L’hallucinant mystère du crâne fracassé

 

« Zé ! Regarde cette pierre comme elle est jolie…, toute ronde…, tiens, prends-là. »

L’homme qui venait de s’exprimer, en donnant pour jouer à son fils, sans s’en douter, un crâne humain, se nommait Elie Rigal. Un crâne avec de la terre sèche collée aux différentes plaques osseuses en extérieur, et qui remplissait l’intérieur formant ainsi un bloc homogène.

En 1955 Elie était âgé de trente-cinq ans, un gaillard musculeux d’un mètre quatre-vingt-dix, qui cependant devant Anna sa menue moitié en rabattait. Notamment lorsque quelques jours auparavant, elle sortit de ses gongs lui disant : « Elie ! À l’époque où nous sommes maintenant, il faut se mettre à la page. C’est fini le temps d’aller vider le pot de chambre en catimini dans le fossé. Tu t’arranges avec le patron, et tu me fais un vrai cabinet moderne avec la chasse. Tu as juste la place qu’il faut dans un coin de la cour. Sinon c’est toi qui iras te promener avec le pot ! »

Elie avait glissé un mot à son patron, le docteur Laurenceau, qui réglait aussi les problèmes de la maison où nous logions. Avec l’accord de ce dernier Elie commença à creuser la fosse sous le regard de son fils Joseph, dit Zé, le petit dernier de cinq ans, le caganis du foyer.

Zé copiait les gestes d’Elie en tout point avec sa petite pelle, et la tige de fer pliée à son bout imitant la pioche. Zé se saisit de la pierre sphérique avec satisfaction, une aubaine pour ce terrassier en herbe. Il posa la pseudo-pierre sur un monticule de terre, et lui assena de grands coups de pseudo-pioche avec des vrais « han ! » de travailleur, après s’être craché dans ses mains comme il sied.

 

« Noun di Diou ! »… « Di Diou !, di Diou !, di Diou ! »

Elie hurlait « Noun di Diou » pour exprimer une difficulté, les « Di Diou » suivants permettaient de situer le niveau de la difficulté. Trois « Di Diou » égalaient le maximum sur son échelle, et signifiaient le secours d’une tierce personne.

Au propre comme au figuré, Elie venait de tomber sur un os, en fait sur une série d’os, des longs, des épais, des courbes, et des courts. Un véritable squelette.

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« Zé !, redonnes-moi la pierre ronde, tout à l’heure tu en auras une plus jolie encore. »

Ayant confié l’enfant à la maman, Elie couvrir le squelette d’une bâche, ayant pris soin auparavant de repositionner le crâne fracassé en plus ou moins bonne position. Il lâcha en enfourchant son vélo un denier « Di Diou », avant d’aller voir le docteur Laurenceau. Il appuierait sur les pédales aussi fort que l’avait fait Louison Bobet, le magnifique vainqueur du tour de France 1954. A la vérité, c’était madame Alix, l’épouse du docteur, qui détenait les titres de propriété, des vignes, des oliveraies, et des immeubles, titres glissés dans sa corbeille de mariage en tant que dot. Elie était son cultivateur, logeant gracieusement dans une de ses maisons.

 

Les jours qui suivirent, furent l’occasion à tous les habitants de Cadoulargues de défiler devant la fosse, en s’autorisant des commentaires malvenus et saugrenus. Les imaginations s’excitaient.

« Moi qui vous parle, je me passionne de l’empire romain, et je vous dis que cette femme est une volque arécomique… »

« Arécomique, tu m’en fait un beau de comique. Eh !, vous autres !, vaudra dire à ceux de la coopé qu’ils diminuent le degré d’alcool du vin. »

« Oui monsieur l’ignare, une volque arécomique qui aurait eu une faiblesse pour un légionnaire romain, sacrifiée par sa tribu afin de punition. »

« Un légionnaire qui sentait bon le sable chaud comme au temps de l’occupation. Plus surement c’est une femme qui a fricoté avec un boche, à qui on aura réglé son compte. »

A cet instant la voix de Zé se fit entendre : « comment on sait que c’est une femme ? » En toute discrétion Zé, esquivant toute surveillance, se faufilait entre les jambes de tous, jusqu’au plus près du squelette à présent découvert.

Un plaisantin cligna de l’œil à la cantonade, et lui révéla : « Mon garçon regarde ceci, c’est le bassin. Tu as vu combien il est large. Dieu l’a ainsi créé pour que la femme puisse… tortiller du croupion. »

Une grande rigolade secoua le public irrespectueux, suivie de remontrances criantes d’Anna.

« Bande de sauvages, d’ivrognes, de païens, que vous êtes tous, vous n’avez donc pas vergogne ! »

A ce moment-là, le docteur Laurenceau, suivi de madame Alix, de monsieur le maire Dolivet, du garde-champêtre, et des gendarmes de Coustries, pénétrèrent dans la petite cour noire de monde. Le docteur se fraya un passage, se dirigea près du squelette. Solennellement il sortit de sa poche un élégant mouchoir qu’il déplia, il saisit le petit os ainsi protégé, puis le bras tendu, il l’exhiba devant ses concitoyens, et néanmoins patients, qui se concentrèrent sur la démonstration du docteur.

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« Voyez cet os, je l’ai analysé au microscope sous tous ses angles, ensuite j’ai utilisé l’acide afin de voir la réactivité. Lors mes conclusions, que messieurs les gendarmes de Coustries ont par devers eux, sont claires et formelles, le décès se situe aux alentours de 1880. Donc il y a prescription si d’aventure il s’agissait d’un crime, bien sûr si parmi vous quelqu’un à un témoignage à faire, les gendarmes dresseront le procès-verbal. »

Les mots : crime, témoignage, procès, firent l’effet que les autorités en attendaient. L’affaire se conclut sans embrouille. Les gendarmes furent soulagés de clore une enquête improbable où ils auraient perdu un temps précieux. Le maire Dolivet et le garde-champêtre s’occupèrent des formalités légales.

 

Une femme cependant, venait, revenait, regardait, scrutait, observait. Cette femme, les cadoularguois la surnommait « la farinée », mais sans moquerie, pour les raisons que : ses vêtements étaient tellement vieux, et délavés, que les couleurs éclatantes d’alors prirent depuis des tons pastels ; et aussi en raison de la crinière blanche immaculée, qu’à ses quatre-vingt ans, elle déployait en toute liberté ; et enfin pour la blancheur de son visage qu’elle accentuait en rajoutant une fine couche de talc. Car pour elle le blanc caractérisait le deuil, de fait elle se considérait en deuil depuis le début de son existence, deuil réel, deuil supposé, deuil imaginé, quelle importance.

Par exemple, sa mère s’évapora dans la nature après l’avoir mise au monde. Le couple que formaient ses parents, selon les on-dit, battait de l’aile. Son père la confia à l’une de ses sœurs qui ne débordait pas d’affection pour elle, avant de partir pour Montpellier où ses talents de peintre étaient appréciés.

D’ailleurs elle-même crayonnait d’un bout de l’année à l’autre. Dans tous les recoins de Cadoulargues on la voyait le sourire aux lèvres, le carton à dessin sous le bras cherchant un paysage, ou bien assise à même le sol, le crayon ou le fusain en main, le cahier à dessiner sur ses cuisses.

Son mari Fournier, lui avait fait un fils avant de disparaitre glorieusement à la guerre 14-18. Son corps ne sera jamais retrouvé. Ce fils unique n’hésitera pas à la quitter dès sa quatorzième année, il possédait une main sure, apte à dessiner et à peindre. La technique, son grand-père la lui enseignerait.

Devant la cruauté du sort qui s’acharnait à la condamner à une stricte solitude, les gens auraient voulu lui dire des amabilités bien senties, mais son sourire désarmait, alors les gens lui souriaient et tout était dit.

Personne ne l’appelait par son prénom, lorsque d’aventure elle s’imposait dans la conversation, on mentionnait « la Fournier ». Puis l’âge venu, elle blanchit des cheveux, ses vêtements s’éclaircirent, son visage talqué pâlit, de sorte qu’elle devînt « la Farinée ».

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Elle évoluait parmi les villageois mais ceux-ci ne remarquaient plus son sourire, ils notaient qu’une pâleur vaguement colorée lorsque par hasard ils la croisaient. Seuls les enfants s'hypnotisaient devant une telle apparition. Zé aimait la voir pour cette particularité, il imaginait qu’elle vivait dans un univers singulier peuplé de gentils, en outre à chacune de ses apparitions du bout de ses doigts qui sortaient de mitaines élimées elle lui caressait les joues avec son sourire de princesse. Sauf quand elle entrait dans la cour macabre où s’étalaient les restes d’une femme, alors ses paupières se baissaient sur son pale regard.

Zé songeait en la voyant que les larmes se retiennent facilement en fermant très fort les yeux, il y penserait lors d’une punition.

 

 

Vingt ans ou presque passèrent. Zé n’existait plus, Joseph avait pris sa place, et son mariage absorbait ses pensées. Le mariage, un sacrement essentiel dans l’église catholique, apostolique, et romaine. Or se marier par devant un prêtre nécessite au préalable une préparation spirituelle sincère. L’abbé Grasset prévoyait pour se faire plusieurs réunions, elles détermineraient le choix du texte qui conviendrait aux époux, à leur vie future, et qui illustrerait la cérémonie. Après lectures, réflexions, discutions, le choix s’arrêta sur le thème du respect, de l’indulgence, et de la tolérance.

« C’est bien », dit l’abbé, « La tolérance est la première marche qui mène tout en haut de l’escalier où il est écrit la Parole Sacrée de notre Seigneur Jésus : aimez-vous les uns les autres. Mais avant de poser le pied sur cette première marche combien long est le chemin.

Savez-vous qu’ici même à Cadoulargues, dans cette église où se trouve le gisant de sainte Restitut, vers la fin du XIXème siècle le curé Henri exerçait son ministère. Le curé Henri était un personnage d’une intolérance que personne ne peux imaginer. A son crédit une visite à Rome pour chercher des saintes reliques, n’importe quoi : un morceau de tunique, des cheveux, bref un bout de quelque chose ou de quelqu’un. Les autorités de notre sainte église lui attribuèrent des fragments d’os d’une vierge martyre qui vivait en Corse au temps de l’empire romain, que les romains supplicièrent à cause de sa foi. Elle s’appelait Restitut, qu’il faut prononcer Restitouta à la mode Corse.

Chaque année le curé Henri faisait processionner le gisant abritant les fragments de cette sainte obscure de la chrétienté. Gare à ceux qui se dispensaient de venir, ou qui évitaient de sortir de chez eux lors du passage de la procession. Il brandissait son goupillon vengeur en direction des impurs en criant : malheur à celui par qui le scandale arrive ! Mais surtout il dénombrait les mauvais chrétiens : ces instituteurs barbus comme des boucs, à l’instar de leur maître Satan, et ces prétentieux réformés qui s’adressent à Dieu sans son concours.

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D’ailleurs quand il apprenait qu’un protestant allait rendre son âme à Dieu, si le mourant le repoussait lors de l’extrême onction, il tombait dans les affres d’une rage furieuse, il écumait. Ensuite il rassemblait des illuminés de son acabit qu’il chauffait à blanc, il leur faisait monter la garde devant le cimetière pour en interdire l’accès, réservant celle-ci aux bons chrétiens, exclusivement à ceux qu’il avait d’abondance béni de ses mains.

Personne n’osait contredire le curé Henri, ni se mettre en travers de ses actions sectaires, aucune autorité pas même son évêque se risquait à la moindre observation. Pensez-donc le pape en personne, ou presque, lui avait remis des saintes reliques, à lui personnellement, humble serviteur de l’église de base à présent distingué par la grâce pontificale. Cela remplit une carte de visite.

Il restait au malheureux, qui venait d’expirer, la solution d’un transport à Montpellier, ou à Nîmes, où ses coreligionnaires vivaient en grand nombre. Mais le curé Henri ne désarmait pas, avec ses sbires, ils rappliquaient près de la maison du mort, d’abord pour jeter l’anathème, mais surtout hurler à pleine voix force cantiques, faisant ainsi un accompagnement singulier au mort et à ses proches jusqu’aux limites de la commune. La seule possibilité d’éviter les tourments post-mortem de la part du personnage et des enragés de sa suite, convenait dès qu’on sentait la fin arriver, de partir en toute discrétion vers des lieux neutres ou de se faire enterrer secrètement dans son bout de terrain. »

L’abbé Grasset s’arrêta de parler, se bornant à conclure la réunion par une réflexion : « fort heureusement de nos jours, en 1970, les mœurs ont évolué. Allez en paix mes enfants. »

« Fan de chichourle ! Quelle histoire ! » Lâcha Joseph en tirant le portillon de la cour du presbytère. Après un silence sa future native des régions nuageuses du nord de la France questionna : « Que signifie fan de chichourle ? »

Joseph fit comme s’il n’avait rien entendu, alors piquée de curiosité la future insista. Joseph expliqua : « Fan, est la contraction d’enfant. La chichourle est ici le nom commun de la fève, légume connu pour être venteux. De sorte que le fan de chichourle ou si tu préfères l’enfant de la fève, c’est simplement… le bruit caverneux de nos profondeurs ».

Et tous deux éclatèrent d’un rire fou.

 

 

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Les hasards des mutations expédièrent Joseph dans un petit village des Cévennes. Le mot expédier convenait, car joseph servait, en 1990, l’institution postale depuis vingt ans environ. Sa mutation le fixait à Blatérargues, son collègue l’accompagnait à ses premières tournées de facteur à vélo, lui expliquant la façon d’assurer son service d’une manière rationnelle dans un lieu sans noms de rue, et à fortiori sans numéros. Le malin collègue démontra à Joseph comment gagner de précieuses minutes en empruntant sur cent mètres les terres d’un particulier, qui n’avait pas clôturé son terrain, raccourcissant la tournée d’un bon kilomètre.

Ce particulier vendait son bien, mais comme il voulait en tirer le meilleur profit, la procédure durait depuis des années. Le collègue à force de passage avait réalisé un chemin carrossable à la limite de la propriété qui ne gênait en rien le particulier, et ne provoquait nulles remontrances de sa part.

Joseph ne modifia pas le circuit, et procéda à aucun changement notable, ainsi il ne désorientait pas les habitudes d’une population attentive aux heures de passage.

Or il advint un jour où Joseph remarqua le labourage du pseudo-chemin sur une surface de deux mètres sur quatre, ce qui pouvait être l’œuvre des sangliers. En arrivant chez la mémé Bouleron, qui attendait son journal sur le perron de sa porte, Joseph appris la nouvelle de sa bouche, elle lui annonça sans bonjour préalable :

«Vous avez vu ! Mon voisin a enfin vendu ! Il a été patient avec juste raison parce que le pigeon finit toujours par se poser dans votre jardin. Tout de même il a été embêté, l’acheteur a exigé pour réaliser l’affaire que le voisin retire du terrain tous les siens qui y sont enterrés depuis des siècles. Vous êtes perplexe, vous croyez que je déparle. Il est vrai que comme moi vous êtes un estranger. Sachez qu’en ce pays-ci terre de protestants, les gens peuvent et veulent être ensevelis dans leur bien. Ils ont pris cette habitude depuis les guerres de religion quand les catholiques leur ont fermé les cimetières. Le voisin a fait exhumer quelques corps pour satisfaire l’acheteur, mais le mas appartient à sa famille depuis si longtemps que je suis sure et certaine qu’il reste encore sous terre une bonne partie de sa famille. »

 

Les rencontres permettent toujours avec un peu de volonté de trouver des points communs. A Blatérargues, vivait retiré du tumulte parisien Edmond Chastain, afin de jouir d’une retraite paisible. Cependant il refusait de lâcher la plume, qui le porta au sommet de la presse écrite et parlé, et commettait encore des livres. Il avait aussi écrits pour des comédiens de ses amis, pièces de théâtre, et scénarios de film. A l’époque de sa gloire il appartenait à cette classe du tout-Paris, celui des mondains, et des diners en ville. Il lui en restait des traits d’humour et des saillis. Par une familiarité joyeuse il appelait Joseph : « l’ami Rigal ».

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« Mon cher, qu’il pleuve, qu’il neige, tous les matins vous venez me voir, vous me faites penser à cette publicité qui vante les mérites de cette boisson du petit déjeuner à base de café et de chicoré que j’honnis. Au lait-Ricoré je préfère mon Rigal léger. »

Puis un jour, renseigné sans doute par le Who’s who, la bible des gens qui comptent, à brule-pourpoint Edmond Chastain attaqua :

« Ami Rigal, vous prétendez être né à Cadoulargues, et jamais vous ne m’avez parlé de votre célébrité locale, le fameux peintre Archinier. »

« A cadoulargues, les peintres, grands ou modestes, il y en a autant que d’écrivains à Blatérargues. Pour en revenir à Archinier, dont j’avoue, à ma grande honte, ne pas connaitre une seule œuvre, en réalité il se nomme Archibald Fournier. Il est parti très tôt de Cadoulargues, vers ses quatorze ans. Quand il commença à être coté, un critique l’éreinta durement, disant que sa peinture était d’une rare niaiserie, pour tout dire ultra-niaise. Notre peintre ne se démonta pas, par dérision, il prit les deux premières syllabes de son prénom qu’il colla à la dernière de son nom : archi-nier pour archi-niais, ce qui le consacra, en clouant le bec du critique. En revanche je me souviens très bien de sa mère, on la surnommait… »

A cet instant précis arrivait en visite l’auteur de science-fiction monsieur Jeudi qui accapara l’attention d’Edmond Chastain. A son installation à Blatérargues Joseph s’était convaincu que ce nom de Jeudi n’était qu’un pseudonyme pour installer une once de mystère auprès de son lectorat, mais Joseph se rendit à l’évidence l’auteur de science-fiction avançait avec son nom véritable.

Joseph enfourcha son vélo, sa tournée n’attendait pas, une autre fois il parlerait de la mère d’Archinier, l’ombre fugace de la Farinée, la transparente et inaudible Farinée, dont le sourire restait accroché au fond de sa mémoire.

 

 

L’ennuyeux du vieillissement, c’est de voir son corps se délabrer par petit bout. Une capricieuse molaire rappelait son âge à Joseph, il entamait en cette année 2010 son droit à la retraite. Installé dans l’étroite salle d’attente du docteur Talmus, Joseph attendait l’heure de son rendez-vous, sous le regard d’une jeune dame portraiturée. Avec plus d’attention l’œil de joseph s’arrêta au sourire de la dame, il ressentait l’impression étrange de se souvenir de ce visage radieux illuminé par son sourire. Mais il se reprit songeant au nombre incalculable de gens que durant toute sa vie il croisa.

« Veuillez-vous installer monsieur Rigal. »

Le chirurgien-dentiste le pria d’ouvrir grand sa bouche, afin d’essayer le bon fonctionnement de tous ses instruments, après le pansement il s’enquit de la douleur.

« Elle est supportable », dit Joseph, puis ayant la parole il complimenta le docteur Talmus sur le portrait qui ornait sa salle d’attente, osant lui demander s’il en était l’auteur.

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« Je n’ai pas ce talent monsieur Rigal. Vraiment pas. Figurez-vous que cette femme est la sœur de mon arrière-grand-père, le tableau date des années 1880. A cette époque, les jeunes gens d’ici, d’Anduze et des vallées environnantes, descendaient dès l’automne dans la plaine pour vendanger. Ils étaient nourris, logés, et convenablement payés, le vin rapportait bien. Pasteur avait fait un bonne réclame en déclarant que le vin est la plus saine des boissons. Ils remontaient avec un pécule qui leur permettait d’envisager quelques épousailles. Mon arrière-grand-tante ne dérogea pas à la règle, et alla plusieurs années consécutives du côté de Montpellier, pas loin de Coustries, un village dont le nom sonne à la fin par : argues.

Une année elle revint avec sous le bras ce portrait d’elle, et annonça à ses parents qu’elle avait rencontré l’homme de sa vie, qu’il était peintre, et que le portrait était son œuvre. Maintenant elle le leur offrait afin qu’ici nul de la famille ne l’oubliât pas trop vite quand elle serait loin. Ses parents contrariés firent intervenir le pasteur, un maladroit qui la renforça dans sa décision.

L’amour, le grand amour de sa vie, allait la conduire aux abimes. Le peintre un certain Fournier envoya une longue lettre très émouvante que je possède, il disait que le fruit de leur amour, leur fille en venant au monde, avait dérobé la vie de sa chère épouse. Malgré sa douleur, il ajoutait qu’un pasteur de Montpellier assura le réconfort de la religion reformée jusqu’à la fin comme cela est l’usage dans les Cévennes, et qu’ensuite ils durent se résoudre à l’inhumation, faite nuitamment, à la lueur des chandelles, dans la cour exiguë d’une maison abritée des regards par des murs hauts. Parce qu’il faut vous dire monsieur Rigal, que dans ce patelin de quelque chose en argues, le curé de la paroisse se rangeait dans la catégorie des fanatiques sectaires, celle qui rallume les buchers. Enfin tout cela appartient au passé. Voilà au revoir monsieur Rigal. »

 

Joseph ressentais des lancements au niveau de sa mâchoire, qui selon le docteur s’estomperaient. Pour aider ce mouvement Joseph traversa la rue jusqu’au café d’en face où il commanda un double Cognac. Il oublierait sa douleur, et aussi cette histoire hallucinante qui l’accompagna épisodiquement tout le long de son existence.

 

                                                      FIN

                                                                         

 

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