héry ces pauvres reliquats, mais l’inflexible apôtre ferma par avance la porte du cimetière à ces égarés qui s’écartèrent de l’église bâtit par Simon-Pierre. Pourtant les fidèles constateraient d’ici quelques années que cet intransigeant curé dévierait lui-aussi son chemin de Rome l’éternelle. La décision du curé Héry se renforça par le souci qu’il avait de son vieux père octogénaire Pierre Martin Héry, ce dernier rendit son dernier soupir le quinze janvier 1837, et fut un des premiers à être enterré au cimetière aménagé sur le monticule le plus élevé de Vendargues, le Peyrou. De fait lorsqu’en septembre 1837 le curé Héry bénirait la terre consacrée, il n’y reposerait que de pieux catholiques.

 

Dans la foulée la fabrique s’efforcerait de maintenir une pression constance pour aplanir les difficultés à venir concernant l’église future notamment l’aspect financier de l’affaire. En outre la fabrique ne négligerait pas l’atout que représentait en son sein le baron Pierre de Berthézène qui s’appuyant sur ses relations jouerait un rôle essentiel dans le projet. Néanmoins les fidèles chemineraient sur des sentiers ardus où poussaient toutes les variétés ronces, ronces financières bien sûr, et également les innombrables ronces administratives, ainsi la première pierre ne serait posée qu’après une attente de sept ans en novembre 1844.

 

 Pendant ce laps de temps se produiraient en Normandie à mille kilomètres de Vendargues des évènements qui modifieraient les attitudes du curé Héry en confirmant ses élans mystiques, et dont ses paroissiens entendraient les échos vers 1840 à l’époque où Louis et Jean Antoine s’enracinaient au hameau de Meyrargues. Ces échos déformés passaient d’abord sous les yeux des notables vendarguois abonnés des journaux bienséants et chrétiens qui relataient en entrefilets pour les condamner les épisodes miraculeux de Tilly-sur-Seulles. Cette histoire merveilleuse ou sulfureuse selon les narrateurs débuta à la fin de l’année 1839 lorsque un nommé Eugène Vintras gérant d’un moulin à papier à Tilly-sur-Seulles, une commune située à vingt-cinq kilomètres à l’ouest de Caen, affirma avoir été visité plusieurs fois par l’archange Michel qu’il reconnut sous les traits d’un vieillard.

 

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 L’homme alors âgé de trente-deux ans possédait des dons oratoires exceptionnels, et emporté lui-même par son exaltation, il prétendit être la réincarnation du prophète Elie. Tandis que le prophète des temps bibliques annonçait la venue du messie, fils de Dieu, lui Eugène Vintras prophète auto-proclamé déclarait l’avènement du temps du Saint-Esprit. Par la force persuasive de son éloquence il enrôla très vite des disciples, leur révélant que la sainte famille, et Jésus en personne, lui apparaissaient, ils lui apportaient l’illumination. A l’autre bout de la France le curé Héry entendit la voix du prophète et y fut sensible, d’autant que des prodiges inexplicables advenaient du corps même d’Eugène Vintras, des gouttes de sang en guise de sueurs perlaient de sa chair et se fixaient sur les Hosties en dessinant des cœurs avec des légendes de l’écriture et de l’orthographe du prophète normand. De même les calices se remplissaient de vin sans nulles interventions humaines, et si malencontreusement des gouttes de ce vin tombaient du calice, elles se transformaient en gouttes de sang. Les médecins, les pharmaciens, chargés d’analyser les taches vermeilles constatèrent qu’il s’agissait bel et bien de sang humain. De partout les adeptes affluaient, mais tant que cette affaire se cantonnait dans la sphère religieuse, les autorités du royaume n’intervenaient pas faute de trouver malgré son embarras un angle d’attaque.

Les ennuis submergèrent Eugène Vintras lorsque dans ses harangues enflammées il annonça le retour du grand monarque, or depuis 1810 ce prétendu grand monarque importunait toutes les cours européennes. L’homme, un prussien, se nommait Karl-Wilhelm Naundorff, il affirmait être Louis XVII, le fils du roi décapité Louis XVI. Il expliquait sa réapparition en déclarant que prisonnier des révolutionnaires en 1795 il s’était évadé de sa geôle, à dix ans à peine sans l’aide de quiconque, et que ses gardiens pour s’éviter la guillotine l’avaient déclaré mort en substituant son corps par celui d’un malheureux gosse trépassé. Ayant des facultés de tribun moins développés que celles d’Eugène Vintras, il mit une vingtaine d’années à constituer une petite cour de convaincus, avant de déclarer à bout de patience qu’étant roi de droit divin, le divin lui était apparu, cela se passait quatre ou cinq avant que ce même divin ne se rende visible à Eugène Vintras. Avec un point commun d’une telle hauteur, Eugène Vintras s’obligea à entrer en politique, alors il soutint le retour de ce grand monarque expulsé 1836 du royaume de France vers l’Angleterre devenant pour cette dernière un pion

 

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propre à créer de l’embarras au gouvernement français. Dès lors la surveillance policière se resserra sur Eugène Vintras.

 

Les poursuites judiciaires ne furent pas longues à venir. Dans son passé tumultueux Eugène Vintras avait eu maille à partir avec la justice, et ses indélicatesses passées, vols et fraudes, furent en leur temps sanctionnées. Mais il fallait maintenant faire feu de tout bois, quitte à revenir sur des anciennes affaires, ainsi le pouvoir judiciaire employa pour confondre Eugène Vintras un compagnon de prison, un ami interlope qui témoigna à charge. Et en 1842 la justice condamna Eugène Vintras à une lourde peine de prison, offrant le martyr au prédicateur inlassable de la nouvelle religion qu’il proposait à ses semblables, dont le curé Héry serait un pilier.

 

 Pendant ce temps de tourment ignoré par la multitude, la vie personnelle de Jean Antoine se précisa. D’abord il devint majeur avec la possibilité de jouir de son héritage, homme de la terre il eut le vif désir d’en posséder un lopin afin d’assurer ses arrières s’il ne pouvait vivre entièrement de son produit. Mais inexpérimenté tout comme sa fiancée Virginie Rousset, il attendait la décision de son frère Louis qui à présent désirait lui aussi investir l’héritage familial. Cependant Louis ne projetait pas dans l’immédiat de revenir à Vendargues il comptait rester avec Marie Rousset son épouse métayers quelques années encore, avec la rage de thésauriser les bénéfices. Une pensée germait dans l’esprit de Louis, il souhaitait réunir les deux héritages pour acquérir en terre plus d’espace que n’aurait pu le faire deux achats séparés, il se disait qu’avec une somme plus importante les marges de manœuvre de la négociation s’élargissent en proportion. Jean Antoine se rangeait à cette opinion, tout heureux de profiter de la rouerie de son frère dans les affaires. Mais il ne fallait pas se précipiter d’impatience, il convenait au contraire d’échauffer les nerfs du vendeur pour le tourner tout docile dans ses vues.

 « Patience et longueur de temps… » Déclama Louis

 « Font plus que force ni que rage. » Termina Jean Antoine.

Les deux frères se sourirent avec une pensée ému à l’égard de leur père qui de son almanach tirait cette morale d’une certaine fable. Ils patientèrent jusqu’au vingt septembre 1845 pour conclure dans l’étude de maître Lajard la transaction d’achat de terre avec madame Benezech épouse Fontes la cédante. Les deux frères s’accordèrent au sujet de la mise en valeur des terres de Louis à

 

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Vendargues, lui-même demeurant à sa métairie à Grabels. Il revint à Jean Antoine de cultiver ses propres terres, celles de son frère, tout en restant quelques temps encore ouvrier agricole chez Querelle père jusqu’à son décès, et ensuite sous les ordres du fils. Il lui tardait de se mettre en ménage avec Virginie, d’ailleurs sinon la date du moins la période des épousailles était envisagée au printemps 1846.

 

Par ailleurs, l’étude de maître Lajard ne désemplirait pas des membres de la belle-famille de Louis et bien tôt de Jean Antoine, puisque dans les jours suivants, précisément le cinq octobre 1845, Joseph Rousset le père de Marie et de Virginie sortirait de sa bourse deux mille francs, tandis que la sœur de Joseph, Marie Rousset épouse Jean, débourserait mille deux cent cinquante francs, la cédante leur sœur ainée Marie Rousset veuve Dumas réalisait la vente de tous ses immeubles à Vendargues, y compris la maison formant la proue du navire de pierre du hameau de Meyrargues. Ainsi la veuve Dumas née Rousset après une vie entière de domesticité, capitalisant le moindre sou, dépensant peu, se privant beaucoup, parviendrait, en investissant ses économies sur des titres garantis par l’état, sur des rentes perpétuelles de surcroît indexées, à mettre ses vieux jours à l’abri du dénuement, et de la misère. Cette misère qui sortait de l’ombre, et apeurait le pauvre monde de la crainte d’y tomber, à Vendargues même, dans l’année 1840 la communauté toucha du doigt cette infortune par la naissance de Louis le fils de Rose Laval et de Jacques Gousty désignés mendiants et cherchant le salut loin de Pézenas qui les vit naître, car la détresse touchait durement les classes laborieuses des faubourgs des villes où l’industrie s’implantait et révolutionnait les traditions de vie séculaire.

A la campagne Virginie et Jean Antoine, par un empressement bien compréhensible après un long temps de promesse, se permettraient une entorse à la tradition paysanne, celle de ne pas se marier aux mois où la terre en repos l’autorise. Mars 1846, ils publieront les premiers bans, et lanceront les invitations, excusant par avance les absences dues aux travaux printaniers quand la terre se réveille. Pourtant Jean Antoine et Louis eussent aimé revoir lors de la noce, arrêtée au mercredi vingt-deux avril 1846, Marie Magdelaine leur sœur ainée et ses enfants Marie Théotiste et Léon Ferdinand, quoi que pour ce dernier âgé de trois ans, couvé et chouchouté plus que de raison par Marie Magdelaine, dans un siècle où il convenait de ne point trop s’attacher à

 

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 une progéniture exposé à une mort certaine en bas âge dans un cas sur deux, tout déplacement semblait inenvisageable pour être l’unique fils d’une mère protectrice à l’excès. Ils eussent aimé accueillir quelques cousins de la famille du Pouget, mais l’espoir fut vain, les uns aux champs, les autres à leurs commerces, empêchaient ce souhait. Une autre raison plus triste faisait obstacle à la venue des Gribal du Pouget l’oncle François dans sa soixante-dix huitième année était décédé le dimanche huit février 1846, cet évènement avait terni le mariage de son fils Toussaint prévu le douze, quatre jours plus tard, et personne ne songea à remettre les épousailles tant les préparatifs étaient avancés. Toussaint frôlait sa quarantaine, et depuis toujours il s’acharnait sur ses terres pour assoir sa position, parvenu à un certain degré de notabilité, la suite le prouvera puisqu’il aura un temps la responsabilité des registres municipaux, il envisagea de fonder un foyer et de prendre épouse. Il porta son intention sur une jeune femme de quinze ans sa cadette, Claire Justine Issert, issue d’une famille méritante. La mère Jeanne Duguiés tenait la maison tout en soutenant Pierre Issert son mari, modeste propriétaire au Pouget. Malgré la différence d’âge le projet reçu l’assentiment des parents, et qui plus est, pour avoir été choisie il flattera l’amour-propre de la demoiselle sérieuse et vertueuse, en retour Claire se donnera sans réserve à son époux, un Toussaint respectueux qui attendra la bénédiction des anneaux avant d’honorer sa femme, en preuve André François leur fils naitra juste après les fatidiques neuf mois.

 

Il restait une espérance du côté du vieux cousin Pierre de Montpellier vénérable parmi ses frères francs-maçons et quasiment ancêtre parmi les Gribal, mais il approchait des quatre-vingt ans, ce fardeau le handicapait, il ne bougeait guère de son logement, et l’heure fatale allait bientôt sonner pour lui le sixième jour d’août 1846, concernant sa descendance les liens familiaux s’étaient définitivement dénoués.

La noce s’entourerait des sœurs et du frère de l’épousée, du frère du futur, des amis et voisins de Meyrargues, hormis malheureusement Jean Querelle qui à septante trois ans avait quitté ce bas monde. Son décès occasionna des complications, et pour poser un délicat problème de date la gendarmerie ouvrit une enquête minutieuse qui obligea le témoignage de Jean Antoine parmi d’autres habitants du hameau. Il était invraisemblable que l’on put se tromper d’un mois dans l’enregistrement de la mort de monsieur Querelle, et surtout

 

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 que cette erreur n’apparaisse que plusieurs mois après l’évènement lors de l’ouverture de la succession, à ce moment-là les imprécisions ne pouvaient être admises. Jean Antoine témoignera sur sa foi que s’il ne se rappelait pas exactement du jour, il se souvenait que monsieur Querelle vivait encore le jour de la Présentation de notre Seigneur.

 « À la chandeleur donc ? », s’écria le brigadier avec autorité.

 « Peut-être ben, dis Jean Antoine, mais moi tout ce que je sais, c’est que monsieur Querelle est mort quelques jours après la Présentation. »

 « Gare à toi si tu nous as menti ! Il y a grand péril à nous mentir !», conclura un des gendarmes.

 

La déposition incontestable proviendra du curé Héry, auprès de qui la force publique ne se permettra aucune tentative déstabilisante, il écrira avoir porté les secours de son ministère à monsieur Querelle le seize février 1846 à la quatrième heure du soir juste avant sa mort une heure plus tard. Augustin Irles maire de Vendargues certifiera que par erreur la date du seize janvier avait été inscrite sur les registres, et signera le onze août la rectification nécessaire. En attendant la résolution de l’enquête Jean Antoine passera moult nuits d’insomnies, harcelé de cauchemars où résonnaient les menaces gendarmesques.

 

 Puis la vie reprit son cours régulier, rythmée par les travaux des champs et des vignes, alors que dans le même temps le ventre de Virginie s’arrondissait. Le compte des mois de grossesse correspondrait si personne n’y regardait de trop près à ce que la moralité exigeait dans ce temps puisque la naissance de Louis Léon interviendrait le dix décembre 1846, huit mois après la noce, un nouveau-né à peine prématuré annoncera la matrone sexagénaire Marie Boudet femme Robert faisant taire ainsi toute mauvaise interprétation, notamment celle du curé Héry qui ne transigeait pas d’une virgule avec les règles saintes.

Cependant en 1846 les conversations d’importance entre gens avisés se meubleraient surtout de ce symptôme pourri qui flétrirait la vigne pour des décennies, l’oïdium venait d’apparaitre, certes le champignon n’attaquerait la viticulture du midi qu’après quatre ans d’inexorable propagation depuis son apparition sur le vieux continent. Mais à ce fléau ne s’opposait aucun antidote scientifique. Cette méchante facétie du diable, jaloux que le vin pur soit servi à

 

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 la table du Seigneur, agressait : feuilles, sarments, et raisins, ces-derniers demeurait verts, petits, et durs, puis ils éclataient laissant apparaitre leurs pépins démesurés dans un cocon tout sec interdisant le moindre espoir de sauvetage. L’idée germa qu’il fallait soigner les plans d’une façon préventive bien avant que s’installe le parasite qui profitait comme tous les champignons d’un temps chaud et humide pour croitre et anéantir la production du petit arbre à Bacchus. Très vite dans les régions touchées la question vint dans toutes les têtes des paysans s’adonnant à la viticulture, avec quels produits traiter et annihiler les effets de l’oïdium ? Les pharmacies domestiques ne proposant nulles drogues efficaces, le paysan à tâtons expérimenta, observa, chercha, et recommença la manœuvre jusqu’au jour où il se convainquit que seule l’eau de javel permettait d’assainir les surfaces moisies, alors avec une précision aléatoire il manipula ce produit pour qu’il fasse son office sans détériorer l’arbre, ni corrompre son fruit. Toutefois contre ce mal maudit le paysan par de saintes dévotions espérait au minimum pour sa saison un ciel exempt de toute humidité néfaste. Pourtant sa prière première trouverait un écho entre les quatre murs du laboratoire d’un ingénieur nommé Henri Marès, il mettra en évidence l’effet curatif du souffre, et surtout établira le dosage utile afin d’éradiquer sans danger cette peste des végétaux, ainsi lorsque cette dernière lancerait son offensive dans le Languedoc principalement dans le frontignanais la riposte était prête à refouler l’intrus.

 

 Jean Antoine et Louis comme tous se plieraient devant cette première intrusion de la chimie dans l’agriculture, il fallait bien passer par ce chemin tracé par les experts pour rentrer des récoltes, et puisque le remède soignait le mal ils s’inclineraient. D’autant plus que dans ces années, au nord de l’Europe, un terrible fléau, le mildiou, ravageait les plans de pommes de terre, provoquant en Irlande une famine épouvantable.

Cependant en cette fin d’année 1846 les deux frères se fixaient sur leur bonheur intime, il réchauffait mieux les cœurs que l’hiver rigoureux qui s’annonçait. Marie attendait un enfant et plutôt que rester isolée tout l’hiver glacial à la métairie de Grabels, elle et Louis convinrent qu’à Meyrargues, au sein de la famille, Marie et leur fils Joseph Antoine trouveraient un cadre serein, elle pour terminer sa grossesse, et l’enfant de trois ans pour s’épanouir. Louis en serait quitte pour quelques allers retours dans le froid sec d’une saison

 

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 hivernale où la neige s’abstint de tomber à la différence de l’hiver 1844-1845 lorsqu’elle encombra en abondance les routes du midi, ne ménagea point l’Espagne, et descendit même jusqu’au Maroc. Quelques jours avant la fin de ce rude hiver les douleurs de la délivrance attinrent Marie, l’année de ses trente-six ans, soutenue par les femmes de la maison, et l’habituelle matrone Marie Boudet devenue veuve d’André Robert, Marie mit au monde Virginie Euphrosyne le onze mars 1847. Virginie le prénom de sa marraine, et Euphrosyne parce que le curé Héry, qui savait le grec ancien, lui révéla lors d’une discussion d’après messe à propos du choix du prénom, qu’Euphrosyne signifiait l’allégresse et la joie. Ces états d’esprit convenaient à la future mère d’une maternité dernière, elle se fit un devoir d’obéir au prêtre rigoureux, et néanmoins très apprécié des paroissiens.

 

 Ce dernier, et avec lui tout le clergé, affronterait dans les jours qui allaient suivre un scandale épouvantable qui ébranlerait la communauté chrétienne dans sa totalité, et les consciences d’un nombre conséquent de catholiques, ce fait divers majeur débuta le quinze avril 1847, et passerait à la postérité sous l’appellation de l’affaire du frère Léotade. Les journaux régionaux : « La France méridionale » et « Le réveil du midi », s’arracheraient dès leur diffusion par le lectorat des régions du sud, avide comme tous les lectorats de nouvelles sensationnelles, et ils tiendraient en haleine un public qui irait croissant, jusqu’au dénouement de l’affaire par la condamnation aux travaux forcés à perpétuité du frère Léotade, Louis Bonafous dans le civil.

Ce frère de la communauté de la doctrine chrétienne de Toulouse devrait répondre d’un viol et d’un meurtre perpétrés sur une jeune fille de quinze ans à peine sortie de l’enfance, au cœur pur, issue d’un foyer modeste de petites gens du peuple, et martyre des pulsions ignobles d’une personnalité d’une institution d’enseignement de haute moralité, sous-entendu appartenant à une classe sinon supérieure du moins bien-pensante. Car dans ce drame toulousain il ne faudra jamais oublier le climat d’opposition au régime Louis-philippard, et à ses partisans qui le soutenaient mordicus, en particulier les ecclésiastiques et les possédants. Déjà l’air ambiant annonçait la volonté de se défaire du carcan monarchiste pour enfin respirer à plein poumon le vent de la liberté qu’amènerait à coup sûr la deuxième république. L’unique façon de réunir les républicains, alors que le gouvernement interdisait les rassemblements,

 

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 consistait à organiser des banquets pendant lesquels lesdits républicains, entre deux discours enflammés, tissaient le réseau des opposants.

 

Un temps maussade, pluvieux, plongeait Toulouse dans la grisaille d’un printemps morose. A l’est de la cité entre la rue Riquet et le canal du midi figurait le cimetière Saint-Aubin où la municipalité envisageait de construire une église sous le patronage du même saint que le cimetière après avoir désaffecté ce dernier. Autour du cimetière Saint-Aubin fleurissaient des jardins pourvus des maisons des particuliers. Une propriété appartenait au couple Massip, une autre propriété était dotée d’un puit, le jardin du pensionnat de la communauté de la doctrine chrétienne jouxtait le cimetière, tous deux étaient séparés par un vieux mur élevé plus ou moins d’une hauteur d’homme. Au matin gris du vendredi seize avril 1847, le gardien découvre au détour d’une allée, accroupie dans un angle du cimetière une femme semblant faire ses besoins, s’approchant d’elle il constate que la dame est une jeune fille, et de plus elle morte. Ainsi commencerait cette affaire qui aboutirait à la condamnation à perpétuité du frère Léotade en avril 1848, et à son décès par désespoir au bagne de Toulon le vingt-six janvier 1850.

A Vendargues comme partout le retentissement du crime meublerait toutes les conversations, et très vite selon les opinions politiques, les gens basculeront dans un camp ou l’autre, le soutien, ou bien plus surement la condamnation. La condamnation paraissait légitime concernant des personnes qui, pour contenir trop longtemps leurs pulsions naturelles, versaient dans le chaos de la perversion débridée en soumettant par violence une jeune fille pure nommée Cécile Combettes. Car par reflexe le public regardera du côté de la communauté religieuse, Il lui faudra un délai très court pour se forger une opinion, juste le temps nécessaire pour que le gardien aille du faubourg où se situait le cimetière jusqu’au centre de Toulouse où s’activait la police judiciaire. Pendant cette carence de surveillance les curieux ignares des procédures d’enquête vont par leurs piétinements sur la scène du crime effacer les rares traces exploitables. Ces curieux poussant l’irrespect à son comble oseront par bousculade s’approcher au plus près de ce corps encore accroupi, parmi ceux-ci un ou des individus pousseront l’irrévérence jusqu’à l’inconscience, ils toucheront la victime, et feront basculer son corps vers l’avant de sorte que lorsque les autorités judiciaires arriveront sur les lieux, le constat établira que

 

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 les genoux, les avant-bras, et le visage servaient d’appui sur un sol d’herbes humides.

 

De cette masse populaire aveuglée d’indignation sortiront des propos ineptes qui deviendront vérités intangibles, et s’imposeront aux plus brillantes intelligences. Cécile vierge martyre a été victime d’un traquenard diabolique, et quels sont ceux qui souvent ont commerce avec le diable à l’abri d’enceinte fermée ?, qui ont été par le passé accusés de se livrer à l’alchimie et à la sorcellerie ?, qui ont été jetés au bucher pour avoir célébrer des messes noires ?, qui vivent reclus en affectant de ne jamais avoir été tyrannisés par les attraits de la chair ?, sinon ces frères et ces novices dont la justice devrait s’intéresser car il se pourrait qu’elle y trouve une ou des brebis galeuses.

Ainsi avant toutes constatations sérieuses, la rumeur publique par ses avis orientés malmènerait les clairvoyances des plus humbles cultivateurs tels les frères Louis et Jean Antoine Gribal qui, au fil de leurs rencontres, se forgeraient leur opinion à travers les gens instruits et bien-pensants de Vendargues, sachant lire les journaux où la prétendue vérité éclatait au jour le jour. Le premier jour était le quinze avril 1847, l’apprentie Cécile Combettes, l’ouvrière Marion Roumagnac, et le patron-relieur Conte, amenaient à l’institution, dans des paniers adéquats, les ouvrages utiles à l’apprentissage scolaire reliés par leur soin. Empruntant la rue Riquet, ils passèrent devant le mur du cimetière, puis devant le mur du jardin du pensionnat, ensuite ils ne s’attardèrent point à saluer le soldat en faction dans sa guérite à l’entrée de la caserne Lignières qui d’ailleurs les ignorait, ce soldat déposera par la suite ne pas avoir revu Cécile repasser devant lui, à noter que derrière et sur un côté de la caserne se trouvent des constructions et des aménagements de l’institution. Ils traversèrent la rue Caraman, et après deux enjambées le relieur Conte frappa à la porte de l’institution, le portier les introduisit vers neuf heures quinze dans le vestibule d’entrée, depuis lequel on accédait aussi au parloir. Le relieur n’attendit pas longtemps avant d’être reçu par un frère en responsabilité à la procure, après quoi le portier repris son service en faisant sortir Marion Roumagnac, Cécile Combettes attendant son patron Conte dans le vestibule d’où il s’entendait quelques voix venant du parloir. Environ quarante-cinq minutes plus tard, donc vers dix heures, le relieur Conte ayant traité son affaire réapparait dans le vestibule complétement désert, aucune trace de Cécile, le relieur Conte ne se formalise pas, il est probable qu’à bout de patience elle ait

 

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 rejoint l’atelier pense-t-il, il la retrouvera là-bas à son ouvrage. Or Cécile réapparaitrait sans vie, le lendemain au lever du jour, accroupie dans l’angle du cimetière derrière les murs de la rue Riquet et de celui du jardin du pensionnat.

 « Tu vois Jean Antoine, expliquait Louis, il me semble à moi d’après ce que j’entends dire par les gens qui lisent les journaux que le ou les assassins pour camoufler leur forfait auraient pu jeter la malheureuse dans le puit du jardin proche du cimetière, ou dans le canal du midi, ou encore en quelques coups de pelle creuser la terre meuble du cimetière, et même sans se fatiguer se servir des tombes vides. Parce qu’un faux bourg, c’est souvent comme la campagne, la nuit il n’y a guère d’agitation. Mais visiblement ils voulaient que la pauvrette fût découverte.»

 « Le curé Héry dans son sermon du dimanche, répliqua Jean Antoine, nous a dit avec une infinitude de détails, dont je ne me souviens pas de tous, que ceux qui ont fait le crime, déposèrent exprès la malheureuse pour que les soupçons se portent sur les bons frères qui n’y sont pour rien, et qui ne complotent pas. »

Car dès que les frères de la doctrine chrétienne sentiront le poids des regards soupçonneux, ils se retrancheront derrière un mutisme que ne gouteront pas les magistrats enquêteurs, ceux-ci aboutiront à cette conclusion spécieuse que les frères par leur attitude prudente complotaient et masquaient la vérité, les amenant eux à resserrer l’étreinte de leur suspicion sur tous les membres de la communauté, excepté les vieux qui de par leur âge n’entraient plus dans les tourments de la chair. Ainsi fut-il décidé une fouille générale des deux cent novices environ et des deux à trois cent adultes, frères en majorité, outre les chambres, les dortoirs, les bâtiments et dépendances. Une fouille sous le motif fallacieux d’écarter l’institution et ses membres de la présomption de culpabilité, mais ce prétexte permettait en réalité aux enquêteurs d’exercer des pressions dans le but de trouver à minima une contradiction entre les frères, les novices, le personnel. Cette quête d’une dissonance restera vaine au grand désarroi des policiers, ils verront dans cette apparente harmonie la preuve absolue que les frères complices voulaient dérober le ou les coupables à l’action de la justice. Ils aboutiront à la conclusion aberrante d’être en présence de cinq cent comploteurs, des faux-frères conspirateurs ayant dissimulé le corps de Cécile après son trépas dans l’enceinte de l’institution. Sur ce dernier

 

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 point les enquêteurs partageaient cette conviction que, si Cécile était entrée dans le vestibule, et que personne ne l’avait vue ressortir, la victime, l’évidence leur sautait aux yeux, avait été séquestrée, violentée, et assassinée, dans un endroit isolé de l’institution, peu leur importait que Cécile ait pu se débattre et crier puisque ces larrons en bure agissaient en connivence.

 

 « Le curé Héry, se souviendra Virginie, nous a fait une comparaison au sujet de ce qu’on voit ou pas. T’en rappelles-tu Jean Antoine. »

 «Oh oui, en plein sermon il cita les noms de quelques paroissiens de Vendargues, puis il nous demanda si on les avait vus entrer dans l’église, de tous les noms cités j’ignorais, et je n’étais point le seul, qu’ils fussent présents. Je n’avais pas eu encore l’occasion de leur adresser mon salut, et pourtant ils étaient bien là ! »

 « Puis, reprit Virginie, le curé ajouta : ce n’est pas parce qu’on ne voit pas les gens partir qu’ils demeurent en place. De même quand on connait une personne depuis fort longtemps il n’est nul besoin ni de s’époumoner ni de gesticuler à cause d’une maladresse équivoque, surtout si par habitude on obéit à cette personne parce qu’elle dirige vos travaux. »

 « Encore que si on veut faire malice à une jeune fille connue ou rencontrée au hasard, et à condition de n’être qu’un vaurien dans le fond de son caractère…, Louis hésita puis conclut, il suffit de l’assommer avec ses poings. Et si sa lucidité lui revient pendant l’acte infâme… avec un lacet… »

 « Louis ! » lança stupéfaite Marie son épouse.

 « Il se dit pourtant que l’affaire s’est déroulé ainsi, et je n’imagine pas un moine régulier tomber dans cette déchéance. »

Les expertises médicales différaient sur le point essentiel de la cause du décès de Cécile, était-elle morte sous l’avalanche de coups violents ou bien par strangulation. Les tenants de la strangulation se voyaient conforter par la découverte d’une corde, mais à regarder de près, cette corde ressemblait fortement à un bout de ficelle d’un usage fréquent dans les jardins, dont un jardin pouvait être celui du pensionnat. Les défenseurs de la thèse des coups relèveront sur les vêtements de Cécile des taches d’urine, et de matière fécale, indices probants d’une grande peur, tout comme les traces de semence humaine indiquaient l’indiscutable viol. Cette grande peur déclenchée par une violence inouïe résultat d’un mode de vie reposant sur une abstinence majeure

 

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 dont on imaginait les failles. Ces expertises s’opposaient aussi sur l’heure du décès, la raideur cadavérique donnait un temps que démentait le travail des organes digestifs, une intolérable marge d’erreur d’une dizaine d’heures. Mais ces détails ne pesaient pas face à une thèse inébranlable qu’il faudrait étayer pour la solidifier.

 

Cécile était entrée dans l’institution d’où nul ne l’avait vue sortir, le crime assurément s’était produit dans ce lieu. Les enquêteurs soutinrent cette trame funeste que Cécile, mise en confiance par l’habit religieux, suivît un ou plusieurs individus sous un prétexte futile, par exemple cueillir quelques légumes printaniers au jardin. Cécile avec son ou ses accompagnateurs empruntèrent les couloirs, les corridors, et le souterrain qui relie en passant sous la rue Caraman les deux parties de l’institution, traversèrent des cours, sans que personne ne les remarque, ou par complot jure ne pas les avoir vus couvrant ainsi les infâmes. Ils arrivèrent enfin au jardin où les monstres dans le hangar ou dans la grange exécutèrent leur méfait. Ensuite le ou les coupables jetèrent le corps pardessus le mur lequel tomba accroupi ou replié en avant, quelle importance, sur le sol du cimetière.

 

« Franchement je ne sais plus quoi penser de ce crime, dit Jean Antoine, au début comme toi Louis je trouvais impossible qu’un religieux soit impliqué, d’autant qu’après le constat du crime le relieur Conte et l’ouvrière Marion Roumagnac avaient été arrêtés, certes libérés une fois interrogés et alibis contrôlés, mais maintenant… quand j’entends l’un, l’autre… vraiment… »

 « Qu’est-ce qui te trouble Jean Antoine ? »

 « D’abord les traces d’une échelle dans le sol du jardin que des piétinements voulaient effacer, puis le trèfle et les débris d’herbe qu’on retrouve dans l’habit de la pauvrette qui sont identiques à ceux de la grange, et surtout la chemise sale retrouvée dans la lingerie des frères avec des taches suspectes, de même nature que celles remarquées sur les vêtements de Cécile . »

 

Pour marquer l’importance de ces taches Jean Antoine tapotait la table de son index signifiant la solidité de cette dernière preuve. Les enquêteurs par de minutieuses recherches retrouvèrent à la lingerie une chemise au matricule 562 prête à partir à la blanchisserie. Par recoupement, et nul n’en doutait, ils retrouveraient le dernier utilisateur parmi les frères ou les novices.

 

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 « D’abord les traces, quoi d’étonnant que dans un jardin il y ait des traces d’échelles ! Maintenant datent-elles de hier ou bien d’une quinzaine comment savoir, et si on a marché dessus et souvent, ça prouve que les jardiniers vont et viennent rien de plus ! »

 « Et le trèfle et les débris d’herbe ? »

 « Dans n’importe quel endroit où tu entreposes de l’herbe tu trouveras du trèfle, n’oublie pas que le relieur Conte a un cheval et une écurie où Cécile a pu passer un moment et accrocher avec sa robe des herbes, en revanche je te l’accorde les traces sales sur la chemise sont compromettantes… »

 « Parce que vous les hommes ne faites jamais la lessive », s’emporta Marie avec l’assentiment de Virginie qui dodelinait positivement de sa tête.

 « Vous vous essuyez tellement mal lorsque vous daignez vous essuyer ! Vous n’imaginez même pas tous les efforts que nous faisons pour récupérer vos fonds de culotte, et le bas de vos chemises. »

 « Bien sur vous n’êtes pas toujours fautif, n’importe qui peut avoir la colique, ou même des saignements. » Dit Virginie tentant d’atténuer les dires de sa sœur.

 

Honteux les deux frères pendant un moment évitèrent de se regarder, car parler crument de ces contraintes physiologiques les mettait mal à l’aise tant ils connaissaient les habitudes de leurs compères, si imprévoyants dans le registre de la propreté. Alors ils pensèrent que la chemise au numéro 562 naturellement salie ne prouvait rien ne plus qu’un manque d’hygiène.

Jusqu’à présent, aucun motif valable, nulles preuves incontestables, ne permettaient aux enquêteurs d’inculper quelques personnes semblant suspectes. Mais devant la foule indignée réclamant un coupable, il fallait devant celle-ci en présenter un si possible crédible. Les enquêteurs cernèrent celui ou ceux qui se révéleraient les moins innocents, celui ou ceux qu’ils pourraient assombrir d’un doute. D’abord le relieur Conte qui le jour de la disparition retient vers onze heures un billet pour la diligence d’Auch, ville située à quatre-vingt kilomètres à l’ouest de Toulouse, le départ s’effectuera à vingt-trois heures pour une arrivée le lendemain au moment de la découverte du corps de Cécile. Par ailleurs quittant l’institution le relieur Conte passera sa journée en rencontres diverses liées à son artisanat. Arrivé à Auch, Le relieur Conte traitera une affaire financière qui pouvait se résoudre par un mandat-poste. Et surtout sur les frères Léotade et Jubrien, qui par la fonction de

 

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 pourvoyeur pour Léotade, et de fournisseur pour Jubrien, se déplaçaient régulièrement. Il convient de préciser qu’étant pourvoyeur et fournisseur, ils devaient veiller par leurs explorations incessantes à ce que l’institution soit bien pourvu et fourni, et qu’elle ne manquât point de son indispensable. Pour satisfaire cette charge ils démarchaient auprès de personnes utiles et voyaient tous les jours beaucoup de monde.

 

 «Alors que son apprentie était introuvable, son patron, le relieur, n’a qu’une hâte prendre la diligence. Son départ ressemble fort à une fuite ! Qu’en penses-tu Louis ? »

 « Il est vrai que pour une transaction modeste ce déplacement intempestif parait suspect. Pourtant j’y vois une explication toute simple, ce type exerce le métier de relier les livres pour une clientèle d’une moralité exemplaire. Imagine à présent Jean Antoine que ce type aime à se débaucher, il ne peut fréquenter ces lieux louches à Toulouse alors il va faire ses fredaines à Auch qui est assez loin pour que rien ne bruisse. »

 « Il parait qu’il courait après la petite ! »

 « Sans doute qu’à partir du moment où Cécile prit ses formes de femmes il s’est mis à la reluquer, possible qu’il lui ait pincé les fesses, mais passe-t-on à l’acte pour autant, et surtout dans un lieu aussi peu discret au risque d’être surpris, lorsqu’il peut préparer un traquenard quand et où bon lui semble. Non je n’y crois pas d’autant qu’excepté son repas de midi, il passe sa matinée et sa journée en des rendez-vous multiples, et incontestables. »

 « Pourtant à sa première arrestation il n’accuse pas les frères Léotade et Jubrien. »

 

Le relieur Conte lors d’un interrogatoire ultérieur reviendra sur sa première déposition, en déclarant après moult hésitations qu’il vit dans le corridor les deux frères en discussion, une version contredite par l’ouvrière Marion Roumagnac qui ne remarqua que le frère portier. Mais écoute-t-on une ouvrière sans discernement, et de surcroit dépassée par l’ampleur du crime. Car l’état monastique, pour nombre de gens, n’excluait pas la mauvaise action surtout si, comme le frère Léotade, le religieux avait la force de l’âge de trente-cinq années.

 

 

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 « La position du relieur est délicate, porter une accusation sur des gens insoupçonnables le met mal à l’aise. Peut-être les responsable de l’institution l’ont dissuadé pendant un temps, d’où l’histoire du complot. Tu vois Jean Antoine, le relieur a mis aussi dans la balance la possibilité de perdre une clientèle sure et régulière, chaque année l’institution lui donne ses livres scolaires à relier. »

 « Mais les frères ont cité une multitude de témoins qui contrecarrent l’affirmation du relieur. D’ailleurs les policiers ont été obligés de reconnaitre l’innocence du frère Jubrien, qui se trouvait à négocier un cheval avec un certain Bonhoure en présence du notaire Salinier. »

 « La parole d’un notaire, Jean Antoine, la parole d’un homme de loi vaut de l’or, en revanche celle d’un particulier ordinaire… »

 « Ne vaut rien ? »

 

Toute l’affaire reposait sur la parole, celle que la justice retient ou délaisse. A ce jeu, les cartes de Léotade seront peu probantes et se retourneront systématiquement contre lui. S’il bafouille, s’il bute sur un mot, si sa voix devient moins assurée, la justice prend cela pour des aveux, à l’inverse s’il élève le ton, s’il s’affirme tranchant, s’il produit des éléments significatifs, cela amène à penser qu’il se défend trop bien pour être innocent. Frère Léotade citera des témoins qui par serment l’excluait de l’affaire, tout comme le relieur Conte assignera les siens pour conforter son alibi. Les premiers inspireront le doute, les seconds la pleine confiance. Si l’habit ne fait pas le moine dans notre cas il déclenchera l’intime conviction malgré de nombreuses contradictions.

 

« Pourtant, reprit Jean Antoine, si le frère Jubrien n’est pas avec le frère Léotade, on peut penser que le relieur se trompe, ou bien il ment, une menterie pour refiler un drôle de fardeau. Puis il se dit dans le journal qu’un certain Massip a vu les choux de son jardin piétinés, jardin voisin du cimetière, et comme la veille ils étaient intacts le piétinement s’est fait la nuit avant le matin de la découverte. Et l’éclaireur de réverbères qui s’inquiète en voyant un homme, et ensuite trois hommes, avoir des attitudes bizarres… »

« Ajoute encore les dires d’un ferblantier nommé Laucer qui déclare qu’un chaudronnier ambulant un certain Marcenat lui a révélé le crime bien avant que l’affaire éclate. Et ce couple qui affirme que dans une maison voisine où il y avait des agissements criminels, il vit la silhouette du relieur. Plus ce marchand de couleur, au nom de Muraire, prétendant avoir eu un client inconnu qui

 

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 veillait à ne pas trop montrer son visage, et devant qui il prépara une composition de couleur chair avec laquelle cet inconnu badigeonna une cicatrice fraiche. »

 « Sans oublier, précisa Jean Antoine, ce que le curé Héry nous a dit au dernier sermon, que le relieur voulait probablement se venger du refus des frères de prendre son fils à leur école. Et aussi que la justice a fait peu de cas de la déposition du nommé Vidal pour la raison qu’il disculpait totalement le frère

 Léotade. »

 

Devant le froncement de sourcil de Louis, Jean Antoine reprit le fil de cette information capitale

 

« Vidal qu’accompagnait un certain Rudelle, rendaient visite aux frères Navarre, Laphien, et Janissien, tous les cinq se trouvaient au parloir, où l’on accède depuis le vestibule. Or à son départ Vidal affirme qu’il a du se déplacer en s’avançant pour que passe derrière lui une femme de petite taille qui sortait de l’institution, il certifie qu’à cet instant les frères Léotade et Jubrien n’étaient pas dans le vestibule. »

 

 Dans les rets de la justice se débattait le frère Léotade. Il livrait un combat désespéré, aucun de ses témoins à décharge ne trouvait un écho favorable devant les juges. Ce Vidal si bienveillant fut mis sous pression par la machine judiciaire, et malgré sa crainte et sa timidité, il ne modifiera pas une ligne de sa déposition. Pourtant les juges en dernière analyse estimeront le susnommé Vidal trop proche de l’institution pour garder une once d’impartialité, ils le considèreront comme un être malléable insuffisamment aguerri pour résister à des manipulations douteuses, sous-entendu il se faisait entortiller à son issu par des maîtres de la rhétorique.

Sur le cas présent, personne de sensé, et moins encore le clergé, ne pouvait accorder sa confiance à cette justice des hommes. Mais avant l’arrivée du jugement dernier ces bonnes âmes voulurent influer sur la sentence du tribunal en intercédant auprès de gens notoirement connus pour avoir quelques relations en haut-lieu. Le baron Pierre de Berthézène entrait dans cette définition, ainsi que, dans une moindre mesure, Augustin Irles, maire de Vendargues, et également chevalier de la légion d’honneur, aussi le curé Héry se fit auprès d’eux l’avocat empressé de son collègue de la communauté de la doctrine chrétienne. Hélas Augustin Irles rendrait son dernier souffle le six

 

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 juillet 1847, et le baron Pierre de Berthézène le suivrait dans cette voix funeste en mourant le neuf octobre 1847. Décidément le pauvre Léotade jouait de malchance, et le curé Héry, qui se réjouissait d’avoir convaincu ces deux illustres Vendarguois, se désola que leurs interventions n’allèrent pas plus avant. Sa désolation prit le chemin d’un profond abattement d’autant que cette même année 1847 sa mère disparut, il n’eut alors de consolation que dans la Foi.

 

 Le chagrin n’atteignit pas seulement le curé Héry. La famille du baron Pierre de Berthézène s’affligea de son décès pour la raison qu’il jetait une ombre sur un évènement heureux, car au printemps 1848 au mois de mars le vingt-deux, son fils Emile Charles Frédéric Berthézène, docteur en droit, épouserait Marie Joséphine Visseq fille d’un négociant de Paris, et du côté de sa mère descendante de la réputée lignée des de Barbeyrac de Saint-Maurice. Toutefois à la date du mariage on éviterait de mentionner les titres de noblesse qu’ils soient de l’ancien régime ou de l’empire, car depuis quelques jours la république seconde s’installait, et valorisait le concept d’égalité par le suffrage universel, et l’abolition de l’esclavage. Pourtant la famille de monsieur Pierre Berthézène une fois l’épisode égalitaire passé irait en justice afin d’obtenir par le jugement du vingt-neuf septembre 1877 que le titre de baron puisse être usité régulièrement. Outre la famille du baron l’affliction toucherait la famille de Nicolas Albert Wieczorowski, à la date du vingt-sept juin 1848 ce-dernier suivrait à quelques mois de distance le grand soldat de Vendargues. Similitude des destins les deux personnages, nés la même année, frères de combat, pris sous l’aile du baron le protégé natif de Pologne ne survivrait pas un an à son protecteur.

 

 La Foi certes, mais une Foi régénérée, revenue à la pureté des premiers temps de la chrétienté, à chacune de ses homélies le curé Héry, tout le long de l’année 1847, et au début de celle de 1848, insistait sur ce point essentiel. Jean Antoine et Virginie, avec leur petit Louis Léon, accompagnés, lorsqu’ils venaient à Vendargues les dimanches, de Louis, de Marie, de leurs enfants Joseph Antoine et Virginie, écoutaient avec attention les mots sacrés qui tombaient sur leurs têtes depuis la chaire de l’église nouvelle. Ils comprenaient vaguement qu’à présent les vieilles habitudes ne pouvaient plus perdurer, et qu’un

 

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 prophète authentique, commettant de véritables miracles, ressusciterait l’élan mystique qui conduit vers la Lumière et le Saint-Esprit. Toutefois ce prophète, Eugène Vintras, illuminé par de multiples visites divines, propagateur d’une nouvelle religion revitalisée, purgeait sa peine d’infamie dans une geôle qui, grâce à des soutiens de la haute société aristocratique, s’éloignait des sombres cachots des tristes flétrissures. Mais la libération approchait, lors en attendant la fin de sa peine, Eugène Vintras prophète auto-proclamé s’occupait à donner des soins infirmiers à la population prisonnière. Et il n’est pas impossible qu’il s’appliquât à ce rituel de l’église primitive, en lavant les pieds de ces mécréants qui l’entouraient, et ce faisant il se rapprochait par le geste de Jésus-Christ qui humblement lava les pieds de ses apôtres.

 

S’en retournant au hameau de Meyrargues, pour partager sous le toit de la famille Rousset le repas dominical, la petite famille commentait le sermon du curé Héry. Ce dernier adroitement à propos de l’affaire Léotade, qui perdurait, avait élevé le frère au niveau de Jésus, citant cet épisode de la passion lorsque la foule préféra la libération du malfaisant Barabbas pour tourmenter jusqu’à la crucifixion le fils de Dieu. Avec une audace inouïe le curé Héry tançait le gouvernement de trop pencher sur un matérialisme débridé, et de vouer aux gémonies la spiritualité, bref d’adorer encore le veau d’or alors que le rédempteur se morfondait dans une oubliette.

 « Que veut donc dire not’ curé avec son matérialisme ? »

 « Le matérialisme, c’est l’argent, cet argent qui domine tout. »

 « Rendez-vous compte que pour voter il faut payer deux cent francs d’impôt, et donc avec toute cette misère il y a pas grand monde qui puisse voter. Dans ces conditions comment pourrait-il y avoir des réformes ! »

 « Ce qu’il faut… c’est… »

 Ce dernier diseur allait prononcer le mot de république, mais il se reprit :

 « C’est pas… non plus en tirant des coups de fusil sur le roi que les choses s’arrangeront. »

 

Tout le monde se souvenait de l’année 1846 où le roi essuya par deux fois des atteintes à sa personne. Un certain Lecomte, garde des forêts de la couronne à Fontainebleu tira sur la voiture royale, puis quelques semaines plus tard un nommé Henri appuya deux fois sur la gâchette alors que Louis-Philippe depuis un balcon des tuileries écoutait un concert.

 « Les gémonies en clair, cela veut dire quoi ? »

 

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 « Les tourments, parce qu’ils ne veulent plus que le spirituel dirige le monde alors ils tentent de supprimer la religion de toujours. »

 « Et si ça se trouve tous ces gens-là portent la médaille miraculeuse ! »

 

 La population dans son ensemble ne se troublait, ni des miracles produits, ni des apparitions divines faites à Eugène Vintras. Ces apparitions semblaient naturelles et normales, et pour celui qui croyait en Dieu, elles n’étaient en rien exceptionnelles. D’ailleurs Louis et Jean Antoine dans leur jeunesse eurent l’écho de celle qui advint dans le couvent des filles de la charité au numéro 140 de la rue du bac à Paris. Dans la nuit du dix-huit au dix-neuf juillet 1830 une jeune novice de vingt-quatre ans répondant au nom de Catherine Labouré fut réveillée par un enfant, dont on ne trouvera pas trace par la suite, cet enfant l’invitait à se rendre sur le champ dans la chapelle où l’attendait la Vierge Marie. La novice se confia à son seul confesseur, et nul n’aurait rien su de cet évènement si lors de la deuxième apparition du vingt-sept novembre 1830 la Vierge Marie n’eut exigé que des médailles soient frappées en gage d’amour pour la mère de Dieu afin que tous ceux qui la portent, reçoivent ses grâces, et sa protection. Or dans une société où la situation sanitaire présentait des déficiences une telle protection ne pouvait se négliger. Louis et Jean Antoine arboreront, en ce temps de leur enfance, cette médaille, qui sur l’avers présentait une Vierge Marie attentionné, et sur le revers une croix et un M enlacés, avec gravés en dessous deux cœurs, l’un ceint d’une couronne d’épines, et l’autre transpercé d’une croix. L’effet de la médaille sur eux sera certain, les miasmes de la grippe de 1831, puis les épidémies récurrentes du choléra à partir de 1832, ne les atteindront pas. La médaille aura des heureuses répercussions pour ceux que la terrible maladie cholérique touchera puisque de nombreux fidèles confiant dans leur foi mariale guériront grâce au port de cette médaille devenue alors miraculeuse.

 

 « Si on attaque la religion, la cause est dû à ce scandale du frère Léotade, un frère qui va être condamné !, du jamais vu ! »

 « Il y a surtout que le pouvoir veut mettre dans sa poche tous ses républicains incroyants. »

 

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 « Il y a aussi la dérive des adeptes du prophète Vintras. Depuis qu’il est en prison il s’en passe de belles dans sa religion toute pure. Et de cela notre bon curé ne dira rien. »

 

Ce dernier parleur regarda autour de lui, vérifiant qu’aucunes oreilles d’enfant ne trainaient dans les parages avant de poursuivre.

 

« Il paraitrait qu’un certain abbé Maréchal, remplaçant provisoirement Vintras, a engagé la nouvelle religion dans la voie du stupre… », Devant les mines interrogatives le parleur précisa sa pensée, « …la voie de la débauche ! Remarquez cela devait arriver à vivre tous ensemble hommes femmes pêle-mêle, alors l’abbé Maréchal a élevé la fornication au rang de sacrement. Mais comme ils n’étaient pas tous d’accord en 1845 il y a eu le schisme… la séparation entre les partisans des deux bords, les libertins avec Maréchal, et les chastes entre eux. Ceux-ci attendent la libération du prophète pour reprendre en main ce que certains appellent la secte. »

 

Cette libération interviendrait au début du printemps 1848 le samedi vingt-cinq mars. A Vendargues le curé Héry devenu clé de voute de l’église d’Eugène Vintras se résolut à jouer ce rôle essentiel. Il disparut de son église Saint-Théodorit le premier dimanche de mars 1848, le cinq, au grand désarroi des fidèles venus assister à la messe, il partit suivi d’une seule personne convaincue par son prosélytisme acharné, les vendarguois n’allaient pas les revoir de sitôt. Sans doute le curé Héry prévoyait-il son départ mais les évènements nationaux le précipitèrent, en effet Louis-Philippe roi des français, bousculé par trois journées insurrectionnelles, avait dû fuir le pays comme son prédécesseur, son cousin Charles X roi de France, renversé, lui, en 1830 par trois journées glorieuses. Si l’Histoire de se répète pas, il lui arrive de bégayer son propos mais dans le cas présent la France ne tenait en réserve aucune lignée royale, et l’héritier bonapartiste vivait exilé en Angleterre.

Une république incontournable pointait à l’horizon, elle fut proclamée le vingt-cinq février 1848 par un gouvernement provisoire dont certains éléments effrayèrent la bonne société, une aristocratie oublieuse de ses turpitudes, pourtant le scandale de l’assassinat de la duchesse de Choiseul-Praslin, fille du général d’empire Sébastiani, ne datait que du mois d’août précédant. Le duc de Choiseul-Praslin lassé des assauts répétés de son épouse, exigeante et insatisfaite sur le plan charnel qui de plus soupçonnait son époux de s’épuiser ailleurs, lui infligeait de fréquentes scènes violentes, le duc excédé, pour solde

 

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 de tout compte, malgré une progéniture abondante œuvre de la duchesse prolifique, n’hésita pas à assassiner celle-ci de coups de couteau fatals. Jeté en prison, le duc afin d’éviter tout scandale se suicida par le poison, mais le public contesta cette version officielle, imaginant une remise en liberté du duc en toute discrétion. Cette thèse s’accréditait du fait que l’arsenic, dont se servit le duc, ne se distribue pas à la cantine de la prison, et d’autre part que nul ne chercha avec opiniâtreté la provenance du poison.

 

Cette bonne société s’indigna de ne voir au sommet de l’état qu’un ramassis hétéroclite, un révolutionnaire de 1789 : Dupont de l’Eure ; un autre de 1830 : Arago ; un laudateur du prolétariat : Louis Blanc ; un vrai prolétaire : l’ouvrier Albert, Martin de son nom ; un poète romantique : Lamartine, mêlant chimère et politique; il n’y manquait même pas un juif : Crémieux prétendument converti. Personne ne pouvait imaginer que la France ne traversât pas un épisode tourmenté, sinon sectaire, ne serait-il pas exigé du clergé qu’il prêta serment à la constitution future comme ce fut le cas en 1790. Cette question sans réponse motiva aussi le départ en clandestinité du curé Héry.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                     CHAPITRE TROISIÈME

 

 

 « Il se dit que juste avant la chute du couperet de la guillotine, elle a demandé à monsieur de Rennes un miroir ! »

 

Par superstition dans les conversations les gens évitaient de prononcer le mot de bourreau. On désignait ce dernier par monsieur de par-ci, monsieur de par-là, dans le cas présent notre exécuteur œuvrait à Rennes, où il appliquait la décision de justice, et situation exceptionnelle sur une femme. Généralement le détenteur du pouvoir exécutif usait de son droit grâce pour commuer, systématiquement ou presque, en réclusion perpétuelle la peine de mort infligée à une criminelle. Mais ici l’empoisonneuse Hélène Jégado avait dépassé les bornes de l’entendement tant au niveau du nombre, une quarantaine d’empoisonnés, que de l’âge de ses victimes, des enfants en bas âge succomberont à ses préparations culinaires à bases d’arsenic. Pour ces raisons le président de la république Louis Napoléon Bonaparte laissa se poursuivre le cours de la justice jusqu’à la sanction du vingt-six février 1852.

 

 Il s’en était passé des événements depuis 1848, dans la France bien sûr, et plus modestement dans la famille Gribal et son allié la famille Rousset. Chez cette dernière, le veuf Joseph Rousset constata dès 1841 le départ après mariage de ses enfants, de Marie l’ainée épousant Louis, du double départ en 1842 de Margueritte mariée à Louis Cadaire un jardinier de Montpellier, et de son fils François marié à Margueritte Reboul une voisine du hameau, ce sera le tour de Virginie s’unissant en 1846 avec Jean Antoine, puis Jeanne avec un traceur de pierre des carrières Jacques Grizoul, ces mêmes carrières fourniront plus tard en 1853 un époux à Elizabeth, Jean Pierre Anglade, un garçon venu de Béziers pour tracer les pierres. Alors à l’exemple du laboureur de la fable le père Joseph provoqua le vingt-deux août 1849 dans l’étude de maître Cyprien Lajard une donation-partage.

A partir de cette date germa dans la tête de Marie l’idée de racheter à ses sœurs et à son frère leur part sur la maison de Meyrargues. Bientôt avec Louis ils en auraient fini de leur bail de métayage à Grabels. Ils souhaitaient pour leur retour au pays retrouver leur cadre ancien au hameau, et la maison de famille devenait une opportunité à ne pas rater, d’autant qu’outre la donation ils


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 s’appuyaient sur des économies rondement amassées. Et en ce début d’année 1852 ils ne faisaient pas mystère de cette intention, que d’ailleurs nul de la fratrie de Marie ne contestait. Surtout pas Virginie et Jean Antoine qui depuis quelques temps déjà vivaient au village, louant une maison qui les abritait, eux leurs deux enfants, Lucie la petite dernière, née le onze octobre 1850, et Joseph Denis né deux ans auparavant le neuf octobre 1848, Joseph prenait la place en tant qu’ainé de Louis Léon qui disparût le dix-sept août 1848 après moins de deux ans d’existence, il quittait ce monde par un été sans excès alors qu’il éprouva et résista sans inconvénient majeur à l’hivers rigoureux 1847, l’officier de santé Pierre Miegeville, démuni de remède probant, ne fit que constater son départ.

 

Néanmoins Jean Antoine constata lors de ce triste évènement l’avantage de résider dans le village par la possibilité de consulter rapidement le médecin même si dans ce cas son secours s’avéra inutile. L’autre utilité de cette installation tenait aux éventualités de côtoyer un éventail plus large de la population, il suffisait de fréquenter les cafés du lieu où consommer n’était pas une obligation. Les cafetiers : Louis Paulet, ou Augustin Bastide, ou Jean Gauzin, ou Maurice Reybaud, connaissaient l’usage, et permettaient aux clients dépourvus ou gênés d’user les sièges sans modération. De toute façon les cafetiers s’y retrouvaient lorsque les carriers aux gosiers arides, ayant reçu leurs salaires, venaient vider quelques chopines dans leurs établissements, certes cela ne durait que le temps du célibat des carriers, mais grâce à un renouvellement régulier, les affaires et l’économie du village évoluaient dans le bon sens. Jean Antoine croisait aussi dans l’un ou l’autre de ces lieux les propriétaires importants de Vendargues, ou bien leurs fils. Par ces contacts Jean Antoine envisageait des demandes, considérait des propositions, d’embauches futures, et comme ses capacités inspiraient confiance il ne manquait pas d’ouvrage. Mais autant son frère Louis désirait accéder à ce rang de propriétaire terrain, que lui Jean Antoine limitait ses ambitions à être un bon cultivateur, possesseur accessoirement de quelques lopins de terre.

Il se contentait de cette vie raisonnable au côté de sa femme Virginie et de ses enfants, d’ailleurs lorsque la république fraichement installée rétablit en mars 1848 le suffrage universel masculin aux élections, Jean Antoine fut contrarié de l’obtention de ce droit, se mêler de politique et prendre position, embarrassait sa réflexion inaccoutumée à se pencher sur ses problèmes, et


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 comme des millions d’individus ce privilège de voter lui semblait anormal, trop révolutionnaire, ne voulait-on pas le rendre complice de ces forces socialisantes prêtes à tout chambouler ? En réaction ces électeurs tout neufs, inexpérimentés, et ruraux, penchèrent vers la modération lors du vote de l’assemblée constituante, puis en fin d’année ils accordèrent à Louis Napoléon Bonaparte un mandat présidentiel de quatre ans, mandat qui devait être unique, cet homme représentait l’ordre et le prestige ancien, d’ailleurs sans approfondir son projet les électeurs préférèrent adhérer à son mot-profession de foi : mon seul nom est mon programme. Et, comme à l’instar son illustre prédécesseur l’ambition le rongeait au point qu’un seul mandat ne pouvait lui suffire, il tenta de faire amender la constitution en son sens, constatant de la part de l’assemblée une fin de non-recevoir, il osa, tel oncle tel neveu, le putsch à la date du deux décembre 1851.

 

Tous ces évènements étaient abondamment commentés dans l’un ou l’autre des cafés du village, et Jean Antoine suivait cette actualité bouillonnante, échauffant les têtes bien plus que ne pouvait le faire le vin servi par les cafetiers et leurs aides, mais se gardant, lui, de tous avis tranchés se rangeant seulement sur un point à l’opinion majoritaire de son milieu rural fortement influencé par l’église et les notables, la détestation des rouges et des partageux que le gouvernement au début de la république avait, pour un temps bref, payés à exécuter des tâches superflues dans ses ateliers nationaux.

 

Fort heureusement les ministres du président Bonaparte, seul président issu du scrutin populaire avant longtemps, avaient su faire voter des lois qui évitaient les dérives, restauraient un cadre rigide agréé par les classes traditionnelles de la société. Les nouvelles classes : socialisantes, prolétariennes, intellectuelles, régulièrement protestaient, et manifestaient, elles s’agitèrent particulièrement lors du coup d’état du deux décembre en élevant force barricades à Paris ville des pouvoirs.

 

Lors de ces violences urbaines Jean Antoine abandonnera quelque uns de ses préjugés défavorables sur ces rouges troublions. Une voix écoutée et respectée de la communauté, Mathieu Teston instituteur de Vendargues, évoquera le geste héroïque et cependant insensé du député et médecin Jean-Baptiste Alphonse Baudin.

« Le député Baudin était sur les barricades le 3 décembre pour défendre la loi, la constitution, et refuser le coup de force. A un moment donné avec

 

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 d’autres députés, dont Victor Schœlcher l’homme qui se démena pour abolir l’esclavage, ils décidèrent d’aller à la rencontre des soldats de ligne pour parlementer et éviter les violences. C’est alors que les ouvriers présents avec eux aux barricades commencèrent à se moquer ouvertement de ces prétendus représentants du peuple trop bien endimanchés. Il en est un, effronté, qui leur lança : « croyez-vous que nous allons nous faire tuer pour que vous conserviez vos vingt-cinq francs d’indemnité par jours ! » Le député Baudin, humilié par cette pique, d’une colère froide s’empara du drapeau tricolore, monta sur la barricade, et jeta à la face de ces grossiers : « vous allez voir comment on meurt pour vingt-cinq francs ! » Quelqu’un des barricades crut sans doute qu’il s’agissait d’un signal pour ouvrir le feu, et tira sur la troupe, celle-ci riposta en abattant le député Baudin. Il avait quarante ans, juste un peu plus jeune que moi ! » Conclut l’instituteur.

 

Cet acte déraisonnable troublait Jean Antoine, s’en retournant chez lui il n’imaginait pas que la politique provoquait de tel excès, et en définitive que la loi du 31 mai 1850 l’empêche à présent de voter parce qu’il n’était pas en capacité de contribuer, le soulageait d’un fardeau contrariant. Fort heureusement à Vendargues un climat apaisé régnait sur la communauté bien loin des tumultes des villes, ici les notables remplaçaient les notables, les enfants succédaient aux parents dans les fauteuils de conseillers municipaux, une continuité rassurante tranquillisait tous les esprits, attachés à cette foi traditionnelle que ce soit les plus puissants du lieu qui les éclairent, et les plus éclairés qui les guident.

 

Rentrant à son domicile, il appartenait quelquefois à Virginie de lui raconter les derniers commérages du pays. Elle les tenait de par sa fréquentation des épiceries du village, celle de Marguerite Raimond, ou celle du couple Marie Mariage et Jean Teulon, ou du revendeur Jacques Descan, mais non point par sa pratique des boulangeries d’Aimé Bastide ou de Louis Brunel. Virginie confectionnait le pain familial sans l’aide de quiconque, il aurait été même incongru qu’elle se dispensât de cette tâche traditionnelle.

Les nouvelles pouvaient arriver aussi par un personnage appelé à devenir un familier des populations qu’il desservait, en effet le facteur rural venait de faire son apparition à Vendargues même sous les traits de Jacques Hébrard. Certes les villes depuis des décennies appréciaient le service de distribution de lettres, mais les campagnes ne profiteraient de ce bienfait qu’à partir de la loi 1830 et


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 encore cette obligation mettra des années avant de progressivement assurer à tous l’égalité de la desserte des échanges épistolaires. Pour assurer l’équilibre financier de ce service tout récent il fallut prendre une mesure révolutionnaire en créant en août 1848 le timbre-poste. Auparavant l’expéditeur envoyait sa lettre en port-dû, le facteur à la distribution encaissait en théorie la taxe et le prix de son service, sauf en cas de refus du destinataire, le courrier s’en retournait alors à l’envoyeur. Or par le timbre la lettre voyageait maintenant en port-payé réglant en principe ce désagréable manque-à-gagner, et si l’ancienne façon perdura le destinataire devait à présent s’acquitter de la taxe et de la surtaxe. Néanmoins deux inconvénients majeurs frappaient la majorité de la population face à cette proposition nouvelle, d’abord il fallait savoir lire, bien qu’une âme charitable pût rendre le service de tenir la plume, mais aussi, et c’était le plus important d’être en capacité d’acheter le timbre-poste qui convenait, or celui-ci coutait le prix d’une demi-journée de travail d’un ouvrier.

 

Ce problème ne se posait pas pour Virginie, dont les membres de sa famille vivaient à Vendargues et dans les bourgades immédiatement voisines, même sa sœur ainée Marie sous peu regagnerait Meyrargues. En ce qui concernait Jean Antoine et Louis, ils vivaient dans le souvenir des anciennes retrouvailles familiales lors des fêtes privées, mariages ou baptêmes, ou fêtes publiques le plus souvent religieuses, qu’ils appréciaient dans le temps qu’ils habitaient à Aspiran. Ils n’avaient rien su sur le moment de la mort le quatorze août 1847 de Jean Coste leur beau-frère, le mari de Marie Magdelaine leur sœur ainée, cette dernière, sachant que les travaux des champs passaient en priorité avant les cérémonies mortuaires, les informa des mois après l’évènement.

Un jour de 1851, Virginie ramena à sa maison, cette information surprenante tirée d’un bruit qui courait et s’amplifiait en circulant par les rues du village, le curé Héry, chantre d’une religion nouvelle, qui voici trois ans avait délaissé son église, allait sous peu revenir, il s’agissait d’une question de temps. Les prétendus informés sur ce sujet révélaient en confidence que pour une raison mystérieuse qu’il ne pouvait dévoiler, le prophète Eugène Vintras avait quitté la France vers mai 1851 pour se réfugier via la Belgique à Londres capitale d’un pays reconnu pour être libéral, assurant la protection aux exilés de tous poils. Les réalistes disaient que le prophète, qui dans son pays ne l’était pas, voulait depuis l’étranger relancer sa religion par de nouveaux adhérents qui lui injecterait un sang neuf. Après sa libération au printemps 1848 Eugène


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 Vintras se résolut à bannir les membres corrompus de sa chapelle qui formaient le schisme du vice, cette action diminua considérablement le nombre des adeptes définis par lui purs et vertueux. Convaincu de sa mission divine, Il prêcherait donc sa bonne parole depuis un ailleurs lointain qui prendrait ainsi une résonnance assourdissante, et il déposerait provisoirement dans les mains du curé Héry les lambeaux de son église dont le destin paraissait scellé d’une disparition imminente. Cette raison déterminait les audacieux à prévoir le retour à Vendargues du curé égaré qui conservait de ses paroissiens une confiance absolue malgré ses errements. Pourtant ces audacieux se trompaient, et cette religion singulière, avec peu de membres, persisterait quelques années encore.

 

 La religion ! Hélène Jégado reconnue empoisonneuse s’en était composée une à partir d’une ancienne tradition, mais recréée à sa fantaisie par son cerveau tourmenté, et les gens dans le deuxième semestre 1851 découvrirait sa croyance avec stupéfaction.

 « L’an… quoi, dis-tu ? » demandait Louis à Jean Antoine.

 « L’Ankoù, aux cafés ils prononcent ce mot de l’Ankoù ! » répondit Jean Antoine.

 « Oui, l’Ankoù, confirma Virginie, et l’instituteur Mathieu Teston nous a tout expliqué, tout bien comme il faut, pour que les enfants n’aient pas peur. »

 

Après une pause silencieuse Virginie devant son public familial poursuivit cette histoire mythologique de basse-Bretagne.

 « Aux cafés du village certains confondent, ils veulent faire ceux qui savent en disant que l’Ankoù c’est la mort. Ils se trompent, l’Ankoù est un personnage au service de la Mort, il ramasse les âmes, et les jette dans la charrette de la Mort. La charrette grince affreusement, et ceux qui entendent ses couinements doivent craindre d’y monter sous peu… ou un de leurs proches. Le jour où j’ai su cette légende, je marchais tranquillement dans la rue quand la charrette du chiffonnier me dépassa, en même temps j’entendis le frottement des ferrailles et je vis sur le plateau un monticule de chiffons, de toiles, de peaux, de fourrures, il me semblait que dans ces tissus se retrouvait un part de l’âme de ceux qui s’en vêtirent, de crainte je me suis mise à courir jusqu’à la maison. »

Cette dernière considération amena aux lèvres de tous, un sourire amical, tant il est vrai que personne ne percevait sous les traits de Victor Charrière,


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 chiffonnier à la morte saison, un suppôt démoniaque, un cueilleur d’âmes, bref un serviteur de la Mort.

 Victor Charrière était apparu dans le décor vendarguois aux alentours de 1850, il avait dépassé la quarantaine d’années. Pour ceux qui s’intéressèrent à sa personne, ils apprirent que l’homme venait de Pinerolo une commune du Piémont italien. Il vivait en ménage officieux avec Jeanne Roux, une femme d’à peine plus de trente ans, native de Montauban, et qui avait perdu ses parents. D’ailleurs lui aussi n’avait plus ses parents, mais il ne savait pas dire où et quand ceux-ci trépassèrent, cette méconnaissance s’opposait à l’officialisation de leur vie commune, pourtant l’administration vendarguoise résoudra ce problème et actera leur mariage le deux août 1852 sur la foi du serment de Victor Charrière sur ses origines, serment considéré sincère et digne d’un honnête homme. Arrivé de vagues lieux indéterminés le couple en errance se fixa à la métairie du Montregret. Restreinte de surface, l’homme aidé de sa compagne cultivait la terre de ce lieu obtenant d’elle un rendement maximal mais toutefois insuffisant, aussi passait-il son temps de la saison hivernale à collecter dans les villages environnants des chiffes de toutes sortes pour un maigre rapport.

 

 « Peu importe cette affaire de charrette, reprit Jean Antoine, et des âmes à glaner. Ce sont là des légendes dont se sert cette Hélène Jégado pour camoufler tous ses assassinats. Elle se désigne comme l’Ankoù pour atténuer son rôle, et si on la croit, elle devient une toute petite servante de cette Mort redoutée qui nous prendra tous seulement à notre heure, alors qu’elle a distribué cette mort à tous ses patrons en relevant ses plats avec de la mort-aux-rats (de l’arsenic). Pendant quarante années de domesticité d’une place à l’autre elle empoisonnait toutes les familles qui l’accueillaient, sous prétexte qu’elle entendait la charrette et qu’étant soi-disant l’Ankoù elle devait la remplir d’âmes. »

 « D’après Pierre Miegeville, qui comme officier de santé connait ces affaires-là, ajouta Virginie, une personne qui sait maitriser les doses de mort-aux-rats, vous empoissonne un bataillon sans que quiconque s’en aperçoive, médecin militaire compris. En plus cette Hélène Jégado a bénéficié, au début de son aventure criminelle des couvertures exceptionnelles que représentaient les épidémies de choléra-morbus. »


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 « Mais comment a-t-on appris les agissements de cette femme ? » questionnèrent en chœur Marie et Louis.

 « Grâce à un médecin plus curieux que les autres, répondit Virginie, il faut dire qu’elle prenait moins de précaution, étant persuadée qu’après quarante ans d’assassinats une protection diabolique l’abritait du moindre soupçon. Je dis quarante ans parce qu’il se raconte que vers l’âge de dix ans elle empoisonna sa propre mère par une préparation à base de belladone. C’était son premier crime, ensuite bon an mal an elle expédiait outre, une, deux, ou trois personnes. Cependant nul ne faisait de rapprochement parce qu’elle quittait la ville immédiatement après son ou ses forfaits pour une autre ville assez loin de la première. Et détail favorable pour elle, jamais en partant elle ne volait le plus petit objet. En quarante ans elle a parcouru en tous sens la Bretagne, revenant quelques fois sur les lieux de ses crimes mais après un long temps d’oubli, et personne ne se souvenait de son premier passage. »

 « Une fois arrêtée, surenchérit Jean Antoine, devant les juges, sans doute sur le conseil de son avocat, elle oublia sa prétention d’être l’Ankoù, elle voulut bonnement se faire passer pour une sainte-femme, elle racontait que jamais elle n’avait mal-agi, qu’elle soignait et soulageait les gens chez qui elle se plaçait. Avec Virginie nous avons vu une gravure de cette peste encadrée de deux gendarmes, et si on ne sait rien de l’affaire, on peut croire que ces derniers la protègent du mal qu’on veut lui faire. »

 « Pour ajouter à la confusion, rajouta Virginie, son avocat a cité à comparaitre en sa faveur deux médecins, des spécialistes des poisons, mais avant tout des socialistes près à se révolter contre l’ordre naturel des choses. »

 « Oui, dit Jean Antoine d’un ton désolé, ils devaient témoigner le six décembre (1851), hélas quelques jours avant le premier médecin Jean Baptiste Alphonse Baudin se fait abattre comme un chien, et le second François Vincent Raspail moisit depuis des mois en prison… »

 « Oh un médecin en vaut un autre, la justice désignera des gens de science tout bien comme il faut, respectueux de la société. De toute façon il n’est nul besoin de tergiverser, tout le monde sait ses horreurs. Le poison qu’elle donna à des enfants, à des gens de sa parentèle, à tous les bourgeois qu’elle a servis et qui ne lui menaient pas tant la vie dure. Cette femme a le vice du crime dans la peau, la sournoiserie de la sainte nitouche, bref une hypocrite qui nie ses forfaits. Elle doit être condamnée sévèrement. »


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 Cette dernière tirade pouvait s’entendre à la fin de toutes les conversations sur l’empoisonneuse bretonne. Le public admettait que par une colère froide elle trucida par le poison, des ennemis, des gêneurs, des fâcheux, qui lui empoisonnaient l’existence, en juste retour des choses. Mais que cette activité atteigne ses parents, cela était déjà inacceptable, de plus que ces agissements s’étendent sur des enfants innocents par nature, devenait pour tous intolérable. Hélène Jégado ne méritait plus de vivre parmi les humains, sa condamnation à mort fut accueillie avec satisfaction, et le refus de son recours en sa grâce par le président Bonaparte allait de soi. Cette dernière formalité remplie, il ne restait plus aux bois de justice de bien fonctionner en coupant en deux la criminelle. Toutefois il ne s’agissait pas de bâcler le travail devant un public considérable sinon de connaisseurs. La condamnée attendra, sous surveillance permanente, et sans jamais quitter son cachot exigu, un peu plus de deux mois, le temps nécessaire pour qu’en son sommeil elle soit assaillie de cauchemars, qu’elle se réveille terrorisée et mouillée de ses souillures. Enfin au matin du vingt-six février 1852 de dignes personnages, et parmi ceux-ci l’indispensable aumônier nommé Tiercelin, vinrent chercher Hélène Jégado pour son ultime promenade jusqu’au champ de Mars de Rennes, arrivée sur le lieu de son exécution à l’étonnement des graves officiels Hélène Jégado demandera un miroir.

 « Il n’est plus temps de vous faire une beauté. » répondra un des protagonistes.

 « Ce n’est pas pour cela monsieur, non pas du tout. Je pensais que vous auriez pu caler un miroir de telle façon que je vois ma tête tomber, car enfin parmi tout ce monde je serais bien la seule à ne rien voir ! » Sidération de tous ces sinistres messieurs.

 

 Et pourtant… faisons un rapide aller-retour. Orléans le vingt-huit juin 1905, l’assassin, âgé de quarante-et-un ans, se nomme Henri Languille. Il trucide à Nibelle, un village à quarante kilomètres d’Orléans, un octogénaire puis il le dépouille, ensuite comble d’ignominie il se saoule avec son vin. Avant d’être exécuté, le docteur Beaurieux se rapproche d’Henri Languille, et lui propose une expérience post-mortem, celui-ci pour servir la science accepte. Aux premières lueurs du jour, la montre indique trois heures trente, de ce mercredi


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 vingt-huit juin le public sera témoin d’une observation capitale à savoir, est-ce qu’un individu vit encore après sa décapitation ?

 Le docteur Beaurieux se tient près de la guillotine, le couperet tombe, le public voit d’abord le docteur plonger ses mains dans le panier, le public voit ensuite la tête de Languille entre les mains du docteur, ce dernier hurle :

 « Languille m’entendez-vous ? Languille m’entendez-vous ? »

 Les yeux fermés de la tête coupée s’ouvrent, stupeur générale, ils fixent le docteur un court instant avant que s’abaissent les paupières définitivement. L’expérience est concluante, la science a progressé d’un grand pas. Des années plus tard d’autres scientifiques tenteront l’expérience sur des souris bardée de capteurs, leurs conclusions extrapolées à l’homme aboutiront à ce constat qu’une tête détachée de son corps se maintient en vie pendant deux à quatre secondes. Cette recherche singulière induit cette conclusion, si, à son époque, l’autorité avait satisfait le souhait d’Hélène Jégado, celle-ci aurait eu le dernier plaisir de voir l’exemplarité de son châtiment.

 

 Dans leur absolue majorité les gens trouvaient rassurant le refus de Louis Napoléon Bonaparte d’accorder la grâce présidentielle à une pareille engeance sans tenir compte, circonstances atténuantes, ni de son âge, ni de son sexe, ni de sa faiblesse intellectuelle. Cet homme s’emparait du pouvoir juste au moment où la population, population des campagnes surtout, lasse des rebellions et des chamboulements réclamait que l’autorité soit enfin établie, et que la protection soit ordonnée, or ce président semblait le plus apte à régler ses questions, d’ailleurs sur le dernier point l’homme avait commis un ouvrage titré : « de l’extinction du paupérisme », certes peu l’avait lu, mais qui, disait-on, considérait le problème de ce temps, et démontrait à tous la sensibilité de Louis Napoléon Bonaparte, et peu importait qu’une certaine élite le sous-estimât en le traitant de crétin. D’ailleurs d’ici quelques semaines, les gens jugeraient sur pièce, et particulièrement ceux du midi, car le président Bonaparte envisageait une tournée à travers la France pour expliquer ses positions.

 

D’où partir ce dernier bruit nul à Vendargues n’aurait su le dire pourtant aux cafés, aux épiceries, les gens parlaient de cette éventualité mais sans trop y croire.


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 « Pourquoi donc le président quitterait son palais, et supporterait les fatigues d’un voyage ? Pour nous voir nous, les gens d’en bas ! Allons, ce n’est pas pensable ! »

 

Telle se posait en fin de discussion la question, et tout un chacun ne pouvait donner que cette réponse peu crédible, tant était neuve l’idée de faire campagne électorale afin de se rallier le maximum de votes pour qu’aboutisse par plébiscite la restauration impériale. Car en se rapprochant physiquement de l’homme d’importance, la sympathie se créait malgré soi, et il devenait alors difficile de ne pas accorder son suffrage à celui qui vous avait souri même de très loin.

 

A Grabels comme à Vendargues l’idée courait les rues et les champs, pourtant lorsque Louis et Jean Antoine se rencontraient, le futur voyage présidentiel se limitait entre eux par quelques rares phrases vites expédiées, ils préféraient aborder d’autres sujets plus absorbants. Louis avait décidé d’en terminer, après la saison de 1852, de son statut de métayer. L’état de ses finances lui permettait l’espoir d’accéder à l’état de propriétaire indépendant, bien sur l’achat de la maison de Meyrargues absorberait une part de ses économies en dédommagement des sœurs et du frère de Marie son épouse, même s’il s’imaginait pouvoir arranger cette affaire en famille afin de limiter le montant des compensations. Ensuite avec ce qui lui resterait, il se faisait fort d’acquérir au mieux de ses intérêts des lopins de terres bien grasses, et bien productives.

 Lorsque Louis s’épanchait de ses projets personnels avec son frère, il l’engageait toujours de tenter l’expérience du métayage.

 « Maintenant Jean Antoine c’est tour ! Si tu veux je parlerais de toi à mon propriétaire, je suis sûr qu’il sera heureux de te voir prendre ma suite. Tu as tout à gagner dans cette aventure où les risques sont infimes puisque au départ tu sais quel pourcentage de récolte s’attribue ton propriétaire. Alors au plus la terre produit au plus tu t’enrichis, puisque le propriétaire n’ira pas au-delà de son tantième, le papier timbré du notaire faisant foi. Et puis si tu rapportes au propriétaire plus que ses propres prévisions, tu auras les coudées plus franches si tu vois ce que je veux dire, dit Louis en clignant de l’œil, mais dans tous les cas tu me trouveras à tes côtés.»

Jean Antoine hésitait, en fait la proposition de son frère l’embarrassait. Depuis douze ans qu’il vivait à Meyrargues d’abord et maintenant à Vendargues, il s’était enraciné dans ce terroir-ci, de plus il abordait la trentaine,


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 un temps où certains caractères aspirent à se poser, il en possédait les traits. Puis à bien raisonner douze ans auparavant il quitta Aspiran par la seule force de conviction de son frère, et depuis ce temps, la vie qu’il menait ici à Vendargues valait celle qu’il aurait pu avoir à Aspiran, alors s’en aller du côté de Grabels avec comme motivation d’amasser quatre hypothétiques sous, cela en valait-il la peine. Il vivait avec Virginie un bonheur quotidien inaltérable dans un village où de nombreuses sympathies agrémentaient leur ordinaire, et surtout leurs enfants Joseph Denis et Lucie coulaient une petite enfance sans heurts, fallait-il tout chambouler.

 « Je vais y réfléchir, Louis. » Clôturait Jean Antoine.

 

En fait Jean Antoine adoptait la tactique de la fuite en avant, espérant une solution qui s’imposerait à lui, et lui permette de présenter à son frère un argument solide pour ne pas se plier à tout le bien que ce dernier croyait lui faire de bonne foi. La clé de son embarras lui serait délivré au printemps 1852 quand Virginie lui annonça qu’elle portait son prochain enfant, dès lors il paraissait difficile de se lancer dans une aventure avec à charge trois enfants en bas-âge alors que tous les bras devaient pleinement s’employer. A partir de ce jour Jean Antoine acquit une sorte d’indépendance vis-à-vis de Louis, les conseils fraternels ne pèseraient plus d’aucun poids dans la balance.

 

 A mesure que les jours de l’année 1852 défilaient, le voyage présidentiel dans le sud languedocien se précisait, il se complétait maintenant par une halte de plusieurs jours à Montpellier, de sorte que dans tous les villages, les hameaux, les lieux-dits, les gens ne parlaient que de l’illustre visite. Les vendarguois s’exaltaient à la pensée de se tenir à proximité, d’une façon concrète et personnelle, de la grande Histoire, certes par délégation car seul le maire de Vendargues Jean Jacques Claret approcherait Louis-Napoléon Bonaparte, prétendant au titre d’empereur, mais le maire représentait la commune, et si une poignée de main s’échangeait, c’est la commune entière qui bénéficierait de ce contact glorieux.

 Un détail désorientait Jean Antoine, et le soir à l’heure de la soupe avec Virginie ils échangeaient leurs informations.

 « Je ne comprends pas, disait Jean Antoine, que l’on puisse être à la fois petit-fils et neveu. »


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 « Mais si, je te l’ai expliqué, sois attentif, Napoléon Ier se maria à Joséphine de Beauharnais une veuve qui avait deux enfants Eugène et Hortense, Napoléon Ier les adopta. Plus tard Hortense devint la mère de Louis-Napoléon. Voilà pourquoi celui-ci de Napoléon Ier est le… ? »

 « Petit-fils ! »

 « Vrai. Mais d’un autre côté Napoléon Ier avait un frère Louis qu’il maria à Hortense, et quand Hortense donna à ce-dernier un fils, notre Louis-Napoléon, le nouveau-né était par rapport à Napoléon Ier son… ? »

 « Neveu ! Comme de juste. En somme il n’est besoin de se souvenir que des liens et alliages. »

 « Il se dit que pour la venue du président en septembre les convois de trains seront doublés, et qu’il y aura des billets à prix réduits. »

 « Tu crois que tu supporteras la fatigue des bousculades, des déplacements, des marches, dans l’état où tu seras ? »

 « Je serais dans mon huitième mois de grossesse, les gens verront ma situation, alors ils seront aimables et prévenants. Puis à Montpellier nous prendrons du repos sur l’herbe des jardins de l’esplanade. Par contre je laisserais nos petits à quelques vieilles du village, elles se feront une joie de les pouponner. »

 « Ah quel dommage que je n’ai plus de contact avec ma parentèle de Montpellier. »

 « Pour quelle raison ? »

 « Éloignement de fortune. Te rappelles-tu lorsque quatre mois après notre mariage, je me rendis en août 1846 aux obsèques de Pierre le cousin germain de mon père. Avec Louis nous étions bien modestes devant tous les importants personnages présents, et de conditions de fortune tellement élevés. Nous n’osâmes même pas nous approcher des enfants et des petits-enfants du cousin. Avec nos vêtements du dimanche nous avions l’air des domestiques de ce beau monde, alors nous sommes restés à notre place, à peine avons-nous salué quelques-uns de la parentèle de Pouget avant de nous en retourner. »

 « C’est bien triste. »

« Ce que je crois Virginie, concernant la famille, c’est qu’elle n’existe qu’autour de la cheminée de la maison, quand tous ensembles : mère, père, enfants, nous écoutons crépiter les buches. Quelques fois le foyer s’étend, en


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 plus, à un oncle ou un grand-père, mais la base véritable d’une famille reste le père, la mère, et les enfants, avant que le temps provoque les éloignements.»

 Virginie et Jean Antoine regardèrent ensemble leurs enfants dormir, puis ils apprécièrent la douce chaleur du bois enflammé.

 « Mais il arrive aussi que le destin nous combine des retrouvailles imprévues. Il faut toujours faire confiance à l’avenir. » Conclut Jean Antoine, optimiste.

 

 Le progrès contribuerait aux retrouvailles inopinées. Le chemin de fer à cette époque tissait fébrilement sa toile, et du point central que représentait Paris les connexions s’établissaient avec les quatre points cardinaux du pays. Il semblait même qu’en cette année 1852 le processus s’accélérât, les lignes entre-elles se liaient et se reliaient dans la fièvre afin que le président puisse faire aisément, dans le confort d’un wagon aménagé, son tour de France à la rencontre des citoyens rustiques pour convaincre ceux-ci de devenir ses futurs sujets et des fervents soutiens.

 De leur côté les gens de la France rurale se préparait à cet évènement, bien aidé par la presse qui, outre d’alimenter les conversations, ne répugnait pas à encenser le président Bonaparte de ses mérites inouïs, la censure y veillait en autorisant les journaux à sa dévotion. Ainsi même à Vendargues la population connaissait tout de lui : de ses tentatives audacieuses de soulèvements en France ; de ses combats en Italie ; de sa spectaculaire évasion de la forteresse de Ham où, déguisé en ouvrier, sous le nom de Badinguet, il transporta une planche qui lui masquait son visage remarquable, et passa la porte d’entrée, plutôt de sortie dans ce cas précis, sous les yeux des gardiens en sifflotant ; de son enfance en Suisse où outre sa formation militaire, il apprit à parler l’italien, l’allemand, l’anglais, le latin, et le grec ancien ; les vendarguois apprirent également l’attachement du président Bonaparte pour Montpellier.

En effet son aïeul Charles Bonaparte souffrant de douleurs abdominales était venu consulter fin 1784 un aréopage de doctes médecins de la renommée université de médecine de Montpellier. Mais l’avancement du mal rendit inutile toute intervention, ce mal, une tumeur volumineuse, emporta Charles Bonaparte le vingt-quatre Février 1785. Sa dépouille fut mise dans un caveau du monastère des cordeliers, il se situait à deux cent mètres de l’entrée sud de Montpellier, d’ailleurs dans son voisinage sera construite la gare ferroviaire. Cependant par la volonté de ses enfants le corps de Charles Bonaparte une


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 vingtaine d’année plus tard sera rapatrié et mis au tombeau aux alentours de Paris.

 

Les vendarguois découvrirent aussi, tout comme la population française en général, par de fines allusions journalistiques, un détail intime sur le président, détail romanesque que le président lui-même connaissait depuis peu. Sa mère, Hortense de Beauharnais avait eu trois fils légitimes, des trois survivait Louis-Napoléon, or Hortense, malheureuse en mariage, tissa une relation intime avec le beau Charles de Flahaut, propre fils du prince de Talleyrand-Périgord, et de cette liaison naquit Charles de Morny. Les retrouvailles des frères utérins s’effectuèrent alors que Louis-Napoléon assurait la charge de président, et sans hésiter celui-ci reconnaissant Charles de Morny de sa famille attribua à ce dernier des hautes fonctions ministérielles. A l’image de son oncle-empereur le neveu-président reproduisait le népotisme.

 

Pourtant la vie familiale désordonnée du président, de même que sa vie personnelle, ne disait-on point qu’il courait sans mesure la prétentaine, ne choquait apparemment personne. Une absolution plénière gommait ces peccadilles pour la raison que sa seule présence au pouvoir redonnait une confiance manifeste à tous les secteurs économiques de la société. L’industrie, l’agriculture, et le commerce, prospéraient rendant la bourse euphorique. La rente viagère s’envolait, certes celle-ci n’atteindrait pas les sommets où elle planait au temps du premier empire, mais cependant elle montait avec assurance.

 

Toutes ces considérations mettaient Montpellier en effervescence tant l’honneur de recevoir à travers le président tout un pan glorieux de notre histoire pénétrait les cœurs des habitants. Pourtant Montpellier en cette année 1852 vivrait une phase de déstabilisation au niveau de son principal édile.

 Au début de l’année, et depuis plus de deux ans, le propriétaire Louis Parmentier assurait la charge de maire, et rien ne laissait présager qu’à cinquante ans il décéderait d’une façon inattendue le huit mars 1852 puisque le vingt-huit février 1852 les électeurs confiant en ses aptitudes intellectuelles et physiques lui donnait le mandat de député.

 Il appartiendrait à son premier adjoint, le propriétaire Prosper de Calvière de reprendre le flambeau jusqu’à la nomination d’un nouveau maire.

Le dix-neuf mai 1852 le propriétaire Victor de Bonald s’installait dans le fauteuil de premier magistrat de la ville, un mandat qu’il avait accepté à son


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 corps défendant, mais peut-on refuser une telle demande, alors qu’il détenait dans cette France rurale le mandat absorbant de conseiller général d’un canton prés de Millau. Il croyait pouvoir concilier l’exercice de ces deux pouvoirs, mais son cœur favorisait l’Aveyron ainsi que le prouvera l’avenir, car Victor de Bonald sera plus tard maire de Millau et président du conseil général de l’Aveyron.

 De sorte que dès la nomination de Victor de Bonald, il se disait que le propriétaire David-Jules Pagésy le relèverait de sa charge très prochainement, et de fait la passation de pouvoir s’effectuerait le vingt-deux septembre 1852.

 De toute façon il ne manquait pas dans l’élite bourgeoise de Montpellier, des têtes bien pensantes aptes à accueillir le futur empereur, car depuis qu’il avait entrepris sa tournée Louis-Napoléon répétait à l’envi que son programme s’incarnait dans son nom à cette différence près qu’il émanerait de son futur empire une paix durable.

 

 Le mois de septembre arriva enfin avec une infinie douceur, le jour extraordinaire se rapprochait. Sur l’almanach ouvert à la page du calendrier de septembre il se remarquait autour d’une certaine date un cercle bien appuyé entourant le chiffre qu’il ne fallait pas oublier, d’ailleurs comment aurait-on pu.

 Virginie et Jean Antoine depuis des jours se ressassait le programme de la journée fabuleuse. Afin de juger sur pièce Ils prirent auparavant la précaution d’anticiper cette fameuse journée, et se rendirent à Montpellier entrainant dans ce repérage Elizabeth et Joseph, la sœur non encore mariée et le père de Virginie. Les enfants du couple serait confiés à Jeanne une autre sœur de Virginie, mariée elle à Jacques Grizoul un traceur de pierre qui, en semaine ne pouvait pas prendre à son gré, et pour un motif futile un jour de liberté. Néanmoins comme une avant-garde les quatre parents exploreraient au nom de toute la famille les lieux où s’attarderait le président.

Vint un matin où avant le lever du jour, une fièvre singulière s’abattit sur la communauté vendarguoise. Jean Antoine s’imposa une toilette en grand, comme celle méticuleuse de tous les dimanches, d’ailleurs rien ne manquait de ses habits du dimanche, couchés par Virginie, depuis un moment, sur le lit de la chambre. À côté des vêtements de son homme, se remarquait une des plus jolies robes de Virginie, retouchée par ses soins, et correspondant à la taille affirmée à laquelle sa grossesse la soumettait. Mais avant de s’en revêtir, elle


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 amènerait Joseph Denis et Lucie, leurs enfants, à une vieille dame qui s’enchanterait de veiller sur eux. La garde des enfants pour les dames âgées, la garde du village pour les vieillards, accaparerait les rares personnes percluses de douleur dont la visite présidentielle ne ragaillardissait pas.

 A peine le dernier coup de brosse à cheveux donnés, que se présentaient sur le pas de porte Jeanne et Jacques Grizoul.

 « Êtes-vous prêts ! » lancèrent-ils en guise de bonjour.

 « Nous vous attendions ! »

 Et bras dessus, bras dessous, ils prirent la direction de Meyrargues. De la rue où le foyer de Jean Antoine résidait, ils ne furent pas longs à déboucher sur la grand-rue, une grand-rue encombrée de charrettes pimpantes décorées comme à la noce, de chevaux tressés de la crinière et de la queue, sabots vernis, affublés de pompons, d’hommes énervés, de femmes dont l’exaspération se révélait par des regards inquiets. Ceux-là craignaient la bousculade des gares ferroviaires, mais par le nombre ils se jetaient dans des encombrements routiers invraisemblables. La grand-rue aboutissait au grand chemin de Montpellier à Nîmes, nos quatre marcheurs le traversèrent et empruntèrent la sente en pente qui conduisait à Meyrargues.

 

Naguère en ce hameau se déroula en 1788 une magnifique cérémonie religieuse, comme il s’en faisait sous l’ancien régime, avec processions, messes solennelles, et invités religieux prestigieux, où les enfants de plusieurs paroisses voisines reçurent confirmation par monseigneur l’évêque de leur foi dans la religion catholique. A cette occasion madame D’Asté née Querelles offrit, outre de charitables subsides, bien que le curé d’alors un certain Teyssier dût compléter la somme, la dame offrit surtout la surface de terre nécessaire afin que soit dressée la croix de cette mission ecclésiale, une simple croix en fer d’un mètre de hauteur, fixée dans une colonne taillée en cylindre, elle-même scellée sur un cube de pierre.

 

A la croix de Meyrargues patientait depuis un moment des éléments de la famille Rousset : Joseph le père, Elizabeth la fille, et aussi François le fils avec sa femme Margueritte Reboul. Le reste de la famille, c’est-à-dire Marie et Louis, qui vivaient à Grabels leur dernière année de métayer, puis aussi Margueritte et son époux Louis Cadaire qui, lui pour être jardinier à Montpellier, résidaient en ce lieu, se retrouverait dans la salle des pas perdus de la gare de Montpellier, point ordinaire de ralliement des voyageurs et de leurs proches.


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 Mais pour l’heure nos quatre marcheurs devenus huit par un prompt renfort cheminaient vers la gare de Saint-Aunés située à quelques deux kilomètres de là. Ils ne firent pas la route en solitaire, nombreux se dirigeait aussi sur ce point qui tel un aimant attirait la foule.

 Jean Antoine s’accorda à penser que le ventre arrondi de Virginie produisait un magnifique effet en devenant un imposant laisser-passer, et nul n’aurait dérogé au respect dû à la femme enceinte. Par courtoisie elle obtint les billets sans attendre, et suivi de Jean Antoine elle accéda à la voiture en priorité où une place assise se libéra comme par enchantement. Les autres membres de la famille jouèrent un peu des coudes pour prendre place, mais l’inconfort ne durait que de trente petites minutes. A cette époque Montpellier proposait, hors de son enceinte signifiée par des reliquats de murs anciens et du fossé périphérique à présent comblé, un décor encore champêtre avec des prés, et des champs cultivés. Pour ne point troubler le repos des citadins les gares se construisaient suffisamment loin de la cité afin que les bruits soient amoindris mais toutefois assez près pour ne point souffrir de longs trajets pédestres, ainsi une distance de quatre cent mètres séparait la gare de Montpellier de l’entrée sud de la ville. Une large allée de quatre cent mètres toute bordée de fleurs multicolores, agrémentée de guirlandes au couleur de la nation attachées à des mâts où claquait tout en haut le drapeau bleu-blanc-rouge selon la volonté d’un vent doux prévu pour chasser les nuages.

 

Les douze Rousset et alliés s’ébahirent de tant de magnificence, même le jardinier Louis Cadaire regardait sidéré les deux parallèles fleuries, l’émotion mouillait ses yeux. La force publique interdisant le passage dans l’allée, la foule circulait sur les côtés derrière les fleurs, et même s’installait sur les herbes folles des champs moissonnés. Nos douze spectateurs avec le souci du vêtement déplièrent sur l’herbe mouchoirs et pochettes à l’imitation du public, puis s’assirent, pourtant ils avaient l’impression curieuse d’écorner la bienséance, de se livrer au grand jour à un excès de paresse. Afin que les gens patientent sans irritation malvenue, quelques vendeurs de gaufres et de beignets, quelques marchandes de fruits, et de boissons, circulaient en contorsion entre tout ce monde qui croissait de minutes en minutes.

Puis il y eut un moment où l’activité ferroviaire sembla s’arrêter puisque plus personne ne sortait de la gare. Ensuite un attelage de fiers chevaux tirant une voiture découverte stationna devant la gare, tandis que d’autres voitures


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 demeuraient à bonne distance de la première, mais de celles-là descendaient des représentants officiels, civils et militaires, en grandes tenues, formant une haie de la sortie de la gare jusqu’à la splendide voiture. Le public debout se pressait contre les bordures de fleurs qui camouflaient des véritables barrières. Un redoutable silence accompagna les brèves secondes, juste avant qu’il n’apparaisse : Lui, et c’était Lui, on se le disait, on se le répétait, on s’émouvait, on frappait des mains. Un instant historique !

 

Le président et le maire de Montpellier assis côte à côte dans le phaéton protocolaire, encadré d’une importante escouade de dragons, sous le chaud soleil matinal de septembre, remontèrent à la vitesse des chevaux au pas, la voie fleurie qui deviendra d’ici quelques mois la rue Maguelone, de son bras, le droit ou le gauche, suivant la rive qu’il regardait le président adressait des saluts amicaux à une foule braillarde qui avalait les nuages de poussière que cette procession dispensait, car dans le sillage tout une caravane d’attelages suivait le maître bientôt absolu.

 

Le convoi emprunterait ensuite la rue de la loge, qui coupe Montpellier en deux parts inégales, et aboutit à la préfecture. Mais le convoi sans s’arrêter poursuivrait au même rythme son chemin jusqu’au point le plus élevé de la cité en empruntant la rue du Peyrou, qui justement amène à la promenade du Peyrou en passant sous l’arc de triomphe dédié à Louis XIV, dont la statue équestre façon antique dressée au milieu du Peyrou illumine tel un soleil cette promenade. Là attendaient toutes les éminentes personnalités de la ville, des environs, et de la région, accompagnées, cela allait de soi, de leurs distinguées épouses aux sublimes atours, afin de réjouir par leur coquetterie sinon leur beauté, l’illustre invité.

Pendant tout ce temps nos douze Rousset et alliés, spectateurs ravis, se fraieraient un chemin dans la foule d’une densité inimaginable, et se dirigeraient tant bien que mal, poussés, tirés, et freinés par la cohue, jusqu’à la cathédrale Saint-Pierre située à deux cent mètres derrière le palais de justice en empruntant un dédale de rues étroites. Dans le sanctuaire sacré, autour de midi, en présence d’invités triés sur le volet, serait chanté le Te Deum en l’honneur du président. Hélas pour nos douze témoins dépités, la force publique limiterait le nombre de spectateurs pouvant accéder au modeste parvis de la cathédrale, ils résoudraient à imaginer la cérémonie par le tintement des cloches, ils n’apercevraient pas même le sommet des deux tours


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 carrées du devant de la cathédrale. Alors sur le champ ils tournèrent les talons, et décidèrent d’aller sans plus attendre à l’esplanade.

 

Montpellier s’édifia en forme de rotonde sur un vaste monticule dont le point culminant, au couchant, était la terrasse du Peyrou de cet endroit s’étendait à perte de vue dans un angle de cent-quatre-vingt degrés toute la plaine ouest, avec pour séparer le nord du sud les arceaux de l’aqueduc. A l’opposé, au levant, sur un deuxième monticule plus étroit se trouvait la citadelle fortifiée selon le modèle Vauban, qui surveillait par une vision demi-sphérique toute la plaine est. Juste devant la citadelle une fosse coupait ces deux reliefs, mais un pont d’environ vingt mètres la reliait à la cité. Passé ce pont, côté ville, une esplanade spacieuse agrémentée d’un parc, d’un kiosque à musique, et d’un plan d’eau, servait de promenoir à la population urbaine, et sur ses longues allées se déroulait toutes les manifestations significatives, fêtes, défilés, et cérémonies.

 

Nos douze observateurs après la déconvenue de la cathédrale ne voulaient sous aucun prétexte manquer les festivités organisées dans l’après-midi sous le feuillage des platanes des larges allées de l’esplanade. Ils abandonnèrent la cathédrale, rejoignirent la place de la préfecture, bifurquèrent vers la gauche pour prendre pied dans le labyrinthe de ruelles qui conduisaient à l’esplanade. Au passage ils achèteraient vivres et boissons de quoi réjouir dans un premier temps des papilles avides, et aussi afin de prendre patience gaiment et goulument en attendant les réjouissances. La joyeuse troupe passa par la rue Bocaud juste avant d’accéder à l’esplanade, or dans cette rue se tenait une fameuse charcuterie reconnue par les plus fins gourmets. Dans le magasin deux femmes assuraient le service aux clients, dans la pièce contiguë se trouvait l’atelier où depuis environ vingt ans œuvrait le fabricant-saleur et expert des produits à chairs cuites, Pierre Louis Vincent Gribal le fils du cousin Pierre décédé en 1846. Ni Louis ni Jean Antoine n’eurent l’audace de déranger l’artisan besogneux car de leur vie ils n’aperçurent que deux fois ce petit-petit-cousin, quelle conversation auraient-ils pu tenir ensemble, lui en plein travail et eux en goguette.

L’esplanade proprement dite était constitué de quatre lignes de platanes qui formaient trois allées, dans la centrale, la plus large se déroulait les animations, les deux autres sur les côtés servant à accueillir les spectateurs, d’ailleurs le kiosque à musique se situait dans une d’elles, et n’encombrait pas


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 la centrale. La municipalité aménagea l’espace par des drapeaux, des fanions, des guirlandes, et autres cocardes, elle édifia, pour le confort des spectateurs, entre les platanes des allées de côtés, deux rangs de gradins long de cinq cent mètres chacun. Au milieu de l’allée proche de la cité se tenait la tribune officielle, elle empiétait un peu sur l’allée centrale, de sorte que le président assis dans son fauteuil puisse voir sans encombre, à sa droite et à sa gauche, les deux perspectives, et en face de lui le pont qui mène à la citadelle d’où sortirait le régiment qui casernait dans ses murs.

 

Le soleil était loin d’être au zénith quand notre troupe de douze curieux se pointa à un escalier d’un gradin où des gendarmes assuraient le maintien de l’ordre, car malgré la précocité de l’heure, le spectacle devait commencer autour de seize heures, les bancs autorisés aux communs se garnissaient de minutes en minutes d’un flux abondant. Si bien que pour être ensemble, et au premier rang la famille se résolut à occuper des places du gradin fixés au bout de l’allée jouxtant la place de la comédie. Evidemment la famille se privait d’une partie du défilé, de la cavalcade, et des démonstrations militaires, mais cependant la famille préservait l’essentiel d’être ensemble au rendez-vous de l’Histoire. Cette dernière se faisant attendre, les gens bons-enfants déballèrent leurs en-cas, puis sans façons échangèrent leurs impressions, ils riaient pour des riens, et ces façons aidaient les minutes à s’égrener à un rythme fou, mais pour soutenir cette cadence il fallait que la musique s’en mêlât, alors le public vit le kiosque se remplir du corps d’harmonie du régiment, et ce fut des envolées de cuivres et de tambours, des mains claquant la mesure, et des sourires à tous les visages.

 

Pendant ce temps le président aurait assisté à la messe solennelle, visité la faculté de médecine accolée à la cathédrale, devisé avec les éminents docteurs au sujet du mal des Bonaparte, ces tumeurs abdominales qui emportèrent son grand-père à Montpellier et son oncle à l’ile Sainte-Hélène, participé au banquet donné à son honneur, et surtout porté des toasts enfin que le plébiscite prochain confirme son souhait d’empire futur. Enfin, quittant le salon d’honneur de la préfecture, le président installé dans la voiture officielle se rendrait toujours protégé par des cavaliers vigoureux jusqu’à l’esplanade.

La suite présidentielle déboucha sous les hourras d’une foule extraordinairement dense sur la place de la comédie. De là le cortège devait selon les organisateurs bifurquer sur la droite, prendre l’allée centrale de


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 l’esplanade pour accéder, en remontant celle-ci, à la tribune d’honneur. Or le président décida de rompre l’ordonnancement du programme, il fit stopper, à l’entrée de l’allée, la voiture de laquelle il descendit, et pour jauger de sa popularité, il décida d’aller à la rencontre des citoyens, en quelque sorte de se baigner dans une foule devenue enthousiaste par ce geste inattendu.

 

Le prodigieux arrive quelquefois sans avertir, ainsi lors du choix le président se dirigea vers le gradin entre tous les gradins où se tenaient nos douze observateurs entre tous les observateurs. Fut-il attiré par ses yeux pétillants, par ses joues roses et fraiches, par son sourire radieux, nul ne pourrait affirmer pourquoi en priorité le président s’achemina vers Virginie, représentait-elle à ses yeux et dans son état l’image de la France, le président s’avança, tendit sa main en demande de celle de Virginie, avec la délicatesse qu’il sied aux grands il saisit la main couverte d’un gant crocheté, fruit des travaux des veillées d’hiver, et l’amena presque à ses lèvres, puis avant de lâcher cette main tremblante il ordonna tout sourire :

 « Madame si vous donnez naissance à une fille vous la nommerez Hortense comme feue madame ma mère, et si c’est un garçon, Eugène comme feu monsieur mon oncle. »

 « Oui sire ! »

 « Pas encore madame, pas encore. »

 Confuse Virginie baissa les yeux, tandis que se détachant de Virginie, il poursuivit ses rencontres informelles au gré de ses intuitions.

 

Quelques jours après cette mémorable journée, Virginie ressentit les prémices des douleurs de la délivrance. Le soir du quatre octobre 1852 sitôt la dernière cuillerée de soupe avalée Virginie s’alita priant Jean Antoine de mander à l’expérimentée sage-femme de soixante-et-un ans Marie Boudet veuve Robert son office. La nuit fut blanche pour tous, douloureuse pour Virginie, et vers cinq heures du matin du cinq octobre un nouveau-né expulsait son cri vital. Ce mardi-là Jean Antoine alla déclarer l’évènement, or est-ce l’émotion, la confusion de sa pensée, il fit inscrire sur le registre des naissances le prénom d’Eusèbe. A son retour Virginie tenait l’enfant contre son sein.

 « N’est-il point beau notre Eugène ? » demanda-t-elle à Jean Antoine rougissant.


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 « Nom d’un chien, s’écria Jean Antoine, ils m’ont tant embrouillé la tête à la mairie que j’ai déclaré notre fils avec le prénom d’Eusèbe, j’y retourne… »

 « Non !... non, reste avec moi, finalement Eusèbe c’est bien plus joli et moins commun. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                 CHAPITRE QUATRIÈME

 

 

     Février 1855, aux derniers jours de ce mois, sur le territoire de Tramoyes petite commune à vingt kilomètres à l’est de Lyon, des promeneurs découvrent le cadavre de  Marie Baday. Il s’agit d’une jeune femme, domestique à Lyon, le criminel l’a dépouillée de ses vêtements, volée, violée, et assassinée.

 

     Le dimanche vingt-cinq février 1855 un homme d’une cinquantaine d’années inspirant confiance, malgré une boursouflure à la lèvre supérieure, aborde Olympe Alubert une jeune fille, également domestique à Lyon, sous le fallacieux prétexte d’un placement dans une maison bourgeoise mieux rémunéré que son emploi actuel, il la convainc de tenter cette chance, naïve, Olympe donne ses huit jours. Le dimanche suivant le quatre mars elle suit l’individu. Aux alentours du village de Mionnay à cinq kilomètres au nord Tramoyes l’homme agresse Olympe, elle parvient grâce à son énergique jeunesse à prendre le large.        

 

    Ce genre événements se limiterait à un entrefilet dans les gazettes lyonnaises avec un commentaire conjurant les dames surtout jeunes de se contraindre à plus de méfiance et de se garder de tous compliments ambigus.

 

     A Vendargues à la même époque la population sortait d’un hiver extrêmement rigoureux. En janvier 1855 pendant plusieurs jours le thermomètre atteignit dix degrés en dessous de zéro, par un jour de folie la température frôla même les moins vingt degrés, il n’était pas douteux pour les vendarguois qu’avec de pareilles températures les derniers miasmes du choléra ne fussent éliminés pour des lustres. L’hiver dispensa aussi en ce mois de janvier une généreuse profusion de neige, la couche mesurait en certains endroits aux dires des plus pointilleux de la communauté un demi-mètre. Avec un tel temps une fois les animaux soignés les cultivateurs s’accordaient des journées de tranquillité. Le soir à la maison près de la cheminée ils affûtaient les outils ou bien ils allaient au café passer quelques heures à jouer aux cartes, aux dés, aux dominos, à la quine, et surtout à se ressasser les affaires anciennes afin de les décortiquer à fonds jusqu’à épuisement du sujet mais dans ce cas il 


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n’était point de nouveau arrivant qui relançât le débat en affirmant son point de vue.     

     Jean Antoine s’adonnait régulièrement aux dominos. Il arracha les rudiments de ce jeu à force d’assister aux parties acharnées que se livraient ses compagnons, et sans savoir lire il assimila avec facilité la représentation chiffrée des points noirs sur les pièces de bois, de plus ce jeu possédait cet avantage de le distraire sans qu’il lui en couta un sou, les dominos commandent la réflexion et elle seule suffit à passionner la partie.

     Jean Antoine devait faire attention aux dépenses dans quelques mois son fils Joseph Denis atteindrait l’âge convenu pour fréquenter l’école primaire, certes l’institution n’était pas obligatoire pour les enfants, la loi présente demandait simplement que dans les villages d’importance l’éducation publique soit organisée. Jean Antoine et Virginie convinrent que, malgré son cout, il était hors de propos de ne pas se soumettre à ce nouvel usage qui s’imposait dans les familles. Des enfants de Marie et de Louis, l’ainé Joseph Antoine, douze ans, savait lire, écrire, et compter, à son sujet l’instituteur se désolait qu’il ne pousse pas plus avant les études où il révélait de réelles aptitudes, la cadette Virginie, huit ans, s’attelait à l’alphabet, aux chiffres, aux travaux d’aiguille et de maintien d’une maison auprès de l’institutrice Françoise Moulin l’épouse de l’instituteur Mathieu Teston. Plusieurs fois déjà ce dernier s’intéressa à l’âge des enfants du couple, or si Lucie n’avait pas encore cinq ans, l’ainé Joseph Denis allait sur ses sept ans.

     Quand il pensait à ses enfants Jean Antoine s’émouvait de son petit dernier Eusèbe emporté en trois jours de souffrances intolérables le trente-et-un juillet 1854, il n’avait pas atteint ses deux ans. À cette époque, depuis plus d’un mois, Virginie et lui vivait dans une angoisse permanente, à la suite du décès d’un malade, l’officier de santé Pierre Miegeville avait prononcé le mot épouvantable de choléra. Cette maladie par de fréquentes diarrhées vidait le patient de toute son énergie, et rapidement amenait celui-ci aux portes de la mort, car peu en réchappait. Pierre Miegeville conseillait de réhydrater le malade avec une eau saine et pure tirée d’un puit profond, d’éviter d’employer l’eau corrompue des citernes, et plus encore celle souillée des ruisseaux. Mais ces bons conseils perdaient toute leur utilité dans les épisodes de grandes sécheresses telle celle que le midi supporta en juillet et août 1854. Que faire quand les puits épuisés ne donnent plus une goutte, désaltérer l’enfant avec du 


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lait en veillant qu’une soif intense ne lui fasse pas faire le geste fatal de prendre dans le creux de sa main l’eau empoisonnée. À Vendargues le problème se doublait par le ruisselet Teyron transformé dès le printemps en cloaque venimeux et mortel, infesté de toutes les maladies du monde.       

      Le facteur sècheresse aggrava l’épidémie qui apparut dans l’ancien palais des papes en Avignon. En ce temps le palais servait de caserne à un régiment dont certains bataillons revenaient d’Asie à cause du conflit armée contre des russes résolus à imposer leur volonté d’un débouché maritime dans le sud de la Russie par l’Ukraine. Ainsi s’en retournant dans leur caserne nos soldats, dès le début du mois de juin, souffrirent les premiers des symptômes incontestables. Puis comme une coulée infâme la maladie se rependit dans la ville d’Avignon, alors on parla d’épidémie, celle-ci traversa le Rhône et ainsi se propagea sur les deux rives. Bien que le corps médical tirant les leçons des récentes épidémies passées recommandât une hygiène rigoureuse seule base valable pour arrêter les miasmes contagieux, l’épidémie, faute que les gens n’écoutassent point ce sage avis, s’étendit, et attaqua au mois de septembre 1854 le département de l’Ariège, pourtant à cette date les autorités déclaraient à tue-tête la fin officielle de l’épidémie.  

      Plus tôt que du choléra, en guise de souvenir asiatique les gens préféraient évoquer l’impressionnante victoire de l’Alma du vingt septembre 1854, même si quasiment personne ne savait au juste ce que recouvrait ce nom, une ville, une région, une fortification.

      Posant ses petites plaques de bois numérotées suivant son inspiration tacticienne, Jean Antoine écoutait les phrases qui se cognaient contre les murs du café.

     « Il paraitrait que selon les mieux informés cette Alma soit une rivière. »

     « Rien d’étonnant de la part des russes que de provoquer des batailles dans le lit des rivières. »

     «Mais là ce n’est pas la Bérézina où il fait des froids extraordinaires. L’Alma se situe dans le sud, dans la Crimée un pays de douceur. »

    Beaucoup imaginait cette région comme un pays de cocagne, un lieu de villégiature, où nos soldats profitaient de l’agrément climatique, et ne se pressaient point pour exécuter leur mission de prendre Sébastopol, d’écraser les forces russes, et de signifier notre revanche du passé par une victoire d’éclat. Or la Crimée où s’épanouissaient vignobles et vergers, subissait aussi 


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les rigueurs des températures excessives et des épisodes neigeux. Mais les journaux représentaient les lieux par des vocables évoquant l’exotisme : la péninsule de Crimée entourée de la mer noire et de la mer d’Azov donnant accès aux mers chaudes du sud : mer de Marmara, mer Egée.

    « De toute façon les choses se précipitent, à peine débarquée, alors que nous sommes en guerre depuis le printemps, nos troupes mettent une déculottée aux russes. Ça prouve que pour réussir il faut bien préparer son affaire ! »  

    « Je suis d’accord, à présent nos gaillards doivent s’acclimater avant de rendre le port militaire de Sébastopol complètement inoffensif. »

   Nos soldats assiègeront la place pendant de longs mois avant qu’elle ne tombe au bout d’une année le dix septembre 1855.    

   «Et faire passer à ces russes l’envie de nous menacer depuis notre Méditerranée. » 

   « Un drôle de malin notre empereur, il crie à qui veut l’entendre que l’empire c’est la paix, mais attention si on s’avise à lui marcher sur les pieds. »

   « Moi j’y étais à Montpellier en septembre 52 quand l’empereur exposa cette idée de paix. »

    « Nous y étions tous, mais seul Jean Antoine ici présent lui a presque touché la main. »

    « Tu veux dire que l’empereur a failli embarquer Virginie sous les yeux de tous et en premier ceux de son mari ici présent. »

    « Cela fait un moment que vous ne m’avez pas raillé avec cette histoire, s’exclama Jean Antoine, allez-y, rigolez, je vous le permets. »

    « Aujourd’hui que l’empereur est marié, et marié je vous prie avec une comtesse espagnole qui a un nom long comme un jour sans pain, il ne se risquerait plus à faire les yeux doux à nos bourgeoises. »

    « Ce détail n’empêche pas les turpitudes, moi qui vous cause je peux dire que, le jour de la visite de l’empereur enfin à cette époque, de notre président, j’ai voulu m’en donner comme un goret, à groin que veux-tu. Nous étions toute une bande de joyeux drilles, des jeunes gars de la classe et nous voulions nous amuser. Et les drôlesses de Montpellier pour l’amusement sont autrement plus délurées que les timorées de nos villages à qui il faut tout expliquer. Justement dès la sortie de la gare nous tombons sur des jeunesses toutes froufroutantes exactement du même nombre que nous. Alors on commence à faire les jolis cœurs, on plaisante, on leur offre à boire à manger, puis on les serre un peu, on 


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les chatouille pour de rire. Enfin toutes ces choses qu’on fait quand on court le guilledou avec l’espoir de passer des moments agréables. Les mignonnes n’étant guère farouches, nos affaires allaient bon train. La preuve lors de la revue que je n’ai pas trop vu, puisque nous nous trouvions au dernier rang des tribunes avec sur nos genoux les fesses des demoiselles, des chairs bien potelés que je sentais à travers les jupons, nous nous sommes pensé qu’il faudrait trouver un coin tranquille pour s’agacer vraiment. Mais auparavant nos demoiselles voulaient profiter de tous les bals qui se donnaient dans la soirée sur toutes les places, je vous prie de croire que les places ne manquent pas à Montpellier. Moi, pour ce qui est de la gigue je ne suis pas le dernier parce qu’il y a toujours possibilité de laisser trainer une main indiscrète, surtout que cela amusait nos bougresses. Seulement voilà elles n’étaient bougresses que jusqu’à une certaine heure, et cette heure arriva très vite bien avant que l’on est pu trouver un endroit propice aux échauffements, il y avait tant de monde, et de partout, de plus en ville tu n’as pas de campagne et les quelques bosquets des parcs étaient fort occupés, à voir leurs rameaux frémir en cadence tu te doutais qu’on n’y cherchait pas les champignons. Bref elles nous ont quittés à regret nous laissant les sens congestionnés. Un peu comme si toute la journée nous avions reniflé les odeurs enchanteresses de fleurs merveilleuses et qu’à l’instant de la cueillette le gardien nous ferme le portillon du jardin. Nous ne pouvions pas rester dans cet état il nous fallait des… disons des fleurs, toutes sortes de fleurs, des chatoyantes aux bouquets printaniers, des enivrantes aux fragrances entêtantes, des délicieuses aux parfums délicats, des… »

     « Dit qu’il te fallait de la femelle et que vous êtes allés au bordel ! »

     « Bien que tu sois une brute, que tu parles comme un poissard, je relève dans tes propos un sens pratique proche de la réalité de cet instant. »

     « Des boucs lubriques ! Voilà la belle image que vous donnez en ville de la jeunesse de Vendargues. »

     « D’une jeunesse vaillante et vigoureuse, celle qui n’a pas l’aiguillette nouée ! »

     Les deux chaises tombèrent sur le sol, elles n’arrêtèrent point l’élan des deux jeunes hommes qui enjambèrent celles-ci et prirent la position des moutons se poussant du front, les poings nerveux du carrier se serraient autant que ceux rugueux du cultivateur. 


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    « C’est ma tournée…, c’est ma tournée », dit le patron au cultivateur et au carrier, en tirant sur les oreilles des garnements les forçant ainsi à se séparer, à ramasser les chaises, et à s’assoir.

    « Si vous avez envie de vous battre, rajouta le cafetier Jean baptiste Gauzin, engagez-vous pour la Crimée. Sinon ici on parle de tout, de rien, et personne ne se bat ! Compris ! Puis après un temps de silence le cafetier reprit. Alors !, cette maison de fleurs jolies, racontes-nous un peu. Cela fait si longtemps que nous autres n’y allons plus que nous ne savons plus ce qui s’y passe, pas vrai les vieux gars ? », Finit-il en s’adressant à une cantonade qui se remémorait les fredaines passées.

   « D’abord des maisons il s’en trouve plusieurs, nous, nous étions pressés, alors on chemina vers l’université de médecine parce que conseillés par les futurs carabins en plein chahut. Ils nous signalèrent celles où ils vont… »

    « Vider leurs bourses ! », ces trois mots à doubles sens déclenchèrent les rires salaces des plus prudes, les expressifs tapaient du point sur la table, les timides se refilaient en souriant de discrets coups de coudes dans les côtes.

    « Continue mon gars, ne t’occupe pas de ce turlupin. »   

    « Bon je poursuis. En contre-bas du Peyrou, sortant l’enceinte de la cité,  il faut aller au-delà du jardin du roi en prenant la rue du carré du roi, passer le jardin de la reine qui est bordé de sa rue nommé justement la rue du jardin de la reine où se devinent lesdites maisons remplies de petites reines affriolantes, naturellement comme nous n’étions ni les seuls ni les premiers, nous dûmes pousser plus loin nos pas dans la rue du carré du roi mais là aussi nous eûmes guère de chance car de prompts libidineux tenaient les places. Dans ces rues singulières j’ai vu une chose insolite, vous savez grosso-modo comment s’organisent ces lieux de volupté, un grand salon chaleureux où un pianiste vous soulève par sa musique, où les alcools les plus fins stimulent les sens, et où les demoiselles à peine vêtues vous entrainent dans des farandoles effrénées, avant qu’une d’elles vous attire dans une chambre. Pour que la maison ne vire pas dans la débauche éhontée la maitresse du bastringue, baptisée par une préfecture garante de la  moralité, loueuse de chambres garnies, maintient une discipline de fer aidée quelquefois par de discrets fiers-à-bras, des  repris de justice aussi mouchards de la police.

      Bref passons la dessus il ne s’agit pas de faire une enquête, quoique, et je reviens sur la curiosité, il se trouve dans ce quartier de la concupiscence un 


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petit artisan de ce commerce singulier, en revanche pour lui la préfecture ose le qualificatif adéquat de tenancier d’une maison de prostitution, son affaire tourne d’abord avec son épouse et aussi trois femmes, tous trentenaires. Là, point de fioriture ni de badinage le patron un certain Lacaze vous case un verre entre les mains et le remplit tant que les dames sont occupées, ensuite après votre tour une fois votre affaire finie place au suivant ! Alors les hommes attendent dehors, et bientôt le chahut s’installe, ça parle haut et fort, ça rigole à gorges déployées, jusqu’à ce que le patron sorte avec son gourdin, et menace tout le monde d’avertir les argousins.  

    A ce stade d’animosité nous préférâmes prendre nos distances surtout que nous avions obtenu d’autres adresses polissonnes. La plus rapprochée étant celle située de la rue du jardin Martel à un kilomètre de là. Pour nous y rendre nous empruntâmes la rue Saint-Louis qui passe sous les arceaux de l’aqueduc du Peyrou, malheureusement nous jouions de malchance car en allant vers cette maison enchanteresse nous croisâmes ceux qui en revenaient l’âme en peine… »

     « Es-tu sûr que l’âme se trouve au niveau du bas-ventre  mon garçon ? »

    Des éclats de rire saluèrent cette demande précise.

    « Continue, va, continue, ce sont des rustauds dont on sait où se situe le cerveau…, ils sont assis dessus ! »

   « Ils se dirigeaient vers celles que nous venions de quitter, ils nous dirent qu’au jardin Martel il ne fallait pas y compter à cause d’une affluence incroyable, valait mieux bifurquer vers la rue Castilhon. Malgré cet avis nous nous rendîmes sur place pour constater que des sbires interdisaient les portes du paradis, des espèces de teignes prêtent à vous refiler le choléra… »

    Le cafetier venait de faire les gros yeux au beau parleur et d’un imperceptible mouvement de tête il désignait Jean Antoine.

   « Oh pardon Jean Antoine ! J’oubliais ton petit dernier. »

    Jean Antoine répondit par un sourire triste avec une mimique mélancolique l’autorisant à poursuivre.

    « Bref nous bifurquâmes sur notre gauche pour accéder au cours où, à l’époque des rois d’avant la grande révolution les gens venaient jouer avec boules et maillets au jeu de mail maintenant le cours est devenu une agréable promenade bordée d’arbres, mais nous autres n’étions point venus pour assouvir nos besoins de flânerie, et le petit kilomètre fut vite avalé. Parvenus à 


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la rue Castilhon comme en terre promise nous nous sommes rendu compte que les places étaient toutes occupées et qu’à l’extérieur des paillards assiégeaient les maisons il s’agissait d’un nombre conséquent de militaires de tous rangs, d’ailleurs la caserne se dresse sur le cours, parmi ceux-ci il en est un qui haranguait les civils les invitant à calter vivement, disant qu’eux seuls maitrisaient l’art de la  poliorcétique… »

   « La poli…, c’est-y que ça veut dire polissonnerie avec un mot  d’aristocrate ? »  

   « Pas du tout, il s’agit d’un mot de militaires qui signifie : assiéger une cité, une place forte. Et à propos de siège nous nous résolûmes à lever le camp, à force de tourner et de virer, l’envie de fredaines nous avait passé, bien que quelques filles publiques non soumises tentèrent plus tard, ici ou là, de nous attirer sous les porches des portes cochères. Bref la tête basse nous délaissâmes la rue Castilhon pour prendre le boulevard du jeu de Paume, où les gens en plein air, dans le temps ancien, se renvoyaient la balle avec des raquettes pour ceux qui avait des sous, ou avec les mains pour les autres. Dans le prolongement du boulevard nous continuâmes par  le chemin qui mène à la gare, car avec toutes ces marches en plus des danses, nos jambes ne voulaient plus avancer que jusqu’à la gare… »

    « En somme vous avez été de la revue ! »

 

   « Ah qu’elle fut belle cette fameuse revue eu l’honneur de notre futur empereur, et nos garçons, ils en imposaient avec leur uniformes aux vives couleurs. A présent quelques-uns de ceux-ci doivent se battre en Crimée. D’ailleurs je me demande ce que nous faisons dans ces contrées de cosaques. »

    « Le prestige tout simplement. Le prestige comprends-tu consiste pour le chef d’une nation à pouvoir imposer ses vues sur tous les sujets qui importent. Dans le cas présent la Russie voulait profiter de la faiblesse de l’empire Ottoman pour l’assujettir ce qui aurait occasionné des désordres sans fin entre les peuplades sans compter les problèmes de religion. Ce dernier point d’ailleurs engagea Napoléon III à intervenir en se voulant le protecteur des chrétiens d’Orient, de la Turquie à la Perse et jusqu’à l’Egypte. En plus en fin diplomate notre empereur a mis les anglais dans sa manche. Et nous aurons la gloire comme au temps de son oncle mais sous la forme d’une nation qui rayonne par des avis écoutés. »


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    Il suffirait d’user de patience, une qualité que Napoléon III possédait et pratiquait. Le port militaire de Sébastopol tomberait au bout de plusieurs mois de persévérance et Napoléon III refusant tout gain territorial pour ne pas construire un motif de conflit ultérieur, imposerait la ville de Paris pour que se traitât, lors du congrès de février-mars 1856, les conditions d’un accord impliquant les principales puissances de ce temps. Puis comme un bonheur de vient jamais seul l’impératrice Eugénie en ce mois de mars 1856 accoucherait du prince héritier Eugène.

     La presse euphorique oublierait les désagréments de la guerre de Crimée particulièrement les garçons tombés là-bas pour qu’ici l’empire s’enorgueillisse d’une aura certaine. Vendargues déplorerait la perte d’un garçon de vingt-deux ans, il servait au sein du 26éme régiment de ligne dans l’armée d’orient, ce ne sont pourtant pas les combats qui eurent raison de Pierre Augustin Perret, il contracta sous ce climat si différent du Languedoc les miasmes de la dysenterie puis admis à l’hôpital militaire de Constantinople il y finirait ses jours le deux février 1856.         

     Jean Antoine apprendrait avec un pincement au cœur la naissance du prince héritier, et se remémorant la visite présidentielle de septembre 1852 il se dira que décidément celui qui allait devenir empereur prouvait en donnant le prénom d’Eugène à son fils une patiente détermination.

    Mais pour l’heure, l’hiver 1855 ayant abdiqué, la saison des cultures, des moissons, des vendanges, occuperait la population masculine et féminine pour de longs mois, sauf pour les hommes traçant et taillant la pierre des carrières dans lesquelles ils s’épuisaient toute l’année pleine, saisis l’hiver par le froid, étouffés de chaleur de l’été, où souvent ils se brisaient les os sous des cairons trop lourds, ces pesants dés de pierre, et où ils mouraient parfois lorsque brutalement des parois cédaient.

     Des carrières il s’en trouvait sur le chemin de Jacou. Une fois passé le prétendu château de Vendargues, qui est en réalité une vaste bâtisse entourée de jardins, parc et vigne, le tout ceinturé d’un long mur élevé, sis sur le chemin de la fontaine, propriété en ce temps d’Eugénie Martin-Portalés veuve Durand Anne Joseph dont le père Jean Jacques Louis Durand fut maire de Montpellier sous la révolution. Le mandat de ce dernier s’acheva dans la tragédie d’un temps de terreur, nous étions le neuf juillet 1793 les montagnards détenaient le pouvoir quand Jean Jacques Louis Durand fut frappé par l’accusation de 


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trahison n’écoutant pas les conseils avisés de ses amis, Durand voulut défendre sa position, un fédéralisme aux accents girondins, devant ses juges ou plutôt devant ses accusateurs impitoyables. Arrêté et condamné, le couperet fatal tombera sur lui le douze janvier 1794.

     D’autres carrières se positionnaient sur le chemin de Bannière lorsqu’on se dirige du côté de Teyran. Ces cratères artificiels faits de sueur et de sang attiraient depuis plus d’un siècle des hommes possédant en guise d’outils que leurs seules mains, et pendant encore des décennies il en viendrait d’autres aussi démunis qui peupleraient comme les premiers la commune de Vendargues.

     Peut-être certains d’entre eux s’en venaient-ils du lyonnais ?  

 

     Septembre 1855, à Lyon même une jeune domestique Josephte Charletty venant de Vernaison une petite bourgade située à vingt kilomètres au sud de Lyon, échange quelques propos anodins avec un homme aimable d’une cinquantaine d’année présentant une difformité à la lèvre supérieure. La conversation s’oriente sur la possibilité qu’aurait Josephte à servir dans une maison bourgeoise avec de meilleurs gages, pour cela il conviendrait qu’elle emporte ses affaires et point essentiel toutes ses économies, qu’elle suive cet homme providentiel à l’endroit de lui seul connu. Ils s’accordent pour un rendez-vous dès le lendemain, toutefois moins naïve qu’il n’y paraissait la demoiselle se méfie d’un si beau conte, elle renonce à cette rémunération mirifique en faisant faux bond au sympathique altruiste.

 

     Trente octobre 1855, un monsieur d’un âge mur à la bouche déformée accoste à Lyon Jeanne Marie Bourgeois une jeune domestique de vingt-deux ans. L’homme aimable aux bonnes manières lui signale une place de servante avec des appointements confortable du côté de Trévoux un village au nord de Lyon qu’on rejoint en passant près de Mionnay, ce même Mionnay où quelques mois auparavant un homme se prétendant bien-intentionné agressa Olympe Alubert. Comme cette dernière, Jeanne Marie, qui a cru l’inconnu au point de le suivre dès le lendemain matin avec son baluchon, ressent chemin faisant de la part de celui-ci des intentions très agressives, elle s’alarme, et à la première occasion lui fausse compagnie pour se réfugier dans une ferme. Or le fermier tout en réconfortant Jeanne Marie, se souvient de l’assassinat de Marie Baday 


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dont le corps fut retrouvé à Tramoyes le village voisin distant de cinq kilomètres.

 

Novembre 1855, Victorine Perrin se fie à la bonne mine d’un homme sérieux. Elle croit dur comme fer à cette nouvelle place de domestique grassement payée qu’il lui annonce. Elle plie son bagage sur le champ pour suivre cet homme serviable et bienveillant. À peine sont-ils sortis de Lyon, au village de Neyron voilà que le prévenant bonhomme change de manières, il prend une figure horrible accentuée par la malformation de sa bouche, il bouscule la fragile Victorine transie de peur, et lui vole sa valise et sa bourse.

 

     De ces trois agressions ou tentatives, aucune gazette lyonnaise n’en rapportera une seule. S’il fallait donner crédit aux élucubrations des jeunes filles ingénues sinon simplettes toutes les pages du journal n’y suffiraient pas, de plus les journalistes sérieux ont d’autres chats à fouetter que de narrer ces histoires de vicieux bonimenteurs importunant les demoiselles crédules ou subjuguant les femmes délurées.

 

     A Vendargues même, si la communauté considérait les relâchements des mœurs, par exemple l’enfantement hors du mariage, comme des actes condamnables, le temps avait assoupli les sanctions, ainsi le bâtard et sa mère délurée, malgré la parabole du jet de la première pierre, n’enduraient, certes  sans rémission, que le mépris absolu des prétendus vertueux. Or en d’autres temps les gens savaient préserver la décence en punissant le scandale, d’ailleurs dans les longues veillées se transmettaient cette histoire vendarguoise vieille de plus de cent cinquante ans, très édifiante sur le plan moral.

     Les faits se déroulèrent en 1688 sous le règne de Louis XIV pendant sa dernière période, à l’époque où celui-ci se soumettait de bonne grâce au parti des dévots. Dans son sillage la totalité de ses sujets, mis à part les inévitables énergumènes, adoptait cette puritaine démarche. A son échelle le prêtre et vicaire de la paroisse de Vendargues, le nommé Guilleminet, veillait à ce que ses ouailles aient des manières honnêtes. Or aux jours d’avril 1688, se présentèrent devant lui pour vouloir se marier les enfants de deux familles notables de Vendargues, la promise, fille d’un propriétaire terrien, s’appelait 


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Jeanne Durant, le futur Antoine Bonfils était l’enfant de Jean Bonfils le bailli de la présente paroisse, celui qui par délégation assurait à la place du seigneur du lieu les pouvoirs administratifs, judiciaires, et militaires. Et justement notre Guilleminet voulait démontrer à tous les fidèles qu’aucune barrière, notamment celle de la puissance temporelle, ne pouvait arrêter la suprême autorité divine mise entre ses mains. La confession dans la religion catholique possède cette fonction essentielle que tous péchés commis peuvent s’absoudre après pénitence, par contrecoup simultanément le confesseur perce tous les obscurs secrets. Le prêtre Guilleminet savait que les jeunes gens ne demeuraient pas dans la stricte observance des règles chrétiennes et qu’ils pratiquaient entre eux les gestes intimes seulement autorisés une fois le mariage religieux célébré. La liaison provoqua la grossesse de Jeanne Durant, une grossesse de cinq mois lorsque les fiancés rendirent visite au prêtre Guilleminet ce qui suscita l’ire de celui-ci, il se déclara incompétent pour attribuer une pénitence à la mesure de la faute, et en référa sur le champ à monseigneur l’évêque de Montpellier.

     « Malheur à celui par qui le scandale arrive ! » s’écrira monseigneur l’évêque, pour effacer ce désordre des mœurs il exigera des promis une soumission exemplaire, et avant que le ménétrier conduise la noce par une marche réglée, les futurs devront parcourir sur leurs genoux les rues de la paroisse en récitant moult prières de contrition le crucifix dans les mains dans l’humilité d’un habit de bure en présence de tous les membres de la communauté.    

 

     Malheur à celui par qui le scandale arrive !, déclare sentencieusement  l’évangile, mais lorsque ledit Celui est mort quel malheur de plus peut-il lui advenir ?

     L’homme prétendait s’appeler Simon Dufort, le vingt-quatre janvier 1853 jour de sa mort, il avait soixante-deux ans, il vivait avec sa soi-disant épouse Jeanne Bonnarie  âgée de cinquante-cinq ans à la métairie du Montregret de Vendargues. Ils gagnaient leur pauvre pitance en se louant à la journée mais bien souvent ils mendiaient leur pain quotidien, du reste il était dans leur intention de partir bientôt de cette modeste métairie. Il venait du petit village de La Besse en Haute Loire, et à propos de leur départ de ce lieu ils restaient évasifs, de même racontaient-ils à peu près rien de leur périple, sans doute 


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l’autorité policière aurait-elle pu tout savoir, en consultant par exemple son livret ouvrier, sur le parcours particulier du bonhomme mais comme le couple ne gênait personne aucune vérification n’eut lieu. Une fois Simon Dufort enterré sa présumée épouse Jeanne Bonnarie s’éclipsa pour parait-il se fixer à Montpellier. L’affaire pouvait se terminer là, mais la vérité finie toujours par se faire jour, alors il y eut une suite.

     Un jour quelques mois après l’inhumation se présenta à la mairie de Vendargues une dame  nommée Eléonore Jullian demeurant à Alais dans le Gard. Elle revendiquait son état de veuve de Simon Dufau chiffonnier de son état qui voilà quinze ans l’avait abandonné pour vivre sa vie avec Jeanne Bonnarie. Or à présent la nommée Eléonore Jullian voulait convoler en deuxième noce, acte qui ne pouvait être établi qu’une fois sa situation de veuve dument justifiée. Mais comment prouver que Simon Dufort enterré en Janvier 1853 à Vendargues était en réalité  Simon Dufau le mari décédé d’Eléonore Jullian. Eléonore ne détenait de son feu mari aucune photographie pouvant déjouer la confusion, d’ailleurs le prix exorbitant d’une telle production empêchait les plus humbles de faire tirer le portrait, de plus pour ne pas connaitre l’adresse de la concubine Jeanne Bonnarie, Eléonore ne pouvait l’assigner en justice afin de rétablir la vérité.

      Les juges se détermineraient sur la foi de deux documents d’abord l’acte de naissance au lieu de La Besse du défunt qui comme parents mentionnait les noms de Jean Pierre Dufau et Cécile Médard, et puis l’acte de décès qui désignait La Besse comme village de naissance, Cécile Médard comme mère, mais feu Simon Dufort comme père. D’ailleurs la transmission de l’acte de décès à la mairie de naissance apprendra à la mère Cécile la mort de son fils, et elle-même répercutera la nouvelle à sa belle-fille Eléonore avec qui elle gardait un contact épistolaire. Le commissaire de police de la ville d’Alais donnerait par la suite en conclusion de son enquête minutieuse un argumentaire rigoureux légitimant la demande d’Eléonore. Toutefois avant de rendre son ordonnance en date du dix-huit mai 1854 rétablissant la vérité sur l’identité du sieur Dufort en sieur Dufau le tribunal de Montpellier entendrait les témoignages de particuliers vendarguois notamment celui de Louis, qui à l’occasion de sa réinstallation à Vendargues fin 1852 embaucha quelques fois ce singulier personnage, et Louis, parmi d’autres, décrira méticuleusement les particularités du bonhomme. 


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     Pourtant les possessions de Louis ne présentaient pas une surface telle qu’elles justifiassent l’aide d’un tiers, mais ses terres étant dispersées sur le territoire de Vendargues et des villages voisins permettaient sans blesser sa fierté, d’utiliser les maigres forces de cet homme vieillissant que les propriétaires n’engageait plus ou presque. Et les saisons qui suivraient prouveraient que Louis n’avaient nul besoin d’ouvrier agricole, aidé de Marie et plus encore de son garçon Joseph Antoine ils suffisaient à la peine.

     Joseph Antoine épaulait Louis son père aux travaux agricoles depuis sa petite enfance mais à présent en 1855 à douze ans révolus il tenait à jour les feuilles des recettes et des dépenses de l’exploitation paternelle. En homme roué et instruit des matières mathématiques il conseillait Louis sur la bonne marche de ses affaires, et Louis qui depuis toujours ne savait ni ses chiffres ni ses lettres, qui comptait uniquement sur sa mémoire pour gérer ses terres, se réjouissait de ce soutien comptable et aussi administratif. Mais les talents de Joseph Antoine allaient au-delà de ce registre financier il devait quelquefois prendre la plume pour rédiger et mettre en forme des courriers officiels et aussi très privés. Ainsi il lui appartint de renouer le contact par courrier avec sa tante Marie Madeleine Coste en répondant à sa lettre sous la dictée diffuse et désordonnée de Louis son père et Jean Antoine son oncle.

     Jacques Hébrard le facteur rural de Vendargues lors de sa tournée avait donné à Louis aux derniers jours de décembre 1855 une lettre venant d’Aspiran en lui faisant remarquer qu’il agissait de la sorte par faveur, que conscient de bien connaitre son monde il n’appliquait pas systématiquement le règlement postal avec un esprit étriqué rappelant quand même un article de ce règlement qui prévoyait qu’au cas de double destinataire habitant deux adresses distinctes la lettre soit renvoyée à l’expéditeur pour ne pas être distribuable. A la vérité cette entrée en matière anodine du facteur rural légitimait toute une série de questions qu’il posa à Louis et qui assouvissait sa naturelle curiosité. Déjà à l’ouverture du sac postal dès qu’il se mit à trier les lettres, ses yeux s’arrêtèrent sur celle ainsi libellée : « à Messieurs Louis et Jean Antoine Gribal, Vendargues Hérault », le cachet d’Aspiran avec des bavures d’encre oblitérait le timbre, ni au recto, ni au verso nulle suscription du nom de l’expéditeur ne se remarquait, alors le besoin de savoir l’emporta sur le règlement rigide, puis une lettre présente toujours un caractère d’importance surtout si les usagers de ce 


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service n’en reçoivent quasiment jamais. Le facteur rural se dit qu’il en saurait plus en interrogeant finement Louis, et comme il était sur le chapitre du règlement il compléta : 

     « Je vous signale Louis que la négligence de l’expéditeur de permet pas d’appliquer sereinement la réglementation, et que la lettre peut mettre un temps infini avant de faire retour, et retour à qui d’ailleurs ? »

     « C’est mon ainée qui m’écrit, et cela fait bon temps que je n’ai pas eu de ses nouvelles. Je vous sers un verre facteur, ça va vous réchauffer, bien qu’il ne fasse pas très froid cet hiver. »

    Louis enfouit la lettre dans sa poche, puis s’appliqua ensuite à ce que la conversation demeure dans le cadre étriqué de la météorologie. Jacques Hébrard ne put savoir, lorsqu’il décida de partir, si l’ainée en question était une sœur ou un frère, il fut marri de cette imprécision. Si aucuns traits de Louis ne manifestaient la moindre émotion devant un étranger, en son for intérieur il languissait que le facteur rural se reconcentre sur sa tournée afin de savoir par l’intermédiaire de Joseph Antoine le contenu de la missive.

     Moins d’une heure plus tard Louis accompagné de Joseph Antoine rendait visite à Jean Antoine avec le précieux document en main.

    « J’ai des nouvelles de notre sœur Marie Madeleine». Dit Louis en guise de bonjour en poussant la porte de la maison de Jean Antoine.

    « Marie Madeleine…, cela fait si longtemps…, au moins sept ans que nous ne savons pratiquement rien les uns des autres…, qu’est-ce qu’elle dit ?»

     « En vérité, s’imposa Joseph Antoine, l’initiative de la correspondance revient à Marie Théotiste votre nièce à tous deux et par le fait ma cousine.  Elle a tenu à vous apprendre qu’elle se marie mercredi neuf janvier prochain (1856). Mais je vais plutôt lire :

     Mes biens chers oncles et biens chers parents. Ne sachant moi-même ni lire ni écrire j’ai demandé à notre cousin Pierre Aniel de tenir la plume. »    

      La famille Aniel se reliait à la fratrie de Marie Madeleine, Louis, et Jean Antoine, par l’intermédiaire de leur mère Magdelaine Jeanjean, en effet la propre mère de Magdelaine s’appelait Anne Aniel. Pierre Aniel lointain cousin, porte-plume de Marie Théotiste, et elle-même, appartenaient à la même classe ils avaient vingt-trois ans, et si Pierre détenait un savoir primaire ce n’était pas le cas de Marie Théotiste qui dut très vite s’atteler aux tâches diverses de l’agriculture au lieu de consumer les économies familiales sur les bancs de 


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l’école, d’ailleurs touché aussi par les restrictions son frère Léon Ferdinand à douze ans révolus avait emprunté ce même chemin de l’ignorance réservé aux gens trop modestes.

    « Je m’en viens vous donner une excellente nouvelle celle de mes futures épousailles le 9 janvier 1856 avec un bon garçon qui se nomme Gaspard Cipion Combet et il est berger de son état. Nous ferons une toute petite noce  car depuis la mort de père voilà plus de 8 ans (le décès de Jean Coste remontait au treize août 1847) les temps nous ont été difficiles mais grâce à Dieu nous avons comme tout un chacun surmonté les difficultés. Mère va bien, c’est encore une solide gaillarde telle que vous avez pu la connaitre, malgré son âge avancé (Marie Madeleine avait cinquante-deux ans) elle tient ses terres propres en sus des journées passées chez les propriétaires, heureusement que Léon fut très tôt vigoureux et n’a jamais rechigné à la tâche, le voilà maintenant l’homme de la maison. Ce travail qui nous tient l’année pleine, ne nous laissa que peu de répit et de temps pour nous épancher, pour nous déplacer, quand à s’écrire nous ne connaissons ni uns ni les autres et mon futur époux compris les notions de cet art. Pourtant j’ai l’espérance de notre rapprochement futur. Pour ma cousine Marie Théotiste, signé Pierre Aniel. »

     Un silence suivit la brève lecture, que seul le pliage de la lettre troubla, Louis et Jean Antoine regardait les choses sans les voir, leurs yeux allaient au-delà du présent ils retournaient ensemble dans ce passé si proche, ce Léon inconnu d’eux qu’ils imaginaient, cette Marie Théotiste qu’ils connurent gamine, et leur ainée Marie Madeleine qu’ils devinaient avec les traits accentués de rides. Ils se représentaient la vie que ceux-ci avaient eu là-bas à Aspiran depuis leur départ mais sans pouvoir ni préciser une question à leur adresser, ni même évoquer leur propre périple, le drame des humbles tient à ce que jamais chez eux la parole ne se déploie, il s’échappe de leur bouche que des bribes utilitaires. Toute leur vie ils dépensent leur force physique sans réserve, souvent entourés de compagnons avec qui ils rient, ils mangent et quelquefois ils se disputent. Toute leur vie il capte la nature par leurs cinq sens souvent émerveillés de ce qu’elle offre, toutes ces beautés qu’ils ne partagent avec personne, parce que le temps leur manque pour développer la capacité de communiquer en profondeur avec l’autre afin de s’en faire peut-être un ami. Ainsi jamais leur voix n’osera exprimer le moindre argumentaire du ressenti qu’ils ont de l’existence, et encore moins de révéler et de partager une émotion. 


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     Tout comme leur nièce Marie Théotiste, Louis et Jean Antoine avaient tant de choses à dire, tant d’histoires et d’anecdotes à raconter, mais de cet embrouillamini confus quel fil devaient-ils tirer. Hébétés ils regardaient Joseph Antoine, celui-ci prêt à utiliser la plume avait demandé :

    « Que voulez-vous donc répondre ?... Père ?... Mon oncle ?... »

     Le silence fut la réponse provisoire avant que Louis et Jean Antoine s’avouassent vaincu devant une feuille trop étroite pour contenir leurs pesantes pensées.

    « Que dirais-tu à notre place », murmura Jean Antoine.

    « Oui, c’est ça, comment tournerais-tu notre réplique », ajouta Louis. 

    « D’abord je parlerais de mon plaisir de recevoir des nouvelles, qui sont de plus des nouvelles plaisantes. Ensuite je montrerais ma compréhension sur le point que la noce prévue ne soit pas fastueuse, à l’occasion je féliciterais les futurs époux  pour ne pas s’engager dans des dépenses frivoles, ce qui est gage de sagesse, de prudence, et de respect vis-à-vis de ma tante Marie Madeleine qui s’éreinta au labeur. Puis bien sûr je parlerais de nous mon père de notre indépendance grâce à vos modestes acquisitions fruits d’années de durs efforts. Je parlerais de vous mon oncle qui jamais ne répugne à la besogne et qui pourtant vit chichement avec sa famille. Une famille qui sous peu s’agrandira, car il conviendra d’annoncer en retour notre bonne nouvelle, le futur enfant que va nous faire ma tante Virginie. Il faudra aussi engager les futurs à nous visiter tant il est vrai que la culture ne laisse pas la place à l’agrément des voyages, en saison la terre nous accapare, et en morte saison les rigueurs du temps nous fixent à demeure. Je terminerais la lettre en disant que maintenant nous vos enfants savons tenir la plume et que nous ne manquerons plus de donner de nos nouvelles souvent. Bien sûr tout cela n’est qu’une ébauche qu’il nous faut améliorer. »

     « Moi je trouve que cela est bien, affirma Louis, il ne reste plus qu’à mettre la lettre au propre ».

    « Vers la mi-mars, dit Virginie, en principe j’aurais accouché, ce sera l’occasion d’écrire une nouvelle lettre.»

 

    Louis Marius l’enfant de Virginie et de Jean Antoine viendrait au monde vers quatre heures du matin, quelques heures avant le lever du jour du huit mars 1856, quelques jours avant la naissance du prince impérial Eugène le fils de 


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Napoléon III, qui sortit du sein de l’impératrice Eugénie le seize mars, quelques trois semaines avant le traité de Paris qui mettait un point final à la guerre de Crimée.

     En revanche si Virginie abordait déjà le thème de la deuxième lettre elle omettait, avant la rédaction de celle-ci, la possibilité d’une visite, cette rencontre hypothétique évoquée dans cette première lettre. En réalité tous savaient dans la famille que les longs déplacements demeuraient  improbables pour les petites gens. Le chemin de fer ne desservait pas encore les villes d’importance du Languedoc telle que Lodève par exemple, ce trajet jusqu’à Lodève aurait permis à coup sûr un arrêt proche d’Aspiran. Il fallait encore emprunter la diligence qui, avec un cout exorbitant par rapport à celui de la troisième classe du train, restait le privilège d’un public aisé tout comme les voyages d’agrément d’ailleurs, les humbles consacraient, excepté le jour du seigneur, toutes leurs journées à gagner le pain à la sueur de leur front. Néanmoins ils en rêvaient de ces rassemblements familiaux pour les évènements traditionnels de la vie : les baptêmes, les communions, les fêtes et tant d’autres occasions où les embrassades sont de rigueur. 

       « Je crois qu’il faudra s’en écrire des lettres avant que de se retrouver », avait dit Jean Antoine comme si les pensées de ses proches lui étaient clairement révélées.

      « Pourtant, continua-t-il, je sais de source sure, par des gens qui lisent les journaux, que les ingénieurs, pour répondre aux demandes des patrons des filatures du haut-Hérault, prévoient de créer une voie ferrée entre Montpellier et Lodève. Et afin de faciliter le commerce de leur production, ils planifient de construire du côté de Paulhan une plateforme ferroviaire avec trois direction Lodève au nord, Montpellier à l’est et Béziers au sud, mais ce qui nous intéresse vient du fait que d’Aspiran à Paulhan il ne faut qu’une demi-heure de marche. En somme nous pourrons partir d’ici le matin, rentrer le soir, et entre temps nous aurons embrassé toute la famille. Quand je pense à toutes les horreurs que monsieur Querelle, paix à son âme, disait du train, comme il se trompait. » (Voir passage en fin du chapitre premier)

     L’optimiste Jean Antoine patienterais jusqu’à l’entour de 1870 pour voir, grâce au maillage ferroviaire du centre de l’Hérault, se concrétiser cet espoir d’embrassades. De même que du côté nord-est de Montpellier la ligne allant jusqu’à Alais avec une halte en gare de Vendargues ne serait opérationnelle 


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qu’autour des années 1880 mais de ce côté-ci la famille n’avait personne à embrasser et cela pour longtemps encore.  

     

      Toutefois les conditions climatiques du premier semestre 1856 rendraient tous déplacements, y compris ferroviaires, aléatoires. Le sud de la France souffrirait des pluies incessantes d’un hiver trop doux suivi d’un printemps particulièrement humide. Conséquence de ce ciel nuageux à l’excès, outre l’état déplorable des chemins, les rivières n’absorbaient plus cette surabondance eau, elles débordaient de leur lit. La régularité des pluies rendait les terres impraticables, la culture incertaine, et la production agricole hypothétique. Ainsi les accommodements familiaux prévus furent repoussés, la saison écourtée par ces circonstances exceptionnelles commandait des efforts d’une rare intensité ne pouvant être distraits par les renouements de liens anciens.

     L’année 1857 s’ouvrit par une naissance. Comme faisant écho à celle de Louis Marius du huit mars de l’an d’avant, il vint d’Aspiran la nouvelle que Marie Théotiste avait accouché le vingt janvier de Marie Amélie, la fille Scipion Combet son berger-époux, comblant les vœux de la grand-mère Marie Madeleine. Néanmoins l’inquiétude de cette année-là tomba du ciel, les cultivateurs supportèrent la canicule et ses corollaires : l’aridité des terres, le tarissement des sources, l’assèchement des ruisseaux, la stérilité des puits. Ces difficultés émousseraient les projets enthousiasmants des retrouvailles familiales pour ce que le plaisir chez les humbles passe toujours derrière le labeur quotidien. Arracher à la terre sa subsistance demeure par tous les débordements du temps  la priorité du paysan qui s’acharne sans trêve ni répit.

   D’autant que l’année 1858 reproduirait les mêmes conditions caniculaires que la saison précédente. Mais mis à part ce dérèglement passager du temps, les conversations de tout un chacun se meubleraient des fabuleuses visites que, selon son expression  patoisante, l’Immaculada Concepcion  rendit à une pauvre bergère de quatorze ans nommée Bernadette Soubirous dans la grotte de Massabielle proche de Lourdes. Des apparitions d’une Dame Blanche que seule Bernadette ressentait. La première vision se déroula le onze février 1858, elle troubla Bernadette au point que celle-ci éprouva le besoin de se confier à ses proches, dans l’instant ceux-ci lui interdirent à jamais de s’approcher de cette cavité singulière. Mais Bernadette brava l’interdit, et sous les yeux de 


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quelques jeunes témoins qu’elle subjugua par l’ardeur de son extase, Bernadette perçut  la présence manifeste de Celle qui rayonnait.  

     Ainsi dans les jours qui suivirent de nombreux et simples croyants voulurent approcher celle qui, tombant dans une imposante contemplation, ne laissait planer aucun doute sur la véracité de ses visions mariales. Puis un des derniers jours de février 1858 Bernadette révéla la source que l’Apparition lui avait désignée, une source à coup sûr miraculeuse attestée par les temps à venir.  Dès lors seuls quelques rares sceptiques nièrent le caractère divin des phénomènes extraordinaires, car pendant des semaines jusqu’au mois de juillet 1858 une vingtaine de fois Bernadette s’émerveillerait devant la Présence par elle seule visible.

        Cette sensationnelle nouvelle que le Créateur par l’entremise de sa Mère n’abandonnait jamais sa créature donna du baume au cœur à tous, qu’ils soient miséreux ou puissants, il est même probable qu’elle suscita au moment du châtiment suprême des regrets sincères au criminel Orsini responsable du monstrueux attentat du quatorze janvier 1858 sur l’empereur Napoléon III et sur l’impératrice Eugénie qui fit huit morts et une multitude de blessés. Cependant l’exécution du comploteur le treize mars 1858 ne meubla guère les discutions, pour tout dire elle passa inaperçue, tous les bavardages sans exception penchaient à cette époque sur l’information qui, venant de Lourdes élevait les âmes à des saintes spiritualités. Les travailleurs de la terre se persuadèrent que la source reçue par donation divine à la grotte de Massabielle indiquait que la sècheresse de la saison 1858 n’aboutirait pas à une totale stérilité, et que le Seigneur donnerait bien avant quelques douces pluies salvatrices, bien loin de l’orage torrentiel du dimanche onze juillet 1858 qui ne servit qu’à détruire les cultures, et aussi pour son malheur à noyer vers dix-neuf heures dans les eaux devenues tumultueuses du ruisseau Cadoule l’adolescent de quinze ans Jacques Felix Cayrel choisit par le déluge parmi ses compagnons de jeunesse en goguette. Ou bien en deuxième choix la Providence favoriserait la saison de 1859 par des températures clémentes et un ciel bienveillant. 

       D’ailleurs Louis convaincu de la vieille règle paysanne disant : « aides-toi le ciel t’aidera », règle attribuant le crédit que les efforts méritent toujours récompense, se projetait au-delà des demi-teintes des cieux quelques fois furieux, et négociait l’achat de parcelles de terre. Ainsi Louis achetait en janvier 


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1859 deux lots de terrain de la plaine de Mauguio qui ensemble formaient une surface des trois quarts d’un hectare. Mais il caressait l’idée d’acquérir un champ de un hectare à Vendargues d’un seul tenant, ce qui deviendrait une réalité quand le baron de Berthézène, fils de Pierre de Berthézène, réaliserait la vente de quelques biens vers la fin juillet 1859, et Louis débourserait, grâce à des transactions préalables, la somme de neuf cent francs représentant trois ans de salaire d’un ouvrier. Louis tenterait comme toujours d’entrainer Jean Antoine dans ces entreprises d’achats à des fins d’indépendance, mais le caractère du cadet paralysait celui-ci du moindre geste audacieux dans ces affaires-là, et les conditions climatiques de 1859 renforceraient Jean Antoine dans sa prudence habituelle.

      Certes la saison 1859 démarra sous les plus beaux augures d’un ciel laissant entrevoir par sa tempérance des récoltes satisfaisantes sinon surabondantes. Puis comme les deux années précédentes le soleil éleva les températures jusqu’à des degrés insupportables, à ce stade d’emballement advint toujours des phénomènes redoutables tel que des pluies diluviennes ravageuses. Et Nîmes encore une fois subit le trois juin 1859 une brusque montée des eaux dont le volume dépassa toutes les inondations des temps précédents que courageuse la pauvre ville supporta. Néanmoins si le cataclysme prit à Nîmes ce jour-là une tournure spectaculaire, la pluie calamiteuse rayonna sur une large étendue du territoire du bas Languedoc. Après la pluie revint le soleil torride façonnant un été caniculaire dont le rare avantage que le paysan dégageait, se rapportait à l’excellence des vins produits.

 

      A Vendargues comme partout en France les gens majoritairement ruraux arcboutés sur les travaux agricoles à faire sous un soleil de feu, ne s’épanchaient pas trop sur la situation internationale. L’empire c’est la paix avait déclaré l’empereur, et peu importait qu’il intervienne en mai et en juin 1859 au nord de l’Italie avec nos amis de ce pays en construction face aux autrichiens en mal d’expansion, tant que l’opération militaire s’effectuait avec un infime prélèvement de cultivateurs les paysans ne regimbaient point, d’ailleurs la guerre durerait à peine plus de deux mois avant d’amener l’Autriche à la raison en juillet. Ainsi l’horreur de la bataille de Solférino n’émût pratiquement personne sauf un suisse nommé Henry Dunant en voyage d’affaire près de ce lieu aux longues agonies d’après combat, il fut scandalisé 


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de voir tant de soldats en souffrance sans aucuns soins. Des années passeront avant que sous l’impulsion de notre homme ne soit créé un service de secours aux militaires blessés, un service intervenant à même le champ de bataille, protégé par une simple croix rouge, et respecté par tous les belligérants. 

 

     Partout en France, tout comme à Vendargues, la population dans son ensemble, sauf tous les éléments revêtant par métier l’uniforme de la force publique, tel le septuagénaire Pierre Gout garde-champêtre de Vendargues, donc cette susdite population se divertissait de l’aventure tragi-comique de Julie Fargeat, domestique de maison, en prise avec une maréchaussée obtuse.  

    Au petit matin du vingt janvier 1859 Julie Fargeat pénètre dans le poste de gendarmerie de Saint André de Corcy, un village situé à trente kilomètres au nord de Lyon, où la jeune femme s’emploie aux travaux ménagers d’une maison bourgeoise. Elle déclare aux gendarmes qu’un homme d’une cinquantaine d’année inspirant de prime abord confiance, bien qu’ayant une déformation à la lèvre supérieure, l’a agressée et dépouillée de ses bagages, de ses papiers, et de son pécule, dans la nuit du dix-huit au dix-neuf janvier 1859, ne devant son salut qu’à ses cris d’appel à l’aide, transformés par sa peur en hurlements terribles qui  amenèrent à sa rescousse deux braves villageois, villageois qui la réconforteront après avoir provoqué la fuite du sale type. Les gendarmes rédigèrent sur l’imprimé règlementaire les déclarations de la plaignante puis ils entreprirent de la questionner minutieusement sur le bienfondé desdites déclarations. Or ils trouvèrent bizarre que Julie suive le premier venu sur une vague promesse d’un emploi mieux rémunéré dans un lieu indéterminé chez des gens inconnus. Ils constatèrent aussi l’état de grossesse de Julie, un état scandaleux, une preuve absolue des mœurs dissolues de la jeune femme non mariée qui pour ce fait avait suscité son renvoi régulier par ses patrons. De plus ils découvrirent que Julie ne pouvait même pas confirmer son identité par des papiers légalement admis, et ne détenait sur elle ni le moindre argent ni la plus petite menue monnaie. Alors les sceptiques gendarmes de Saint André de Corcy se fâchèrent et coffrèrent une journée entière la jeune domestique au solide motif de vagabondage, la menaçant si elle insistait de lui coller une forte amende pour outrage à agents.

     Onze mois plus tard le onze décembre 1859 et onze kilomètres plus loin au village de Sainte Croix, le meunier du lieu un nommé Chrétien très intrigué voit 


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passer dans la soirée un homme chargé sur son épaule d’un colis volumineux, et suivi par une jeune femme. Plus tard dans la même soirée l’inconnue épouvantée et haletante par sa course, se réfugie auprès de notre Chrétien, elle lui raconte entre deux crises de larmes que l’homme lui a dérobée avec violence son colis, ses affaires, et ses économies. Notre brave Chrétien se précipite sur le malfaisant mais vainement, alors il console l’inconnue dont il ne retiendra pas le nom, puis l’héberge pour la nuit. Le lendemain malgré son insistance l’inconnue préfère ne pas déposer plainte en gendarmerie. L’histoire de Julie Fargeat est encore dans toutes les mémoires ancillaires.

     Il est aussi des mémoires hôtelières qui s’interrogent. A Lyon à l’auberge de Louis Laborde et de madame, début février 1860, se présentent un habitué des lieux, dont la singularité de sa lèvre ne se remarque plus, accompagné pour une fois d’une prétendue nièce. Or après quelques instants la jeune femme s’enfuit de l’auberge avec ses maigres affaires comme une dératée poursuivie par l’habitué. Jamais par la suite la pseudo-nièce ne réapparaitra, en revanche des mois plus tard les époux Laborde reconnaitront la robe de la jeune femme parmi une pléthore de vêtements féminins.

      Au milieu de tous ces habits de femme il ne s’en trouvera pas un seul appartenant à Louise Michel (cette personne n’a rien à voir avec la célèbre Louise Michel surnommée la vierge rouge de la commune de Paris de 1871). Comme ses consœurs domestiques de maison, un homme d’âge mur avec une lèvre boursoufflée, abordera Louise Michel à Lyon le vingt-neuf avril 1860, l’engageant à lui faire confiance sur une future place en or chez des notables de la campagne. Aux environs de Civrieux le bougre infâme agresse Louise Michel qui avec la fougue de sa jeunesse réussit à se libérer de son éteinte, ensuite elle se réfugie chez un fermier, tandis que l’homme file de son côté. Or Civrieux est à une encablure de Saint André de Corcy, et les fermiers qui recueillirent Julie Fargeat un an et demi auparavant, croisent l’homme et le questionnent de sa présence inhabituelle sur cette commune, ils n’obtiendront en guise de réponse que le bruit des pas de sa fuite.   

     Pourtant le juge saisit de cette affaire d’agression accordera plus de crédit à Louise Michel qu’en son temps les gendarmes n’en accordèrent à Julie Fargeat, et les journaux feront le lien avec toutes les agressions précédentes depuis 1855, toutes comprises dans un cercle de vingt kilomètres de diamètre, un peu au nord de Lyon. Les journaux mettront en garde toutes les jeunes servantes 


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sur ce criminel malfaisant, or les servantes ne lisaient pas les journaux tant elles étaient accaparées par leurs tâches serviles, puis elles ne voyaient pas l’utilité de soustraire de leurs maigres gages quelques sous pour acheter un journal que faute de savoir lire pour la majorité d’entre elles, elles n’auraient pas su décortiquer.  

        Ainsi sans méfiance aucune le vingt-huit mai 1861 Marie Pichon, domestique à Lyon, discute avec un sympathique bonhomme sur son avenir professionnel. L’homme à la lèvre supérieure épaisse croit savoir qu’à Dagneux, village situé dans le fameux cercle, une place est libre avec des appointements annuels mirifiques de deux cent cinquante francs. À l’énoncé de la somme l’œil de Marie s’éclaire, et elle accepte sur le champ de suivre le bonhomme, juste le temps nécessaire de rassembler son barda et son picaillon. Comme toutes ses consœurs, Marie Pichon se rend compte qu’à chacun de ses pas le type se transforme, et le bon homme de Lyon devient fripouille menaçante et agissante à Dagneux. Cependant même si elle parvient à se défaire du malfaiteur, ce-dernier lui dérobe tout son petit bien et ses modestes économies. Marie Pichon trouvera asile auprès d’un fermier et ensemble ils aviseront le sieur Croix-Moine garde-champêtre du lieu de ce guet-apens avec intention d’assassinat.

        Le garde-champêtre pendant l’interrogatoire reconnait à la description que lui donne Marie Pichon un certain Martin Dumollard dont les sources de revenu en tant que journalier s’annoncent obscures, par exemple il a toujours du mal à citer ses employeurs. Et depuis qu’ils sont à Dagneux lui et son épouse Marie-Anne Martinet le garde-champêtre les tient à l’œil.    

 

     « Il n’y a que nous les gardes-champêtres, s’écrira avec fierté Pierre Gout lui-même garde-champêtre à Vendargues, qui puissions repérer les gredins, parce que nous avons l’œil à tout, nous veillons et nous surveillons, rien ne nous échappe, nous sommes la police de proximité, nous savons tout sur tout le monde, et si quelqu’un me dit untel, qui a une cicatrice à un endroit précis, m’a agressé j’irais immédiatement chez l’agresseur pour connaitre déjà chez ce untel cette particularité. »

    Les gens de Vendargues applaudirent des deux mains pour savoir leur terroir si bien sécurisé.


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      A partir de l’intervention du garde-champêtre de Dagneux l’affaire se déroula sans anicroche Martin Dumollard et sa compagne-complice Marie-Anne Martinet reconnurent tous les crimes dont la justice les accablait.

     Cette justice prit en compte à juste raison la déposition des trois sœurs Bussod qui reconnurent parmi tous les effets vestimentaires féminins trouvés chez Dumollard ceux de leur sœur Marie-Eulalie, domestique à Lyon, disparue en février 1861. Devant cette preuve accablante Martin Dumollard reconnaitra avoir volée, violée, et, horreur absolue, enterrée vivante, Marie-Eulalie Bussod dans un bois du village de Pizay à cinq kilomètres de Dagneux.

     Par contre Martin Dumollard niera la déclaration de son épouse révélant le vol de boucles d’oreilles en or, de vêtements féminins, et d’une malle, puis l’assassinat qu’il commit vers novembre ou décembre 1855 dans un bois près de Dagneux sur une inconnue, domestique probable, qui ne sera jamais identifiée mais déterrée grâce aux indications de la compagne-complice.

     D’ailleurs après cette confession Marie-Anne Martinet ne dira plus rien des activités criminelles de son époux. Ainsi la justice ne saura jamais le nombre exact et définitif des victimes si crédules que l’infâme Dumollard  agressa et trucida depuis 1855, et sans doute avant, jusqu’à son arrestation du vingt-huit mai 1861, mais vu le nombre des effets vestimentaires et d’objets féminins saisis lors des perquisitions les juges estimeront que les crimes reprochés au tueur en série Dumollard sont très en-dessous de la réalité.

      Le procès, s’il déplaça une foule importante et captiva la France et les pays étrangers, dura quatre petites journées amplement suffisantes dira la justice pour condamner l’abject tueur de petites bonnes isolées, souvent sans famille. Pourtant malgré l’évidence l’assassin protestera de son innocence, il prétendra n’être qu’un complice forcé et menacé de mort par les vrais meurtriers un groupe s’autoproclamant les maîtres du crime qui le visitaient régulièrement affublés de barbes, vraies ou fausses, et à qui lui Dumollard, tout apeuré, rendait des comptes sur les repérages qu’il opérait sur leur ordre.    

     Cette fable en d’autres circonstances auraient fait rire la population et les vendarguois sans doute les premiers, mais nous n’étions plus à l’heure des facéties. Ainsi Marie-Anne Martinet sera condamnée à vingt ans de travaux forcés qui l’épuiseront jusqu’à mourir après plus de dix ans de détention. Martin Dumollard sera guillotiné le samedi huit mars 1862 à Montluel le chef-lieu du canton regroupant l’essentiel des communes entachées des crimes de 


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Dumollard. Montluel représentait à lui seul le lieu de tous les crimes où chacun sait que le criminel s’en revient. Dumollard la veille du jour fatidique, un vendredi, calmement demandera au prêtre la possibilité de faire bombance, et le prêtre compatissant lui dira : « C’est jour maigre mais vu les circonstances… ». Alors Dumollard s’empiffrera au souper de charcuterie, de boudins, et de côtelettes, du reste assez satisfait de son sort par rapport à celui de son père.

     Plusieurs hypothèses couraient sur la méchante fin de ce père. Il se disait qu’en 1814 lorsque les troupes austro-hongroises occupaient Lyon, elles arrêtèrent un certain Dumola sujet hongrois sur lequel planait des crimes supposés. Il avait, parait-il, violé et assassiné la propre sœur d’un officier autrichien, ou bien peut-être avec deux complices il semblait avoir tué un prince russe,  bref des actes très graves. Les armées austro-hongroises amenèrent le méprisable prisonnier à Padoue en Italie qui était à cette époque sous domination autrichienne. En cette ville ce Dumola père présumé de Martin Dumollard fut exécuté. Mais sur la manière les avis divergèrent, les uns parlèrent de peloton d’exécution, les autres évoquaient la pendaison, certains affirmaient que l’autorité recourut à l’échafaud et citaient la date de 1816, les derniers assuraient mordicus que, pitoyable, Dumola, termina sa vie par écartèlement, les plus cruels certifiaient que les autrichiens sanguinaires avaient écartelé, fusillé, puis pendu le misérable Dumola. Le caractère barbare supposé à ces autrichiens justifiait après-coup le bien-fondé de la guerre que nous leur avions faite en 1859. 

 

     Cette affaire Dumollard retentit dans tous les coins les plus reculés du pays, et à Vendargues régulièrement dans les cafés et dans les épiceries le sujet  revenait dans toutes les bouches pour être examiné sous tous les angles. Personne n’imaginait que dans notre France si moderne, où s’était tenu sur les Champs-Elysées de Paris pendant six mois de l’an 1855 la fameuse exposition universelle qui permit à des millions de personnes de tous pays de s’extasier devant toutes les technologies d’avant-garde, nul ne concevait que dans cette France actuelle tellement avancée dans les domaines les plus divers, des êtres humains en l’occurrence ici des jeunes domestiques pussent disparaitre sans que personne ne s’en inquiète ni s’en émeuve. Or mêlé à une de ces conversations le jeune agriculteur de vingt-six ans Pierre Mariage rappela dans 


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quelles conditions il découvrit dans l’après-midi du mardi cinq septembre 1854  le corps sans vie d’une inconnue d’un âge avancé gisant aux abords du grand chemin de Montpellier à Sommières. Il avisa de suite le garde-champêtre Pierre Gout qui de son œil aiguisé reconnu Elisabeth Brun, l’ayant de son vivant interrogée lorsque à l’occasion elle rodait sur le territoire de la commune, ainsi Pierre Gout la savait native de Lodève, domiciliée à Montpellier, et âgée d’environ cinquante-cinq ans. Avec ces éléments Pierre Gout se désola de ne retrouver nulle parentèle, aucune filiation, outre que personne par la suite ne se tracassera de son sort. Cette disparition ne suscitant aucune émotion la désolée Elisabeth Brun aurait pu être asservie, torturée, et même assassinée, sans que la justice ne se saisisse de son cas.    

      Pas plus que la justice la population ne se mettait en alerte de prévention, les gens imaginant que leur prochain était entouré de l’affection des siens, ne jugeaient pas nécessaire ne se mêler d’autres affaires que des leurs. Pour les ruraux, pour les  paysans, vendarguois entre autres, il importait que le ciel soit bienveillant et n’importune point le cultivateur de ses foudres. Ainsi Louis et Jean Antoine apprendront fin octobre 1860 que s’abattirent le vingt-six de ce mois-là, sur Clermont l’Hérault et ses environs, des pluies diluviennes, certes la vendange était rentrée néanmoins ils pensèrent à leur ainée Marie Madeleine, Aspiran se situant à une dizaine de kilomètres de Clermont l’Hérault, souhaitant que la profusion d’eau ne ravine pas sa modeste parcelle de vigne.

      Or un mal plus redoutable encore que les désastreux orages allaient sévir dans la deuxième partie de ce dix-neuvième siècle, le phylloxéra attaquerait bien tôt tout le vignoble français. Cette sorte de puceron d’un demi-millimètre  brouillerait les cartes et comme la boule de la roulette ferait et déferait les fortunes.                       

        

                                    

                                                                    

                                    

 

 

                              


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                            CHAPITRE CINQUIÈME

 

 

 

Jamais depuis que la culture de la vigne fut autorisée par l’antique empire romain dans sa province nommée la Narbonnaise, appelée à présent le Languedoc, une vendange, en l’occurrence celle de 1868, ne suscita autant d’angoisse. Certes le ciel soumit cette saison-là les terres du Languedoc à rude épreuve par ses pluies torrentielles, il se déversa certaines journées de la fin du mois de juin 1868 dans le secteur de Clermont l’Hérault des quantités d’eau inimaginables. Puis plus à l’est vers la mi-septembre 1868, en pleine vendange, Nîmes et les communes environnantes subirent le déluge habituel des trombes d’eau, comme cinq ans auparavant le neuf octobre 1863, avec pour conséquence : des inondations dans les agglomérations, et hors des villes des terres noyés, des vignes détrempées devenant impraticables. Pourtant toute cette humidité du climat ne présentait pas pour le viticulteur le caractère catastrophique du redoutable fléau qui tuait souches après souches, vignes après vignes, tout le vignoble.

 

 A Vendargues quand les hommes se rencontraient dans la soirée au café d’Isaac Aussargues un seul nom emplissait toutes les conversations celui de Phylloxéra. Mathieu Teston l’instituteur du village tenta à plusieurs reprises d’expliquer le mode de vie de ce minuscule et terrifiant ennemi, mais son public attentif composé essentiellement de paysans peu versé dans le domaine scientifique eut aimé que l’érudit instituteur se bornât d’abord à donner la solution du problème.

 

« Phylloxera, avait dit Mathieu Teston, vient du grec ancien qui signifie : feuille-sèche. Mais lorsque cette feuille de vigne sèche nous sommes déjà à la conclusion de l’attaque, à ce stade votre pied de vigne agonise pour tout dire la souche est morte. »

Depuis lors l’auditoire, quand il s’occupait de ses vignes, scrutait la moindre trace de dessèchement. Cette minutieuse inspection durait depuis presque cinq ans, si bien que pendant toutes ces années Mathieu Teston avait pris le temps de lire moult articles scientifiques sur la vie singulière de ce puceron, mais malgré son expérience professionnelle au contact de générations d’enfants qu’il alphabétisa souvent pendant des temps très courts, il butait sur la façon de faire passer la notion de parthénogenèse à des rustiques terriens,


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 ses concitoyens. Pourtant Mathieu Teston simplifiait à l’extrême son commentaire.

 

«À la fin de l’été, annonçait-il, il éclot de l’œuf quasiment invisible, fixé sur une feuille, un minuscule insecte femelle qui descend aux racines, là l’insecte va sucer la sève et pondre une centaine d’œufs sans avoir été lui-même fécondé. Cela se nomme la parthénogenèse. De ces œufs souterrains sortiront encore des insectes femelles qui pondront à leur tour sans fécondation une centaine d’œufs avec pour résultat encore des insectes femelles, ces-derniers donneront des œufs avec pour conséquence toujours des insectes femelles. Le cycle se renouvelle cinq, six fois, puis laissant les racines exsangues, tous ces insectes femelles reviennent au début de l’été à l’air libre pour pondre une dernière fois sur les feuilles de la vigne des œufs, ces insectes femelles videront les feuilles des dernières goutes de sève. De ces œufs s’échapperont pour le vol nuptial des insectes ailés mâles et femelles, d’ailleurs ceux-ci ne vivent que pour s’accoupler. Ensuite la femelle fixe son œuf sur la feuille d’une vigne en excellente santé, et ça repart pour un nouveau cycle mortel. »

 

Devant ce public viticole atterré monsieur Théodorit Dides maire de Vendargues et aussi propriétaire terrien prit la parole.

 « Je tiens à remercier monsieur Teston pour toutes ces précisions. Néanmoins depuis l’apparition de cette vermine il n’existe pas à ce jour un seul principe d’éradication. C’est pourquoi lors d’une réunion précédente je vous avais demandé à tous, que vous soyez propriétaire, agriculteur, cultivateur, ou simple journalier de redoubler de vigilance. Dès lors je me dois de vous dire qu’il nous est conseillé au premier symptôme de l’attaque de non seulement arracher et bruler la souche malade, mais également d’arracher et de bruler toutes les souches à l’entour qui vous paraissent pourtant saines mais qui sont surement infectées. Cette action purificatrice portera sur un large diamètre qui reste à déterminer. »

Dans la salle le murmure initial se transforma en un vacarme assourdissant. L’animosité provenait du désarroi de ces hommes face à cette calamité sans remède, et de l’injustice prévisible car l’insecte diabolique frappait sans logique il pouvait parfois ignorer une parcelle au milieu d’un terroir meurtri. En outre là où le gros propriétaire perdrait un hectare, autant dire rien par rapport à son foncier, le petit avec la même perte tombait au stade de journalier. Ils ne se savaient pas égaux, les petits possédaient la certitude qu’ils disparaitraient


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 tandis que les gros se persuadaient de leur sauvegarde, cependant tous s’angoissaient de ce prévisible déclassement général, les paysans ayant pour la plupart délaissés la polyculture au profit de la monoculture viticole d’un meilleur rapport.

 

« Pour l’instant, ajouta Théodorit Dides, nous sommes épargnés, la vendange de 1868 est rentrée, et il semble que l’insecte ait pris la direction du nord en suivant la vallée du Rhône. Mais les dernières informations sont dramatiques, là où passe l’insecte la vigne trépasse. Aussi et j’insiste pour le bien commun nous devons être impitoyables. »

 

« Tous solidaires, compléta Jacques Querelle courtier de son état, ce problème nous impliquent tous, vous viticulteurs et nous vos dévoués, de mémoire Charles Jeanjean le tonnelier, Jean Gouzin le foudrier, les maréchaux-ferrants Jean Raymond et jean Sanier avec son fils Pierre, les charrons André Jeanjean et Marc Perret, Laurent Chassefière le bourrelier. »

 

Alors un modeste agriculteur contribua au débat par un brocard acerbe.

 « Quand les gros font des bêtises, les petits doivent toujours témoigner leur solidarité à leur endroit ! »

 

Les humbles regardèrent les puissants avec dans les yeux un reproche qui s’établissait sur aucune preuve tangible, il reposait sur le fameux on-dit. Le bruit courrait que des propriétaires d’importance résolus à ne plus être contraints dans la lutte incessante contre oïdium, firent la démarche d’importer des plans venus des États Unis d’Amérique qui résistaient naturellement à ce champignon néfaste. Ce raisonnement semblait logique, et au bout de plusieurs années probablement rentable sur le plan économique puisqu’il dispensait le viticulteur dans le futur de tout achat de produits thérapeutiques fort onéreux.

 Toutefois il fallait un certain niveau d’investissement que seul des propriétaires nantis pouvaient se permettre. Achat des plans, conservation desdits plans lors du transport par bateaux, attente de la première production avec l’espoir que le plan s’acclimate sur son nouveau sol du vieux continent, toutes ces phases nécessitaient des capitaux disponibles. Des audacieux fortunés s’aventurèrent dans cette entreprise, ainsi débarquèrent vers les années 1860 à Marseille et vers les années 1865 à Bordeaux les plans tant attendus avec la motte de sa terre natale qui hébergeait le démoniaque puceron.


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 Le phylloxéra qui vivotait péniblement sans faire de dégâts majeurs sur le vignoble états-unien, ne demandait qu’un terrain favorable pour croitre de façon exponentielle et morbide. Or la vigne qui s’épanouissait en France et dans le Languedoc n’avait qu’un très lointain rapport avec l’originelle. Des générations de viticulteurs façonnèrent cette vigne, la qualifièrent de particularités spécifiques de sorte que dans le même temps ils la fragilisèrent, de plus n’ayant jamais connu les attaques du phylloxéra, ou d’une vermine de ce genre, notre vigne ne savait pas d’elle-même s’en prémunir.

 Les premières constatations de l’agression mortelle se firent à l’entour d’Avignon vers 1863, puis le mal se jouant du Mistral se dirigea vers le nord attaquant les vignes des côtes du Rhône. Deux, trois ans plus tard tout à l’ouest le puceron anéantissait à son rythme le vignoble bordelais avant de monter vers Cognac.

 

« Qu’en penses-tu Louis ? » demanda Jean Antoine au sortir de la réunion.

 « Je pense que nous ne sommes guère plus avancés que depuis la réunion dernière. Sauf qu’à présent il parait évident que nous n’y échapperons pas tellement la peur domine tout le monde. Et si les gros propriétaires vacillent, les petits tomberont, les artisans faute de demande fermeront boutiques. »

 « Tu veux dire que nous sommes fichus ? »

 « Pour nous deux et pour François Rousset notre beau-frère, nous devrions survivre grâce à nos parcelles de terre où nous produisons encore des céréales, des légumes, mais pour certains de nos compères qui ont tout misé sur la production du vin, c’est la ruine assurée. Tel Prosper Isidore Pouget de notre pays (Isidore Pouget était natif d’Aspiran) qui, avec les quatre sous de son héritage ajoutés à ses maigres économies, a mis ses terres à la viticulture, lui sans doute devra reprendre du service aux carrières et il ne sera pas le seul. »

 « Heureusement que dans les carrières, d’après les dires de Jacques Grizoul et de Jean Pierre Anglade nos beaux-frères (ils étaient mariés aux sœurs de leurs épouses), il ne manque pas d’ouvrage pour celui qui possède une bonne santé, et qui accepte un salaire de disette. Et encore soyons heureux qu’elles soient là ces carrières ! À Aspiran il n’existe pas d’entreprise de cette ampleur. »

«Souviens-toi Jean Antoine de la fabrique de tuiles et de l’atelier de tissage, ils donnaient un peu de labeur aux plus modestes aspiranais. Mais j’aimerais


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 bien savoir comment elle mène sa barque notre sœur Marie Madeleine isolée comme la voilà depuis des années. »

 « Elle a bien auprès d’elle sa fille Marie Théotiste, mais celle-ci a maintenant de la besogne avec son berger de mari et sa fille Marie Amélie qui va sur ses douze ans. »

 

 Jean Antoine eut une pensée ému pour Léon Paulin le fils de Marie Théotiste qui vient au monde au printemps 1864 après un hiver glacial, et qu’il fallut mettre en terre promptement et sans cérémonie pendant l’été 1866, victime comme tant d’autres de l’épidémie du choléra. Jean Antoine sentait sa bouche se sécher au souvenir de son petit Eusèbe qui à deux ans fut martyr lui-aussi de ce funeste choléra en l’an 1854.

 

Jean Antoine acceptait l’inéluctable fin dernière, comment faire autrement d’ailleurs, mais elle le choquait moins quand elle emportait quelqu’un ayant fait son temps. Il se rappelait du décès de son beau-père Joseph Rousset le six mars 1860, un noble vieillard de soixante-quinze ans qui donnait à la famille l’espoir de pouvoir passer l’hiver. Cette famille se chagrina beaucoup de son départ même si la douleur s’atténua par le modeste héritage qu’il laissait à ses six enfants.

 

Cette disparition entrait dans le cadre naturel des choses, cependant Virginie voulut marquer son regret en prénommant l’enfant qu’elle portait de Jean Antoine, et qui naquît le dix-huit avril 1863, Joséphine Léonie. Cette fille assurait la relève, s’il advenait qu’on la hèle par ce prénom de Joséphine, instantanément on réserverait une pensée au grand-père défunt Joseph. Hélas la pauvrette, bien qu’elle résistât à l’hiver polaire de 1863-1864, ne supporta pas la froide saison, précoce et neigeuse, de l’an suivant, le dix novembre 1864 Virginie, Jean Antoine, et leurs enfants Joseph Denis, Lucie, et Louis Marius pleurèrent son départ.


 La petite Joséphine devait son second prénom Léonie à son cousin d’Aspiran Léon Ferdinand. Celui-ci était, en 1863, dans l’année de son vingtième anniversaire, et aussi dans l’année du tirage au sort pour servir la patrie pendant sept ans, trois ans dans l’armée active, quatre ans dans la réserve. Léon Ferdinand tira le mauvais numéro lors du rassemblement de tous les jeunes gens du secteur. N’ayant pas les moyens ni se payer un remplacement,


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 ni de verser la somme convenue à la caisse de l’état dite « dotation de l’armée », il se résolut à accomplir son service militaire. Il restait juste l’incertitude de sa destination, car à cette époque l’armée active s’employait essentiellement en Cochinchine, en Afrique du nord, et au Mexique. Mais avant de partir Dieu-sait-où, selon l’expression de Marie Madeleine sa mère, Léon Ferdinand profitant de l’opportune naissance de sa cousine voulut faire connaissance de sa famille vendarguoise. Délaissant l’onéreuse diligence, d’un pas déjà martial il partit tôt le matin du vendredi dix-sept avril d’Aspiran vers Montpellier où pour la première fois il utiliserait le chemin de fer, pour soutenir les aléas du service ferroviaire, il mémoriserait les informations contenues dans la lettre, lettre qu’une âme aimable lui lirait plusieurs fois, écrite par son cousin Joseph Antoine qui, du même âge que Léon Ferdinand, pût par le tirage d’un numéro favorable s’éviter de revêtir l’uniforme.

 

Le surlendemain du baptême de la nouvelle née, au premier train, Joseph Antoine tint à accompagner son cousin de Saint-Aunés jusqu’à la gare de Montpellier. Sachant que Léon Ferdinand quittait la France pour de longues années il tenait à lui présenter une jeune fille avec qui il avait sympathisé, et avec qui l’espérait-il, il se marierait. La demoiselle s’appelait Marie Anne Mirabel, orpheline de père, elle venait de Saint Côme dans l’Aveyron où elle était née, et où sa mère Marie Anne Tissandier vivait. Des bourgeois de Montpellier l’employaient comme domestique de maison.

 

Il existait depuis fort longtemps une sorte de filière concernant les demoiselles de ces hautes terres, par l’intermédiaire d’un clergé devenu bureau de placement, ces demoiselles recrutées en fonction de leur bonne moralité, en clair de leur aptitude à se soumettre, étaient mises à disposition des maisons convenables, sous-entendu bonnes chrétiennes, des villes.

 Marie Anne Mirabel n’échappa point à ce sort commun des filles modestes, et comme la plupart de ces demoiselles, malgré une astreinte de tous les instants, Marie Anne parvint à se lier d’amitié avec un garçon, il se nommait Joseph Antoine.

Léon Ferdinand meublerait son long cheminement retour, presque neuf heures de marche, en fixant dans sa mémoire toutes les conversations, et tous les traits des uns et des autres pour bien reproduire à sa mère les détails infimes de son périple, car il fut tout ce temps son œil et son oreille. Il se devrait d’être intarissable auprès d’elle afin de combler son avidité de tout


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 savoir et d’abord sur la vie de ses frères Louis et Jean Antoine, que depuis plus de vingt ans elle n’avait pas vu.

 

Cependant Léon Ferdinand éviterait de s’attarder sur deux sujets, premièrement la fréquentation par Joseph Antoine de Marie Anne et leur projet de mariage. Thème délicat que celui des épousailles, généralement à ce seul mot les yeux de Marie Madeleine sa mère s’embuaient de larmes qu’elle contenait mal, imaginer que son cher fils se marie et la quitte remuait trop son cœur de mère, elle savait pourtant la chose inéluctable mais elle préférait penser que son Léon convolerait une fois qu’elle ne serait plus de ce monde.

 Deuxième point son incorporation, Marie Madeleine n’admettait pas que la nation lui vole son garçon. Comment ferait-elle sans lui ? disait-elle quand de sa voix brisée elle se plaignait auprès de Ferdinand Arnal le maire d’Aspiran pour qu’il intervienne en son sens. Or à présent Léon Ferdinand supputait les risques de sa destination militaire du côté du Mexique, nom qu’il découvrît pour avoir écouté le bien informé Mathieu Teston, instituteur de Vendargues.

 

« Cette affaire du Mexique, avait-il dit, devrait être close depuis le début de l’an passé (printemps 1862) lorsque par un accord officiel le gouvernement mexicain décida de revenir sur sa décision de suspendre ses dettes vis-à-vis de l’Espagne, de l’Angleterre, et de la France. Mais alors que ses alliés réembarquaient, l’empereur eut le grand dessein, en profitant d’une situation chaotique, d’établir dans ce pays un vaste empire chrétien, à la tête duquel il imposerait un homme de son choix, en l’occurrence Maximilien d’Autriche pour des raisons de haute politique. Or cette affaire mexicaine tourne au bourbier il faut en permanence renforcer le corps expéditionnaire. J’ai bien peur jeune homme que vous soyez appelé à partir dans ces contrées lointaines au climat étouffant. »

 

En fin d’après-midi Léon Ferdinand poussa la porte de l’humble demeure de la rue du Rec où avec sa mère ils logeaient. Marie Madeleine tassée sur la chaise paraissait lire un papier officiel, cette vision troubla Léon Ferdinand, sa mère présentait un visage accablé de douleur, les yeux cernés et rougis, et les rides d’expressions joyeuses s’étaient creusées par le chagrin.

 

« Mon chéri tu vas partir loin… si loin… » Dit-elle de sa voix éraillé, inaudible. Elle se leva en lui tendant le papier, alors ses tourments déformèrent son doux visage de mère attentionnée d’un masque de douleur.


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 « Jamais je partirais petite maman, répondit-il en l’étreignant, et si nous sommes un peu séparés jamais je te quitterais, jamais. »

 

Longtemps ils restèrent unis l’un contre l’autre formant un solide bloc d’amour, avant que Marie Madeleine se reprenne imperceptiblement.

 

« Tu sais je me suis fait lire ce papier officiel plusieurs fois jusqu’à savoir le texte par cœur. Les services de l’armée te demandent de te présenter à la caserne du quartier du Pharo à Marseille. Là ils te feront une visite médicale complète avant de te diriger au port militaire de Toulon. Puis de Toulon tu embarqueras vers le Mexique. Ce Mexique de malheur par-delà les mers et l’océan, je me suis renseignée, il te faudra naviguer dix ou quinze jours avant de toucher terre. Je prierais tous les jours pour ta sauvegarde…, mais pendant tout ce temps qu’est-ce que je vais devenir moi sans toi…, sans ton secours…, mon Dieu, mon Dieu. »

 « Je te l’ai déjà dit maman je te désignerais à l’armée pour que tu touches ma solde par mandat-poste (le service du mandat postal existait depuis 1818), et c’est le facteur qui te la donneras en main propre. Certes ne t’attends pas à la fortune mais cela t’aideras.»

 « Mais s’il m’arrive quelque chose de mal comment ferais-je… et si de ton côté tu… »

 

Sans prêter attention à la terrible supposition Léon Ferdinand acheva.

 « Je te l’ai expliqué maman, l’armée est pourvue de son service postal particulier, je pourrais assurément te donner de mes nouvelles. C’est bien le diable si je ne trouve pas un camarade sachant lire et écrire. Puis à Vendargues un monsieur très au courant de ces affaires de guerre m’a indiqué qu’une fois un empereur installé sur le nouveau trône mexicain nous lâcherions vivement ce guêpier. »

Effectivement il s’agissait bel et bien d’un immense nid de guêpes où les guérilléros reproduisaient les façons guerrières de ces insectes en harcelant sans cesse nos soldats. De plus l’empereur Maximilien commit un nombre conséquent d’erreurs faisant détourner de lui ses rares soutiens mexicains. De sorte que l’appui du corps expéditionnaire français s’avérait indispensable. Mais partir si loin en utilisant jusqu’à trente mille hommes nécessitait des moyens financiers importants qu’après cinq ans d’efforts la France ne supportait plus, ainsi Napoléon III prévint son confrère Maximilien que dès 1866 il rapatrierait ses troupes. En février 1867 le dernier soldat français


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 quittait le Mexique signifiant la fin programmée de l’éphémère empire mexicain, ainsi abandonné de tous l’empereur Maximilien affrontera seul un triste jour de juin 1867 une salve définitive.

 

Léon Ferdinand rentrerait au pays au cours de l’année 1866 après des mois à trainer son ennui sous un climat suffoquant avec pour seule occupation que de se méfier des autochtones aux mines patibulaires. Cependant il n’irait pas directement à Aspiran embrasser Marie Madeleine. Il lui restait à accomplir quatre années de service dans la réserve militaire avec l’espoir d’épisodiques permissions. Un service qu’il pensait tranquille, or depuis des mois, des nuages sombres s’élevait du côté de la Germanie, un homme de fer nommé Bismarck d’une volonté inflexible se donnait pour but d’instituer un colossal empire allemand, et cette affaire n’allait pas sans inquiéter les pays européens. Prenant la mesure du danger Napoléon III, après un long débat parlementaire, ferait voter en janvier 1868 loi Niel, elle portait la période mobilisable à neuf ans, soit cinq ans de service dans l’armée active, et quatre ans dans la réserve, une loi qui, au grand bonheur de Marie Madeleine, ne concernait pas Léon Ferdinand.

 

 L’année 1866 commença le dix janvier par une immense colère du ciel, une tempête d’une telle force que de mémoire d’homme personne jusqu’alors n’en avait subie de pareille. La tempête déracina les arbres, découvrit les toits, balaya les granges, elle se permit bien pire dans le port marchand de Marseille en retournant au summum de sa fureur un nombre considérable de bateaux de fort tonnage.

 Les maisons de Vendargues serrées les unes aux autres firent front à l’ouragan impétueux, même si quelques-unes perdirent des tuiles, toutefois sur le territoire de la commune se sont les abris champêtres isolés nommés en Languedoc mazets qui, bien qu’édifiés en lourdes pierres sèches, ne résistèrent pas à la violence des éléments.

 Les possessions limitées de Louis et de Jean Antoine ne justifiaient pas qu’ils bâtissent un seul mazet, ainsi quelques fois des orages soudains les trempaient jusqu’aux os, même s’ils trouvaient un refuge provisoire sous la charrette ils devaient fatalement rejoindre le domicile sous l’ondée.

Est-ce ces aléas climatiques qui, ajoutés aux récoltes incertaines, déplurent à Joseph Antoine, ou bien est-ce sa volonté d’indépendance qui l’incitait à


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 embrasser un autre état que celui de cultivateur avec l’espérance réduite d’être un jour lointain propriétaire, ou encore et plus surement la raison d’en finir avec ce destin de terrien ne provenait-elle pas de sa fréquentation avec Marie Anne Mirabel, jeune fille aux manières urbaines avec qui il se marierait.

 

Louis son père se désolait du désamour de son fils avec la terre nourricière, toutefois il le comprenait, considérant qu’avec ses capacités intellectuelles remarquées par le maître Mathieu Teston, son fils eut pu ambitionner un brillant emploi en tenant, par exemple, les livres de comptes d’une maison de commerce à Montpellier. Louis mesura pleinement la lassitude qu’éprouvait Joseph Antoine aux travaux agricoles le jour de son mariage, le vendredi huit juin 1866. La noce, contrairement à son souhait et à celui de Marie Rousset son épouse, se déroula dans l’anonymat de la cité montpelliéraine, et en comité restreint.

 Marie Anne l’épousée, à cause de l’éloignement, de la date prévue dans la saison des moissons, des frais conséquents de voyage et d’hébergement, n’avait pas pu convaincre un seul membre de sa famille de quitter les hautes terres lozérienne pour l’assister. De plus ayant toujours vécue en l’état de servante depuis son jeune âge dans le cadre feutrée d’une maison bourgeoise, elle redoutait l’affluence pléthorique des noces champêtres, alors Joseph Antoine ne voulut pas lui imposer les festivités d’un mariage traditionnel étalé sur deux, trois jours, où les tonneaux de vin se percent sans cesse jusqu’à l’ivresse, où de plus il convient de dépenser dans des repas pantagruéliques un an d’économie.

 Louis se rappelait en détail de cette journée singulière, le matin il fit sa toilette en grand, se vêtit des habits du dimanche, et avec son épouse Marie et sa fille Virginie se dirigèrent à la gare de Saint-Aunés. Les futurs mariés les attendaient à la descente du train, puis de la gare de Montpellier ils se mirent en quête de l’auberge où ils avaient retenu neuf couverts. Devant l’auberge patientaient les quatre témoins : Antonin Malmontet un marchand de dentelles de quarante-deux ans, dentelles vendues par lui, avec une ristourne bénéfique, à la mariée avec lesquelles celle-ci agrémenta sa robe nuptiale ; Benjamin Arbousset et Fernand Thibal étaient tous deux commis négociants de la même génération que les mariés, avec lesquels ils s’arrangèrent sur le prix des étoffes ; Antoine Castello quarante-huit ans avait l’état de garçon d’hôtel, d’ailleurs les mariés passeraient leur nuit de noce dans l’hôtel où il servait. La

 

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 chambre retenue se transigea par un prix avantageux pour les mariés, Joseph Antoine considéra cette fantaisie comme le cadeau de noce offert à son épouse qui pendant quelques heures changeait son état régulier de servante en celui de maitresse.

 

Louis constata ainsi les talents de négociateur de son fils, sa véritable passion, confronté à des habitués du marchandage, d’ailleurs il apprit que l’invitation au repas servait de caution à l’accord. Louis n’excluait pas non plus que sous la pression de Joseph Antoine l’aubergiste dut raboter le prix du banquet. Un repas copieux avec vin à discrétion, servit sur une terrasse abritée d’une tonnelle de verdure avec vue sur l’esplanade où ils purent se dégourdir les jambes après les agapes, attendant la seizième heure qui finaliserait en mairie l’acte marital avant que l’église le sanctifia vers dix-sept heures, sacrement reçu en commun avec des couples désargentés, ce qui n’amoindrissait en aucune façon la bénédiction.

 

En fin d’après-midi, Marie, Louis, et Virginie, regagnèrent leurs pénates à Meyrargues. Le lendemain Marie Anne Mirabel épouse Gribal munie de son baluchon, investissait le logement retenu depuis des semaines par Joseph Antoine dans le centre de Vendargues. Le jour suivant à la grand-messe Marie Anne approcherait quelques éléments notables de la communauté, avant de rendre visite dans l’après-midi à tous les oncles et tantes de son mari. Le surlendemain lundi elle s’activerait comme saisonnière dans les champs vendarguois reprenant les gestes anciens de sa prime enfance saint-cômoise, espérance d’un retour momentané à la terre juste le temps que son mari entrevoit une opportunité professionnelle qui permette de ne pas végéter sur une terre souvent ingrate.

 

Aspirant dans un premier temps à s’établir, Marie Anne et Joseph Antoine ne désirait pas s’encombrer trop vite d’un foyer prolifique, ils redoutaient la gêne qu’occasionnerait la venue d’enfants, estimant qu’ils pouvaient ralentir sinon réduire à néant de légitimes ambitions. Pourtant quand Marie Anne se présenta à Virginie elle trouva une femme de quarante-et-un an resplendissante, d’ailleurs Marie Anne fut promptement informé du motif de cette joie par un Jean Antoine radieux, elle attendait de lui un dernier enfant. Des semaines de doute, puis enfin la certitude que vers la fin de l’année leur foyer s’agrandirait, s’immisçant alors dans l’intimité du nouveau couple Jean Antoine leur souhaita une multitude de bonheur semblable.

 

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 Le dimanche deux décembre 1866 présentait un ciel d’une couleur singulière celle qui annonce la venue certaine des flocons de neige. Effectivement dans l’après-midi des rares flocons virevoltaient mais ce détail passait inaperçu aux yeux de Jean Antoine alors qu’il promenait avec Joseph Denis son grand de dix-huit ans, avec Lucie sa demoiselle de fille de seize ans, et avec Louis Marius âgé de dix ans qui cesserait d’être son dernier sur le coup de seize heures lorsque Virginie mettrait au monde Louis Benjamin, soutenue par les sages-femmes Marie Mariage née Vigne et sa fille Marie Ursule Mariage, l’expérimentée Marie Boudet femme Robert était morte en Janvier 1860. D’ailleurs cette promenade se justifiait par cet accouchement, ce travail délicat auquel les femmes de tout temps s’attèlent douloureusement avec l’entraide de leurs consœurs et qui exclut la présence proche des hommes et des enfants.

 

Le curieux Louis Marius trouvait anormal de n’être pas au côté de sa mère souffrante, malgré son dépit il suivit son père en rechignant, alors ce dernier pour le consoler lui faisait tout en marchant la conversation. Lorsqu’ils passèrent devant la maison d’Auguste Reybaud dont l’épouse Claire Rédier le vingt-trois août de 1866 avait accouché de Marguerite, Jean Antoine déclara :

 « Tu vois mon petit si ta maman te donne un petit frère il sera donc du même âge que la petite Marguerite, et peut-être un jour quand ils seront grands ils se marieront ensemble ».

 Parole lancée en l’air en guise de distraction sans penser réellement à la réalité de l’hypothèse. Pourtant cette parole de Jean Antoine cheminant sur un sentier insolite pressentait, par le réflexe d’une conversation à meubler, une possibilité qui devait advenir. Il se trompait juste sur le prénom du futur, il s’agissait de Louis Marius dont il tenait présentement la minuscule main dans la sienne. Une inspiration qui ne laisserait quelques mois plus tard aucune trace dans son esprit.

 

 

D’autant qu’entre-temps des évènements remarquables meubleraient les colonnes des journaux et alimenteraient les bavardages conviviaux. Comme toujours les gens parleraient des conditions météorologiques, des abondantes précipitations neigeuses de janvier 1867, provoquant ici ou là des congères de la hauteur d’un homme, ensuite viendrait au printemps une douceur prononcée jusqu’à des pointes de chaleurs précoces avant la lunaison sévère


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 de avril-mai, appelée par tradition lune rousse à cause des baisses de températures roussissant les bords des feuilles, une lunaison où l’on constata en maints endroits de fortes gelées matinales et des chutes de neige en altitude.

 

Pourtant le grand sujet de fierté de cette année 1867 partagé par toutes les couches de la population française provenait de la fastueuse exposition universelle de Paris de 1867 tenue au champ de Mars qui selon les dires surpassait celle de 1855, cette dernière par rapport à la présente ressemblait tout au plus à une vaste foire mais elle présentait l’excuse d’être la première en France. Il semblait à tous que le rayonnement français reconnu par toutes les élites mondiales touchait une sorte d’apothéose, de plus cette exposition marquait d’une façon indélébile l’éclat et la gloire de notre empire dirigé par un souverain, Napoléon III, exemplaire en tous points. Hélas « il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne », quand on monte très haut il faut redouter la chute dramatique. Le régime vivait les ultimes mois de sa splendeur, son prestige basculerait en peu de jours dans une ombre définitive, mais pour l’heure grâce à Jacques Offenbach la vie parisienne suscitait l’envie du monde entier.

 

Bien sûr dans les campagnes les festivités joyeuses demeuraient à un niveau plus modeste, en dehors des fêtes patronales et religieuses, le mariage demeurait par excellence la réjouissance essentielle des familles, mieux que les naissances dont les survies de l’enfant et la mère restaient aléatoires.

Louis regrettait que le mariage de son ainé, Joseph Antoine, se soit déroulé sans tapage, en petit comité, sans ces nombreux invités gais et turbulents, qui font les tablées hautes en couleur où l’on chante et l’on danse jusqu’au matin blême. Il ne pouvait admettre, que sa cadette Virginie Euphrosine suive ce chemin discret sans un semblant d’apparat, que la noce ne fût pas conduite par le ménétrier et ses violoneux et ses vielleux, que l’éclat des vingt printemps de Virginie Euphrosine ne resplendisse pas dans une robe immaculée, façonnée de voiles et de dentelles, dont il serait lui, Louis, par contraste dans sa tenue sobre le faire valoir. Le promis ne prétendait à aucune ambition démesurée sinon de vivre de ses mains en travaillant la terre, il s’appelait Antoine Richard, et Bertrand de nom, il avait trois ans de plus que Virginie, il cultivait depuis son jeune âge les terres des propriétaires de Vendargues, lieu où il était né. Son père, Jean Bertrand, travailleur laborieux, le précéda dans cette tâche opiniâtre


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 de valoriser les domaines des autres, mais il était mort et Antoine Richard vivait avec sa mère Marie Clauson.

 

En parfait accord avec le maire de Vendargues Jean Théodorit Dides, les parties arrêtèrent la date du mariage au mercredi trente octobre 1867. A cette date les vendanges seraient terminées et, en se jouant de ce phylloxéra de malheur, elles contenteraient une fois encore les propriétaires qui se feraient un devoir d’offrir comme il se doit un copieux repas de fin de vendanges. Tous se réjouissaient que le menaçant puceron ne vienne pas dans leurs vignes. Ils espéraient que cette menace s’évanouisse, tout comme dans le lointain passé le crin de cheval assurant l’épée de Damoclès au-dessus la tête dudit Damoclès ne céda point. Certains les plus vindicatifs soutenaient qu’il eut fallu à l’occasion de l’exposition universelle lancer un concours international avec un prix mirifique en récompense du moyen permettant d’éradiquer à jamais l’insecte dévoreur de vignes.

 

 Un autre sujet passionnait la communauté vendarguoise, il concernait son ancien curé Hilarion Héry. Ses fidèles paroissiens se souvenaient, de son énergie propre à soulever les montagnes, lorsque dès son arrivée en 1835 à Vendargues il batailla pour que la maison de Dieu soit reconstruite et agrandie, de son mysticisme qui lui fît quitter aux premiers jours de 1848 son église de Vendargues, nouvellement édifiée, pour s’en aller bâtir auprès d’Eugène Vitras, prophète autoproclamé, une Église Rénovée concurrente de la multiséculaire Église catholique apostolique et romaine. Ses ouailles dévouées regrettaient le temps de son sacerdoce quand il célébrait des magnifiques cérémonies en présence de monseigneur l’évêque de Montpellier, dans leurs oreilles résonnaient encore, malgré vingt ans ou presque d’absence ses homélies transcendantes.

 Depuis plusieurs mois comme un bégaiement, il se répétait que notre curé Héry allait revenir dans son église. Les mieux informés racontaient à l’envie les fissures puis l’écroulement de l’Eglise sectaire du prophète Eugène Vintras, ajoutant l’errance spirituelle de ce dernier qui se résolut, en Janvier 1863, à revenir en France d’abord, puis à effectuer un pèlerinage auprès du magnanime Saint-Père Pie IX qui lui accorda son pardon en lui intimant l’ordre de vivre très chrétiennement, ce que fera Eugène Vintras jusqu’à sa mort à Lyon le sept décembre 1875.


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 Pendant l’émigration d’Eugène Vintras, il appartint à Hilarion Héry d’entretenir la flamme de la nouvelle communauté schismatique, mais malgré son total enthousiasme au fil des mois les rangs de la secte se raréfièrent. Il existait deux raisons principales à cette désintégration d’abord les fidèles historiques de la secte appartenaient à une certaine strate de la société, ces fidèles ne pouvaient pas se maintenir trop longtemps isolés dans une marginalité de mauvais aloi. Il aurait fallu un vaste mouvement de grande ampleur pour que ceux-ci demeurassent hors de la véritable Eglise, or cette Eglise, deuxième point, s’était donné un pape, Pie IX, qui devint très vite immensément populaire dans la chrétienté, bien que controversé par des républicains souvent athées.

 

Ainsi il semblait à tout bon catholique que l’espoir se situait du côté de Rome, cet espoir perdurerait plus de trois décennies autant que le long pontificat de Pie IX. De plus afin d’insuffler un nouvel élan dans la chrétienté, et de rassembler tous les fidèles égarés, il vint à l’esprit inspiré de Pie IX de provoquer dès que possible un concile œcuménique. Ce message bruissa du Vatican dans les années 1860 et se rependit urbi et orbi. Cette annonce remarquable parvint aux oreilles d’Hilarion Héry, et sans doute n’attendait-il qu’une parole de ce genre pour réintégrer le sein de l’église de Rome.

 

Toutefois Hilarion Héry, à l’exemple du faux-prophète Eugène Vintras, devrait témoigner courant 1863 devant le Saint-Père Pie IX d’un repentir sincère. L’acte de contrition s’étalerait sur plusieurs mois, car personne, et encore moins un prêtre, ne s’en va pour convenance personnelle, ni ne s’en revient à son gré dans la Sainte-Eglise sans souffrir de quelques désagréments, pour être clair pendant une durée probatoire indéterminée l’ex-curé Héry se consumerait dans une sorte de purgatoire. La hiérarchie ecclésiastique au fil du temps soupèserait les avancées méritoires du chrétien Héry avant de lui confier ici ou là des fonctions modestes au sein de la communauté catholique en écartant définitivement pour lui malgré son âge très raisonnable, presque soixante-dix ans, la responsabilité d’une paroisse.

La société ecclésiale accordait à Hilarion Héry une confiance mesurée au plus juste. Pourtant celui-ci cherchait par tous les moyens de réparer sa faute, en particulier la mauvaise impression ressentie par ses anciens paroissiens vendarguois qu’il abandonna subitement. Pour obtenir leur pardon Hilarion Héry réfléchit longtemps avant de s’apercevoir que leur église Saint-Théodorit


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 n’abritait nulle relique d’un saint exemplaire à la vie édifiante. Saint Théodorit patron de Vendargues avait vécu au IVème siècle, à l’époque de l’empire romain sous le règne de Julien l’apostat, ce dernier bien qu’élevé dans le christianisme rétablit le polythéisme, et suite logique martyrisa ses anciens coreligionnaires, parmi eux Saint Théodorit dont les reliques furent apportées et conservées à Uzès. Hilarion Héry pensait à juste raison que, s’il ramenait de Rome des saintes reliques, ses anciennes ouailles lui accorderaient leur pardon, et en sus louangeraient son geste formidable. Ainsi courant 1866, puis d’avantage en 1867, l’ex-curé de Vendargues réapparut dans le décor ancien de sa paroisse passée, tachant d’apprécier sur place la portée de son projet salutaire en prenant langue avec de notables vendarguois. Lesdits notables se prirent alors à rêver du retour possible sinon certain de leur singulier curé.

Il restait toutefois deux difficultés essentielles à résoudre, d’abord obtenir du Saint-Père des saintes reliques, et auparavant se renseigner auprès des ecclésiastiques de Rome de l’existence même de saintes reliques disponibles. Un programme compliqué qui justifiait qu’Hilarion Héry fasse vers 1868 un séjour de longue durée au Vatican, afin de convaincre un à un tous les éléments de la curie romaine de la validité de son projet. Sur place à Rome Hilarion Héry constata avec satisfaction que la providence penchait de son côté puisque depuis les années 1840 les reliques de Sainte Restitute attendaient d’être confiées à l’adoration d’une communauté paroissiale. Son verbe persuasif l’amena à se voir attribuer pour les chrétiens Vendargues les restes sacrés de cette jeune fille vierge, qui vécut autour du IIIème de notre ère, dont les romains malgré les tortures et les supplices ne purent pas faire renier sa foi chrétienne. S’il n’avait tenu qu’à lui, Hilarion Héry serait parti de Rome avec son trésor sous le bras, hélas pour lui la curie romaine ne possédait pas son dynamisme, il devrait, bien que le principe du transfert soit acquis, attendre des mois interminables avant d’obtenir satisfaction, pendant ces mois-là, courant 1868, il vint souvent à Vendargues préparer ses anciens paroissiens à accueillir comme il se doit Sainte-Restitute nouvelle sainte patronne de Vendargues qui cependant n’enlevait aucune prérogative à Saint-Théodorit dans ce domaine du patronage, une future double protection rassurant les vendarguois en ce temps incertain où un minuscule ennemi s’activait dans les vignes alors qu’au-delà du Rhin des hordes belliqueuses menaçaient. Sur ce


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 dernier point la voix autoritaire du général Le Bœuf annonçait sans ambages « qu’il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats ».

 

 Ainsi arriva cette année 1868, assurée d’une tranquillité relative les paysans s’activaient dans les terres cultivables héraultaises. Une année ponctuée dès le printemps d’un bonheur involontaire dans le foyer de Marie Anne Mirabel et Joseph Antoine, en effet l’ardeur de leurs sentiments outrepassa leur volonté manifeste de ne pas brusquer l’agrandissement de leur foyer. Le samedi vingt-huit mars 1868 vers deux heures du matin Marie Anne accouchait de Louis Marius. A partir de ce jour pour plusieurs années il y aurait à Vendargues deux Louis Marius Gribal, des cousins au second degré séparés par douze années.

 

 Le lecteur ne doit pas s’étonner que plusieurs individus au sein d’une même famille portent des prénoms identiques. Par tradition les parents ou amis proches, choisis pour devenir marraines et parrains donnaient, prérogative admise depuis des temps immémoriaux, leurs propres prénoms à l’enfant. Ainsi après quelques temps apparait dans les registres un imbroglio trompeur qui force le généalogiste dans sa quête familiale à une minutie pointilleuse afin d’éviter les erreurs. Cette particularité, dans le cas qui nous occupe, produisit de nombreux de Louis. De leur vivant ce détail ne posait sans doute aucun problème car au fil de son existence l’individu acquérait sa véritable identité par le biais d’un surnom mettant en valeur un trait de caractère, ou une particularité physique, ou tout autre chose dont vous avez dans votre mémoire l’exemple, quelquefois même l’individu s’attribuait ou se voyait attribuer un prénom inédit reposant sur aucune déclaration officielle.

 

Pour la commodité du texte et la compréhension de l’histoire le fils de Jean Antoine sera nommé : Louis Marius âgé (pour être né en 1856), il vivra presque toute son existence à Vendargues, et le fils de Joseph Antoine sera appelé : Louis Marius jeune (né en 1868), plus tard il s’installera à Montpellier.

 

 L’année 68 du XIXème siècle passa avec son lot de grèves et d’affrontements entre des ouvriers subissant durement les effets d’une révolution industrielle et des patrons aux manettes de cette modernité qui n’hésitaient pas pour assurer sa marche forcée à anéantir la moindre contestation comme par


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 exemple faire condamner le vingt mars 1868 la section française de l’internationale.

 

A Vendargues seules les carrières de pierres représentaient le secteur industriel. Les travailleurs, ouvriers et manœuvres, s’y échinaient âprement en mettant leur corps à rude épreuve, à la fin de la journée, épuisés à bout de force ils percevaient un maigre salaire parfois diminué d’amendes malvenues. Les carrières assuraient la survie des hommes lorsque le labeur traditionnel dans les terres venait à manquer, lorsque les hommes se comptaient en trop grand nombre et qu’ils restaient sur le bord du chemin avec la crainte de manquer de ce pain quotidien. Mais la majorité de ces hommes couverts de poussière siliceuse ne demandait qu’à remonter des cratères pour s’activer dans les champs comme leurs pères en laissant sans regret leurs places à plus miséreux qu’eux.

 

Bien que la vendange 1868 ait été rentrée, une angoisse planait à Vendargues et dans tous les villages à l’entour jusqu’à la limite est du département de l’Hérault formée par la frontière naturelle que représentait la rivière Vidourle. Une rivière turbulente avec ses dévastatrices « vidourlades » connues depuis l’antiquité romaine. D’ailleurs les romains avaient pris la précaution, lors de la construction du pont qui enjambe le Vidourle à Sommières, de prévoir un nombre d’arches suffisamment important, et d’édifier la ville au-dessus du niveau du tablier. Or il advint après des décennies d’absence de crues sérieuses du Vidourle que, les gens par économie aménagèrent leurs logis sous les premières arches côté ville poussant par la suite l’inconscience à construire des arcades à partir des arches pour former une place fermée propice à retenir l’eau de la rivière voisine.

 

La rivière Vidourle jusqu’à cette fin d’année 1868 interdisait, croyait-on, le passage et la prolifération de ce misérable phylloxéra dans le département de l’Hérault. Tous les domestiques viticulteurs du coin s’autorisaient à penser que cette fosse naturelle garantissait une protection pérenne, et que plus jamais il ne se déqualifierait en retournant sur des ouvrages serviles et aliénants.

Malheureusement l’infâme phylloxéra au cours de la période ailée de sa vie profitant du souffle violent du vent Mistral avait pu passer par-dessus l’onde du Vidourle, il s’était accroché, à la fin de l’été, provisoirement à une feuille de vigne avant de glisser jusqu’aux racines où il se fixa d’abord, puis se multiplia


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 dans le mystère de la parthénogénèse. En l’an funeste de 1869, le phylloxera signait la fin vignoble héraultais par une lente mais sure agonie.

 

Mais tant qu’il y a de la vie il y a de l’espoir, et cet espoir peut se renforcer par d’ardentes prières, par de benoites processions, par des bénédictions sacrées, par des implorations sincères et de pures supplications lavées de tous péchés. En somme il fallait impliquer Dieu d’une manière jugée par lui plaisante, selon l’expression : « s’il plait à Dieu ». Or depuis des mois Hilarion Héry annonçait à tout Vendargues l’avènement prochain dans leurs murs d’une sainte protectrice, une sainte qui malencontreusement n’arrivait pas, et dont la communauté chrétienne vendarguoise ressentait le besoin impérieux de sa venue. Cette communauté se risqua sinon à bousculer de front la hiérarchie ecclésiale indolente, du moins à ne pas relâcher une pression régulière par des lettres pétitionnaires. Ainsi une décision s’entrevit, une date se retint, une cérémonie se dessina.

 

Le coffre en bois, maintenu fermé par un ruban rouge scellé par des cachets de cire, où se trouvaient les reliques de Sainte Restitute serait déposé dans une châsse vitrée sobrement décorée dans laquelle une représentation en cire de la sainte dans un bel apparat pourrait être vue et vénérée par la foule des fidèles lors de l’illustre procession menée par monseigneur l’évêque de Montpellier, suivie par les ecclésiastiques, et les dévots, accompagnée par une formation musicale, en l’occurrence l’orchestre du régiment du génie de Montpellier, produisant des airs lyriques propres à élever les âmes, tout le long du parcours par les rues et ruelles de Vendargues.

 

Alors les artisans s’appliquèrent à façonner le réceptacle où prendraient place les reliques et l’effigie de la sainte, afin qu’au jour de la fête de Sainte Restitute, le vingt-sept mai, tout soit prêt. Les ouvriers de l’art s’attelèrent à l’ouvrage de si bon cœur que bien avant la date fatidique la commande était prête. Ainsi la question se posa de savoir si les fidèles devaient absolument attendre le jour prévu, il se fit sur ce sujet un grondement impatient d’où il ressortait que les fidèles réclamaient l’avancement de la cérémonie à cause de la menace devenue péril depuis que plusieurs vignes dans des villages proches de Vendargues avaient vu leurs premières feuilles se dessécher sitôt qu’elles se développaient. Certains jours les fumées des brûlements des souches de vignes se remarquaient depuis des distances considérables, et tous imaginaient la détresse des hommes réduits à détruire la source de leur survie.


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 Dans leur grande sagesse les responsables ecclésiastiques pointèrent la date du mardi 18 mai 1869. Ce jour-là une foule considérable se pressa tout à l’entour de l’église Saint-Théodorit, d’ailleurs qui pouvait se permettre de rater la translation des saintes reliques quand d’autre part aucune église du canton et même au-delà n’en détenaient. Des milliers de chrétiens, venus du canton et de bien plus loin pour certains, patienterait des heures jusqu’au moment où de l’église bondée de fidèles sortirait la châsse portée par les épaules de six jeunes gens méritants.

 

A pas raccourcis la procession emprunterait le milieu de la chaussée, elle marcherait sur un tapis de feuillage, et de pétales de fleurs, un tapis façonné par les paroissiens sur le devant de leur habitation, avec en certains endroits des efforts inouïs de compositions servies par la couleur des fleurs. Tous voulaient faire mieux que le voisin, une sorte compétition où chacune désirait s’attirer : grâces merveilleuses, et divine protection. Régulièrement tous les cent mètres la procession s’imposait une station, alors un chœur composé de femmes et d’hommes familiers du plain-chant, s’avançaient à la hauteur de la châsse et entamaient, genoux à terre, le cantique composé spécialement pour cette cérémonie exceptionnelle.

 

C’est la voix d’un peuple à genoux

 Qui te supplie ô Restitute

 De tout mal toujours garde nous

 Ô mère en ces heures de lutte

 Vendargues met son espérance en toi

 Donne à nos cœurs vaillance et foi


Sans oublier une seule rue, la procession se dirigea vers l’est, par la montée du Peyrou elle atteignit le cimetière qui fut béni. Ensuite la procession s’orienta au nord par la rue des Devèzes, là devant les vignes le chœur se renforça des voix des rustres paysans qui supplièrent la sainte de les garder toujours du mal phylloxérique. Puis par la rue de la fontaine la procession monta vers l’ouest jusqu’aux carrières, elles furent bénies aussi afin qu’elles n’infligent pas aux travailleurs de cruelles désolations. Enfin la procession, avant de s’en revenir à l’église, continua son périple côté sud en accédant sur les hauteurs du hameau de Meyrargues, à cet instant aucun des présents méconnaissaient le cantique, tous le psalmodiaient sans fin les larmes aux yeux, dès lors aucun ne doutait


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 que la sincérité de leur foi, exprimée par ce chant mettant à nu leurs âmes éplorées, ne touchât point Sainte Restitute.

 

 Dans la soirée de cette journée mémorable, Marie et Louis, qui habitaient la pointe du vaisseau de pierre formant le hameau de Meyrargues, accueillirent tous les membres de la famille afin de partager l’épaisse soupe de légumes agrémentée de lard dans laquelle chacun émietterait du pain, les adultes termineraient l’agape par le chabrot coutumier. Il y avait les sœurs et le frère de Marie Rousset avec les époux, l’épouse, et les enfants de ceux-ci : Margueritte et son mari Louis Cadaire ; François et sa femme Margueritte Reboul ; Jeanne et Jacques Grizoul ; Elizabeth et Jean Pierre Anglade ; enfin Virginie et Jean Antoine Gribal. Après le souper ils s’attarderaient juste le temps de déguster une liqueur ou une goutte d’eau de vie, car la saison réclamait à tous des forces exemptes de fatigue, cependant ils discuteraient, outre de la santé des uns et des autres, des terribles évènements pressentis par tous et confirmés par les journaux. Les colonnes des quotidiens de tous bords au sujet du mal phylloxérique ne donnaient aucune chance de survie du vignoble français en général, et que dans l’état actuel des connaissances seul un miracle, un de ces miracles comme il en advenait à la grotte de Massabielle à Lourdes, parviendrait peut-être à sauver quelques terroirs.

 

Bien sûr les journalistes ne manquaient pas de signaler les tentatives d’éradication du puceron par la noyade, un travail titanesque à condition que le terrain s’y prête. Il s’agissait de capter par pompage l’eau d’un ruisseau ou mieux d’une rivière, et d’inonder la vigne en permanence tout l’hiver, en ayant préalablement érigé tout autour de celle-ci une butte, façonnant ainsi une cuvette propre à retenir cette eau qu’on espérait salvatrice. Encore fallait-il posséder les moyens nécessaires pour soutenir cette action de la dernière chance. Il existait également une seconde solution qui demandait des ressources tellement exorbitantes que personne ne s’y attela. Des viticulteurs constatèrent qu’en sol sablonneux le phylloxéra éprouvait des difficultés dans son œuvre destructrice, allait-on devoir planter des vignes dans la plage du bord de mer, ou bien recouvrir les terres avec du sable et dans ce cas qu’elle serait la hauteur valable de cette couverture.

 

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 « Mon Dieu que de monde ! » s’était exclamée une voix, permettant à toutes les têtes de la famille Rousset-Gribal en guise d’acquiescement d’opiner avec un bel ensemble.

 « Espérons que toutes ces prières toucheront le cœur de notre nouvelle sainte patronne. » avait espéré une voix féminine.

 « Si ça se trouve ce que n’a pas fait la rivière Vidourle, notre petit ruisseau de la Cadoule, avec l’aide de la providence, le réalisera et arrêtera le fléau à notre porte.»

 « J’ai une confiance limitée en notre avenir immédiat », annonça en préambule Joseph Antoine.

 « Explique-toi mon fils, qu’est-ce qui te tourmente ? », questionna Louis.

 

« En premier lieu le phylloxéra. Il se peut qu’il y ait un miracle, ou que dégoutté de faire tant de ravage il arrête là son carnage. Mais je crois qu’il continuera son œuvre jusqu’au dernier pied de vigne, malgré tout, je trouve qu’on lui accorde trop d’importance … »

 « Mais la vigne se meurt Joseph Antoine ! », s’élevèrent plusieurs voix.

 « Certes la vigne se meurt, elle mourra sans doute, et alors, il restera la terre ! Nous y ferons pousser autre chose. Vous savez de par le monde il y a des quantités de peuple qui vivent sans boire de vin … »

 « Ils boivent quoi ? », s’alarmèrent quelques voix.

 « Du cidre, de la bière, et même un liquide à base de poires qui se nomme le poiré. Mais, et mon trouble s’explique par cette considération, il me semble impossible connaissant les gens de cette région qu’ils ne s’accrochent pas à la seule culture de la vigne se refusant toutes autres portes de sortie. Bien sûr J’admets que cette réorientation ne se réalisera pas d’un claquement de doigt. Mais réfléchissons, si nous continuons la vigne, une fois malade et moribonde il faudra arracher les souches, compter sur un hypothétique remède, replanter des nouveaux pieds, attendre la première vendange, ne vous semble-t-il pas que cette affaire va prendre beaucoup de temps, certainement beaucoup plus que si nous employons résolument nos terres, au fur et à mesure des dégâts, à d’autres cultures. »

 

Un silence pesant s’installa car les gens de terre ne se précipitent jamais tête baissée sur n’importe quelle nouvelleté sans réfléchir longuement sur tous les aspects d’un problème. Au bout de quelques longues minutes Joseph Antoine reprit sa démonstration.


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 «Je parlais tout à l’heure de bière, cette bière qui fait le régal des peuples germaniques, or voilà que les plus belliqueux de ces peuples que sont les prussiens se montrent agressifs depuis des années. De ce côté-ci le danger se révèle tout aussi redoutable que le funeste puceron, le roi de Prusse Guillaume Ier, poussé par son ministre Bismarck, profitera de la moindre faiblesse de notre empereur pour nous déclarer la guerre. »

 « Mais pourquoi donc ce damné Guillaume et ce diabolique Bismarck nous feraient-ils la guerre ? »

 « Il faut trois conditions pour que des nations s’affrontent, poursuivit Joseph Antoine. Premièrement avoir un ennemi bien défini, or la Prusse à notre égard est notre ennemi constant depuis des siècles. Ensuite vient le motif, depuis quelques temps la Prusse affiche sa volonté de puissance, et ambitionne de regrouper sous sa domination la multitude d’états allemands pour fonder un empire gigantesque sous sa coupe. Toutefois la Prusse n’ignore pas que les nations voisines s’opposeront à son souhait. Voilà trois ans en 1866 l’Autriche s’est dressée contre son projet, avant d’abaisser son pavillon devant cette Prusse à la bataille de Sadowa. »

 « Et notre empereur pourquoi n’a-t-il rien dit et rien fait ? »

 «Cette défaite autrichienne arrangeait Napoléon III dans le soutien qu’il apportait à nos amis italiens sur leur projet d’unifier l’Italie morcelée. Une Autriche affaiblie ouvrait la possibilité d’arracher Venise et sa région de l’Autriche pour la rattacher à l’Italie. Pourtant Sadowa aurait pu être la troisième condition, je veux dire le prétexte à l’embrasement général, il n’en a rien été, sauf que Napoléon III en 1868 a rallongé le service militaire, preuve que l’empereur pense à un affrontement très probable avec notre dangereuse voisine, la Prusse, et sa prétention de construire son empire guerrier. »

 « Dans le village, ceux qui lisent les journaux répètent que jamais aucune nation n’oserait nous attaquer parce que nous avons la plus belle armée du monde avec pour la diriger les généraux les plus habiles et les plus fins tacticiens», déclara Jean Antoine. Il reprenait à son compte les commentaires des articles, qui s’étalaient sur les feuilles quotidiennes, reproduits par un lectorat enthousiaste qui désirait faire partager à tous cette fierté d’appartenir à une nation présentement invincible.


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 Une invincibilité sérieusement ébranlée dans le domaine particulier de la viticulture. La peste phylloxérique toucha le vignoble Vendarguois quelques jours après la mémorable cérémonie, en réalité le puceron déjà présent dans le sous-sol, délaissant sa vie souterraine de ravageur signalait son œuvre par la vision des feuilles précocement sèches. Ce fut pitié que de voir les hommes de Vendargues appareiller les robustes chevaux de solides chaines afin d’extirper de la terre les souches agonisantes, puis de faire le vide tout autour en déracinant les pieds de vigne apparemment sains mais qui sans doute étaient atteints. Quelques fois les hommes se disputaient sur le métrage qu’il convenait de donner à ce cercle désertique. Sur ce motif, la communion d’esprit, qui existait lors de la magnifique cérémonie, quittait à présent la pensée de ces simples travailleurs lorsque les nerfs à vif par ces visions d’apocalypse ils s’empoignaient en se disant les quatre vérités dans le blanc de l’œil, car dans sa rage maligne le puceron faisant fi d’égalité mordait sans méthode.

 

Au sermon du dimanche devant le désarroi des fidèles, le curé trouvait difficilement les mots d’apaisement, comment expliquer à ces gens rustiques que le fléau venait du Très-Haut pour une raison qui Lui appartenait, alors à sa rescousse maintes fois Hilarion Héry prenait la parole et consolait ses anciens paroissiens en leur redonnant l’espoir : « aides-toi le Ciel t’aidera, car jamais le Créateur n’abandonna sa créature », puis saisi d’une sainte inspiration Hilarion Héry poursuivait sa rhétorique pendant de captivantes minutes, où il se voyait sur des visages vieillis une larme ou deux glisser dans le sillon d’une ride ancienne.

D’autres larmes plus amères couleraient à la vendange de 1869. Les joyeuses colles traditionnelles, que sont les vendangeurs, s’abstiendraient de tout chahut et galéjades. Les vignes, en cette période d’habituelles gaités, traineraient tout le long du jour une morosité affligeante. Le raisin se ramassait par devoir, et les cueilleurs évitaient de voir et de marcher à travers les rares mais bien présents cercles arides où demeuraient au mitan une tache grise, le reliquat d’un brûlis purificateur. Néanmoins les pieds de vigne sains s’efforcèrent de produire quelques grappes de raisin supplémentaires, du moins le viticulteur le ressentait ainsi, et si elles ne rattrapaient pas en totalité le manque, le viticulteur du fond de son désespoir s’attachait à y voir une lueur d’espérance. Pourtant le repas de fin des vendanges qui concluait celles-ci se


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 déroula tristement à la manière de ces repas d’après enterrement lorsque la famille partage sous le toit du défunt l’ultime collation avant de longues séparations. D’instinct les cueilleurs savaient que la prochaine vendange nécessiterait des colles moins nombreuses avec moins de vendangeurs, et pour eux déjà la question se posait de savoir comment ils feraient pour gagner les quatre sous indispensables à leur maigre budget. Ils pressentaient le pire et pour leur malheur il viendrait, mais sur un autre front.

 

 L’année 1870 commença par de fortes précipitations neigeuses, les congères bloquèrent tout le trafic des lignes ferroviaires. Or la plate-forme de Paulhan, qui suscitait l’intérêt des frères Louis et Jean Antoine à Vendargues et de leur sœur Marie Madeleine à Aspiran, en organisant les transports des passagers vers Lodève, Béziers, et Montpellier, venait juste d’être inaugurée. Et depuis le lundi huit novembre 1869 elle fonctionnait à la satisfaction des voyageurs quand les conditions climatiques empêchèrent tout service pendant des semaines. Les deux frères se consolaient en se disant que les beaux jours viendraient et qu’ils dureraient jusqu’après la saison, alors à cette époque où la terre entre en sommeil et où le ciel reste encore favorable ils trouveraient un moment propice pour revenir au pays une paire de jours.

 

Ils n’imaginaient pas que l’enchainement d’évènements internationaux qui les dépassaient influerait pendant des années sur leur modeste vie de paysan.

 En Espagne la révolution de 1868 avait chassé la reine Isabelle II, les journaux français évoquèrent les faits uniquement parce que notre impératrice Eugénie de Montijo était d’origine espagnole, et encore ils relataient l’affaire par de rares entrefilets. Mais cette mésaventure laissait le trône d’Espagne dépourvu de titulaire, et cette situation durait depuis deux ans. Outre-Rhin la couronne de Prusse ceignait la tête d’un membre de l’ancestrale famille Hohenzollern, une famille pléthorique en prince de sang, si bien qu’en 1870 le ministre Bismarck en poussa un à revendiquer le royaume d’Espagne. Cette intention déplut impérialement à Napoléon III qui voyait déjà la France prise en étau, à cela s’ajoutait l’attitude de la Prusse lors de l’affaire Sadowa, une Prusse refusant de donner la moindre compensation à Napoléon III pour avoir été dans cette affaire impassible et sans réaction belliqueuse, un comportement timoré indigne de notre empereur et sévèrement critiqué par les journaux


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 français. Depuis l’empereur recherchait une occasion pour affirmer aux yeux du monde sa fermeté. Ainsi la prétention de la famille Hohenzollern amena Napoléon III à une vigoureuse réplique qui obligea la Prusse à retirer la candidature du membre de cette lignée. Mais Napoléon III ne satisfaisait pas de ce simple retrait prononcé oralement, il fallait que le Prusse fasse acte de soumission par un document écrit signalant sa renonciation définitive, démontrant à tous la crainte qu’inspirait Napoléon III à cette nation. Alors le machiavélique Bismarck comprit tout l’avantage qu’il pouvait tirer de cette affaire en élevant la tension au niveau de l’affrontement, il transforma le rapport qui lui rendait compte de la situation en une dépêche particulièrement insultante pour la nation française, nommée la dépêche d’Ems, une dépêche publiée le treize juillet 1870. Dès lors en retour un seul cri s’éleva des profondeurs de notre pays : « À Berlin ! À Berlin ! ».

 

 « C’est donc la guerre», avait dit désolé Jean Antoine en rencontrant Louis.

 « Malheureusement oui, et nos garçons vont partir. Nos garçons à nous, ceux du village, et celui de notre sœur », surenchérit Louis.

 

En réalité Joseph Antoine le fils de Louis, pour être marié et père d’un enfant en bas âge, bénéficiait du report de son appel à la mobilisation. Et Louis pensait qu’avec un peu de chance son fils éviterait d’endosser le voyant uniforme avec sa veste bleu outremer et son pantalon rouge garance. Il se disait de source sure que la guerre, déclarée par Napoléon III sous la pression publique le dix-neuf juillet 1870, durerait juste le temps d’aller à Berlin botter le train de Guillaume Ier le roi de Prusse.

 

Tandis que Joseph Denis le fils de Jean Antoine devrait se présenter au régiment de ligne de Montpellier le vingt-cinq août 1870 afin de servir la nation. A cette date Jean Antoine imaginait que depuis des jours le conflit serait réglé, son fils revenu sous son toit, et Virginie tranquillisé pour longtemps.

 De même que du côté d’Aspiran, Léon Ferdinand l’unique fils de Marie Madeleine, qui croyait en cette année 1870 accomplir sa dernière année de service tranquillement dans la réserve, reprendrait en théorie de l’activité dans une unité combattante qui probablement manquerait de temps pour s’employer.


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   La population française dans son ensemble se révélait particulièrement optimiste, et mis à part Napoléon III, homme vieillissant affaibli par la maladie, personne ne concevait que le conglomérat des états germaniques unis sous la botte prussienne n’éclate pas au premier choc sérieux. L’idée générale sur déroulement tactique de cette guerre prévoyait un affrontement monstrueux sur un seul point d’où nos forces s’imposeraient en écrasant l’ennemi. Ensuite afin de soumettre l’adversaire il conviendrait de marcher sur Berlin et lui imposer un traité qui brise définitivement ses intentions belliqueuses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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