Le livre infernal

 

« Monsieur le maire va vous recevoir dans un instant.»

Assis sur sa chaise Dieudonné Reybaud afficha un sourire en guise de réponse à la secrétaire. En cet instant, il ressassait son argumentaire pour convaincre le maire d’Anduze de l’autoriser à compulser les archives municipales.

Dieudonné Reybaud présentait une soixantaine acceptable, la grande passion de son existence se résumait à la recherche inlassable de ses ancêtres. La seule façon d’expliquer son engouement pour la généalogie consistait à bafouiller une vague justification génétique. Au vrai la passion lui vint sur les bancs de l’école primaire laïque. Parmi la décoration édifiante de la salle de classe, le maître exposa un jour, une planche où tous les rois de France se reliaient les uns aux autres par des fils gracieux où se greffaient de jolies fleurs. Sans doute ce jour-là l’enfant Dieudonné considéra qu’un des sommets de la respectabilité se fondait sur la constitution de son arbre généalogique. Son doigt s’appesantit sur ce sujet que plus jamais il ne lâcha.

Les longs temps à parcourir les pages des registres des lieux où vécurent les siens, lui permirent de remonter les années, les décennies, les siècles. Puis l’extraordinaire lui vint de considérer, en ressentant et reconnaissant des sites jamais visités, qu’il représentait, lui Dieudonné, d’évidence dans la chaine des siens, la réincarnation d’un aïeul mais lequel ?

Il trouva le premier noyau familial attaché à la communauté d’Anduze, dans le 17ème siècle, celui du roi soleil Louis XIV. Précisément une mention :

« le 22 7bre 1694 après avoir reçu tous les sacrements décéda Dieudonné Reybaud veuf travailleur agé de 65 ans environ et fut ensevely le lendemain en l’église Saint Etienne en présence d’autre Dieudonné Reybaud son fils »

De ce Dieudonné fils, notre Dieudonné généalogiste retrouva l’acte de son mariage en 1715 à l’âge de 45 ans avec une nommée Magdelaine Carsy, puis un chapelet des neuf actes de naissance de leurs progénitures dont un Dieudonné, d’ailleurs l’habitude persévèrera pour qu’à chaque génération un Reybaud soit baptisé Dieudonné. En quelque sorte Dieudonné est mort, vive Dieudonné.

 

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« Monsieur Reybaud, si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer. » Dieudonné Reybaud se leva, serra la main que lui tendait le maire, en opinant un léger mouvement respectueux de sa tête.

 

« Asseyez-vous je vous prie et exposez-moi votre affaire. »

« Je suis, monsieur le maire, un amateur de généalogie, or des indices me laissent supposer qu’un de mes lointains ancêtres participa à la guerre des camisards. Ainsi par-delà cet ancêtre je me suis convaincu d’étudier plus à fond cette période. »

Dieudonné regarda le visage impassible du maire il y décela aucune méfiance ainsi il explorerait sur pièces tous les points communs entre lui et l’aïeul Dieudonné fils, et prouver par son enquête que la transmigration des âmes existe.

« Pour ce faire il me faut de la matière, des documents que je puis trouver dans les mairies. Cette guerre rassembla des soldats improvisés de basse extraction : Abraham Mazel le prophète tissait la laine à St Jean du Gard ; Jean Cavalier fut mitron à Anduze ; Gédéon Laporte dont la tête tranchée décora le pont d’Anduze vendait des cochons et forgeait le fer à Branoux. Si ce bas peuple se souleva pour sa liberté de conscience, l’élément déclencheur de l’embrasement se situe à mon idée dans les années de famine de la dernière décennie du 17ème siècle.

En 1685, Louis XIV abolit l’édit de Nantes. Dès lors pour les religionnaires le choix se résume à : se convertir ; partir si les moyens pécuniaires suffisent ; ou se cacher. Or les cévenols depuis des siècles survivent sur ces pauvres terres qu’ils façonnèrent de leurs mains pour tirer leur pitance. Ils ne veulent pas se renier, ils ne peuvent pas fuir, alors ils cachent leur foi. Adviennent alors les excès climatiques de fin de siècle qui provoquent la disette, la famine. Pourtant ils supportent l’adversité, les maigres récoltes, les vexations. »

 

« Mais la pression s’accentue car le royaume a une guerre en cours pour la financer il est créé un nouvel impôt : la capitation. Avouez monsieur le maire qu’il y a de quoi faire enrager l’homme le plus doux. Même si les peuples hier comme aujourd’hui aiment la paix. Un exemple ici même au foyer il se fit voilà quelques mois un procès fictif pour déterminer si le duc de Rohan qui vivait au 17ème siècle en pleine querelle religieuse méritait le titre de grand homme d’Anduze.                                                                                             

 

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. Ce duc défendait avec les armes la réforme, le débat se déroula à Anduze haut lieu de la réforme, pourtant le vote priva le duc de Rohan de ce titre symbolique. Le peuple de nature n’est pas belliqueux. Sauf situations exceptionnelles où un prophète inspiré révèle un chemin de querelle. Marcellin Albert, le rédempteur, en 1907 abomina les fraudeurs et les profiteurs, son devancier Abraham Mazel abhorra les bœufs noirs et gras, les clercs papistes donc, qui s’engraissaient au dépend du peuple désespéré, avec les dîmes, les fermages, les champarts. »

 

Le souffle d’enthousiasme de Dieudonné Reybaud, ne perturba pas un seul des cheveux noir impeccablement rangés de l’édile municipale qui accorda le blanc-seing toutefois il précisa : « Dans l’équipe municipale nous avons un agent territorial dédié à la culture, si cela vous est nécessaire il vous apportera son soutien. »

 

Tous les dimanches selon son rituel Dieudonné Reybaud poussait sa promenade jusqu’au parking du Super U où se tenait la foire aux puces. Là il retrouvait son vieux copain Aimé Bourrelys dit Boubou. Ils se fréquentaient depuis la petite école.

A cette époque le maître tous les matins inspectait les mains, les oreilles, les cheveux des enfants, vérifiant leur état de propreté, et à la fin de la classe il les obligeait à se laver les mains aux robinets installés au-dessus du long évier. Dieudonné et Boubou prirent l’habitude de se rincer les mains avec la même eau giclant du même robinet. Or il advint un jour que le maître les désigna par les noms d’Oreste et de Pylade, ces noms pénétrèrent dans les oreilles d’un élève qui le soir en demanda à son papa la signification.

« Je crois mon fils que tu as du mal entendre Oreste et Pylade cela ne veut rien dire. Tes camarades se nettoyaient les mains et le maître a voulu les taquiner en les surnommant Ponce et Pilate qui eux sont connus depuis l’antiquité pour avoir la manie de se laver les mains » expliqua sentencieux le père.

Les jours suivants à la récréation une ronde joyeuse aux cris de Ponce et Pilate cernait deux enfants qui cimentaient pour la vie leur amitié.

 

 

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Seul sur la place noyée de brume, Dieudonné déambulait entre les objets hétéroclites des stands biscornus de vendeurs singuliers.

« Reybaud Dieudonné ! Reybaud… »

Dieudonné se tourna vers celui qui le hélait d’une douce voix de damoiseau. C’était un homme devant qui il venait de passer sans l’avoir remarqué. L’homme enfoncé dans un fauteuil pliable se trouvait derrière une table de camping où s’étalait bien peu de livres. L’homme portait un feutre qui pliait ses oreilles, un cache-nez masquait le bas du visage, un sombre manteau élimé l’enveloppait au-delà du nécessaire, sur que le pauvre hère le possédait depuis une époque antédiluvienne.

S’approchant Dieudonné remarqua surtout les yeux rouges de ce curieux personnage. Ils représentaient à eux seuls toute la figure. Ils attiraient l’attention. Ils hypnotisaient.

« Avancez-vous et oubliez mes yeux, ils n’aiment pas le printemps, tous ces pollens les accablent, le renouveau, le triomphe de la vie, tout ça pour moi ce n’est que souffrance. Mais venons-en à l’essentiel j’ai préparé ce paquet pour vous… »

« Comment connaissez-vous mon nom monsieur » s’enquit Dieudonné.

« Les choses se savent, vos recherches sont connues, les gens bavassent parfois à tort, ils disent que vos fouilles sont vaines, nulle découverte probante, mais grâce à mon aide vous aurez la révélation, prenez ce paquet il s’y trouve un livre qui vous passionnera… Non ! Vous le déballerez chez vous en toute quiétude… Non ! Rangez votre portefeuille même si nous sommes dimanche le jour d’un certain seigneur, laissons la bonne action de côté, nous négocierons le moment venu, vous serez emballé par ma proposition.»

« Vous êtes un original monsieur ! Monsieur ? »

« Mon nom ne vous dira rien toutefois des turlupins me surnomment Achéron »

« Mais monsieur Achéron s’il arrive, à Dieu ne plaise que je meure, vous perdrez votre bénéfice parce que nul de ma famille ne se souciera de vous »

« Ne soyez pas inquiet jusqu’au règlement rien de fatal ne vous touchera en revanche lorsque je vous présenterai l’ardoise à l’instant opportun, votre choix sera crucial »

 

 

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« Oh collègue ! » Boubou interpellait son ami pour la troisième fois.

« Depuis cinq minutes je t’appelle, tu es bouché des esgourdes, tu joues l’homme-statue, ou bien tu as basculé dans le sénile dans ce cas, traverses la rue et demandes ton admission à la maison de repos des Jardins. Mais tu as fait une emplette, allez déballes voir »

« Impossible, le vendeur a exigé que j’ouvre le paquet à la maison, en fait je dis vendeur improprement car il refusa le règlement immédiat. D’ailleurs viens avec moi ton opinion sur ce vendeur extravagant m’intéresse »

Dieudonné réalisa dans la minute combien cet homme étrange le conditionna par sa présence pesante, il aurait pu jurer à son ami qu’avant qu’il ne l’interpelle, lui seul avec cet homme occupaient tout l’espace, pourtant d’un regard circulaire et à sa grande surprise il constatait le fourmillement habituel des puces dominicales sous un clair azur ensoleillé.

« Alors il se trouve où ton gars, d’un côté à l’autre nous marchons depuis un moment pour rien. De plus pas un seul péquin qui confirme sa présence. Tu commences à me courir sur le haricot avec tes mystères. »

« Parole de Dieudonné, le bonhomme se trouvait là, je ne l’ai pas inventé. »

« Mon pauvre ami, tes recherches te perturbent, tu es vraiment mûr pour les Jardins. »

Pour la première fois les deux compères se séparèrent énervés. Le ton des mots prononcés montait, et les conduisait place de la fâcherie via la rue de la bouderie dans la carte du désaccord. Le pire étant qu’ils ne s’expliquaient pas la raison de cette tension subite. Le lourd nuage oppressant les rendait à leur insu l’un pour l’autre insupportable.

 

Après le souper Dieudonné boucla, geste inhabituel, la porte de son bureau à la désolation de son épouse. Avec des manœuvres chirurgicales il défit le paquet puis ouvrit le livre composé de feuillets cousus grossièrement.

 

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Moi Dieudonné Reybaud pour tous présents et à venir salut.

la grande misère s’abat ces temps des jours d’hui et d’hier gouvernent ma vie dans la voie désespérée des rébellions. Jà je portais à l’ensevelissement mon bien aimé père emporté par déficience corporelle de trop longues privations de sain nourrissement. Jà ma mère itou trépassa l’an d’avant mortifiée par la grande pénurie de toutes sortes de denrées. Le temps des réflexions passé, afin que nul oncques ne rapporte que de paresse j’abandonne le labeur honnête, par devant notaire je prêtais à Louis Carsy en entretien et pour son profit mes deux terres de 50 pas de long et de 2 toises de large m’appartenant par juste héritage, voulant mes affaires en ordre avant que de me mêler aux plus résolus d’entre nous, apôtres de justice de vérité.

Herbe du diable ta couche couvera

Porte de la mort sera

Dehors grand froid mortifiera

Résistant hurlera.

 

« Tu comptes te coucher ou passer la nuit dans ce bureau ».

Outre la dureté de ton, madame Dieudonné signifiait son énervement en frappant la porte. Minuit marquait la montre de Dieudonné, ainsi il décrypta le texte du premier feuillet au bout de trois heures de concentration et surtout d’émotion car il ne doutait pas avoir lu les écrits de son aïeul. Il déverrouilla la porte, sur qu’il présentait une figure bizarre, son épouse recula et le fixa d’un regard interrogateur.

« Eh bien c’est moi tu ne me reconnais plus ?»

« Tu as… Tu es transfiguré ! »

Dieudonné se détailla dans le miroir, aucuns de ses traits ne lui paraissaient suspect sans doute l’étude du document le bouleversa au point qu’à le voir son épouse se troubla. Les femmes en définitive sont bien émotives.

Dieudonné ne ferma pas un œil de la nuit. Un train de questions le harcelait.

« D’abord retrouver ce vendeur, pour ce faire établir la liste des lieux où s’organisent des brocantes, des puces, les importantes : Alès ; Barjac, et aussi les vides-greniers familiaux tel St Sébastien d’Aigrefeuille. Les passer toutes au peigne fin. Ce sera le diable si je ne le repère. Ensuite le forcer à confesser la provenance du livre, la manière dont il en prit possession. Sa lecture révélait les éléments de mon puzzle, ils s’emboitaient pour former le tableau de ma famille dans l’Histoire comme si j’y étais moi-même. Moi Dieudonné j’enterre mes parents victimes de la famine, je confie mon bien à Louis Carsy un proche qui sera des miens quand je prendrai Magdelaine Carsy pour épouse, et je rejoins ceux qui deviendront les camisards »

Tout s’éclairait dans la chambre obscure, de plus une illumination lui dévoila la signification de l’espèce de quatrain en fin de page.

 

 

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Il se souvint de sa mère qui lui contait souvent une anecdote le concernant. Tout petit il dut être admis à l’hôpital St Charles de Montpellier pour insuffisance respiratoire grave qui le conduisait au seuil du tombeau. Puis un jour sa mère découvrit entre matelas et sommier un rameau d’herbe du diable. Or à cette époque dans leur rue vivait une femme mystérieuse. Sa réputation atteignait ce paradoxe que tout un chacun prenait son avis pour ses problèmes quotidiens de santé, acceptait d’elle : tisanes, potions, et onguents, préparés de sa main, mais d’autre part malgré sa douce voix il s’en méfiait pour trop savoir le secret des plantes. Certes ils ne la qualifiaient pas ouvertement de sorcière redoutant de prononcer ce mot qui à tout coup aurait attiré sur eux la malédiction. Un jour Dieudonné poussera sa mère à décrire cette femme après réflexion elle avouera ne pas pouvoir.

« Tu sais nous allions la voir à la nuit tombée, et sa maison n’était pas reliée à l’électricité. Pourtant un détail me revient, je confesse n’avoir jamais pu soutenir son regard incandescent, je regardais toujours par-dessus elle. »

La mère brula l’herbe sur le champ, et toujours elle considèrera que ce seul geste sauva son enfant. La cheminée proposait pour ce faire une belle flambée en cet hiver rigoureux de 1954 quand les gens sans abri mouraient de froid dans la rue et qu’un homme Pierre Groués connu dans le maquis sous le nom d’abbé Pierre poussa son cri retentissant.

A partir de cette nuit transcendante seule l’étude des feuillets originaux et la chasse à l’homme du pucier original monopolisaient les heures de sa vie. Il négligeait l’épouse, les proches, l’ami Boubou, sa maison, ses activités régulières, il délaissa pour un temps les archives municipales, il devint l’anachorète. Une métamorphose absolue qui inquiéta son entourage.

 

« Alors collègue tu vis encore » dit Boubou lorsqu’il pénétra dans la pièce, guidé par l’épouse qui les laissa à leur confidence.

« Ah mon vieux ce livre incroyable m’absorbe tant. Il me dévoile toute la période des camisards : noms ; lieux ; batailles ; punitions ; exactions ; exécutions. La difficulté majeure étant la compréhension du texte où se mêlent dans des phrases de tournure ancienne, le français vernaculaire, l’occitan, des mots latins, avec en sus une encre de médiocre qualité que le temps efface, puis aussi une rédaction à la va-vite, dans la nuit, sous la pluie, avec la peur toujours. Grosso modo je passe un jour plein à déchiffrer une feuille, à cela s’ajoute l’énigme qui s’accorde à tous les coups avec un épisode de ma vie.

 

 

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Exemple, je lis :

De Patrocle d’Achille ressuscitera

Amitié qui sous l’œil du bon régent naîtra

Souviens-toi Boubou notre maître, ou régent comme il se disait à cette époque, nous nomma un jour Oreste et Pylade or l’amitié de ceux-ci est comparable à celle de Patrocle et d’Achille »

Pendant ce temps d’exaltation Boubou tentait de percer le mystère de ces lignes enchevêtrées qui s’exposaient par un gribouillis illisible. Fallait-il que Dieudonné soit versé dans le décryptage des grimoires ou alors…

« Bon Dieu de bon sang, tu as failli m’avoir. Ton machin on y comprend que couic, si tu y arrives c’est parce que tu l’as écrit toi-même, à présent tu fais des faux pour soutenir tes thèses fumeuses. Tu frôles le ridicule. Ressusciter Achille Patrocle, n’importe quoi. Reprends-toi Dieudonné. »

Une main coléreuse empoigna un col de chemise. Une rapide bousculade fit choir deux gravures du couloir.

« Dehors ! Va apprendre le respect, et ne reviens plus jamais me débiter des âneries pareilles. »

Les regards se toisaient et regardaient une amitié demi-séculaire se briser.

«Toi, silence ! » tonna Dieudonné à son épouse médusée. La porte d’entrée claqua ce fut ensuite celle du bureau.

« Enfin seul mon cher trésor plus personne ne posera ses yeux impurs sur toi. Leurs regards ne t’offenseront plus. Tu me parlais de la mort du capitaine Poul »

Ce fut ces jours d’après Epiphanie de l’an 1703 que pourchassés par les dragons du capitaine Poul nous nous trouvâmes près de Nismes au lieu nommé Gafarel. Des roubines charriaient une eau froide Ravanel chef de nôtre bande nous y positionna, à son ordre nous lâchâmes tout le plomb de nos fusils sur la horde papiste. Jà ce redouté capitaine roula à terre avec dix de ses dragons. Ainsi que prévu le renfort des nôtres transforma nos ennemis en pleutres oisons. Au capitaine Poul décapitation sort que de son fait subit brave Gédéon Laporte ainsi fut vengé Requiescat In Pace.

A ton chemin platane placé attend

Meurtrissure violent écrassement

 

                                            

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Un frisson zébra son dos. Jamais de toute sa vie un accident de la circulation n’affecta son intégrité physique. Toutefois en chipotant il aurait pu dénombrer les fameuses gamelles avec le vélo de l’enfance ou la mobylette de l’adolescence, mais rien de grave, juste le cuir entamé, et surtout nul platane heurté de plein fouet comme annoncé. D’ailleurs la fin des deux phrases ne rimait pas avec un verbe conjugué au futur présent, était-ce une prévision ou un avertissement, dans les deux hypothèses Dieudonné n’hasarda pas sa sécurité, il gomma du plan d’Anduze l’avenue Jean Jaurès, et celle du pasteur Rollin, la route de St Félix et de Nîmes, exit le parking du collège Florian, disparu le plan de Brie ce qui entraina l’arrêt total de ses visites à la mairie et la cessation de ses recherches. Du jour au lendemain ses habitudes régulières se modifièrent de fond en comble. Il remisa son vélo de route pour forcer sur les pédales rouillées du vélo d’appartement. Avant de monter en voiture pour toutes sorties il étudiait sur internet les abords des routes de son trajet. Il n’acheta plus le « Midi Libre » en ville, il s’abonna au journal pour une lecture en ligne, comme un signe le premier article qui s’incrusta sur son écran relatait la maladie des platanes et la catastrophe annoncée de l’abattage massif de tous les platanes du canal du midi.

« Qu’ils crèvent tous » murmura-t-il avec un sourire mauvais.

 

Dieudonné vivait quasiment reclus à son logis. Pourtant il arriva que relevant sa boite aux lettres à son déplaisir il trouva un avis pour retirer à la poste une lettre recommandée. Il jugea le service du facteur fort désinvolte en l’obligeant à se déplacer alors qu’il était chez lui lors de son passage. Son humeur grincheuse s’atténua car son chemin ne défiait aucun platane.

Dieudonné regardait la poste qui se dressait rue Peyrolerie, il traverserait celle-ci avant de monter les sept marches de l’escalier. Or à cet instant précis la porte d’accès s’ouvrait, elle libérait l’abbé Nolet.

Le cerveau bouillant de Dieudonné ratiocina la phrase de Boubou : « C’est parce que tu l’as écrit toi-même ». Boubou avait vu juste, dans une autre vie il était le camisard, trop d’éléments l’assaillaient et l’incitaient à ne plus douter, lui le Dieudonné du XXIème siècle réincarnait l’ancêtre, le combattant illuminé. A ce point de raisonnement il imagina que la Providence l’obligea à sortir de sa tanière uniquement pour être à quelques enjambées de cet abbé pour qu’il l’instruise du dit de l’église sur la réincarnation. Il sentait monter en lui le courage nécessaire pour aborder celui qu’il considéra comme l’Envoyé.

 

 

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Pris par ses pensées Dieudonné traversa sans regarder. Erreur !

 

Allongé au mitan de la rue il sombrait mollement dans une vague léthargie identique au voyageur qui regarde depuis le wagon les gens défiler sur le quai de la gare. Son regard se posa sur la voiture de société qui venait de le percuter sur la portière il lut : entreprise Platane & fils.

« Alea Jacta Est » se dit-il en tournant sa tête. Stupeur. Son vendeur, le pucier, l’homme aux yeux rouge le détaillait.

« Reybaud Dieudonné l’heure cruciale approche. Bon commerçant je t’ai offert un cadeau de bienvenu, ce livre t’a plu je le sais. Maintenant nous sommes dans la phase négociation, mon offre est inestimable au vue de la contrepartie. Mais si tu fais la bêtise de la refuser celui qui derrière moi », il désignait bien sur l’abbé, « te donnera l’onction et l’absoute, il ne le sait pas mais il n’est pas ici par hasard. À chaque fois l’autre camp envoie un représentant mais il fait peur au client et c’est tout bénéfice pour nous. Quelques gouttes de ton sang au bas du feuillet pour te placer au sommet de tous les domaines que tu voudras tu seras le nouveau Victor Hugo ou Mozart. Ton sang paraphant le contrat et ta vigueur te reviendra, tel Casanova empreint de sensualité les femmes se pâmeront à te voir. Juste une marque de ton doigt encré de ton sang. Je te donnerai la magnificence, les honneurs, les … »

«Mais tu es donc le … »

«Oh ! Le diable non ! Juste un suppôt » et encore se marmonna-t-il pour lui seul un suppôt de troisième classe à racoler dans les foires minables.

« Un peu de ton sang au bas du parchemin, vite ta vie fuit, signes tu renaitras dans le luxe et la volupté, fini le piteux et l’étriqué, signes ! le pacte sera scellé. »

Au fond de ses yeux dansaient les flammes. Un vrai feu de parpaillouns. Le grand brulement des Cévennes.

 

 

 

                                                  FIN 

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