HISTOIRE VÉRITABLE ET VÉRIFIÉE (suite)





                                      

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Cinquième époque

 

 

 

 

Après nivôse vient pluviôse. La simple observation climatique eût dû inciter les pères de notre Première République à nommer un mois du calendrier révolutionnaire « gélôse ». Le froid s’abattit sur l’Europe fin frimaire an II, s’amplifia en nivôse et s’exacerba en pluviôse an III. Terrible hiver 1794-1795 ! Sans trêve ni repos, les jours glacials défilaient et entraînaient les températures au tréfonds du froid. Les terres des plaines imitaient les glaciers désertiques des hautes montagnes, d’où les torrents qui s’échappaient statufiaient leurs remous tumultueux puis, descendant dans les plaines, les ruisseaux se figeaient en des chemins étincelants de blancheur, s’évasant pour devenir rivière, lac, fleuve, l’onde se solidifiait en couche de marbre dont le polissage naturel eût pu faire rougir de honte des générations de marbriers. À ce train rien ne s’opposait à ce que la mer se pétrifie. Cela arriva grandement dans la mer du Nord. La Hollande septentrionale a cette particularité que la mer du Nord, comme une langue, pénètre dans ses terres et vient lécher le port d’Amsterdam. Cet hiver-là, bas pays et mer nordique, nommée à Amsterdam et dans sa région le Zuiderzee, ne formèrent qu’une seule étendue glacée. Or, la France révolutionnaire affrontait les politiques agressives de presque toutes les monarchies européennes orchestrées par la séculaire rivale d’outre-Manche ; ainsi la redoutable force maritime anglaise avait entraîné dans son sillage la formidable puissance maritime

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des Pays-Bas qui, en ce mois de janvier 1795, hivernait sur la glace du Zuiderzee. Le génie français pouvait-il faire l’impasse d’une pareille occasion pour tailler en pièces les bateaux hollandais ? C’est ainsi que le vingt janvier, il advint cette chose extraordinaire : on vit les troupes du général Pichegru – hussards, artilleurs, infanterie – composées de brave soldats de l’an II déterminés et convaincus de débarrasser tous les peuples du Vieux Continent de leurs infâmes tyrans, se ruer à l’assaut des places fortes inutiles qu’étaient devenus ces bateaux de guerre immobiles sur une banquise éphémère. À l’image du Chevalier à la Triste Figure qui, lance tendue, voulait pourfendre des géants déguisés en moulins à vent, les hussards, en ligne exemplaire, conduits par le porte-drapeau arborant haut la hampe de leur unité, moulinaient par de spectaculaires rotations des bras le sabre farouche pour défaire dans un abordage onirique les châteaux d’une époque féodale révolue.

Très loin de ces charges belliqueuses, à des milliers de lieues de ces théâtres guerriers, au Pouget, ce même jour vingtième de janvier 1795 ou plutôt premier pluviôse an III, avec les mêmes températures polaires, François, l’aîné des enfants de Louis épousait sa promise Suzanne Boyer. Elle appartenait, par des épousailles successives, à une famille doublement alliée à celle de son époux : d’abord, son père Jacques Boyer était le fils de Louis Boyer, marié à Anne Hues ; or Anne avait été marraine de sa nièce, aussi nommée Anne Hues, qui était devenue veuve très tôt quand son mari Barthélémi Fourestier fut emporté en 1781 par la rivière Hérault déchaînée. Bartélémi, l’un des frères de Marguerite Fourestier, l’épouse disparue de Louis qui consentait ce jour au mariage de son fils François avec Suzanne. Suzanne Boyer appartenait aussi par sa mère Élisabeth à la famille Imbert, dont deux éléments par le passé, Jeanne Imbert puis Pierre Imbert, épousèrent respectivement François Fourestier et Marie Fourestier ; à cela s’ajoutait un troisième élément en la personne d’Étienne Imbert, uni à Claire Coustol, dont le nom était celui d’Élisabeth, la mère de Marguerite Fourestier. Toutes ces alliances plus au moins avérées laissaient entrevoir pour ce mariage la présence d’une multitude de convives dont aucun n’imaginait ne pas être invité aux festivités nuptiales, d’autant qu’il s’était écoulé trente-deux ans depuis le dernier et unique mariage au Pouget d’un Gribal. La fête avait alors été magnifique, Marguerite et Louis formaient un couple bien assorti. Mais cela se rangeait dans le lointain passé…

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Le présent, en cette année 1795, c’était un maître serrurier sexagénaire qui s’était décidé à embaucher quelques commis pour éventuellement, le moment venu, leur transmettre l’affaire de serrurerie. À Montpellier résidait sa cadette Élisabet, épaulant Pierre, le dernier de la fratrie qui voguait vers son demi-siècle de vie, avec à ses côtés son épouse Françoise Jouliés et leur fils Pierre. Pierre père avait donné une nouvelle orientation à son commerce en le consacrant presque exclusivement à la revente des épices, car il pensait qu’à l’avenir le plus grand nombre du beau monde exigerait dans leur office des mets aux saveurs originales. Sans doute Pierre fils avait-il poussé dans cette direction, la jugeant pleine d’avenir. Pour l’heure, celui-ci défendait la patrie en danger : le décret du vingt février 1793 portant sur la levée en masse des citoyens avait impliqué le jeune patriote de vingt ans qu’il était, requis dans la troisième compagnie de canonniers de l’arrondissement de Sette, où il servait en tant que fourrier et ses talents et ses relations assuraient à son unité ravitaillement et équipement à la satisfaction générale. Au Pouget, le nombre de requis, imposé par le décret pour la sauvegarde du pays, permettait une marge de manœuvre relative. Ainsi, dans un premier temps, les autorités communales assujettirent les célibataires sans biens ni fortune et dont les parents sans l’assistance d’un tiers s’assumaient. François et Louis, visés par le décret, furent exemptés car ils étaient agriculteurs et le pouvoir central devait pourvoir aussi à l’approvisionnement de la population ; néanmoins, la réquisition pouvait les toucher jusqu’à leur quarante-cinquième anniversaire.

Élizabeth avait pris la charge de la maison de son père d’une façon naturelle et à vingt-deux ans elle accumulait déjà une dizaine d’années d’expérience dans ce domaine dévolu de longue date à la femme. Le cas d’Élizabeth ressemblait à s’y méprendre – l’histoire aime à se répéter – à celui de sa mère et de sa grand-mère qui ne purent vivre leur destin qu’après s’être occupées de la maison paternelle. Toutefois, Élizabeth ne s’empêchait nullement de s’activer à l’extérieur : naturellement le potager, la basse-cour, mais surtout la filature où elle dévidait, à partir des cocons d’un papillon appelé bombyx du mûrier, cette fameuse soie qui assurait à la région cévenole sa réputation. D’ailleurs, un enfant d’Alais, l’abbé Pierre Augustin Boissier de Sauvages, commit en 1788 un ouvrage titré L’art d’élever des vers à soie. Ouvrage précédemment donné sous le titre de Mémoires sur l’éducation des vers à soie. Trois causes motivaient son désir d’user sa jeunesse dans ce vaste atelier bruyant : en premier lieu, comme une évidence,

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les sous pour son trousseau de future mariée ; ensuite, le plaisir de retrouver des amies de son âge, certes les bavardages n’étaient pas tolérés sous peine d’amende, mais cet interdit-là, en douce, se violait et puis il y avait la pause de midi qui libérait pleinement la parole et les rires et les chants. Mais la raison primordiale qui faisait qu’Élizabeth supportait les quelques inconvénients de ce travail répétitif, présentait une figure agréable, un physique harmonieux, une voix chaude et tant d’autres qualités : Bernard Jean Jacques Debreu s’appliquait, dans l’atelier voisin, à partir de ce fil de soie présenté à lui sous forme d’étoffe, à tailler toutes sortes d’habits, depuis le bonnet jusqu’aux bas en passant par la chemise. Bernard Jean Jacques venait de la commune d’Octon, située à six lieues au nord-ouest du Pouget. Les terres argileuses et calcaires, peu propices à la culture, y contraignaient régulièrement les habitants, en surnombre, à quitter la communauté pour s’embaucher, dans le cas général, domestiques de ferme ou brassiers. Toutefois, les plus habiles de leurs mains s’incorporaient dans les divers ateliers ou sur les chantiers ; le jeune Debreu évolua ainsi grâce à sa dextérité dans la confection.

Tous ces personnages constituaient le premier cercle, le vrai noyau familial, auquel il fallait inclure Élisabeth Fourestier, l’épouse de Pierre Rouïre, qui avait su, après le décès de sa sœur Marguerite, s’occuper de ses neveux, de sa nièce et de son beau-frère au point de devenir deuxième mère de ceux-ci et authentique sœur de celui-là. D’ailleurs, lors de ses fréquents accouchements, elle imposait à son nouveau rejeton le parrainage de cette famille qui doublait la sienne propre. Louis fils, dès son dix-huitième anniversaire, en 1788, n’échappa pas à cette sorte de tradition, un an après le fameux désastre du printemps 1787.

Dans les faits, cette année-là, l’hiver se prolongea plus que de raison. Son point culminant se situa le vingt-deux avril, lorsqu’une une gelée féroce et inattendue porta un coup sévère aux vignes, aux mûriers et aux amandiers. Si le climat s’était ensuite radouci, les arbres, en subissant une deuxième taille eussent pu être sauvés ; hélas ! le mauvais temps perdura bien après le cycle lunaire d’après Pâques, quand s’observent d’infimes gelées, mises en déroute par les simples prières sincères dédiées à saint Mamert, à saint Pancrace et à saint Servais, gardiens des cultures, mais ceux-ci n’usèrent pas, cette fois, de ce droit protecteur. Les consuls du Pouget, plus terre à terre, au nom de la communauté, prièrent alors monsieur l’intendant des États du Languedoc de tenir compte des dégâts, estimés aux environs de dix mille livres, pour leur servir un

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dédommagement proportionné à cette catastrophe. Le secours dont monsieur l’intendant gratifia la communauté se résuma à la promesse d’un allègement de la taille. Il fallait espérer que l’année 1788 permît, grâce à l’hypothèse de bonnes dispositions météorologiques et à la bienveillance des saints dévoués, que la terre, arrosée en suffisance par la sueur du paysan, donnât des récoltes qui, bien négociées, rempliraient les bourses. Encore hélas, ce coup-ci, le printemps et l’été, chauds et secs, compromirent les cultures. Elles permirent juste la survie et l’espérance, un espoir renforcé par la convocation à la cour du roi de députés de tous les baillages et toutes les sénéchaussées du royaume. La décision prise le huit août 1788 laissait le temps nécessaire pour que des élus soient désignés et que les doléances fussent consignées dans des registres. Cette large consultation aboutirait à des réformes véritables car voulues par ceux d’en bas, la roture s’exprimerait, le roi dans sa grande sollicitude l’écouterait.

Entre un été et un printemps, il y a un automne et surtout un hiver. En fin d’automne 1788, bien avant son heure, l’hiver s’installa et, dans un souci d’égalité, s’installa dans tous les royaumes, républiques et empires de l’Europe. Vêtu d’une cape large, épaisse et blanche, l’hiver, parce qu’il est imbu de fraternité, la déposa sur les terres vivrières, ce qui en soit dénote une amicale intention car sous la neige la terre ne gèle pas et en outre absorbe toute l’azote bénéfique proposé par cette couverture immaculée. En revanche, les si légers flocons qui s’accumulaient sur les branches des arbres provoquaient des épanchements dangereux et des déchirements douloureux ; les arbres, mis au supplice, criaient leur souffrance et par les blessures s’écoulaient le sang sec de leur sève hivernale. La neige embarrasse certes mais l’épreuve redoutable est le gel. Pendant deux mois, tous les jours de décembre 1788 et de janvier 1789, il vitrifia toute vie. Toutes les rivières de France eussent pu être traversées à pied sec, seul ou avec un équipement de bœuf tirant son charroi, mais quel inconscient aurait osé se risquer à affronter ces températures glaciales qui, par givre interposé, ouvraient les rocs, après avoir fait éclater les arbres ? Non, par ces temps de grands froids, les gens restaient chez eux près de l’âtre, les hommes seuls sortaient pour se rendre compte de la situation, pour se dégager de cette neige envahissante, pour soigner les bêtes dans l’étable, la porcherie, le poulailler, la lapinière, après quoi, la tête protégée par une écharpe, le corps emmitouflé dans un mantel, les pieds peu ou prou au chaud dans des

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sabots garnis de paille, ils se dirigeaient vers la taverne. Là, le débat se tenait en permanence, car pour tout un chacun le concept « États généraux » ne possédait pas un contour précis et personne n’aurait su dire au juste comment s’organisait cette assemblée unique au plus haut niveau entre le roi et ses sujets. On imaginait, on supputait, on discutait en tous lieux et toutes les paroisses du royaume étaient en effervescence, le programme prenait forme à mesure qu’il se vivait. Dans les salons des luxueuses demeures, dans les cloîtres diocésains des épiscopats, dans les maisons communes des communautés, la parole se libérait et pointait par écrit les difficultés de toutes sortes auxquelles il fallait porter remède. Dans un deuxième temps, on désigna les députés de toutes les sénéchaussées et baillages du royaume qui porteraient la parole de tous les peuples, afin que le roi dans sa bienveillance coutumière aplanît les problèmes. La vrai révolution était le retour à l’ancienne coutume selon laquelle le roi, face à ses humbles fidèles sujets, écoutait et rendait justice sans l’intermédiaire de cette caste nobiliaire d’épée ou de robe qui avait perverti l’authentique royauté. C’est ainsi que dès la convocation des États généraux le malentendu s’installa, car ce rassemblement exceptionnel n’avait été provoqué que pour résoudre le problème quasi insoluble du déficit du budget et, pour défaire cette dette incommensurable la solution consistait à ce que tous les sujets acceptassent l’effort financier nécessaire puisque la banqueroute représentait bel et bien le péril. Or, les motivations de peuples si divers dans leur mode de vie tant sur le plan géographique que sur le plan social avaient créé bien avant la séance solennelle d’ouverture du cinq mai 1789 une dramatique méprise qui s’aggrava en peu de jours et adopta le ton de la tragédie. Confusément, l’idée générale qui émergeait était que la monarchie absolue de droit divin devait s’amender, même si une majorité radicale proposait sa disparition faisant face à une autre minorité extrémiste qui exigeait son renforcement.

Cela s’était passé plus de cinq années auparavant. Depuis, les évènements s’étaient enchaînés et déchaînés et, à l’exemple du serpent qui se mord la queue, la Révolution avait fait s’entredévorer bon nombre de ses enfants et des meilleurs. Loin du Pouget, les empoignades politiques, les décisions partisanes, centralisées à Paris, venaient à la connaissance de la communauté avec un décalage. Ce laps de temps opportun suffisait pour réfléchir et éviter de s’étriper, ainsi finissait-on d’apprendre que tel député d’Aix-en-Provence gagnait son surnom d’« orateur de la Révolution » pour la

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passion de ses discours, que les jours suivants le même homme était voué sans pitié aux gémonies. Quelle position adopter quand les informations parvenaient avec des contenus contradictoires ? Épouser au grand jour les idées tranchées de ses clubs jusqu’au-boutiste et risquer de se fourvoyer ou de se perdre ? Car l’histoire s’orientait avec fureur dans une direction qui la menait vers le néant. La dernière période dite « la Grande Terreur » provoqua l’instinct de survie de la nation et c’est avec un soulagement mêlé d’allégresse que l’immense majorité des citoyens s’avisa de la fin de la Terreur et son corollaire, l’abolition de la terrible loi des suspects à compter du quatorze thermidor an II, soit le premier août 1794. Par un soupçon, par une dénonciation, acte élevé au rang de qualité républicaine, la loi vous traînait devant le tribunal où, sans avocat, vous vous démeniez pour un improbable acquittement car l’autre sanction n’était que la mort. Autant les massacres répétés, s’ils ne s’excusaient pas parce qu’ils s’intégraient dans un mouvement où toujours le même instinct de survie, jouant à l’excès, commandait d’éliminer physiquement l’adversaire ou l’ennemi avec rage, du moins pouvait s’admettre, autant la liquidation codifiée, légale, systématique des prétendus contre-révolutionnaires dérangeait l’entendement. Des excités promenant sur une pique la tête du gouverneur de la Bastille, le sieur de Launay ci-devant marquis, qui détenait force armes, troublaient moins que cette mention inscrite sur les assignats, devenus papier-monnaie, « la nation récompense le dénonciateur », laissant imaginer les conséquences funestes d’un mouchardage infondé.

 

 

 

Le mariage de Suzanne Boyer et de François, célébré cinq mois après la fin de la Terreur, permit de profiter de cet air de liberté qui courait dans tous les départements depuis lors. Certes, les difficultés demeuraient, mais personne à présent ne se refusait le droit de les énoncer. Pour les travailleurs de la terre, les années se décomptent par saison : saison des labours, des semailles, des fenaisons, des vendanges. La période des mariages intervenait à la morte saison, quand la terre se repose. Louis père s’était uni à Marguerite, qui appartenait à une famille de paysans, en janvier ; François, agriculteur, et sa future, issue d’une lignée d’agriculteurs, se mariaient en janvier. Suzanne venait

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juste d’avoir vingt-cinq ans, depuis le quatre décembre 1794. Longtemps promise à François, l’union aurait déjà pu se réaliser, mais cueille-t-on une fleur en bouton ? Elle exprimait maintenant la pleine mesure de sa beauté de femme, le point culminant de la grâce féminine, avant de passer à une esthétique différente qui la ferait apprécier pour la générosité de ses appas ou pour le charme de ses attraits selon les aléas de son existence. François, à vingt-cinq ans, pénétrait dans le bel âge de l’homme. En association avec son cadet Louis, il cultivait avec une certaine réussite, depuis dix ans environ, des terres et des vignes qu’ils acquéraient à l’issue de labeurs bien négociés. Cette complémentarité et ces investissements en commun, ils le savaient, perdurerait tant que leur situation civile resterait en l’état car, dans la société paysanne, le mariage c’est aussi l’assemblage de terres voisines qui deviennent une ; ce système dit « d’un seul tenant », préfigurant le remembrement, s’inscrivait d’une façon atavique dans les têtes des paysans et formait ceux-ci à une approche singulière de leur future vie de couple. L’union se réalisait parce qu’elle reposait sur des fondements concrets. En se contant fleurette, les amoureux champêtres n’omettaient jamais de parler de la terre où elle poussait, entre les mots doux se glissaient des termes plus prosaïques comme acre, arpent et toise, qui céderaient sous peu leur place à are et hectare ; en s’embrassant dans les coins, étendus dans l’herbe, ils humaient à pleins poumons les champs et conjuguaient des hypothèses de culture, et lorsque le désir les emportait dans de magnifiques tourbillons, ils versaient dans le paysage de leurs biens où mûrissaient les blés sous des soleils radieux.

Suzanne avec sa dot se donnait à François, à François seul, il faudrait donc à celui-ci du doigté pour se désolidariser de son frère après des années de projets partagés. Si encore Louis fils s’était engagé auprès d’une jeune fille pour une intention matrimoniale, la séparation inévitable se serait introduite dans la discussion d’une façon somme toute naturelle, l’intention dès lors programmée eût pu s’intercaler entre moisson et fumure ; mais pour l’heure, Louis fils se complaisait dans son célibat. Rien d’étonnant d’ailleurs, le modèle qu’il éprouvait depuis sa prise de conscience de l’existence était celui d’un père célibataire parce que veuf, avec ses enfants. Toutefois, François ne désespérait pas de le convaincre de changer de modèle. Justement son mariage, avec ses plaisantes réjouissances étalées sur plusieurs jours, proposerait un climat propice, fait de rires et de danses, pour lier des relations amicales, car outre la

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famille proche, moins proche voire éloignée, étaient conviés à la fête les amis et connaissances accompagnés de leur famille ; ainsi les convives se dénombreraient par dizaines avec la présence significative de jeunes filles.

Louis père tenait à s’assurer la présence de son jovial compagnon maréchal à forge, Jean-Pierre Jeanjean. À vrai dire, par cette invitation, Louis père renforçait une amitié récente. Jean-Pierre Jeanjean fut façonné à Saint-Bauzille par son père Jean Jeanjean, aussi maréchal à forge. Les hasards de travaux à effectuer en une demeure bourgeoise le mirent sur le chemin du serrurier. Louis père reconnut la valeur de l’œuvre du garçon maréchal et une camaraderie durable et profonde s’engagea. C’était en 1787 ou 1788, la mémoire de Louis défaillait sur la date, il se souvenait de Jean-Pierre s’activant à réaliser une grille forgée qui l’occuperait plusieurs mois. Ainsi ce-dernier lui confia-t-il son problème d’intendance.

« Voyez-vous, Louis, je suis contrains par mon hébergement. L’auberge, c’est appréciable quelques jours, au-delà ça coûte, puis l’obligation de dîner pour dormir vous accapare trop le bénéfice. La solution serait de trouver une famille de logeurs… Bien sûr, loger un garçon de trente ans et célibataire, surtout célibataire, entraîne des commérages. Ah ! si vous connaissiez une famille pour m’accepter, je vous en serais gré ! »

Louis voulait se proposer mais il y renonça : il se serait mis de fait en opposition avec les aubergistes en les privant de leur gagne-pain. Puis, un jour, son esprit s’éclaira.

« Sais-tu, Jean-Pierre, je crois avoir trouvé ton affaire, je lui ai parlé à plusieurs reprises et cette personne voudrait te voir avant de s’accorder. Tu l’as probablement croisée, il s’agit de Jeanne…

– Une dame ?

– Oui, une veuve, Jeanne Roquefeuil, la veuve de Pierre Bouet. Elle était réticente longtemps, mais je l’ai convaincue parce que je réponds de toi, de ta moralité. Puis ce que tu lui donneras lui sera bien utile. De toute façon, nous irons la voir ensemble ce soir, mais avant tu feras un tour chez le barbier, que tu sois présentable pour avoir son agrément ».

Louis avait omis de mentionner ses considérations sur l’état physique de Jeanne la veuve et de son côté le garçon maréchal à forge ne demanda pas de détails, imaginant une dame sans âge, ayant l’apparence d’une femme au crépuscule de sa vie, vêtue à la

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mode d’un temps ancien. De l’autre côté, la description sommaire que Louis donna de Jean-Pierre fit que Jeanne se représenta le bonhomme à l’identique de l’ours des Pyrénées, pataud et couvert de poils, que les bohémiens présentaient à la foule des badauds dans les foires alentours, en lui faisant faire des tours et des danses. Aussi, quand la porte s’ouvrit, Jeanne et Jean-Pierre demeurèrent un court instant décontenancés. Louis, à son insu, à la manière des comédies latines, avait créé un quid pro quo, le malentendu classique. Les personnages déstabilisés se reprirent en un regard et s’en amusèrent en se souriant, la glace était rompue, la complicité allait venir. La conséquence logique de cette improbable rencontre fut qu’en homme habitué à battre le fer très chaud, Jean-Pierre fit montre de prévenance envers sa logeuse qui appartenait à sa génération. La situation s’achemina vers le rapprochement institutionnel, prévu au printemps 1790, le deuxième jour de mai. Ce fut un mariage sans tapage, juste la régularisation d’un supposé concubinage, néanmoins le petit groupe des invités banqueta. L’épouse, évidemment par pudeur, s’abstint d’inviter son ancienne belle-famille et, son père étant décédé, elle ne comptait que sur sa mère, venue de Pouzols accompagnée par un vague cousin, Mathieu Jacques Imbert, prévu comme témoin. Les parents de l’époux vinrent de Saint-Bauzille. Louis père, en remerciement du coup de pouce apporté au destin, témoignerait avec ses fils, tandis qu’Élizabeth servirait de demoiselle d’honneur. Pour compléter la liste, quelques Jeanjean, parentèle du marié, s’étaient déplacés d’Aspiran. Parmi ceux-ci, une petite fille de six ans, Madelaine Jeanjean, dont le destin se joua ce jour d’allégresse, sous un soleil de feu, prémices d’un été et d’un automne affreusement secs, ce qui donnerait des vendanges médiocres. Mais en cette période excitante, la privation de ce nectar des dieux fut un bien. Elle empêcha un peu les exaltés de se livrer, par des emportements alcoolisés, aux pires débordements. Les mémoires étaient fraîches encore de cet été 1789 où la Grande Peur, provoquée par la rumeur de complots aristocratiques, entraîna des pillages, des émeutes, des crimes, trop souvent sous l’emprise de boissons alcooliques ; paradoxalement, le Languedoc, qui en produisait, s’épargna ces horreurs.

Dans le petit cerveau de la jeune Magdelaine, donc, une vérité meubla son esprit, et cette vérité révélée par la noce s’ancra au tréfonds de sa juvénile conscience. Dès ce moment, elle se plut à croire qu’elle devait ce jour-là se choisir un mari pour toujours. Avec naïveté, elle déclara que quand elle serait grande, elle se marierait avec Louis fils.

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Cette spontanéité amusa l’élu, ses parents et finalement tout le monde présent ; pourtant, la candide Magdelaine avait bel et bien donné son cœur et en parlait à tous avec un tel naturel que nul ne songeait à se moquer, il y eut même, au moment des danses, un couple singulier où par jeu Louis fit tournoyer sa promise autoproclamée. La déclaration, comme les lampions, devait s’éteindre à la fin de la noce et, plus tard, devenue adulte, une fois mariée, Magdelaine s’amuserait de l’anecdote.

Louis père invita donc Jean-Pierre Jeanjean au mariage de son aîné. Le Vulcain rustique s’empêtra dans des remerciements embrouillés, tant l’émotion le tenait d’avoir été convié par son ami pour une fête familiale. Certes lorsque son épouse Jeanne Roquefeuil lui donnait un enfant, il se faisait un devoir pour le baptême d’avoir à ses côtés Louis, acteur de son bonheur. Il vint au mariage entouré de sa femme, de ses enfants et de sa petite nièce Magdelaine. Elle allait sur ses onze ans, et son caractère s’était affirmé depuis le mariage de son parent, auprès de qui elle insista beaucoup pour être présente le jour où l’aîné de son élu convolait. L’événement justifia toutes ses audaces afin de se trouver tout près de celui qui était pour elle son fiancé. Personne ne fit objection à sa venue, car la pensée générale faisait entendre que l’adolescence la saisirait dans les mois qui viendraient, alors sa détermination pour appartenir à l’homme de son choix s’estomperait et au final un garçon de sa génération l’émouvrait au point de l’amener à reprendre sa parole, parole que d’ailleurs personne ne songeait sérieusement à prendre en compte, Louis fils moins que quiconque. Cependant, l’affection sincère de Magdelaine le touchait, sa maturité le troublait. À un moment de la fête nuptiale, elle se rapprocha de lui.

« Louis, je vous ai choisi. Bientôt, quand je serais femme, je vous appartiendrai, vous n’avez pas long à attendre et vous pouvez jeter votre gourme, ça ne fait rien, ça ne change rien. Vous êtes un homme, et je sais qu’il vous faut à vous, les hommes, des… des… caresses », dit-elle en un murmure.

Louis, embarrassé par la confidence et par le silence qui s’en suivi, fut gêné de s’entendre dire :

« Magdelaine, quand tu seras grande, je serai vieux. Tu as onze ans, j’en ai vingt-cinq qui sonnent, grande différence… Tu seras fraîche alors que je ne serai pas ragoûtant ».

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– Arrêtez de rognonner, Louis, et attendez-moi… Car moi, toujours je vous aimerai ! », lui assena-t-elle en s’esbignant brusquement.

La grange où ils se trouvaient avait été aménagée pour que les rigueurs de la saison ne gâchassent pas la fête. Au mitan de la pièce se trouvait une fosse, creusée d’une grandeur et d’une profondeur suffisantes pour que brûlât une bonne flambée qui réchauffât et maintînt les plats à température idéale. Passant près du feu, pour se donner une contenance, Magdelaine ajouta une bûche. Perturbé, Louis ne la lâchait pas de son regard puis il se leva et se dirigea vers une table où des hommes palabraient dans la passion sur les épisodes politiques passés et présents en extrapolant sur l’avenir ; pour l’instant le passé était disséqué :

« Les cahiers de doléances, parlons-en ! Moi je dis qu’aucune de nos demandes n’a été prise en compte ! Rappelez-vous quand nous avons inscrit comme une priorité, avec les communautés voisines, de canaliser la rivière Hérault de ses débordements qui ravagent nos cultures, l’a-t-on écrit ou non ? Et depuis, qu’est-ce qui a été fait ?

– Tu ne crois pas que la Révolution avait une autre hauteur que la construction d’une retenue d’eau…?

– Je ne suis pas d’accord ! La réussite de la Révolution, ça passe par la sauvegarde des poreaux et des cougourdes.

– Parfaitement ! Tu as beau te moquer, tu as la mémoire courte ! En 93, quand il a fait si chaud, tu mangeais quoi ?... Des assignats ! La galéjade, tu vois, c’est bien facile !

– Heureusement que le Comité avait pris la décision de maintenir les cours de l’assignat, autrement nous plongions dans la ruine complète.

– Tu oublies la fixation d’un prix maximum des denrées…

– Et des salaires, qui ont été bloqués !

– Il fallait que le Comité prît ces mesures courageuses pour éviter le désastre, bloquer les salaires, les prix, soutenir la monnaie, pour que le pays n’allât pas à vau-l’eau !

– Si le désastre nous est évité, il faudrait aussi que la tourmente cesse, la guerre à toutes nos frontières, les complots royalistes au cœur du pays, les troubles, les émeutes, la contre-révolution qui guette…

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– Mais ouvrez vos yeux, citoyens ! Qui peut croire que la République s’imposera ici dans notre pays sans heurts, sans avoir à lutter à l’extérieur, alors que les Insurgents du Nouveau Monde se sont battus presque dix ans pour installer la démocratie ! Démos : le peuple ; « cratie » : le pouvoir ; le pouvoir du peuple. Nous, le peuple d’ici, avons été asservis dix siècles par nos rois, alors nous supporterons la bourrasque des décennies puis l’horizon se dégagera, ça ne peut pas être autrement ».

La force de l’argument calma le débat. Dès lors, les notes de musique poussées par les vielleux et les violeux – ces derniers pour la circonstance utilisant la viole d’amour – incitèrent les jeunes hommes à se rapprocher des jeunes filles pour quelques voltes, passacailles, farandoles et autres branles. Les anciens se resservirent du vin et trinquèrent au bonheur du nouveau couple ; leurs pieds pourtant battaient la mesure et il suffisait d’un rien pour qu’ils se levassent et fissent virevolter leurs épouses qui déjà battaient des mains et dont les bustes pivotaient de droite et de gauche en cadence. Mais l’âge venu, ils avaient délaissé la pratique de la danse.

« La gambille, c’est bon dans la jeunesse…

– Nous, nous en sommes à la remembrance. Vous rappelez-vous le printemps 89, lorsqu’il a fallu désigner notre députation ?… »

Avant la désignation proprement dite, il avait fallu poser les règles organisationnelles de l’événement, ce qui fut établi en janvier 1789. Le pouvoir central détermina le nombre de députés par ordre – clergé, noblesse, tiers état – et par territoire géographique. Les États du Languedoc se virent attribuer quatre-vingt-quatre députés pour représenter les douze sénéchaussées qui les composaient. Il se dénombrait quatre sénéchaussées au nord : Annonay, Le Puy en Velay, Villeneuve de Berg et Mende. Elles élurent au total cinq députés pour le clergé, cinq pour la noblesse et dix pour le tiers état. À l’ouest il s’en comptait quatre également : Castres, Castelnaudary, Limoux et Toulouse. La sénéchaussée de Toulouse totalisait à elle seule seize députés sur les vingt-huit accordés, soit : sept clercs, sept nobles et quatorze hommes du troisième ordre. Pour finir, le centre était le mieux représenté avec trente-six députés pour les quatre sénéchaussées dont Nîmes, servie par seize personnes, alors que Béziers et Carcassonne ne l’étaient que par huit éléments chacune et Montpellier par quatre seulement. Cette dernière étant la plus petite sénéchaussée en superficie ; elle englobait Montpellier et les communautés de sa périphérie immédiate, sauf côté ouest où elle absorbait la montagne

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de la Moure et se limitait à la rivière Hérault, en gros un triangle avec pour points d’angle Montpellier, Gignac et Montagnac. Le Pouget, du diocèse de Béziers, s’intégrait donc dans la sénéchaussée de Montpellier : ainsi, l’administration réunissait tous les Gribal. On remarquera aussi que l’Université, installée depuis le Moyen Âge dans la grande cité, si efficiente en médecine et en droit, inspirait-elle à ce point la crainte de raisonnements pernicieux qu’il fut décidé d’en limiter son influence. Parmi ses étudiants du passé, Guilhaume de Nogaret, principal ministre de Philippe IV le Bel ; Pétrarque, l’ami de Dante ; deux papes, Urbain V et Benoit XIII ; Nostradamus et François Rabelais. Parmi les étudiants du présent, Jean Jacques Régis de Cambacérès prévu pour suppléer une noble défaillance éventuelle en attendant son heure.

Les yeux se tournèrent vers Pierre, que les convives supposaient bien informé, pour vivre à Montpellier, côtoyer l’élite de la ville et surtout avoir assisté aux épisodes historiques du moment. Pierre, sa femme Françoise Jouliés et sa sœur Élisabet n’étaient pas revenus au Pouget depuis plusieurs années, en fait depuis l’institution du nouveau passeport dans le courant de l’année 1792, qui restreignait les déplacements d’une manière drastique. Les raisons pour voyager devaient être motivées et, après examen du mobile, l’autorisation était délivrée – et encore aux seuls citoyens ayant prêtés serment civique dont, une fois arrivés à destination, le comité de section local visait le passeport. En cas de doute sur le sérieux du motif, la situation du voyageur devenait alors périlleuse. Le moindre périple ressemblait à une odyssée. D’ailleurs, avec les températures glaciales de ce janvier 1795, le voyage des Montpelliérains tourna à l’expédition polaire ; il apparut donc à tous les contrôles que seul un évènement familial d’importance tirait ces quinquagénaires de la régularité de leur existence.

« Pour autant que je me souvienne, débuta Pierre, et ma mémoire n’a point encore défailli, les délégués de toutes les communautés de ce qui se nommait le troisième ordre se réunirent dans la maison commune le lundi trente mars 1789. Les débats prirent d’entrée une tournure bizarre ; comme le découpage de la sénéchaussée n’autorisait l’élection que de deux députés, le choix se détermina sur la base du volontariat et de l’incitation à faire prendre la responsabilité de la tâche représentative à l’un ou à l’autre.

« Le premier ainsi élu fut Thomas Verny, le trente et un mars. Un homme ayant tout son avenir derrière lui, puisqu’il avait à cette époque soixante-deux ans passés !

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Sans doute était-il doyen d’âge. Sa deuxième qualité s’appréciait au regard de son métier d’avocat à Clermont-Lodève : il manipulait le verbe certes sans audace, mais avec détermination. Avec courage il fut du serment de la salle du Jeu de Paume, qui est pour moi la déclaration de la République avant l’heure... Avant de connaître le nom du deuxième élu, il se passa une semaine ! Preuve que pour la totalité des délégués, devenir député ne représentait qu’une charge honorifique. Enfin, un certain Jacques Jac, avocat à Quissac, se dévoua le huit avril ; il faut croire que cela lui plut car à présent il est député du Gard. Ce n’était pas un virulent et s’il vota la mort du roi, il demanda véhémentement le sursis à l’exécution.

– C’est vrai ! J’ai su que toute la journée du vingt janvier 1793, la veille de l’exécution, le débat fut furieux !

– Le clergé, reprit Pierre, n’eut pas tant de peine à désigner son député : ce fut monseigneur de Malide, évêque de Montpellier. Son âge – il était presque sexagénaire – ne lui créa aucune gêne pour adhérer aux idées nouvelles. Il a même été chargé par ses pairs ecclésiastiques, avec l’évêque de Nîmes, de demander au tiers état de pouvoir conférer ensemble. Hélas pour cet homme destiné à l’Église dès sa naissance, le vote en juillet 1790 de la loi sur la constitution civile du clergé le décida à prendre de la distance avec la Révolution : intellectuellement d’abord, puis physiquement en septembre 1791, vers Londres ».

Pierre regarda son frère Louis avant de poursuivre.

« Le député de la noblesse, d’une façon indirecte, ne vous est pas inconnu, les anciens se souviennent de Louis Viel de Lunas ».

Furtivement, son regard croisa celui de Louis, qui lui pouvait y lire : « ton parrain, vieux frère ».

« C’était le fils du président Antoine Jean Viel de Lunas, et il eut comme marraine la mère du président, Marguerite de Barbeyrac de Saint Maurice ; et figurez-vous que le député de la noblesse appartient à cette lignée. Charles Maurice de Barbeyrac de Saint Maurice est un homme d’une quarantaine d’années quand il est élu. Instruit, il s’honore du titre de docteur en droit, mais farouchement attaché aux vieilles valeurs, ce qui le contraignit à émigrer. Cela a son importance dans la décision à l’encontre de Jean Jacques Louis Durand, maire de Montpellier et président de la cour des comptes, aides et finances car Pauline de Barbeyrac de Saint Maurice, sœur du

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député, était l’épouse du maire. Si j’ajoute que Jean Jacques Louis Durand possédait plusieurs seigneuries en plusieurs lieux à l’entour de Montpellier et que sa volonté fut d’éviter à sa ville tous les sanglants excès, dès lors il était inéluctable, lorsque la terrible loi des suspects du dix-sept septembre 1793 fut votée, que Jean Jacques Louis Durand tombât sous le coup de la loi nouvelle qui marqua le début de la Grande Terreur. Ses idées sur la justice l’amenèrent à refuser l’application à Montpellier de cette loi perverse. Dénoncé, traîné à Paris devant le tribunal révolutionnaire ; là, l’accusateur public, inflexible dans son réquisitoire, l’accabla de vouloir développer des projets fédéralistes contraire à la volonté du peuple uni pour une république une et indivisible. Le motif parut suffisant pour guillotiner le maire de Montpellier le douze janvier 1794, cela fait à peine plus d’un an.

– Mais il n’a pas fait appel, il ne s’est pas pourvu en cassation ?

– Ce tribunal d’exception créé pour des temps d’exception avait œuvré quelques mois en 1792 et, sur proposition entre autres de George Danton, qui devait en personne plus tard l’expérimenter, repris du service en mars 1793. Il n’y avait à l’issue du prononcé du jugement ni appel ni recours, la sanction s’appliquait immédiatement. Par la suite, Pauline de Barbeyrac de Saint Maurice, veuve Durand, aima toujours séjourner à Vendargues où maints souvenirs l’assaillaient. La famille Durand possédait le château du lieu, au vrai une grande bâtisse cernée d’un gros hectare de terre, ceint d’un mur de plus d’une toise de haut. Elle fit ériger au cimetière de Vendargues la chapelle Durand où Pauline, le moment venu fut inhumée très loin de son époux dévoré par une terreur légale...

– Place ! En place ! Voilà le cotillon ! »

Très rapidement, planches et tréteaux qui formaient les tables furent entreposés dans un coin de la grange et les bancs tous repoussés contre les murs. Personne, à moins d’être un vieillard perclus et rabougri, ne voulait rater le cotillon, on se devait d’en être. Même les champions du discours cessèrent de pérorer, par politesse d’abord mais surtout et principalement pour la franche gaieté que cette danse singulière suscitait. Au Moyen Âge, le mot cotillon servait à désigner le jupon des femmes. Ce vêtement si discret, si intimement lié au corps féminin, symbolisait pour l’homme l’inaccessible royaume de la volupté. La blancheur virginale de l’étoffe agrémentée de fines dentelles se devinait quelques fois dans le tourbillon d’une danse échevelée. Alors il arriva qu’un

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passionné du beau sexe, fin observateur, eût l’idée de donner à une figure d’une danse ce nom spécifique de cotillon pour la raison qu’il se voyait à la dérobée et produisait une touche aguicheuse fort plaisante à l’œil. La danse du cotillon était née. Elle évolua, se dota de quelques règles et paradoxalement, par son code, elle interdit désormais la vision du jupon convoité.

Les danseurs formaient un cercle de huit personnes ; quatre femmes et quatre hommes alternaient, dont un couple menait le cotillon en imposant au groupe les figures les plus diverses. Cela débutait simplement par la ronde : les danseurs se saisissaient les mains, tournaient sur un côté puis sur l’autre, ensuite les dames se réunissaient au centre en se prenant la main droite, tenant de la main gauche leur robe et, la tête inclinée avec un air modeste, elles se remettaient à tourner dans un sens tandis que les hommes viraient dans l’autre les bras pliés, leurs poings collés sur la poitrine avec sur leur visage une expression d’importance. Puis, les danseurs reformaient le cercle en se positionnant à une place due au hasard, voire, quand il s’agissait de jeunes gens, ils aidaient un peu ce hasard afin que ceux qui en pinçaient pour leur partenaire fussent face à face. Alors la jeune femme et le jeune homme s’avançaient l’un vers l’autre, les deux mains droites entraient en contact et s’élevaient haut pour former avec les deux bras une esquisse de cœur, leurs visages se rapprochaient tant qu’ils se rassasiaient du souffle de l’autre. Le créateur de cette danse avait omis d’indiquer la façon de se déplacer ; aucune obligation, aucun décompte des pas, il suffisait de marcher, de suivre le rythme des musiciens des jours de fête qui, par jeu, accéléraient la cadence, surtout au moment des doubles croisés, figure qui généralement terminait le cotillon. Les partenaires défilaient en couple en se suivant, l’épaule droite de l’homme touchait l’épaule gauche de la dame, dans le dos, la main droite de l’un dans la main droite de l’autre, les mains gauches en faisant tout autant, au moment convenu qui pouvait être un coup sec donné sur le tambourin, les danseurs, sans se lâcher les mains, pivotaient d’un demi-tour pour que l’épaule gauche de l’homme soit en contact avec l’épaule droite de la dame. Bien sûr, il était capital de ne point rater la manœuvre pour ne pas risquer de provoquer l’hilarité générale. Cependant, après de longues minutes de tournoiement à un rythme effréné, les anciens ressentaient la fatigue dans leurs jambes vétustes ; ils se posaient alors sur les bancs et s’adossaient contre le mur, délaissant leurs partenaires dépitées qui continuaient à battre des mains la bonne cadence.

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Alors apparaissait dans la bouche de certains une fine tige de bois, percée tout du long, terminée par un tronçon de branche de bruyère creusé et souvent sculpté de motifs naïfs ; des poches sortaient les blagues à tabac contenant l’herbe à Nicot, dont ils bourraient soigneusement le fourneau de leur pipe. Tous les gestes s’effectuaient avec le même cérémonial que lorsqu’ils affûtaient les outils de leur gagne-vie. Ils devenaient aussi réfléchis que des penseurs absorbés par de vastes idées. La touche de modernité se présentait sous la forme d’un briquet, instrument fabuleux qui fournissait le feu à volonté. Les deux pierres se frottaient par un système ingénieux et provoquaient l’étincelle qui enflammait l’amadou, ou « amoureux », dans le vieux langage du pays : « au clair de la lune », il fut demandé à l’ami Pierrot de prêter sa plume, mais étant dans son lit, il conseilla d’aller chez la voisine car elle battait le briquet dans sa cuisine ; l’ami s’y rendit, la voisine le reçu et la suite… ben, l’amadou s’embrasa… Le tabac se consommait de plusieurs façons dont une était une abomination ; le fumeur portait à sa bouche ce que l’on nommait cigare et qui, horreur absolue, ressemblait à s’y méprendre à un excrément, une réelle inconvenance. Louis possédait une pipe qu’il avait agrémentée, à la pointe de son couteau, de quatre clefs, symbolisant sa défunte femme et ses enfants. Il aspirait par le long tuyau la chaude fumée parfumée de sa pipe qui depuis le temps du malheur était sa consolation, son secours, son réconfort. Bien sûr, l’exercice de son art le comblait toujours pareillement, il eut même du plaisir à dégrossir des compagnons : Claude Fabre, un garçon de sa génération, un jeune homme au prénom fabuleux, Amour Sanson et François Madière dont le frère Mathieu, outre ses responsabilités au conseil de la commune, taillait des habits, tout comme Bernard Jean Jacques Debreu qui, à l’instant présent, profitait d’une figure du rigaudon pour serrer furtivement son Élizabeth car le bal du mariage, après le repas, s’ouvrait à la jeunesse du village avide de virevolter de gigue en gavotte, de contredanse en folle sarabande. Louis ne s’en formalisa pas. Les jours festifs, la jeunesse, dans le cadre du convenable, avait pleine licence pour se réjouir dans l’insouciance de l’âge frivole. D’une oreille distraite, il accrocha à la conclusion de la controverse en cours, portant sur le mal fondé de la peine de mort.

« Imaginez si feu le citoyen Jean Paul Rabaud Saint-Étienne, qui conduisait la députation de la sénéchaussée de Nîmes et Beaucaire, avait pu imposer cette idée révolutionnaire que nul ne subisse le châtiment de mort. Nous, la France, aurions ébaubi

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le monde civilisé. À votre grand ébahissement, Rabaud Saint-Étienne est né à l’âge de quarante-quatre ans en 1787, lorsqu’à force de requêtes il obtint de feu le roi Louis la promulgation de l’Édit de tolérance des protestants…

– Sa formation d’avocat le servit mais sans son ardente conviction, sa maîtrise d’art oratoire seule n’aurait pu détourner le roi de ses pratiques lignagères. Au vrai, dans sa ville de Nîmes, les habitants l’appréciaient tant que sans existence de par la loi, il prononça l’éloge mortuaire de monseigneur de Becdelièvre, évêque du lieu, défunté en 1779. Élu député en mars 1789, ses collègues l’estimèrent au point de l’élever président de l’Assemblée un an après… »

Louis remarqua le regard intense de Pierre dirigé vers lui, puis Pierre fit un petit signe de tête signifiant dans un silence complice que Rabaud Saint-Étienne participait de la même société fraternelle que lui.

« …Je me souviens des débats passionnés de l’année 1791 pour sortir hautement humain des barbaries tyranniques telles que la décapitation à la hache approximative, le fracassement des os sur la roue par la barre de fer, le déchirement des membres par l’écartèlement, j’arrête là car le moment est peu propice aux horreurs ; néanmoins, entre l’authentique humanité et le supplice humanisé, ils choisirent en novembre 1791 la machine réglée par le chirurgien Antoine Louis. Pourtant, jamais Rabaud Saint-Étienne n’éteindra son combat pour la mort de cette sanction finale. Quand il prend la parole lors du jugement du ci-devant Louis Capet, la prémonition lui fait dire : « Je suis convaincu que Louis mort serait plus dangereux à la liberté publique que Louis vivant ». Toute l’année 1793 et la moitié de l’année 1794, prouvèrent la justesse de son raisonnement.

« Aujourd’hui, le débat reprend sans lui qui, n’en doutez pas, combattrait les distillateurs de cette idée fausse qui prétend abolir la peine de mort lorsque la paix sera durablement établie. La nature belliqueuse des hommes interdit de gober pareille baliverne. Maintenant que j’y pense, c’est heureux que nous n’eussions entrepris aucune vilenie à l’encontre de l’ex-vicomte Daudé d’Alzon et de sa famille ! »

En effet, avec l’enchaînement des séquences révolutionnaires, la querelle entre la communauté du Pouget et le seigneur Jean François Xavier Daudé d’Alzon, baron du Pouget, devint obsolète. La bataille judiciaire n’eut plus sa raison d’être dès lors que les lois nouvelles sur les élections entrèrent en vigueur. Cependant, les adversaires d’hier

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étouffèrent leurs ressentiments qu’ils masquèrent d’indifférence et reprirent leurs vacations coutumières. Il est vrai qu’une rumeur laissait accroire que le citoyen Daudé d’Alzon bénéficiait dans toutes les sociétés d’appuis solides et l’on ajoutait que les amitiés ne sont point insensibles aux cadeaux. La conversion de la famille vicomtale à la nouvelle organisation sociale ne trompait que les dupes de naissance et les sceptiques vérifièrent la justesse de leur opinion vingt-sept ans plus tard, le quatorze mai 1822, quand le dernier fils du titré vicomte, André Henri Daudé d’Alzon, député de l’Hérault, se rangea parmi les ultra-royalistes.

« Sans cette épée de Damoclès que représentait la décapitation… »

Quelques visages figèrent un air dubitatif. Pierre crut bon d’expliquer :

« Dans les temps anciens, bien avant la naissance de Notre Seigneur Jésus, un courtisan nommé Damoclès, par crainte, flattait sans cesse le tyran du pays. Un jour, pour ridiculiser le louangeur, le despote l’invita à s’asseoir sur son trône pour mesurer la puissance et l’instabilité de la position. C’est alors que regardant au-dessus de lui, Damoclès vit l’épée du tyran pendue avec un crin de cheval, elle pointait sa tête. Qui peut garder sa sérénité dans de telles situations ? Même les plus solides dans des périodes furieuses font retraite, comme les neveux de Thérèse de Montcalm-Gozon, l’épouse du président Antoine Viel de Lunas, que certains ont pu voir ici même au Pouget.

« Certes le plus âgé, maréchal de camp, élu par la sénéchaussée de Carcassonne, avait dépassé le demi-siècle et était hostile à toutes nouveautés mais le plus jeune, fils du défenseur du Québec libre, capitaine de vaisseau, dans la force de ses trente ans, s’enthousiasma dès le début de nos belles idées et pour les faire vivre il fut de la commission financière, exigea l’arrêt de la gabegie des pensions et l’égalité de la contribution foncière. À ses côtés, il comptait sur François Xavier Rey, élu par la sénéchaussée de Béziers, dont on ignore ce qu’il est devenu ensuite et qui, en outre, prit intérêt sur la situation politique de nos esclaves nègres… »

En théorie l’esclavage fut aboli le quatre février 1794. Auparavant, la pleine citoyenneté avait été accordée début 1792 aux hommes de couleur affranchis. Ainsi, depuis septembre 1793, le citoyen noir, ancien esclave Jean-Baptiste Belley, représentait la colonie de Saint-Dominique avec le mulâtre Jean-Baptiste Mills et le blanc Louis Pierre Dufay de la Tour. Ce dernier dut prouver sa roture et vociférer que

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lui, son père et son grand-père étaient selon son mot « honorablement roturiers, ni marquis, ni princes, ni colons ». Dans la pratique, il aurait fallu que « dura lex sed lex » s’appliquât par la force, or les colonies se situaient hors de portée de l’application rigoureuse de la loi et l’esclavage, malgré les textes, perdura, la fiction de l’abolition se maintint jusqu’en mai 1802, date de son rétablissement.

La fête commençait à s’éteindre, beaucoup s’étaient retirés avant que le gros froid de la nuit n’arrivât. La montre de François, le nouveau marié, dont il fut doté le jour même, marquait neuf heures ; il la remisa dans la poche de son habit, protégée par l’un des mouchoirs de soie, cadeau de sa sœur Élizabeth. Il s’étonna d’ailleurs qu’une étoffe de cette qualité servît pour un acte si trivial qu’il exécutait comme tout un chacun en pinçant son nez sans plus de manières, pratique qu’il ne modifierait pas même si d’aventure la fortune le confortait. En revanche, pouvoir caresser à sa volonté cette douce soierie éveillait en lui une sensualité dont il ignorait être pourvu. L’objet fétiche lui remémorerait au toucher toute l’émotion de cette journée maritale unique dans une vie, sauf décès d’un conjoint et remariage.

À ce propos, un changement notable s’était produit le vingt septembre 1793. Jusqu’à cette date, dans le royaume, le serment du mariage était indissoluble ; à partir de ce jour fameux où l’assemblée votait la loi portant sur le divorce, la situation ne traîna pas, le lendemain la France rompait son union séculaire et divorça d’avec son roi. Le Pouget jasa d’abondance bien avant le vote de cette loi, car un député de l’Hérault de la nouvelle assemblée dite législative participa activement au débat sur le divorce. Ses prises de parole à la tribune de la chambre secouèrent en premier lieu les consciences des habitants de son Pézenas natal et de la vallée de la rivière Hérault, le Pouget y compris. Henri Paul Irénée Reboul était un jeune homme de vingt-neuf ans en 1792 ; études finies, il monta à Paris, seconda le scientifique Antoine Laurent de Lavoisier pour qui « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » et que le tourbillon de la Terreur emporta. Cependant, la grande œuvre du député Reboul ne se limita pas à défendre le divorce par consentement mutuel, son apport essentiel à la Révolution fut d’imposer et d’organiser le premier musée national avant de passer la frontière espagnole et s’éviter des désagréments définitifs.

 

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Dans l’âtre improvisé au centre de la grange, la marmite qui reposait sur ses trois pieds exhalait un agréable fumet de soupe avec légumes d’hiver, qui provoquait de délicieux frissons de l’odorat. Si pantagruélique que fût le repas nuptial, il était difficile de se séparer abruptement ; alors, la soupe venait à point, elle accordait un supplément affectif car à présent, autour de la table remontée, seul le premier cercle familial et amical communiait, uni par l’événement qui s’achevait.

« Reste donc ! » avait dit Louis père à son ami Jean Pierre Jeanjean, le maréchal à forge. Alors, sa juvénile parente Magdelaine joua un peu des coudes pour s’asseoir près de l’homme de sa vie Louis fils. Voyant la manœuvre, l’un des convives taquina Louis par une question perfide.

« Maintenant que le sort de l’aîné est joué, le puîné va nous parler de son convolage !

– Tiens ! Reprends de la soupe, bougre d’animal ! Et tais-toi donc ! »

Louis fils sourit avec mélancolie. Il repensait à l’année de ses vingt ans. Le quatre novembre 1790, sa cousine d’un deuxième ou troisième rang, Marie Fabre, fille de Jean Fabre et de Marie Imbert, épousait François Texier, fraîchement installé dans la paroisse du Pouget. Louis était prévu comme témoin du mariage et la coutume voulait qu’on profitât de l’aubaine pour associer une jeune fille à un jeune homme, qui devenait son chevalier servant du jour et souvent de toujours. Hélas pour Louis, la jeune fille à laquelle il avait été assorti possédait une maturité qui lui faisait défaut et malgré le cadeau coutumier que le galant s’obligeait, pour s’attirer la faveur de la jeune femme, tel un miroir, un peigne, un foulard, Louis, sorti de son contexte agricole courant, fut emprunté, maladroit, bafouilla ses mots, bref se conduisit en adolescent immature ; confus de sa maladresse de toute la journée, il n’adressa que rarement la parole à sa cavalière et n’eut pas l’audace de l’inviter au rigaudon. Après cette déconvenue, il resta sur sa réserve, évitant d’étaler sa gaucherie avec les dames que d’aucuns eussent pu prendre pour de la nigauderie. Quelques semaines passèrent avant qu’une nouvelle opportunité de promesse heureuse lui fût offerte. Le deux février 1791, l’un de ses camarades, Barthélémi Laleman, faisait baptiser sa fille Marguerite, fruit de Marie Roques son épouse. Cette dernière pensa que la possibilité de confirmer leur amitié avec Louis se réaliserait si d’aventure Marie Laleman, sœur de son époux, qui ne manquait pas d’attraits, lui plaisait au point d’envisager un bel engagement futur. Elle décida que

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Marie et Louis présenteraient Marguerite sur les fonts baptismaux. Personne ne sut si Louis apprécia le charme de la demoiselle car, tout en demeurant poli et aimable, jamais de tout le jour il ne dévoila ni par parole, ni par geste, le fond de sa pensée. La présence féminine l’intimidait au point d’inhiber la moindre audace courtoise. Louis essuya un deuxième fiasco, mais en était-ce un puisqu’il n’accomplit aucune tentative ?

Sa voisine de table Magdelaine colla comme par inadvertance son bras menu contre celui de Louis, sans un regard, craignant qu’une œillade pût les dévoiler aux convives moqueurs. Louis, d’une façon naturelle, bien que droitier, finit son repas la cuillère dans la main gauche. L’attouchement n’engageait à rien, d’autant que par le passé, bien avant Louis, le roi chevalier François, disciple de l’amour courtois, grand connaisseur du beau sexe, prononça ce juste précepte : « Souvent femme varie, bien fol qui s’y fie »…

Louis regardait son père et se surprit à lui remarquer sur le visage d’imperceptibles mouvements qu’il observait aujourd’hui avec plus d’acuité. Il imagina que ces infimes contractions reflétaient une sourde douleur intérieure mais il ne se souvenait pas ces temps derniers d’avoir entendu son père se plaindre d’un seul de ses maux qui atteignaient les personnes de son âge et dont il réalisait les affres que supportait son géniteur. Louis père ne sentit pas ce regard scrutateur et conversait justement sur les difficultés de circuler sans entrave avec son frère Pierre d’avec qui, dans un ou deux jours, la séparation interviendrait.

« Pourtant, disait Louis père, les lois terroristes ont été abolies. Oncques la liberté de se déplacer dans le pays sera restaurée et sans passeport, tout juste comme en 1789 ; or donc avant d’être empêché j’aimerais vous visiter ».

Pierre n’accrocha pas sur le mot « empêché ». Or, l’empêchement est un obstacle créé par quelqu'un ou quelque chose, souvent la détérioration physique. Dans la tête de Pierre courait d'autres bruits, qui gênaient le décodage dans le langage coutumier d’un mot particulier. Il répondit :

« Certes, depuis le neuf thermidor an II - vingt-sept juillet 1794 - la Grande Terreur, avec la chute des Montagnards, est vouée à une extinction inéluctable mais, revers des évènements du passé, les ardents défenseurs de la politique terroriste vont à leur tour être pourchassés. Il se parle en tous lieux d’épuration ! Hier la Terreur exigeait la vertu, et demain l’épuration imposera à tous l’émergence d’une conscience pure,

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immaculée, et gare aux contrevenants ! Ils passeront outre-vie demain comme hier. Or donc, mon vieux Louis, le droit de circuler pour longtemps sera restreint et surtout risqué ! »

En effet, les luttes sans quartier, au plus haut niveau de l’État, depuis l’exécution de Louis Capet le vingt et un janvier 1793, avaient provoqué au fil des mois la disparition de toutes les tendances partisanes et l’élimination physique des principaux animateurs politiques des divers clubs. Après le coup de pistolet du citoyen Merda sur l’Incorruptible et la mort de ce dernier sur l’échafaud, les opportunistes de tout poil se ruèrent sur les postes de responsabilité vacants. Il convient de citer un nom parmi la pléthore, qui acquit en cette période troublée le niveau d’excellence dans le reniement et le revirement. Louis Marie Stanislas Fréron était le fils du polémiste Jean Fréron, dont à son sujet Voltaire écrivit ces mots cruels pour étaler la méchanceté de cet homme :

« L’autre jour au fond d’un vallon, un serpent pique Jean Fréron.

Que croyez-vous qu’il arriva ? Ce fut le serpent qui creva ».

 

« C’est dire qu’avec des bases aussi solides, poursuivit Pierre, le fils Fréron s’éleva haut dans la férocité. Montagnard enragé, il voulu que la reine Marie-Antoinette, comme la reine Brunehaut en son temps, fût attachée à la queue d’un cheval sauvage et que celui-ci la traînât au galop dans les rues de Paris. Lorsqu’en 93 il reprit la ville de Marseille insurgée, ce fut carnage, massacre, démolition. Il tenta même avec les décombres de combler le port et baptisa Marseille « la Ville-sans-nom ». Pour ramener Toulon dans ligne révolutionnaire, il plaida pour raser la ville au niveau de ses fondements et se signala par cet impitoyable mot d’ordre : « Fusillades ! Fusillades ! Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de traîtres ! » Puis, sentant le vent de l’histoire changer de cap, et surtout désireux de masquer ses malversations, il se retourna sans vergogne contre ses amis politiques. « Ah ! qu’un tyran est dur à abattre ! » s’exclama-t-il quand il contribua à éliminer Robespierre. Il paracheva son œuvre de traîtrise en prenant la tête de cette jeunesse dorée désignée par le vocable de muscadins. Les muscadins, parfumés au musc, portaient une redingote avec le col noir, signe de deuil du roi guillotiné ; elle était pourvue de dix-sept boutons en hommage au petit dauphin Louis XVII. Ils se promenaient avec une canne plombée, améliorant ainsi l’efficacité de l’objet quand ils s’en servaient pour assommer les patriotes, les sans-culottes et même les pauvres

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bougres dont la binette semblait suspecte. Ils plaisantaient les bastonnades qu’ils perpétraient, dès septembre 1794, en les qualifiant de badinages, et ce ton badin interprété avec un gourdin plombé ravagea des centaines de crânes ».

 

Ainsi, Pierre, sans nulle prescience, sut analyser l’immédiat après-Terreur ; cela passait par une terreur d’un type similaire mais de bord opposé, ces groupes organisés ultraroyalistes – muscadins à Paris, compagnons de Jéhu à Lyon, compagnons du soleil à Marseille et bandes ponctuellement réunies dans toute la France – donnèrent la pleine mesure, de février à juin 1795, d’une justice expéditive par des massacres prémédités effrayants. Louis père n’imaginait pas qu’il pût exister au Pouget des royalistes exaltés au point d’organiser des tueries sommaires. En y réfléchissant, il se convainquit que le ci-devant vicomte, devenu citoyen Daudé Dalzon, chef de file discret des royalistes locaux, en aucune façon ne sombrerait dans ces ignominies, l’homme n’était pas un adepte de la violence.

L’’évènement déclencheur en fut le vote de la loi du douze juillet 1790 portant sur la constitution civile du clergé. Cette loi organisait en quelque sorte l’apostolat, le structurant en une profession ordinaire avec son numerus clausus, puisque les préposés au culte percevraient leur rémunération de la nation. En conséquence, les ordres contemplatifs étaient abolis, d’autant que la nation disposait depuis quelques mois des biens du clergé ; en outre, pour exercer son ministère ecclésial, le prétendant jurait d’abord fidélité à la nouvelle loi afin de devenir fonctionnaire de la foi et administrateur de sacrements saints. Cependant, le vote et le destin de l’un des députés, concerné au premier chef par cette loi singulière, troublaient Louis père. Sa mémoire déroulait les propos de son frère à propos de Jean-Louis Gouttes, curé quinquagénaire d’Argelliers, représentant le clergé de la sénéchaussée de Béziers aux États généraux. Après un bref service dans le corps des dragons du Roi, Jean-Louis Gouttes embrassa l’état religieux car désireux d’améliorer le sort des classes pauvres. D’ailleurs, à cet effet, il discourut à la tribune sur les maux qu’avait provoqués la richesse des serviteurs de l’Église, les tentations d’accaparer des biens et les scandales pour y parvenir. Sa logique aboutit à proposer la suppression des privilèges de son ordre, la vente des biens de l’Église et pour finir la constitution civile du clergé. Hélas ! Son esprit tolérant tenta de faire

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obstacle à cette Terreur qui voulait supprimer tous les cultes ; le vingt-cinq mars 1794, il en paya de sa vie le prix.

Évidement, Louis père se souvenait au Pouget d’une certaine forme de résistance qui ne manqua pas de panache, à trois reprises, en 1791. Clairement, le dix-neuf mai 1791, lors du décès de Louis Boyer, ses obsèques furent la démonstration de l’opposition à la nouvelle loi. Geste de bravoure ou bien mise en scène d’une inutile bravade, quoi qu’il en soit, Louis père fut surpris, lorsqu’il visita la famille du défunt pour présenter ses condoléances, de voir tous les membres de la confrérie Sainte-Catherine, à laquelle souscrivait le défunt, revêtus de la tunique régulière, l’oriflamme de la société déployée afin de conduire le trépassé au cimetière de la paroisse. Jamais auparavant les membres de la confrérie, composée aussi de femmes, n’avaient fait montre d’une telle réclame. Louis estimait louables leurs buts charitables et il savait que le jour de la fête de la sainte ils se réunissaient pour une grande célébration liturgique avec déploiement vestimentaire dans une église tapissée d’étendards. Le curé Daydé renouvela la protestation avec éclat à deux reprises, toujours pour accompagner un trépassé. En l’occurrence, il s’agissait de deux malheureuses quinquagénaires, Héleine Alquier, épouse Munier, le premier juillet 1791 puis Catherine Arduvète épouse Galduna, le douze septembre 1791. Mais ces expressions publiques risquaient d’attirer une attention pleine de danger ; le vicomte Daudé d’Alzon manda le curé récalcitrant et, après l’avoir assuré de son soutien total, l’amena par une réflexion plus argumentée à agir avec diplomatie :

« Voyez-vous, mon père, nous entrons dans une nouvelle phase de notre histoire, dont il nous faut, nous fidèles au roi et à la vraie foi, épouser les contours. Sauvegarder tant que faire se peut nos valeurs, nos coutumes, nos usages. Il n’y a qu’une seule chose dont la primauté ne se contredit pas : La France, la France fille aînée de l’Église ! Et peu me chaut, mon père, qu’elle se vêtît de féodalité des temps anciens, d’occupation anglaise et son cortège d’honteuses collaborations, de royauté hier et ce jour d’hui, ou de république certainement demain d’après mes informations. Alors vous me la baillez belle, avec votre opposition, mon père ! Et retenez donc ceci : sous un habit politique qui nous défrise, notre devoir est d’aimer la France ».

Le curé Daydé retint cette leçon particulière : peu après, il prêta serment de se soumettre à la Constitution, se montra discret lors des nouvelles manifestations de la

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confrérie – confréries que d’ailleurs en août 1792 un décret abolit. Pour finir, le vingt septembre 1792, le citoyen curé Daydé remit, en conformité avec la loi, les registres d’état civil au citoyen maire Darlay. Pour dire le vrai, la transmission des registres s’opéra le quatre novembre suivant et le citoyen Darlay était assisté de cinq officiers municipaux : Fourestier, Fournier, Villié, Jourdan et Séverac, ce dernier assurant en outre la fonction de greffier. Une question se posait au sujet de la tenue de ses registres : alors que les ecclésiastiques se muaient en fonctionnaires d’État, la loi leur retirait la gestion des états civils dont ils étaient les responsables séculaires depuis François le roi chevalier. Le paradoxe, en réalité, tombait car, avec le transfert, une liberté s’offrait, le sacrement religieux devenait une simple option ; ainsi la graine de l’idée de laïcité venait d’être semée, elle mit à peine plus d’un siècle pour germer.

Loin de ces considérations philosophiques, Louis père vivait ce mois de novembre 1795 dans l’espérance. François son fils et Suzanne sa bru l’avaient surpris dans son atelier, alors qu’ils n’y venaient quasiment jamais. Ils affichaient tous les deux un air réjoui révélateur de l’annonce que Louis soupçonna bien avant d’en être avisé par eux. Un enfant. Son premier petit-fils arriverait au début de l’an IV selon son calcul sommaire.

« Père, vous imaginez notre bonheur prochain, vous êtes le premier hors nous à en avoir la connaissance, la sage-femme nous en a donné confirmation ce jour. S’il nous vient une fille, sa marraine sera notre tante Élisabeth (Élisabeth Fourestier, épouse Rouïre) qui tant prit soin de nous, mais si comme nous le désirons notre souhait d’un fils est exhaussé vous serez le parrain, il portera votre petit nom ».

Louis, dès cet instant, se plut à donner corps au futur nouveau-né, il l’imaginait mâle et bien conformé. Souvent, à la dérobée, il détaillait sa belle-fille pour se convaincre que sa démarche, sa transformation physique prouvaient qu’elle accoucherait d’un garçon. Sa belle-sœur Élisabeth, pour le provoquer amicalement lors de leurs nombreuses conversations, lui démontrait, en s’appuyant sur sa propre expérience, que les symptômes annonçaient une fille et elle analysait point par point tous les détails de l’aspect général de Suzanne Boyer. Cependant, elle employait un ton taquin qui ne détruisait pas les espoirs de Louis.

Lorsque le jour de la délivrance arriva, le treize novembre 1795, le soleil éclairait un ciel sans nuages et procurait une certaine douceur. Louis y vit un signe

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favorable. Il se présenta dans la maison de son fils le matin même pour s’entendre dire que sa place était dans son atelier, et qu’on lui ferait savoir le dénouement de l’affaire en temps utiles. Certes, Suzanne ressentit ses premières douleurs tôt le matin, de ce délicat travail ; étant de constitution robuste, Louis supposa comme étant son premier accouchement qu’il ne se prolongerait pas trop et que vers la mi-journée il serait fixé. Vers midi, avant d’avaler sa soupe grasse, il s’en retourna chez son fils. Celui-ci patientait devant sa maison ; il trompait sa fébrilité en allant du potager, voir l’avancement des légumes d’hiver, à la basse-cour, où il jetait des graines de blé aux volailles ; il entrait dans le cellier vérifier le rangement de ses outils, des provisions de bouche, parfois il faisait couler d’un tonneau un peu de vin, juste un fond de gobelet pour se réconforter, ensuite il verrouillait la porte, montait les quelques barreaux de l’échelle et ouvrait celle de la clède, une pièce élevée au-dessus du cellier. Là, exactement sous le toit, une espèce de toile d’araignée, réalisée avec des cordelettes, maintenait une multitude de grappes de raisin pendues à l’envers afin de réduire au mieux le frottement des grains. Ainsi, par cette astuce séculaire, il était possible de déguster en plein hiver, à la fin du repas, le fruit du petit arbre noueux. Certes, il se présentait sous un aspect annonçant la flétrissure mais le sucre concentré, par l’évaporation de l’eau, saturait chaque grain et révélait un nectar inégalé de douceur.

« François, comment ça se passe ? »

François referma la porte d’où s’échappait une forte senteur déclenchant le souvenir enjoué des dernières vendanges.

« Je l’ignore, père, mais je m’inquiète beaucoup. Toute une matinée de cris de douleur, est-ce si long d’habitude ? »

Louis, sur un ton qui se voulait rassurant, tenta de démontrer que Suzanne surmonterait la souffrance comme toutes les femmes accouchant.

« Son courage sera à la hauteur de la douleur, les femmes ont plus de résistance que nous », lui assena-t-il pour le convaincre. D’ailleurs, pour lui et par son expérience, c’était une évidence.

Il invita François à la collation, mais ce dernier ne se sentait pas d’appétit. Louis donna une tape sur la joue de son fils, ce qui signifiait : ne t’inquiète pas, ta Suzanne est entre de bonnes mains, nos sages-femmes détiennent un long savoir-faire.

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Louis revint en fin d’après-midi. La nuit glissait sur l’azur, elle assombrissait les idées. Louis fils accompagnait son père, François se morfondait, Suzanne souffrait toujours de ce travail inhumain pour la vie. Il était dix heures du soir – François à la lueur du feu de la cheminée contrôlait l’heure à sa montre – quand sa sœur Élizabeth sortit de la chambre avec un large sourire.

« C’est fait ! » dit-elle au moment même où le cri vital s’échappa de la petite vie.

« Comment est-elle ? » demanda François.

« Qui donc, la mère ou la fille ? La mère est très fatiguée, la petite est toute mignonnette. Mais tu les verras toute à l’heure si tu veux bien », dit Élizabeth en collant sa main sur le poitrail de son frère pour l’arrêter, puis elle ajouta :

« Tiens, prends la chaufferette, remplis-la de braise ».

Élizabeth s’approcha de la cheminée pour prendre l’eau chaude nécessaire à la toilette. Proche de son père, elle lui murmura :

« Ça était très difficile, très ! »

Le lendemain, tridi vingt-trois brumaire an IV, Joseph Jourdan, officier public de la commune du Pouget, enregistra la délicate naissance d’Élisabeth ; sur la lancée, la petite troupe se dirigea vers l’église pour que le curé administrât la véritable reconnaissance faite d’eau et de sel.

 

 

 

En cette fin d’année 1795, à intervalle régulier, Louis père prenait le chemin de la maison communale pour une opération financière qui l’ennuyait car d’une part elle se déroulait au vu et au su du public et d’autre part elle lui dérobait sa matinée de travail, parfois sa journée complète. La caisse patriotique locale ouvrait régulièrement un guichet provisoire dans sa mairie et, comme tout un chacun pour faire face à ses besoins de liquidités, Louis procédait à l’échange de ses assignats en billets de confiance, ou bien l’inverse, cela dépendait s’il devait régler ses fournisseurs ou les journées de labeur de ses aides et compagnons.

Grosso modo, cette habitude avait débuté cinq ans auparavant. L’une des causes principales de la convocation des États généraux était le déficit abyssal des comptes du

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royaume et très vite l’idée germa, au vue de l’importance de ce déficit qui équivalait aux possessions immeubles du clergé, que la vente des biens de l’Église comblerait sans coup férir la dette. Mais vendre tout, globalement et sans délai, tenait de l’absurde. Les économistes qualifiés contournèrent le problème en élaborant un système simple qui, sur le papier, présentait une efficacité sans faille. Les biens de l’Église seraient évalués et, en contre-valeur, on émettrait des bons à valeur nominale dont le public disposerait moyennant espèce sonnante et trébuchante. Ces bons représenteraient la valeur totale des dits biens. Clairement, un souscripteur détenteur d’un seul bon pouvait à juste raison se revendiquer propriétaire d’une infime partie d’un domaine ecclésiastique ; or, ce domaine, au fil des années, en bonne logique, fructifiait et le propriétaire, si réduite que fût sa prétention, percevait l’intérêt prévu et prescrit dès l’émission. Quand le domaine se vendait, le souscripteur recouvrait son investissement avec l’espérance d’une plus-value et le bon assigné sur les biens de l’Église ou assignat, récupéré à cette occasion, était en théorie détruit par les autorités compétentes. Or, très vite, le système bifurqua car notre souscripteur pouvait avoir besoin de liquidités bien avant la vente du bien, par exemple pour s’acheter le cheval dont il avait utilité. Alors, pour pallier ses liquidités indisponibles, il échangeait le cheval contre un bon assigné. Le vendeur de cheval espérait par cette transaction agrandir son écurie et remettait l’assignat au maçon en guise de règlement.

L’assignat, au gré des ventes et des achats, passait de main en main, se transformant en papier monnaie contre la volonté des promoteurs du système. Pourtant, une fois cet état de fait admis, il apparut aux autorités que la valeur nominale de l’assignat était trop élevée pour ce nouveau rôle de substitution des valeurs traditionnelles métalliques : or, argent, bronze, cuivre et billon. Ces valeurs manquaient pour la raison d’émigration des tenants de la monarchie qui avait fait s’évaporer sous d’autres cieux une grande partie de cette masse monétaire.

Cependant, le déficit persistait par la difficulté de vendre des domaines à des acquéreurs potentiels ayant déserté leur pays avec leur fortune et surtout par la cause guerrière, nécessitant un effort prodigieux pour l’armement avant que les victoires, par les conditions financières imposées aux vaincus, nous fussent profitables. Alors la tentation fut irrésistible de ne pas détruire en totalité les assignats récupérés et de mettre en route l’émission de nouvelles coupures gagées ce coup-ci sur les biens confisqués

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des ci-devant nobles émigrés dont l’évaluation tenait de l’aléatoire. Sous prétexte de fluidifier les échanges, fallait-il que la planche à billets s’emballât, créant à coup sûr à moyen terme une inflation à deux puis à trois chiffres ? D’autant que nos ennemis acharnés, Angleterre en tête, pour saborder la Révolution, inondèrent la France de fausses coupures, poussant le pays vers une funeste banqueroute. De même, fallait-il permettre l’ouverture dans tout le pays de caisses patriotiques locales et les autoriser à émettre des bons de confiance gagés sur les assignats de valeur nominale importante, détenus par la commune ou par les associations patriotiques, amplifiant un phénomène qui échappait à tout contrôle ?

Louis, assis sur un banc, attendait son tour, tout en prêtant l’oreille aux conversations diffuses qui bruissaient dans la salle commune. Le sujet, comme une évidence, chaque fois, tournait autour des assignats et de leur devenir. La dernière rumeur signalait une refonte certaine du système pour en reconstruire un autre, fiable et inspirant confiance.

« C’est la raison pour laquelle le Comité de salut public a décrété le cours forcé de l’assignat, et les agioteurs compteront leurs frais et pertes !

– Tu es bien le seul à croire en cette faribole ! Tu n’achètes au cours officiel qu’avec le renfort d’un officier public et encore, le vendeur entre-temps change souvent d’avis et ne veux plus vendre, à moins d’être réquisitionné et contraint. Va faire négoce avec ces papiers ! »

Celui qui côtoyait Louis lui chuchota :

« Si tu veux m’en croire, Louis, débarrasse-toi de ces bouts de feuille tous bons à t’accompagner à la fosse d’aisance et encore ! »

Le problème était de retrouver la stabilité monétaire, les idées pour sortir de l’impasse se comptaient sur une main. On avait même pensé à fondre les cloches pour en faire bonne monnaie de bronze mais le temps manquait. Comme beaucoup, Louis pensait qu’à terme, la banqueroute que des ministres courageux auraient dû assumer et déclarer presque dix ans auparavant, s’imposerait inéluctablement. Les derniers conseils de Pierre lui prescrivaient d’acheter tout ce qui possédait une valeur intrinsèque : terres, meubles, vaisselles, étoffes, pièces d’or s’il s’en trouvait. Il appliqua comme il put ces sages recommandations. Certes, sa situation personnelle l’engageait moins que celle de ses enfants, pour qui la nécessité de préserver leur avenir s’imposait, acquérir terres et

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vignes pour les fils, doter la fille d’espèces métalliques sonnantes et trébuchantes pour la garantir économiquement, car certains maux pernicieux l’assaillaient quelquefois et il doutait des capacités de son corps à poursuivre son périple durablement.

Comme Louis, le pays souffrait, mais les remèdes prescrits pour soigner la France de sa crise monétaire causèrent des dommages connexes douloureux : dans un premier temps, d’une façon spectaculaire, anéantissement de l’assignat par le bris des presses, matrices, poinçons et caractères, à Paris, le dix-neuf février 1796 - trente pluviôse an IV ; ensuite, création d’une nouvelle monnaie, le mandat territorial. Pour convaincre la population de la force de cette monnaie, la procédure d’échange, dans les trois mois suivants, obligeait le détenteur à déposer trente francs nominaux en assignats pour un franc nominal en mandat territorial, car entre la première et la dernière émission d’assignats, la livre disparut au profit du franc, sauf pour les petites coupures inférieures à cinquante sous qui s’échangeaient au dixième de leur valeur en monnaie de cuivre. Pour persuader les récalcitrants de la nocivité de l’assignat, les obliger et accélérer l’échange, le Conseil des Anciens contraignit le souscripteur, par l’émission d’un emprunt forcé, à déposer cent dix unités pour une seule. C’est dire que le détenteur d’assignats, en ce début d’année 1796, se voyait appliquer simultanément la purge et la saignée. Pourtant, le pays malade de sa pauvre monnaie ne toléra pas le remède déficient, véritable tour de passe-passe éventé. La réalité ne s’accommoda pas de cette substitution de coupures valorisant le dernier, le mandat territorial, de trente fois plus, avant d'arriver à l'élever jusqu'à cent dix fois plus que son devancier l'assignat. Les spécialistes de la finance étaient très loin d’atteindre la stabilité. Pour preuve, le mandat territorial se déprécia tout au long de l’année 1796, au point que le cours forcé du mandat pour les échanges entre particuliers cessa en février 1797 ; d’ailleurs, sa valeur n’était plus qu’une fiction. L’État seul continua à employer assignats et mandats pour payer dettes, pensions et rentes viagères, quelques mois encore. Le retour à la solide monnaie métallique mit fin à la gabegie et à la commodité de la mise sous presse, par une dévaluation de fait de trois mille pour un. Pour conclure cet épisode monétaire calamiteux en septembre 1797, des mesures furent prises pour consolider le tiers de la dette, sous entendant que l’État se dispenserait de régler les deux tiers de cette dette : la population expérimenterait à son détriment la banqueroute des deux tiers.

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C’est à cette époque qu’une affaire criminelle anima les discussions de la plus humble chaumine jusqu’au plus rutilant manoir. Depuis mars 1796, les troupes militaires françaises affrontaient avec succès les armées autrichiennes dans l’Italie du nord. Le général de vingt-sept ans qui conduisait les manœuvres était affublé d’un prénom curieux parce qu’inédit.

« Je vous assure, cher cousin, qu’il se prénomme Napoléon, et non point Timoléon.

– Napoléon dites-vous… Bizarre, bizarre… Soyez persuadé que jamais personne mémorisera un tel prénom ».

L’argent étant le nerf de la guerre, et tout dévalorisé qu’il fut alors, les responsables politiques du Directoire allouèrent sept millions de livres en assignats et quatre-vingt mille livres en monnaie métal au jeune général plein d’ardeur. La malle-poste qui opéra le transfert quitta Paris pour Lyon le vingt-sept avril 1796 sans autre protection que celle de deux postillons conduisant les chevaux. En outre, un dénommé Laborde, prétendu marchand de vin et à coup sûr complice, avait pris place dans la voiture. Après dix lieues de cheminement, le lendemain vingt-huit avril, la malle-poste fut attaquée, les deux postillons massacrés et les fonds dérobés. L’enquête policière s’appuya sur les témoignages de nombreux observateurs à propos des agissements inhabituels de cavaliers peu discrets, remarquables par leur attitude déplacée. Ainsi, presque à la trace, l’un d’eux, Couriol, fut retrouvé avec une grande partie du magot et il avoua s’être réfugié chez son complice Richard, appréhendé à son tour pour recel. Comme il fallait étoffer le dossier et confirmer par des preuves oculaires, des témoins répondirent aux convocations policières. C’est à cette occasion que furent confondus deux autres compères : Guénot, qui se trouvait dans les parages pour un tout autre problème de papiers à récupérer, accompagné de son ami Lesurques. Pour clore la liste, Bruer, déclaré non coupable par la suite, et Bernard, allèrent les rejoindre en prison. Or, si Guénot, qui connaissait Richard, put par témoignages se faire innocenter, Lesurques, lui, fut condamné à mort malgré toutes les tentatives de Couriol pour le blanchir, jusqu’au pied de l’échafaud. À la défaveur de Lesurques, trois éléments jouaient : d’abord, quatre jours avant l’attaque, il déjeunait avec Couriol, malfaiteur notoire, et Richard le receleur. Puis, surtout, le témoignage du bijoutier Legrand, affirmant que Lesurques, le jour de l’attaque, achetait dans sa boutique des cuillères ; or, le juge

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Daubanton remarqua une rature suspecte sur le livre de comptes du bijoutier, retournant l’alibi contre Lesurques. Enfin, en complément, la fortune récente et rapide de Lesurques qui tenait à son habilité dans certaines négociations sur des biens nationaux semblant louches.

Le jugement d’août 1796 expédia Couriol, Bernard et Lesurques à la guillotine. Pourtant, après le verdict, l’autorité politique sursit à l’exécution, ordonna une contre-enquête, toutes les pièces du procès furent épluchées minutieusement et la commission aboutit à cette conclusion que : « Lesurques est jugé, il est valablement jugé ». Ainsi, sans preuve formelle de sa participation à l’attaque du courrier de Lyon, le trois octobre 1796, Lesurques eu la tête tranchée. Cependant, le juge Daubanton était troublé, car en plus de ses cris persistants pour sauver Lesurques, Couriol lâcha le nom de Dubosc, copie conforme, d’après ses dires, de l’innocent Lesurques. Alors, le juge Daubandon, pendant des mois, partant de la description morphologique de Lesurques, rechercha Dubosc. Les fiches archivées de tous les criminels de France furent détaillées et comparées. Sur ces entrefaites, le soi-disant Laborde, passager de la malle-poste, fut arrêté et avoua sa véritable identité – Durochat, son implication dans l’attaque et cita les noms des coupables : Couriol, bien sûr, Roussi, Vidal et évidemment Dubosc qui pourtant nia, jusqu’au dénouement en décembre 1800, sa complicité dans cette affaire criminelle. Malgré tout, un témoin ré-auditionné au deuxième procès, en désaccord avec l’un des témoins qui avait admis, lui, avoir été abusé par une ressemblance étonnante, prononça ce mot qui entraîna les autres déposants à maintenir leurs dires : « Je ne crois pas que je me sois trompé en désignant Lesurques, mais je suis sûr de ne pas me tromper en disant que je ne reconnais pas du tout celui-ci » ; jusqu’à ce que le juge Daubanton affuble Dubosc d’une perruque blonde. Alors, la plupart des témoins revisitèrent leur déposition et reconnurent le vrai coupable en Dubosc. Ainsi, sans certitudes, avec pour seule base l’intime conviction, les gens de justice, tout en sanctionnant Dubosc, admirent que Lesurques pouvaient en définitive être mêlé d’une façon ou d’une autre à ce crime.

Même si cette grande affaire criminelle passionna le public, il n’en demeure pas moins qu’une règle intangible veut que l’intérêt des informations soit proportionnel à la distance qui existe entre l’événement et l’informé. Ainsi, à la même époque au Pouget, la population commentait d’avantage l’épisode heureux que vivait alors la famille du

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plus important propriétaire terrien du lieu, le citoyen Jean François Xavier Daudé Dalzon. Personne de la place ne doutait de l’habileté politique du ci-devant vicomte. La société se transformait, les factions s’arrachaient le pouvoir, leurs partisans s’étripaient, sans que les évolutions ne l’atteignissent ; il conservait toutes ses prérogatives anciennes, certes en souscrivant à toutes les nouvelles constitutions et en acquiesçant à tous les nouveaux pouvoirs. Mais en cette année 1796, il fit montre d’un art diplomatique consommé. À l’exemple des rois de l’Ancien régime qui, par épousailles, consacraient les traités de paix, le citoyen Daudé Dalzon, pour cimenter son adhésion au régime en place qui s’installait dans la durée, n’hésita pas, par progéniture interposée, à donner une garantie tangible de son soutien indéfectible.

Le commandant de la ville et citadelle de Montpellier se nommait Jacques Rodier. Il détenait le grade de chef de brigade et de feu son épouse Françoise Cottellier la Jonquière, il avait eu un fils, Jean-Antoine Rodier, âgé à présent de vingt-sept ans. Le ci-devant vicomte, de son côté, recensait une fille parmi la nombreuse progéniture que lui avait donnée son épouse Marianne Cécile Evesque (cette dernière, à l’image de tant, ayant quelque peu révolutionné son nom originel, Anne Marie L’Evesque de Cérisières) : Louise Joséphine, maintenant jeune femme de vingt-huit ans, dont la patience imposée par l’obéissance paternelle en définitive payait et déjouait le risque de finir sa vie dans un sombre couvent.

Or donc, le cinquième frimaire de l’an cinquième –vingt-cinq novembre 1796 – vers deux heures de l’après-midi, la maison commune du Pouget se remplit de la nombreuse famille de l’autorité seigneuriale d’antan, et celle non moins nombreuse du dignitaire figurant le pouvoir à venir. En somme, la vieille société aristocratique s’unissait à la future société bourgeoise qui s’appuyait sur sa devancière et lui prenait les rênes des mains. La foule nombreuse, ou bien selon la noble appréciation surannée la « populace curieuse », ne voulut rien rater du mariage fastueux où les convives, secrètement royalistes et républicains ostensibles mélangés, paradaient sans retenue. Les vieilles pratiques ne s’évanouiraient pas de sitôt. À ce point impressionné, le rédacteur commit l’erreur d’écrire, comme domicile des Daudé Dalzon, château de l’Estan. En cette période, mieux valait réparer la bévue même en raturant d’un trait grossier et de surcharger par le simple mot : maison. Cependant, le mariage se devait de baigner dans la roture et le sans-culotisme par des témoins, tel Jean Bigot, Alexis Benoit, Antoine

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Founier – ce dernier demeurant en la maison de campagne de l’Estan – tous agriculteurs, tous nourrisseurs de la nation défendue par la soldatesque représentée par Ector Menautaon, capitaine des grenadiers dans la « demy brigade de Lotte et Landes ».

Quelques jours plus tard, le trente frimaire an V – vingt décembre 1796 – faisant fi de la brillance qui sied aux célébrités, une petite troupe joyeuse composée pour l’essentiel d’agriculteurs et de maçons s’en allait occuper la maison commune et par devant Jean Boussuges, adjoint de la commune, assistait au mariage ordinaire d’un des leurs. Les personnages et leur famille depuis des lustres se côtoyaient, mais jusqu’à ce jour l’opportunité d’une union n’avait pu être consacrée faute d’acteurs de même génération. Or, le cas particulier qui nous intéresse ne se dissocie pas (en tant que conséquence) d’une action passée de Louis père. Dix ans auparavant, le trois juillet 1785 pour être exact, Louis par amitié s’était porté caution des travaux de maçonnerie engagés par la commune et exécutés par Antoine Guieysse. À cette époque, le maçon dénombrait entre autre dans son équipe son fils de quinze ans, Jacques et son neveu Pierre Brouilhet du même âge. Souvent, dans ces années, le maçon, son épouse Élizabet Gauber et son apprenti de fils se rendaient chez Louis, à la morte saison, passer la veillée. Dans la maison de Louis, outre ses enfants, on rencontrait d’ordinaire sa belle-sœur Élisabeth Fourestier, le mari de celle-ci Pierre Rouyre et leur fille de onze ans, Élisabeth. Les jeunes gens avec plaisir se retrouvaient, toutefois c’est Jacques Guieysse qui éprouvait le plus de satisfaction car pendant des années il fréquenta en franche amitié deux Élizabeth, Rouyre et Gribal, avant que de fortes affinités se muent en sentiment amoureux et soudent le jeune maçon avec la nièce du serrurier, et s’il y eut de la jalousie de la part de la fille de ce dernier, elle trouva les ressources pour la masquer en dénonçant les mains calleuses du bâtisseur en herbe, justes bonnes pour des caresses rugueuses dont elle se dispensait. Une saillie peu aimable sert aussi à sauver la face mais, dans le fond, sans rivalité typiquement féminine avec sa cousine, elle n’aurait considéré le fils d’un ami de son père que comme un ami de la famille, pas plus. En fin de compte, elle fut heureuse du mariage de sa bonne cousine et avec joie accepta d’être sa demoiselle d’honneur, faute d’être choisi témoin, mais dans ce temps de bouleversements, de nombreux domaines encore restaient l’apanage exclusif du mâle. Les familles optèrent donc pour des témoignages virils dans la stricte tradition égalitaire du point de vue des représentations familiales : de part et d’autre un oncle, François

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Fourestier et Jacques Gauber, et un cousin, Louis fils et Pierre Brouilhet. Le droit du mâle ancré dans la culture se confondait avec le droit tout court dans la rédaction des lois de la république naissante. En théorie, rien ne s’opposait à ce qu’une femme ne fût témoin d’un mariage, sauf la réputation qu’elle traînait, résumée dans la phrase lapidaire et peu courtoise : « Souvent femme varie et bien fol qui s’y fie ». Craignait-on à ce point qu’elle eût pu dire par la suite que le oui fatidique n’avait pas été prononcé par sa consœur ? C’est sans doute l’une des raisons qui écartait les femmes d’un acte autorisé par une loi récente : le divorce ; des deux autres raisons l’une était minime, peu de femmes en ce temps connaissaient leurs lettres, et l’autre majeure, l’exemplarité de la chose vécue de trop près, car rien d’après la loi ne les dispensait d’en être l’élément moteur, la demanderesse de la séparation.

Le quinze pluviôse an VI – trois février 1798 – Marie Salvaniac dut se sentir bien seule dans la maison commune face à un conseil de six hommes, assemblé pour une ultime conciliation avec son charron de mari, le requérant Jacques Bertran. Elle n’avait aucune chance de reformer son ménage éclaté depuis un an, ni même d’entendre une parole autre que la parole légale. Elle vint de Vendemian seule ; quelle femme, d’ailleurs, se serait risquée à l’accompagner ? Tout était organisé par son mari au Pouget, où il résidait à présent. Joseph François Darlay, élu le quinze brumaire précédent – dimanche cinq novembre 1797, le dimanche, dédié au Seigneur, par extension servit pour se choisir un maître assurant les fonctions d’officier public – mentionna les noms des témoins, dont celui du maçon Pierre Brouilhet, comme étant tous des amis ou parents communs. Il ne fut nul besoin pour Marie Salvaniac de signer le registre, ce qui tombait bien car cela elle ne savait, ses témoins assignés s’en chargeraient. L’officier public Darlay proclama le divorce, sanction définitive, dont la responsabilité à coup sûr incomba à Marie Salvaniac, parce que femme donc par nature fautive. D’ailleurs, les commères sans vergogne articulaient l’idée que si la Salvaniac était une vraie femme, elle aurait su garder son homme.

 

 

 

 

 

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Louis père abordait l’année 1798 avec des sentiments mitigés. Pendant plusieurs soirées, s’étant saisi d’une plume, il rédigeait un courrier à sa fratrie montpelliéraine. Il n’abusait point de ces échanges épistolaires ; d’une part, mettre en phase ses pensées lui demandait des efforts considérables, bien qu’Elizabeth, sa fille, souvent venait à sa rescousse, lui soufflant les mots justes. Toutefois, il refusait que la rédaction ne fût pas de sa main et se serait senti diminué en déléguant celle-ci. L’autre raison, plus prosaïque, parlait à sa bourse. En effet, la taxe postale, onéreuse, était perçue sur le destinataire : le savoir-vivre exigeait que l’on donnât des nouvelles sans exagérer le nombre de missives.

 

« Je me dois mes très chers et très aimés parents, de vous annoncer le bonheur de la naissance de François. Ma lettre passée assurait sa venue début pluviôse, selon les dires des sages-femmes, qui savent toutes ces choses-là sans s’égarer. L’almanach acquis près du colporteur me fut de grande utilité, je puis dire pour l’avoir consulté que l’enfant est né le jour du taureau, placé entre le jour du perce-neige et le jour du laurier-thym, ce qui peut être un bon présage …»

 

François naquit le cinq pluviôse an VI, soit le vingt-quatre janvier 1798. Bien sûr, l’almanach révolutionnaire distribué en ce temps, ne formulait pas une table de correspondance entre le vieux calendrier de l’Ancien régime et le nouveau aux charmantes dénominations mensuelles qui, pour faire bonne mesure, valorisait chaque jour par une fleur, un animal, un arbre, un légume, même le fumier eut son jour dédié. L’almanach, une fois l’imprimerie inventée, ferait florès auprès des petites gens partout dans le monde civilisé, diffusant une culture générale sommaire accessible à tous et, pour les nombreux illettrés, des dessins compréhensibles, assemblés quelques fois en rébus, leur ouvraient les portes d’un savoir a minima. L’almanach popularisait aussi bien le sacré, avec des passages de la Bible et la vie des saints ; l’imaginaire, par des contes et de courts récits ; le pratique, dont les fameux cycles lunaires si propices aux plantations. Pendant des générations, il serait le seul ouvrage à entrer dans les chaumières, bien avant le Livre saint et autres livres de prière.

 

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« … La délivrance de ma chère bru nécessita un effort de moindre souffrance que ne l’avait été son accouchement premier. Tous ici voulussent que j’en sois le parrain, ce à quoi je ne m’en résolus point, pour la raison que vous savez. Ma carcasse érodée n’est plus en état d’insuffler la force vitale et salvatrice indispensable. Le mal qui me ronge m’interdit du futur tout engagement. Rappelle-toi, Pierre, notre père, qui dans son temps considérait son souffle comme malfaisant et impropre à tous les nouveau-nés. Je suis dans cette pensée ce jour d’hui. À mon habitude coutumière dans des états maladifs, je m’épanchais auprès de François Lafeuillade en qui j’ai pleine confiance pour être le fils de notre regretté régent des écoles, Jean Vincent Jaussiol de la Feuillade et qui, pour avoir appris la chirurgie, sait de nos humeurs la maîtrise, au contraire de ces prétendus officiers de santé qui oncques n’ont étudié la pratique du soignement. Les médecines par lui ordonnées n’ont pas pour l’heure les résultats attendus et moult inconforts me demeurent. Autre épineux problème étant la rétribution de ce bon Lafeuillade ; toi-même tu en as le vécu en ton quotidien de marchand, les sous pesant le légitime poids ne circulent guère en ces jours désastreux, et point de paiement en pièces régulières. Si tu veux m’en croire, j’ai mes comptes composés d’un grand nombre de billets de confiance, de ce à quoi j’ai recours pour mes règlements, fort heureux que mon seing a valeur. Toutefois, tel système rend tout commerce difficulteux.

« Mais laissons cela de côté, reparlons de la plaisante venue, François a décidé de donner son prénom à son fils et après tout c’est justice pour ne point susciter bouderies et jalousies. Mon bon ami Jean Pierre Jeanjean dont tu sais l’art de pétrir le fer fut choisi comme soutien valable du futur enfant. Ce bon ami est venu accompagné de sa jeune parentèle Magdelaine qui est devenue une belle femme… »

 

Magdelaine aurait quatorze ans le six février 1798. À cette époque, la gent féminine passait sans transition ou presque, en quelques courtes semaines à peine, du stade d’enfant fille à celui de femme. Minorité, majorité, pour les éléments de ce sexe soumis leur vie durant à l’autorité mâle, ces concepts ne voulaient rien dire. Il n’est pas jusqu’au roi Louis XV qui, pour ses quarante-deux ans passés, voulut honorer de sa

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majestueuse vigueur un tendron de quatorze ans, la belle demoiselle O’Murphy dont François Boucher a saisi en quelques coups de pinceaux la quintessence de sa beauté dénudée.

 

« …Magdelaine n’eut regard que pour Louis, mais l’inverse se vérifia aussi. Pour avouer la chose, lorsque nous allâmes déclarer la naissance vers quatre heures l’après-midi, personne ne sut après quel chemin ils prirent pour s’en retourner, mais ils s’en revinrent tous deux retardés et la mine fort réjouie. Je me plais à rêver de belles et futures épousailles de Louis avec Magdelaine, pareillement et le même jour de mon Élizabeth avec son promis régulier, puisque les fiançailles autorisent Bernard Debreu à fréquenter Élizabeth. Volontiers j’aimerais un dénouement hâtif car des évènements successifs m’ont donné à réfléchir, que je vous conte ces affaires.

« Alors que ma bru Suzanne Boyer se démenait le cinq pluviôse dans les douleurs de la délivrance, au même moment son grand-père par sa mère, Jean Imbert, qui allait sur quatre-vingt, entrait en son agonie dernière après un long temps de fatigue. Du coma il ne sortit guère que pour s’entretenir de son salut avec notre curé avant d’y retourner puis de remettre son âme à Dieu le quatorze pluviôse, sans avoir vu le fils de Suzanne. L’ange noir de la destruction n’en avait pas terminé, il compléta son ouvrage infâme le vingt-six pluviôse. Les maladies d’enfance eurent raison de la vie de ma petite-fille Élizabeth, elle avait à peine deux ans. C’est le sort ici-bas de nos fils et filles de n’être pubères qu’une fois sur deux, toutefois j’en suis à me demander dans mon mal état, si la Grande Faux n’a pas moissonné faussement cette existence. Sûr que je prends ces péripéties comme des sommations qui m’avertissent que pour mon temps sur cette terre la mesure se réduit bigrement. Mais foin des pleurnicheries, je m’en veux revenir à la nouvelle plaisante que vous me donnâtes dans votre lettre passée. Or donc mon neveu Pierre s’avance en accordailles avec cette demoiselle Marie-Louise Lonjon, qui est de cette famille dont vous m’entretîntes voici déjà trois ans et qui a belle réputation sur la place en pratiquant le négoce des étoffes et des toiles. Il me revient en mémoire que le père de la demoiselle, Étienne Lonjon, est en bonne relation fraternelle avec toi, Pierre, idem que sa

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mère Jeanne, née Brueys, ne serait pas trop éloignée de la lignée de ce Gabriel François de Brueys d’Aigallières, représentant les ci-devant nobles de Nîmes et Beaucaire aux États généraux ».

 

Cette lettre fut la dernière de Louis père. Son frère Pierre lui fit réponse quelques mois plus tard. Accessoirement, il l’informa de la loi du dix-neuf fructidor an VI – cinq septembre 1798 – proposée par les députés Pierre Delbrel et Jean-Baptiste Jourdan, qui stipulait que tout Français de vingt à vingt-cinq ans se devait de consacrer cinq ans de sa vie à la défense de la patrie en temps de paix, et pour toute la durée du conflit dans les glorieuses périodes belliqueuses qui allaient advenir sous la férule d’un petit caporal élevé à ce grade symbolique par les vieilles moustaches de son armée d’Italie. Mais la nouvelle essentielle se résumait à l’annonce du mariage programmé de Pierre fils avec Marie-Louise Lonjon, le trente frimaire an VIII – vingt-un décembre 1799 – respectant les dates propices aux déplacements ruraux, hors des saisons des labeurs champêtres.

Louis ne put attendre ce jour trop éloigné de son espérance de vie malmenée par la maladie. Sa course s’acheva le vingt-neuf messidor an VIII – dix-sept juillet 1799. Curieuse destinée que celle de Louis ! Il fut dès sa naissance sous les auspices de la noble seigneurie locale, dans une société qui semblait immuable et qui sombra, après l’affaissement un par un de ses piliers, dans de terribles remous, un vaste magma d’où s’érigerait une nouvelle société – hélas ! sans lui – menée à la baguette par un autoritaire nobliau qui, le neuf novembre 1799 – le fameux Dix-huit Brumaire – paracheva par une singulière bouffonnerie digne de la commedia dell’arte une expérience révolutionnaire où le pire côtoya le sublime. Pourtant, Louis père apprécia dès le vingt et un brumaire an VIII – onze novembre 1798 – quelques mois avant de partir, la représentation de l’Homme nouveau, en l’occurrence la Femme future, par la naissance de Marie Rodier, fille de l’homme de loy Jean Rodier, petite-fille du commandant républicain de la cité de Montpellier Jacques Rodier ; il l’apprécia pour son côté roture méritante, mais imprégnée de noblesse par sa mère Louise Joséphine, descendante du vicomte Jean Daudé d’Alzon, dernier baron du Pouget. La jeune Marie, avec un tel héritage, se prémunissait contre toutes les possibilités que ne manquèrent d’offrir les combinaisons politiques du dix-neuvième siècle à venir. Qu’en serait-il de la survivance de la lignée de cette famille ordinaire du Languedoc parmi tant d’autres ?

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À Montpellier, Pierre fils épousait Marie-Louise Lonjon. Sûr qu’il persévèrerait dans le commerce des épices, à la suite de son père et de sa mère Françoise Joulié, (dont la robustesse se dégradait bien vite), sitôt qu’il aurait cessé de servir la nation. Au Pouget, Élizabeth était belle et bien promise à son tailleur d’habits Bernard Debreu, mais pour les femmes, la liberté d’agir passait après quelques contraintes. La majorité, Élizabeth l’avait depuis cinq ans mais cela ne l’exemptait pas de certains devoirs dans un contexte marqué par la tradition. Étant devenue très tôt maîtresse de la maison de son père, elle se devait d’aller jusqu’au bout de sa mission et de ne convoler qu’après que son frère Louis ne fût, au moins officiellement, promis à Magdelaine Jeanjean.

Ainsi, à l’aube du dix-neuvième siècle, François, Louis, Élizabeth et Pierre, les quatre petits-fils de Guilhaume le serrurier, assureraient la continuité d’une saga familiale qu’une force irrésistible m’encourage à réveiller et à évoquer ici.

L’imaginaire, certes, mais encadré par des dates.

La fiction, bien sûr, mais étayée par des faits.

Bref, la poursuite chimérique d’une histoire à laquelle je veux croire, qui finalement n’est sans doute pas très éloignée de la réalité.

Cette réalité qui, quand elle se vit, est ensuite façonnée de telle sorte qu’à la narration nous nous sentons obligé de lui donner un relief, un certain éclat qui suscite de l’intérêt, il en va ainsi pour le premier livre de ce récit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière époque (suite)

 

 

 

 

Le train cheminait à présent vers Vendargues. Installé dans le wagon des troisièmes classes, Auguste, arrière-petit-fils d’un aïeul dont il ignorait tout, méditait. De cette ignorance, d’ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement ? Entre le décès de Louis fils et sa propre naissance, un demi-siècle s’était écoulé. À peine savait-il que son grand-père avait suivi son frère aîné, quittant tous deux, dans leur jeune temps, la commune d’Aspiran où ils étaient nés. Arrivés à Vendargues dans les années 1840, ils se firent cultivateurs chez l’un et l’autre des propriétaires du lieu ; et encore, Auguste ne se souvenait de cette anecdote que parce que Louis Aurélien Mourgues s’était assis à son côté sur un banc du quai de la gare de Montpellier, un jour d’avril 1915.

Louis Aurélien Mourgues devait avoir dépassé ses quarante ans, songea Auguste, car il appartenait à un régiment territorial. Pour être précis, le 122e régiment d’infanterie territoriale basé à Montpellier. Ce régiment servait à la défense du littoral, à la surveillance des voies, aux transports du matériel et des munitions aux premières lignes et à la fabrication des chevaux de frises et des caillebotis ; il aménageait les routes et les voies d’accès à l’arrière des lignes et accessoirement il escortait les prisonniers. Lors de la discussion, Louis Aurélien Mourgues tint à préciser que sur sa demande, depuis mars 1915 il s’incorporait au 121e régiment d’infanterie territoriale dont le casernement se situait à Béziers. Ce 121e régiment était composé de trois

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bataillons : le premier et le deuxième accomplissaient leur mission au Maroc alors que le troisième, ayant reçu une instruction poussée, devenait un bataillon de campagne ; d’ailleurs, il appuya des régiments combattants dès décembre 1914. Louis Aurélien, arrière-petit-fils d’Elizabeth – devenue au début du XIXe siècle madame Debreu – allait renforcer ce troisième bataillon de combat. Son instruction était achevée et avant son départ il s’en retournait au Pouget pour donner les consignes à son domestique, Louis Hébrard, mais surtout pour serrer fort dans ses bras son épouse Marie Bernard et ses filles Blanche et Louise. Son rôle, toute l’année 1915, lui commanda d’assurer la défense du secteur de la Somme puis celui de Dunkerque, avant que son bataillon ne fût dissous en janvier 1916. Louis Aurélien rejoignit alors le 73e régiment d’infanterie territoriale pour tenir le même rôle de défenseur du même secteur de Dunkerque auquel s’adjoignit celui de cheminot pour effectuer la remise en état des voies ferrées de la zone. Une activité nécessaire certes, mais pour Louis Aurélien, si près des ennemis, la tentation d’en découdre se faisait pressante. C’est alors qu’il apprit que le 27e régiment d’infanterie territoriale, en campagne dans la Marne, dans le secteur de Prosnes, avait subi une terrible attaque le trente et un janvier 1917 et que les pertes s’élevaient à six cent cinquante hommes. Son désir fut donc de rallier ce 27e régiment et il obtint satisfaction le vingt et un septembre 1917, mais cette intégration fut de courte durée car le commandement militaire démantela ce 27e régiment territorial. Le quatre octobre 1917, Louis Aurélien rejoignit donc le 5e régiment d’infanterie territoriale dans le secteur de Reims où il remit en état les chemins et les boyaux de la zone jusqu’à la dissolution de ce régiment en août 1918. Louis Aurélien termina son périple guerrier au 81e régiment d’infanterie – pour le coup, un vrai régiment combattant – avec quatre citations à l’ordre de l’armée ; celles-ci permettraient de distinguer le 81e régiment par l’attribution de la fourragère jaune, la plus élevée des distinctions étant la fourragère rouge, correspondant à la légion d’honneur. Lorsque Louis Aurélien le rallia, ce régiment, qui casernait à Montpellier, refoulait avec succès les Teutons hors de nos frontières. Ainsi, bien que les stratèges ne lui donnassent pas l’opportunité du geste héroïque retentissant, Louis Aurélien Mourgues servit la patrie jusqu’au deux janvier 1919. Il fêta son quarante-septième anniversaire trois mois plus tard avec les trois femmes de sa maison et son fidèle domestique.

De la conversation tenue un jour d’avril 1915 sur un banc de la gare de

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Montpellier avec Louis Aurélien, une question remontait du subconscient d’Auguste : quelle raison poussa un jour son grand-père Jean Antoine et son grand-oncle Louis à partir d’Aspiran, pour finir dans une situation comparable à celle qu’ils auraient sans doute vécue dans leur village d’origine ? Ce grand-père, tout comme ce grand-oncle, Auguste ne les avait pas connus ; pourtant, Auguste savait qu’ils s’étaient démenés pour posséder en propre quelques ares de terre, mais des acquisitions trop réduites pour qu’elles les dispensent d’être journaliers dans des domaines d’importance. Cependant, quand on est travailleur de la terre, rien n’importe tant que d’en acquérir un peu, de cette terre, même une infime parcelle, ouvrant une perspective d’espoir : puisque un premier achat a été réalisé, rien n’empêche que d’autres suivent. Auguste baignait depuis sa naissance, le vingt-cinq janvier 1888, dans cette idée que la terre est un capital de survie et qu’il vaut la peine de s’acharner au travail pour en être possesseur, puis ne pas plaindre sa sueur pour la valoriser. La parenthèse guerrière retardait la réalisation de sa modeste ambition. Elle serait pour d’autres jeunes paysans vigoureux un arrêt brutal et définitif. Joseph, son aîné de deux ans, subit du destin son ironie morbide, la mitraille le faucha le quatorze mars 1915, trois jours avant qu’il ne fêtât son vingt-neuvième anniversaire. Sa femme, Élise Vilcourt, avait confectionné, pour ce premier anniversaire qu’ils ne fêteraient pas ensemble, le paquet-poste au poids réglementaire. Il contenait le renouvellement du trousseau : des chaussettes, un tricot, un cache-nez, des gants, le tout tricoté par elle en pensant à lui toutes ces longues soirées ; puis du tabac, puis du vin de Vendargues dans un bidon en fer-blanc ; puis une petite lettre aux mots doux, « fais attention à toi mon amour, je t’aime, reviens-moi vite », qu’accompagnaient les dessins de ses petites filles : Marie-Louise, cinq ans et Margueritte, trois ans. Le colis lui reviendrait au bout de quelques semaines, affichant la mention : « destinataire décédé, retour à l’envoyeur ».

Auguste se souvenait du fameux samedi premier août 1914. Les cloches de l’église sonnèrent le tocsin à toute volée, très longtemps. Les habitants de Vendargues n’imaginaient pas que cette alarme sonore ne les avertît d’un autre évènement que de la mobilisation. À l’école primaire laïque, obligatoire et gratuite qu’Auguste fréquenta jusqu’à son douzième anniversaire, il avait appris qu’un jour le peuple français devrait prendre sa revanche sur les hordes prussiennes et germaniques de 1870. Sa revanche sur les humiliantes défaites de toute une série de batailles, sur les capitulations honteuses

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des vieilles badernes décorées qui dirigeaient les troupes. Sa revanche, enfin, sur les conditions épouvantables du traité de paix de Francfort du dix mai 1871 où la France, outre la perte de l’Alsace et une partie de la Lorraine, se voyait rançonnée de cinq milliards de franc-or – mille cinq cent tonnes d’or – avec l’occupation d’une partie pays et l’entretien des troupes occupantes jusqu’au paiement du dernier franc de la rançon qui intervint en fin d’année 1873. Auguste se rappelait du visage de la France, sur la grande carte derrière le bureau du maître, juste au-dessus de lui, de sorte qu’en regardant le maître les enfants regardaient aussi la France. Sur le côté est de la carte, le maître avait fixé un drapeau tricolore, avec de petits clous il avait arrimé l’étoffe d’une façon telle qu’elle masquait totalement, par des plis laborieux, les provinces arrachées. Cela donnait à penser aux élèves que la patrie n’abandonnait pas ses enfants à un autre drapeau.

Auguste, son aîné Joseph et son cadet Marius appartenaient à ces générations qui, outre la lecture, l’écriture et le maniement des chiffres, le tout enseigné sans bourse déliée, furent conditionnées pour reconquérir les provinces perdues. Le service militaire, en bout d’apprentissage, sublimait cette idée en l’ancrant dans le tréfonds de la pensée des futurs combattants. Marius ne profita pas de la dernière partie du programme, car à vouloir dénicher les oiseaux sur des arbres très grands quand on est trop petit, il advint un rappel brutal de la dure loi de la gravité. Une chute, un bassin qui se rompt côté droit et se ressoude approximativement, engendrant une claudication ad vitam aeternam. Le désavantage, Marius le ressentit pour ses vingt ans, au bal des conscrits de 1910 : aucune jeune fille n’osa se ridiculiser devant ses amies en dansant avec un éclopé. Or, cet accident de la vie le sauva d’une mort quasi certaine, car à deux reprises la commission spéciale militaire le réforma – en septembre 1914 puis en mars 1917 – au titre du cas numéro deux : malformations congénitales ou acquises. Des os déformés, l’acquis de sa turbulente jeunesse.

Il était très tard quand Joseph rentra chez lui, ce samedi premier août 1914. L’irrésistible tocsin, dès quatre heures de l’après-midi, l’avait appelé à se diriger au cœur du village chercher quelques informations. Venant des vignes, il trouva devant son logement (une maison sise avenue de Baillargues), Auguste et Marius qui déjà l’attendaient. Ces derniers logeaient chez leurs parents, la même avenue dans une maison proche. Les visages graves des deux frères, plus qu’un long discours,

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dévoilaient la réalité de ce tocsin qui inlassablement perdurait. En quelques pas, ils rejoignirent à la Croix de mission le flux des hommes de tous les âges qui, tel un défilé désordonné, remontait la rue du général Berthézène – que d’ailleurs personne ne nommait ainsi, se contentant de lui attribuer le titre simple de Grande-Rue ; pourtant, au bout de celle-ci, lorsqu’on se dirige vers la place principale, nul ne manque de voir la grande maison de deux étages, la seule maison à deux niveaux de Vendargues, du général Pierre de Berthézène, baron d’Empire, pair de France, qui, lorsque la patrie fut déclarée en danger à l’époque de la Révolution, se porta volontaire pour la défendre avec l’ardeur de ses dix-huit ans.

Les cloches tintaient à toute volée, mais elles ne dérangeaient plus personne. Elles passaient au deuxième plan, juste un bruit de fond ; prémonitoires, elles cadençaient les futures marches et les assauts menés au pas de course et dans les mains, Rosalie la vengeresse baïonnette prête à pourfendre. La place ayant une légère déclivité, il convenait de redresser la tête pour apprécier la mairie-école et l’église Saint-Théodorit à son côté. Pour l’heure, cette place paraissait bien étroite pour accueillir la multitude. « L’affiche est placardée sur la porte ! » Quelques mots lancés à l’intention des nouveaux arrivants ; alors, se frayant un chemin, les trois frères s’avancèrent jusqu’à la grille d’entrée ouverte, puis empruntèrent l’un des deux escaliers qui de part et d’autre conduisaient à la plateforme devant la porte principale où effectivement, l’ordre de mobilisation générale, imprimé de longue date et qui n’attendait plus que la fin de phrase laissée en blanc se remplît de la mention manuscrite, « dimanche deux août 1914 », était exposé. Le message était bref, il signifiait à tous les hommes qu’ils se devaient d’obéir aux prescriptions prévues par leur fascicule de mobilisation, précisément les pages de couleur placées dans le livret.

Le lendemain dimanche et les jours qui suivirent, la gare de Vendargues ne désemplit pas. Les mobilisés, accompagnés de leur femme ou fiancée, de leurs enfants ou parents, respectaient les consignes et regagnaient leur unité. C’était bien là leur seule certitude, car la guerre, malgré les projections qu’ils en faisaient, elle apparaissait comme une inconnue, une terra incognita d’affrontements. Certes, la quasi-totalité des futurs combattants avait participé à l’une de ces grandes manœuvres, mais que valaient celles-ci par rapport aux vrais combats ? Une esquisse ne révèle rien de l’aboutissement de l’œuvre.

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Le mardi quatre août, Joseph coiffa son calot. Depuis la veille, la valise chargée de l’indispensable attendait. Il fallait partir car le train à coup sûr respecterait son horaire et il devait, selon son fascicule, rejoindre son unité dans les trois jours suivants l’ordre de mobilisation ; il ne s’agissait pas d’imiter le tumultueux cousin Jean-Louis Bonnefoi et son goût de la désertion. Ainsi, le mercredi cinq août, Joseph arriva à Rodez pour répondre présent à l’appel du 122e régiment d’infanterie. Il ne se doutait pas qu’à peine franchie la porte de la caserne il devrait, avec son barda, faire le voyage en sens inverse : Rodez, Albi, Carcassonne, Montpellier … Mais à partir de là, hors de question pour Joseph de prendre sa correspondance habituelle pour revoir son clocher, son régiment dut prolonger le voyage : Valence, Lyon, Dijon et terminus Mirecourt, au nord-ouest d’Épinal. Devant les populations enthousiastes, le régiment se rassembla au cantonnement prévu pour lui non loin de là, avant de se mettre en marche vers Lunéville. Pour l’essentiel, les éléments du 122e étaient originaires du Languedoc et de naissance savaient supporter les excès des chaleurs estivales et par leur formation militaire de fantassin, cette marche d’une cinquantaine de kilomètres ne les effrayait pas ; pourtant, le climat méditerranéen, en cette saison, leur semblait être plus supportable que ce climat continental de l’est de la France. Au soir de la première étape après une demi-journée de marche, les hommes tombèrent en masse. Le lendemain, rude épreuve sous un soleil de plomb, les hommes saisis par l’atmosphère étouffante cheminèrent toute la journée, ils arrivèrent à Brémoncourt les muscles endoloris, les pieds blessés et puis sales, fatigués, le moral éprouvé. Qu’elles étaient loin, les grandes manœuvres flamboyantes, pour peu, effectuées en tenue d’apparat ! Le troisième jour, avant la grosse chaleur, ils abordèrent Lunéville où les habitants furent heureux de leur offrir des vivres, du vin, de la bière mais, malgré ce bon accueil, le son de la canonnade les ramenait à la réalité crue de leur venue ; et pour ceux qui doutaient de l’imminence des combats, les cartouches qu’ils touchèrent levèrent les dernières illusions.

Au vrai, la 2e armée (dont dépendait le 16e corps, qui lui-même englobait le 122e régiment d’infanterie et sa couverture, le 56e régiment d’artillerie de campagne basé à Montpellier, ce dernier incorporant Auguste en novembre 1914 sous les ordres du

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général de Castelnau) et la 1re armée sous les ordres du général Dubail avaient déclenché, le quatorze août 1914, une offensive générale sur le front lorrain, en gros un arc de cercle reliant Nancy, Lunéville, Saint-Dié et Belfort, la 2e armée se situant au nord de cet arc, la 1re armée au sud. Cette attaque rectifia l’arc de cercle, qui passait, autour du vingt, vingt et un août, par Morhange, Dieuze et Sarrebourg. Les stratèges germaniques s’obligèrent à réagir rapidement. D’abord, ils continrent les deux armées françaises, puis ils jugèrent que leur point faible se situait à leur point de contact, au-dessous de Lunéville. Ils provoquèrent la contre-attaque à ce niveau : ce fut la fameuse trouée de Charmes des vingt-trois et vingt-quatre août. Les Allemands faillirent réussir le contournement de la 2e armée pour la prendre à revers tout en repoussant la 1re armée au sud ; cependant, les troupes ennemies, par cette avancée, s’exposèrent à être prises en tenaille par un sursaut de vaillance des armées françaises, d’autant que si Lunéville ne pouvait être gardée au risque de tout perdre, Nancy devait servir de point d’ancrage pour une défense victorieuse appuyée au sud par la 1re armée, qui résista aux attaques en tenant ses positions. La ténacité, le courage des soldats des deux armées furent récompensés car les Allemands battirent en retraite. Début septembre, les combattants des deux bords revinrent aux places qu’ils occupaient début août ; dans les deux camps, en l’espace d’une quinzaine de jours, il se dénombra un nombre effroyable de tués et de blessés, six, sept, huit mille éléments hors de combat, qui le sait ? Jusqu’à la fin de la guerre, le terrain lorrain-vosgien ne supporterait plus de grandes offensives générales ; ici, la guerre de position perdura avec son lot de morts à l’ennemi. Les stratèges élaborèrent des plans d’attaque ambitieux avec force hommes de troupes plus au nord. D’ailleurs, après cette rude bataille, le 122e alla renforcer un secteur au nord de Lille, dans le plein pays flamingant : Poelkapelle, Zillebecke, Hollenbeke.

Les premières victimes de la guerre qu’observèrent Joseph et ses camarades furent des chevaux. Joseph se désola de les voir figés dans des rictus qui dénonçaient la peur dans laquelle on les avait fait vivre et mourir. Il se souvint, alors qu’il marchait sous le feu de l’artillerie, de ses puissants collègues de travail qui lui ouvraient la terre tandis qu’il s’occupait de bien la charruer, il se mit à regretter l’odeur du cheval à l’effort et même l’odeur du crottin de cheval. À la fin de la journée, sous une chaleur oppressante, Joseph, n’avait pas vu un seul Allemand vivant. La grande bataille était prévue le lendemain, jour de l’Assomption, mais pour la préparer rien de consistant ne

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remplissait la gamelle des braves.

Le quinze août, il pleuvait d’ondée et d’orage ; le seize et le dix-sept aussi ; le 122e s’avança surtout parce que les Allemands lâchaient du terrain et reculaient sans offrir une grande résistance. Joseph découvrit dans sa marche en avant des forêts denses, infranchissables, où il repéra des traces de sangliers, puis des prairies et aussi, son crève-cœur, des champs de culture qui pourrissaient, ravagés et détruits. Ce manque de respect pour la terre où un paysan s’était usé par son labeur le choquait. Le changement de tactique ennemie eut lieu le mardi dix-huit. La reculade teutonne prit fin et une lutte acharnée au fusil alors s’engagea entre les adversaires. Plus de cinq cent français morts, blessés ou disparus. Le lendemain, le soleil revint pour éclairer un combat ayant redoublé d’intensité, la panique troubla les lignes françaises à ce point qu’il advint même que deux régiments se tirèrent dessus au summum de la confusion. La lutte s’engagea au point que le régiment de réserve renforça avant que prévu le 122e. C’est sans doute ces jours-là que Joseph s’habitua à voir tomber des copains près de lui sans s’émouvoir : il avait passé un cap. L’indifférence prenait le dessus, seule importait sa propre survie dans l’accomplissement des ordres stratégiques. La tactique vécue à la base, Joseph ne la comprenait plus. La fusillade en aveugle dans la fumée obstruant la vision ; la pluie d’obus provenant plus d’une fois de son propre camp ; la débandade et l’éparpillement ; les retrouvailles malgré tout, mais chaque fois moins nombreux ; la recherche d’une direction à la boussole, regroupés à l’abri illusoire d’une forêt ; vouloir avancer et reculer ; puis reculer encore ; la fatigue et le découragement, mais tenir même épuisé jusqu’à tant que des troupes fraîches arrivent en renfort ; redonner, malgré les embuscades et les massacres subis, un regain de vaillance et repartir avec une gaieté jugée en d’autres temps malsaine, celle de sentir la souffrance des hommes de ces hordes barbares ; alors, l’envie d’en découdre toute entière recouvrée, après avoir espéré dans le désespoir la mort libératrice de cet enfer ; la volonté d’être cruel, s’acharner par abus de Rosalie, la tranchante amie, sur des presque enfants dont l’ultime cri d’agonie n’est qu’un murmure : « maman » !

Joseph se demandait quelle force inconnue l’avait maintenu en vie ces dix derniers jours. En permanence sur le qui-vive, sans sommeil ni repos, une nourriture sommaire et puis, entre assauts et replis, creuser des tranchées dans cette terre lourde de pluie. Depuis une éternité, il avait quitté son Vendargues pour plonger dans la

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sauvagerie, la dévastation, les incendies, Lunéville en flammes et ses habitants, si accueillants, ruinés et en pleurs ; puis, pourrissant au gré des pluies et des rayons de soleil, ici, là, partout, des cadavres. Quand il eut un peu de repos, Joseph rédigea une courte lettre occultant l’horreur : à quoi bon effrayer l’être aimé ?

 

« À ma chère épouse,

 

Ma situation actuelle est à présent bien meilleure qu’il y a peu. Nous avons hardiment repoussé l’attaque des Boches. Ils se tiennent maintenant à carreau dans leurs lignes. De là où nous sommes nous les bombardons d’obus pour les obliger à sortir de leurs trous pour les mitrailler tant qu’on peut. Dans nos discussions, personne ne pense qu’il se commettra ici en Lorraine de grandes offensives. L’hiver approche et déjà nous supportons les pluies d’automne. Lorsque tu recevras cette lettre, les nouvelles vous seront parvenues des décès de Vendarguois. Au cantonnement, j’ai appris par des gars du régiment marseillais du 141e d’infanterie que les frères Reybaud François et Julien ont été tués à Dieuze, tous les deux le vingt août, le premier jour de la contre-attaque boche. Ils sont un peu de mes cousins, leur père Auguste Reybaud et ma mère Marguerite Reybaud sont cousins germains et, de plus, de la même classe puisque nés tous deux en 1866. Je pense que ces cousins doivent être les premières victimes du village, de cette guerre qui à mon avis va être très longue. Il y avait aussi d’autres gars d’autres régiments, dont ceux du 58e d’infanterie d’Avignon et je me suis souvenu que Joseph Malavieille appartenait à ce régiment. Bien sûr tu garderas ça pour toi, ces camarades m’ont dit qu’il était considéré disparu, espérons qu’il a été fait prisonnier… ».

 

Joseph Malavieille, jardinier natif de Vendargues, fut déclaré mort le vingt-cinq août 1914 par jugement du tribunal de Montpellier en date du six août 1920.

 

« …Selon un bruit qui court, il se pourrait que notre régiment aille renforcer nos armées au nord du pays du côté de Lille pour dissuader les

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Boches de s’employer à une manœuvre de débordement en leur opposant, face à eux, un grand nombre de troupes pour faire un bloc continu jusqu’à la mer du Nord. Ma chère Élise, tu en sais maintenant autant que moi, tu embrasseras très fort Marie-Louise et Marguerite. Sois tranquille, je reviendrai. »

 

Ce qu’ignorait Joseph, c’est que l’État-Major français imaginait aussi une offensive de débordement avec les troupes alliées belges conduites par le roi Albert en personne et les troupes alliées britanniques. Cette bataille des Flandres, appelée par la suite « la course à la mer », dirigée côté allié par le général Foch, commença début octobre pour s’estomper à la mi-novembre. Afin d’arrêter les Allemands, il fut employé la même méthode qu’utilisèrent en leur temps les Hollandais pour bloquer la marche victorieuse de Louis XIV, l’inondation : ouvrir les écluses de Nieuport qui alimentent en eau les canaux de la région. Jamais en un lieu si réduit ne se constaterait autant la mondialisation du conflit ; les poilus de toutes les provinces coudoyaient le goumier du Sahara, le zouave d’Afrique du nord, le tirailleur d’Afrique noire, le sikh indien barbu et enturbanné, le surprenant écossais aux jambes nues… Joseph découvrit aussi que certains provinciaux s’exprimaient exclusivement dans leur idiome, alors que lui, depuis son jeune âge, s’appliquait à gommer son particularisme lingual.

 

« À ma chère épouse,

 

Les ordres ont été donnés, nous avons quitté la Lorraine. Le treize octobre ce fut l’embarquement à Toul. Il nous fallut cinq jours pleins pour arriver à Compiègne. Là, nous nous reposâmes lundi et mardi, avant de repartir direction Saint-Omer où nous débarquâmes le vingt-six octobre. De cet endroit, par autobus, nous rejoignîmes Ypres en Belgique. Il semble que le monde entier se soit donné rendez-vous pour se massacrer des pires manières, même avec l’eau des canaux, parce que les écluses ont été ouvertes, ce qui fait que nous pataugeons dans l’eau froide en continuant la guerre. Ce qui nous console, c’est que l’ennemi, en plus, prend la canonnade de nos bateaux s’il s’approche des dunes.

« Il se raconte ici des choses inouïes : pour montrer l’exemple de la

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bravoure à sa division qui s’activait dans la vallée de l’Yser, le général Paul-François Grossetti s’est fait amener quelques chaises et, tout exposé aux feux nourris, impassible, dicta les ordres et s’entretint avec ses officiers ! Pendant une demi-heure, l’inébranlable Corse donna une leçon de flegme aux Anglais qui n’en revenaient pas !

« Il faut bien l’avouer, nous passâmes très près de la défaite. Il y eut un moment où le général Moussy, pour arrêter une des nombreuses attaques, mobilisa le service auxiliaire et, avec des cuisiniers, des bourreliers, des forgerons, il colmata un front incertain. Enfin, après des mêlées confuses où les adversaires finissaient le combat au couteau, les lignes, en cette fin novembre sont stabilisées. Nous espérons tous autant que nous sommes que de sitôt il n’y aura pas de grands mouvements d’attaque. Les pertes sont sévères et il importe d’enterrer les camarades, puis on aimerait se retaper et revoir nos foyers.

« J’ai reçu une lettre d’Auguste. Elle m’attendait au cantonnement depuis quelques jours, il me fait savoir que le sept novembre 1914 il a pris son service à Perpignan comme infirmier. Son unité de soin est selon lui à la pointe de la médecine, elle possède un équipement exceptionnel en appareils à rayons X de la dernière modernité, il m’a expliqué qu’une fois « radiographié » (c’est son mot) le médecin voyait à l’intérieur du corps les os cassés, les éclats d’obus, alors l’opération devient facile : une dose de chloroforme pour anéantir la douleur et sans risque il te réparait… ».

 

Les rayons X avaient été découverts à la fin du XIXe siècle par un physicien, il faut l’avouer, germanique : Röntgen. Cela lui valut son prix Nobel. La technique, mal maîtrisée à ses débuts, provoqua, par la radioactivité du rayon, des cancers, inévitable rançon au progrès – auquel toujours il faut payer un lourd tribut. Cependant, à force d’améliorations, la radiographie devint l’outil indispensable, utilisé principalement dans les hôpitaux. il revint à Marie Curie, prix Nobel de physique puis de chimie, de l’en sortir pour équiper les unités militaires mobiles de soins, baptisées « les petites Curie ». Elles iraient au plus près des champs de bataille et Marie Curie, accompagnée de sa fille Irène, constata par elle-même l’efficacité de sa création humanitaire en se déplaçant sur le front pour vérifier son bon fonctionnement.

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« … Quand je ferai réponse à la lettre d’Auguste, j’ai bien peur de lui ficher un coup au moral. Joseph Fraissinet, du 53e d’infanterie de Perpignan, est tombé le cinq novembre à Saint-Éloi. Il était comme Auguste de la classe huit et tous les deux avaient fait leur jeunesse ensemble, cela compte. Voilà encore un Vendargois emporté. Les gars de mon groupe sont certains que je passerai au travers parce que je suis le plus petit en taille et lorsqu’on sort de nos tranchées pour un assaut, je me fais plus petit encore, un vrai rase-motte ! Comme ça, ils ne m’auront pas, et je vous reviendrais. »

 

La course à la mer s’achevait. Elle n’avait pas désigné de vainqueur probant, sauf que les morts ne se décomptaient plus tant le nombre, des dizaines de milliers, horrifiait et les conditions de leur trépas étaient si monstrueuses qu’elles firent franchir le cap de l’inhumanité, l’inacceptable devint l’ordinaire de vie.

La guerre de position s’installa aussi dans les Flandres pour un temps incertain mais, l’orage se calmant ici éclata du côté de Reims dès la mi-février 1915. Le 122e d’infanterie de Rodez se dirigeait donc vers la Champagne pour soutenir les camarades et être à pied d’œuvre début mars. Joseph, viticulteur dans le civil, quittait l’enfer du Nord sans regrets et, optimiste dans l’âme, se promettait lors d’une accalmie de percer les secrets des collègues champenois passés maîtres dans l’art de choyer le petit arbre de Bacchus pour en extraire le meilleur des nectars.

Le secteur où Joseph devait vivre ses derniers instants se situait à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Reims. Avant la déferlante belliqueuse, en ces lieux, théâtres réguliers des ravages des vaines conquêtes du passé – le moulin de Valmy n’est pas très loin – palpitaient les cœurs de quatre villages, sur une ligne droite, d’ouest en est, bornant chaque kilomètre : Souain, Perthes-lès-Hurlus, le Mesnil-lès-Hurlus et Minaucourt. Les communautés qui les animaient se composaient d’une vingtaine de feux pour chacun, pas plus. À cinq cents mètres au nord de Minaucourt, le hameau de Beauséjour, composé d’une seule ferme, bordait le ruisseau du Marson, au juste un filet d’eau. Deux monticules à son nord abritaient Beauséjour : côté ouest la butte du Mesnil et côté est une butte sans nom, où une bâtisse se prétendait fortin de Beauséjour. Pour se représenter la topographie de cet endroit réduit, Joseph eût pu dire ce mot courant dans la bouche des Vendarguois : « un terrain plat comme la main »,

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signifiant une quasi-absence de relief. Mais, pour les états-majors, ces deux bosses s’avéraient hauts lieux stratégiques et ils n’hésitèrent pas à y porter le fer et le feu en s’entêtant longuement. Ainsi, des quatre villages et du hameau ne survécurent que Souain et Minaucourt, en piteux état. Avant de lancer le 122e d’infanterie dans la tempête, d’autres régiments avaient été usés et avaient vu leurs effectifs « grignotés », selon l’euphémisme en vogue chez les vieilles ganaches décorées. Quand Joseph arriva sur la zone, le 81e d’infanterie de Montpellier était à pied d’œuvre depuis plusieurs jours. À son habitude, faisant appel à sa mémoire, il demanda aux camarades des nouvelles des Vendarguois de ce régiment. Il questionna les uns et les autres et en son for intérieur il se disait que si aucun Vendarguois n’était tué ou blessé, alors il passerait à travers les gouttes sans se mouiller. Tout en s’avouant la stupidité de son raisonnement, il s’en convainquait au fil des réponses. Puis, un fantassin au fort accent des faubourgs de Paris, enrégimenté dans une unité du sud du pays à sa grande surprise – les voix militaires sont quelquefois impénétrables – le héla :

« Eh ! Trois-pommes ! Ton bled, c’est-y Vendargues ?... Alors y a un péquenaud de chez toi qu’est clamsé à Beauséjour… »

Avant que Joseph n’eût prononcé un seul mot, le faubourien enchaîna de sa voix éraillée par le tabac et le blanc sec.

« Léon Aumond, dit Mom’Léon, dit Beau Léon, il a dérouillé, le pauv’ môme ! Les zigues d’en face lui ont mis la purée en plein buffet, son résiné qui dégoulinait à ne pas croire, j’ai vite aboulé et lui ai boni de pas se biler, qu’on le renverrait chez ses vioques, que son dabe serait fier de lui mais c’était pas un cave de môme, il a rien gobé de mes boniments ; alors, je l’ai pris dans mes abattis et lui ai jaspiné des mots de ratichons pour qu’il ait pas les foies à cause du grand saut, puis je lui ai fermé les chasses et j’ai décarré avec l’envie de tous les suriner, ces vaches ! Envoyer un môme de vingt berges à l’abattoir, c’est des coups à être cafardeux à vie… »

Joseph apprit aussi du faubourien que Léon Aumond avait reçu ses blessures mortelles le cinq mars 1915. Joseph voulut désamorcer son pressentiment en se rabâchant que Léon Aumond, bien que citoyen de Vendargues, était né à Montfaucon dans le Gard et donc, lui, Joseph, demeurerait le trompe-la-mort de ce carnage.

Le treize mars 1915, le 122e d’infanterie se jetait dans la mêlée. Il ne remplit ce jour-là aucun des objectifs assignés, ce n’était que partie remise pour les atteindre le

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lendemain. Joseph et ses camarades patientaient que l’ordre soit donné pour s’extraire de la tranchée et se ruer une fois encore sus à l’ennemi, ils avaient même hâte que l’heure vînt car rien ne les protégeait de la pluie d’obus qu’ils essuyaient. Il y eut un tir redoutablement précis et l’explosion de l’obus anéantit tout le groupe d’hommes dans lequel Joseph se trouvait. La parade qu’au fil des assauts Joseph avait mis au point, sa course effrénée hors des tranchées, plié en deux au ras du sol, profitant de son petit mètre cinquante-six sous la toise, ne lui fut d’aucune utilité : il mourut dans une tranchée de Beauséjour, mélangé à cette terre qu’il travaillait depuis son enfance et à ses frères d’armes, compagnons d’infortune.

 

 

 

Le train ralentissait. Dans quelques minutes il marquerait l’étape par un bref arrêt à la gare de Vendargues. Auguste en descendrait mais nul ne l’attendrait, il n’avait prévenu personne de son arrivée. En son for intérieur, il ressentait un malaise qu’il ne parvenait pas à s’expliquer clairement. Il avait rejoint en novembre 1914 la 16e section d’infirmiers à Perpignan, heureux malgré tout d’éviter de s’impliquer directement dans le Massacre des Innocents. Puis, à l’hôpital militaire de Perpignan, il baigna dans la douleur des corps déchiquetés par l’absolue cruauté de tous les engins de mort et il vit les visages disparus des têtes sans figure, les corps démunis de bras et de jambes oubliés dans les déserts de feu, les pauvres hères dérivant vers les folles contrées où la déraison qui contrôlait leur esprit perdu les amenait.

Auguste, au fil des jours, supportait mal d’être cantonné dans un service auxiliaire. Certes, il fallait des hommes au caractère bien trempé pour soigner sans défaillir ces gueules cassées, que la chirurgie faciale réparait en inventant au cas par cas cette nouvelle science avec sa technique et ses instruments. Car ce secteur inédit de la chirurgie devait progresser à une vitesse proportionnelle au nombre grandissant de visages écrabouillés, alimentant la pratique et l’expérience des praticiens. Il fallait des hommes ingénieux pour élaborer des formes, des articulations et adapter ces appareillages aux amputations ; et patients, de surcroît, pour rééduquer toute une génération de jeunes gens handicapés. Il fallait des hommes rompus à la condition

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humaine pour ne pas s’écœurer à la vue des plaies béantes en putréfaction, sans oublier les désagréables contingences naturelles.

Auguste possédait le caractère des grands dévouements. Son destin l’obligeait à une fonction subalterne qui, avantage énorme, préservait son existence à la satisfaction de Louis-Marius et de Marguerite Reybaud, ses parents, et surtout de Françoise Fenoul sa fiancée. Cependant, à l’exemple de son frère Joseph, il souhaitait en découdre, ne voulant pas être le « planqué de l’arrière » ; et si ses capacités dans le maniement des armes s’avéraient insuffisantes, alors, à tout le moins, servir au plus près des combats pour manifester aux blessés sa sollicitude éclairée par ses rudiments sanitaires, sur le champ de bataille même ou dans quelques hôpitaux de campagne. Lorsque son capitaine donna satisfaction à ses vœux de partir au front, il s’en réjouit tout en imaginant la douleur des êtres chers au pays. Puis, quand dans le même entretien il fut informé de la mort de Joseph, il sentit le sol se dérober sous lui. Mais le comble du cynisme fut atteint plus loin dans le discours du capitaine, qui aimait s’écouter parler. Au détour d’une phrase, il déclara, sans en avoir pleinement conscience :

« Soldat Gribal, ton frère a mérité de la nation ! Aussi, la mère patrie, dans sa grande mansuétude, a prévu ce cas de figure transcendant. Le geste noble qu’elle s’apprête à faire aura un écho inouï dans la reconnaissance des mérites de son cher fils, de ses chers enfants, devrais-je dire car tu t’en doutes, soldat Gribal, ton frère est un parmi d’autres, tous aussi héroïques et sublimes ».

Auguste, déjà, s’était déconnecté du verbiage qui se voulait grandiloquent et qui, en définitive enrobait dans des mots en quête de remerciement, le secours de cent cinquante francs que l’État versait aux ayants droit sur avis de l’autorité militaire. Cent cinquante francs ! C’était bien assez pour ces modestes paysans à qui il était offert de mourir opportunément dans la gloire patriotique. Songez qu’en moyenne, la solde journalière du deuxième classe oscillait autour de soixante-quinze centimes.

 

Lorsque l’heure du train approchait, le chef de gare de Vendargues en personne positionnait la barrière interdisant tout passage sur la route de Teyran, qui coupait la voie ferrée cent mètres avant la gare. Ensuite, revenu sur le quai, tel un feu-follet il allait et venait en tous sens, d’une concentration extrême, le bâton-signal aux vives couleurs rouge et blanc dans la main lui conférant la charge de la sécurité et de la direction, l’œil

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aux aguets, l’oreille attentive, sa fonction alors absorbait tous ses sens jusqu’à ce que le train fût passé. Sa tension dès lors retombait et il recouvrait sa sérénité. Dans un premier temps, il libérait la route de Teyran puis il s’en retournait vite à la gare, déverrouillait les portes, celle du quai et celle de l’entrée, qui conduisaient toutes deux, face à face, dans le minuscule hall où il s’occupait aussi, au guichet, de la vente des billets, des renseignements et des réclamations ; enfin, ultime opération, le contrôle des titres de transport des voyageurs qui arrivaient à destination.

Auguste présenta son billet avec réduction et la permission de congé.

« Alors, Auguste, te voilà un peu au pays ? »

Avant qu’Auguste ne bredouille une réponse, le chef de gare s’occupait du voyageur suivant.

 

 

 

Fin du livre premier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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