suite de : COMME L'EAU SOUS LE PONT

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                                            SOMMAIRE

 

                               Page   154   Spectacles

 

                               Page   170   L'armée

 

                               Page   187   Le dernier repas

 

                                Page    205    Épilogue                                  

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                            SPECTACLES

 

 

 

À l’instant où l’artiste apparut sur la scène étroite de la salle des fêtes de la commune de Sainte-Runès, des quolibets lourdingues affluèrent des quatre coins de ladite salle. Ainsi il s’improvisa une sorte de concours de la plus balourde des plaisanteries. En vérité, comment interdire les envies de railler à ces adolescents moqueurs et rigolards. Le présentateur occasionnel, devant ce public chahuteur, afficha bien un aimable sourire qui implorait l’indulgence pour le saltimbanque semi-professionnel, mais ne parvenant point à maitriser la salle il laissa l’artiste seul sur les planches. Le bonhomme fluet qui allait se donner en spectacle se prétendait fakir, et à le voir enturbanné seulement vêtu d’un pagne, le visage émacié que barrait une moustache grise et qu’entourait une barbe taillée en pointe, il pouvait illusionner n’importe quel public bienveillant. Or ce soir-là les spectateurs n’appartenaient pas à cette catégorie complaisante, se satisfaisant de quelques tours facétieux, ils demandaient les émotions fortes comme le promettaient les affiches annonçant le bal qui s’agrémenterait, chose promise, à l’entre-acte d’un numéro extraordinaire aux limites du surnaturel.

 

D’ailleurs la garantie d’assister un spectacle inhabituel, en plus du bal coutumier, motiva le déplacement d’un nombre conséquent de jeunes des alentours de Sainte-Runès, et parmi ceux-ci un Théodorit convaincu par ses copains que l’attraction valait la peine. Ce mot de peine recouvrait les efforts vélocipédiques que fourniraient Théodorit et ses copains de La Feuillargues pour couvrir la distance jusqu’à Sainte-Runès. Évidemment le flux important de toute cette jeunesse réduisit conséquemment la surface disponible réservée aux danseurs, déjà traditionnellement amputée par les tréteaux de la scène et l’espace dédié à la buvette. Si les danses latines, autrement nommée les danses de « frotadours » (de frotteurs ou de frottements), ne demandaient qu’une surface étroite, juste un essentiel pour de troubles serrements, en revanche les danses anglo-américaines avec leurs déchainements démonstratifs et parfois acrobatiques réclamaient une place importante. D’ailleurs les vrais passionnés de ces chorégraphies exprimaient leur enthousiasme à même la rue, se précipitant entre-deux exubérances vers la buvette pour de salvateurs rafraichissements, ce qui provoquait de redoutables et néanmoins joyeux remous.

 

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 Fort heureusement les amateurs de ces danses anglo-américaines constituaient la minorité des danseuses et danseurs, la majorité préférait les danses latines lesquelles autorisent d’appréciables rapprochements et frôlements. Théodorit appartenait à la majorité, celle qui ignorante ou malhabile des mouvements que nécessitent ces expressions rythmées en devient spectatrice et aussi observatrice des futures et futurs partenaires des expressions langoureuses. Il advint lors d’une investigation panoramique du bastringue, à la recherche d’une cavalière, que les yeux de Théodorit discernassent, dans la semi-pénombre d’une salle qui profitait partiellement de l’éclairage scénique, la silhouette chevaleresque de Rostre bien affairée auprès d’une demoiselle qui semblait apprécier ses discours empressés. Enfin c‘est ainsi que le ressentait Théodorit en scrutant le regard avide de Rostre auquel répondait celui non moins ardent de la demoiselle, d’ailleurs quelquefois une main de Rostre s’autorisait à réajuster une mèche des cheveux de la nymphette, quand il ne se hasardait pas à effleurer du bout de ses doigts une joue complaisante. D’ici peu pensait Théodorit, la demoiselle répondrait favorablement à une invitation qui irait au-delà d’une valse classique. À moins que le spectacle du fakir ne les retarde.

 

Le fakir justement se positionnait, en imitation du Bouddha assis, sur sa planche à clous aux pointes acérées, des clous longs d’une dizaine de centimètres. Le fakir, ainsi fixé, imposa par l’intensité de sa réflexion un silence relatif parce que les spectateurs qui se situaient au-delà des premiers rangs rouspétaient avec force de ne voir rien du tout. Aussitôt apparurent sur scène deux tréteaux et deux gaillards, ces derniers empoignèrent la planche avec à son bord le fakir et déposèrent sans finesse le toutim sur les deux supports, cette surélévation suscita de la foule de joyeux hourras, célébrant de la sorte cet exercice d’envol yogique non-homologué.

 

Les cris enjoués qui résonnaient dans une salle exigüe trop remplie, s’ajoutèrent à la chaleur étouffante d’une foule en transe, aux émanations d’épaisses vapeurs d’alcools, aux permanentes expirations tabagiques. Et ces paramètres provoqueraient des évanouissements spectaculaires lorsque le fakir entrerait au cœur de son programme déroutant. Son assistante outrageusement maquillée, vêtue d’un sari aux couleurs criardes, présenta au public un sabre bien affuté, afin que ce public constatât au toucher la réalité de l’objet, preuve évidente d’absence de trucage, puis elle remit l’objet au fakir

 

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 qui s’empressa de l’engloutir au fin fond de son gosier, depuis la salle quelques haut-le-cœur devinrent perceptible. Surtout que le bougre se complut à plusieurs va-et-vient du sabre dans son œsophage devenu un bien singulier fourreau, et déjà certains, manquants de tripes, évacuaient les lieux. Ensuite l’assistante ouvrit une valisette noire d’où étincelaient une ribambelle d’aiguilles en acier inoxydable, une matière qui convient le mieux pour des percements divers et variés qui ne manqueraient pas de se produire. Or juste avant le premier perçage au moment où le fakir pinça la peau de son cou pour l’étirer démesurément, un solide gaillard qui un instant plus tôt fanfaronnait au sujet de son cœur solidement accroché, s’écroula à terre comme la jeune communiante voyant pour la première fois le Satyre atteint de priapisme.

 

L’aiguille ne transperça pas la peau du cou sans effort, tant cette peau résistait. Sous la pression de l’objet effilé, la peau tirée en avant, poussée sur le côté, forma à l’horizontale un joli cône pointu, elle s’opposait de toute sa force de peau à son inévitable perforation. Il fallut que le fakir donne par sa main des élans secs et intermittents pour que soudainement apparaisse la pointe de l’aiguille triomphante. À la vue de tels efforts deux garçons malgré leur aspect viril, s’inondèrent de sueur et s’effondrèrent sans force ni vigueur. On s’accorda pour les porter à l’extérieur afin qu’au grand air ils reviennent en douceur de leur torpeur. Il s’opéra alors une espèce d’effet contaminant, et on vit plusieurs mâles vigoureux avoir des vapeurs de pucelles, or à contrario les demoiselles présentes, en femmes aguerries par l’existence, claironnaient de moqueries vachardes sur la robustesse de ces prétendus malabars. Car elles précisément ne perdaient pas une miette du spectacle perforant du fakir qui avec ses aiguilles continuait à traverser toutes les parties de son corps.

 

Théodorit afin de ne pas succomber à l’épidémie générale et masculine du tournement de l’œil, s’obligea à fixer intensément un seul et unique clou de la planche, cette attention extrême effaçait d’un coup toutes les prouesses du faux mage et vrai saltimbanque. Toutefois par ses oreilles Théodorit recueillait des témoignages immédiats qui forçaient son imagination à construire la réalité, ainsi ressentit-il un trouble profond quand les commentateurs décrivirent avec force détail le perçage de la langue. En réalité Théodorit en imaginant l’acte le voyait mieux que n’auraient pu le faire ses yeux. Fort heureusement il s’agissait là du clou du numéro puisque les mains claquèrent en guise de satisfaction. Par réflexe Théodorit jeta un rapide coup d’œil sur le

 

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 bonhomme, et ce fut pour lui une désolation que de constater, malgré les vivats en son honneur, l’état pitoyable de cet homme tout percé d’aiguilles, posé sur sa planche comme un coussinet sur l’avant-bras d’une couturière, lesquelles aiguilles qui en n’en pas douter tarabustaient le bonhomme, et cela uniquement pour le divertissement, si ce n’est le plaisir, de ses semblables.

 

Quand Théodorit s’ouvrit à ses copains du malaise qu’il ressentait de la déplorable condition d’existence du fakir et des souffrances que celui-ci s’imposait lors de ses performances, certains de ceux-ci appuyés par quelques-uns de l’assistance ne trouvaient pas dans le sort du fakir matière à s’apitoyer. Tout juste s’ils ne concevaient pas à son propos quelques sujets à plaisanteries.

 « Personne ne le force à s’assoir sur sa planche et à avoir le cul percé comme une passoire ! »

 « Et si c’est son gout à ce type d’avoir plusieurs trous au cul ! »

 

À tout point de vue les blagues ne s’élevaient pas au-dessus de la ceinture et provoquaient des rires gras. Avant que la discussion ne franchisse un cap en argumentant sur la robustesse de ces hommes imprégnés de sciences indo-orientales capables de marcher sur des braises ardentes sans rien ressentir ou bien de se percer les chairs sans qu’aucune goutte de sang ne soit versé. D’ailleurs on fit observer à Théorodit qu’il était bien placé pour faire le constat de l’absence de saignements puisqu’il n’avait pas lâché un seul instant de son œil acéré les prouesses du fakir, et en outre pour être hypnotisé de la sorte il révélait un gout prononcé pour le sadisme. Théodorit embarrassé bafouilla quelques mots inaudibles d’explication avant que la récente amie de Rostre, une relation toute fraiche puisque vieille d’une poignée de minutes, ne vienne à sa rescousse.

 

« Ne vous tracassez pas pour ce bonhomme, il est diablement résistant. Cela fait des années qu’il exécute son numéro et croyez-moi il en vit bien. J’ai eu l’occasion de le voir lors de mes vacances dans une autre région qu’ici, et mes parents des années auparavant l’avaient vu dans une autre encore. Les réactions sont toujours les mêmes les plus costauds tombent dans les vapes, et les plus sensibles éprouvent une fascination morbide, et les femmes, elles, en habituées des grandes douleurs, s’en fichent. Mais dites-vous bien une chose il existe une médecine chinoise millénaire qui s’appelle l’acuponcture… »

 Devant les airs ahuris du petit groupe qu’elle tenait en haleine l’amie de Rostre précisa : « en latin acus veut dire aiguille et ponctura piqure. Donc avec

 

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 l’acuponcture il est possible de s’enfoncer des aiguilles sans douleur ni saignement dans des endroits du corps qui de plus soulagent les maux et les douleurs… »

 « De sorte que, ajouta un hurluberlu, quand on s’assoit sur une planche à clous, on soulage en même temps ses hémorroïdes. C’est pour cela que le fakir était bien à son aise.»

 

La phrase énoncée avec un sérieux de croque-mort déchaina les fous-rires. Tandis que la scène se débarrassait des accessoires de l’artiste solitaire dont il ne resterait d’ici peu qu’une vague et bizarre impression. Car les musiciens, instruments en mains, faciliteraient son oubli en glissant dans la deuxième partie de la soirée le diable dans le corps de presque tous qui au départ venaient pour danser, mais qui au fil de la soirée pencheraient sans trop se modérer dans une sorte de paillardise légère sans toutefois réaliser les désirs trop précis. À cette époque la luxure s’interrompait juste avant le moment crucial, l’inachèvement s’imposait comme une règle absolue. Mais malgré tout pour tout adolescent des deux sexes le jeu valait la chandelle, tant il est doux de se bécoter dans les coins et de se livrer à de tactiles plaisirs.

 

 Théodorit se souvenait à propos de plaisir tactile, du mutuel spectacle que s’offrirent Verner et lui sur un banc de fortune composé des parpaings d’un chantier en cours, avec les mains complices de la fille d’un collègue du père de Verner du temps où tous deux, policiers, pourchassaient les malfaisants de toutes espèces, ces indécrottables nuisibles de la société. Ce collègue profitait avec femme et fille de l’hospitalité de son vieux copain et Verner chaperonnait la demoiselle pendant leur villégiature.

 

Or il advint un soir estival qu’une douce température incite à la promenade nocturne. Et le hasard jouant merveilleusement son rôle permit que Verner et Oralie, c’était le prénom de la demoiselle, rencontrassent à l’embranchement d’une rue un Théodorit lunaire, attitude qui convenait pour un soir de pleine lune. Après de rapides présentations, le couple devint trio, et de façon naturelle Oralie se plaça entre les garçons, prenant tout aussi spontanément leur bras. Le groupe ainsi formé arpenta les rues où se rencontrait malgré l’heure tardive quelques nonchalants promeneurs. Le groupe des trois alimentait leur conversation de sujets futiles tels que : les dernières diffusions des ritournelles à succès et des récentes projections des films à voir. Il revint à

 

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 Oralie, parce qu’elle habitait un grand centre urbain proche de la capitale, de narrer par le menu la trame de la dernière réalisation de François Truffaut. Un film titré : « Jules et Jim » qui n’était pas encore à l’affiche des cinémas de Brontillier. Une histoire abracadabrante pour Verner et Théodorit mais infiniment romantique pour Oralie qui sans doute en s’identifiant à l’héroïne fantasmait sur cet amour libre et réciproque d’une femme pour deux hommes. À chacune des dénégations des garçons, pour toute réponse, Oralie s’exaltait sur ce sentiment amoureux qu’elle glorifiait et portait aux nues. Face à cette irrationalité, irrationalité qui selon les constats de Théodorit se révélait être un comportement essentiellement féminin, aucun des deux garçons ne parvenaient à lui faire accepter cette impossibilité de vivre au quotidien en ménage à trois, d’avoir des projets familiaux, peut-il y avoir deux pères dans un foyer ?, et de gouter pleinement à trois les moments les plus intimes, tant Oralie idéalisait cet amour total suggéré, comme un rêve, sur l’écran blanc d’une salle obscure. Pendant plusieurs minutes le trio se complut dans une silencieuse réflexion. Puis, sans bruit, le trio passa devant une maison en construction que l’absence d’éclairage public maintenait dans les ténèbres, à cet instant précis Oralie reprit la parole : « je vais vous démontrer par le geste que j’ai raison. Asseyons-nous ! »

 

Pour ce faire, les parpaings formaient une banquette idéale, un dur divan avec dossier aménagé par les maçons pour rendre convivial le repas de mi-journée. Le trio s’installa, Oralie prenant place entre les garçons à qui elle avait demandé de se détendre dans une position mi allongée, assis mais le corps en appui sur les avant-bras et le dos reposant sur parpaings de l’arrière. Ensuite Oralie déboutonna les braguettes, fit jaillir deux sexes en voie de congestion, et les empoigna simultanément de ses deux mains comme une ambidextre qu’elle n’était certainement pas. Certes ce maniement ne nécessitait pas une habilité particulière.

 

Les deux garçons se regardèrent, époustouflés par l’audace de la jeune fille, supposant tout de même que les effets d’un grand centre urbain influaient, avec bonheur pour les garçons, sur les mœurs des filles en les libérant de toutes contraintes morales. À chacun de leurs regards Théodorit et Verner se souriaient, attitude par laquelle ils s’indiquaient à quel point ils appréciaient leur bonne fortune, Verner ajoutait des clignements d’œil salaces et des acquiescements affirmatifs du chef. Ils regardaient également les manœuvres

 

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 subtiles d’Oralie et leurs effets sur les membres virils à l’unisson dans cet épisode égrillard. Ils devenaient spectateurs ébahis d’une représentation pornographique qu’interdisait une censure protectrice des bonnes mœurs des enfants mineurs. Alors que lesdits mineurs, d’une curiosité malsaine, se refilaient entre eux des magazines venant de pays étrangers avec des photos très explicites. Des images beaucoup plus évocatrices que celles de la revue « les folies de Paris et d’Hollywood » que la censure n’autorisait qu’expurgée de scènes audacieuses et avec des gommages intempestifs de toutes toisons.

 Mais le spectacle ce soir-là allait bien au-delà de ces revues pornographiques qui circulaient sous les manteaux, puisque les garçons participaient, avec leurs corps qui ne se défendaient nullement, à cette exhibition publique qui ne demandait pas plus de témoins que les principaux actrice et acteurs.

 

D’ailleurs il semblait que le dénouement de la pièce en un acte majeur s’acheminait voluptueusement à son apothéose, quand soudain un coup de sifflet strident ébranla le trio. Ensuite il y eut un appel autoritaire afin que Médor ou Mirza, enfin un de ces quadrupèdes baveux, fassent retour à son maître. Or déjà le canidé renifleur fourrait sa truffe sans gêne ni autorisation dans des parties strictement privées, forçant de ce fait un rapide remballage d’articles prohibés par la morale, et un départ tout aussi prompt que discret.

 

Revenu de ses intentions libidineuses, le trio navré termina sa promenade, car la belle malgré les insistances refusa de clore sa démonstration. Ses sens, échaudés par l’évocation des amours plurielles du film, avaient fait retour à une vertueuse normalité, et son envie d’interdit avait cessé d’être. Il aurait fallu tout reprendre à zéro, or le temps manquait, la nuit s’avançait, et les parents, à trop tarder de rentrer, se seraient inquiétés. Jamais plus par la suite Oralie n’atteindrait un degré de frénésie aussi élevé que lors de cet épisode nocturne où la pleine lune sans doute joua un rôle non négligeable en stimulant les égarements fiévreux.

 

 Le cycle lunaire suivit son cours, et jusqu’à son terme il n’accorda plus un seul privilège aux deux garçons frustrés, toutefois ceux-ci dépassèrent cette désillusion par des jours ensoleillés passé près de la mer Méditerranée, celle qui danse le long des golfes clairs tandis qu’au même moment d’autre tel

 

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 Verner s’improvisait danseur de cabaret, juste couvert de quelques fibres de nylon.

 

Il s’appelait Amadis d’Escieux, il appartenait à une longue et noble lignée de gens à particules mais avec simplicité il avait proposé à ses nouveaux copains de partir à la mer pour un week-end, entre parenthèse ceux-ci entendaient pour la première fois l’anglicisme week-end. Amadis relevait de la même génération que Théodorit, aussi sans difficulté il s’intégra au groupe lorsque ses parents aménagèrent à La Feuillargues. Son père occupait un poste de responsabilité dans une entreprise de travaux publics de Brontillier mais il souhaitait s’oxygéner dans un coin de campagne et surtout s’éloigner de la vie trépidante de Brontillier, bref se faire une existence au calme pour le plus grand profit de sa famille.

 

Une famille qu’il amenait à la mer tous les week-ends ou presque, hormis bien sûr à la morte saison. Car le bonhomme féru de voile possédait une caravane et un monocoque de taille modeste qu’il laissait en permanence sous la surveillance du responsable d’un camping de la station balnéaire. Amadis formé depuis l’enfance par son père connaissait les rudiments des manœuvres nautiques, d’ailleurs il ne cachait à personne son ambition de réaliser une carrière au sein de la marine nationale, et il se faisait fort de procurer à ceux qui accepteraient son invitation, à condition que la brise soit favorable, de puissantes sensations maritimes.

 

Le groupe finit par convenir d’une date, celle du 14 juillet, il partirait de La Feuillargues la veille et reviendrait le lendemain. La fête nationale tombait cette année-là en milieu de semaine, ainsi le père ne supporterait aucune gêne et profiterait comme à son accoutumé de ses week-ends nautiques. Une distance d’une trentaine de kilomètres séparait le village du camping, grosso modo une paire d’heures à bicyclette suffisait pour les couvrir. Ainsi après la grosse chaleur de l’après-midi se rassemblèrent sur la placette ombragée : Amadis l’inviteur, l’apprenti Gédéon qui jouissait de ses congés payés, Verner, Achille, Théodorit, et Chilpéric. Ce dernier avait emprunté la mobylette de son ainé car il ne se voyait pas faire des efforts inutiles alors que les moyens financiers de sa famille l’en dispensaient, par ailleurs ce moyen de transport permettait à ce que les bagages fussent fixés justement sur le porte-bagage afin que le groupe sauf Chilpéric pédalât avec enthousiasme.

 

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 Fort heureusement le terrain sans relief, excepté les dénivellations des ponts du chemin de fer et de quelques ruisseaux, ne nécessitait pas qu’ils s’acharnassent violemment debout sur les pédales à forcer de tous leurs muscles, toutefois il y eut après une demi-heure de pédalage des muscles nommés grands, petits, et moyens fessiers qui maltraités par une selle trop rigide demandèrent un armistice. Or pendant une pause arrivèrent deux motocyclistes de la gendarmerie nationale, ceux-ci d’un naturel soupçonneux s’enquirent des motifs de ce stationnement sans raison apparente alors Gédéon se plut à faire de l’humour en évoquant l’état affligé de son postérieur, de son pauvre cul en compote. Les gens de la maréchaussée ne goutèrent pas cette saillie rabelaisienne ils signifièrent à la bande leur intention d’effectuer un contrôle sévère pour leur apprendre à se moquer de l’autorité, et de fait les sourires des garçons se figèrent en des rictus craintifs.

 

« Veuillez excuser mes amis messieurs ! Pour être mal dégrossis, ils n’ont pas encore le respect de l’autorité. »

 Par cette phrase empreinte d’autorité Chilpéric estomaqua tout son monde et en premier les gendarmes vers lesquels le garçon de bonne présentation tendait ses papiers et ceux de son engin. Ensuite l’extraordinaire se produisit, il sembla à tous les garçons que leur pote Chilpéric traitât d’égal à égal avec les agents. Il leur signifia tout d’abord le niveau social de sa famille, de son père principalement, gros propriétaire foncier et producteur de vins de qualité fort appréciés par les notables de Brontillier parmi lesquels se comptaient le préfet, le député, et surtout le commandant de la gendarmerie. Chilpéric limita sa démonstration et n’ajouta pas que ces élites achetaient le produit sur pied. Il réservait cette information à ses copains pour mieux se faire valoir d’eux par la suite, qu’ils lui soient reconnaissant d’avoir aplani dans sa gestation la procédure tatillonne, et dans la foulée démontrer sa supériorité de classe. Néanmoins le fait que leur commandant se régalait des vins élaborés par le père du garçon qui se tenait devant eux, impressionna les deux gendarmes, lesquels instruits de ce renseignement, se croyaient introduits dans l’intimité de leur grand chef. Aussi changèrent-ils de ton et leur voix s’agrémenta de conseils aux accents les plus doux, par exemple par mesure de sécurité ils incitèrent les garçons à décharger la mobylette du poids outrancier et lester les dos de leurs sacs. Outre l’extrême bas du dos ils eurent aussi mal au haut de leur dos.

 

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 Tous fourbus, excepté le cyclomotoriste, ils arrivèrent au camping du Rivage assoiffés et affamés, toutefois avec la vigueur de leur âge ils oublièrent ces désagréments et surtout la splendeur de la mer telle un aimant les attira dans ses vagues, tout juste prirent-ils le temps d’enfiler le décent maillot de bain. Le délassement dura jusqu’à ce que le sens pratique reprenne ses droits, alors Amadis endossa son rôle de maître des lieux, en pénétrant l’enceinte du camping il salua les amicales relations de sa famille, ensuite il s’entretint un moment avec le responsable, du convenu et du crucial, bref ces nécessaires amabilités.

 

Pendant ce temps, les garçons patientaient en silence. Théodorit, lui, ressassait cette nouvelle donnée dans un souffle par Amadis : « là, avait-il murmuré, c’est la caravane d’une famille juive, mais rassurez-vous ce sont des gens discrets ». Et tous dans un même mouvement de tête s’étaient mis à scruter l’habitation, espérant voir ses occupants, des gens qui n’épousaient pas comme eux les rites et les croyances de l’église catholique. Ces fameux juifs qui en étaient restés à l’Ancien Testament. Et ces garçons qui de leur vie n’avaient jamais approchés un seul israélite se demandaient à quoi pouvait bien ressembler ces gens-là. Pour Théodorit il ne s’agissait pas d’une curiosité malsaine mais d’une interrogation religieuse sinon ethnographique. Mais sans doute cette famille voulait-elle avoir la paix car bien que présente, Théodorit n’eut d’opportunités que de voir de loin la silhouette de l’un ou l’autre, comme-ci ces personnes profitaient d’une accalmie des mouvements de foule du camping pour vaquer incognito à leurs occupations.

 

Les six garçons investirent la caravane alors que le soleil plongeait dans l’horizon marin. Amadis alluma la lampe à gaz, mais bien avant cet éclairage ses cinq copains effarés avaient constaté l’étroitesse du lieu. La caravane ne pouvait abriter raisonnablement que quatre personne. En y entrant, sur le côté droit se trouvait la minuscule gazinière et une penderie-placard, sur la gauche de part et d’autre deux banquettes servant de lit, et une table escamotable qui laissait sa place au matelas accroché au plafond.

 

« Deux dormiront sur les banquettes, avait dit Amadis, et les quatre restant se mettront en position tête-bêche dans le lit, avec mes cousins il y a peu nous avions fait pareil. Pour les commodités il faudra utiliser celle du camping ou se retenir ». Six dans six mètres carrés ou guère plus. « Vous allez voir comment

 

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 nous serons bien…, ajouta-t-il avec sérieux, toutefois nous entrouvrirons les fenêtres sinon nous aurons trop chaud et nous ne pourrons pas dormir ».

 

En attendant les garçons décidèrent d’aller à la station balnéaire de Plat-Terras, afin d’y apprécier l’animation estivale et aussi quelques nourritures consistantes. Ils furent comblés par la dégustation de hot-dogs, nouvel anglicisme qui nourrissait leur vocabulaire, accompagnés de frites chaudes, mais surtout ce soir-là sur des tréteaux de fortune un animateur présentait aux vacanciers enthousiastes la finale d’un concours de chanson autrement nommé : radio-crochet, pour la raison qu’un crochet symbolique retenait les plus talentueux des chanteuses et chanteurs amateurs afin qu’ils puissent finir leur chanson, et éventuellement en chanter une autre. Pour les autres, ceux dont la virtuosité faisaient défaut, l’accablement était total, les quolibets fusaient et glaçaient les malheureux interprètes qui en bafouillaient leur texte en rendait plus pénible encore leur prestation car le public en délire joyeusement cruel ne les épargnait d’aucunes turlupinades grossières. Fort heureusement l’animateur qui formait avec deux acolytes l’orchestre venait consoler l’infortuné artiste et quelquefois morigénait cet exécrable public de ses excès.

 

Sur le chemin du retour nos six garçons se partageaient en deux clans égaux et opposés : les indulgents auxquels se rangeait Théodorit, Verner, et Achille ; et les féroces réunissant Amadis, Chilpéric, et Gédéon, pour qui le monde étant une jungle il ne fallait en retour attendre de celui-ci aucune faveur, et finalement renvoyer durement les mauvais à l’apprentissage, c’était leur rendre service afin qu’ils progressent dans cet art d’être sous les feux de la rampe. Sur le chemin du retour les garçons s’empoignèrent sur le fait d’étendre ou non cette vision du monde sur l’ensemble des entreprises humaines et le débat houleux se prolongea jusqu’au milieu de la nuit où la fatigue enfin gagna sur leur résistance. Mais avant de sombrer dans le sommeil du juste un Théodorit intrigué demanda à la cantonade, à propos d’un candidat chanteur qui se prétendait étudiant en sociologie, ce que recouvrait ce genre d’études, alors Gédéon, futur plombier et déjà homme des chantiers formé à la trivialité, répliqua que c’était des études de petit branleur pour devenir un tire-au-cul de première. Ils s’endormirent le sourire au bec.

 

Le matin du 14 juillet, hors de question de rester dans un lit douillet, la grande aventure maritime attendait les garçons. Après un petit déjeuner très

 

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 léger à cause d’un possible mal de mer, avalé à la va-vite à la buvette de camping, les garçons allèrent chercher le monocoque, fin comme un oiseau (hisse et ho Santiano), hélas ce n’était point un fameux trois-mâts, loin s’en fallait. La taille modeste de l’embarcation nécessita qu’Amadis place son monde de façon à équilibrer l’esquif, de sorte qu’il ne rejoue pas la scène du « Radeau de la Méduse » à cent mètres du rivage. Et ils partirent se donnant l’illusion des capitaines au long cours, teints halés, visages burinés, découvreurs d’iles paradisiaques, explorateurs de lointaines Terras Incognitas. Alors que la brise légère suffisait tout juste à gonfler l’unique voile et entrainer l’esquif sur la houle sommaire. Mais il est permis de rêver, hardi les gars vire au guindeau good bye Farewell.

 

Au large de la côte le vent forcissait à peine, néanmoins il suffisait juste pour que les nocives apprécient le yachting, encore un anglicisme décidemment les vocabulaires s’enrichissaient. Il fallut naviguer contre le vent ce qui permit à Amadis de faire montre de sa technique en produisant de respectables zigzags avec basculement de la voile à chaque changement de bord. Dans la coque l’animation gagnait, les garçons exécutaient les mouvements que commandaient Amadis, ainsi à chaque nouvelle manœuvre d’orientation du gouvernail, lorsque la barre du bas de la voile pivotait d’un côté les deux garçons dudit côté s’accroupissaient pour ne pas être assommés tandis que les deux garçons du bord opposé et celui de devant faisaient contrepoids en exposant leur buste hors du bateau. Une gymnastique qui réclamait une excellente coordination de tous, obtenue grâce aux sommations d’un Amadis transformé en formidable skipper, anglicisme toujours.

 

La matinée passa sans que l’ennui les gagne un seul instant. Le soleil atteignait son zénith quand les garçons marquèrent la pause déjeuner, amenèrent la voile, sortirent les sandwichs du fourre-tout, tandis qu’Amadis balançait l’ancre par-dessus bord, et commencèrent à échanger leurs impressions de moussaillons. C’est lors de cette conversation qu’Amadis révéla son ambition de parcourir les mers et océans et de servir de cette manière la nation à l’exemple de tous ses aïeux qui soutinrent dans les siècles passés nos anciens rois de France, d’ailleurs de son vrai nom Amadis s’appelait d’Escieux de Saint-Louis en hommage de ce roi qui anoblit le premier représentant de la famille d’Amadis. Cet ancêtre dont Amadis n’était pas peu fier, et qui archiva de son vivant tous les documents relatant les faits et gestes de sa lignée. Sa

 

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 descendance suivra cet exemple de mémorisation manuscrite. Documents dument rassemblés et reliés dans plusieurs ouvrages d’une taille peu commune. Il sera donné un jour à Théodorit l’opportunité de considérer de visu ces registres familiaux avec les explications notables de son copain, confirmé par son père qui ajoutera qu’Eux n’étaient point de la populace.

 

Pourtant il est une chose que ces nobles gens partageaient avec les grossiers plébéiens, c’étaient les vulgaires besoins physiologiques, ces derniers égalisaient par la trivialité de la chose toutes les prétentions supérieures. Ainsi lorsque l’équipage se prépara à poursuivre sa route maritime, Achille, le plus guindé sinon le plus coincé, attitudes qui lui donnaient des airs aristocratiques, avoua les maux de ventre perturbant. Une envie pressante le harcelait et la question se posait de savoir comment se délester de ce déchet. Pousser par-dessus bord l’innommable s’avérait être la meilleure solution, or Amadis craignait pour son bateau les salissures ignobles et Achille refusait de se donner en spectacle, car connaissant ses copains il imaginait par avance toutes les plaisanteries scatologiques qu’il devrait supporter, moqué par ses potes pliés en deux par le rire, se tenant les côtes, au bord de l’asphyxie. Rien ne suscite tant le rire, et cela est un ressort de la comédie, que la perte de la dignité.

 

Après en avoir conféré, les garçons optèrent pour un règlement original du problème. Achille ceindrait la bouée règlementaire, qu’un cordage d’une dizaine de mètres lierait au voilier, avant de basculer dans l’onde, tandis que le bateau filerait droit devant avec vent arrière. Et voilà l’esquif tirant un homme à la mer qui souhaitait provisoirement y rester, lui-même poursuivi par des rejets indésirables. Néanmoins si la pudeur d’Achille était sauvegardée, le spectacle qu’il proposait à ses copains, justifiait que ceux-ci s’esclaffent jusqu’à épuisement. Surtout que la faiblesse du vent n’autorisait pas une vitesse phénoménale de sorte que les reliquats inconvenants, au gré de la force des vagues rattrapaient leur auteur, qui à présent cerné de tous côtés hurlait à l’épouvante, ivre de colère envers cet équipage qui le laissait carrément dans la crotte. Il convient de compléter cet épisode merdeux en n’omettant pas le franc succès qu’obtint Achille en remontant sur la barque, ses copains l’ovationnèrent longuement et chaleureusement le félicitèrent, des empressements qui bien sûr eurent le don de l’enrager.

 

Puis le plaisir de la navigation reprit ses droits. Or une question tarabustait tous les garçons sans que nul ne l’avouât ouvertement, hormis évidemment

 

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 Amadis que ne troublaient nulles inquiétudes : retrouveraient-ils leur point de départ ? Vue de la mer, la côte figurait une fine bande de sable d’où émergeaient quelques habitations qui toutes se ressemblant ne présentaient aucuns points de repère providentiel, et depuis le matin ils en avaient parcouru des milles et milles.

 

à cet instant de doute, d’un ton impératif Amadis annonça qu’il était temps de rentrer. En écho, une voix anonyme, le désobligea par un : « tu-vas-savoir ? » complété par un désespéré : « sans-boussole… ».

 

« Bande de nazes, pour nous marins, le soleil et les étoiles sont de panneaux indicateurs » tonna Amadis. Ce qui ne rassura pas les nazes en question, pourtant au bout de quelques longues minutes, approchant de la côte, portés par la vague, poussée par le vent qui avait forci, ils reconnurent des détails significatifs du port d’attache, alors les figures affichèrent de larges sourires, tout juste s’il n’en fut pas un pour crier: «terre !, terre !, en avant toute ! » Mais ces exclamations eussent paru exagérées pour une si courte sortie.

 

Après une si belle journée il fallait pour la terminer l’apothéose d’un feu d’artifice justement la station balnéaire de Plat-Terras célébrait à la nuit tombée la fête nationale par des explosions de couleurs, un spectacle proposé depuis la jetée-promenade ce qui permettait des reflets inouïs, des coloris formidables, et surtout inhabituels pour ces garçons des terres intérieures. Néanmoins la fantasmagorie n’illumina la nuit qu’un moment relativement bref, fort heureusement un bal populaire prolongea la soirée qui permit entre deux danses au comptoir de la buvette quelques rapprochements amicaux.

 

Ainsi se constitua une bande de jeunes plus étoffée avec quelques éléments féminins, essentiellement les petites amies de certains gars. La bande se décida à la fin de la festivité d’aller prendre un bain de minuit, en réalité les deux ou trois heures du matin avaient retenti depuis un bon moment déjà mais personne ne voulait dormir, il serait bien temps lorsqu’ils deviendraient des vieux pépères de se coucher comme les poules. Défiant ainsi le séculaire précepte qui veut que : jeune qui veille et vieux qui dort sont tous deux près de la mort.

 

La pénombre complice, où seul l’astre lunaire envoyait une faible luminosité, autorisait le bain de minuit dans une nudité intégrale sans que la pudeur n’y trouve à redire. De plus l’obscurité empêchait que les regards malsains n’alimentent les instincts pervers qui foisonnent à la vue de corps plus

 

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 ou moins dénudés. En effet les baigneurs et baigneuses, adeptes nombreux des sensations uniques que procure la mer, redevenus des Adam et Eve des premiers temps, libérés de toutes mauvaises pensées, faisaient corps avec la nature, du moins le ressentaient-ils tous ainsi, et une douce euphorie les gagnait.

 

Toutefois la nature a souvent des rappels douloureux, le premier désigné à souffrir de ses excès fut Théodorit qui parmi les rires joyeux lança un cri désespéré suite à un pincement féroce. Un crabe craintif agrippait l’orteil aventureux et distrait de Théodorit lequel gênait le déplacement de la bestiole. Forcément le garçon, surévaluant la dangerosité de l’attaque, se débâtit, s’affola, et avala plusieurs gorgées d’eau de mer, tandis que les copains et les nouvelles relations ovationnaient Théodorit pour la raison que ses ébattements frénétiques provoquaient de superbes et continuelles gerbes d’eau. Lorsque le crabe lâcha prise, Théodorit tempêta contre les moqueurs et contre tous les crabes de la création tout en regagnant la rive. Mais avant d’arriver sur la grève il eut la satisfaction d’entendre deux cris de détresse, toutefois n’ayant pas la certitude d’une nouvelle attaque de crabes, il réserva le commentaire acerbe qui lui brulait les lèvres. Néanmoins petit à petit toute la bande de baigneurs nocturnes quittait l’onde inhospitalière.

 

Au fur et à mesure de leur sortie ils se retrouvaient devant le tas de linge que formait leurs vêtements, et tout en se rhabillant échangeaient leurs impressions. Quand un esprit tordu émit l’idée de planquer les habits de ceux qui n’étaient point encore sortis, écartant de cette plaisanterie les jeunes femmes pour lesquelles cette blague n’eut pas été convenable. En réalité il ne restait emmêlé que les vêtements de Verner et ceux de deux jeunes femmes, avant que disparaissent les fringues de Verner dans les roseaux sauvages des dunes. Lorsqu’il se pointa radieux tous l’accueillirent avec des sourires réjouis qui reliaient leurs deux oreilles. Aux « merde-alors-où-sont-mes-frusques » il s’entendit répondre, outre un florilège de railleries, qu’un voleur de fringues s’était évadé, et quand il s’agaça en disant qu’il n’avait pas de rechange, toute cette jeunesse attisa le désolé Verner en lui conseillant de porter plainte dans sa nudité ainsi les pandores constateraient de visu la réalité du délit. La farce aurait dû se conclure après épuisement des rires par la restitution des vêtements mais Verner par dépit avait revêtu la culotte d’une des deux jeunes femmes qui revenait du bain sans se presser.

 

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 « Vous m’excuserez de vous avoir emprunté une culotte ». Et pour toute réponse les jeunes femmes toutes menues éclatèrent de rire, évidemment l’athlétique Verner éprouvait de la difficulté à se mouvoir dans ce sous-vêtement ridiculement minuscule, certes côté face il cachait l’essentiel, même si des protubérances marquées se laissaient deviner, en revanche au verso la dimension étriquée de la pièce provoquait l’enfouissement d’un notable morceau de tissu entre les deux fesses du garçon, deux joues replètes et poilues que l’inconfort engageait à des contorsions inappropriés semblant des déhanchements provocants. Mais sans doute Verner, grâce à cet effet comique spontané, et goutant son succès, s’autorisait à grossir le trait de cette confusion des genres, car avec moult manières des mains et des bras il masquait ses tétons ou bien les dévoilait dans une sorte de danse lubrique au centre du cercle que formait la jeunesse et qui bien en rythme frappait des mains. Par cette improvisation spectaculaire Verner méritait qu’on lui restitue ses habits. Et chacun, mis en gaité, regagna sa couche, il fallait bien terminer sa nuit et prendre du repos. Le lendemain regagnant ses pénates, un petit peloton de cinq coureurs suivi d’un cyclomotoriste quittait ce golfe clair où selon le chant du poète, il se voit danser la mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                                      L’ARMÉE

 

 

 

 

 La jeunesse passe vite et ne revient jamais. Un obstacle balisait l’horizon de l’adolescence et marquait le passage à l’âge adulte : le service militaire. D’ailleurs le plus souvent et d’une manière générale le monde du travail ne recrutait les garçons que dégagés des obligations militaires. Alors fallait-il attendre cet appel martial ou bien le devancer. Théodorit après mure réflexion jugea que puisque il n’échapperait pas à cette corvée autant convenait-il de l’assumer le plus tôt possible, en outre son copain Amadis, plus vieux d’un an, avait, selon son souhait de faire carrière, déjà signé son engagement au sein de la marine nationale, et depuis avec bonheur il expérimentait à Brest le climat breton. Ainsi Théodorit exprima-t-il son vœu de servir la nation avant d’atteindre la conscription. Conséquence de ces choix décisifs, le bel édifice de la franche camaraderie se fissurerait d’une façon discrète mais néanmoins irrémédiable.

 

«Moi, proclama Gédéon, jamais je ne me rangerais en rang d’oignons devant ces crevures de gradés que je conchie. »

 Clairement Gédéon ne souhaitait pas perdre son temps et son argent au service de la patrie et devant son public de joyeux compères il détaillait en multipliant sa paye mensuelle par le nombre de mois d’indisponibilité, la perte sèche de son éventuelle mobilisation. Et quand un futur trouffion lui demandait comment il arrangerait ses bidons, il indiquait l’air mystérieux qu’un bon médecin détient des pouvoirs considérables en la matière.

 

«Personnellement, déclara Verner, en tant que fils de fonctionnaire je voulais faire cette expérience militaire, mais ma situation familiale m’en empêche. Comme vous le savez je suis soutien de famille. »

 Effectivement le père de Verner, veuf et retraité de la police avançait dans un âge vénérable, toutefois sa santé physique et psychique ne posait nul problème. De plus Verner avait une sœur plus âgée que lui, qui pouvait raisonnablement se charger de ce père largement autonome sur le plan financier. Aussi Théodorit doutait de l’excuse donné par Verner pour se soustraire à un prévisible départ.

 

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 Achille, Pamphile, et Chilpéric, restaient toujours muets sur ce sujet martial. Pourtant une fois Gédéon faillit mettre les pieds dans le plat sur l’avenir des trois garçons au sein de l’armée. Un jour, au terme d’une discussion houleuse sur le propos militaire, Gédéon à qui d’aucuns reprochaient sa désinvolture en la matière, s’emporta et lança à la cantonade cette perfidie, que sa nature égalitaire ne tolérant pas les passe-droits et que le bonheur de la fortune autorisait cette bassesse d’exempter les riches de ces servitudes nationales, en définitive il ne voyait pas pourquoi il serait le couillon sinon le cocu de l’histoire. Il prit soin afin lester sa tirade sur les privilégiés de jeter un regard appuyé sur les trois garçons. Plus tard Théodorit entendra les mots de piston, pistonnage, pistonné, et ces mots-là signifiaient qu’il suffisait de faire intervenir quelques relations bien placées dans les diverses strates élevées de la société pour échapper aux corvées contraignantes mais cependant légales de ladite société. Ce privilège permettait ce tour de passe-passe irrégulier, toutefois pour dire le vrai Théodorit plaignait sincèrement ces garçons de conserver leur couardise, il en était à croire que l’armée forme le caractère des hommes futurs, et donc que ces trois garçons, pour ne pas vouloir saisir cette opportunité, ne se débarrasseraient pas de sitôt de leur pleutrerie.

 

D’ailleurs Théodorit n’était pas le seul à croire à ce théorème populaire. L’autre garçon à y croire possédait des sentiments belliqueux très marqués, il se nommait Minoz junior. D’ascendance espagnole, son père avait fui le régime dictatorial du caudillo Franco, il arriva en France, il trouva de l’embauche comme plâtrier, et par la suite une épouse avec qui il fonda un foyer, deux filles et un fils, Minoz junior, complétèrent la famille. Une bizarrerie de la nature révélait chez ce garçon une différence notable par rapport à ses sœurs et à ses parents. Alors que ces derniers comme tous les méridionaux présentaient un teint mat, des cheveux sombres tirant sur le noir, des yeux marrons, et une taille plus que moyenne, lui, Minoz junior affichait des yeux bleus, des cheveux blonds, une taille imposante, et une musculature impressionnante. À ne rien comprendre de la génétique, ou alors il fallait supposer quelques infamies adultérines, un jeu auquel se livraient quelques langues vipérines mais à voix basse, hypocritement dans le dos des protagonistes en réalisant d’une main fermée sauf l’index et l’annuaire dressés une symbolique paire de cornes. Certaines de ces méchantes langues évoquaient le souvenir d’un collègue de

 

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 chantier de Minoz père, un blond aux yeux bleus avec une stature d’athlète qui occasionnait chez les dames de palpitantes pamoisons

 

Or un jour il vint aux oreilles de Minoz junior, témoin involontaire d’une conversation du groupe, l’argument économique de Gédéon et ses outrances au sujet de l’armée. Un Répète-un-peu-si-tu-es-un-homme gicla de la bouche de Minoz et gifla la face de Gédéon. Les deux garçons de statures équivalentes s’évaluèrent et se défièrent du regard, ils atteignaient le point limite de l’incontrôlable, il suffisait d’une insulte, d’une provocation, pour que se libère la violence. À ce moment de tension extrême Minoz porta l’estocade par un prétendu examen d’aptitude au service armé.

 

« Savez-vous comment le médecin-major contrôle la virilité…, non…, il possède un instrument une sorte de massette minuscule. Avec cet engin il tapote sur les couilles et si l’écho en retour résonne : floc, floc, floc, alors il déclare qu’il a en face de lui un petzouille, un impuissant, une lavette, qui n’a rien dans les breloques… »

 Les témoins virent alors dans un même mouvement les deux lascars s’empoigner aux cols des chemises et se blottir l’un contre l’autre, leurs deux visages prêts à se lutiner. Au Répète-encore-une-fois-que-je-n‘ai-pas-de-doute l’autre répondit Viens-donc-dans-un-coin-tranquille-je-te-le-susurrerais-à-ton-oreille-de-donzelle.

 

« Junior !, lança le père Minoz qui était dans les parages, dans notre famille on ne fait pas d’esclandre en public. »

 Les empoignés demeurèrent figés dans leur position quelques instants encore, puis en guise de conclusion précaire Minoz déclara qu’ils se retrouveraient pour un furieux mano à mano et Gédéon stipula qu’il y comptait bien sous peu. Ensuite de toutes leurs forces ils se repoussèrent rageusement sans que ni l’un ni l’autre ne reculassent à plus d’une enjambée. Pourtant la suite de cette affaire se dilua dans une espèce de brouillasse d’où n’émergerait rien de concret, ni bagarre, ni armistice. Cependant un changement notable se produit dans l’attitude de Gédéon, plus jamais en aucune façon il n’évoquerait son non-futur militaire. Jugeant préférable de ne plus user de provocation sur ce sujet sensible, la seule présence remarquable ou même discrète de Minoz junior risquait de rallumer les ressentiments les plus violents. D’autant que Minoz junior, fils officiellement déclaré d’un immigré espagnols, souhaitant montrer son attachement à la France incorpora volontairement pour se faire, à

 

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 l’âge de sa conscription, une unité d’élite, un groupe de choc prêt à intervenir sur tous les théâtres d’opérations extérieurs. Homme de commando il reçut toutes les instructions sur la manipulation de toutes les armes connues, il fut formé aux stratégies guerrières, et surtout il apprit toutes les techniques de combats à mains nues ou avec armes blanches. Il était donc malvenu de l’agacer en le titillant sur la vertu patriotique et le reniement des valeurs de la nation. Mais d’un autre côté Minoz ne pouvait pas employer cette pratique spécifique, où l’enjoué bourre-pif sort de la boite à gifles printanière afin de réajuster les portraits par trop avantageux, et surtout pas à l’encontre de de Gédéon qui contrairement à Minoz était encore mineur. Lors la jeunesse accédait à la majorité à vingt-et-un ans. En quelque sorte, tacitement ils reportaient leur âpre entrevue side die.

 

 Au temps de l’enfance, sur les bancs de la communale, Théodorit et les gars de sa génération s’accommodèrent de gré ou de force de ce fichu programme scolaire lequel contenait l’instruction civique où les devoirs du citoyen étaient clairement indiqués, celui entre autres de défendre sa patrie. Pouvaient-ils ces bons copains manquer de mémoire à ce point, ou pire tenir pour rien nos vertus nationales, s’interrogeait Théodorit en réfléchissant sur l’évolution des idées des uns et des autres, lui en revanche croyait toujours aux enseignements anciens de son maître. Et si Verner, Gédéon, Achille, Chilpéric, et Pamphile limitèrent leur intrusion militaire aux trois jours réglementaires de probation, dans le même temps l’autorité déclarait Théodorit apte au service.

 

Les trois jours probatoires se déroulaient, par tradition, au centre régional de Brataston situé à une centaine de kilomètres de La Feuillargues. Un voyage par voie ferrée en deuxième classe tous frais payés, la troisième classe ayant été supprimée depuis plus d’une dizaine d’années, un record d’éloignement pour Théodorit qui expérimentait ce déplacement comme une aventure humaine majeure. Trois journées à éprouver des tests physiques, psychiques, intellectuels, et médicaux, et où sa patience vérifierait par l’épreuve le proverbe chinois fameux qu’il faut se hâter lentement, et celui français, non moins fameux, que cent fois sur le métier il faut remettre son ouvrage. Théodorit moult fois, se déshabillerait et se rhabillerait, s’activerait et s’immobiliserait, à partir des barbouillis sur les planches à dessins supposerait des concepts.

 

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 De même en réponse aux multiples questions écrites, Théodorit cocherait, rayerait, encerclerait, pointerait ou pas les bonnes réponses. Un exercice relativement facile sauf pour son voisin qui le copiait systématiquement en reproduisant les tracés de Théodorit sur ses pages personnelles, d’ailleurs les dites pages une fois annotées, qu’elles fussent de Théodorit ou de son voisin, se tournaient simultanément dans une belle harmonie. S’apercevant de cette supercherie Théodorit amusé regarda le copieur et ne se répandit pas en vaines offenses à l’encontre de ce voisin tricheur, plus par indifférence que par crainte de représailles. Et pourtant il fallait craindre ce baraqué aux cicatrices multiples, à l’intellect limité sauf pour la malhonnêteté où sa fripouillerie excellait. Cet énergumène ne s’était-il pas vanté à plusieurs reprises lors de pauses régulières qu’il arrangeait ses affaires bien souvent à coup de pognes et à coup de lattes. Personne n’osa s’aventurer à connaitre plus à fond ses prétendues affaires, car tous supposèrent qu’elles se situaient dans un louche domaine commercial d’ailleurs son fort accent de hâbleur de foire, signifiait qu’il évoluait dans un certain milieu sur lequel mieux valait ne pas s’étendre. Puis se dit Théodorit, il était nul besoin de dénoncer l’énergumène puisque à coup sûr son esbroufe avec une netteté éblouissante éclaterait aux yeux de l’autorité, nul ne pouvant péter plus haut que son fondement.

 

Et cette autorité emploierait l’énergumène dans quelques commandos parachutistes où le muscle prime sur toute autre disposition. En revanche cette même autorité détecterait les étonnantes qualités de Théodorit en tant qu’archiviste-documentaliste, sans doute son amour de l’ordre transparaissait d’une façon formidable. Il exécuterait son service dans une base à la périphérie de la ville nommée Palyvestre, située en bord de mer avec une plage réservée pour ses troufions, de quoi se croire en vacance pour de longs mois. Pourtant, si fin que soit son sable, cette plage exclusivement masculine ne suffisait pas à émoustiller les mâles vigoureux en manque de fredaines. Quelques-uns n’hésitaient pas à embarquer pour l’ile d’Aurore, une ile dédiée à ceux qui ne supportent pas le textile et qui, faute de pouvoir mettre leurs mains dans les poches, à longueur de journée brimbalent des bras et du complément viril. Lorsqu’ils revenaient de ce lieu paradisiaque la tête pleine d’images impudiques, ils passaient plusieurs jours guidés par une seule obsession qui ne les lâchait plus quelques moyens malhonnêtes qu’ils employassent pour s’en délivrer. Sans cesse ils revenaient sur les visions fugaces de toutes ces sexes

 

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 féminins entrevus, vulves, chattes, lèvres, cramouilles, craquettes, cons mignons, qui ornaient les plages de l’ile, et provoquaient leurs désirs protubérants et immaîtrisables. Ils passaient ces jours hallucinants à se planquer dans l’onde en attendant une incontrôlable décongestion qui refusait de se réduire, même en se forçant à avoir des pensées lugubres. Ces idées débridées les hantaient jusqu’à ce qu’ils se décident à une sortie en douce de la caserne à la recherche de plaisirs tarifés et furtifs qui les ramenaient bien souvent dépressifs.

 

Théodorit, pudique à l’extrême, ne s’imaginait pas en costume d’Adam devant des inconnus, déjà il avait eu beaucoup de mal à prendre la file serpentine dans un hall anonyme, nu comme un vers, afin que le médecin-major l’examine selon les règlements en cours. Pourtant il concevait aisément le ressenti de ses poteaux de chambrée pour la raison de la représentation périodique que lui offrait au sein de son service une dame plantureuse. Dans l’immeuble de trois étages où il archivait et documentait, œuvraient les officiers supérieurs de la caserne et parmi eux le seul et unique élément féminin de la base. Les manches de sa veste qui s’ornaient des galons de capitaine, ladite veste ne camouflait certes pas ses atouts de femme, et avant tout de femme aux formes généreuses et émouvantes qui suscitait à son passage l’arrêt de toutes conversations. Elle supportait avec un plaisir à peine dissimulé les mâles regards appliqués sur son académie.

 

Théodorit s’employait à ses multiples classements dans une pièce à la luminosité restreinte au fin fond d’un couloir du rez-de-chaussée de l’immeuble. Or il ne passait pas un matin sans que la sculpturale capitaine ne vînt rendre visite à Théodorit qui en réalité ne présentait pour elle nul intérêt, elle venait juste consulter les nouvelles parutions du bulletin officiel. Lors Théodorit attendait que la belle capitaine fût absorbée par ses lectures légales pour à la dérobée scruter sans y avoir l’air ce qu’elle exposait sans méfiance. Ainsi s’asseyant, pour avoir de l’aise, elle remontait légèrement sa robe et croisait ses cuisses comme il se doit. Dès lors entrevoyant ces galbes hauts-dénudés l’imagination de Théodorit se livrait à de licencieux vagabondages. Et lui apportant les documents demandés bien souvent il pensait ému : « madame sais-tu que ce troufion qui te sert, a son membre raidi comme un cerf, un cerf en rut ». Toutefois il se taisait et restait gêné toute la matinée sans une onde salvatrice à l’horizon pour y cacher son embarras.

 

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 Certains soldats, et Théodorit plusieurs fois le constata, recherchaient cette incommodité temporaire et typiquement masculine, car il n’était pas rare que Théodorit vît ceux-ci, l’un après l’autre, trainailler dans la cage d’escalier, l’air absorbé par quelques missions d’importance, montant et descendant les trois étages de l’immeuble, car la belle travaillait au troisième niveau. La tactique consistait pour ces garçons, afin qu’ils se rinçassent les yeux à discrétion, justement d’être discret. Le chanceux, qui se pavanait à l’heure heureuse où la capitaine remontait dans ses quartiers, s’obligeait, après l’avoir croisée, à relacer la chaussure qu’il avait préalablement délacée, les malins délaçaient leurs deux souliers. Te doutais-tu, splendide Vénus vraie vestale de Mars, que des yeux malicieux regardaient ton derrière et ton déhanchement. La lenteur de ta remontée le laissaient penser, tu y voyais un hommage à ta beauté et peut-être attendais-tu d’être abordée, or pas un garçon n’osa la moindre bévue, hédonistes certes mais aussi pleutres.

 

 Jusqu’à l’heure de se coucher prévue après l’extinction des feux et afin d’éviter de ressasser le même sujet grivois, la chambrée se livrait à de mémorables parties de cartes intéressées par l’enjeu tabagique. Les mises s’évaluaient avec les cigarettes, quelques fois avec le paquet entier, et exceptionnellement avec la cartouche que le fourrier distribuait chaque mois avec la modique solde. Solde insuffisante pour que les plus éloignés puissent s’offrir le billet de train même à prix réduit ne fut-ce qu’une seule fois dans le mois. Ces derniers sans titre de transport réalisaient en partie leur voyage hors du train les mains cramponnées aux propices points fixes extérieurs.

 

Toutefois l’heure du couvre-feu venue les garçons ne s’étant pas suffisamment distraits sinon abrutis avec les parties de cartes replongeaient ipso facto dans leurs pensées lubriques, jusqu’au jour béni où un cierge apparut. Un cierge énorme et gras comme un chanoine, ce qui d’ailleurs paraissait normal vu qu’il provenait de la chapelle de la caserne. Ainsi la lueur faiblarde du cierge béni illumina plusieurs soirées les parties acharnées et clandestines, lesquelles engourdissaient les cerveaux des garçons jusqu’à l’aurore blafarde. Jusqu’à l’heure sonnante et claironnante qui prévenait que les cantiniers servaient le somptueux café crème matinal accompagné du pain, à la croute chaude et à la mie moelleuse, du beurre suave et or, et de la confiture pur sucre. Alors ils lâchaient les cartes comme si elles brulaient leurs

 

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 doigts, et partaient dans un sprint furieux afin qu’arrivant les premiers ils s’empiffrent copieusement, démontrant l’absurdité du proverbe qui proclame qu’il ne sert à rien de courir, car ceux qui ne couraient pas, ne profitaient que d’un petit déjeuner de régime, sans gras, sans sucre, et parfois sans caféine.

 

Ces activités nocturnes initieront Théodorit à la belote coinchée ou contrée, au jeu du tarot, et surtout au poker que les gars nommaient américain pour être à la page. Bien sûr au début, apprentissage oblige, Théodorit vit fondre sa réserve de cigarettes dans ces parties endiablées, avant qu’à son tour il déleste les néophytes de leurs précieuses cibiches. Fort de son expérience au poker, un dimanche de perme en fin d’après-midi il eut l’outrecuidance de s’assoir à la table des véritables joueurs de poker de La Feuillargues. Dans l’arrière-salle discrète du café-restaurant du « Grand Balthasar » se retrouvait tous les dimanches la dizaine de passionnés de ce jeu, là de dix-huit à vingt-heures dans un silence de cathédrale les bonhommes s’appâtaient, bluffaient, renchérissaient, gagnaient ou perdaient sans que les traits de leur visage ne cillassent la joie ou l’abattement.

 

« Assieds-toi donc ! » dirent-ils à Théodorit en guise d’invitation.

 « Aux innocents les mains pleines ! » ajoutèrent-ils en guise d’incitation.

 Théodorit aurait dû se méfier au lieu de jouer les affranchis. En trois manches ils le soulagèrent de son insignifiante solde et cependant si capitale pour lui. Aux deux premières manches le sort ne lui donna pas les cartes pour combiner un jeu solide, il y perdit juste la mise symbolique du jeu et ne participa pas aux enchères. La troisième manche le dota de cartes attrayantes avec lesquelles il envisageait de rafler les mises, pour se faire il fallait entrainer ses partenaires en douceur dans des enchères relativement substantielles jusqu’à la hauteur de sa solde afin de constituer une mise conséquente. Or pris à son propre jeu, il ne put suivre les compères qui agissant en complices surenchérissaient et balançaient sur la table de plus en plus d’argent. À ce jeu la solde de Théodorit s’avéra peu efficiente, elle ne lui permit pas de soutenir les mises. Pourtant en mains il détenait un jeu éblouissant, un jeu splendide dont nul ne vit la couleur, car le gagnant dégouta par la hauteur de ses enchères tous les autres joueurs, y compris Théodorit qui perdit dans cette manche ses derniers picaillons. En outre le vainqueur magnanime, négligea de montrer son jeu, la règle d’ailleurs l’en dispensait, en contrepartie il exonéra ses partenaires d’étaler leurs cartes. Ce poker imprévu, leçon mémorable,

 

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 démontra à Théodorit la validité du proverbe qui annonce que l’argent va à l’argent.

 

« Malheureux au jeu, heureux en amour ! » s’exclama un joueur. Et Théodorit se levant de table supposa une moquerie, et c’était bien la réalité. Ce cours magistral détourna à jamais Théodorit des jeux hasardeux où s’immisce l’argent et dès son retour à la caserne il bouda les parties de cartes de cette chambrée qui se refusait au sommeil par le truchement de la flamme vacillante du cierge sacré. Ce fut lors d’une de ces nuits blafardes que tel un ouragan plusieurs gradés à la mine patibulaire envahirent la chambre qui ressemblait à s’y méprendre à un tripot sinon un bouge, mais sur ce dernier point il aurait fallu que des femmes de petites vertus égayassent cette tanière où entre les odeurs de transpirations mal récurées, des remugles de testostérone appesantissaient l’atmosphère.

 

Certes, à la guerre comme à la guerre ! Certains arrangeaient entre eux des amitiés fugaces et inavouables pour calmer leurs ardeurs hormonales. Ceux qui tombaient dans ce travers des invertis l’appelaient Petit Trésor pour la raison qu’il présentait des traits fins, une taille menue, et des attitudes et des gestes féminins. Bien qu’en nombre restreint les amateurs de l’éphèbe réunionnais à la peau ambré déclaraient sans ambages que faute de grives ils se contentaient d’un merle, du beau merle mordoré, mais se revendiquaient d’abord amateurs invétérés de tous les genres de femelles humaines, et cela troublait Théodorit dans son opinion bien établi des caractéristiques sexuelles humaines. Amateurs sans esprit de parties obscures !, rustres de Sodome !, grecs décadents !, dénonçaient les vrais esthètes des beautés vénusiennes, et complétaient leurs déclamations par d’autres expressions ordurières en termes si crus que Théodorit les traduisait pour lui en langage académique. Forcément les deux clans s’empoignaient pour des luttes féroces sous l’œil flatté du Petit Trésor qui recueillait ses combats comme autant d’hommages à sa personne.

 

Les gradés en toute connaissance ne s’étonnaient pas de ces pratiques déviantes et fermaient les yeux pour ne pas à avoir à les condamner. En revanche, ils ouvrèrent en grand lesdits yeux et les focalisèrent sur le cierge sacré, hurlant alors l’anathème contre ces malandrins en phase d’excommunication qui pour un temps subiraient collectivement la suppression de toutes permissions de sorties et de durs exercices martiaux. Ils ne comptèrent pour rien la difficulté de sortir ce cierge d’un calibre aberrant d’une

 

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 chapelle modeste. Situé près du chœur, l’objet sous la surveillance des yeux des fidèles, ou presque, car les scélérats attendirent l’instant précis de l’élévation, lorsque le prêtre regardant les nues ferme brièvement ses paupières, et ses ouailles scrutant le sol, baissent leur tête, alors d’un tour de main malicieux les mauvais apôtres s’emparèrent de l’objet, le dissimulèrent dans la jambe du pantalon du plus grand des aigrefins, puis en formation règlementaire sortirent au pas cadencés avec le trophée volé au Bon Dieu. Geste gravissime condamné par des années de purgatoire, et ici-bas par des tourments physiques à la discrétion du major.

 

 Même les fortes têtes se soumirent aux exercices humiliants, certes avec des regards haineux, des yeux revolvers prêts à faire feu, d’ailleurs mieux valait pour certains de ceux-ci ne pas trop se pencher sur leur façon marginale de gagner leur vie. Il advint un jour ancien que jouissant d’une permission Théodorit effectue avec deux de ces indisciplinés notoires une partie importante du trajet. Or les wagons des deuxièmes classes n’offraient plus de places assises, les voyageurs encombraient les couloirs de leur personne et de leurs bagages, sans doute la période vacancière expliquait l’affluence. Il ne complut pas aux deux frondeurs de passer presque dix heures debout, devant les cabinets du wagon, à subir les passages, les compressions, et les odeurs de cigarettes utilisées en masse pour masquer certaines émanations fâcheuses. Après concertation les deux apaches sous l’uniforme se résolurent à accomplir l’acte de rébellion en s’installant sans titres appropriés dans un wagon de première classe. Ils invitèrent Théodorit à les suivre et malgré ses réticences à franchir en uniforme cette ligne légale qui le rangerait dans ce groupe de mutins, ce dernier se solidarisa, esprit de corps oblige, avec ses camarades.

 

Incontestablement les trois troupiers mesurèrent sans gêne combien le voyage devenait plus agréable dans des fauteuils profonds et larges, avec possibilité d’allonger les jambes, dans un wagon mieux entretenu et fréquenté par des gens convenables et plutôt aisés. Pourquoi fallait-il que le contrôleur vînt troubler cette quiétude en les ramenant à une commune trivialité. Il ordonna par cette phrase clé : « billets s’il vous plait ! », que le trio lui présentât les siens. Théodorit sentit le sol se dérober sous lui, tandis que ses deux camarades affichèrent des sourires narquois, dans quelle galère s’était-il embarqué. La pièce se déroula comme une partie de poker et l’infortuné

 

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 contrôleur ignorait que les deux insoumis, car Théodorit n’assumerait qu’un rôle de figurant, pouvaient cheminer très loin dans ce jeu où le bluff tient une place essentielle. Bluff qui s’apparente à une fanfaronnade si l’acteur ne convainc pas, or les deux protagonistes maitrisait parfaitement l’art des mimiques implacables.

 

« Ce sont des billets de seconde ! » dit le contrôleur en voyant les titres que mettaient sous son nez les gaillards debout à ses côtés telle une mâchoire piégeuse avec des regards pesants et angoissants. Puis d’une voix mal assuré ses yeux lorgnant alternativement sa droite et sa gauche, le contrôleur tenta d’ajouter avec un courage homérique : « et euh… et… je me dois… de vous… »

 « Avant de dire des choses définitives, dit un des deux énergumènes, vous noterez que nos billets portent la mention : place assise. »

 « Regardez donc c’est bien notifié et l’armée, qui se substitue à nos parents, a payé plein pot des places assises, ajouta l’autre énergumène, et nous vous attendions pour que vous nous dégotiez trois places, passez devant nous vous suivons. »

 

À la dérobée Théodorit éplucha son titre sans y trouver noté cette fameuse mention, ses camarades mentaient avec un aplomb ahurissant et le contrôleur omettait d’exercer cette fonction pointilleuse de contrôler, croyant sur parole, ou faisant semblant de croire, les deux esbroufeurs. La pression psychologique démantelait une à une toutes les strates de formations et d’expériences accumulées par le vaillant contrôleur pendant des années et des lustres d’activités. Cependant et pour finir Théodorit ne manquerait pas de s’étonner de l’audacieuse intimidation de deux phénomène.

 

« Maintenant, dit l’un, si vous n’accédez pas à notre légitime demande, nous nous en remettons à l’autorité de nos chefs et des vôtres. »

 « Les nôtres de chef peuvent à tous moments nous envoyer mourir sur le champ de bataille, ils nous diront si auparavant nous devons supporter l’irrespect d’un fonctionnaire borné dont nous gardons en mémoire le numéro de matricule ». Le mot d’irrespect se fit entendre avec ses syllabes bien détachées et bien appesanties afin que les témoins fatigués du voyage, relevant ce seul mot, pussent accréditer la thèse de l’incorrection du fonctionnaire envers des soldats à propos desquels ils ne formulaient nulles remontrances, au contraire ils se flattaient de voyager avec des compagnons si charmants qui rehaussaient leur personne de leur uniforme.

 

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 Un des deux enragés regarda alors la poignée rouge de l’arrêt d’urgence et sans adresser un regard au contrôleur se dirigea sa main tendue vers la manette. Il l’empoigna, et avant que le contrôleur exprime un mot de défense, tira d’un coup sec, or la poignée par extraordinaire résista.

 

« Non ! », cria le contrôleur à contretemps, ne souhaitant pas que le train sous son contrôle fût stoppé par des gaillards dont il redoutait l’intransigeance. De plus ne devrait-il pas par la suite rédiger un rapport circonstancié, et ledit rapport alimenterait à coup sûr son dossier personnel, qui le jour où il formulerait sa demande d’avancement, ressortirait du néant prouvant qu’une certaine fois par sa faute un train s’arrêta urgemment sans réel motif. L’angoisse submergea alors le futur agent probable de première classe des chemins de fer qui en conclusion exprima le souhait que les gaillards ne fissent pas d’histoires en première le temps que quelques places se libèrent en seconde. À la surprise de Théodorit les insolents recueillirent les fruits de leurs audacieux mensonges, car le gars à la manette illusionna si bien tous les voyageurs, y compris Théodorit, de sa force employée vainement sur la poignée que ceux-ci anticipant un arrêt brutal s’étaient cramponnés aux moindres points fixes. Théodorit comprit la simulation lorsque le pseudo-tireur de poignée déclara à son copain en clignant de l’œil qu’il était bien dommage que le matériel soit mal entretenu voire hors d’usage.

 

 Et ces deux frondeurs capables d’effrayer un fonctionnaire expérimentés et besogneux se pliaient sans moufter à la punition générale suite à la volerie du cierge colossal en cire d’abeilles abondamment béni et piteusement perverti par des infâmes joueurs de cartes, et faisaient montre d’un remarquable détachement à l’exécution des sanctions. Un flegme comparable à l’insensibilité qu’ils affichaient lorsqu’ils perdaient au poker des bataillons de cigarettes, néanmoins Théodorit entendit l’un murmurer entre ses dents à l’autre : « nous voilà revenus à la colonie ! »

 

Théodorit comprit qu’ils n’évoquaient pas les joyeuses colonies de vacances mais plus précisément les colonies pénitentiaires pour enfants difficiles voire délinquants : les fameuses maisons de redressement. Lesquelles l’horrifiaient tant dans son enfance qu’à leurs moindres évocations Théodorit avalait ses caprices et se tenait à carreau.

 

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 Néanmoins ces excès d’exercices amenèrent les garçons sur le chemin de l’excellence martiale, au moins au point de vue de la parade. Le groupe devint une masse compacte réglée comme le papier à musique, un bloc dans lequel plus personne ne s’avisait pour amuser la galerie à lâcher de son fondement une caisse régulièrement grosse, Hénorme si possible ! Au bout d’une semaine de ce régime intensif exécuté sous les fenêtres du commandant il advint que des spectateurs de tous grades vinssent admirer leurs prouesses de militaires d’opérette. Si bien qu’il fut décidé lors d’une prise d’arme officielle et publique, que l’élite de ces soldats formerait la garde d’honneur, et l’on qualifia Théodorit parmi les vingt-quatre retenus.

 

Évidemment si la distance entre Palyvestre et La Feuillargues n’eut compté qu’un nombre limité de kilomètres, les parents de Théodorit fiers de leur rejeton auraient effectué le déplacement pour le voir à la manœuvre. Lors de leur dernière communication téléphonique, appels qui advenaient tous les mercredis juste après douze heures lorsque les bureaux où s’employait Théodorit se vidaient de tout son personnel et que prétextant quelques archives à traiter il utilisait en douce le téléphone du service, à ce dernier coup de fil donc annonçant la nouvelle de sa sélection Théodorit magnanime donna à ses parents la réponse à la question embarrassante sur leur venue que d’ailleurs il ne posait pas.

 « Quel dommage, leur dit-il, que Playvestre soit loin et difficile d’accès avec ses changements de train et toutes ses attentes, car le spectacle en vaut la peine. Mais c’est quand même pour vous trop de tracas pour y assister ».

 

Ce jour dédié au contact téléphonique nécessita tant du côté Théodorit et plus encore côté parents une dépense de patience considérable. Il était convenu que Théodorit appelle les Martin, seuls détenteurs du quartier d’une liaison téléphonique, surnommés Martin les riches pour ne pas les confondre avec tous les autres Martin, les Martin marmiteux de la place de La Feuillargues. Martin les riches, magnanimes et généreux, trouvaient normal que tout un chacun du quartier utilisât leur ligne propre pour des besoins personnels, mais nul ne s’avisait à profiter de leur offre gratuite, nul sauf une de leur parentèle, une miséreuse Martin envieuse de la fortune de ses cousins probables. Elle monopolisait sans gêne le combiné fixé au-dessus du meuble secrétaire, lequel se situait dans la salle à manger, si bien qu’il advenait, fréquemment à l’heure du repas, que la miséreuse Martin campe dans un coin

 

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 de la salle, le téléphone rivé à l’oreille, et les yeux scrutant le potage des Martin les riches, poussant l’audace entre deux phrases privées jusqu’à encourager, avec force voix, ses cousins à manger sans gêne !

 

Sans gêne disait-elle ! Alors que nous étions un mercredi juste après les douze coups de midi que la soupe des Martin les riches refroidissait et que la mère de Théodorit rougissait d’impatience et d’énervement en entendant les plates banalités de la miséreuse Martin qui usait avec aplomb et désinvolture de la ligne, justifiée par le fait que sa filiation lui ouvrait des droits illimités. Aussi ce mercredi-là Théodorit ne s’étendit pas sur la distinction de former la garde d’honneur en tenue de parade sous les yeux admiratifs d’un public nombreux qui voyait cette garde intervenir avec solennité à chacune des phases du rituel martial.

 

La prise d’arme donc ! Les vingt-quatre garçons se levèrent aux aurores afin d’être admirable quelques longues heures plus tard sur une place d’honneur que plusieurs troufions de corvées, sous peine de sanctions, balayaient méticuleusement. Le groupe réglementairement formé, en éblouissante tenue, alla jusqu’à l’armurerie chercher les vingt-quatre fusils « Mas 36 » non chargés et une cartouchière contenant une seule munition que la gâchette libèrerait juste avant que soit hissé nos trois couleurs, et summum de la cérémonie que ne résonne notre hymne national. Le plus adroit des tireurs fut choisi pour appuyer sur la gâchette en visant le ciel, toutefois il devait orienter le fusil dans un axe tel que la balle retombe sur le terrain de sport à proximité de la place d’honneur.

 

Le groupe une fois équipé, alla rendre les hommages au commandant qui ne se pressa pas pour passer en revue l’élite de sa troupe, d’ailleurs à l’armée le moindre geste anodin nécessite une longue réflexion. Ensuite afin que les garçons ne perdent pas une once de concentration après l’obséquieuse révérence, le major s’employa à faire exécuter par ses soldats les gestes réglementaires du présenter-arme et de l’arme sur l’épaule, il les fit réaliser des figures compliquées où les garçons tout en marchant se croisaient et s’entrecoupaient, puis comme par enchantement reconstituaient les rangs initiaux. Toutes ces manœuvres se déroulaient sous l’œil souvent narquois de traîne-patins ou de pousse-mégots antimilitaristes notoires pris au piège de la conscription, qui se régalaient de proférer quelques saillis sur ce qu’ils nommaient les fayots de service, les cire-pompes, et autres lèche-derches.

 

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 Pourtant nonobstant les railleries la garde serrait les dents et ne se rendait pas sur la voie de vindicte.

 

La garde se rangea enfin en ordre parfait autour du mat où se hisseraient les couleurs nationales une centaine de minutes plus tard, drapeau amené sur lieu religieusement comme un saint sacrement. La garde dans cette attente verrait au fil des minutes les soldats composant les multiples services de la caserne se placer sur les repères qui jalonnaient la place, mais quelquefois il advenait que des majors malhabiles soient dépassés par la simplicité de la manœuvre, hissant ainsi confusion et désordre au niveau du comique troupier. D’autres majors plus pointilleux inspectaient leurs hommes de la racine des cheveux à la pointe du soulier, et les punitions tombaient comme à Gravelotte pour une touffe de cheveux anormalement longue ou pour une paire de chaussettes de fantaisie, vert-pomme ou rose-fuchsia. Prédominait ici : ordre et beauté, si non luxe, calme, et volupté.

 

L’heure approchant, le major signifia à douze hommes parmi les vingt-quatre de se détacher du rang pour se soucier de la venue du commandant et de son état-major, de les escorter en toute solennité jusqu’à leur position, et de les encadrer afin de les prémunir de toutes attaques intempestives et réellement imaginaires. Théodorit et cinq camarades bordaient un côté du mat tandis que les six autres camarades garnissaient l’autre côté, avec parmi ces derniers le tireur d’élite. Soudain le tireur s’affola il venait de s’apercevoir que sa cartouchière était vide de l’unique munition, il s’épouvanta, pouvait-il devant la multitude jouer la comédie du fusil qui s’enraye ? Théodorit vit alors s’alarmer chacun à son tour, façon chute de dominos, la rangée du tireur. Le sixième et dernier comprit que les six lui faisant vis-à-vis l’engageaient à demander les ordres du major. Avec une dignité de bon ton il chemina vers le major, lui glissa quelques mots à l’oreille.

 

Et le major s’abaissa à lâcher perceptiblement un furieux : « quel con ! », puis rouge d’une colère contenue, il saisit de ses doigts l’oreille du pioupiou afin de lui souffler les consignes adéquates. Tout aussi flegmatique qu’à l’aller le messager après s’être repositionné articula pour son voisin les ordres du major, lesquels ordres de proche en proche allèrent dans l’oreille du tireur démuni. Alors le public, la hiérarchie officière, le commandant et l’état-major, apprécièrent ce spectacle sidérant d’un soldat qui après avoir couché son fusil à terre, piqua un sprint impétueux en contournant autant que faire se peut les

 

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 unités au-garde-à-vous formées en carré pour arriver dare-dare à l’armurerie afin d’obtenir une balle de remplacement.

 

Théodorit ferma les yeux, moins pour ne pas voir cette affligeante représentation que pour imaginer les mémorables sanctions qui ne manqueraient de tomber. Déjà ses boyaux se tordaient et se crispaient. Pourtant les intestins de Théodorit n’atteignaient pas le degré d’inconfort que provoquaient ceux du tireur, un insoutenable besoin de se soulager ne lâchait plus celui-ci. Une incommodité qui aurait dû se calmer à l’instant où le tireur entrevit sa munition luire au soleil tout près de la porte de l’armurerie. Ramassant sa balle il comprit que jamais ses muscles fessiers contiendraient son intolérable envie, il se rappela alors que dans sa course folle il avait aperçu un beau massif fleuri composé de rosiers buissons, touffu, odorant et chatoyant de couleurs. Il décida sur le retour une halte d’une poignée de seconde et déposa le plus discrètement possible son embarras.

 

La multitude civile et militaire avec une gêne non dissimulée vit revenir au pas de course le gaffeur, une sorte de Charlot sorti d’un vieux film muet, mal embraillé, le couvre-chef de travers, poussiéreux et trempe de sueur. Il interrogea du regard le major sur la marche à suivre mais celui-ci médusé ne cilla pas. Ce fut les deux troufions chargés de la montée des couleurs qui la bouche entrouverte et les dents serrées encouragèrent le tireur à faire feu, par plusieurs cinglants : « alors Ducon tu te décides ! »

 

Et le tir déclencha le toutim. D’abord et dans un bel ensemble Théodorit et ses compagnons de la garde d’honneur présentèrent les armes, sauf le tireur qui bouleversé et croyant en avoir fini mis son arme sur l’épaule et exécuta un demi-tour réglementaire, mais au lieu d’entendre : « avant-marche », il apprécia un : « eh, Ducon, présente-ton-arme ». Puis nos belles couleurs furent hissées en haut du mât cérémonieusement accompagnées par l’enregistrement de la sonnerie solitaire du clairon. Enfin l’enregistrement se prolongea par une Marseillaise et des marches militaires propres à cadencer en bon ordre les pas des soldats de toutes les sections devant les officiers supérieurs de la base, chacune étant saluée, signe de satisfaction, à leur passage par le commandant de la base. Les sections, remplies de fierté, regagnaient ensuite leurs services respectifs.

 

À la fin, après une demi-heure de représentation, il ne restait plus dans la cour d’honneur que les invités civils, les officiers, le commandant, et les vingt-

 

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 quatre hommes de la garde d’honneur qui devait pour finir décorer les portes et fenêtres du mess où se déroulerait le vin d’honneur. Décidément l’honneur était trop bien mis en valeur pour qu’un maladroit entache la pompe guerrière de sa balourdise, aussi le commandant en personne tint à prononcer la sanction à l’étourdi, avec une cordiale amabilité il le convia sine die à la corvée des latrines. Lui faisant sentir, sans jeu de mot équivoque, que le capitole est proche de la roche tarpéienne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                        LE DERNIER REPAS

 

 

 

 Depuis près d’une heure, Théodorit marchait d’un bon pas dans une nuit éclairée par la luminosité de la pleine lune. Le jeune homme progressait à travers les chemins et les sentiers ce qui réduisait la distance entre le restaurant qu’il venait de quitter à la limite de Brontillier et le domicile familial au bourg de La Feuillargues. Si à brule-pourpoint quelqu’un lui avait demandé les raisons de son esclandre, il n’aurait pas pu trouver un seul motif valable, pourtant il lui semblait que son débordement advenait à la manière du sac que régulièrement on se sent obligé de vider de toutes les méchantes vieilleries qui l’encombrent.

 

Théodorit, au lieu d’encaisser au fil des années sans broncher certaines remarques qui le peinaient, aurait dû renvoyer à son interlocuteur des légitimes recadrages, mais de cela il ne s’en sentit jamais capable dans l’immédiateté. Aussi supportait-il depuis des lustres les critiques de ses prétendus copains et copines, lesquelles critiques s’accumulaient en lui comme les strates du mille-feuilles. Avec un esprit délié et un vocabulaire étendu, ses réparties eussent été facilitées et les amoncellements de rancunes ne se fusent pas produites.

 

Et puis Théodorit arrivait à la fin d’un cycle qu’il percevait plus ou moins consciemment. Son service militaire s’achevait, sous peu il abandonnerait les oripeaux de l’adolescence pour vêtir ceux de l’adulte responsable. Quand il examinait en perspective cette brève période juvénile, cet épisode formateur de sa vie, il se rendait compte de l’influence éminemment néfaste de cet entourage superficiel de camarades puérils qui l’entrainèrent irrémédiablement dans la médiocrité.

 

Théodorit s’aperçut au sortir de l’adolescence de son manque de fermeté pendant le cours de celle-ci, préférant les amusements stériles avec sa bande plutôt l’application solitaire du travail scolaire. Tout le contraire de la fin réussie de son enfance laborieuse sur les bancs de la communale, mais il est vrai qu’en ce temps-là seule comptait pour lui la satisfaction de sa mère qui se réjouissait de ses bonnes notes, dues à son avis, une opinion qu’elle imposait avec fierté aux commères du voisinage, à la mémoire étonnante de sa

 

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 progéniture. Avec une telle qualité un destin hors pair attendait son fils. Espoir déçu !

 

Chose curieuse Théodorit qui ne possédait vraiment pas la fibre du copinage et qui ne parvint pas même à la communale à ébaucher des liens profonds de camaraderie, se mit au début de son adolescence à fréquenter plus qu’il ne le fallait tout le groupe de sa génération, et pour s’intégrer vraiment à celui-ci poussa sa nature profonde à se contrefaire. L’exemple le plus frappant se remarqua dans son attitude vis-à-vis du sport, et particulièrement du football. À deux maisons de son domicile habitait le petit Raoulet, les jours scolaires Théodorit et lui effectuaient ensemble les trajets maisons-école et retours, et pendant les parcours Théodorit supportait les élans passionnés de son petit camarade pour le football. Raoulet ne parlait, ne rêvait, ne s’enflammait que de ce sport. D’ailleurs pour aller jusqu’au bout de son inclination il participera au sortir de l’enfance aux journées de détection des jeunes footballeurs organisées par le club professionnel de Brontillier avec un succès relatif puisqu’il jouera plusieurs saisons dans ce club en catégorie minime puis cadet sans percer au-delà.

 

Outre les paroles de Raoulet il advint rapidement que Théodorit, n’osant pas être désagréable, répondît favorablement à la demande de son camarade de lui servir en quelque sorte de sparring-partner lors de ses interminables entrainements footballistiques qui ne lui inspiraient que la lassitude. De plus Raoulet terminait la séance par la lecture hésitante des articles du journal régional relatant les exploits des joueurs et des clubs du voisinage amenant Théodorit au comble d’un superbe ennui.

 

 À La Feuillargues le club de football végétait péniblement, il parvenait les années fastes à former une équipe fanion composé de jeunes et vaillants adultes qui contrastaient avec les années de vaches maigres où se trainaient sur le terrain, afin de compléter l’équipe, des messieurs en voie de décrépitude parfois variqueux ou rhumatisants. Il arriva même une paire de fois que le manchot du village se produise sur le pré, celui-ci se faisait un malin plaisir de mettre en opposition du ballon sa manche vide afin de le détourner de sa course, ce qui provoquait de curieux litiges car l’arbitre n’osait pas siffler, et pour cause, un jeu de main, lequel chacun le sait est strictement interdit.

 

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 Ainsi pour palier à ce manque de réserve humaine, les responsables du club se déterminèrent à rassembler les adolescents et préadolescents pour constituer une ou deux équipes de jeunes. Ainsi vint un jour où un pseudo-recruteur du club, un nommé Beloux, entama avec Théodorit et son père une conversation informelle, une conversation innocente dans laquelle le bon Beloux glorifia les bienfaits de la pratique du football. Voilà comment ce bougre-là qui se prétendait entraineur enrôla Théodorit au poste de milieu de terrain dans une équipe de jeunes où il retrouva une quinzaine de garçons de La Feuillargues, et ce nombre suffisait pour participer au championnat officiel de la jeunesse. Le groupe dans lequel évoluât la juvénile formation se composait, excepté deux villages voisins, d’une dizaine d’équipes qui émanaient de redoutables clubs formateurs de Brontillier, de sorte que les temps footballistiques des gars de La Feuillargues et des deux villages du voisinage s’avérèrent cruels.

 

C’est afin d’éviter les risques de longs déplacements que les responsables du district élaborèrent les groupes sans tenir compte des valeurs intrinsèques des clubs. Ces groupes s’avéraient donc de niveaux très inégaux. En réalité dans le groupe, où évoluait La Feuillargues, se déroulait deux compétitions parallèles celles des ruraux avec les trois villages et celles des citadins de Brontillier. Ces derniers pratiquaient le football dans l’espérance de pouvoir intégrer plus tard l’équipe professionnelle de Brontillier, il ne s’agissait pas pour eux d’un divertissement sans conséquence. D’ailleurs dans leurs clubs respectifs avec application ils suivaient les directives de leurs entraineurs, de leurs éducateurs, de leur préparateurs, tout un encadrement de gens compétents que les ruraux n’étaient en mesure d’aligner. De sorte que les dimanches où s’affrontaient la ville à la campagne, la jeunesse rurale, entre-autres celle de La Feuillargues, encaissait de mémorables raclées, ce qui en soit ne présentait seulement qu’un signe d’inexpérience, sauf pour les quatre ou cinq jeunes feuillarguois passionnés de football qui s’estimaient humiliés et dévalorisés en jouant avec un ramassis de nullités, et qui débitaient à la fin de ces débâcles des reproches blessants. Fort heureusement ce bon Beloux savait par une pirouette transformer l’amertume de l’instant en d’amicales galéjades, des façons qui arrangeaient Théodorit car ces dimanches de piquette il récoltait son lot d’attrapades pour une faute de défense ou un manquement offensif.

 

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 Tant que ce bon Beloux dirigea les évolutions sportives de la jeunesse l’ambiance, malgré les prises de bec, demeura agréable. Parfois même réjouissante lorsque l’équipe de La Feuillargues parvenait à battre, toujours par un score étriqué, celles des deux autres villages. Alors ces rares dimanches-là pour fêter la victoire, à la fin du match, comme par enchantement apparaissait dans les mains de Beloux, une bouteille de ratafia, une boisson gaillarde élaborée par ses soins qui si elle n’assommait pas, ébranlait les fondations d’un quidam robuste. Les garçons, eux, se contentaient d’une lampée dosée par Beloux en fonction du gabarit de son athlète, néanmoins les jeunes footballeurs rendaient chez eux des guiboles flageolantes et la cause ne provenait pas des efforts physiques comme ils l’affirmaient à leurs parents.

 

Puis un jour apparut, en lieu et place de Beloux, un homme, se nommant Lejaune, qui cessant d’être joueur en raison de son âge, désirait se consacrer à la formation des adolescents. Plus ambitieux que son devancier il réclama de ses jeunes compétiteurs plus de sérieux dans ce qui, sous ses ordres, finissait d’être un jeu pour devenir un travail, et que par ses méthodes rigoureuses « l’appétit de la victoire serve de motivation personnelle au service du groupe ».

 

Cette dernière phrase Théodorit la retourna dans tous les sens sans y trouver la moindre aspérité tant elle correspondait à la vague idée que reflétait le sport. À l’entendre elle ronflait aux oreilles comme un moteur de voiture bien réglé sauf qu’elle insinuait un sens plus concret celui de l’esprit de compétition : donner le meilleur de soi au groupe en ambitionnant d’être le meilleur du groupe. Et ce sens-là Théodorit le comprit à l’usage quand, à l’entrainement lors du match entre équipiers, la virilité des contacts s’affirma avec plus de rudesse, et surtout quand à l’issue de ces entrainements obligatoires l’intransigeant Lejaune ne s’intéressait plus qu’aux meilleurs délaissant les moins doués. Puis advint ce fameux samedi après-midi et la non moins fameuse mise au vert préparatrice du match capital du lendemain matin, une sorte de stage afin que les joueurs retenus se concentrent sur ce match. Théodorit à sa grande déception appartenait à la catégorie des écartés. Il ne reçut pas sa sélection par un courrier personnel à l’entête du club, et subit en outre les commentaires élogieux des élus sur leurs propres qualités footballistiques, et la glose ironique de ces mêmes élus sur les tares incurables des refusés. De quoi avoir le cœur lourd sinon la larme à l’œil.

 

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 Le père de Théodorit essaya de soulager le désappointement de son fils en lui faisant valoir qu’il existait d’autres clubs de football et d’autres disciplines sportives. Tentative maladroite qui oubliait de prendre en compte la blessure de Théodorit sur le plan de ses attachements amicaux. Théodorit imaginait qu’au-delà de la concurrence entre les garçons pour acquérir dans l’équipe une place incontestée de titulaire se maintiendrait une forme de solidarité sinon de fraternité évitant cet égoïsme nocif qui empoisonne toute relation. Et c’était bien là cette meurtrissure que Théodorit ressentait, il voyait à présent les préférés de l’entraineur, pour la plupart des prétendus copains, comme des félons qui trahissait cette idée du tous ensemble en bonne entente, pour une gloriole personnelle passagère. Théodorit, avec amertume, stoppa là toute ambition footballistique. D’ailleurs en consolation il se disait que ses tibias l’approuvaient pour ne plus recevoir quelques coups de pieds plus ou moins malencontreux.

 

 À l’instar de Beloux sergent-recruteur du club de football, l’église de La Feuillargues disposait d’un redoutable activiste en la personne de son obstiné curé qui par tous les moyens bienséants impliquait ses ouailles en l’avenir de sa paroisse. Et si le club proposait un terrain acceptable pour les ébats footballistiques des passionnés, l’église offrait sa salle paroissiale, avec ses véritables tréteaux de théâtre, à toutes propositions honnêtes afin de récolter les subsides nécessaires à son entretien et son rayonnement. Outre les lotos de la paroisse et des écoles privées, la kermesse de fin année scolaire avec les représentations des enfants, l’entêté curé décida de ne pas perdre de vue les adolescents du village et leurs assigna cet objectif de monter une soirée récréative composée de chants et de scénettes. Le matérialiste curé n’oubliait pas le côté économique de l’affaire et s’il déclarait l’entrée libre de tout droit il encourageait le public qu’il accueillait, à verser selon sa condition une généreuse obole dans un tronc d’église déménagé de son lieu habituel pour être plus rentable en cette soirée. Il ne négligea pas ni la buvette pour les assoiffés bavards, ni la loterie avec ses lots symboliques.

 

L’objectif artistique enthousiasma Théodorit beaucoup plus que le remplissage de la cagnotte dont il se fichait éperdument. En réalité seul comptait pour lui le jeu des comédiens et l’interprétation des chansons. Il s’exaltait juste en montant sur les planches et peu lui importait la présence ou

 

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 l’absence de public. Toutefois cette activité, si elle meublait les loisirs de Théodorit, ne réussissait pas à captiver à elle seule l’attention des nombreux adolescents et adolescentes, aussi pour retenir ceux-ci et celles-là le curé malin enrichit sa salle de deux tables de ping-pong, et luxe suprême d’un électrophone. Bien sûr on n’oubliait pas les répétitions théâtrales et une ou un membre du conseil paroissial y veillait en venant l’air de rien chaperonner les turbulents jeunes gens les jours de rassemblements.

 

Et il y avait matière à resserrer la surveillance sur cette jeunesse prompte à toutes les polissonneries. Par exemple l’électrophone ne diffuait jamais les grands airs du répertoire classique sur lesquels il est difficile sous prétexte de danse d’enlacer son ou sa partenaire dans la semi-pénombre de la salle dont les rideaux tirés servaient de mise en condition du jeu scénique. La ou le chaperon du jour fermait les yeux sur de simples bécots sans conséquence, ils avaient été eux-aussi probablement espiègles dans leur jeune temps, mais l’âge venant ils imaginaient que la génération nouvelle à l’instar de leur génération se gardait de tous gestes par trop licencieux. Comme ils se trompaient.

 

Théodorit le constata à sa grande confusion en se faisant traiter à la suite de son observation involontaire de voyeur pervers. Nous étions dans une période où se dessinait précisément le programme de la soirée récréative, ainsi d’arrache-pied les comédiens amateurs répétaient leurs scénettes et autres pièces en un acte, revêtus de leurs costumes dans les décors appropriés. En réalité les décors divers se composaient chacun de deux vieux draps cousus bord à bord et peinturlurés selon ce que le texte imposait. À cette tâche s’attelait un jeune ouvrier-peintre déclaré volontaire par le malin curé. Le jeune peintre vint au début en trainant les pieds car faire en sus de ses heures de travail de l’ouvrage non-rémunéré ne l’enchantait pas, jusqu’au jour où écarquillant les yeux il remarqua les mignonnes jeunes filles en fleurs qu’il ne laissait pas indifférentes. Dès lors à l’égard de ses œuvres, et plus encore envers de ce beau sexe en herbe, il fit preuve d’une assiduité remarquable et remarqué par tous les garçons sauf par Théodorit obnubilé par sa nouvelle passion.

 

Théodorit sur la scène tentait de mettre de la fantaisie à un monologue qui se voulait comique lorsqu’au lieu des gloussements attendus, rançon de ses efforts, il perçut des sortes de chuchotis étouffés qui provenait du trou du souffleur. Une idée lui traversa l’esprit ses copains voulait certainement lui

 

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 faire une farce en l’arrosant copieusement depuis le fameux trou avec des pistolets à l’eau. Aussi quitta-t-il les planches sur la pointe des pieds pour rejoindre les coulisses et se glisser ensuite sous la scène afin de les démasquer et se moquer d’eux en ayant pris soin préalablement d’assurer sa protection par le couvercle galvanisé de la poubelle. Avec la prudence du sioux sur le sentier de la guerre Théodorit avança dans la pénombre où s’enchevêtraient poutres, tréteaux, et piliers, lors encombré de son ridicule bouclier en fer blanc il tomba nez à nez sur le couple que formaient l’ouvrier-peintre et une de ses copines, la plus délurées de ses consœurs. Son irruption stoppa net les gémissements de plaisir que se procurait le couple dans la tranquillité de la sous-scène sur l’inconfort de ce qui avait été sans doute les précédents rideaux de scène. Surpris dans leur débordement le couple ne tenta même pas un geste pour restaurer un semblant de pudeur, et tout dépoitraillé, dépenaillé, débraillé, le couple obscène invectiva le gêneur. Une pluie de grossièreté tomba sur Théodorit qui pétrifié ne parvenait seulement pas à formuler un début de justification.

 

Cet ouvrier avec sa poitrine velue présentait à bien des égards, et ce fut une révélation pour Théodorit, des attitudes similaires à celles nos lointains cousins les gorilles. Le manque d’espace obligeait l’ouvrier à adopter une position accroupie prenant soin, afin d’assurer son équilibre et ses déplacements, de poser ses mains sur le sol mais à la manière des singes c’est-à-dire en appui sur ses premières phalanges et sur ses pouces raidis. Puis proférant des insultes à gorge déployée exposant sa belle dentition, il advint que ses mots devinrent cris incompréhensibles. Et dernier point troublant, il se rapprochait de Théodorit en exécutant des petits bonds menaçant en bombant le torse, ensuite rapidement afin de prendre un avis visuel de sa partenaire qui elle aussi injuriait l’importun, il faisait en deux soubresauts un tour sur lui-même et revenait à la charge sur Théodorit en repoussant celui-ci avec le dos d’une de ses mains libre.

 

Théodorit à force de reculade finit par se retrouver dans les coulisses hors de danger du simiesque énergumène et de sa favorite, toutefois son chemin de croix ne se terminait pas pour autant, car attirée par le raffut toute la bande attendait Théodorit au coin du bois des planches de la scène. Il éprouva un florilège d’invectives : vicieux, voyeur, mateur pervers, sale porc, et tant d’autres, et même dans ce flot-là un surprenant puceau, des insultes que son

 

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 couvercle-de-poubelle-bouclier en guise de protection ne parait pas. Il endura à l’instar de Saint Sébastien dans son martyre toutes les flèches acérés qui blessaient son cœur et son moral. Les larmes qui ne coulaient pas lui piquaient les yeux, néanmoins elles n’altéraient pas la vision qu’il avait à présent de cette affaire : toutes et tous, lui excepté, savaient ce qui se passaient dans cette chambre souterraine, où souverain le pelotage régnait. Où donc se situait la comédie ?

 

Théodorit limita son talent à ce qui était prévu : préparer au mieux cette fameuse soirée récréative, sans aucunes pensées débridées, sans rechercher une occasion opportune pour se glisser sous les planches. Pourtant il lui venait en mémoire, maintenant qu’on lui avait ouvert les yeux, ce pseudo-accident qui déclencha sans raison le fou-rire des présentes et des présents. La scène qu’ils répétaient, exigeait que la jeune fille de la maison trébuche, entraine dans sa chute Théodorit, et qu’enlacés sur le tapis ils se fassent surprendre par l’entrée inopportune de quelques personnages, créant ainsi le quiproquo originel. Or la comédienne du rôle mit tant de cœur à l’ouvrage qu’elle embarrassa un Théodorit devenu à chaque répétition plus de plus timoré. Car la drôlesse se débrouillait lors de la chute de coller un sein sur le visage de Théodorit, au point de donner l’impression de vouloir l’éborgner avec la pointe durcie du tétin. Toute la bande s’esclaffait, moins de voir Théodorit jouer le pudique maladroit, rôle que ce dernier estimait jouer à merveille puisque en compliment la bande rigolait de bon cœur, que de voir ce même Théodorit trop naïf pour comprendre l’avance plusieurs fois répétés de la peu farouche demoiselle. Finalement, alors que cette scène selon Théodorit touchait à la perfection, la pseudo-comédienne se détourna du rôle, et ce rôle repris par une autre comédienne, à l’étonnement de Théodorit, ne suscita que l’ennui. Théodorit bouffi de prétention considéra avec mauvaise humeur qu’elle gâchait son talent de jeune premier comique.

 

D’ailleurs plus la date fatidique approchait et plus les tensions s’exacerbaient. L’ensemble des comédiens amateurs semblait soumis à une atrabile pernicieuse, ainsi au moindre mot de travers éclataient des disputes épouvantables. Et Théodorit reçut sa part. Lui qui tout à sa passion tentait à chaque altercation d’arrondir les angles et de mettre une goutte d’huile dans les rouages relationnels supporta un jour affreux un réquisitoire injuste contre son attitude à vouloir tout régenter à se prendre en somme pour un merdaillon

 

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 de dictateur fienteux tout juste bon à reluquer les couples dans leur abandon. Cette séquence horrible provoqua chez celui qui l’endura, Théodorit donc, la perte complète du contrôle de ses nerfs, il ne sut que proférer à toutes et tous des incohérences, donnant des arguments à celles et ceux qui le traitaient de merdeux. Malgré son aveuglement de rage il lui sembla voir un visage ou deux affichant un masque d’ironie sinon de dégout, et ces masques de mépris l’atteignirent au cœur, il fallait qu’ils les chassent, un banc ferait l’affaire. Théodorit, menaçant et exultant de furie, empoigna le long siège, le souleva au-dessus de sa tête, prêt à le balancer sur les cabochards de service. Or ceux-ci le regardèrent avec une pitié dédaigneuse, et Théodorit se sentit couronné par le ridicule, il lâcha le banc, et avant que ce dernier atteigne le sol il tournait ses talons, espérant dans son for intérieur que ce même sol s’entrouvre et l’engloutisse.

 

Fort heureusement les brouilles, les fâcheries, à ces âges adolescents ne durent pas plus longtemps que les orages d’été, et en général après l’intense violence de ceux-ci revient toujours des temps calmes et sereins. Ce fut le cas à la salle paroissiale où revinrent la tranquillité et la paix, grâce il est vrai au diplomate curé qui ne ménagea pas sa peine pour apaiser les dissensions. Il eut cette facétie, pour arracher un sourire à tous, qu’il se voyait déjà prendre contact avec la mère Riène afin d’assurer le spectacle, un spectacle d’imitation se permit-il d’ajouter.

 

La mère Riène eut pu couler dans un splendide anonymat des jours heureux auprès de son compagnon, car la mère Riène avec son visage disgracieux vivait à la colle depuis fort longtemps avec le surnommé « Cassé ». Ce dernier en activité n’apprécia guère ce travail quotidien qui toutes les journées le cassait physiquement. Goutant à présent les joies de la retraite il se complaisait dans une sorte de contemplation monastique laissant à sa compagne la mère Riène le soin assumer les charges du ménage, du potager, et même du bricolage domestique, sur ce dernier point « Cassé » ne manquait pas de fulminer si la réparation ne lui convenait pas. La mère Riène supportait ce désagrément sans moufter parfois même elle en souriait, et ceux qui la voyait sourire étaient à chaque fois surpris par sa ressemblance étonnante avec Fernandel. Elle affichait le même sourire chevalin que l’acteur comique. Pendant son enfance et son adolescence, alors que l’acteur végétait dans l’anonymat, cette particularité chevaline la faisait juste passer pour la rigolote de la bande de sa

 

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 jeunesse, celle par qui vient la gaité, et les copains de son âge se plaisaient en sa compagnie, certains prenant son sourire pour une invite osaient quelques fois la bécoter sans sa permission.

 

Puis tout changea, et ce fut son drame, quand le talent de Fernandel se démontra film après film. Plus personne alors, plus aucun garçon surtout, de loin ou de prés ne fréquenta la désolée sosie qui devenue jeune femme se chagrinait de voir les gens faire sous le manteau des commentaires à coup sûr désobligeant à son propos. Sa solitude dura des années, puis « Cassé » tel un prince charmant posa un baiser sur ce visage moqué. Il était ce qui se nomme un vieux célibataire qui n’avait pas su en temps utile nouer une idylle. Plus âgé que la délaissée il lui proposa la vie commune qui au fil du temps créée les conditions de l’affection sinon de l’amour. Ainsi appréciait-elle « Cassé » parce qu’il n’avait pas honte d’elle, il la sortait, ils promenaient ensemble, il apostrophait les gens pour la conversation et les regardait dans le fond des yeux empêchant ainsi toute intention moqueuse. Voilà pourquoi elle supportait en souriant la paresse et les irritations de son homme.

 

Lors de ce trait d’humour du curé taquin Théodorit s’abstint de l’informer que, par le jeu compliqué des alliances, la mère Riène appartenait plus ou moins à sa famille. Cette publicité n’apportait rien à Théodorit, elle pouvait tout au plus encourager les plaisantins à des moqueries à son encontre. Or la troupe devait se reconcentrer uniquement sur le motif de leur rassemblement : la soirée récréative. Enfin le jour arriva et dès le matin une folle effervescence s’empara de tous les protagonistes. Ce fut dans un état second que les principaux comédiens assurèrent la représentation, ils passèrent tout le jour avec le trac en guise de compagnon regardant sans les voir tous les autres de la bande tourbillonner à leurs tâches respectives : décors, maquillages, éclairages, costumes, accessoires, et tant d’autres points insignifiants et capitaux à la fois.

 

Celui qui sans être averti se serait donné la peine d’entrer dans la salle paroissiale ce jour-là, à la vue de ce remue-ménage n’aurait pu concevoir que de ce désordre émergerait, dans les heures qui suivraient, un divertissement réglé comme des professionnels de l’art. Après les paroles de bienvenue du curé-maître-de-cérémonie le spectacle se déroula sans aucuns tâtonnements, sans aucuns temps-morts. D’ailleurs depuis la coulisse, assis sur une chaise, soutane visible par tout spectateur attentif, le curé-régisseur, avec un amoncellement de feuillets sur ses cuisses, y veillait.

 

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 Au fil des minutes les applaudissements, les encouragements, du bienveillant public provoquèrent une surexcitation libérant une énergie stupéfiante de tous les participants, de sorte que ceux-ci, radieux, se croisant en coulisses, se stimulaient par des clins d’œil, des sourires bienveillants, un pouce dressé, un tapotement, et autres gestes sympathiques. Comme elles étaient loin les fâcheries, les bouderies, les engueulades, à présent tout le monde s’aimait sans resserve et appréciait pleinement la réussite de la soirée.

 

La seule fausse note vint de la société des droits d’auteurs qui réclama, par un courrier reçut par le curé le jour même de la représentation, les justes rétributions de ses mandants. Et l’avaricieux ecclésiastique se désolait par avance de voir s’éclipser de sa cassette une recette qui n’était point encore rentrée. Alors comme Harpagon, mètre-étalon des avares, il alla pleurer d’abondance dans les bureaux de cette société si âpre aux gains, il joua si bien ce rôle qu’il obtint ce succès majeur de voir le prélèvement notoirement allégé.

 

Théodorit ne retint que le meilleur de cette représentation, les moments où sur scène devant sa prestation le public réagissait de façon plaisante selon la situation par des rires ou des applaudissements, alors un étrange bonheur l’envahissait. Une émotion que jamais auparavant il ne ressentit, celle de donner au public un moment de bonheur et de constater que ce public comme en écho lui renvoyait ce même bonheur mais bonifié, rendu au centuple. Et forcément avec l’enthousiasme de son âge il voulut renouveler l’expérience. Il se renseigna au hasard des rencontres dans le but d’intégrer une sorte de club théâtral, avant que ce hasard ne lui colle sous les yeux une affiche signalant les activités du centre d’art dramatique de Brontillier. Sans trop savoir où il se posait, Théodorit s’inscrivit aux cours qui, pour le bonheur de sa bourse, étaient gratuits.

 

Comme toutes les écoles, celle-ci, bien que spécifique, proposait aux nouveaux venus des exercices : de diction, d’articulation, et de respiration, à faire chez soi avec application, avant de s’initier aux textes de nos auteurs classiques et d’y trouver la quintessence de l’art théâtral. Ainsi Théodorit se concentra, comme tout apprenti comédien qui se respecte, sur l’œuvre de Molière, et travailla particulièrement une scène du « Malade Imaginaire » avec pour partenaire une dame, professeure de lettre, d’un âge avancé. Or le contraste entre l’âge supposé des personnages et celui des comédiens balbutiants rendait peu crédible leur représentation, en effet la professeure

 

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 jouait le rôle d’une facétieuse jeune femme et Théodorit celui d’un vieux acariâtre grognon, le parfais contraire de ce qu’ils étaient. Mais avant de proposer à tous leur scène vouée à l’échec, Théodorit assista à celles de ses nouveaux camarades, lesquels se faisaient reprendre systématiquement par le professeur sur une intonation, un phrasé, ou un mot, bref un travail méticuleux qui provoquait l’ennui de Théodorit, d’autant que les autres élèves, essentiellement des étudiants, à la fin de la scène s’autorisaient critiques et analyses étayées par des années études sur le texte et les intentions de l’auteur, suggérant le jeu le plus approprié qu’il convenait de produire afin de respecter lesdites intentions.

 

Ces subtilités intellectuelles rebutaient le rustique Théodorit et le mettait mal à l’aise tant elles révélaient son inculture. Puis il fallut qu’il présente avec sa partenaire son travail et ce fut une catastrophe. Glacé d’effroi devant une assistance de connaisseurs rien de juste n’émanait de lui, de plus interrompu en permanence par le professeur il perdait le fil de sa scène et sa mémoire défaillait, d’ailleurs en guise de conclusion le professeur sur un ton tranchant, sinon théâtral et emphatique, signifia à tous qu’avant de jouer une scène mieux valait la bien travailler afin que son temps précieux ne soit point perdu. Théodorit prit pour lui cette sentence pourtant avec sa partenaire, et après un mois de travail, ils se considéraient prêts à bruler les planches. Echec, cruelle déception, mais surtout Théodorit se sentit humilié, atteint dans son honneur, il n’avait pas compris que le centre d’art dramatique tentait de former des comédiens professionnels et que dans tous les métiers l’apprenti se faisait rabroué en permanence prétendument pour son bien. L’aventure théâtrale de Théodorit après ce fiasco ne se prolongea pas d’un jour supplémentaire.

 

 Pourtant Théodorit s’était exposé à des dangers bien plus périlleux que ceux d’un public ingrat. Les partenaires pour l’occasion se présentaient sous une sombre tournure, se déplaçaient à quatre pattes, et possédaient des cornes dont la dangerosité se trouvait à peine amoindrie par des embouts de plomb vissés à l’extrémité desdites cornes. Toutefois une friction des côtes avec de tels attributs laissait des marques douloureuses. Théodorit se demandera longtemps par quel mystérieux engrenage il se trouva à défendre l’honneur de La Feuillargues face à d’inquiétants bovins lors de jeux inter-villages qui, à l’instar de la nouvelle émission télévisée, imposait qu’une

 

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 vachette espiègle troublât l’affrontement des deux équipes en des jeux divers, franchement le soir même desdits jeux, Théodorit, qui craignait ces camarguaises cornues, s’interrogeait encore. Et pourtant dominant sa peur il distrayait un public rigolard venu en nombre.

 

Justement cette foule conséquente poserait un problème inattendu que Théodorit prendrait en charge pour avoir été désigné par ses équipiers porte-parole auprès des organisateurs. Ces derniers, afin d’amortir tout juste les frais, décidèrent de fixer un prix d’entrée modique, tablant sur un nombre réduit de spectateurs. Or une multitude considérable se déplaça, sans doute à cause du modeste droit d’entrée, mais surtout à cause de l’esprit de clocher que ces jeux ranimaient, alors certains équipiers cupides estimèrent la recette et voulurent recevoir, en bonne logique, une rétribution convenable eu égard aux risques encourus. Sans quoi ils refusaient de participer aux amusements et en conséquence ne défendraient pas l’honneur du village. Cette décision intervenait quelques minutes avant le début de la soirée et le diplomate Théodorit dut assumer la difficile négociation qu’il fit aboutir, lui semblait-il, en ménageant les susceptibilités et les intérêts des deux parties, acte dont il tirait une légitime fierté.

 

Pourtant la déconvenue le saisirait au cœur et provoquerait sa nausée quelques jours plus tard. Mais auparavant, à l’issue de ces jeux inter-villages dont nul n’aurait su désigner les vainqueurs, exemption faite de l’animal cornu qui se complut à bousculer les enthousiastes bipèdes, à les rouler sur le sable des arènes, ou bien à les précipiter dans l’espèce de bassin formé d’une bâche placée au milieu d’un carré de ballots de paille, auparavant donc les deux équipes d’adolescents ecchymosés commencèrent la nuitée en se ressassant les épisodes marquants de l’affrontement ludique. La cigarette aux lèvres et le verre de mauvaise bibine en mains, les garçons assis sur le muret ceinturant la placette des arènes, ou bien debout lorsqu’ils mimaient un épisode des jeux, plaisantaient et riaient de bon cœur.

 

Hélas l’alcool n’étant pas un ami bienveillant il occasionne parfois des accidents imprévus qui transforment en drame des réunions aimables. Ainsi il advint qu’un solide gaillard, qui en apparence supportait l’alcool, laissa échapper de sa main la bouteille, et voulant la rattraper avant qu’elle n’atteigne le sol par un geste maladroit l’expédia contre l’angle haut du muret. Par la violence du choc la bouteille se brisa et de la multitude des débris il en

 

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 est un qui se planta dans le creux de la main d’un garçon dont par reflexe il se servait en guise de protection. Dans l’instant ce garçon ne se rendit pas compte de la gravité de sa blessure, mais ceux qui l’entouraient virent un bout de ce débris de verre sortir au dos la main. Donc l’éclat de verre traversait la main, et de plus par saccade il giclait de cette main un flux sanguin alarmant. Certains blêmirent.

 

Fort heureusement monsieur Balthazar patron de l’établissement à l’enseigne du « Grand Balthazar » possédait le téléphone il convenait juste, au milieu de la nuit, de le réveiller, afin qu’il prévienne les docteurs Tousse ou Daspire du drame qui ne manquerait d’advenir sans leur salutaire concours. Dans son demi-sommeil, devant la troupe affolée, considérant le blessé sanguinolent, monsieur Balthazar par précaution avertit les deux praticiens. Ces derniers, honorant leur serment d’Hippocrate, se précipitèrent sur le lieu du drame possible, ils y arrivèrent qui en pyjama qui en robe de chambre pratiquement dans la même seconde, il eut fallu un chronomètre pour les départager. Cette compétition n’était pas innocente car les médecins qui se donnaient du cher confrère à chaque apostrophe, en réalité ne pouvaient pas se supporter. Cependant avec de feintes amabilités ils conjuguèrent leurs efforts pour, selon leur mot, tirer d’affaire cet imprudent, ce blessé étalé sur une table du restaurant aussi blême que la nappe blanchâtre. Se rendant à son domicile Théodorit considérait ce mot d’imprudent, et se demandait où donc le blessé avait-il été le plus imprudent ? Devant les animaux cornus ou bien au moment de déguster le verre de l’amitié.

 

En réalité Théodorit constaterait dans les jours suivants comment l’imprudence se révèle quand on se risque à se mettre en avant, surtout lorsque la compagnie vous pousse en tête. Pour que les jeux inter-villages se réalisent Théodorit marchanda avec les organisateurs la récompense à laquelle prétendaient certains des équipiers. Une sorte de prime de risque couvrant les frais des éventuelles blessures. Nul en effet n’oubliait l’épisode dramatique qu’il se produisit à La Feuillargues des années auparavant, où un jeune homme, un touriste venu de Normandie se laissa asticoter par la jeunesse du village d’alors, au point de céder à leur blague et de se présenter sans connaitre les dangers devant une vache camarguaise, qui n’avait aucun rapport avec les vaches normandes qu’il côtoyait dans son pays. Le choc tête contre tête d’une violence extrême fit dans un premier temps valdinguer le jeune normand sur

 

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 plusieurs mètres comme une matière inerte. Et c’était bien le cas, mais le malheureux paraissait à tous simplement inconscient. L’horreur se révéla au public quand la bête joua de longs instants avec ce corps qui semblait être un pantin. Quelques téméraire parvinrent alors à attirer l’attention de la bête énervée tandis que le normand était mis en sécurité et qu’à grands cris il se réclamait d’urgence un médecin. Lorsque ce dernier arriva, il n’usa ni de sa science ni de ses instruments de son art, il se borna juste à faire le constat visuel qui sautait aux yeux, et son stéthoscope confirma le diagnostic. L’infortuné normand rentrerait chez lui en corbillard.

 

Dans le cas présent sans accidents majeurs, la prime servirait trivialement à tous les participants à festoyer ensemble : verre de l’amitié en soirée suivi le lendemain midi d’un banquet au « Grand Balthazar ». Et cette blessure malencontreuse vint au moment où personne ne l’attendait, qui provoquerait à sa suite d’insupportables suspicions lesquelles atteindraient en partie Théodorit. Il faut constater que les organisateurs ne goutèrent pas d’être rançonner à quelques minutes des jeux inter-villages afin que ceux-ci se tiennent et comme leur interlocuteur majeur se trouvait être Théodorit. Ils rendaient donc celui-ci responsable de la manœuvre sans s’arrêter sur son rôle de conciliateur forcené.

 

Puis lorsqu’enfin ils s’entendirent sur la somme, les uns la trouvèrent élevée et les autres dérisoire, et presque tous condamnèrent sans trop le dire la médiation de Théodorit. Mais après que le bris de verre eut traversé la main protectrice alors la bonde aux critiques s’ouvrit. Les uns pour affirmer que l’importante somme ne pouvait offrir à la jeunesse que l’illusoire bonheur de l’ivresse, avec la perte de contrôle de leurs faits et gestes sinon le coma éthylique voire la mort. Les autres pour dénoncer la somme dérisoire attribuée qui ne permettrait jamais au blessé d’avoir recours à un illustre chirurgien pour réparer cette main endommagée si bien sûr les nerfs et les tendons étaient touchés au point d’handicaper le garçon dans sa future vie professionnelle.

 

Face à ces observations tendancieuses Théodorit se sentit bien seul, nul soutien ne vint de ceux qu’il considérait comme de bons copains. Ils se taisaient et peut être même que leurs pensées basculaient dans le dénigrement de son entremise. Mais le pire allait advenir le surlendemain des jeux taurins car à la suite du recomptage de la recette il s’avéra que la caisse n’était pas juste, elle marquait un déficit certes négligeable mais considéré comme une perte sèche.

 

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 Une erreur de caisse classique ne présentant nul caractère de gravité et que d’aucuns considéraient comme une conséquence logique du manque d’habitude des multiples caissiers. Pourtant un climat malsain s’établit à la conclusion de cette affaire, et si personne ne désignait nommément le fautif, le soupçon tel un poison nocif se diffusa dans les rangs des garçons, tous plus ou moins des camarades de Théodorit. Ce trou dans la caisse entrainerait outre la recherche du coupable, celle du condamnable instaurateur des mauvaises conditions de travail de cet emploi pointilleux de caissier. Et là pour le coup, à cause de ses prétendues manœuvres cupides, Théodorit devint, sans que cela soit défini par personne, la cible de presque tous. Or ce rôle de bouc émissaire forcément lui déplaisait et de plus ignorant les façons de s’en défaire il gardait un silence que l’on jugeait coupable.

 

 Comme ce même silence qui à présent l’accompagnait, dans la douceur de la nuit, à travers les sentiers champêtres le conduisant au domicile familial, après ce repas supposé amical qu’il ne termina pas. La bonne harmonie sonnait faux dans ces agapes, Théodorit savait les ressentiments que nourrissaient les uns envers les autres, et tous dissimulaient, feignaient d’être familiers et amicaux. Mais puisque l’ambiance se voulait festive alors Théodorit prit, comme tous ceux de la bande, les attitudes hypocrites qui convenaient, bien que ces manières lui inspirassent un certain dégout. Et le repas aurait pu arriver à son terme sans anicroches, sans qu’il exulte par un esclandre ahurissant, il fallait juste qu’il réprime cette envie de consommer des apéritifs et du vin de toutes les couleurs. Or c’est par cette absorption importante que Théodorit supportait cette atmosphère illusoire, avant que par cette consommation incontrôlée il devienne insupportable. In vino véritas !

 

Dans un premier temps, parce qu’il était sous l’emprise de l’alcool, Théodorit provoquait par ses propos décousus, sortis de sa bouche pâteuse, l’hilarité de la tablée, puis constatant la moquerie ambiante à ses dépens Théodorit s’emporta, répondit aux railleries par un surcroit d’agressivité, et il en vint à vider son sac de tous ses mécontentements refoulés depuis un lustre bon poids. Enfin et pour finir en beauté il voulut avoir le geste auguste en jetant entre les assiettes et les plats, le billet couvrant du repas son prix et même au-delà. Une posture qui pensait-il en imposerait, comme il se leurrait !

 

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 Au contraire après sa sortie la tablée s’amuserait à imiter son noble geste en le rendant grotesque ainsi qu’une une risible bouffonnerie.

 

La plupart de ses camarades étaient déjà sortis de l’adolescence et maitrisaient déjà en vieux brisquards tous les réflexes sournois des adultes. D’ailleurs parmi ces camarades il en était qui fréquentaient sérieusement, qui envisageaient le mariage et tout le toutim. Images de mariages, Théodorit se surprit à sourire en se souvenant de sa première noce. Il se revit au temps insouciant de son enfance lorsqu’il débitait au curé les bribes d’un catéchisme fastidieusement apprises afin de communier solennellement, et qu’à la même période ce même curé préparait son frère ainé au sacrement du mariage. La cocasserie se produisit le jour de la cérémonie quand inversant les prénoms, le curé énonça celui de Théodorit pour convoler avec la future de son ainé. Les farceurs de la noce, pour l’amusement de tous incitèrent, Théodorit à exprimer ce oui attendu, alors devenu pour un instant le centre de toutes les attentions Théodorit se sentit rougir jusqu’aux os. Cette confusion il l’avait déjà éprouvé deux fois ce même jour : lorsqu’on lui présenta sa petite cavalière, inconnue de lui, et qu’intimité sur l’injonction du présentateur il dut tout honteux sortir de sa poche le minuscule paquet-cadeau contenant le bracelet de pacotille, un cadeau à offrir selon les us et coutumes de la galanterie.

 

Théodorit se souvenait aussi de la torture que lui imposèrent ses souliers vernis, des mocassins neufs jamais mis, pas même pour les casser un peu afin de ne pas les abimer. Quelle journée de souffrance ! Et pourtant Théodorit en avait supporté des chaussures désagréables, des godasses renforcées, quelques fois reconditionnées par son père à grand renfort de cuir, de colle, et de clous, pour qu’elles endurent toutes les brusqueries de l’enfant turbulent qu’il était. Il revoyait à cet instant le sourire de son père, cet arc formé par une rangée de clous spéciaux que ses lèvres-étau emprisonnaient. Le père, marteau en main, se penchait sur une pièce métallique singulière supportant le soulier, composé de plusieurs bras où s’emboitaient des souliers de toutes tailles : du fin escarpin féminin au grossier godillot du travailleur sur lequel le père lâchait ses furieux coups de marteaux à grand fracas de la solide table de cuisine. Le petit Théodorit sursautait et riait, il aimait à se faire surprendre par son père.

 

C’était le bon temps du pays d’enfance qui ne reviendrait plus, alors qu’aujourd’hui au cœur d’une nuit lumineuse, dans le tumulte d’une colère immaitrisable, Théodorit sans en avoir une réelle conscience, venait de claquer

 

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 la porte à ses années adolescentes, années difficiles, souvent décevantes, rarement satisfaisantes, parfois agréables, mais jamais pleinement heureuses.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

     

 

 

 

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                                                  ÉPILOGUE

 

 

 

 

 

     Le fleuve de la vie, dès son origine, emprunte pour chacun d’entre nous des passages particuliers, et selon la contrainte des terrains proposée à ce fleuve celle-ci modifie son caractère. Alors différents états se succèdent : tumultueux ou paisible pour de rares moment, impétueux ou fougueux, et le fleuve progresse jusqu’au jour où il trouve des conditions qui lui donnent une apparence de tranquillité. Ainsi le fleuve adolescence, après bien des turbulences, poursuit sa course folle à la recherche d’un débouché serein très incertain.

 

Il arrive maintes fois qu’un fleuve disparaisse, en réalité il alimente quelques nappes phréatiques, et souvent il se produit à des dizaines de kilomètres de son effacement une résurgence de ce fleuve, mais il advint aussi qu’il ne réapparaisse jamais plus. Ainsi le fleuve adolescence termine-t-il parfois sa course d’une façon pathétique : une faille du relief ou une altération du terrain suffisent à provoquer sa disparition définitive.

 

 Pendant l’enfance l’idée de la mort ne nous effleure pas l’esprit parce qu’il semble que nous ayons par instinct, l’intuition de cet évènement naturel. Une intuition que confirme le décès d’un animal familier, et l’enfant entend ses parents sentencieusement déclarer qu’il faudra enterrer ce vieux chat de dix ans, vieux parce qu’il faut multiplier, grosso modo, cet âge par sept pour évaluer son âge réel, alors l’enfant de dix ans, qui connait par cœur ses tables de multiplication, fait de tête l’opération puis considère ce chiffre de soixante-dix. Un âge réellement canonique pour un esprit enfantin qui estime finalement que le compagnon à pattes de velours avait fait son temps ici-bas et qu’il pouvait donc mourir.

 

L’enfant possède naturellement cette sure prémonition de la mort à venir en conclusion d’une longue vie, longue comme celle du presque séculaire grand-père. Et cette mort à un âge avancé finalement rassure l’enfant par ce qu’il estime être un plan de marche normal. À contrario une mort prématurée le déstabilisera jusqu’au moment où il percevra les bribes de conversations murmurées d’adultes dans lesquelles seront évoqués la maladie terrible ou l’accident épouvantable. Ces informations donneront à l’enfant des prétextes

 

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 indiscutables pour se tranquilliser à bon compte et convenir que sauf exception, d’une façon générale les gens meurent vieux.

 

L’enfance cède ensuite la place à l’adolescence, et l’idée de la mort évolue avec cette modification physique. L’adolescent se croit immortel, et à la vérité il l’est, puisque la mort ne touche que les vieillardes et les vieillards. Si par extraordinaire quelqu’un de ses connaissances de cet âge adolescent disparait, il ne peut s’agir que d’une anomalie absurde. Cet évènement le marque juste le temps qu’il soit assailli par d’autres préoccupations imminentes, il y a tant à faire, à apprendre, à découvrir, à expérimenter, dans cette période singulière. L’adolescent se persuade que si la camarde peut frapper à tout moment, l’éventualité d’être personnellement atteint a des probabilités statistiques très restreintes. En somme il se voit passer allégrement entre les gouttes des sinistres averses.

 

Théodorit, pendant son épisode adolescent, traversa les pluies, les grains, les orages, avec optimisme, quasi-certain que rien de sérieux ne l’affligerait. Et rien de grave ne l’affligea. Il y mit tout de même du sien en ne s’exposant jamais à un quelconque péril, excepté lorsque des mouvements indépendants de lui l’entrainaient au pire. Ce fut le cas un jour où il voulut s’élever au niveau intempérant d’un habitué des furieuses beuveries, ainsi emporté il but et rebut d’une façon déraisonnable jusqu’à tomber raide inconscient dans un coma éthylique qui le cloua au lit trois jours durant. Sa mère le soigna.

 

Puis une autre fois il commit l’imprudence de monter dans la voiture d’un gars que la rumeur vilipendait, le considérant comme un chauffard patenté. Théodorit ne se soucia pas des langues vipérines, tant le tenaillait son envie d’aller entendre, parmi d’autres moins réputées, la vedette de la chanson du moment, au théâtre de verdure de Lissanquet, lors de la fête qu’organisait les membres du parti communiste du secteur. Il fallait une heure et demie de route pour atteindre le but, or peu après le départ, au premier virage ou presque, l’as du volant fit une embardée magistrale, mais néanmoins contrôlée, tous les passagers sentirent alors les mouvements capricieux et désordonnés de leurs organes internes. Cet incident, au lieu de calmer le champion du bitume, l’amena au contraire, afin d’ébaudir ses compagnons, à prendre plus de risques qu’il pensait aisément maîtriser.

 

Effectivement le virtuose autoproclamé de la vitesse domina, comme à la parade, tous les virages qui se présentaient, les pneus crissaient à sa volonté, le

 

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 volant tournoyait dans ses mains habiles, tandis que ses pieds jouaient avec les pédales comme un organiste chevronné. Sauf qu’à vouloir se maintenir à la limite de ses possibilités, il advint un moment où celle-ci est franchie. Survint une courbe plus raide ou bien moins négociée que les autres, qui rappela à Théodorit la leçon de son maître d’école sur la force centrifuge. La voiture s’éloigna de la trajectoire idéale, puis les deux roues du côté droit mordirent un peu les abords de la chaussée juste avant de glisser carrément dans le fossé herbeux. Ensuite la voiture, à demie-couchée, continua son trajet dans la tranchée, jusqu’à ce que la passerelle d’accès aux vignes stoppe net sa course folle. Tous souffrirent de contusions multiples. Les mères les morigénèrent puis les soignèrent.

 

Celle de Théodorit lui remémora l’histoire de cette vieille femme démunie qui vivait à Brontillier et sa fichue manie connue de tous. Afin de grappiller chaque jour quelques menus picaillons, l’indigente se démenait dés matines, dans les bars et cafés de la ville, en changeant tous les jours de quartiers, à dérober le journal local mis à la disposition des clients. Quand son cabas lui tirait trop sur son bras elle rendait chez elle, et défroissait les journaux avec son fer à repasser. Elle ressortait ensuite avec les gazettes remises à neuf et abordait les passants pour vendre, une à une, celles-ci, en leur narrant sa mésaventure d’avoir acheté le journal alors que son époux, une pure invention car elle vivait seule, dans le même temps en acquerrait un également. Alors voulant éviter que ce mari coléreux ne la batte comme plâtre pour avoir dépensé bêtement les sous du ménage, elle disait des sanglots dans la voix qu’il lui fallait se débarrasser du doublon même à perte. Avec cet argument la nécessiteuse écoulait tout son stock, aucune âme sensible n’y résistait, souvent même elle récoltait plus que la valeur réelle du lot.

 

La vie disait la mère de Théodorit ressemble furieusement aux journaux, ce qui y est écrit et imprimé, ne se corrige plus, aussi il faut s’attentionner chaque jour à faire les bons choix car une fois tracés ils ne se rectifient plus… ou si peu, car la mère voulait donner une lueur d’espoir. En conclusion celle-ci affirmait que, contrairement aux journaux de la vieille, nos existences ont un usage unique et ne se répètent pas. Et Théodorit de faire sa pelote avec les fumeux préceptes maternels en les tordant dans tous les sens. Pourtant ces sortes de maximes mille fois répétés dans l’enfance déterminent à jamais des réflexes de bon aloi, forgeant ainsi le caractère de l’adulte futur.

 

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 Les désaccords verbaux étant la source des rapports conflictuels, qu’ils soient légaux et judiciaires ou bien pugilistiques et brutaux, virant parfois à la barbarie, les sages s’accordent à penser, et parmi eux Théodorit, que pour vivre tranquille mieux vaut éviter les personnes à problèmes, ces adeptes forcenés du bourre-pif en guise de règlement, et donc ingérables par la non-violence. De frustes individus, minoritaires mais cependant très visibles, qui se remarquent surtout dans les espaces clos des stades de football, et que Théodorit côtoya dans ses jeunes années footballistiques, pendant lesquelles avec une prudente sagacité, il ne releva pas de ces barbares toutes les provocations verbales et physiques, préférant les dédaigner, les mépriser, et leurs auteurs avec. Il évita, autant que faire se peut, la moindre circonstance motivant des enragements de sauvages.

 

En revanche la lutte contre les impondérables, tels que les accidents ou les maladies, prend toujours une tournure incertaine quoiqu’on s’attentionne toujours à s’abriter de ces désagréments. Mais la vie adolescente, avec ces instants irréfléchis, expose plus que toute autre période aux aléas de l’existence parce que l’on se sent plus fort que tous les éléments contraires, y compris la maladie. Va-t-on consulter à cet âge où l’on sent une sève vigoureuse vous procurer une puissance inépuisable ? Et si en moult occasions il advint des défaillances on les imagine momentanées, bien convaincu que les jours passants tout rentrera dans l’ordre.

 

Était-ce le cas de ce jeune homme que Théodorit croisa une fois lors de la visite médicale approfondie au service de santé de la caserne. Quand quelques semaines plus tard Théodorit apprit son tragique destin il fut abasourdi, le jeune homme à l’issu de la visite dut être admis immédiatement à l’hôpital pour des examens minutieux lesquels révélèrent sur le plan sanitaire une situation compromise mais non désespérée. Le corps médical s’opiniâtra à soigner le malade pendant presque deux mois avant de rendre les armes devant un cancer foudroyant. Mais ce cancer n’avait-il pas prospéré sur un sujet qui, se croyant en bonne santé malgré quelques embarras passagers, négligea une utile entrevue avec son médecin de famille. La question restera à jamais sans réponse.

 

Quoiqu’il ne convienne pas de toujours accorder une confiance illimitée aux doctes scientifiques, ils se trompent quelques fois dans leurs diagnostics et leurs prescriptions. D’ailleurs nul, parmi les hommes de l’art, n’expose dans

 

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 leur cabinet les appréciations et les notes avec lesquelles ils obtinrent leurs diplômes, la patientèle pour certains d’entre eux se raréfierait à tel point qu’à brève échéance ils s’obligeraient à vivre dans l’indigence. Était-ce un médecin de cette espèce médiocre qui suivit l’état de santé défaillant de cette adolescente de La Feuillargues ? On parla d’attaque cérébrale foudroyante, une attaque imprévisible avec absence de symptômes précurseurs préalables. Absence de symptômes ou absence de perspicacité du praticien à la vue des rares indices présentés et surtout défaut de prise en compte des antécédents familiaux. Toujours est-il qu’une congestion cérébrale dans les juvéniles années, a statistiquement des possibilités restreintes de se produire. La jeune adolescence contribuerait à ce pourcentage insignifiant qui pour elle et ses proches deviendrait capital et dramatique.

 

 Un accident cérébral agit à la façon du coupe-circuit, à cette différence près que le cerveau lésé par le choc ne retrouve pas toujours la plénitude de ses fonctions, certaines fois il arrive qu’une brutale commotion provoque l’anéantissement total. Il existe aussi des coupe-circuits qui ne sont pas des accidents mais qui entrainent des résultats identiques. Par exemple : une pulsion mal maitrisée, une sous-évaluation du risque, ou une absence de réflexion, ces états d’esprit occasionnent souvent des événements dramatiques irréparables.

 

Le triste jour se leva sur la jetée du port de Plat-Terras qu’un vent violent balayait et rabattait sur elle des vagues impétueuses. Au bout de la jetée se trouvait le phare qui résistait à la force des éléments. Ces adolescents appartenaient à une des générations qui précédèrent celle de Théodorit. Ils étaient partis de bon matin à bicyclette de La Feuillargues afin de profiter longtemps de la plage. Un beau ciel d’août les accompagnait, or en août, au fil de la journée, il advient parfois que le ciel se drape de sombre couverture afin d’effrayer le pauvre monde qui s’active sous lui.

 

Déjà par le passé ce ciel d’été prompt à toutes métamorphoses ne laissât aucune chance à un viticulteur de La Feuillargues, un propriétaire qui exploitait seul son domaine. Il louait quand le besoin de sulfater se faisait sentir un enjambeur, avec cet engin il gagnait un temps précieux que la sulfateuse manuelle ne lui offrait pas. Ce jour-là un temps mauvais menaçait bien que les prévisionnistes ne prévoyaient rien de fâcheux, en toute confiance le viticulteur

 

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 grimpa sur l’enjambeur et rejoignit ses vignes. Or la montée de la température provoqua un orage bien curieux, un traitre d’orage, un orage sec sans une goutte d’eau, mais non exempt d’éclairs et un du nombre foudroya le viticulteur. Dans la soirée ses proches inquiets le trouvèrent sur l’engin noirci, il était grillé comme un charbon de bois dans la position adéquate du conducteur appliqué, car l’engin enflammé poursuivit sa course jusqu’à ce que s’estompe la force d’inertie, tout autour de lui quelques souches fumaient encore.

 

Sur la jetée du port de Plat-Terras l’orage initial prit des allures de bourrasque permanente et à l’abri dans un café les adolescents de La Feuillargues contemplaient ce violent déchainement sans avoir d’autres activités que d’attendre le retour à la normale. Or à force de ne rien faire les pensées des garçons se débridèrent, ils imaginèrent quelques défis insensés. Ces sortes de loufoqueries absurdes qui meublent fréquemment les jeunes têtes adolescentes comme celle, dans le cas présent, d’affronter ou si possible d’éviter le vent et les vagues déferlantes, d’atteindre le phare après une course de deux cent mètres, et de revenir entier de ce péril, un péril tenté exclusivement, et cela allait de soi, pour la beauté du geste et surtout la montée d’adrénaline qu’il procure. Hélas ce jeu dangereux se rapprochait de la mortelle roulette russe quand on se demande sur qui s’acharnera le sort.

 

Essuyant les froides projections de la mer, deux peut-être trois garçons passèrent l’épreuve aberrante avec succès, avant que l’infortuné gicle comme l’éclair jusqu’au phare témoin. Or une vague puissance se réservait et se préparait à emporter dans ses profondeurs celui qui n’échapperait pas à ses griffes funestes.

 

 L’eau encore, l’eau toujours, mais ici sans vagues ni tourbillons. La froide étendue fluide se concentrait toujours après de fortes pluies dans un immense cratère à la prétention d’un lac. D’ailleurs les gens de La Feuillargues aimaient, lorsque le beau temps revenait, à faire le tour de l’épisodique plan d’eau en faisant très attention à ne pas égarer leurs pas sur les berges boueuses et donc glissantes. Le jeune homme, ce coup-ci, était du même âge que Théodorit. À la fin de l’enfance ils firent ensemble la traditionnelle communion solennelle, puis plus tard partagèrent les émotions, les exaltions, les enthousiasmes, et les tourments des années adolescentes. La curiosité sans doute motivait le garçon à vouloir se rendre compte du niveau de l’eau après les formidables averses

 

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 printanières. Il partit sur son vélo juste avant l’heure du déjeuner sous un ciel superbe, comment prévoir alors qu’avec un tel ciel les berges ne soient pas asséchées. D’ailleurs ce sont les traces de la glissade qui révélèrent l’endroit précis où le garçon coula. En l’absence de témoins directs, les suppositions allèrent bon train, il se raconta que les marques des pneus sur chemin marquaient une multitude de zigzags indiquant une perte de contrôle de l’engin, était-ce à la suite d’un amusement périlleux ou bien d’une néfaste distraction ? La question restera sans réponse, tout comme celle de comprendre pourquoi le garçon, en excellente santé, une fois tombé dans l’eau, ne s’accrocha pas à quelques aspérités des roches qui se présentaient sous ses doigts ? Sans doute le désespoir de se voir sans recours ni assistance engourdit-il ses esprits avant que la froidure ne saisisse son corps, le paralyse, et l’emporte sans remous dans des sombres profondeurs.

 

 Le fleuve de la vie continue sa course après l’enfance-ruisseau et l’adolescent-torrent, il prend enfin son aspect quasi-définitif sauf pour quelques malchanceux empêchés par le sort, et autres attardés qui ne souhaitent pas se projeter plus avant et prolonge leur adolescence. Finalement le fleuve ne s’attarde pas plus qu’il ne faut dans les passages délicats, tant sa hâte d’arriver dans ce qu’on nomme son lit, est grande. À ce stade il aspire à une certaine tranquillité, même s’il n’exclus pas les aventures, mais des sortes d’équipées préparées de longues dates, afin d’éviter toutes mésaventures qui ne manqueront pas malgré tout d’advenir.

 

L’odyssée des détours lointains, Théodorit l’appréciera dès son enfance par personne interposée, en l’occurrence le fils du patron de son père qui effectua un périple au fin fond de l’horizon, enfin tel apparaissait le Maroc à ses yeux enfantins. Le fils du manitou était venu rendre visite à l’ouvrier besogneux et pour distraire son monde il manœuvra devant ce public familial la visionneuse qui projetait plein écran de diapositives exotiques. Le fleuve de ce privilégié de la vie s’était accordé une boucle majestueuse que les fleuves de la multitude commune n’envisageaient pas pour eux-mêmes.

 

 Dans son lit, et toutes sortes de lits sont à sa disposition, le fleuve s’attachera à poursuivre sa destinée bien étonné quelques fois qu’un tourbillon se forme faisant remonter à la surface des souvenirs anciens d’une époque où

 

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 le tumulte était sont ordinaire, et des péripéties oubliées qu’une mémoire fluide avait soigneusement rangé dans ses profondeurs, à l’instar de notre inconscient qui engrange toujours et sans limite dans la profondeur de la scissure de Sylvius tous les aléas de nos existences.

 

 

 

 

 

                                                                                 FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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