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Dernière époque

 

 

 

 

 

 

Auguste, assis sur la banquette des troisièmes classes, regardait, par la fenêtre du train qui l’amenait à Montpellier, l’océan de vignes qui bordait la voie ferrée. Pourtant il ne voyait rien du paysage, les souches pouvaient bien verdir sous le doux soleil d’avril 1915, il s’en désintéressait totalement, tout comme les jacasseries des autres voyageurs le laissaient indifférent. Il ne cessait de ressasser ce qu’il avait vécu depuis sa mobilisation le sept novembre 1914, à la 16e section d’infirmiers basée à Perpignan. Cette affectation n’était pas due à un savoir médical particulier, car viticulteur chez des propriétaires dans le civil, il n’avait jamais donné le moindre soin à quiconque. La faveur que les autorités militaires semblaient lui accorder tenait au fait que lorsqu’il fit son service militaire, il n’opposa pas le moindre refus pour traverser la Méditerranée et devenir canonnier au grand port militaire de Bizerte, sans espoir de revenir au pays pendant les deux ans du service, soit d’octobre 1909 à fin septembre 1911. Encore faut-il préciser qu’il était canonnier en second, c'est-à-dire qu’il se contentait de nettoyer les engins meurtriers sans les utiliser lui-même lors des rares manœuvres. Auguste, en paysan pratique, s’était plu à voir l’avantage pécuniaire de cet éloignement, car la solde, bien que peu élevée, subissait une majoration ; de plus, la vie en Tunisie coûtait beaucoup moins qu’en métropole et donc les sorties entre camarades ne nécessiteraient pas de grandes dépenses. Dès la proposition faite, Auguste calcula que sur deux ans, avec les économies amassées, il s’achèterait une vigne, bien à lui, ou un terrain pour construire sa maison.

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À son retour, il reprit son travail, n’osant pas entamer son capital ; en revanche, il fut surpris de voir la belle jeune fille de dix-sept ans toute menue, toute mignonne, qu’était devenue Françoise. Depuis presque dix ans, les parents d’Auguste hébergeaient chez eux moyennant arrangement financier un veuf, Calixte Fenoul et sa fille Françoise. Auguste commença sa cour tendrement, sans effaroucher Françoise, car pour la séduire il ne pouvait compter que sur sa prévenance. Elle ne le repoussa pas et accepta l’idée qu’ensemble ils puissent former un couple aimant. Cependant, elle émit le désir de se marier l’année de ses vingt ans, en 1914 et pour que la fête soit réussie, la cérémonie se déroulerait dans l’été en juillet ou en août, mais les bruits de la guerre les en empêchèrent. Peu importe, ils attendraient qu’elle finisse ; d’ailleurs, les hommes politiques, l’État-Major, les grandes plumes du journalisme la prévoyaient d’une durée extrêmement courte : quelques semaines, pas plus. Auguste se tint prêt lors de la mobilisation générale mais ne fut pas appelé au début de la guerre, les stratèges n’ayant nul besoin d’un canonnier en second qui, en outre, ne connaissait rien au maniement des armes traditionnelles et n’avait jamais participé à une seule grande manœuvre digne de ce nom. Lorsque les combats firent rage et que les blessés affluèrent en grand nombre, il fallut une grande quantité de soignants même peu qualifiés. Entre autres, les responsables militaires chargèrent Auguste de s’occuper d’eux et il le fit plus avec son cœur qu’avec son savoir médical sommairement acquis. En revanche, Joseph, son frère aîné de deux ans, fut dans la tourmente dès le début ou presque puisqu’il rejoignit son corps, le 122e régiment d’infanterie, le cinq août, soit trois jours après la mobilisation générale. Contrairement à Auguste, Joseph reçut une instruction militaire complète lors de son service militaire qu’il effectua du côté de Rodez, lui permettant d’être opérationnel immédiatement pour contenir les assauts germaniques. Des deux frères, en bonne logique, le cadet aurait dû partir avant l’aîné mais la tactique militaire imposait le plus grand nombre possible de soldats de l’infanterie et, bien que Joseph fût marié, père de deux fillettes, Marie-Louise et Marguerite, il partit guerroyer le premier. Élise Vilcourt, son épouse, grande, élancée, élégante, comme la citadine native de Montpellier qu’elle était, l’accompagna avec leurs filles à la gare de Vendargues pour un simple au revoir car personne parmi ceux qui accompagnaient les mobilisés ne doutait que tous ces jeunes gens ne revinssent pas pour les vendanges.

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Élise, au moment du départ, sentit son cœur s’emballer. Elle vit son homme, son petit homme par la fenêtre du train lui sourire à pleines dents, agitant son calot pour les saluer encore et encore, dévoilant ses beaux cheveux noir-corbeau qu’elle se plaisait à entretenir, pour être fière de lui et qu’on l’admirât, car bien souvent l’amour qu’une femme porte à son homme repose sur les deux sentiments qui sont ses piliers : fierté et admiration ; autrement il s’agit d’un amour bancal ou d’un amour fictif. Le train fuma, s’ébranla, s’éloigna, s’éloigna, s’éloigna… plus jamais ils ne se reverraient. Auguste, présent ce jour-là, sentit ses yeux s’embuer de larmes lorsqu’il serra Joseph sur son cœur, jamais les deux frères ne s’étaient embrassés si fort, l’occasion ne se reproduirait plus jamais.

Lorsque son capitaine le fit entrer dans son bureau, inconsciemment Auguste savait l’annonce qu’il allait entendre.

« Soldat Gribal… repos ! J’ai plusieurs nouvelles à te communiquer. La première est que sous peu tu vas monter au front. Je sais qu’ici tu es très efficace comme infirmier, mais là-haut il faut des braves, puis tu devais t’en douter, l’instruction que tu recevais t’amenait au combat, fatalement, affirmatif ! Je sais que tu seras tout aussi efficace face à l’ennemi boche ».

Sur ce point le capitaine ne se trompait pas : le soldat Auguste Gribal, passé au 71e régiment d’infanterie, se distingua par une citation lors du combat du vingt août 1917. Les autorités militaires lui décernèrent la Croix de guerre avec étoile de bronze et l’élevèrent soldat 1e classe. Le huit octobre 1918, une balle ennemie l’atteignit au crâne ; soigné, rétabli, il rejoignit son unité en février 1919, pour en finir avec l’armée en juillet 1919.

« La seconde nouvelle concerne ta famille ».

Auguste faillit s’évanouir, tout son corps se couvrit d’une sueur glaciale ; le capitaine lança comme une gifle :

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« Bonnefoi Jean-Louis, ton cousin germain à ce qu’il dit, te cite comme témoin de moralité pour son procès en cour martiale. J’ai reçu sa demande récemment. C’est un drôle de coco, ce gars-la, si tu n’as pas eu de ses nouvelles, je vais t’en donner. Voilà un garçon, fils de veuve, qui par le fait est dispensé du service, qui renonce au bénéfice de cette dispense et qui s’engage en 1904 dans les zouaves d’Afrique. Un drôle de zouave qui déserte quatre ans plus tard… Qu’est-ce qu’il devient ? Mystère ! Tu as une idée, peut-être ? Toujours est-il qu’il se présente à l’effectif en 1912, oh ! pas pour longtemps, un an, juste le temps de se requinquer, ou de se faire oublier. Six mois de prison à Toulon, six mois à la coloniale, et le voilà qui fiche son camp Dieu sait où. Mais sa cavale vient de se terminer, les gendarmes l’ont cueilli à la gare de Cerbère le 16 février de cette année 1915. Il m’en coûte de te dire cette nouvelle ; moi, les déserteurs, en guerre ou pas, douze balles dans le coffre voila leur dû, les ronds de jambes on les fera après la guerre si on vit encore ! Enfin, tu agiras en conscience ».

Le cousin Jean-Louis, pensait Auguste, fallait-il qu’il soit dans de gros ennuis pour se souvenir de son existence. Leur dernière rencontre remontait très précisément le vingt-huit décembre 1899 lors du mariage de Marguerite, la sœur de Jean-Louis, avec un employé de commerce de Montpellier, Henri François Aynard. Auguste se rappelait très exactement cette journée, car pour la première fois de sa jeune vie (il aurait onze ans le mois suivant) il empruntait le chemin de fer. Il faisait nuit encore quant il vit apparaître le train qui venait d’Alais. Tous les Gribal de Vendargues s’étaient endimanchés : il y avait son père Louis-Marius, sa mère Marguerite Reybaud, ses deux frères Joseph et Marius, et puis son oncle Joseph avec sa femme Jeanne Pages et leur fille Marie. Tout ce petit monde manquait d’aisance dans leurs vêtements, pourtant taillés à leurs mesures par la couturière qui de surcroît les confectionna en leur laissant une marge suffisante pour qu’ils se meuvent sans gêne, avec naturel. Auguste manifestait une certaine fierté de se voir si beau, même si ses frères portaient exactement la même tenue vestimentaire. Cet hiver-là, les températures affichèrent des niveaux qui leur permirent de ne pas s’encombrer de manteaux. Arrivés à Montpellier, ils prirent la correspondance pour Pignan au moment où le soleil pointait ses premiers rayons, la journée serait magnifique. Ils débarquèrent sur le quai de la gare ; Jean-Louis les attendait patiemment pour les guider rue de la Vieille-Église où ils vivaient, lui, sa mère Lucie Gribal et sa sœur, son père étant mort depuis quatre ans. Auguste n’était pas venu aux obsèques, aussi véritablement voyait-il ce cousin pour la première fois. Cet adolescent l’impressionnait, car devenant très tôt le seul homme de la maison, il dut passer d’un coup de l’enfance à l’âge adulte, pour prendre en charge sa famille. Il travailla sans se ménager cette terre qu’il exécrait, il fit ce métier de domestique sans l’avoir souhaité : les vicissitudes de la vie portaient la responsabilité de sa condition. Il s’ouvrit de tout cela à ses oncles en marchant dans les rues de Pignan. Le mariage de sa sœur lui donnait l’espoir d’abandonner cette terre ingrate, il ne doutait pas que sa mère soit soutenu par Marguerite et son nouvel époux, ainsi son espoir de vivre comme il le désirait se concrétiserait prochainement ; alors, cette journée, il la vivait comme une ouverture dans sa vie nouvelle.

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Une fois le mariage passé, pendant les quinze années qui suivirent, Auguste ne revit plus son cousin. Certes il apprit que Jean-Louis s’était engagé dans l’armée au 4e régiment de zouaves basé en Afrique. D’ailleurs, cela l’incita en partie à effectuer son service sur cette terre lointaine, où il espérait le revoir, mais à cette époque déjà Jean-Louis avait déserté. Aujourd’hui que pourrait-il dire sur la moralité de cette mauvaise herbe ? Cependant il le défendrait résolument, peu importait ses désertions : Jean-Louis demandait son témoignage, il répondrait présent, la famille l’investissait de cette mission sacrée. Néanmoins, Auguste s’interrogeait de la façon par laquelle Jean-Louis avait pu savoir son affectation. Jusqu’à quel point l’appel à l’aide que lança le zouave, auquel l’infirmier ex-canonnier en second, mais surtout le soldat exemplaire, répondit par sa déposition, influença-t-il la cour martiale qui condamna Jean-Louis à cinq ans de travaux forcés sous le dur soleil africain d’Orléansville, nul ne le sait.

Le capitaine termina son entretien par le coup de poignard redouté.

« La dernière nouvelle va te remplir de fierté : ton frère est mort glorieusement à l’ennemi, voila l’exemple, faire le sacrifice suprême pour la patrie ! Ses deux filles et sa veuve peuvent s’enorgueillir de cet acte héroïque ».

Auguste n’entendait plus rien de la logorrhée patriotique du capitaine. Devant lui apparaissait Joseph, son grand frère, si petit de taille, un mètre cinquante-six à peine, que compensait sa remarquable prestance attirant sur lui les regards de tous, plus exactement de toutes dont l’œil avouait quelquefois des sentiments à peine discrets. Son Joseph, mort le quatorze mars dernier sur le champ de bataille, aux tranchées de Beauséjour, et lui complètement abasourdi, chargé par les autorités, qui lui accordaient une permission exceptionnelle, de réconforter toute la famille, quels mots sortiraient de sa bouche pour annoncer cette cruauté sans nom ? Et le capitaine d’ajouter, pour donner le coup de grâce, qu’ils ne pourraient pas même récupérer le corps. Joseph se dénombrait parmi les disparus, mais vu l’enfer où il se trouvait, il considérait sa disparition comme définitive. « Affirmatif », conclua-t-il.

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Le train entrait dans la gare de Montpellier. D’ordinaire, avant de prendre sa correspondance pour Vendargues, Auguste se donnait le temps de flâner dans la grande ville. En deux enjambées, au sortir de la gare, il remontait la rue de Maguelone pour déboucher sur la place de la Comédie puis, selon son humeur, poursuivait son périple dans l’une ou l’autre des rues commerçantes. Souvent, il descendait la rue des Étuves voir les coupes nouvelles des vêtements pour hommes que proposait la maison Escassut. Régulièrement, il pénétrait dans les Nouvelles Galeries, le grand magasin établi dans l’immeuble côté ville, à l’angle de la place de la Comédie et de l’Esplanade, qui présentait les dernières tendances de la mode de Paris ; là, outre le rez-de-chaussée, sur deux niveaux s’étalait une profusion de marchandises inimaginables. Ou alors il s’arrêtait chez le concurrent, tout aussi imposant, dans un immeuble du haut de la rue Maguelone, Au Paris Montpellier « spécialiste des nouveautés », comme il l’affichait clairement sur la façade de la bâtisse. Toujours, par un foulard, des gants crochetés, un flacon de parfum, il gâtait sa Françoise. Le choix mis à la disposition du chaland était tel que celui-ci se perdait en de trop grandes considérations avant de se décider. Mais cette fois-ci, trop de pensées lui encombraient la tête ; il posa son sac et s’assit sur un des bancs du quai. La foule par vagues au gré des arrivées des trains passait devant lui, il ne la détaillait pas selon son habitude pour repérer quelques connaissances, afin d’engager la conversation pour que l’attente soit moins longue. Aujourd’hui, il regardait ce flot d’humains sans voir personne. Si les soucis ne lui avaient pas obstrué l’esprit ce jour-là, son attention aurait été attirée par un visage lui ressemblant à s’y méprendre.

 

                                                  

 

Joseph Gribal revenait du front. Il descendit du train qui l’en ramenait avec difficulté, à l’aide de ses béquilles. Il déambula de son mieux, encombré de son sac dont les anses lui taillaient les épaules, vers le quai de sa correspondance pour Mauguio. Si son regard avait pu se détacher des dangers possibles du parcours le menant d’un train à l’autre, il aurait salué l’homme assis sur le banc, dont la figure possédait des traits communs avec les siens. Même si ce Joseph-là n’avait rien à voir avec le frère d’Auguste. Il fallait remonter soixante-quinze ans en arrière pour comprendre ce qui liait ces deux hommes.

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À cette époque, deux frères avaient trouvé à s’employer en tant que domestiques agricoles dans l’exploitation de monsieur Querelle au hameau de Meyrargues, situé à un kilomètre de Vendargues, sur la route du hameau de Saint-Aunés. Ce dernier s’incluait alors dans la commune de Mauguio, avant de conquérir plus tard son autonomie. Ces deux frères fondèrent deux branches distinctes : Joseph était le petit-fils de la branche ainée, Auguste celui de la branche cadette. Joseph naquit à Vendargues dix ans avant Auguste. Déjà, à cette époque, les membres des deux branches qui se côtoyaient à l’occasion des festivités locales ou des cérémonies religieuses ne se fréquentaient plus de façon systématique. Puis, pendant qu’Auguste servait la nation sur la côte Tunisienne, Joseph, le dernier représentant de la branche ainée résidant à Vendargues, s’installait avec son épouse Louise Malet, une melgorienne et leur fils Antonin au hameau de Vauguières dans la commune de Mauguio, dont la terre était particulièrement propice à la production agricole. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Dans une époque lointaine du passé, la multitude considérait ces terres bordant l’étang comme des lieux démoniaques d’épidémies et de fièvres où, dès que les jours rallongeaient, la mort se jetait sur le pauvre monde. La cause : la mauvaise eau, la mala aïgua en occitan (le a se prononce o), qui baptisera en conséquence cet endroit la « malo-aïguo », puis Mauguio, terre marécageuse infestée de moustiques. Pourtant, les suzerains de cette plaine étaient alors si puissants qu’ils avaient la permission du roi de battre monnaie.

Les réflexions de Joseph ne portaient pas si loin ; se déplaçant en appui sur ses béquilles, il regardait sa jambe estropiée. La guerre le ramenait handicapé certes, mais vivant et les risques de remonter au front se réduisaient pour quelques temps à néant, sans préjuger de l’avis de la commission spéciale de réforme qui en déciderait en fin de compte. Il se remémorait son aventure sous l’uniforme. Dans un premier temps, il fut incorporé au 19e régiment d’artillerie pour effectuer ses trois ans de service militaire de novembre 1899 à septembre 1902, comme deuxième canonnier servant et c’est parce qu’il était apte à servir la bouche à feu qu’il fut opérationnel dés le sept août 1914. Après cette date, sa mémoire s’embrouillait sur la succession des périodes ; il n’avait des évènements vécus que des ressentis lacunaires, les batteries de canons portant le feu dans les positions ennemies, ses camarades et lui-même, alimentant les pièces d’artillerie en obus, le plus vite possible, les ennemis leur tirant dessus, en améliorant à chaque tir la précision des trajectoires. Puis un bruit gigantesque qui explose tout autour de lui et au même moment une éclatante blancheur qui l’absorbe dans sa lumière.

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L’instant redouté, l’ultime seconde, le rien, le néant, tout est-il dit pour toujours ? Le réveil s’étala sur plusieurs semaines. Joseph eut d’abord la conscience d’être dans son corps, ensuite par sa volonté il l’anima, par petites touches, au prix d’incommensurables efforts qui le vidaient de ses forces. Cependant une jambe résistait à son vouloir ; alors, redoutant le pire, il appela les soignants pour savoir la réalité de son état. Le médecin, gradé lieutenant-colonel, ne joua pas le mystérieux.

« Mon gaillard, tu reviens de loin ! L’explosion que tu as vécue en a fait passer plus d’un l’arme à gauche et toi tu t’en tires avec une fracture du péroné provoquée par des éclats d’obus et un gros œdème qui se résorbe avec difficulté. Regarde ! »

Il aida Joseph à s’asseoir et leva le drap. Joseph s’étonna de voir cette chose au-dessous de son genou qui semblait être un tuyau de poêle lisse et rosé, le coude se situant à la cheville, à l’extrémité ses orteils minuscules qui conservaient leur taille habituelle et, ce faisant, devenaient grotesques. Joseph s’esclaffa et retomba sur le dos hilare. Il pensa que la fine blessure, celle qui renvoie le soldat dans ses foyers définitivement, lui avait été épargnée ; donc, bientôt, pour son malheur, il retrouverait le champ d’honneur. Sur ce point il avait tort, car à deux reprises la commission statua sur son cas, en janvier puis en novembre 1916. Il fut deux fois réformé temporaire et il finit cette guerre dans des services auxiliaires, car pour courir sus à l’ennemi les deux jambes doivent fonctionner. Son fils Antonin et Paule, sa fille née juste avant le conflit, ne seraient pas orphelins.

Joseph monta dans son train, aidé par un compagnon de lutte qui alla jusqu’à l’installer dans le confort rudimentaire du wagon des troisièmes.

« Tu as besoin de quelque chose ? casse-croûte ? tabac ? questionna Louis Mourgues.

– Non, merci, camarade », répondit Joseph.

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Un regard, un sourire, des mains qui se serrent, puis Louis Mourgues descendit du train. Il avait du temps devant lui, son train l’amenant au Pouget ou plus exactement proche du Pouget, n’était prévu que dans deux bonnes heures ; alors il rendait service aux camarades qu’il voyait se démener maladroitement avec leurs bagages et leurs blessures, parfois il s’asseyait près d’un, qui ruminait de sombres pensées et lui parlait, faisant en sorte que le taciturne libéra sa parole. Louis avait été touché très tôt par l’épreuve du deuil. Son père, Aimé Mourgues, le mortifia dès son septième anniversaire par son décès alors que lui, l’unique fils, accaparait la totalité de cet amour paternel et surmonter cette absence ne lui avait été possible que par le dialogue permanent avec sa mère Oralie Chauvet vivant le même drame, sur un plan évidemment différent. Bien qu’Oralie sût depuis le début de sa relation avec Aimé qu’ils ne vieilliraient pas ensemble, à cause de la constitution fragile de celui-ci, ils se plurent à croire que les mailles du filet seraient trop larges pour mettre fin à leur bonheur. L’enchantement dura huit ans. Une période de félicité si dense et si intense qu’elle remplit une vie à elle seule. L’enfant qu’ils voulurent concrétisait le triomphe de la vie et de l’amour quoi qu’il advienne. Louis hérita de son père sa faiblesse physique, mais toujours depuis la petite école, il voulut agir comme n’importe quel être humain et ne tolérait pas le moindre sentiment de pitié à son égard. Il alla plus loin encore : si son père fut, l’âge venu, exonéré du service militaire, il tint, lui, à faire comme les garçons de sa classe. Pourtant les autorités militaires l’ajournèrent à deux reprises en 1893 et en 1894, avant de le classer dans les services auxiliaires en 1895. Quand la guerre survint, Louis avait dépassé la quarantaine, était marié depuis dix-huit ans avec Marie Bernard, qui lui avait donné deux filles, Blanche et Louise. Il n’hésita pas et se présenta à son corps d’armée ; la hiérarchie militaire provoqua, le quatre octobre 1914, la réunion de la commission de réforme pour se décider sur son sort et finalement l’affecta au 122e régiment territorial d’infanterie en janvier 1915. Malgré sa volonté, il ne fut pas incorporé dans des unités combattantes, mais servit la nation d’où l’armée avait voulu qu’il fut jusqu’en janvier 1919.

Louis Mourgues s’approcha et s’assit à côté d’Auguste.

« Alors camarade, tu as une permission ?

– Je m’en serais bien passé, je la dois à mon frère qui est resté là-haut. Je me demande comment je vais pouvoir dire ces choses.

– C’est ton premier deuil ?... Auguste fit oui de la tête.

– Ton père, ta mère, tu les serreras dans tes bras, tu leur parleras après, bien après… Ton frère était marié ?

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– Oui, avec une belle femme… et ils ont deux filles ».

Comme moi, dit Louis Mourgues pour lui-même.

« Quel âge ont-elles ?

– Oh, elles sont toutes petites, elles n’auront pas trop de chagrin, par contre sa femme l’adorait ».

Un long silence s’ensuivit, avant que Louis ne reprenne la parole.

« J’étais enfant lorsque mon père partit, ma défunte mère me disait souvent que je lui ressemblais, j’ai sa fossette au menton, ses cheveux noirs, et – il allait rajouter sa faible constitution mais il s’arrêta pour reprendre – et puis sa démarche. J’étais heureux lorsque j’allais la voir au Pouget quand j’obtenais une permission, elle me regardait et à travers moi je suis sûr qu’elle voyait aussi son mari. En quelque sorte nous étions encore tous les trois.

– Le Pouget, releva Auguste, je crois bien que mon grand-père est natif d’Aspiran, tout à côté ».

Ils continuèrent leur conversation jusqu’à ce que le train pour Vendargues entre en gare, ils se levèrent ensemble et se serrèrent la main.

« Au fait, j’ai oublié l’essentiel, je m’appelle Louis Mourgues.

– Moi, c’est Auguste Gribal, adieu ! »

Cela voulait dire « je souhaite que l’on se revoit, car j’ai eu plaisir de cette discussion ». Une fois installé dans le train qui le ramenait au Pouget, Louis méditait. Le nom de famille d’Auguste résonnait dans sa tête d’une curieuse façon. Il connaissait ce nom, déjà dans sa vie il lui était apparu dans des lieux, dans des circonstances, qu’il ne pouvait cerner. Alors il se concentra et des personnages lui apparurent dans son subconscient, dansant une folle sarabande ; les visages étaient recouverts de masques, il les voyait dans de bizarres décors composés de cadres connus de lui mais imbriqués les uns dans les autres, par exemple, en plein Montpellier au détour d’une rue, il reconnaissait une ruelle du Pouget menant à l’église, il poussait la porte pour se retrouver dans la cantine de son régiment territorial où ses camarades présentaient tous la même figure attristée d’Auguste, mais dans le fond de la pièce, il reconnut le vrai Auguste, il s’approcha de lui à l’instant où les murs s’évanouissaient, les soldats disparaissaient, et les tables se transformaient en tombes ; il regarda à droite, à gauche, il identifia le cimetière du Pouget et lorsqu’il reprit sa marche vers Auguste, il s’aperçut qu’il avait cédé sa place au couple Célestine et Gustave Coulet.

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« Justine Gribal ! » s’écria-t-il en se réveillant. Ses voisins de banquette sursautèrent, il leur sourit en guise d’excuses et se remémora cette journée de fin mars 1902 où Célestine accompagnait sa mère pour son dernier voyage. Madame Justine, comme tout le monde l’appelait au village, avait réintégré sa maison au Pouget vers 1880. Il se souvenait d’une vieille dame, alors qu’elle abordait à peine la soixantaine. Quelques années auparavant, son mari avait voulu tenter sa chance dans l’Aude, du côté de Ginestas, et c’est là qu’il mourut. Madame Justine ne s’habitua jamais à ce pays audois. Elle en revint dès que son mari y fut enterré ; d’ailleurs, elle n’était pas la seule à ne pas aimer cette terre du Minervois ; très rapidement sa fille Célestine convainquit son mari Gustave Coulet de remettre en état et en valeur les terres agricoles qu’elles possédaient au Pouget et d’y revenir très vite. Louis jugea la coïncidence peu banale : un homme dans la peine, assis sur un banc dans une gare, avait attiré son attention et voila par extraordinaire qu’il lui apprend que ses racines sont proches de cette dame qui portait son nom et que la multitude n’interpellait que par son seul prénom, ignorant, à de rares exceptions dont il faisait parti, le nom marital. Pour le coup son visage prit une expression béate et il se promit de rendre visite à Célestine pour lui narrer cette anecdote.

Le train doucement le berça, il bascula dans une semi inconscience. Son front appuyé sur la vitre, il regardait tout en somnolant la vaste garrigue. Il reprenait son rêve à l’endroit où le réveil l’avait abandonné, ce cimetière du Pouget qui prenait la forme de la place d’armes de sa caserne. Curieusement, elle se retrouvait en plein milieu des chênes verts de cette garigue sauvage, à l’ombre, à l’abri du soleil de plomb de ce mois d’août 1896, dont les températures cependant n’atteignirent pas celles de l’été précédent qui fut un été caniculaire, quand la sécheresse s’installa durablement. Près de deux mois à souffrir de ce feu solaire, excitant sans trêve ni repos les cigales, qui, la nuit venue, aux dires de certains méridionaux, crissaient toujours. Louis, assis à même le sol, le dos soutenu par un chêne dont la courbure du tronc épousait parfaitement son revers, buvait à la régalade ce bon vin blanc élaboré à Pinet, que des audacieux avaient soustrait au cercle des officiers. Avec les joyeux compagnons qui l’entouraient, ils en riaient en se racontant des blagues, et en tournant en dérision des réservistes plus que trentenaires à l’exercice, avec leurs uniformes étroits et décolorés, leurs « présentez armes » approximatifs, leurs mises au pas laborieuses ; cet entrainement appliqué, rythmé par des ordres aboyés par le sergent, provoquait même parmi les réservistes quelques rires étouffés.

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En freinant pour entrer en gare, le train occasionna le réveil brutal de Louis et immédiatement l’image d’un jeune homme aux yeux gris et aux cheveux châtains clairs surgit de sa mémoire. Pierre appartenait à ce groupe de réservistes et c’est parce qu’il émanait de lui une grande douceur que Louis se surprit à pouvoir énoncer sans effort son nom, bien qu’il ne l’ait entendu qu’une seule fois lorsqu’il se présenta. Pierre Gribal résidait au centre ville de Montpellier. Dès sa sixième année il devint orphelin de mère et cette particularité avait déclenché à l’évidence chez Louis une écoute attentive. Louis s’émerveilla des capacités de sa mémoire qui, à son insu, s’était accaparée de tout son vécu, sans rien perdre ni oublier, l’avait classé dans le tréfonds de son cerveau ; encore fallait-il retrouver dans les recoins des sillons de cette cervelle les personnages et les évènements du passé. À partir de l’instant où l’information est saisie par l’un de nos cinq sens, l’organe central stocke le renseignement et le réel problème vient de l’aptitude que possède ou non le cerveau à ranger aux bons emplacements les données captées, à condition que le renseignement ait été enregistré par le passé. Louis Mourgues avait secouru un blessé de guerre par des gestes simples mais il omit, parce que le train de Joseph allait partir, de se présenter dans les règles : ainsi, par cette inadvertance, il ne sut pas le nom de Joseph ; autrement, en remontant le moral d’Auguste, et déclinant leur identité au début de leur discussion, celle-ci aurait pris, à n’en pas douter, une tournure totalement différente, les souvenirs sollicités par la conversation auraient refait surface du fond de la mémoire de Louis et il aurait pu parler de ces deux femmes : Célestine et Justine, vivant dans un village proche de celui d’où la famille d’Auguste était issue. Ce dernier, paysan comme son père et son grand-père, se serait étonné d’apprendre par Louis, pour finir, qu’un certain Pierre Gribal, montpelliérain d’origine, avait suivi jeune homme des cours d’architecture.

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Des informations qui tombent dans des oreilles qui trainent, des interrogations en suspens et une vérité inaccessible car il faudrait donner trop de temps pour la chercher. Trois hommes se sont croisés dans un espace-temps unique, ils ne se rencontreraient peut-être jamais plus car il n’y avait aucune raison pour cela. Le seul qui pouvait éventuellement leur trouver une justification pour les mettre en rapport, Louis Mourgues, employait toute son énergie, dans cette période terrible, à soulager par le geste et par la parole les valeureux soldats de l’empire français. Sa tâche présente se déployait dans un domaine qui se dispensait de désentortiller les lignées familiales ; il lui manquait une information capitale pour qu’il se passionnât à démêler le nœud gordien ; il fallait qu’il sache que dans ses veines coulait, en faible quantité certes, le même sang qu’Auguste, Joseph, Justine, Célestine et Pierre. Les possibilités de connaître ses origines et de tenter de faire le lien étant très réduites, quant il vivait avec sa mère Oralie Chauvet, leur principal sujet de conversation concernait son avenir et le souvenir de son père, rarement ils parlaient de ses grands-parents Rose Bernarde Debru et François Chauvet, décédés l’un en 1870, l’autre en 1873. Jamais ils ne s’entretenaient de ses arrière-grands-parents Bernard Debru et Elizabeth Gribal. Cette dernière mit au monde cinq enfants au début du XIXe siècle ; cent ans plus tard, Louis Mourgues et ses deux filles étaient ses seuls descendants.

En réalité, pour savoir le véritable début de cette saga familiale il fallait commencer l’histoire par l’ancêtre commun. Le récit débuterait comme un conte par : « Il était une fois, près de la rivière Hérault », mais la suite diffèrerait du conte, parce que les personnages ont réellement vécu sur cette terre, les traces de leur passage difficilement repérables existent et témoignent de leur vie. Bien sûr, aucun chroniqueur à aucune époque du passé, ne s’intéressa particulièrement à écrire la biographie d’un inconnu et de sa famille anonyme parmi la multitude. Fallait-il suivre cet exemple ? Laisser dormir dans les registres ceux des nôtres qui nous précédèrent ?

 

Je fais le pari inverse et j’assume mes maladresses, dans le but principal de rendre hommage à ceux qui furent nos devanciers, en les évoquant.

 

 

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Première époque

 

 

 

Guilhaume cheminait depuis six jours. Il avait quitté son Gourdon-en-Quercy natal et se dirigeait vers la baronnie du Pouget, qu’il pensait atteindre dans la soirée. Les soixante-dix lieues entre les deux paroisses ne pouvaient le rebuter. Il allait bientôt avoir trente ans, un âge de la vie ou l’homme possède la plénitude de ses possibilités physiques. C’était le printemps, il faisait bon marcher, la nature éclatait de couleurs, et le royaume se donnait pleinement au jeune roy Louis le Quinzième, qui en cette année 1723 prendrait les rênes du royaume avant de s’entourer et d’abuser, dans quelques années, de reines peu officielles.

Guilhaume était un marcheur inépuisable. Dès l’âge de douze ans, son père Antoine, qui ne voulait pas gâcher les talents de ce fils si adroit de ses mains, s’était démené auprès du curé d’abord, puis des puissants seigneurs de Roquefeuil, pour qu’il ne fût pas « Jacques parmi les Jacques », selon son expression, car cultivateur, lui, il l’était contre son gré, par obéissance à feu son père, sans s’être rebellé malgré l’envie qu’il en avait. Ce fils, il voulait qu’il ait un vrai métier, d’autant qu’outre sa dextérité naturelle, il mémorisait avec facilité tout l’enseignement dispensé par le régent des écoles.

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Guilhaume fut admis apprenti auprès de bons compagnons pour apprendre et approfondir un métier respectueux des règles édictées par les bâtisseurs de cathédrales. Il se détermina pour la serrurerie plus par amitié que par une irrévocable vocation. En effet, le compagnon qui devait lui montrer les bases le considéra et lui parla comme son semblable avec une attention bienveillante. Jean-Baptiste Gradé, tel était son nom, se prit d’affection pour ce nouvel arrivant car il se retrouvait, dans ce garçon, lui-même à son âge. Son but à présent serait de lui transmettre toutes les connaissances qu’il avait acquises du métier, sans restrictions bien sûr, mais également de le guider, lui communiquer son expérience, lui éviter les erreurs, les fautes, les pièges, l’épauler comme un père l’eût fait pour un fils que lui n’aurait jamais. De son coté, Guilhaume reconnut au premier contact, en Jean-Baptiste, l’ami véritable qu’on ne rencontre qu’une fois dans sa vie. Pourtant la différence d’âge était notable, Jean-Baptiste accumulait tant d’automnes sur ses épaules que cela lui permettait largement d’être le père possible de Guilhaume. Comme Antoine, Jean-Baptiste avait dû obéir et respecter le choix que son père lui réservait comme avenir : cultiver la terre. Puis ce père mourut et dès lors il réalisa ce que son goût lui commandait. Ainsi, tardivement, il suivit les chemins du compagnonnage, il toucha la pierre et la tailla, puis il se plut à raboter en utilisant la varlope, et enfin se passionna pour le mécanisme des serrures.

Cette équipe improbable n’allait pas se quitter de sitôt. Pendant près de quatre ans, d’églises en châteaux, de manoirs en monastères, il n’est aucune place, paroisse, cité d’importance des États du Languedoc qu’ils ne visitèrent. Leur art et leur talent étaient demandés, surtout par la puissante famille de Roquefeuil, par les consuls des cités, par les ecclésiastiques, parfois même par des bourgeois enrichis. Ils en avalèrent des lieues et des lieues, par tous les temps, sur tous les chemins de la province. Lorsqu’ils en avaient la possibilité, qu’ils étaient certains de ne pas être vu, ils se déchaussaient, allant comme des va-nu-pieds, économisant sûrement leurs chaussures aux semelles de bois cloutées au-dessous pour accrocher le sol et sur le dessus, pour le confort, du cuir sur le bois et du cuir épousant au mieux le pied, solidement fixé à la semelle. Par expérience, Jean-Baptiste savait à l’occasion réparer leurs souliers. Ils n’étaient pas pourvus comme ce chat de bottes miraculeuses avançant à chaque foulée de sept lieues. Ce conte, dont un compagnon leur fit la lecture un soir à Montpellier, cette grande ville du savoir que Guilhaume visitait pour la première fois et que tout étonnait, les faisait bien rire quand, en chemin, ils en parlaient, eux qui couvraient en moyenne dix lieues par jour, parfois douze dans les meilleures conditions avec leurs encombrants bagages et leurs précieux outils.

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Aujourd’hui Guilhaume pensait à ce passé délicieux de l’apprentissage en se rapprochant de la baronnie où il allait enfin retrouver son cher Jean- Baptiste. Ah ! S’il avait possédé une paire de ces fameuses bottes, il aurait rendu visite à son ami plus fréquemment. Quatorze ans sans se voir en vrai, car lui et Jean-Baptiste gardaient précieusement la figure dessinée de l’autre faite par un compagnon menuisier, qui sculptait le bois par plaisir et croquait remarquablement de façon très ressemblante. Ils parvenaient à échanger de longues lettres par l’intermédiaire de compagnons, de pèlerins, de colporteurs qui leur donnaient aussi des détails sur la vie, la santé, la forme physique de l’autre, si bien qu’éloignés dans l’espace et dans le temps, ils se sentaient proches par la pensée et par l’affection. Guilhaume avait sur Jean-Baptiste des informations contradictoires suivant la personne qui lui apportait la lettre et à la lecture de celle-ci les dites informations se trouvaient parfois démenties. Alors que penser de cet ami, qu’il déclinait et qu’il n’assurait qu’avec difficulté la tâche demandée par le baron Antoine Viel de Lunas ? Cette hypothèse ne le convainquait pas tout à fait. Sa dernière lettre lui affirmait qu’il fallait qu’il vienne toutes affaires cessantes, la baronne Viel de Lunas, née Françoise de Roquefeuil s’impatientait. Il en saurait d’avantage dans quelques instants, juste le temps que s’ouvre la porte à laquelle il venait de frapper.

« Qu’est-ce que c’est ?

– Ce n’est qu’un compagnon qui veut passer sa nuit au chaud, après avoir partagé le pain ».

La porte fit une légère rotation. Un homme d’un âge avancé apparu, le dessus du crâne très dégarni, les cheveux très blancs et très longs qui en faisaient le tour étaient tirés en arrière et noués avec un court ruban bleu, d’un bleu qui se rapprochait le plus possible de la couleur de ses yeux, lesquels trouvaient utiles des bésicles. Guilhaume s’étonna surtout du visage tellement fripé de son ami qu’il en vint à calculer son âge : cinquante-cinq ans, il en paraissait soixante-dix ! Le temps est un mauvais plaisant et donne généreusement des désagréments. Jean-Baptiste ajusta ses lunettes.

« Guilhaume ! Guilhaume ! Tu es superbe ! Entre, que je te vois, là, près des chandelles. Pose tes affaires, assieds-toi… Non ! Reste debout que je regarde l’homme que tu es ».

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Il le toucha, lui donna des tapes amicales, puis l’embrassa. Il eut, face au garçon qui se tenait devant lui, une montée d’émotion, de fierté, d’admiration, car ce Guilhaume grand, élancé, et talentueux, qui venait de présenter son chef-d’œuvre à ses pairs admiratifs et que ceux-ci reconnurent maître sans hésiter, il s’en sentait en partie responsable. Ce qui étonna le plus Jean-Baptiste fut de constater l’extrême jeunesse de son ami, son visage semblait à peine sorti de l’adolescence, alors qu’à présent c’était un homme mûr.

« L’as-tu amené avec toi ?

– Bien sûr, répondit Guilhaume, je ne m’en sépare jamais.

– Ils ont dû ouvrir grands les yeux, je suis sûr qu’ils étaient bouche bée, raconte moi la séance de présentation du chef-d’œuvre.

– D’abord c’est toi qui va me raconter, honneur aux anciens. Mais avant, je ne refuserais pas un verre de bon vin d’ici !

– C’est vrai, in vino veritas, disaient les Romains.

– Alors, pourquoi fallait-il que je vienne … « presto » ?

– Voilà : il y a quatre ans de cela, en 1719, le seigneur Antoine Viel de Lunas épousait Françoise de Roquefeuil et la même année il était nommé conseiller à la chambre des comptes, aides et finances du Languedoc à Montpellier et, crois-moi, il ambitionne d’en être d’ici peu de temps le président. Alors, pour pouvoir être élu, il veut montrer sa puissance : actuellement il est en pourparler pour acquérir la baronnie du Pouget, et sa dame le soutient très activement en mettant beaucoup de sa grande fortune pour l’appuyer. Ils ont réquisitionné dans toutes les paroisses où ils possèdent seigneuries et domaines, à Vendémian, à Lunas, à Saint-Bauzille-de-la-Sylve, à Sourlan, ici même à l’Estang, et en d’autres lieux encore, tous les compagnons qu’ils fussent maçons, menuisiers, charpentiers et bien sûr serruriers, tous les métiers sont mobilisés pour remettre à neuf leurs résidences, sans rien compter, le plus rapidement possible, et dans les règles de l’art. Voila pourquoi la dame qui te connaît du temps qu’elle était demoiselle, sachant que je t’écrivais, a voulu que tu viennes me seconder, oh non, pardon, pour que tu prennes en charge et règles leur volonté, moi je te seconderai. Crois-moi j’avais hâte de te voir. Ils veulent tellement affermir leur position que si le dimanche n’était point le jour de notre Seigneur nous serions à la tâche aussi ce jour-là. Cela dit, cette tâche semble interminable, le labeur peut durer plusieurs années ; si comme je le crois tu as amélioré ton excellent savoir-faire, tu peux t’établir au Pouget, et amasser quelques belles pièces d’or.

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– Comment est-il, ce seigneur ? dit Guilhaume après une pause.

– Comme un seigneur qui voudrait être le premier seigneur des États du Languedoc. Il faut que tu comprennes une chose importante, le jeune roy Louis règne certes, mais le vrai pouvoir dans la province est détenu par le président de la chambre des comptes. Dès qu’il est élu, il est pour ainsi dire à la fois le roy et le principal ministre d’une grande partie du royaume, à condition de ne pas faire ombrage au roy de France et à son gouvernement, de ne pas offusquer ses pairs de la noblesse, et de ne pas se conduire méchamment avec les gens de qualité, bourgeois, et paysans. C’est dire l’importance de l’affaire. Mais assez parlé des maîtres. Maintenant nous allons goûter cette soupe bien chaude, avant de m’extasier devant ton chef-d’œuvre ».

Il souleva le couvercle de la marmite. La bonne odeur de pommes de terre (cette espèce de racine que l’on mangeait depuis très peu d’années et pour certains avec crainte car on considérait cette plante uniquement valable pour les cochons, mais le terrible hiver 1709 éleva celle-ci de l’auge de l’animal à la table du paysan qui s’en accommoda), les senteurs de carottes, de poireaux ou « poreaux », d’oignons et de fumet de lard rance emplirent la pièce d’une agréable exhalation. Guilhaume n’osa plus une seule question, voyant son ami se délecter de ce simple souper et respectant l’habitude ancienne qu’il lui connaissait de manger sans dire un mot. Il regarda la pièce où ils partageaient ce repas, il remarqua sur une longue étagère une collection de livres bien entretenus mais cependant cassés par de fréquentes lectures. Jean-Baptiste, depuis ce fameux soir à Montpellier où un compagnon leur fit la lecture, s’était plu à acquérir, pour autant que ses moyens le lui permettaient, tous les livres qu’un honnête homme se devait d’avoir lu. Ses préférés, dont jamais il ne se lassait et qu’il ouvrait tous les jours, se nommaient Fables, écrites par monsieur de La Fontaine ; il se réjouissait des belles et bonnes morales, dites en peu de mots, qu’il y puisait. Pourtant il en parlait peu, et de toute façon avec qui aurait-il pu oser converser de ces animaux dotés de parole et d’intelligence ?

« Donne ton plat, dit Jean-Baptiste en se levant, que je le mette dans la souillarde, et montre-moi ton œuvre ».

Guilhaume ouvrit son sac, en sortit un simple coffre d’une petite coudée de longueur et d’une demi-coudée de largeur et de hauteur ; le bois qui avait servi à l’exécution ne possédait aucune sculpture, aucun dessin ni motif, l’épure totale. Les lamelles de bois jointaient l’une à l’autre tel un plancher. Au premier coup d’œil l’objet se présentait comme un billot.

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« Maintenant regarde, dit Guilhaume, sur aucun côté tu ne vois la serrure, pourtant… »

Il appuya légèrement sur une lamelle, la fit glisser sous la lamelle voisine, dégageant le trou de la serrure. Il fouilla sa poitrine sous sa chemise pour saisir la clef pendue autour de son cou. Il tourna une fois, le coffre s’ouvrit, il maintint la porte à un certain angle, tourna encore la clef d’un tour supplémentaire.

« Voila le secret », dit Guilhaume sur le ton de la confidence.

Une cachette intérieure dissimulée par les lamelles s’ouvrit sur le côté montant face à la serrure. Un système invisible de ressorts avait permis que le secret se montre et immobilise l’ouverture d’une façon prédéterminée.

« Et pour finir, le double-fond classique ».

Il agrandit l’angle d’ouverture de la porte, donna encore un tour de clef et le double-fond se dégagea comme prévu.

« Extraordinaire ! S’extasia Jean-Baptiste, réellement tu es un maître ».

Puis il voulut manipuler lui-même la clef et le coffre, tout en posant une multitude de questions. Il n’admit qu’avec difficulté qu’il ait osé la dissimulation de son art, car en définitive la partie serrurerie ne se dévoilait que par la volonté expresse du compagnon.

« Demain, je te présenterai au seigneur, nous prendrons ton chef-d’œuvre. Mieux qu’une discussion, il comprendra illico ce que réalise un maître au sommet de son art.

– Jean-Baptiste, ton affection t’aveugle ! »

Ils continuèrent à parler tout en savourant le bon vin du Pouget, jusqu’à ce que Jean-Baptiste, sentant la fatigue l’envahir, se lève et déclare que le sommeil leur ferait un grand bien. Ils s’installèrent et dormirent dans la même couche sans plus de manières, comme le voulait l’usage de ce temps.

Le lendemain matin, quand ils arrivèrent au domaine de l’Estang, Guilhaume fut surpris par le fourmillement des nombreux compagnons s’activant à leur ouvrage. À cet instant, Guilhaume pensa que le seigneur les tancerait pour ne pas être déjà au labeur, lorsque Jean-Baptiste lui dit :

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« Le seigneur m’a autorisé de retourner tous les soirs au Pouget, dormir dans ma couche, il te donnera à toi aussi la permission j’en suis sûr… Tiens, il vient vers nous ».

En quelques galops, le cheval fier et hautain qui portait le noble et puissant seigneur Antoine Viel de Lunas fut devant eux. Jean-Baptiste et Guilhaume ôtèrent en même temps leur couvre-chef.

« Ah ! Te voila, Jean-Baptiste, alors ne traîne pas ! » Puis, regardant Guilhaume : « tu es le fameux compagnon dont celui-ci m’a parlé ; si ce n’est déjà fait, Jean-Baptiste t’expliquera par le détail mes volontés, il va sans dire que tu as dorénavant la maîtrise de tous les travaux concernant ton art. Tu es trop bon garçon pour me décevoir. Va ! Je te verrai tout à l’heure, tu m’exposeras tes plans… Ah ! As-tu avec toi ton chef-d’œuvre ? Bien, nous examinerons cela ». Il tourna la bride et le fougueux cheval les affligea d’un nuage de poussière.

Ce n’est qu’en fin d’après-midi que le seigneur manda Guilhaume dans son cabinet de travail. Auparavant, après la collation de midi, Guilhaume aperçut, accompagnée de sa dame de compagnie, celle qu’il avait connue demoiselle. Tout en la regardant de loin, le souvenir de la première rencontre remontait du fond de sa mémoire. Il avait alors dix-huit ans, compagnon depuis peu de temps et le seigneur Fulcrand de Roquefeuil, le père de la jeune fille de treize ans qu’elle était alors, l’avait chargé de quelques travaux dans une maison qu’il possédait à Gourdon. L’éblouissement qu’il ressentit ce jour-là à la vue de la gracieuse, élancée, souriante Françoise, fut indescriptible. Par la suite, toutes les fois qu’il put la voir un frisson délicieux lui parcourait le corps. Aujourd’hui encore, après quelques années sans avoir pu l’admirer, les mêmes sensations le saisissaient.

« Approche-toi, dit le seigneur… Je vois là un sac dont le contenu devrait me distraire de mes soucis présents, car je sais de par mon épouse que tu es à présent un maître particulièrement habile. Son père a eu raison de te faire confiance, tu as fait en ses demeures de la belle ouvrage, et de te récompenser joliment en t’offrant belle fête et banquet pour la réception de ton entrée en maîtrise. Ici je veux que toutes mes possessions soient rénovées, cela te permettra de t’installer et même de former des apprentis, la besogne est considérable, crois-moi ».

Tout en parlant il s’était approché de Guilhaume et lui avait saisi le bras, l’entraînant ainsi près de la table de travail qu’il débarrassa des plans qui l’encombraient. Sans que Guilhaume ne la vît ni ne l’entendît, l’épouse du seigneur pénétra dans le cabinet de travail, bibliothèque, salle d’observation des astres et pièce servant de dépôt à la collection de curiosités du maître des lieux.

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« Voilà monseigneur », dit Guilhaume en posant délicatement son chef-d’œuvre. Il fouilla sa poitrine en bafouillant un vague mot d’excuse et commença sa démonstration sous l’œil intéressé du seigneur, et celui curieux de dame Françoise qui, derrière les deux hommes, tentait de voir la chose. Évidemment, Guilhaume dut, par le menu, tout expliquer, tout détailler. Le seigneur forcément ne résista pas et manipula le coffre puis déclara :

« Guilhaume, j’ai une faveur à te demander… » Un long silence suivi. « Oui, une faveur… cède-moi ton coffre ».

– Non monseigneur, ce coffre, je l’ai déjà promis.

– C’est bien dommage, je regrette sincèrement que tu te sois engagé.

– Voulez-vous savoir à qui, monseigneur ? »

Ce dernier fit un signe affirmatif et résigné de la tête, et Guilhaume de poursuivre :

« En début d’après-midi j’ai vu votre dame se promener, j’ai pu constater une promesse d’événement heureux ; le coffre sera mon cadeau pour la délivrance de votre dame.

– Vous avais-je menti, mon ami, dit dame Françoise, Guilhaume n’est-il pas vraiment un bon garçon ? »

Les deux hommes se retournèrent, l’un rougissant autant que l’autre souriait. Ce dernier, tout en prenant la main de sa dame, déclara :

« Ma mie vous me fûtes, vous m’êtes, et vous me serez toujours de bon conseil ».

De ce jour, un sentiment particulier lia les deux hommes qui évoluaient dans deux mondes tellement éloignés qu’il était hors de question qu’on parlât d’amitié. Néanmoins leurs rapports furent empreints d’une forme particulière d’affection.

La délivrance ! Ce mot n’avait pas été choisi par hasard. Il s’agissait bien, pour bon nombre de femmes, de se délivrer de la peur d’accoucher en même temps que de l’accouchement lui-même. Dame Françoise pensait (et les femmes de son entourage lui confirmaient) qu’à partir du moment où physiquement aucune altération n’ajoutait à la difficulté, la chose se ferait sans conséquence majeure. Hélas ! pour dame Françoise il n’en fut rien. L’enfant qui sortit de ses chairs ruina sa vie. Guilhaume sut d’après la domesticité qu’au moment crucial dame Françoise perdit énormément de sang et qu’elle fut gravement lésée. Il en parla souvent et longuement avec Jean-Baptiste pour qu’enfin un soir celui-ci lui dise :

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« Le sang c’est impressionnant, pourtant ce n’est pas le plus grave, regarde bien ». Il déversa par terre une chopine de vin.

« Dis-toi, Guilhaume, que dans le corps d’un chrétien il doit y avoir au moins dix chopines, j’ai lu cela dans quelque livre ; dès que tu en perds un peu il te suffit de manger quelques rôts saignants, boire du bon vin bien rouge, et le sang se reforme. En revanche une blessure… c’est autre chose… la guérison est aléatoire. D’autant qu’avec les docteurs en médecine, il y a plus de danger que de secours à en attendre. À cette heure, sur leur ordre, la dame jeûne, ou pire, se nourrit de bouillons qui ne servent qu’à nettoyer le corps sans le rassasier ; de plus ils doivent certainement la saigner trois fois par jour. Si elle survit à un tel régime, c’est que Notre Seigneur Jésus, touché par tant de souffrances, aura voulu la sauvegarder par son infinie miséricorde ».

Dame Françoise, malgré les ferventes prières, les soins attentifs, voyait sa santé décliner, alors que dans le même temps sa fille Antoinette Marguerite avalait goulûment le lait de sa nourrice. Elle avait autant soif de vie que celle de sa mère s’échappait inéluctablement. Lorsqu’elle mourut en fin d’année 1723, le froid qui avait saisi le petit pays tôt dans la saison fit place à quelques journées lumineuses et étonnamment chaudes, les paroissiens y virent un signe édifiant. Par la suite, le climat fut morose pendant trois voire quatre ans ; en 1725 notamment, la grisaille s’installa l’année durant, il ne fit pas froid l’hiver, la chaleur ne vint pas l’été, les récoltes furent modestes, et s’il n’y eut pas de disette, la communauté fut très loin de l’abondance qui prévalait depuis la grande catastrophe de l’hiver 1709 où les gens moururent de faim et de froid en grand nombre. Le grand roy Louis le Quatorzième ordonna alors par décret qu’aucun de ses sujets en son royaume ne quittât sa paroisse sous quelque prétexte que se soit pour se réfugier dans les cités où leur misérable condition ne pouvait que susciter des troubles par des mendicités inopportunes et perturber les habitants desdits bourgs qui devaient gérer leurs propres lots de malheurs.

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Pour Guilhaume ces années furent une période d’intense labeur, il avait pris en charge totalement, concernant son art, tous les travaux de toutes les paroisses de son maître. Il avait engagé, pour les travaux simples et fastidieux, deux garçons, ouvriers très habiles ; puis, parce qu’il le savait par expérience bon pédagogue, il chargea Jean-Baptiste de dégrossir le jeune apprenti Étienne Portal. Pour le reste, il semblait s’être résigné comme son ami à ne pas fonder un foyer. Le drame de dame Françoise le marqua à tel point qu’il avait arrêté ses ardeurs dans ce domaine : comment pourrait-il faire courir le risque d’un tel désastre à une éventuelle compagne ? Cette pensée brisait net tout projet entrevu. Souvent, Jean-Baptiste lui martelait :

« Quand vas-tu prendre épouse ?... Fréquenter les petites maisons des bords d’eau ne t’apporte que plaisirs éphémères, tu t’y perdras en réputation, en santé, en moralité… La moralité, Guilhaume, penses-y… et ne me jures pas que tu n’y mets pas les pieds, on m’a dit que quelquefois on pouvait te voir près de l’Hérault en des compagnies douteuses… Finalement, je me demande s’il ne faudrait pas pour toi lever l’interdiction de travailler la nuit, cela t’éviterait de te vautrer dans la lubricité ».

Guilhaume restait silencieux, acceptant la réprimande.

Le vingt-deux janvier 1727, le seigneur Antoine Viel de Lunas acquérait enfin la baronnie du Pouget après moult négociations. Cela provoqua grand festoiement pendant plusieurs jours ; en quelque sorte, le maître voulait par ces réjouissances lever le deuil de son épouse tant aimée. On mangea beaucoup, on but énormément, on dansa jusqu’à épuisement, il y eut même quelques concupiscences inévitables.

Antoinette, la petite demoiselle qui allait sur ses quatre ans, fut projetée, alors qu’elle accédait à la conscience des choses qui l’entouraient, dans un grand bain de lumière, de vêtements chatoyants, de feux d’artifice et surtout, chose nouvelle pour elle, de joie et de rire. Beaucoup de grandes et nobles familles vinrent se réjouir et se distinguer auprès de ce seigneur qui s’élevait pour le coup au plus haut niveau de la province. Les mauvais esprits faisaient remarquer en crachant un venin désobligeant que Jean Viel, le père du « prétendu seigneur » n’était après tout qu’un banquier qui avait réussi, certes à la tête d’une grande fortune, mais la noblesse authentique, celle qui compte, venait de son épouse dame Marguerite de Barbeyrac Saint-Maurice. Aussi, se prosterner devant leur fils unique pour acquérir quelques prébendes, c’était s’agenouiller devant le veau d’or. Un véritable noble ne pouvait déchoir, pensait ce petit comité, uni par l’étroitesse de la pensée mais cependant au premier rang pour que leurs courbettes soient appréciées.

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La grande famille de Montcalm était venue de la plaine nîmoise avec une idée qui plaisait au seigneur : un remariage avec la jeune et belle demoiselle Thérèse de Montcalm-Gozon, de dix-sept printemps. Il fallait bien sûr accorder les désirs des deux parties. Aussi, la réception devait-elle faciliter l’issue favorable de l’affaire, cette union souhaitée ardemment. La présentation se fit tout naturellement, comme allant de soi. De plus, les deux futurs d’emblée s’apprécièrent et s’attribuèrent toutes sortes de qualités plaisantes, propres à lever les obstacles qui éventuellement interdiraient ce mariage. Il fut donc décidé que l’échange des anneaux se concrétiserait d’ici un an, afin de respecter un délai de rétractation si par hypothèse un empêchement surgissait, et puis il est bon qu’un temps de fiançailles ait lieu afin de ne susciter aucun bavardage déplaisant sur un empressement qui serait suspect.

Peu avant ce temps, Louis Portal, le père de l’apprenti serrurier Étienne, avait invité Guilhaume et Jean-Baptiste à fêter l’Épiphanie dans sa maison de Saint-Bauzille-de-la-Sylve, où le seigneur possédait là aussi quelques biens immeubles. À propos de cette fête, les théologiens se disputaient ardemment pour savoir ce qui se célébrait ce jour-là : l’incarnation du Christ – la Nativité –, ou bien la reconnaissance par les mages du Messie, ou encore le baptême du Christ dans les eaux du Jourdain avec la manifestation de la colombe symbolisant le Saint-Esprit. Le débat durait depuis des siècles. Un grand nombre de paroissiens tenait pour le baptême car ils en comprenaient mieux le sens, parce que la vraie vie d’un chrétien ne pouvait commencer que par le baptême qui libère du péché originel. L’importance de ce sacrement, ils pouvaient le constater par les courses effrénées de leur curé allant chez un particulier dont l’épouse accouchait et dont on doutait que l’enfant à naître puisse vivre longtemps. Un nouveau-né ne pouvait partir sans ce premier sacrement sinon il allait errer éternellement dans les limbes. Cela était intolérable.

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Les Portal étaient une grande famille de la paroisse de Saint-Bauzille-de-la-Sylve. Trois de ses membres servaient dans les armées du roy : Henri Portal dit « la Tour », capitaine au régiment du roy ; Paul Portal, chevalier de l’Ordre militaire de Saint Louis et capitaine au fort de Brescou, au large d’Agde – fort devenu prison depuis peu ; enfin, Fulcrand Portal dit « la Combe », capitaine au régiment du Vexin. Cependant, lors de cette fête familiale, Guilhaume remarqua surtout la cousine de son apprenti, Marie, une jeune femme fraîche aux formes émouvantes. De son coté, Marie regardait à la dérobée ce jeune homme qui présentait bien et avait de belles manières, en essayant de ne pas montrer une attention trop évidente. Mais justement, par la simple façon d’éviter de se faire remarquer l’un de l’autre, à peu près tout le monde ne voyait que les œillades qu’ils échangeaient. Tout comme son maître et sa future maîtresse, quelques jours plus tard, se découvriront une multitude de qualités, Marie et Guilhaume imaginaient dans le silence, la profondeur de leurs regards furtifs et les sourires fugitifs, le plaisir qu’ils auraient à se connaître. Cela ne se réalisa qu’après l’Épiphanie, lors des fameuses fêtes données par le maître de la baronnie du Pouget. Ils prirent une multitude de précautions pour se libérer d’un entourage amical qui ce jour-là leur pesait et les gênait pour se parler en toute liberté. Sans façons, ils abordèrent avec pudeur leur désir commun de s’unir dès que possible. Or, chacun d’eux devait régler de son côté un problème majeur.

Pour Guilhaume, ce qui importait et lui semblait primordial, c’était de s’établir. Jusqu’à présent la facilité lui convenait très bien, le seigneur réglait sans discuter ses gages, ceux de ses aides et de son apprenti, l’achat de fournitures. S’il fondait son foyer, alors il devait envisager l’achat d’un logement si possible au-dessus de son atelier, ce dernier devant être vaste et lumineux. La difficulté le stimulait, mais il avait des atouts dans son jeu. D’abord, il possédait personnellement quelques moyens pécuniaires, et puis il y avait son ami au grand cœur, qui l’épaulerait ; enfin, et c’était son atout majeur, la promesse sans équivoque maintes fois renouvelée par le seigneur de lui faciliter son installation. Il prévoyait qu’en quelques mois, tout au plus un an, il fixerait son enseigne ; sur ce point, d’ailleurs, Jean-Baptiste était en avance car depuis longtemps, forgée par ces soins, une grande clef attendait d’être scellée.

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Pour Marie, l’affaire était plus délicate et intéressait le domaine familial. Depuis le décès de sa mère Anne Salze, elle avait pris en charge le foyer de son père Étienne Portal. Du jour au lendemain, elle s’impliqua dans tous les problèmes quotidiens, si bien qu’en tous les domaines son père s’en remettait de confiance à Marie ; et puis elle avait coiffé Sainte-Catherine, il concevait que pour toujours, elle se satisferait d’être la maîtresse de sa maison. Cette évidence, il refusait de la remettre en question. Certes, il avait vu, lors des fêtes, sa fille bien aimable avec ce maître serrurier, elle ne dansa qu’avec lui et même elle fut habile à se ménager un long moment de promenade avec ce garçon. Pour montrer à la communauté qu’il détenait sans conteste l’autorité dans son foyer, il prit des airs de bon père de famille, qu’au demeurant il était, qui sait lâcher la bride, que rien ne se faisait sous son toit sans son autorisation, qu’il ne tolérerait des siens aucun déshonneur ni que des mauvaises gens commettent des rumeurs.

Dans le fond de sa pensée Étienne analysait le penchant de sa fille pour ce garçon, au vrai pour ce vieux garçon de plus de trente ans, comme une relation courtoise et polie qui ne bouleverserait pas fondamentalement la situation établie depuis son deuil. Or, tout au long de l’année 1727, Marie, avec cette finesse bien féminine, avec cette faculté innée que possèdent les femmes d’installer dans la tête des hommes les idées qui sont les leurs ; de leur distiller plusieurs fois par jour, sans avoir l’air d’y toucher, leurs désirs, leurs projets, jusqu’à ce que l’homme croyant avoir poussé très loin la réflexion fasse siens tous les souhaits qu’esquissait la femme depuis parfois des années (car la femme est patiente) ; Marie, donc, sans parler du désir ancré en elle de construire avec Guilhaume son propre foyer, tentait de faire admettre à son père qu’un jour sûrement elle lui demanderait son autorisation pour se marier. Étienne repoussait ce projet loin dans le temps en lui disant :

« Ma petite Marie, tu es bien jeune pour avoir les soucis d’une maison », oubliant que depuis des années, ces soucis, elle les assumait chez lui. Souvent, son égoïsme inconscient la mettait en condition de se culpabiliser.

« Ma petite Marie, disait-il encore, tu veux vraiment quitter ton vieux père, nous ne sommes pas bien, comme ça ? Pourquoi partir ? Tu as ici tout pour être heureuse, je te laisse agir à ta guise, tu peux satisfaire toutes tes fantaisies de robes, de foulards, et même de bagues… Aller ailleurs, pour quelle situation ? Épouser, te mettre en ménage avec un gaillard qui comme beaucoup se plaira à bambocher, à boire, à jouer, à te battre ? Non, ma petite Marie cela je ne peux le tolérer, personne ne te fera violence. Alors qu’ici, chez nous, dis-toi que jamais je te reprocherai de prendre un peu du plaisir de la vie, sans bien sûr entacher l’honneur de la famille. Par exemple, je ne t’empêcherai pas d’aller à la fête patronale des serruriers pour la Saint-Pierre car ce garçon ne manquera pas de t’y inviter ; ne rougis pas, c’est bien normal d’avoir des préférences ».

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Quelquefois, il tentait sans malice de déstabiliser sa fille avec l’arme du soupçon.

« Tout de même, quand j’y pense, ce serrurier que tu trouves charmant, crois-tu qu’il ne cache pas quelques sombres histoires pour ne pas être en ménage à son âge ? Je n’évoquerais pas dans son cas des mœurs inverses, car il fréquente, m’a-t-on dit, les fameuses petites maisons, en toute discrétion je te l’accorde, mais est-ce là l’attitude d’un bon chrétien ? »

Au fil du temps, Marie supportait difficilement la position de son père ; cependant elle gardait l’espoir qu’il s’amenderait et se soumettrait, malgré ses réticences, à sa volonté, qu’elle ne dissimulait plus, de partir. Les mois s’écoulèrent. Marie compris son erreur et s’aperçut que pour ne pas avoir été tranchante dès le début avec son père, celui-ci ne doutait plus que sa fille eût compris que la vie sage et raisonnable était incontestablement la sienne. Le piège se fermait sur elle, toute la diplomatie qu’elle avait déployée ne servait qu’à renforcer la position paternelle et cela la désolait d’autant que Guilhaume, en cette fin d’année, venait d’accrocher son enseigne.

Quelques semaines plus tard, le dix février 1728, au château de Candiac, dans la plaine nîmoise, le seigneur Antoine Viel de Lunas signait comme convenu son contrat de mariage avec la dame Thérèse de Montcalm-Gozon. Fin février, de retour au Pouget, il convoqua ses dépendants pour la présentation de ceux-ci à sa nouvelle épouse car elle tenait à avoir un contact direct et personnel avec tous. Cette action se renouvela dans tous les lieux où son époux s’honorait du titre de seigneur. Les gens attendaient devant le perron de la résidence, comme à l’église. Les hommes prenant place d’un côté et les femmes de l’autre se rangeaient suivant leur importance : des notables jusqu’aux gagne-misère qui survivaient en réparant de place en place les plats et ustensiles en fer-blanc. C’est alors qu’apparaissait le seigneur, faisant prendre appui sur sa main fermée la main gantée de sa nouvelle dame, il passait d’abord dans le rang des hommes, les nommait à sa dame en précisant leur position dans la communauté, la nouvelle dame acquiesçait d’un charmant sourire. Ensuite, le seigneur échangeait quelques paroles avec ceux qu’il voulait distinguer. La nouvelle dame, pendant ce temps, entrait dans un salon suivie de ses dames d’atours et s’installait dans un fauteuil. Les femmes, ayant patienté, une à une, se présentaient toujours suivant le même protocole d’importance que les hommes et la dame prenait soin de dire un mot cordial à toutes, les invitant pour certaines à s’épancher pour résoudre leurs problèmes grands ou petits. Ce fut le cas à Saint-Bauzille-de-la-Sylve lorsque Marie Portal se trouva face à elle. Les visages en disent long pour peu qu’on ait la volonté de les lire. La dame, ce jour-là, sut lire : elle se leva et d’un geste de l’avant-bras invita Marie à s’isoler de quelques pas. Elle n’avait guère d’hésitation pour deviner ce qui l’accablait : un mariage imposé par son père… Elle fut donc toute surprise d’apprendre qu’il était question de l’opposition du père à une union possible pour sa fille et sa surprise se changea en étonnement lorsqu’elle fut informée du nom du garçon car elle se souvenait très bien de ce bon serrurier installé depuis peu, aux mérites tant vantés par son époux.

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Cette affaire d’autorité paternelle, même si le couple lui semblait assorti, lui parut extrêmement sensible ; aussi, avant d’entreprendre quoi que ce fût, la nouvelle dame se devait d’en référer au seigneur. Or, sur ce terrain des relations privées, même un grand reconnu en passe de devenir président de la chambre des comptes du Languedoc détenait en la matière des pouvoirs réduits à l’extrême, pour tout dire nuls. Seule l’autorité morale investie par la Puissance céleste pouvait faire fléchir Étienne Portal. Le père Boudou, curé du Pouget, fit la démarche, ayant été entretenu par le seigneur qui lui donna force arguments. Ainsi, avec l’onctuosité du ton qui sied à un ecclésiastique voulant convaincre, le curé Boudou, parfois accompagné de Jaques Amadou son clerc tonsuré, rendit plusieurs visites à ce paroissien buté, imperturbable face à la rhétorique des représentants de Dieu. Il y eut même un jour de cette année 1728 où l’archiprêtre de la paroisse, monseigneur Maurin, s’en mêla, invitant Étienne à la sagesse et à ne pas se mettre en travers du désir divin évident de réunir Marie et Guilhaume. Étienne, supportant difficilement ces intrusions régulières du clergé local dans son domaine particulier lui répliqua vertement, en frisant le blasphème, que Dieu ne lui ayant personnellement adressé aucun signe, dès lors il tenait pour acquis que les filles obéissent à leurs pères comme l’imposaient les commandements de l’Église.

Après cette fin de non recevoir, les fiancés secrets se fréquentèrent dans les moments dérobés, dans les lieux dissimulés, avec leurs espérances mises en berne par l’obstination bornée d’un père aux droits absolus. Puisque leur alliance ne pourrait jamais obtenir le consentement paternel et que la réalisation de leurs vœux ne se concrétiserait qu’une fois ce père parti, ils se marièrent sans acte, sans messe ni cérémonie, simplement sur parole de s’aimer toujours quoi qu’il advienne. Leur union fictive ne résista pas longtemps à l’appel de la chair et des corps à corps voluptueux qui les laissaient pantois, chancelants de bonheur, ivres de sensualité. Ces délices sans cesse renouvelés avec tellement d’ardeur ne pouvaient que créer une situation qui, pour ne pas être attendue, n’en demeurait pas moins réalisable. La fougue amoureuse aboutit sans qu’ils ne s’en étonnassent à ce que le ventre de Marie, en cette fin d’année 1730, s’arrondit.

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La décision, dès lors, s’imposait. Les deux amants qui ne se résolvaient pas à ce que leur fruit ne portât pas de nom, car pour les enfants naturels peu importait qu’ils fussent reconnus ou non par la seule mère, ils ne pouvaient s’enorgueillir que d’un seul prénom. L’occasion avait été donnée à Guilhaume d’être le parrain d’un de ces enfants nés de père inconnu, alors que de toute évidence la communauté entière pouvait nommer sans difficulté le géniteur, qui souvent appartenait à la parentèle proche de la mère. L’ignominie, au grand désespoir des gentils hommes, retombait immanquablement sur ce petit être innocent qui pourtant cheminerait dans la vie avec un seul prénom pour tout nom reconnu, la trace indélébile de cette faute due à un égarement parfois commis avec régularité et toujours subi par la femme-nièce, la femme-fille, la femme-enfant, de toute éternité tenues en soumission.

Ce mariage qui éviterait le déshonneur chez les Portal, Étienne le chef de famille n’en voulait pas. Il considérait cette faute comme une trahison de sa fille et c’était bien cela qu’il voulait fustiger, en s’acharnant à désavouer une union qui s’imposait. Marie et Guilhaume, étant majeurs, pouvaient se dispenser de la bénédiction de ce père récalcitrant, cependant la procédure permettant un mariage sans consentement des parents vivants n’allait pas de soi. Il fallait déposer une requête auprès du chef spirituel de la communauté avec tous les considérants. Pour que celle-ci eût du poids et que les objections tombassent, mieux valait avoir l’appui de quelques puissants, puis espérer que le diocèse se décidât lui-même sans en référer à un échelon hiérarchique supérieur. Finalement, l’autorité diocésaine de Béziers, après avoir entendu toutes les parties, sauf Étienne qui refusa de se déplacer et ne voulut pas formuler par écriture ses griefs, donna pleinement l’autorisation au curé Boudou de bénir les époux, qui le furent effectivement le 11 Janvier 1731 en l’église Saint-Baudille de Saint-Bauzille-de-la-Sylve, après quatre années d’interminables fiançailles. Le couple s’installa au Pouget, bien sûr, dans le logement au dessus de l’atelier, qui attendait depuis si longtemps une présence féminine vitale. Marie s’investit pleinement dans le métier de son époux, qu’elle libérait de la partie écritures et comptes, car depuis son établissement Guilhaume s’étonnait du temps qui lui était nécessaire pour tenir les livres et les registres correctement afin qu’ils fussent jugés honnêtes et valables par ses pairs de la corporation et par les agents royaux des diverses contributions. D’ailleurs, souvent, il s’avouait à lui-même que le caractère des femmes, connues pour être minutieuses et pointilleuses, convenait mieux à cette activité rébarbative et leur esprit tortueux excellait dans le maniement des chiffres.

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À l’instar de leur seigneur qui avait eu le bonheur qu’un fils, Louis Daniel Antoine Jean Viel de Lunas, lui soit donné par sa nouvelle dame le seize novembre 1728 à Montpellier, Marie mis au monde aussi son premier fils. Les gens mal intentionnés firent remarquer que cet évènement se produisit le premier mars 1731, soit moins de deux mois après le mariage. Le couple Guilhaume-Marie déclarait pour amoindrir la faute que les démarches nécessaires pour que le mariage aboutît avaient pris beaucoup de temps, enfin, bien que les formalités trainassent le pire fut évité, même si les dévots déclaraient net que l’union charnelle devait suivre normalement la bénédiction nuptiale et ne pas la précéder. Pierre, ainsi prénommé en l’honneur de l’apôtre qui garde les clefs du paradis, et donc saint patron des serruriers (mais pas des maçons, alors que par les paroles de Jésus il put l’être ; or, ceux-ci préférèrent l’apôtre Thomas, réel constructeur, indiscutable bâtisseur), donc Pierre fut baptisé le jour même à l’église Sainte-Catherine du Pouget. Marguerite Portal, la cousine préféré de Marie, s’était installée depuis quelques jours dans leur foyer, pour rassurer la future mère et l’aider de ses conseils lors de l’accouchement puis des soins à dispenser au nouveau venu dont elle serait la marraine. Marie regrettait que cette naissance ne marquât pas la réconciliation avec son père. Elle comprenait qu’Étienne n’eût pas voulu venir à son mariage, elle savait que vis-à-vis de la communauté il fallait que la réputation, l’autorité paternelle ne fussent pas écornées, cela en nulle manière et donc elle ne critiqua pas le comportement du père car la vie coutumière en quelque sorte l’imposait. Cependant, sa cousine Marguerite l’instruisit de ce qu’elle dut informer Étienne par le menu, sur la façon dont se déroula la rapide et discrète cérémonie nuptiale et elle se doutait qu’à son retour à Saint-Bauzille-de-la-Sylve elle devrait supporter des interrogations interminables. Marie se rassura en concluant pour elle-même que le temps n’avait pas suffisamment érodé les ressentiments et les interprétations sur les responsabilités de chacun. Le temps relativise les rapports orageux du passé. Les disputes, alors, ne sont plus que des frictions, avant de devenir des chamailleries ; l’oubli des désobligeances est dans ce cas forcément de rigueur, de même que le courage de descendre de son socle et de quitter la position statufiée de l’orgueil outragé, car l’intelligence ne peut se satisfaire d’un état figé pour toujours, à moins que la mauvaise foi ne gagne la partie.

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Alors, les liens défaits par les mauvaises raisons accableront les individus concernés, le père et la fille feront semblant de croire à la disparition complète du parent, tenteront devant les voisins de se désintéresser du sort du proche. Étienne, en apparence, avait choisi cette option, mais une fois en sa maison, les volets clos, la porte fermée, il mangeait sa soupe trop salée par trop de larmes versées. Un jour du printemps 1732, la maison d’Étienne ne s’ouvrit pas. Le voisinage s’inquiéta sérieusement. Il se trouvait qu’un de ses voisins était consul de la commune. Il appela d’urgence l’ex-apprenti serrurier Étienne Portal, devenu à présent bon compagnon, pour déverrouiller la porte d’entrée de la maison de son oncle. Dans un silence d’angoisse où seuls bruissaient les outils, les gens s’interrogeaient du regard. Le compagnon fit pivoter la porte de chêne pour laisser le passage au consul, suivi par quelques hommes. De la pièce principale, on voyait tout d’abord la cheminée débarrassée de toute sa cendre (en mai, une flambée ne se justifiait pas), tous les objets usuels étaient nettoyés et rangés, le silence leur fit presque mal aux oreilles lorsque, poussant la porte de la chambre, ils ne perçurent aucun des bruits d’une présence humaine. Pourtant, dans un coin sombre de la pièce, sur la couche à peine visible, ils devinèrent le corps d’Étienne allongé sur le lit, vêtu de ses effets habituels.

« Étienne ! dit le consul, Étienne, tu es malade ? Tu as mal ?

– Non, je n’ai pas mal, répondit Étienne, mais je suis fichu, je le sais depuis le début du printemps… la vie ne m’est pas revenu, un peu comme ses arbres si beaux, si feuillus l’année d’avant et qui au regain restent secs… une vraie désolation. La mort je l’ai sentie tournicoter autour de moi cet hiver, puis petit à petit elle s’est installée dedans moi et elle ne m’a plus quitté… j’ai lutté… mais maintenant je sais qu’elle a gagné, elle va me prendre.

– Étienne, allons, un gaillard comme toi que tout le monde envie !

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– Approche-toi… encore… viens près de moi que je te dise… ma fille est partie avec son serrurier, je n’ai pas su voir où était son bonheur. Par stupide orgueil, j’ai refusé mon consentement et devant le monde j’ai refusé de m’attendrir. Total, ma fille, ma fille bien aimée, je n’en ai plus eu de nouvelles, son petit Pierre je ne sais pas à qui il ressemble. Voilà plus d’un an que je suis mort pour eux, alors si je suis mort, pourquoi vivre ? Tant pis ! Tu lui diras que je l’ai aimée, que je suis mort d’amour pour elle… Oh non ! ne dis pas ça, consul, cela lui ferait trop de chagrin, parle-lui d’une mauvaise fièvre, de terribles vomissements, enfin de choses désagréables à voir quant un proche en est atteint parce qu’on aime garder de lui un bon souvenir, ne lui dis pas que la langueur m’a emportée, tu entends », dit Étienne en agrippant la manche de la chemise du consul qui cligna des yeux pour monter qu’il comprenait pendant que les quelques personnes sortaient silencieusement.

Étienne Portal, le compagnon, alla sur-le-champ au Pouget voir son ancien maître Guilhaume et saluer son vieil ami Jean-Baptiste, qui lui apprenait le métier il y a peu de temps, en lui déclamant de mémoire et avec passion de belles fables ou tirades, ou contes, suivant son humeur, pour l’instruire de ce que lui, Jean-Baptiste, eut tant de difficultés à acquérir et lui en révéler la beauté. Beauté de l’esprit mais aussi beauté de la matière des réalisations effectuées de leurs mains : serrures en fer des grandes portes, en cuivre des petits coffres à bijoux, heurtoirs et ferrures finement ciselés. Sans doute l’inviterait-il à manger sa délicieuse soupe et d’avance il s’en délectait. Auparavant, parler à sa cousine Marie ; et comment lui dire que son père se désespérait, que ce désespoir appelait le trépas, que l’unique remède à lui administrer ne pouvait être que sa présence affectueuse ? Or, jamais Étienne le compagnon n’avait abordé avec sa cousine les rapports difficiles qu’elle entretenait avec son père. Cela ne le concernait pas directement et il avait des scrupules en tant que jeune adulte à manifester quelques avis dans une querelle de personnes mûres. Après bien des maladresses pour exprimer sa pensée, ne voulant pas blesser par inadvertance, il angoissa Marie qui supposa le pire. Alors, presque en criant, elle dit :

« Étienne, dis moi franchement les choses… mon père est… parti ?

– Oh non ! répondit-il, mais tu ne devrais pas tarder à lui rendre visite ».

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Le soleil atteignait son zénith. Marie mit le petit Pierre dans la corbeille d’osier qui lui servait de lit, pendant que Guilhaume sans rien dire remplissait un sac de quelques victuailles et ils partirent, ayant donné au cousin les consignes à transmettre à Jean-Baptiste puisqu’il allait le saluer. Ils firent le chemin sans parler. D’ailleurs, les mots de réconfort qu’aurait pu prononcer Guilhaume ne pouvaient effacer l’anxiété qui oppressait son épouse. Il se contentait d’être là, d’allonger son pas pour la suivre sans trop secouer le petit Pierre.

Marie, sans hésitation entra dans la maison de son père, se précipita dans la chambre.

« Père ! Père ! Pourquoi ? » Sa voix s’arrêta net, l’émotion trop forte lui ôta toute force, à genoux devant le lit, elle prit la main calleuse de son père et la porta à ses lèvres.

« Ma petite, tu es venue », il mit sa main sur sa figure qui grimaçait en retenant ses larmes. Pendant de longues minutes ils échangèrent avec des mots muets tout ce que jamais ils n’oseraient se dire. Ce dialogue secret s’interrompit par les pleurs de l’enfant et c’est ce moment que choisit Guilhaume pour entrer à son tour dans la chambre.

« Tu es venu aussi… avec mon petit fils… approche que je le vois mieux… oh, je ne le verrais pas bien longtemps !

– Père, arrêtez de dire ces choses, il faut que vous viviez, autrement qui fera bénir l’enfant que je porte et qu’on appellera Estienne ?

– Ou Estiennette, dit Guilhaume, les filles sont bien aimantes pour leur père ! » Sur ces mots il sortit, laissant sa progéniture à ce père et à cette fille que rien désormais ne séparerait. Le cinq janvier 1733, Estienne recevait l’eau et le sel baptismaux, présenté fièrement par son grand-père.

 

 

 

Cette même année 1733, le conseiller en la chambre des comptes Antoine Viel de Lunas revêtait enfin, à l’âge de trente-six ans, les signes et effets vestimentaires distinctifs de président de la dite chambre par cérémonie exceptionnelle en l’église Notre-Dame-des-Tables de Montpellier. Dès lors, le seigneur et sa dame feraient toujours précéder leur nom et leur signature de ce titre capital, en tous lieux ils seraient annoncés par cette distinction unique et si importante dans les États du Languedoc.

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Guilhaume ne se fit pas prier pour accepter l’invitation du seigneur à assister à son sacre provincial, tant l’envie de revoir cette grande cité de la connaissance le tiraillait. Sur l’insistance de ses amis Guilhaume et Étienne le compagnon, Jean-Baptiste se résolut finalement à faire le déplacement, en maugréant un peu sur son âge avancé, sur le fourmillement terrible de la grande cité, plus que sur la distance à faire à pied car, somme toute, huit lieues il était en capacité de les parcourir. Ce qui le détermina plus que tout, c’était l’amour des livres. La possibilité d’acquérir des ouvrages récents diffusant des idées nouvelles et sa passion pour les beaux textes lui redonnèrent ses jambes d’antan. Ainsi, un matin du mois d’août, quelques jours avant le quinze, date de l’investiture placée sous la protection de Notre Dame, trois hommes à trois âges distinctifs de la vie, liés par une solide amitié, se dirigeaient, sourire aux lèvres, enivrés de liberté, vers la plus grande cité des États du Languedoc, dont la réputation scientifique enorgueillissait la population, fière depuis des siècles de la valeur de son université reconnue dans toute la Chrétienté. Partis tôt le matin, ils firent une halte du côté de Saint-Paul-et-Valmalle. Le soleil, au plus haut dans sa course, frappait de toutes ses forces. Les compagnons, sous le couvert d’un bosquet, se restaurèrent, se reposèrent, enfin recouvrirent leur allant pour pousser leur déplacement jusqu’à Juvignac, où ils arrivèrent dans la soirée. Ils trouvèrent le gîte dans l’auberge où ils durent dîner pour qu’il leur soit possible de dormir.

Le lendemain, bien reposés, ils atteignirent en quelques enjambées le faubourg Saint-Jaume. Auparavant, ils s’ébahirent devant les magnifiques folies dans leurs jardins rectilignes de la périphérie de la ville ; devant les murs de celle-ci ils, admirèrent le jardin de la Reine puis celui du Roy, où poussaient des plantes aussi admirables qu’inconnues, venant de pays lointains que découvrait la marine royale. Ils remontèrent sur leur droite vers le point culminant de la cité, la place du Peyrou, où trônait la statue équestre de Louis le Grand. De cette terrasse, le point de vue donnait très loin sur la campagne environnante. Ils pénétrèrent dans la ville par la porte d’honneur, la plus belle des sept entrées, apprécièrent sur leur gauche le grand palais et descendirent vers le cœur de la ville en musardant mais peu à peu, bousculés par la foule de plus en plus dense, comme ces bateaux ivres pris par la houle déchaînée. Au point central se dressait l’église Notre-Dame-des-Tables, entourée d’un inimaginable capharnaüm. Là, autour des planches posées sur des tréteaux qui n’étaient même plus rangés la nuit, attribuant ainsi à Notre Dame le rôle de gardienne des tables, la multitude, venue de tous les horizons, commerçait, négociait, échangeait. Les pièces d’or et d’argent roulaient

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voltigeaient, puis irriguaient les rues de l’Argenterie et de la Monnaie, ensuite leur course se terminait en l’hôtel de la Monnaie situé en contrebas car, depuis le XIIIe siècle, le pouvoir consulaire régulait ce système particulièrement efficace d’enrichissement de la cité ; les murs d’enceinte transpiraient la prospérité. Les trois amis, ayant traversé la ville, prirent un peu de repos sur l’esplanade arborée et agrémentée de bassins où l’eau jaillissait et cascadait. Face à la citadelle, à la terrasse d’une taverne, ils commandèrent le manger et le boire en parlant longuement de leur périple à venir, car chacun d’eux ayant établi un programme particulier, voulait absolument l’effectuer.

Le retour au Pouget prit plus de temps. Leurs besaces s’étaient alourdies d’objets et de cadeaux, mais surtout ils refermaient cette parenthèse citadine avec beaucoup de regrets. Ils imaginaient avec raison que l’occasion justifiant un nouveau déplacement vers Montpellier ne s’offrirait pas de sitôt, sauf pour le compagnon Étienne, dont la jeunesse maintiendrait l’espoir.

La vie reprit son cheminement ordinaire. Il flottait sur le royaume un calme apaisant. Louis le Quinzième s’était marié en 1725 avec une princesse polonaise au nom imprononçable, Marie Leszczyńska, qui lui faisait des enfants avec une régulière ponctualité. À son exemple, ses sujets agrandissaient leur famille par de nouveaux rejetons et ainsi, dans son ensemble, la population s’accroissait. À Montpellier, en 1734, le président Antoine Viel de Lunas eut juste le temps de s’émouvoir de la naissance de son second fils Louis Joseph Antoine qu’il dut très vite consoler la présidente de sa disparition. En fin de cette même année, le onze octobre, au Pouget, Jean-Baptiste Gradé devint l’heureux parrain de la fille de son ami, nommée Françoise en l’honneur de sa marraine Françoise Portal, une des cousines de Marie.

Le président, dès que son emploi du temps le lui permettait, aimait à se reposer dans l’une ou l’autre de ses résidences, quittant alors Montpellier, délaissant pour quelques jours, parfois pour deux ou trois semaines, son absorbante fonction. En cette année 1736, il reprenait des forces au Pouget avec sa dame la présidente, sa fille Antoinette et ses fils Louis Antoine et Louis Jean Pierre, ce dernier étant né récemment à Montpellier. Le président, passionné de cheval, se détendait en pratiquant l’équitation.

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Lorsqu’il organisait des chasses, elles servaient de prétexte à éprouver ses forces sans compter, forçant sa monture en courses effrénées et en sauts audacieux, pourtant cette année-là il préféra monter plus calmement en compagnie de ses deux aînés : Antoinette, une belle jeune fille de treize ans ressemblant à s’y méprendre à feue sa mère au même âge et Louis Daniel Antoine, un garçon étonnamment mûr pour ses huit ans (il avait compris malgré son jeune âge l’unicité de son état particulier, étant l’aîné des fils et sachant qu’il devait être en permanence à la hauteur de la voie tracée par son géniteur à la situation si élevé dans la province. Par mimétisme, il copiait de son père les gestes, les expressions, le phrasé, si bien que Louis Antoine impressionnait tellement par son attitude que les personnes le croisant, s’interrogeaient pour savoir si ce petit personnage n’était pas un adulte resté enfant par sortilège. Lors d’une de leurs nombreuses sorties, le président et ses deux enfants firent un détour par l’atelier de Guilhaume ; ce genre de visite n’était en rien exceptionnel de la part du président qui sans manières, se plaisait à converser avec le commun et s’enquérait sincèrement de sa situation et de ses difficultés pour y apporter remède.

« Holà, Guilhaume, es-tu là ! cria le président en regardant du haut de sa monture par les larges fenêtres ouvertes.

– Je suis là, monseigneur, répondit Guilhaume en sortant de son atelier. Serviteur, messeigneurs, demoiselle … »

Il fut stupéfait en détaillant la demoiselle Antoinette. Un souvenir vieux de vingt-cinq ans le figea, son cœur cogna plus fort, il revoyait sous ses traits dame Françoise, qui lui donna sa première vraie émotion.

« Toi aussi, mon bon Guilhaume, tu crois que tes yeux te jouent un tour ! Rassure-toi, ma fille Antoinette n’est pas un fantôme du passé, mais pour ceux qui ont connu sa mère, en considérant Antoinette ne peuvent voir que feue ma première épouse. Mais dis-moi, Guilhaume, es-tu bien installé ? Tes affaires sont-elles florissantes ? Combien as-tu d’enfants à présent ?

– Monseigneur, comme vous le savez, mon épouse a mis au monde deux garçons : Pierre et Estienne, puis une fille, Françoise, que Dieu garde sous sa protection, et elle porte en son sein un nouvel enfant ».

Avant que le président puisse dire un mot, son fils, d’un bon maintien sur son cheval altier, déclara à brûle-pourpoint :

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« Monsieur mon père, si vous le permettez, je souhaite ardemment être le parrain de l’enfant de ce bon bougre ».

Ce trait décontenança le président un bref instant avant d’éclater de rire. Ce rire communicatif saisit Guilhaume puis la jeune demoiselle, et enfin au bout d’un temps le président repris :

« Si le bon bougre Guilhaume accepte ! »

Voyant Guilhaume affirmant son accord d’un signe de la tête, il rajouta :

« Mais pour un parrain aussi prestigieux il vous faut, monsieur mon fils, une marraine de haut lignage ; que diriez-vous de la personne que voici, dit-il en désignant sa fille, qui est par ailleurs votre sœur ? »

Fièrement le petit monsieur manifesta son assentiment.

« Bien ! Il reste un point de détail à régler, certes essentiel : quand penses-tu, Guilhaume, que ton épouse entrera dans ses douleurs ?

– D’ici peu de jours, monseigneur, d’ailleurs depuis ces derniers temps la lassitude la force à prendre du repos ».

C’est ainsi que par faveur exceptionnelle, tolérant le jeune âge du parrain, monseigneur Maurin, archiprêtre de la paroisse, notifiait dans son registre que :

 

« Le vingt cinquième septembre mil sept cens trente six est né Louis Antoine Gribal fils légitime et naturel de Guilhaume Gribal et de Marie Portal et a été batisé le vingt-six du même mois son parrain a été noble Louis Daniel Antoine Jean Viel de Lunas fils de haut et puissant seigneur Mre Jean Antoine Viel seigneur de Lunas, baron du Pouget, Vendemian, St Bauzile autres lieux président en la souveraine cour des comptes aides es finances à Montpellier et de haute es puissante dame Louise Françoise Thérèse de Montcalm de Viel de Lunas. La marraine à été demoiselle Margueritte Antoinette Viel de Lunas fille de Mre Jean Antoine Viel et de feu haute es puissante dame Marguerite de Roquefeüil de Viel. Les soussignés… »

 

La cérémonie fut suivie d’une belle fête villageoise sans prétention offerte par Guilhaume, d’abord en remerciement à leurs seigneuries, et à toute la communauté dans son ensemble ensuite. Cependant, une telle distinction attira pour le coup la convoitise de la part de ces jaloux qui n’aiment rien tant que tout à la fois envier et dénigrer des réussites qu’ils estiment ostentatoires. À y regarder de près, le succès des uns, pris malheureusement pour de l’arrogance, crée un certain dépit pour d’autres qui essuient régulièrement des échecs. Alors le destin, comme un balancier, semble donner aux premiers quelques malheurs pour réjouir de leurs faillites les derniers

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Les mois passèrent. Celui de juillet 1737 fut d’une noirceur épouvantable : le foyer de Guilhaume et de Marie eut la visite de la Camarde pour le meurtrir doublement. Les petits Estienne et Françoise commencèrent par avoir de fortes fièvres accompagnées de vomissements et de diarrhées. Cela n’était pas inhabituel chez les tous petits, mais quelques tisanes ou quelques décoctions soigneusement choisies, venant en complément de la viande blanche d’un coquelet, légère et nourrissante, suffisaient pour que les chérubins soient sur pied ou en voie de guérison en une semaine. Or, dans le cas d’Estienne et de Françoise, rien ne les soulageait ni n’améliorait leur état. Cela en devenait inquiétant, à tel point que Guilhaume, pour apaiser la folle inquiétude de Marie, fit venir un médecin, malgré le peu de confiance qu’il avait de leur pratique (la triste fin de dame Françoise de Roquefeuil l’obsédait depuis le drame de 1723). Le docteur palpa longuement l’abdomen des enfants, voulut examiner leurs humeurs (régurgitations et selles), enfin il déclara qu’ils affrontaient une grave dysenterie. Il établit une ordonnance, avec de savantes préparations aux dosages précis, qu’exécuterait minutieusement l’apothicaire. Guilhaume voulut savoir la cause de ses terribles maux et surtout si les enfants se remettraient de ces atroces douleurs sans garder de séquelles, car Marie et Guilhaume passaient des nuits au chevet des enfants, tordus de douleur, pris par des délires effrayants, et ils doutaient que la raison leur restât entière. Le praticien, pour lui répondre, se parlait d’abord à lui-même en latin, puis enchaînait par quelques mots compréhensibles pour la vulgaire populace. Guilhaume comprit de son galimatias que les miasmes cernaient en permanence le genre humain, que la médecine guérissait tout ce que l’Éternel autorisait à guérir, il était atterré par tant de suffisance et aussi peu de connaissances. Lui, lorsqu’une serrure posait un problème, il démontait la pièce, expliquait le dysfonctionnement, remontait la mécanique et en garantissait le bon état de fonctionnement pour des années ; pourtant son apprentissage à lui ne durait pas moins que leurs prétendues études à eux, les carabins dont les honoraires frisaient l’indécence par rapport à ses justes gages.

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Jean-Baptiste se désolait de voir sa filleule souffrir et dépérir. Il conservait la lucidité nécessaire pour réaliser que l’espoir de voir les deux petits jouer et le distraire de leurs cris et hilarités s’amenuisait régulièrement au fil des jours. Lorsqu’il sut les bambins atteints de dysenterie, la frayeur le glaça, car durant son dernier déplacement à Montpellier avec ses amis, portant son intérêt sur un livre traitant des poisons, le libraire lui parla de l’auteur : un grand médecin, Guilhaume Rondelet, qui avait sa chaire ici à la faculté dans les années 1550 et dont la mort fut provoquée par la dysenterie. Alors que penser de l’avenir des deux angelots quand la maladie balayait sans regret un éminent savant ? Certes, la mort de celui-ci avait eu lieu il y avait presque deux siècles, mais depuis lors la science n’avait progressé qu’à tous petits pas. Le bon sens lui conseillait de se préparer au pire pour soutenir ses amis dans le triste dénouement qu’il entrevoyait. Le dix-huit juillet, Estienne était enseveli au cimetière et dix jours après, sa sœur l’y rejoignait. En plein été il fit très froid, puis le souffle de la mort alla ailleurs figer pour l’éternité d’autres infortunés enfants avant de revenir à la charge, muni d’autres infernales malédictions.

En cette année 1738, le petit Pierre, l’aîné de la famille, suivait depuis quelques mois l’enseignement du régent des écoles. Guilhaume fondait sur lui beaucoup d’espoir, il envisageait pour lui sa propre succession, il le formerait avec enthousiasme pour qu’il mène son affaire plus loin encore et lui assure plus d’ampleur. Comme son propre père Antoine, Guilhaume pensait que seul le savoir permettait l’épanouissement dans quelques entreprises où il est loisible d’évoluer et ce savoir s’acquérait d’autant plus facilement que les conditions d’acquisition se déroulaient dans la chaleur de l’affection et la patiente pédagogie prodiguée avec bienveillance. Avec sa douceur coutumière, Jean-Baptiste lui faisait manipuler les outils comme s’il s’agissait d’instruments à jouer, le but consistant à fabriquer des objets utiles, mais le petit Pierre aimait surtout la compagnie des deux adultes qui ne posaient aucun interdit qui ne soit justifié, l’informaient des principes de base de cet univers laborieux, lui donnaient de l’importance en lui attribuant des tâches qu’il imaginait essentielles en voyant l’attention sérieuse de ses futurs compagnons, et cela le grandissait.

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Or, début juin, cet enfant d’un naturel enjoué devint léthargique, son caractère se modifia, il manifesta du désintérêt pour l’apprentissage scolaire d’une part mais d’autre part, et cela en devenait incompréhensible, également pour l’activité manuelle dans l’atelier envers laquelle auparavant il déployait tant de volonté. Guilhaume s’interrogeait de cette quasi-somnolence, Jean-Baptiste pensait que la puberté le saisissait d’une bien singulière façon, lui engourdissant son esprit et ses muscles. Puis, très rapidement, les signes ne permirent plus le moindre doute, un mal tourmentait Pierre sous la forme de vertiges, de fièvres intermittentes, d’insomnies. Parfois, il s’immobilisait des heures, étendu à même le sol, le regard fixe, éteint de toute vie, la tête appesantie, une main empoignant son front, l’autre caressant son ventre, son être dégageait une infinie tristesse. Le même médecin qui l’année précédente avait examiné Estienne et Françoise, contrôla obligeamment le petit Pierre et cette fois-ci se parla en grec ancien, se gargarisant avec le mot tuphos ; il dédaigna informer les parents déconfits en nommant la maladie – la typhoïde abdominale – avec une précision sinistre, qu’une fois sur deux le sujet mourait s’il était adulte, mais si la maladie touchait un enfant la guérison tenait du miracle. Effectivement, Pierre dura courageusement jusqu’au vingt-quatre juin 1738. La si heureuse famille perdait en moins d’un an son troisième élément. Autour de la table, au moment des repas, les babillages et le rire enfantin disparurent presque, excepté les jours où Jean-Baptiste poussait la porte, tenant dans sa main quelques livres qu’il ouvrait pour changer les idées noires de ses amis en leur lisant passionnément des passages. Le petit Louis n’était pas en âge de comprendre ; pourtant les intonations, les mimiques de Jean-Baptiste le rendaient hilare, surtout quand ce dernier se mettait dans l’idée d’interpréter une pièce de théâtre et qu’il animait en déformant sa voix tous les personnages, même féminins. Peu importait que le sujet fut un drame : Louis, avec son rire, amenait l’esquisse d’un sourire sur les lèvres de ses parents, ainsi la toute nouvelle vie de cet être ravi et rayonnant de joie redonnait espoir dans l’avenir. Louis vivrait, il ne pouvait pas en être autrement, le destin ne s’obstinerait pas au point de réduire à néant le futur de la famille. La postérité, cet enfant de moins de deux ans la détenait à lui tout seul, il convenait dorénavant d’assurer sa conservation et de dégager son horizon des maux qui rogneraient son intégrité.

 

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La vie reprit ses droits tout naturellement avec les terribles dangers cernant les existences réduites à toujours naviguer en milieux hostiles, qui cependant indiquent la seule solution valable, la lutte perpétuelle contre tous les périls. De ces atroces leçons, Marie et Guilhaume sortirent renforcés dans leur conviction d’envisager pour leur descendance d’autre progéniture afin de parer à tous les aléas, perpétuer leur lignée pour longtemps et accessoirement s’assurer le soutien familial pour leurs vieux jours. La situation économique s’y prêtait, elle continuait à être favorable, à tel point que l’année 1738 avait vu naître une réforme importante réorganisant la corvée royale sans aucune récrimination de la part des personnes touchées par la mesure, à savoir les paysans. En effet, ceux-ci se virent imposés chaque année six jours de travail sans gages, pour construire, rénover, et entretenir la voirie du royaume.

Le climat humain baignait dans la sérénité tout comme le climat atmosphérique, l’appréhension n’était plus de mise lorsque Marie pour la cinquième fois fut grosse. Le printemps, symbole de renouveau, lui apporta, le douze avril 1739, une fille, belle et vigoureuse qui, dans le cours de sa longue vie, témoignerait de deux rois, une révolution, un empire et encore un roi. Élisabet recevrait comme ses frères une bonne éducation, dispensée par la régente des écoles. Cela ne serait sans doute pas le cas de ce petit Jean Marrouger, né quatre jours après Élisabet dans l’hôpital de la paroisse : ses parents, venant de Vergèze dans le diocèse de Nîmes avaient, pour l’archiprêtre Maurin, l’état de mendiants ; la prospérité ne touchait pas les gens avec la même bienveillance. Épisodiquement, bien plus tard, les quelques petites filles privilégiées de la paroisse qui suivraient l’enseignement régulier de l’école religieuse côtoieraient la seconde fille du président, la demoiselle Antoinette Louise Viel de Lunas, lorsque ses puissants et nobles parents résideraient provisoirement dans leur possession du Pouget. La jeune demoiselle, par sa distinction naturelle en imposerait, bien sûr, à ses petites villageoises constituées pourtant de la progéniture des meilleures et des plus fortunées familles de la communauté. Élisabet, de deux ans plus âgée que la demoiselle, apprendrait beaucoup à son contact. Forcément, l’expérience du grand monde, de la haute société, serait détenue par la petite Antoinette Louise, qui se plairait à narrer les exceptionnels événements auxquels elle assisterait, témoin obligée de par son statut. Consentante de par sa nature de future grande dame, elle épouserait, en 1763, Philippe de Pavée de Villevieille. Élisabet se rendrait compte, en interrogeant et en écoutant les réponses de la demoiselle, que l’éventail des situations possibles pour une femme s’ouvrait proportionnellement à l’ambition déployée, que le schéma unique pourtant non gravé dans le marbre réservé à la femme d’être fille soumise, épouse obéissante et mère attentive pouvait se bousculer.

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Pour se faire, Élisabet se déterminerait très tôt à mener une existence différente de ses camarades, mettrait beaucoup de volonté pour acquérir ce savoir si important qui avait permis à son père Guilhaume d’apprendre un métier, de s’établir, de prospérer. Or, la filière du compagnonnage excluait les éléments de son sexe qui, pour de mystérieuses raisons, demeuraient soi-disant inaptes aux métiers reconnus. Pourtant, elle retiendrait de la trajectoire paternelle et, dans une moindre mesure, de celle des parents de la demoiselle Viel de Lunas, qu’outre une obstination résolue, il lui faudrait inévitablement partir et élargir son champ d’horizon. Elle n’oublierait pas la leçon, déploierait son énergie pour gagner et conserver sa liberté, ne dépendre que d’elle-même en tout. Ouvrant ses yeux sur les activités réellement rémunératrices dont les femmes semblaient détenir le monopole, deux se détachaient du lot : la vente et la couture. La couture nécessitait de longues années d’apprentissage dévolues aux ouvrages fastidieux dont les couturières formées se dispensaient et se déchargeaient sur la nouvelle venue, pour finir après de longs travaux d’aiguilles avec les doigts déformés et la vision diminuée. La vente, par le dynamisme qu’elle avait remarqué les jours de marché, l’attirerait irrésistiblement avec une réserve toutefois : vendre certes, mais des produits de qualité tels que les soieries, les indiennes, les dentelles. Auparavant, à l’aube de sa destinée, Élisabet ne raterait aucune occasion d’observer, de profiter de toutes les circonstances pour accumuler des notions instructives, sans perdre de vue que son accomplissement personnel ne pouvait être que son œuvre. De nombreuses saisons passeraient avec leur lot de débordements et d’excès ; elle subirait plus qu’elle ne la vivrait, par exemple, la terrible année 1740, dont les gens parleraient longtemps comme un sommet des désastres que les petites gens endurèrent.

Cette année-là, il y eut quatre saisons froides ; les récoltes s’en ressentirent, le froid et sa sœur la faim assaillirent la multitude. Ceux qui passèrent le cap de 1740, lorsque par la suite ils vivront un dérèglement climatique, mythifieront l’expérience en déclarant : « Peu m’importe ce mauvais temps, j’ai survécu à l’an quarante ». Et les enfants, puis les petits enfants iront plus loin quand ils subiront les aléas du ciel en disant trivialement, pour se rassurer : « Je m’en fiche comme de l’an quarante », oubliant que les années fastes précédentes avaient permis la survie. Car, à bien y réfléchir, d’autres périodes auraient pu être prises en référence dans ce siècle,

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notamment l’hiver 1709 si méchant, sans parler des étés de feu comme celui de 1719 qui réduisit les rivières en chemins poussiéreux, les puits en profonds cloaques : cette année-là, l’été et sa sœur la soif agressèrent le peuple sans retenue. Sans oublier le domaine particulier de la finance, dans lequel le système de monsieur Law fit florès dès sa mise en place, pour finir lamentablement en banqueroute, laissant sur le pavé, un peu partout dans le royaume, en cette année 1720, des victimes ruinées exactement comme les crues des rivières qui emportent les arbres qu’elles viennent de déchirer, les abandonnant ça et là au bord de leur lit. Après cette folie financière durant laquelle Guilhaume faillit engager quelques fonds dans l’achat d’actions de la banque de monsieur Law, actions qui s’arrachaient à prix d’or de mains en mains pour d’hypothétiques plus-values, attirant les belles pièces d’or, pour ensuite ne plus rien valoir, le comble fut le retour du fléau pesteux. Débarquant à Marseille et maintenu dans cette région par des quarantaines intransigeantes, seule la peur de l’épidémie se propagea. Marie relatait souvent qu’étant jeune fille, cette peur entoura la mort d’un gagne-petit à Saint-Bauzille-de-la-Sylve en septembre 1721. Ce petit bonhomme, qu’on supposait habitant de Montpellier, chargé de sa meule montée sur un meuble en bois, s’installait périodiquement sur la place du village et affûtait couteaux, faux, cisailles, tous outils lui permettant de vivre chichement. Bien que connu de la communauté, son décès suscita la crainte, les autorités communales décidèrent de l’ensevelir dans un champ isolé et de brûler son matériel d’affûtage. Ainsi, le dogme de la prudence, établi depuis la nuit des temps pour préserver la race humaine, préconisait ce principe de précaution.

En 1740, Guilhaume exerçait son art à Vendémian, paroisse située au sud de Saint-Bauzille-de-la-Sylve, à l’est du Pouget ; la maison bourgeoise dans laquelle il œuvrait avait été édifiée par le maître maçon du lieu, Joseph Gast. Or, depuis le temps que ces deux là se croisaient sur les chantiers, l’amitié les avait soudés très tôt de façon indéfectible ; de plus, le parcours initiatique de leur formation se ressemblait fort, venant tous les deux du compagnonnage. Cela leur donnait une totale confiance l’un vis-à-vis de l’autre, aussi ne craignaient-ils pas, se côtoyant régulièrement, de se dévoiler les gestes essentiels de leur métier respectif, ce que leurs sociétés défendaient formellement. Ce signe d’abandon ne pouvait se comprendre si l’on écartait la totale confiance que ressentaient mutuellement les deux maîtres. Pour conforter le lien amical,

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Joseph Gast devint, le vingt-trois mars 1741, le parrain du fils de Guilhaume, auquel il donna son prénom. Le plus conséquent, dans ce geste important d’accepter un parrainage, était l’engagement moral inhérent à l’acte, le filleul pour le coup se voyant attribuer des parents de substitution dans le cas malheureux d’une disparition prématurée de ses géniteurs. Il faut dire que lorsque Joseph naquit, Marie allait sur ses quarante ans et Guilhaume les avait largement dépassés, d’où le souci de celui-ci de donner à son fils un solide tuteur qui pût lui assurer dans le futur, en cas d’infortune, un soutien valable. Autrement, tout événement fâcheux écarté, il était possible d’entrer en apprentissage du métier auprès du parrain, Joseph Gast, maître maçon, possédant les qualités nécessaires.

Or, l’année 1742 fut funeste. Une épidémie toucha le royaume, les personnes atteintes se plaignaient de maux de tête, fièvres, courbatures et gênes respiratoires, la malédiction poussait bon nombre de sujets affligés de ce mal au tombeau. Joseph, nourrisson à peine sevré, disparut le premier juin. Deux autres petits garçons, fils du président Viel de Lunas, en furent à leur tour victimes : d’abord Marc Antoine puis, en décembre, Gilbert Antoine. La nouvelle la plus stupéfiante fut cependant le décès du président lui-même : Antoine Viel de Lunas mourut le trente août 1742 à l’âge de quarante-six ans. Guilhaume en reçut un coup douloureux au cœur : voila son protecteur, à peine moins âgé que lui, quittant ce monde à ce moment précis où ses efforts portaient ses fruits ! En effet, les États du Languedoc, grâce à son administration irréprochable, devenaient la province la plus riche du royaume en capacité d’ouvrir un crédit au roi en personne, dépourvu maintes fois de moyens suffisants pour financer sa politique ambitieuse mais par trop dispendieuse. Le président avait atteint un si haut niveau de compétence que plus personne ne doutait que les portes du Conseil royal s’ouvrissent toutes grandes. Les plus optimistes concevaient sans peine que le poste de ministre principal lui serait dévolu dès la mort du vieux cardinal de Fleury, titulaire de la fonction depuis 1726 et approchant ses quatre-vingt-dix ans. Une saillie circulait et amusait la cour, disant que la France depuis cent ans est bien malade, qui prend ses cardinaux pour des médecins : le premier (Richelieu) l’a saignée, le second (Mazarin) l’a purgée, le troisième (Fleury) l’a mise à la diète. Le cardinal de Fleury était né à Lodève en 1653, la même année que le père du président, Jean Viel de Lunas. Lorsque ce dernier devint banquier à Montpellier, le futur cardinal, dans la même ville, à la même époque, était nommé chanoine. Ensuite, le régent Philippe d’Orléans l’appela, lui

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offrit le poste de précepteur de Louis le Quinzième et il obtint le rare privilège de monter dans le carrosse du roy. Cette double faveur lui permit par la suite de dialoguer directement avec son ancien élève et de pousser auprès de Sa Majesté quelques protégés de valeur. Nul doute qu’il remarqua le grand talent du président de la cour des comptes de sa province d’origine, dirigeant prudemment à son exemple et honnêtement, sans tirer la moindre fortune de son mandat comme lui de sa charge de ministre principal, se contentant tous deux des appointements prévus.

Cependant, à la différence du cardinal, le président, dans ses dernières volontés, souhaita être inhumé dans l’église Sainte-Catherine du Pouget, témoignage de son attachement à une baronnie qu’il affectionna particulièrement. La communauté du Pouget, en hommage, nomma l’une des voies de la paroisse « La promenade Antoine Jean Viel de Lunas ». La cérémonie mortuaire eut lieu le trente et un août, lendemain du décès, en présence de l’archiprêtre Maurin et des curés Portal, Pouget, Blayac ; des prêtres Roudier, Louer, Boudou, Amadou, Bonniol, Fleys ; du prieur Fauvussac et des frères Estorc et Idaire. Dans son prêche, l’archiprêtre rendit hommage au

 

« Seigneur du-dit lieu, Sourlan, Sarremejean, Caunas, Saint-Martin, Gourpascal, Vial de Nise, la Seguinarie, baron du Pouget, Vendemian, Saint-Bauzile-de-la-Silve, Pouzols, Saint-Amans-de-Reulet, l’Estan et autres places, conseiller du Roy en ses conseils, président en la souveraine cour des comptes aydes et finances de Montpellier ».

 

La population nombreuse témoigna sa sollicitude à sa jeune veuve, entourée de Antoinette Marguerite – future épouse, en 1748 du capitaine d’infanterie de Girard de Colondres, de ses jeunes fils, Louis Antoine, l’aîné du haut de ses quatorze ans et Louis Jean ; et de ses deux filles, Antoinette Louise et Antoinette Jeanne.

Guilhaume réalisa ce jour-là avec plus d’acuité la brièveté du temps. Regardant autour de lui les hommes de sa génération, spectres blanchis sous le harnois, il s’interrogeait : où étaient-ils ces éphèbes, ces Apollon de jadis, qui se disputaient hardiment les faveurs des Lysistrata champêtres, des rustiques Daphné ? Ils ne répondaient pas tous présents, d’ailleurs, et pour les plus robustes, quelle désolation !

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Rien, non, rien pour rappeler les gaillards d’antan qu’ils furent, et lui-même, Guilhaume, comment le voyait-on ? Quant il regardait le dos de ses mains épaisses avec leurs taches de terre qui s’agrandissaient, ses idées se brouillaient, la mélancolie le bouleversait. Alors, il songeait à ses pauvres enfants défunts, accrochant son attention en ultime espoir sur Louis, qui suivrait bientôt l’enseignement du régent des écoles et qui, en attendant, veillait sur sa sœur Élisabet, et sur celui qui allait venir sans doute au printemps prochain, Marie étant à présent sûre d’être enceinte. Au cours des mois qui suivirent, Jean-Baptiste, aussi heureux que ses amis du futur évènement, tombait certains jours dans un état particulier. Guilhaume, par exemple, n’avait pas d’écho à la question qu’il lui posait, il voyait son ami absorbé par de profondes réflexions qui parfois s’extériorisaient en mimiques et petits gestes des mains, un peu comme s’il conversait avec un tiers, tandis qu’il continuait son ouvrage mécaniquement, ses mains agissant alors en toute indépendance, de leurs propre initiative. La dextérité comme réflexe, Guilhaume attribuait ces absences à la vieillesse sournoise qui se réjouit de la débâcle qu’elle provoque, jusqu’à ce qu’un jour Jean-Baptiste s’ouvre à lui.

« Mon bon Guilhaume, depuis la mort du seigneur j’ai beaucoup médité. La mort ne m’effraie pas, c’est une chose naturelle. Alors voilà : je m’en retourne dans le Quercy, à Saint-Céré, la paroisse qui m’a vu naître.

– Mais tu n’y connais plus personne, alors qu’ici tu as l’affection de tous !

– Certainement, mais tu es bien placé pour savoir que toujours j’ai entretenu le feu de l’amitié. Rares sont les lettres que j’écris qui n’ont pas de réponse, même ceux qui n’eurent pas la chance d’être instruits, malgré leur illettrisme, trouvent des astuces pour me donner des nouvelles. Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai partout des amis solides, toi le premier. Vois-tu, Guilhaume, la conclusion de mes réflexions c’est que l’on doit partir d’où l’on est venu, ainsi la boucle est bouclée.

– Comme tu veux, Jean-Baptiste. Mais avant ton départ, j’aimerais que tu sois le parrain de mon prochain enfant ; si c’est un fils, s’appelant Jean-Baptiste, j’aurais l’impression… enfin, tu comprends … »

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Le vingt-trois mars 1743, Jean-Baptiste poussait son premier cri. Mais très vite il fut en souffrance, il ne gardait pas le peu de lait qu’il prenait du sein de Marie, il respirait difficilement et son petit corps dégageait une vive chaleur qui augurait un triste dénouement. Neuf longues journées douloureuses passèrent avant que ne cesse le calvaire de Jean-Baptiste, par sa fin prématurée. Son parrain, le fidèle Jean-Baptiste Gradé, après des échanges de correspondance, établit son itinéraire vers Saint-Céré en fonction des compagnons qui parcouraient les chemins en direction du Quercy, ce qui lui assurerait une sécurité quasi absolue. Pour emporter les objets auxquels il tenait, ses nombreux livres et ses affaires ordinaires, Jean-Baptiste avait pensé à construire une charrette à bras, puis il se rangea à l’avis de Guilhaume d’acheter un âne qui, bien bâté, serait plus efficace pour le transport et qui pourrait être revendu avantageusement à l’arrivée. Mais lorsqu’il eut l’animal à sa disposition, Jean-Baptiste écarta vite cette idée : à son âge, il n’allait pas s’établir maquignon ! D’autant qu’il attribua un nom à son âne, signe d’un attachement solide voire définitif. Un jour, il chargea l’âne Alpha de tout ce qu’il emmènerait, afin se rendre compte de ses possibilités. Il tira par la bride et ils parcoururent ainsi une bonne lieue. Il revint en secouant sa tête de droite à gauche, il déchargea et rangea ses affaires puis alla voir Guilhaume.

« Guilhaume ce n’est pas possible !

– Je savais bien qu’au dernier moment tu ne pourrais pas partir !

– La question n’est pas là ! Alpha, mon âne, je vais le tuer à la tâche, il m’en faut un deuxième. Puis, cela lui fera de la compagnie… »

Guilhaume lui offrit donc l’âne Oméga. Le jour venu, tenant par leur bride Alpha et Oméga, Jean-Baptiste, qu’entouraient quelques compagnons de route, commençait son odyssée, promettant à ceux qui restaient de leur expédier quelques missives. La première, Guilhaume la reçu en fin d’automne par les bons soins du colporteur. Jean-Baptiste y mettait beaucoup d’application à expliquer le bon comportement de ses ânes, osant même dire qu’il lui arriva, chemin faisant et se trouvant provisoirement seul, de lire à haute voix pour son plaisir et de remarquer de la part d’Alpha et d’Oméga plus d’attention à son interprétation que ne pouvaient en avoir d’autres animaux officiellement doués d’âme et de raison. Il parlait aussi d’une nouvelle maladie, aussi terrible que la peste, se transmettant comme celle-ci par simple contact. Les Italiens la nommait « influenza di freddo » ou influence du froid ; pour les Allemands c’était « grippen » : une fois francisée, cela donnera d’abord l’« agrippe », car la maladie agrippait l’individu, puis, par le changement de place de l’apostrophe, la « grippe ». Cette grippe fit de grands dégâts en 1743, mais n’en avait-elle pas déjà fait en 1742 ? Il terminait sa lettre en évoquant cette nouvelle mode que la reine avait importé de sa Pologne natale et qui consistait, pendant la période de Noël, d’installer dans la pièce principale de la maison un sapin sur lequel étaient fixées quelques chandelles. Ainsi, aux repas du soir et aux veillées, les gens égayaient pour un temps leur difficile quotidien.

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D’autres lettres de Jean-Baptiste arrivèrent, toujours aussi plaisant à lire qu’il l’était à écouter. Ses lettres empruntaient deux circuits différents suivant les opportunités de l’instant. Le premier, officiel, régulier et onéreux était la Poste royale : d’un relais à l’autre, son courrier partait dans la malle-poste et, centralisé à Cahors, descendait sur Toulouse, obliquait vers l’est, Carcassonne, Narbonne, pour arriver à Montpellier, puis de là vers le point final du circuit : le bureau de Gignac du surintendant de la ferme générale de la poste, dont le directeur avait été régulièrement choisi après un appel d’offres pointilleux. Les critères dont devait répondre le candidat consistaient d’abord à ne pas être d’autre religion que celle du roy ; ensuite, à mettre à la disposition de la poste un immeuble, puis tenir une comptabilité irréprochable : encaisser les taxes, les reverser à la ferme afin d’être rétribué, donc répondre de la probité de ses commis. Alors, après avis de monsieur l'intendant des États du Languedoc et de la municipalité du lieu, le candidat retenu devenait pour un temps maître de poste. Pourtant, malgré toutes ces garanties, la méfiance persistait et la raison se nommait : « Cabinet noir » ou « Cabinet du secret des postes ». En effet, les particuliers demeuraient circonspects vis-à-vis d’un service en capacité d’obtenir des renseignements sur les idées du public. Car enfin, les mots couchés sur le papier appartiennent à l’intime et ce n’est pas un hasard si le mot « couchés » est employé, preuve s’il le fallait que l’écriture se rattache strictement au domaine privé. La correspondance en instance au bureau de Gignac devait pour finir en être retirée. Or, partant du Pouget, il fallait compter quatre lieues et demie avec le retour. Guilhaume, pour s’éviter tout déplacement inutile (les autorités communales n’ayant pas jugé utile ni de rétribuer un courrier, ni de créer un poste de coursier), avait comme tant d’autres chargé le bon marchand ambulant de récupérer le courrier, celui-là même qui habituellement vendait dans les bourgades, les hameaux et les fermes les menus accessoires domestiques dont les femmes avaient grande nécessité, tel les fils de couleur, aiguilles et rubans. Évidemment, les gens, en plus de lui régler la taxe, lui consentait deux ou trois deniers et ainsi tout le monde y trouvait son contentement.

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Le deuxième circuit était aléatoire, irrégulier, mais disposait d’un avantage considérable sur le premier : il était gratuit. Il reposait sur les bonnes volontés des personnes de confiance qui cheminaient par obligation professionnelle ; soit, dans le cas de Jean-Baptiste, les nombreux compagnons qu’il avait côtoyés. Ainsi, son courrier passait entre une multitude de mains consciencieuses, dans une direction transversale plus courte mais prenant paradoxalement plus de temps et dont les étapes essentielles se nommaient Figeac, Rodez, Millau et Gignac. En outre, toutes ces mains respectaient la sacralité de la correspondance, en aucun cas n’en dévoilaient la teneur.

Un jour, en fin d’année 1744, le colporteur remit à Guilhaume une lettre de son ami. Ce dernier l’informait des dernières nouvelles qui couraient, dont une stupéfia, à ses dires, le royaume. Le roy bien-aimé Louis le Quinzième, en grand danger de mort à la suite d’une maladie et à la demande du clergé pour obtenir l’absolution de ses fautes, conséquences de sa vie dissolue, se déclara indigne du nom de Roi Très Chrétien. Ses turpitudes immorales se voyaient ainsi fustigées publiquement et le choc fut immense dans toutes les provinces. Pourtant, les sujets durent supporter la royale dépravation pendant encore trente ans, jusqu’au dix mai 1774. Bien souvent, le roi se désintéressait du gouvernement du royaume au profit des protégés de ses favorites. Cependant, pour donner du poids à un repentir dont il voudrait assurer le clergé de sa sincérité, il tourmenta pendant les années qui suivirent les Huguenots. À Montpellier, ces derniers subirent d’injustes répressions. Ces faits, Guilhaume les relata à Jean-Baptiste, en lui remémorant ce dont ils avaient été témoins autrefois : l’abjuration d’une protestante, à laquelle ils assistèrent contraints, eux et la communauté du Pouget. Ils firent partie des personnes qui ressentirent alors un grand trouble, devant le spectacle d’une humiliation voulue exemplaire par le clergé local, sur une personne modèle de moralité, contrairement à ce roi par trop libertin. L’évènement se déroula le dix septembre 1727 dans l’église Sainte-Catherine. Dame Gervaise Frebouillie, veuve de Jacques Fabre, par-devant l’archiprêtre Maurin, Estienne Vigouroux clerc tonsuré, les autorités communales représentées par Jean-Antoine Boussuges, Jacques Casernes, Decombet, et toute la population obligée – qui ne put dans son ensemble prendre place dans l’église, un grand nombre devant affronter la pluie battante sur le parvis, implora :

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« La miséricorde de Dieu aiant recognue la faussetté de la religion de calvin dans laquelle elle a vécu elle nous auroit témoignié vouloir rentrer dans le sein de l’église catholique apostolique et romaine et pour cet effeait après l’avoir instruite elle auroit fait de nous une confession générale ».

 

Ainsi, reconnaître d’hypothétiques fautes par rapport à une règle qui régit le plus grand nombre, telle semble être de toute éternité la Loi. La différence de dame Gervaise Frebouillie devait être gommée et, pour une efficacité absolue, devait l’être publiquement. Heureusement pour les personnes dépourvues de sentiments malsains, ce genre de représentations ne se renouvela pas au Pouget, même dans ces années de forte répression qui sévit dans le district montpelliérain.

Brassant les souvenirs, Guilhaume annonça à son ami le décès, en mai 1744, de Louise Chabanette épouse Fournier, à l’âge canonique de quatre-vingt-neuf ans, lui rappelant comment son mari Antoine Fournier, procureur du roy de la baronnie du Pouget, faisait montre de suspicion pour tout ce qui touchait l’inviolabilité de la propriété, se méfiant des serruriers qu’il supposait savoir trop bien ouvrir sans les forcer les serrures les plus sûres. Pour réaliser les travaux du procureur Fournier, Guilhaume et Jean-Baptiste avaient dû jurer de leur honnêteté sur leur foi chrétienne et, outre cela, lui démontrer que leurs serrures étaient uniques, répertoriées dans des registres où leur forme exclusive déterminait un numéro que portait la serrure, identique à celui de la clef. De plus, à chaque création de serrure, une forme nouvelle était prescrite et rendue obligatoire par les règlements sévères de la corporation qui y veillait avec rigueur. Enfin, pour obtenir une nouvelle clef, le particulier devait se présenter avec sa serrure dans l’atelier du maître. Cela dit, Guilhaume et son compagnon avaient dû développer force arguties pour vaincre le scepticisme de l’homme de loi, rompu à toutes les déviances humaines. Ils y avaient réussi et avaient exécuté les travaux demandés, un peu avant la naissance du regretté Estienne, à la grande satisfaction du procureur du roy et de sa dame. Cette dernière voulut alors, insigne honneur de son contentement, être absolument la marraine du fils trop tôt disparu de Guilhaume ; ainsi, le cinq janvier 1733, Louise Chabanette, épouse du procureur Fournier, s’alliait moralement au foyer de Guilhaume, en lui ouvrant accessoirement les portes de la gent judiciaire pour qu’il puisse proposer les services de son art à ces hommes de robe, des chambres, du parquet et des sommiers.

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Guilhaume donna ensuite à Jean-Baptiste des nouvelles des siens : Louis, qui était à présent un bel enfant sachant depuis peu ses lettres et dont le régent des écoles Jean Vincent Jausiol de Lafeuillade guidait les premiers apprentissages, enchanté par la vivacité d’esprit de son jeune élève qui flattait la fierté paternelle par ses bonnes dispositions. Élisabet, dont il ne se lassait point de contempler les traits et qui sous peu, elle aussi, suivrait l’enseignement de la régente, la dame Girbal ; et bien sûr Marie, dont il goûtait la compagnie avec la même débordante passion.

Ces échanges épistolaires se prolongèrent quelques années, pour cesser tout naturellement du côté de Jean-Baptiste, comme il l’avait imaginé et souhaité : la boucle se refermait simplement. Le fleuve n’est jamais aussi près de sa source que lorsqu’il se jette dans la mer. Gradé Jean-Baptiste vit grandir en lui le désir de la Connaissance, il partit, parcourut un petit bout du monde et revint en compagnie de deux ânes, son Alpha et son Oméga, chargés de ses nombreux livres, trésors saturés de la pensée humaine qui ne purent étancher sa soif de savoir. L’ambition de Guilhaume, pour être plus commune, n’en demeurait pas moins difficile. Il venait d’atteindre la cinquantaine et même s’il conservait un état physique très peu altéré, il savait que l’implacable vieillesse, sournoisement, l’atteindrait. En bonne logique, sa chère Marie, ses jeunes enfants lui survivraient ; il se devait d’anticiper le futur et si les épidémies, les accidents lui furent épargnés jusqu’à présent, la prudence commandait une sage prévoyance, d’autant que Marie vit, pendant l’année 1746, son ventre s’arrondir, fruit incontestable d’un amour indéfectible. Pierre vint au monde en 1747, le premier janvier. Déclarée premier jour de l’année depuis moins de deux siècles, cette journée ne possédait aucun caractère festif, contrairement à l’Épiphanie et aux journées débridées de carnavals qui se déroulaient dans tel ou tel lieu jusqu’au mardi précédent le Carême. Les parents, au comble du bonheur, accueillirent leur nouvel enfant, don du ciel qui serait, vu leurs âges respectifs, le dernier. Aussi, voulurent-ils faire une grande fête pour le baptême. L’enfant paraissait si robuste qu’ils décidèrent d’attendre pour le baptiser le cinq janvier, la fête de l’Épiphanie, chargée de tant de symboles religieux, qui conviendrait très bien. La question du parrain et de la marraine allait de soi, le couple Séverac, ami du foyer et de surcroît cousin de Marie, fut choisi. D’ailleurs, le quatre septembre 1742, Marie avait

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été la marraine de Pierre, fils de Pierre Séverac, petit-fils de Pierre Séverac, maître maréchal à forge ; ce dernier, par son mariage avec Élisabet Salze, était devenu l’oncle de Marie – la fille d’Anne Salze. En outre, Guilhaume, depuis son arrivée au Pouget et son installation, eut maintes fois des contacts professionnels avec le maître maréchal qui appartenait à sa génération et dont le parcours professionnel débuta par le compagnonnage. Cette collaboration régulière sur des chantiers communs fournit l’occasion à l’amitié d’entremêler tous les fils de la toile. Pierre Séverac fils, comme il était prévisible, formé par son père, devint à son tour maître maréchal à forge en prenant la succession, sans être obligé de présenter un chef-d’œuvre, la corporation accordant dans ce cas précis une dispense. Mais bien avant, en mars 1740, il se maria avec une jeune fille d’Aniane, Jeanne Sauclière.

Cette fameuse année froide de 1740, qui en fait commença en octobre 1739 par de fortes gelées tenaces, la terre devint pierre, les glaces saisirent les rivières les plus larges qu’on traversait en charroi. En janvier, il sembla que le redoux arrivait, mais l’hiver ne lâchait pas prise, la neige tomba régulièrement jusqu'à fin février. Les jours précédant le mariage, tout ce que la famille, les amis possédaient de bras fut mis à contribution pour dégager partiellement les voies afin que la procession traditionnelle eut lieu. Les jours suivants, la neige ne disparut qu’aux endroits ensoleillés, mais cette année-là le soleil céda sa place aux pluies froides du printemps ; ensuite arrivèrent les orages et les capricieuses averses de l’été sans que le soleil, pour une période significative, n’ait pu faire monter les températures. L’année se termina par quelques inondations catastrophiques, avant que les gelées ne reviennent plus redoutables encore que celles du précédent hiver. Il n’y eut en somme qu’une seule et longue saison : un hiver, durant plus d’un an. Tous se disaient qu’ils n’avaient jamais vu cela et que décidément ils vivaient des temps de dérèglements généralisés, en ajoutant que cela n’irait pas en s’arrangeant.

Ces considérations météorologiques amusaient Guilhaume qui, dans les veillées, taquinait les passéistes qui mythifiaient les temps anciens.

« Savez-vous, disait-il très sérieusement, qu’il me fut rapporté qu’en un certain lieu, il y a quelques années, il plut tant et tant qu’un homme s’appelant… » Il s’arrêta de parler, interrogeant du regard ses enfants. « Noé ! Noé ! » criaient Louis et Élisabet. « Il construisit un grand bateau et appela tous les animaux ». De son doigt il désignait alternativement Élisabet et Louis. « Un chien ! » vociférait Élisabet, « un cheval ! »

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s’égosillait Louis ; et le jeu continuait pour le plus grand plaisir des enfants et de Marie qui soufflait des réponses lorsque l’un ou l’autre hésitait, en songeant que dans quelques temps le petit Pierre jouerait avec eux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                                                                                                              Deuxième époque

 

 

 

Louis, en cette année 1754, allait avoir dix-huit ans. Après six ans d’apprentissage auprès de son père, il connaissait du métier toutes les difficultés et avait atteint le niveau de la maîtrise. Il faut dire que Guilhaume fut très exigeant, ne tolérant de son fils aucun relâchement, lui imposant de reprendre ou de refaire inlassablement les pièces de serrurerie jusqu’à caresser la perfection, en l’aidant pour ne pas le décourager. Et lorsque Guilhaume était satisfait de l’ouvrage, il en attribuait tout le mérite à Louis, alors il se laissait aller à des gestes affectueux ; le plus souvent, il prenait de ses deux mains la tête de Louis puis lui tapotait la joue en lui disant :

« Tu es bien brave Louis, un bien brave garçon, un bon fils ».

Théoriquement, l’apprentissage durait sept ans avant de passer compagnon avec la possibilité de devenir maître en présentant son chef-d’œuvre. Ensuite, après cette entrée en maîtrise, où l’impétrant se devait de régler les frais des déplacements de ses pairs et du banquet copieux prévu, le nouveau promu s’installait ou succédait à un maître qui se retirait, souvent le maître qui l’employait. Cela nécessitait un investissement substantiel et une volonté inépuisable. En revanche, quand il s’agissait du fils d’un maître, la corporation semblait accorder plus de souplesse. Mais ce n’était qu’une apparence car cette dernière savait que l’orgueil du nom, la réputation du savoir-

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faire de l’atelier, exigeaient du père un surcroît de sévérité vis-à-vis de son fils qui devait fournir un travail d’une qualité irréprochable. Au vrai, le chef-d’œuvre, le fils le présentait tous les jours à son père qui ne manquait pas, au fil du temps, de relever le degré de difficulté. La motivation de Louis s’était renforcée au point d’être prêt à prendre le relais de Guilhaume qui éprouvait quelquefois de la lassitude après presque cinquante années laborieuses lui permettant de passer le flambeau dans les meilleures conditions possibles. Son atelier jouissait d’une excellente réputation, les demandes des particuliers et des communautés civiles et religieuses qui régulièrement affluaient, permettaient de prévoir de l’ouvrage sur plusieurs mois à venir. En outre, Élisabet, jeune femme instruite et réfléchie, épaulait sa mère, bien sûr pour les travaux domestiques mais surtout – et avec une étonnante efficacité – pour ce qui concernait la tenue des livres de comptes, les registres des commandes et les contacts auprès des fournisseurs en métaux. Elle s’acquittait des tâches paperassières les plus obtuses avec une telle facilité qu’elle impressionnait son père Guilhaume qui souvent la regardait avec fascination ; alors relevant sa tête des registres, sa main tenant la plume arrêtant tout mouvement d’écriture, statufiée dans son attitude, elle fixait son père avec ses yeux de chat, lui souriait, puis reprenait son travail de gratte-papier au bruit si singulier. Sagement assis à son côté, le petit Pierre, une plaque d’ardoise sur les cuisses, serrant de ses doigts un bout de craie, très appliqué, traçait ses lettres pour les montrer à sa sœur avec fierté. Ces deux-là aimaient être ensemble, aussi lorsqu’il sortait de l’école qu’il fréquentait depuis peu de temps, il accourait auprès d’Élisabeth qu’il considérait plus que sa sœur : c’était sa confidente, sa préférée, son amie.

Cette année-là, lors de la messe du dernier dimanche d’août, les paroissiens apprirent un peu par hasard, par la bouche de leur prêtre, que le Dauphin de France avait présenté au roi et à la cour son troisième fils Louis. Il y avait peu de chance que celui-ci devienne roi du plus beau des royaumes, car dans l’ordre de succession il venait après son père le Dauphin et après ses deux frères aînés. Pourtant, le destin le ramènerait en première place pour un emploi qui ne devait pas lui revenir et dont il assurerait la charge avec maladresse, puis avec un courage forçant le respect : à vingt ans il ceindrait la couronne sur sa tête qu’on lui couperait avant ses quarante ans. En revanche, c’était à peine si cette communauté du Pouget percevait l’écho des nombreux accrochages sur les mers et au-delà des mers, pour des motifs économiques et commerciaux, entre les nôtres

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et des Britanniques avides à l’affût de s’attribuer le titre de première puissance économique du monde. De même, pratiquement personne ne s’intéressait aux remous causés, au centre de l’Europe, par le désir de puissance de la Prusse que l’Autriche ne tolérait pas et que la Russie n’admettait pas, ces deux-ci faisant tout pour limiter l’ambition celle-là. Ces tensions aboutiraient deux ans plus tard à un conflit armé d’une portée mondiale car, par le jeu des alliances, d’autres peuples à leur tour entreraient en belligérance ; de surcroît, les colonies et les possessions territoriales des uns convoitées par les autres déclencheraient pour sept ans des batailles dont les théâtres d’opérations seraient le vaste monde.

Pour l’heure, les conversations des habitants du Pouget allaient bon train exclusivement sur les évènements locaux. Les affaires de descendance royale avaient moins d’importance que les agissements supposés de leur jeune seigneur Louis Viel de Lunas. Il s’était marié en 1750 avec une jeune femme de la Nièvre, Marie-Reine de Boullène de Saint-Rémy, dont la famille détenait de vastes possessions à Espeuilles et il était admis que ce mariage disciplinerait le bouillant seigneur toujours par monts et par vaux, dépensant sans compter, qui ne s’occupait de ses affaires qu’avec nonchalance. Pour tout dire c’était sa mère, Thérèse de Montcalm-Gozon, qui dirigeait les domaines, les propriétés, comme le chef de famille qu’elle n’avait pas cessé d’être depuis la mort de son époux, voila plus d’une décennie, en 1742, en tentant de calmer la vie dispendieuse de son fils. Or, le seigneur s’était mis dans la tête de s’installer au plus près de Versailles, le cœur du royaume. Pour cela, il comptait vendre la baronnie du Pouget et, à chacune de ses visites, soit une ou deux fois l’an, tout le monde spéculait que l’affaire s’était conclue, puis on considérait que vendre une seigneurie n’était point une transaction ordinaire, en se rappelant que le père du seigneur avait négocié plusieurs années avant d’acquérir la baronnie, alors possession de la famille d’Arnaud de la Casseigne.

Les péripéties de la vie de son parrain ne troublaient pas Louis, qui entrait dès août 1754 dans la vie sociale, en devenant à son tour le parrain d’Izabau Vicher dont les parents se trouvaient momentanément employés pour les travaux saisonniers sur les terres du seigneur qui avaient grand besoin de nombreux bras pour la récolte des blés d’été. L’année suivante, en novembre 1755, Pierre Vidal, maréchal à forge dans l’atelier de Pierre Sèverac, le cousin de Louis, lui demanda d’être le témoin de son mariage.

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Mais la rencontre déterminante dans sa vie, Louis la fit en mars 1757, lors du baptême d’Augustin, le fils de Pierre Sèverac qui lui choisira comme marraine Catherine Fourestier épouse Fabre. Or, celle-ci avait une sœur nommée Marguerite, une jeune femme peu ou prou du même âge que Louis. Après la cérémonie, lors du repas, ils échangèrent quelques politesses sans se douter qu’un futur commun les unirait. En novembre de cette année-là, Louis, qu’accompagnait son jeune frère Pierre, porta sur les fonts baptismaux l’enfant Louis Saturnin Perete. Pierre, témoin fortuit du sacrement, fut marqué à jamais par ce qu’il ressentit ce jour-là, et sur le chemin du retour il interrogera son frère :

« Louis ! Il n’y avait pas beaucoup de gens à ce baptême… et ils n’ont pas fait de repas.

– C’est vrai… juste les parents, le prêtre, la marraine Rose Jaouille, moi le parrain et toi qui ne connaissons le père Simon Perete et la mère Jeanne Jaouille que depuis les quelques semaines qu’ils sont arrivés ici. Ils ne possèdent rien et ne pouvaient pas offrir même un petit repas… C’est à nous de les aider de notre mieux.

– Qu’est-ce qu’on peut faire, Louis ?

– Au catéchisme, le prêtre t’a raconté comment Jésus Christ est venu sur Terre.

– Oui, dans une étable, les gens ne voulaient pas les loger.

– Et la seule chaleur qu’ils eurent, ils la reçurent par de simples animaux : un âne et un bœuf. La pire souffrance de l’âme est le froid. Aujourd’hui, par notre présence, nous apportions à ces malheureux notre chaleur… la chaleur de nos cœurs… Par contre, je me demande de nous deux qui était l’âne, qui était le bœuf ».

Les deux frères se regardèrent en souriant. Pierre retint la leçon ; des années plus tard, il fut souvent l’unique source de chaleur dans la froide église Notre-Dame-des-Tables de Montpellier, en tant que témoin de mariages, parrain de baptêmes ou simplement par sa présence.

Tombé dans l’indigence, le foyer Perete devait compter sur la solidarité de la paroisse. Le mari Simon trépassa trois ans après : de faible constitution, il ne résista pas à la rigueur de l’hiver 1758. Sa veuve Jeanne, malgré son courage, assaillie par les difficultés, se résolut pour survivre à faire à l’occasion ce que fit en son temps Marie Madeleine, pressée de préserver ses enfants présents et ses enfants futurs. Les bien-pensants virent la moralité sauvegardée le vingt-neuf janvier 1765 quand Jean Jourdan,

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un garçon sans préjugés la voulut pour épouse. Le bel essor économique qui perdurait depuis trois décennies n’apportait pas la prospérité à tous, pour certains les embarras de la vie se devinaient aisément. Louis était suffisamment lucide pour savoir que de nombreuses familles de la communauté vivaient dans la gêne, en particulier celle de Marguerite Fourestier.

Depuis leur première rencontre, un climat de sympathie s’installait plus profondément et les quelques conversations qu’ils pouvaient avoir débouchaient régulièrement sur des confidences ou des points communs. Elle lui apprit ainsi que son père, comme le sien, s’était marié en 1731 et s’appelait pareillement Guilhaume, originaire de Lunas ; dans le sillage du président Antoine Viel de Lunas, il dut travailler comme beaucoup sur ses différents domaines, sans avoir son mot à dire. Sa mère, Élisabeth Coustol, appartenait par son côté maternel à une famille notable du Pouget dont l’un des membres, Pierre Barescut, fils d’un juge et viguier, s’était fait par sa valeur une situation enviée en tant que « advocat en parlement ». Marguerite, fille aînée de Guilhaume Fourestier, brassier de son état, devait contribuer par son travail à l’économie familiale, et le foyer comptait de nombreux rejetons. Alors, la famille s’appuyait sur tous ses éléments pour assurer la survie de l’ensemble. Elle-même, lorsqu’elle eut l’habileté nécessaire, au sortir de l’enfance, dut tenir sa place devant l’ouvrage sans rechigner ; bien au contraire, c’est avec fierté qu’elle s’acquittait de sa tâche, honorant ainsi son père. Devenue demoiselle, elle comprit d’abord de façon inconsciente qu’elle ne maîtrisait pas son avenir, son père l’ayant intégrée comme une pièce importante dans l’équilibre financier de la cellule familiale. Dès lors, l’éventualité de se mettre en ménage, de tenir sa propre maison s’éloignait pour des années ; et lorsque dans un avenir qu’elle espérait proche, malgré la tradition séculaire faite aux filles, ses désirs seraient enfin en situation de se concrétiser, existerait-il un bon garçon sérieux et disponible ? En toute conscience elle en doutait. Aussi, quand elle s’ouvrait à Louis, elle se gardait de ne point trop en dire, sachant qu’elle ne pouvait pas se permettre un optimisme exagéré, et ne voulait pas se donner un quelconque espoir de futur avec Louis. Ce lendemain heureux, s’il ne se réalisait pas, la conduirait à coup sûr à la déception jusqu’à la désespérance si d’aventure, lassé d’attendre, Louis choisissait une jeune fille disponible. Dans le moment présent, aucun engagement ne lui était permis. Elle ne s’illusionnait d’aucun chemin merveilleux ; ainsi s’évitait-elle de

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grandes souffrances et ce faisant elle n’obligeait aucunement Louis, elle l’autorisait même de façon implicite à faire sa vie comme il l’entendait. Louis, de son côté, appréciait cette relation amicale. Marguerite, tout en douceur, imbibait ses pensées, à la manière de ces pluies fines régulières qui humidifient profondément la terre, lui apportant toute l’eau nécessaire pour la faire fructifier en abondance. Tout le contraire de l’orage, d’abord précédé de cette atmosphère qui crispe les nerfs : il effraie de ses coups de semonce provoqués par ses arcs lumineux qui irradient animaux, arbres et hommes, il submerge la terre par un trop plein d’eau qui ravine les cultures, il suscite les débordements ravageurs des rivières qui emportent les champs et les habitats. L’orage est à la terre ce que le coup de foudre est à l’amour, il offre quand il éclate un plaisir immense qui soulage de l’écrasante chaleur mais rapidement survient la tourmente, puis le ravage avant la destruction. Louis, de tempérament calme par nature, s’accommodait de la situation faite à celle qu’il considérait souvent comme sa douce amie, il ne méconnaissait point l’imposante tradition culturelle qui donnait au père le titre de seigneur en sa demeure, attribuant à chacun vivant sous son toit sa place formelle. Lui-même savait, depuis qu’il avait pris conscience de sa condition, que sa seule possibilité d’avenir passait par l’apprentissage du métier de son père afin de faire perdurer l’activité familiale. Quelquefois, il se posait bien des questions sur la place dévolue dans peu d’années à son frère Pierre, se demandant si le hasard de l’avoir fait naître cadet ne lui offrait pas une réelle ouverture dans ses choix professionnels. Pour sa sœur, son sort se règlerait d’ici quelques mois, la parentèle veillerait à organiser une rencontre avec un lointain cousin convenable, cousin issu de germain ou cousin par alliance, peu importe, l’essentiel étant d’arranger des conditions favorables pour que deux enfants se transforment en promis et qu’ils s’unissent comme prévu. Louis voyait clairement le déroulé de sa vie : reprendre l’atelier lorsque son père jugerait bon de le lui transmettre, se marier ensuite et passer le flambeau à son fils éventuel, rien ne pressait, il avait attendu six ans pour devenir un compagnon accompli, il patienterait le temps qu’il faudrait pour convoler avec Marguerite. De plus, ils s’étaient allié les services de leurs frères respectifs : Pierre et Guilhaume avaient le même âge et copinaient depuis leur tendre enfance. Alors, par amitié pour leur aîné, ils leurs servaient de messagers particuliers, porteurs de missives qui se transformèrent rapidement en billets doux. Bien loin du conflit mondial, qui durait depuis un an.

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La France y était impliquée par ses alliances avec l’Autriche et la Russie, mais surtout par ses possessions du Québec et de l’Inde que jalousait l’éternel rival anglais. Les combats ne passionnaient guère les Français. D’ailleurs, l’un des plus illustres, François-Marie Arouet dit Voltaire, écrivit dans une gazette « la France peut vivre sans le Québec » : cela résumait l’opinion générale sur cette guerre. Ce penseur réputé resta muet et sa plume demeura sèche lorsqu’en ce début d’année 1757 l’exalté Damiens enfonça la lame de son canif dans la poitrine du roi, acte affreux s’il en est, crime de lèse-majesté. Le roi fut touché du côté droit. Or, à cette époque de l’année, pour se protéger du froid de l’hiver, le roi était vêtu de plusieurs couches de vêtements et celles-ci amortirent le coup : la lame ne provoqua qu’une légère blessure. Cependant, quelle peine infliger à l’auteur de cet attentat ? Le seul précédent remontait à près de cent cinquante ans, quand Henri IV trépassa de la main armée de Ravaillac. Le jugement lui réserva un châtiment exemplaire qui devait théoriquement dissuader pour toujours la moindre tentative d’acte régicide. Ravaillac eut en maints endroits les chairs tenaillées, dans lesquelles il fut versé des matières brûlantes, tel le plomb fondu ; ensuite, les bourreaux, avec l’aide de chevaux, l’écartelèrent, le brûlèrent et dispersèrent ses cendres à tous les vents. Les juges qui vivaient dans un siècle où tant d’esprits brillants l’éclairaient de leur intelligence et le feraient gratifier du nom de Siècle des Lumières, pouvaient-ils rester dans les pratiques obscures de la barbarie, et ne pas céder à plus d’humanité ? Le jugement qu’ils rendirent condamnait Damiens au même terrible traitement que l’assassin du bon roy Henri. Louis, dit le Bien-Aimé, affecté plus au moral qu’au physique, n’usa d’aucune grâce pour son agresseur à l’esprit déficient et la terrifiante sanction s’appliqua sans nul adoucissement de sa volonté. Les philosophes prêts à en découdre pour des joutes intellectuelles dérisoires ne relevèrent pas la similitude entre les deux affaires criminelles non plus que le peu d’exemplarité du premier châtiment : prudemment ils se turent. Le public se passionna pour cette offense faite au roi. Au Pouget, la veuve du président Viel de Lunas, madame Térèse de Montcalm-Gozon, demanda à l’archiprêtre quelques messes à l’attention du souverain et invita la population à prier pour son salut car, demeurant loin de l’évènement, sans

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informations précises sur la profondeur de la blessure, la supposant d’une gravité susceptible d’entraîner la mort de la personne royale, elle s’inquiétait aussi pour une raison qui lui tenait à cœur. Qu’en serait-il, si le roy trépassait, de la protection qu’il avait accordée à son frère bien-aimé, le marquis Louis Joseph de Montcalm-Gozon ? Resterait-il commandant général des troupes françaises de la Nouvelle-France, même s’il s’illustrait par de nombreuses victoires sur les troupes britanniques ? Ne serait-il pas victime de quelques intrigues de la cour, suite au changement de gouvernement qui interviendrait si le pire advenait ? Ce frère, à peine plus âgé qu’elle puisque né en 1712, elle le chérissait. N’étant pas l’aîné, l’usage dans les nobles familles voulait qu’il soit destiné au métier des armes ; à l’âge de neuf ans, il fut enrégimenté et, quand ses capacités physiques lui permirent d’exprimer son acquis théorique, il se battit vaillamment, montrant pleinement sa valeur. En reconnaissance de sa bravoure dans les combats, prouesses qui glaçaient le sang de sa chère sœur, le roi l’honora du titre de chevalier de Saint-Louis. Or le roi survécut à son égratignure et, entre fêtes, chasses et débauches, son conseil l’informa que là-bas, très loin, sur des terres nouvelles, un valeureux soldat déployait une énergie hors du commun et parvenait en infériorité numérique à battre l’Anglais. Alors, faute de ne pouvoir lui envoyer en renfort les effectifs qu’il réclamait pour mettre l’ennemi en déroute, le roi le fit maréchal. Cette distinction ne suffit pas à sauver les possessions de la Nouvelle- France. Loin de son Languedoc natal, le marquis mourut les armes à la main, sur le champ de bataille, face à l’ennemi. En 1759, il fut inhumé dans ce nouveau pays auquel il fit don de sa vie.

À des milliers de lieues du Québec, dame Thérèse de Montcalm-Gozon s’affligea de la disparition de son frère cadet tout en sachant que le destin de celui-ci était scellé depuis son enfance. Elle se désolait d’autant plus de cette tragédie, car elle comptait qu’il raisonnerait son fils Louis Viel de Lunas qui depuis des années l’inquiétait par ses démesures. À la stupéfaction des siens, il délaissait son foyer et ses affaires pour courir après on ne sait quelles chimères, dont il revenait souvent empli de tristesse ou en crise de mélancolie, ayant juste la force de monter sur son cheval pour de longues promenades solitaires. Il entrait en lui dans les méandres sombres de sa pensée, il se revoyait accompagnant son père tant admiré qui lui manquait. Parfois il s’emportait, écumant de colère, menant son cheval au grand galop, il s’enrageait et criait à s’en déchirer la gorge :

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« Père, pourquoi m’as-tu abandonné !... Pourquoi !... Abandonné !... Père !... Père !... »

La famille Montcalm-Gozon avait tenu à rendre un hommage solennel à son glorieux représentant et toutes les branches de la famille, en cette année 1759, firent le déplacement pour l’honorer de leur présence. Ainsi, un jour d’automne, à sa grande surprise, Guilhaume perçut depuis son atelier une voix qui lui rappelait celle qu’il entendait quelquefois il y a bien longtemps.

« Holà, Guilhaume, es-tu là ? »

Un instant troublé, Guilhaume en sortant, employa les mêmes mots qu’autrefois.

« Je suis là, monseigneur… serviteur.

– Je suis venu te saluer, comme nous le faisions par le passé avec feu messire mon père, t’en souviens-tu ? »

À cet instant précis, revenant de l’école pour prendre son repas de midi, le petit Pierre ralentit sa course et salua ce personnage inattendu, qui discutait familièrement avec son géniteur. Cet homme, bien posé, sur un cheval haut sur pattes fin et racé, portait une veste brodée de fleurs dont le régent des écoles ne lui avait pas encore proposé l’étude, chaussait des bottes montantes couvrant les genoux et Pierre sut à l’instant même de la rencontre que ce magnifique cavalier si fantasque était ce seigneur qui suscitait tant de controverses. La révérence rendue par Pierre amusa Louis Viel de Lunas.

« C’est donc toi, mon filleul ; crois-tu, Guilhaume, que ma mémoire me trahirait ? »

Guilhaume sourit et ne détrompa pas le seigneur sur sa confusion : certes il était parrain d’un de ses deux fils, mais fallait-il désobliger un puissant si sûr de lui, sur un point dérisoire de parrainage ? À la dérobée il regarda Pierre et furtivement, par une mimique, lui fit comprendre qu’il ne devait pas apporter la contradiction et contrarier leur seigneur. Celui-ci s’adressa directement à l’enfant.

« Alors, Louis, es-tu brillant dans tes études ?... Comprends dès ce jour l’importance de celles-ci… Bientôt, lorsque tu seras suffisamment instruit, je te mettrai le pied à l’étrier… Oui, Guilhaume, en souvenir de messire mon père qui avait de l’affection pour toi… Te souviens-tu de mon père ?

– Oui, monseigneur. Votre père, Dieu ait son âme, possédait une grande noblesse

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de cœur aussi ».

Touché, le seigneur tourna la bride et partit au petit trot. Son cheval avait fait quelques foulées, lorsqu’il croisa son véritable filleul, Louis, qui ôta son couvre-chef sur son passage. Le premier, absorbé par ses idées, répondit au salut par un très léger mouvement de la tête, le second remit son chapeau et poursuivit sa marche. Arrivé près de Guilhaume, il s’enquit :

« Père, je viens de croiser un seigneur à l’instant, était-ce une nouvelle commande ?

– Tu n’y es pas du tout, mon garçon ! N’as-tu donc pas reconnu le seigneur ? Il est vrai que votre dernière rencontre remonte au décès de son père, voila dix-sept ans déjà ».

Louis ne commenta pas la visite de celui qu’il savait être son parrain, parrain autoproclamé par un caprice soudain. L’anecdote avait tant été racontée dans les veillées qu’elle le laissait maintenant indifférent. Son centre d’intérêt ou plus exactement son axe passionnel présent, sa Marguerite pour la nommer, comblait toutes ses pensées, lorsque son métier ne l’absorbait pas par une concentration excessive pour des tâches requérant ses mains de maître. Il souhaitait d’ailleurs la reconnaissance pleine et entière de son statut. Aussi, il décida de présenter son chef-d’œuvre malgré la dispense, étant fils de maître. Il élabora une multitude de projets, il approfondit plus particulièrement une idée de serrure chiffrée dont on pourrait changer à son gré la suite de chiffres conduisant à l’ouverture. Cependant, cette ébauche, un système de quatre molettes commandant des roues crantées, présentait un inconvénient qu’il considérait comme majeur et sur lequel il butait : la sécurité montrait une défaillance qu’il ne parvenait pas encore à surmonter. En effet, un individu versé dans la partie repérait à l’oreille, par une attention soutenue, les chiffres employés, si bien qu’il pouvait ouvrir la serrure, en dépit même de changements fréquents de combinaison. Comme il ne tolérait aucun accommodement au sujet de son art, son éthique le conduisait en une recherche d’absolue perfection et cela lui dérobait du temps. Louis, sur le plan des sentiments, patientait sagement, mais personne au village ne doutait à le voir en promenade avec Marguerite, dès qu’ils en avaient la possibilité, qu’ils feraient ensemble un long chemin de vie.

D’ailleurs, cette supposition se confirmait annuellement pour la fête patronale à

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l’occasion de la grande partie de jeu de ballon où les hommes mariés affrontaient les hommes célibataires pour un spectacle tout à fait viril, devant la communauté enthousiaste. Au demeurant, ce jeu fort simple permettait de mettre au grand jour, sous le regard de tous, les fréquentations tolérées entre un garçon et une fille. Le jeu se déroulait en plein champ, au repos après les moissons, où l’on formait un carré de cent ou deux cents pas de côté suivant le nombre de joueurs. À un bout du terrain se tenaient les jeunes filles prêtes à marier n’ayant pas coiffé Sainte-Catherine ; devant elles, une ligne tracée à la chaux symbolisant le pré carré et, pour les défendre, les hommes mariés chargés de repousser les assauts des célibataires, le but d’un de ceux-ci consistant à se saisir du ballon et, avec l’appui de ses camarades, de déjouer la surveillance des mariés, de pénétrer le pré carré et de déposer le ballon au pied de sa préférence. Celle-ci avait deux possibilités : ou bien ramasser le ballon, ce qui signifiait qu’elle acceptait d’être distinguée par celui qui devenait illico son chevalier servant ; ensuite, elle rendait le ballon à un marié qui, d’un grand coup de pied, l’expédiait le plus loin possible et le jeu reprenait, mettant à l’honneur un autre célibataire. Ou bien la jeune fille s’écartait du ballon – la raison pouvait être le simple regard dissuasif du père – et une autre jeune fille ramassait alors le ballon, mais c’était rarissime ; le pire advenait lorsque toutes se désintéressaient de cette manière d’hommage, car le jeune homme devenait la risée de la communauté pour de longues soirées. Après la partie, de la grande messe du dimanche jusqu’avant les vêpres, si le pré carré restait inviolé, les mariés banquetaient aux frais des célibataires. Louis jouait pour la dernière fois dans le camp de ces derniers. Non pas que l’année suivante il participerait à l’équipe des mariés, mais simplement parce que l’âge de sa Marguerite interdirait sa participation, à moins de poser le fameux ballon devant d’autres pieds, mais personne n’y croyait. En effet, la communauté avait vu, les trois années passées, Louis témoigner son solide attachement à Marguerite. Il établissait ainsi une performance car, généralement, le célibataire concourait une fois dans ce jeu en tant que tel, puis basculait dans l’équipe des mariés et refoulait les attaques de ses anciens camarades.

Louis aurait préféré se dispenser de cette prouesse trois fois renouvelée, mais la famille de Marguerite comptait sur elle. Le père, Guilhaume Fourestier, sombrait dans la maladie qui le diminuait de façon irrémédiable, son état réclamait les visites fréquentes du médecin et les préparations alambiquées de l’apothicaire. Ces soins

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coûtaient et devenaient la charge principale de la famille ; les aînés, Marguerite comprise, devaient en répondre. La priorité pour elle et avant elle-même était le sort de son père, d’autant que le médecin ne savait ni nommer la maladie, ni prévoir l’évolution du mal. Cependant, il était intolérable pour les proches que le malade n’eût pas le secours de la faculté, même par un représentant tâtonnant devant une pathologie inconnue. Louis entendait ce raisonnement et le partageait, en plein accord avec Marguerite. Ils s’engageaient tous deux pour de longues fiançailles.

Marie et Guilhaume avaient largement dépassé l’âge qui devait les élever au rang de grands-parents et ils s’interrogeaient sur la manière dont Louis organisait sa vie, si leur cadet Pierre ne devancerait pas son aîné en devenant père avant lui et en leur offrant le bonheur d’être aïeuls. Ils pensaient, bien sûr, que ce bonheur pouvait aussi leur être donné par Élisabet mais ils en doutaient. Elle ne montrait aucun attrait pour se lier définitivement avec un garçon. Toutefois, elle aimait sortir, rire, danser avec cette jeunesse dont la qualité essentielle était d’avoir vingt ans comme elle, mais contrairement à ses amies, elle n’éprouvait aucun besoin d’accorder sa confiance à un garçon susceptible de la choisir. Même lorsque Marie et Guilhaume, mine de rien, avançaient les pions d’un jeune homme sérieux, en valorisant ses qualités pour la décider à s’engager dans la vie traditionnelle des jeunes femmes, elle répondait que rien ne pressait et citait en exemple Louis qui ne brusquait pas le mouvement. Elle affirmait qu’elle finirait par se décider comme tant d’autres mais elle voulait réfléchir, et considérer tous les aspects du mariage. En fait, elle ne dupait personne et surtout pas ses parents qui constataient son manque d’entrain pour un tel projet. Quelquefois, elle abordait avec sa mère ses intentions futures et dessinait les contours d’un projet auquel elle tenait, dont la réalisation pouvait se concrétiser rapidement et serait un bel accommodement pour Pierre qui poursuivrait bientôt ses études au collège des jésuites à Gignac. Elle prenait sa mère à témoin :

« Rendez-vous compte, mère, qu’en reprenant un commerce de toiles à Gignac, je serais installée et en même temps Pierre trouverait sur place l’affection et le secours de sa sœur.

– Tu es bien jeune, ma fille pour te lancer… C’est si difficile de tenir une boutique.

– N’oubliez-vous pas que je tiens les livres de comptes de père, et cela depuis

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des années ? »

Guilhaume aurait souhaité donner satisfaction à sa fille et il pouvait financièrement engager quelques fonds dans un négoce. Mais malgré l’opinion favorable qu’il avait de cette idée de commerce dans une petite ville peu éloignée du Pouget, inconsciemment, lorsqu’ils furent amenés à visiter et à considérer deux ou trois opportunités de reprise, une multitude d’inconvénients lui apparaissait, faisant immanquablement avorter le projet : soit des travaux de remise en état trop importants, soit une cession trop onéreuse, soit l’éloignement de l’établissement du centre de l’activité commerçante, et bien d’autres empêchements insolubles. Ces mauvaises raisons provenaient d’un trop grand attachement pour sa fille et de son souci de la voir installée dans un cadre exempt de toutes mauvaises surprises. Les hésitations de Guilhaume amenèrent Pierre à être pensionnaire. Il le resta jusqu’à la fin de l’année 1764, lorsque les jésuites furent totalement expulsés du royaume : la doctrine de leur ordre fut alors déclarée : « perverse, destructrice de tout principe de religion » et « injurieuse à la morale chrétienne ». Cette mesure qui sentait le règlement de compte ne trompa guère les plus avertis.

Pierre, étant en pension, n’assista pas à la messe du souvenir que fit donner en mars 1759 la dame Thérèse de Montcalm-Gozonpour le décès de son premier petit-fils Louis Jean Jacques ni, en mars 1760 et en mai 1761, aux deux grandes messes pour rendre grâce de la venue au monde à Paris de ses deux nouveaux petits-enfants, Antoine Pierre et Antoine Louis François, espérant que la paternité donnât à Louis Viel de Lunas plus de mesure à son caractère et de sérénité à ses actions. Vœux pieux car les vieux démons tourmenteraient à nouveau le seigneur dans un proche avenir… Pierre ne put donc voir celui qui s’imaginait toujours être son parrain, car ce dernier n’oubliait jamais de s’enquérir auprès de Guilhaume des progrès scolaires du collégien lors de ses visites factuelles au Pouget. Un jour d’été 1762, le seigneur s’arrêta devant l’atelier de Guilhaume, sauta de son cheval, décrocha le sac de la selle et entra dans le local consacré au labeur. Là, il trouva Élisabet, le nez dans les livres de comptes et auprès d’elle, sagement installé, absorbé par la lecture d’un livre d’étude, Pierre.

« Ah, mon filleul, te voila… et à la bonne œuvre… c’est parfait ».

Élisabet et Pierre levèrent leur tête, puis dans un bel ensemble, furent sur pieds et esquissèrent une révérence.

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– Mais j’ignorais que mon filleul avait une si jolie sœur… et si savante.

Élisabet, intimidée, rougit, ce qui la rendait émouvante à voir. Le seigneur s’approcha de la table et vida le contenu du sac. Il s’agissait d’un rouleau qu’il déploya, le maintint ouvert en posant de chaque côté des outils et des objets lourds qu’il avait saisis sur l’établi voisin.

« Regardez !... C’est un cadeau que je te fais, mon filleul. Cette carte te sera très utile pour tes études, elle a été tracée par César Cassini et son fils Jean-Dominique, célèbres cartographes attitrés du roy. Approchez-vous et considérez les infimes détails ».

Ce fut pour le frère et la sœur une révélation : le pays où ils vivaient s’étalait là, sous leurs yeux, avec son relief, ses fleuves, ses cités. Longtemps après le départ du seigneur, Élisabet et Pierre restèrent à leur éblouissement.

C’est cet été-là, le vingt-cinq juillet, que le père de Marguerite, Guilhaume Fourestier, trépassa après une longue agonie. Louis se chargea des formalités habituelles en pareil cas. Il éprouvait des sensations contradictoires ; certes, ce décès lui ouvrait la porte d’une nouvelle étape dans sa vie, cependant il n’oubliait pas le visage déconfit de sa promise et son chagrin si grand. Oui, maintenant ils allaient se marier, le temps de régler les affaires de famille. La succession de Guilhaume Fourestier ne posait pas de problèmes insurmontables : il ne détenait ni fortune ni biens, car son activité de brassier – mot définissant celui qui ne possède que ses bras pour vivre – ne lui avait permis aucune aisance. Son foyer avait vu l’apparition et la survie d’une nombreuse progéniture, puis cette maladie qu’il endura des années et l’enlevait à ses soixante ans à peine. Toutefois, il fut admis en réunion familiale – élargie aux latéraux comprenant les Imbert, les Boyer, les Hues, les Rouïre, les Fabre, les Fournier, les Bosc, les Counougut et sous peu les Gribal – que les proches du défunt ne prendraient que le demi-deuil. Ainsi assimilaient-ils la longue maladie à une période endeuillée, comprise dans l’affliction officielle respectueuse de la coutume et personne n’y trouva à redire. D’une durée de six mois, le deuil se lèverait en toute solennité par le mariage de Marguerite avec Louis.

 

 

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Le onze janvier 1763, les promis s’unissaient. La mariée voulut un mariage aussi grand que son attente avait été longue et, malgré le soutien dû à son père, Marguerite avait mis à profit ses longues fiançailles pour se composer un beau trousseau, joliment brodé d’un M accolé à un L : bien qu’elle ne sache ni lire ni écrire, ces deux lettres figuraient sur tout son linge de maison. Si un paramètre doit être considéré, c’est bien le pragmatisme des hommes et des femmes de la campagne, proches de la nature où la mort côtoie en permanence la vie, et qui estiment que celle-ci doit vaincre absolument celle-là dans l’affrontement quotidien ; l’explication d’agissements surprenants s’insère dans ce combat. Depuis des mois, les proches connaissaient l’issue fatale réservée à Guilhaume Fourestier, son devenir était écrit, l’année 1762 serait celle de son départ. Même si, par discrétion et par respect, ils se refusaient toute joie, ils n’ignoraient pas qu’après sa mort la vie perdurerait et des évènements heureux adviendraient. Marguerite avait réalisé qu’il ne tenait qu’à elle de faire de sa noce son jour de gloire ; aussi avait-elle doublé la capacité de ses élevages de poulets, de pintades, de lapins et engraissé un cochon supplémentaire. Elle voulait que pendant les deux ou trois jours que dureraient les festivités, les invités y trouvassent leur contentement. La question des légumes et du vin ne se posa pas car dans les campagnes, les potagers et les petites vignes rendent plus que nécessaire. Même le régent, Jean Vincent Jausiol la Feuïllade, requis comme témoin par le marié, dont la présence avec sa famille était essentielle pour ses anciens élèves Louis et Pierre, se fit un devoir de cultiver dans son petit jardinet autant de légumes qu’il put à la place des fleurs qui illustraient ses leçons. Le dimanche précédant le mariage était l’Épiphanie : cette fête servit en quelque sorte de répétition générale. La semaine fut destinée à la préparation culinaire et commença par l’hécatombe des animaux : la volaille à plumer, à vider, à farcir, à cuire, les lapins à déshabiller de leur peau sans l’abîmer pour la vendre avec profit. Le sort du cochon se régla comme d’habitude avec difficulté, car immoler un animal engraissé pendant une année n’est pas chose aisée. Toute la famille avait suivi avec amour et presque la larme à l’œil la prise de poids, chaque livre supplémentaire devenant un sujet inépuisable de discussion, palper le cochon était une occupation journalière indispensable. Ainsi, après des mois d’intimité, sacrifier ce compagnon demandait une forte motivation et quand sa fin programmée arrivait, plus personne ne lui parlait et ne parlait de lui. On lui jetait sa nourriture sans le regarder, on le poussait du pied pour nettoyer la porcherie et enfin, au

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comble de la mauvaise conscience, on l’insultait, lui reprochant de se gaver à leur frais, on concluait avec mauvaise foi que de le saigner, c’était bien mérité.

Face à la grande famille de Marguerite, celle de Louis semblait bien réduite. Guilhaume, son père, avait quitté son Quercy natal voilà quarante ans ; que restait-il là-bas de sa famille ? Depuis longtemps il n’existait plus aucun contact et Marie Portal, sa mère, n’était en relation très épisodique qu’avec de lointains cousins, lorsqu’il advenait des décès. Depuis leur installation au Pouget, c’était bien la première fois que sa famille s’alliait avec des autochtones si bien enracinés dans leur terre. Néanmoins, chose rare, Louis voulut près de lui comme deuxième et troisième témoins son frère Pierre et sa sœur Élisabet. Cette dernière, en apposant sa signature sur le registre, interloqua une grande partie des présents qui s’accommodaient de l’illettrisme ambiant, s’interrogeant sur l’utilité d’une telle aptitude pour une femme. D’ailleurs, dans tous les milieux, en aucun cas il n’était demandée à la femme d’avoir des compétences intellectuelles très élevées ; et pour celles qui, malgré les habitudes séculaires, se risquaient dans des domaines où l’esprit prévalait, où le cerveau fonctionnait à plein rendement, il leur en coûtait, la méchanceté se déversait sur leur tête à flot continu, même de la part de personnes dont la bonté aurait dû être la qualité éminente : les ecclésiastiques. Il est vrai que dans leurs prêches, quand ils abordaient les péchés capitaux, ils n’avaient qu’à lever la tête et regarder la vie scandaleuse de leur souverain.

Abandonnant par bribes son pouvoir, le roi, sur une durée de vingt ans, remarqua une roturière aussi belle qu’intelligente, Jeanne-Antoinette Poisson, l’éleva au rang de marquise de Pompadour, écouta et entendit ses conseils, plaça en divers postes essentiels les protégés de son amie. Celle-ci, pour avoir totalement les coudées franches, poussa son royal amant dans la lubricité la plus débridée ; enfin, au comble de sa perpétuelle langueur, il abandonna à sa préférée tous les leviers de commande car, disait-il, après lui, il pouvait bien y avoir le déluge. Ainsi tenait-on la marquise, redoutablement intelligente, pour responsable de tous les maux du royaume. D’abord de cette guerre, longue de sept ans, qui se concluait par un traité désastreux signé en février de cette année 1763, dans lequel la France perdait un territoire immense au nord de l’Amérique. Bien quelle ne gouvernât pas directement, il n’échappait à aucun des sujets que la Pompadour manœuvrait les ministres. Ou plus exactement, ses adversaires donnaient à penser que cette politique si désastreuse était son œuvre à elle, comme si les

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ministres en place, voyant leur nom lié à l’échec, s’interdisaient de n’être autre chose que des marionnettes. En réalité, nul n’admettait qu’une femme, par des moyens qui impliquaient en premier lieu sa clairvoyance, puisse s’élever aussi haut dans un état où aucune place n’était envisagée pour elle. Régulièrement, d’ailleurs, Élisabet et Pierre s’affrontaient à son propos. Tandis qu’Élisabet prenait la défense de la marquise en faisant parler son cœur de femme en pleine solidarité avec cette si grande dame, Pierre donnait libre cour à un raisonnement intransigeant. Les frères de la compagnie de Jésus pouvaient être fiers de leur élève, qui jonglait avec les idées en virtuose de la rhétorique ; et justement la controverse avec sa sœur portait sur le degré d’implication de la marquise dans la responsabilité de l’expulsion des jésuites du royaume de France, qui priverait le jeune homme de maîtres compétents dans sa quête du savoir, pour l’heure sa principale aspiration. Néanmoins, il aimait faire partager ses acquis. Maîtrisant l’art de la parole, il simplifiait les sujets les plus complexes et même pour les événements ordinaires ses proches ou ses voisins aimaient qu’il s’exprime. Ce fut le cas le quatre avril 1763, lorsque son frère Louis devint le parrain de son neveu par alliance Louis Fourestier ; la marraine était sa grand-mère maternelle Élisabeth Coustol, accompagnée de son neveu Jean Antoine, fils de sa sœur Marguerite, mariée à un Counougut. Ce jour-là, Pierre mit en valeur les liens sacrés de la famille, surtout si l’appartenance à celle-ci se réalisait par le cœur. Le décès prématuré de la marquise, le quinze avril 1764, mit un terme à la querelle d’Élisabet et de Pierre. Le splendide château de Versailles, aux pièces démesurées bâties sur des terres insalubres, avait eu raison de la santé de la belle favorite. Le château de la Belle au bois dormant l’avait plongée dans un sommeil définitif, dont le baiser du prince charmant ne put la tirer.

Cependant, un autre sujet de controverse, à partir du second semestre de 1764, anima pour plusieurs années les conversations de tous les habitants du pays. La peur ancestrale du loup prit dans le petit pays du Gévaudan des allures de terreurs paniques qui se répandirent dans toutes les provinces de la royauté et des royautés voisines. Les gens, depuis toujours, redoutaient les attaques des loups, le danger qu’ils représentaient leur était coutumier. Ils savaient se prémunir des assauts de ces hordes de canidés que la faim poussait près des habitations. Les agressions fréquentes dans les mois d’hiver ne provoquaient pas systématiquement la mort des victimes et dans le cas du Gévaudan, les agressés tirés sains et saufs de ce mauvais pas ne parlaient pas d’un groupe de loups

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mais d’une bête dont les agissements criminels différaient de ceux du loup. C’est alors que joua l’attrait que possède l’homme pour le merveilleux, le surnaturel, le démoniaque. Si une telle chose existait, pour la vaincre les moyens ordinaires ne convenaient pas, le secours divin s’imposait. Ainsi, l’évêque-comte de Mende lança un appel à la prière et à la pénitence. Toutes les paroisses des États du Languedoc, et celles de l’Auvergne, répondirent à cet appel impérieux. Au Pouget comme ailleurs, même les plus érudits dans le domaine zoologique, à l’image de Pierre, ne manquèrent aucun des nombreux offices pour contrarier les actions funestes de la bête. Toutefois, l’intendant des États du Languedoc, pragmatique, offrit une forte récompense à qui résoudrait l’épouvantable problème.

À la même époque, une rumeur tenace se diffusait au Pouget : Louis Viel de Lunas menait des pourparlers sérieux au sujet de la vente de la baronnie, avec un seigneur issu d’une noble famille des Cévennes aux aïeux de laquelle le roy avait reconnu leurs titres d’ancienne noblesse, en accordant pour les confirmer le nouveau titre de vicomte. Jean Daudé d’Alzon présentait les garanties que l’on peut exiger d’un acquéreur sérieux. Au début de l’année 1765, lors d’une de ses promenades habituelles au Pouget, Louis Viel de Lunas fit une halte devant l’atelier de Guilhaume où il s’annonça de la façon convenue.

« Holà, Guilhaume, es-tu-là ? »

Guilhaume s’activait à son établi, où il ébarbait à lime douce quelques pièces métalliques.

« Holà, Guilhaume es-tu-là ?... Es-tu donc sourd ? » En employant ce mot, le seigneur pensa, à l’instant même où il sortait de sa bouche, que Guilhaume, à son âge, avait peut-être finalement des problèmes d’audition. Il sauta de son cheval et vit en entrant cet homme qui, de toujours, appartenait à son environnement. « Alors, Guilhaume, tu ne réponds plus quand je te somme ! – Oh ! Monseigneur, veillez accepter mon excuse ». Guilhaume, dorénavant, présentait par ses gestes et sa physionomie tout ce que les nombreux jours passés peuvent obtenir comme résultat désolant. La vieillesse de Guilhaume n’était pourtant pas un triste spectacle : bien au contraire, la communauté s’attendrissait en le voyant effectuer sans relâche, depuis plusieurs générations

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d’hommes, sa tâche habituelle. « Toujours au labeur, mon bon bougre ! » Les deux hommes se sourirent, car c’est en l’interpellant ainsi que le seigneur rencontra la première fois Guilhaume. Aujourd’hui, il employait les mêmes mots, car il pressentait qu’ils se voyaient maintenant pour la dernière fois. « Guilhaume, tu le sais sans doute, la baronnie va sortir de la famille, j’ai un grand projet qui requiert des moyens financiers importants. Vois-tu, Guilhaume, dans ma position, il ne sert à rien de végéter si loin du centre… Mon avenir, l’avenir des miens, de mes fils, c’est Versailles ! Là se réalise toutes les entreprises ! Là, grâce à des appuis bien en cour, toutes les tentatives sont vouées au succès ! » Guilhaume regardait ce noble seigneur s’enflammer plus que de raison, qui discourait à n’en plus finir sur tous les avantages qu’il tirerait de son installation à Versailles. Hélas pour Louis Viel de Lunas, son épouse et ses fils, la réalité fut bien différente : de la fameuse transaction il perçut en retour les capitaux tout juste suffisants pour acquérir le château et les domaines d’Écluzelles, près de Dreux. Sollicitée, son épouse, Marie-Reine de Boullème de Saint-Rémy, refusa de le soutenir dans ses idées fantasques et à son décès, en 1771, sa famille réussit à bloquer toutes ses disponibilités et tous ses biens, les réservant à ses fils lorsqu’ils atteindraient leur majorité. Louis Viel de Lunas, perdant ainsi toute responsabilité, abandonna ses fils aux soins des domestiques du château, si bien que pour parachever sa faillite, sa belle-mère, Claude de Girard d’Espeuilles, obtint du roy une lettre de cachet lui retirant l’autorité paternelle. Après avoir longtemps parlé du chemin qui s’ouvrait devant lui et qu’il imaginait pour l’heure couvert de pétales de roses, le seigneur s’intéressa à la famille de Guilhaume. « Sais-tu, Guilhaume, que j’ai beaucoup pensé à mon filleul ? Alors, voici une bourse pour lui mettre le pied à l’étrier, ainsi qu’une lettre de recommandation avec une liste de quelques familles qui sont mes obligées, il pourra les solliciter de ma part… Avant de te quitter, dis-moi, Guilhaume, ta famille s’est-elle agrandie ou déplores-tu quelques malheurs ? – Monseigneur, un grand bonheur va enfin m’être donné ! Au printemps prochain, je serais grand-père ! Il était temps que cela soit, et pour mon plaisir il portera mon prénom ». Ils se séparèrent après avoir abordé le sujet inévitable de la bête du Gévaudan.

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Guilhaume apprit au cours de la discussion que le roy, désireux d’en finir avec cette menace permanente causant le trouble de ses sujets, chargerait prochainement ses meilleurs louvetiers de résoudre le problème. Le petit Guilhaume fut porté le vingt-cinq avril sur les fonds baptismaux, par son grand-père et sa tante Élisabeth Fourestier. L’été qui suivit amena, par sa violente canicule, le plus grand péril pour les êtres les plus faibles ; déjà, l’année précédente, la saison avait été étouffante, avec certains jours de chaleurs excessives, mais en 1765 les mois chauds déclenchèrent un climat insupportable : le feu tombait du ciel et la braise, au sol, remplaçait la terre, la fournaise généralisée brûlait toute vie qui n’avait pas d’attaches efficaces, ou ne parvenait pas à s’ancrer solidement. Guilhaume, depuis le passage du seigneur, s’était usé en profondes réflexions sur le devenir de sa famille. Son âge n’avait pas brouillé sa faculté d’analyser sa situation actuelle, de poser le bilan du chemin parcouru, de tracer les perspectives d’avenir. Il continuerait à soutenir Louis par son travail, tant qu’il lui resterait quelques forces, si possible jusqu’à sa fin. Il se remémorait ce passé, assez proche, où Jean-Baptiste Gradé, à ses côtés, le secondait jusqu’à ce que Louis pût assurer de la belle œuvre, Louis qui, à présent, menait fort bien l’affaire familiale. Il s’était installé pas très loin de l’atelier, dans un petit logement. Supposant que d’autres enfants agrandiraient son foyer, la bonne idée de Guilhaume était de lui céder l’appartement au-dessus de l’atelier et de s’installer avec Marie dans une maison plus petite et de plain-pied, d’autant qu’Élisabet et Pierre envisageaient de s’établir à Montpellier, dans l’immédiat en ouvrant une échoppe, puis en reprenant une boutique. Pierre, passé maître dans l’art oratoire, sut sans difficultés, du haut de ses audacieux dix-huit ans, convaincre son père, rassurer sa mère, impliquer sa sœur, aplanir les difficultés, rejeter les objections. Avec les atouts en sa possession : la bourse et la recommandation de son parrain putatif, l’appui de ses parents, le soutien d’Élisabet et son intelligence, l’entreprise envisagée assurément réussirait. En revanche, Pierre restait énigmatique au sujet des produits qu’il commercialiserait. Mystérieux, il disait : « il faut savoir où l’on marche ». Sa sœur affichait un sourire complice. Le vingt-deux septembre 1765, alors que Pierre, selon son habitude, témoignait par sa présence amicale de sa sympathie à Barthelemy Valette pour le baptême de son fils André, une grande animation perturba la cérémonie. Sur le parvis de l’église, un groupe d’hommes discutait, riait, s’apostrophait, sans discrétion, à la

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cantonade. « Ça y est ! Ce coup-ci, ils l’ont eu, parbleu ! – Qui ?... Quoi ?... Morbleu ! – La bête !... La bête !... Sacrebleu ! – C’est-y vrai de vrai ?… Crénom de nom de D...! » Élevant sa voix depuis l’intérieur de l’église, le prêtre et vicaire Belmond s’écria : « Au prochain juron, au prochain blasphème, ils vont apprendre que le Seigneur m’a pourvu de mains pour bénir et de pieds pour sévir. Va leur dire cela, Pierre, ils se calmeront, et tâche de savoir l’objet de ces criailleries ». La nouvelle se résumait en une phrase : la bête du Gévaudan a été tuée par le principal louvetier du roy. Les plus avertis donnèrent à l’information tous les détails qu’ils savaient d’une source approximativement sûre. La bête n’était en définitive qu’un loup, plus grand et plus fort que ses congénères. Cette affaire ne recelait donc rien de diabolique ; elle consistait simplement à charger des hommes compétents de résoudre un problème habituel pour eux et, fort heureusement, le roy avait à son service des gens experts pour anéantir la méchanceté de telles bêtes. Par grandeur d’âme, il les avait mis à la disposition de la province, où les victimes mortellement atteintes se comptaient en grand nombre. Bien sûr, par la suite, le Gévaudan serait touché par de nouvelles attaques ; certes, les enfants et les femmes continueraient à être ses proies, mais la bête furieuse, par la volonté du roy, avait été éliminée. Il s’avérait donc inutile de gloser sur un sujet qui, à présent, était considéré comme réglé. Toute personne détenant une parcelle de pouvoir se rangea derrière cette sentence, du sommet de l’échelle au premier barreau, en l’occurrence le vicomte Jean Daudé d’Alzon, désormais détenteur de l’autorité seigneuriale au Pouget. Le vicomte appartenait à une longue lignée de chefs militaires tous dévoués sans jamais faillir au roy de France et à la religion de la Fille aînée de l’Église. Par le passé, ils avaient eu à souffrir de leur attachement à défendre ce qu’ils considéraient comme la vrai foi, dans ce pays cévenol autour du Vigan gangréné par la prétendue Réforme depuis l’apparition des protestataires, à l’époque du roy chevalier François 1er. Le sabre ayant remplacé très vite le goupillon et les prêches, les échauffourées, les tueries, devinrent le cadre quasi quotidien des habitants du royaume. Dans ce contexte de

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violences réciproques, les membres de la famille Daudé, au fil des générations, tenteraient, en tant que subdélégués de l’intendant du Languedoc, de ramener les huguenots dans la religion catholique, y compris par la force des armes. Cette violence se retourna contre eux. Les huguenots, autour des années 1620, les chassèrent de leur château et brûlèrent leur demeure. Lors de la révolte des camisards, en 1704, ces mêmes huguenots attentèrent mortellement à la personne de Jaques Daudé de la Coste, arrière-grand-père du vicomte Jean Daudé d’Alzon, baron du Pouget. Quant à ce dernier, né au Vigan le premier mai 1739, époux d’Anne Marie l’Évesque de Cérisières, son installation au Pouget promettait, à sa personne et aux siens, une situation plus calme que ne le fut celle de ses aïeux.

 

 

Le grand chamboulement, pour Marie Portal et Guilhaume, se produisit au printemps 1766, lorsque se concrétisa le dessein de Pierre. Il fut entendu qu’Élisabet serait partie prenante de cette aventure à laquelle elle pensait depuis son enfance et que Louis l’aîné, en trentenaire expérimenté, les accompagnerait et resterait avec eux deux ou trois semaines pour s’assurer du bon démarrage du projet et de l’installation correcte d’Élisabet et de Pierre. Ce dernier avait mis à profit les mois passés pour prendre contact avec les familles signalées par Louis Viel de Lunas ; des lettres s’échangèrent, des relations s’établirent, des pistes s’ébauchèrent. Il fallait à présent s’assurer sur place des possibilités. Auparavant, Pierre devait expliquer en détail son objectif. Enfin le voile se levait. Le commerce qu’il allait entreprendre était d’une simplicité enfantine, ne nécessitait pas de gros investissements en matières premières ni en marchandises et possédait plus de chances d’aboutir dans la grande ville du Languedoc que partout ailleurs. Pierre voulait vendre aux citadins des herbes séchées et leur faire apprécier leurs qualités intrinsèques, en somme être droguiste. Devant les siens, il commença sa plaidoirie.

« Mes bons parents, les propriétés des plantes qui nous entourent nous sont connues de toute éternité et c’est grâce à ce savoir transmis entre les générations que nous excellons à nous maintenir en bonne santé. Il ne nous faut, à nous, gens des

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campagnes, le recours du médecin que par d’extraordinaires circonstances. Vous le savez bien, mes bons parents, qui avez malheureusement vu nombre de vos enfants emportés par des épidémies auxquelles rien ni personne ne trouvait remède… Ce que je veux apporter à cette population des villes, qui méconnait à présent les bienfaits des plantes, c’est la redécouverte des principes salutaires de nos herbes, afin de les aider à supporter leurs maux quotidiens pour lesquels il n’est pas utile de voir les médecins : le manque d’appétit, les rougeurs, les eczémas, la fatigue, l’énervement, l’asthme et, pardonnez moi, les coliques.

« Mais, me direz vous, il y a les apothicaires qui font de longs apprentissages de six, sept ans, qui ont été instruits sur les produits bénéfiques, qui sont aptes à exécuter les ordonnances les plus subtiles des médecins et qui sont, en principe, si nous considérons leurs capacités, théoriquement supérieurs aux droguistes et autres marchands de plantes et d’épices. Seulement, retenez ceci, mes chers parents : leurs qualités deviennent leurs défauts, ils sont hautement qualifiés pour soigner des malades, des malades venant d’être palpés et diagnostiqués par un médecin qui leur ordonne la prise de préparations élaborées par les apothicaires. C’est pour ces derniers une condamnation perpétuelle à n’avoir pour clientèle que des malades.

« Le but que je m’assigne est tout le contraire, je veux apprendre aux gens à se conserver en bonne santé, ne pas tomber malade et prendre soin d’eux-mêmes. Ces ambitions se réaliseront exclusivement dans des lieux coupés de la mère nature, c'est-à-dire la ville, de préférence la plus grande possible, car vous savez bien que nos voisins du village, des villages voisins, n’ont nul besoin d’être renseignés sur une matière qu’ils maîtrisent depuis leur jeune âge. Vous objecterez, chers parents, que dans les villes, certains récemment installés, issus des campagnes, n’ignorent pas l’efficacité des plantes ; mais le temps leur manque pour les cueillir là où elles poussent naturellement, en outre je compte bien que, ces personnes déjà éclairées du bénéfice qu’apportent les plantes, me fassent bonne réputation. De plus, je me suis fait établir par mes différents contacts demeurant dans la place, la liste des apothicaires et des parfumeurs établis à Montpellier, et je compte très vite les visiter pour m’assurer auprès d’eux des débouchés indispensables, en devenant leur fournisseur principal ; je compte être persuasif à leur endroit, c’est mon atout majeur. Vous le savez, il n’existe pas de corporation des droguistes, des épiciers, des cueilleurs de plein champ et de sous-bois, vous décernant le

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titre de maître : dans ce domaine, seule compte la satisfaction de l’acheteur et d’après les renseignements que je sais, dans la rue de l’Herberie à Montpellier, les boutiques sont tenues par des marchands qui ne jouissent pas de compétences approfondies dans la vaste spécialité de la botanique. Cette place, mes bons parents, je la revendique ».

Pierre arrêta là sa démonstration et Élisabet, enthousiaste, lança :

« Cette place t’est due ! »

Quelques jours après cette soirée, tôt le matin, aux premiers rayons du soleil, la fratrie fit le premier des nombreux pas en direction de Montpellier. Tous les quatre, car à aucun moment Louis n’envisagea de ne pas être accompagné de sa moitié, affichaient des sourires radieux, chacun pour des motifs particuliers. Pierre, d’abord, qui, avec assurance, estimait qu’il n’avait pas moins de chance de réussir que bien d’autres ; Élisabet, ensuite, qui se félicitait de sa patience passée et voyait s’entrouvrir les portes sur un horizon enfin différent ; Marguerite et Louis, enfin, qui s’offraient une parenthèse par un voyage au parfum d’aventure. En marchant sans forcer l’allure, en s’arrêtant régulièrement pour se restaurer et se reposer, ils aborderaient bien avant la tombée de la nuit les portes de la grande cité. Ils progressaient d’un pas allègre, chantant ou discutant, songeant ou riant pour des riens, les deux hommes portaient l’un le ravitaillement, l’autre le sac rempli de toutes choses utiles et même futiles. Ils ressemblaient à cette jeunesse qui, Pâques venues, décide de déjeuner sur l’herbe d’une omelette flambée à l’eau-de-vie et de s’enivrer du soleil, du bon air, d’un petit vin taquin et, n’en déplaise aux pisse-vinaigre, de câlins à l’abri de bosquets complices. Chemin faisant, ils croisèrent des travailleurs de la terre, des gardiens d’animaux, des marchands colportant (et effectivement portant sur le col leur gagne-vie), des cavaliers missionnés au transport de missives, puis, se rapprochant de la cité espérée, ils durent souvent se ranger pour laisser passer des carrosses, que des cochers manœuvraient avec douceur et qui ramenaient dans leurs magnifiques résidences ceintes de splendides jardins les personnages importants, indispensables à la direction des activités de la capitale. Ils arrivèrent, comme Guilhaume et ses deux compagnons à leur époque, par le faubourg Saint-Jaume. Portant les yeux au-delà des fossés, par-dessus les murs de la ville, ils virent les tours de la cathédrale Saint-Pierre, se promirent de s’y recueillir car ils ne pouvaient négliger l’apport d’un soutien céleste espéré, puis ils bifurquèrent à main droite pour déboucher sur la terrasse du Peyrou où le grand roy, statufié peu après

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sa mort, sur son destrier, semblait prendre pour toujours sous sa bonne garde sa bonne ville de Montpellier rassemblée à ses pieds. Les contacts noués par Pierre lui indiquèrent une auberge de bonne tenue pour les accueillir, située derrière le palais, dans un quartier calme, loin du tumulte, accessible par la rue de la Coquille.

Le lendemain, ils se rendirent sur place, rue de l’Herberie, pour évaluer la fréquentation des boutiques par le public et apprécier le volume des ventes opérées. La boutique libre de tout engagement signalée par les correspondants de Pierre présentait une devanture acceptable ; dès lors, le jeune homme fit preuve d’une détermination inébranlable et franchit sans difficulté les derniers obstacles, notamment ceux, les plus ardus, concernant l’administratif. À ce moment crucial, Louis le maître serrurier l’épaula avec efficacité. Après une semaine d’activité intense, de leurs huit mains, la boutique et l’arrière-boutique étaient aménagées, l’appartement dont ils disposaient au-dessus leur permettait de vivre, pour l’heure, dans un confort rudimentaire. Ils ne purent pas même prendre un répit mérité, car le premier ramasseur de plantes, dont Pierre s’était assuré du produit de la récolte, le demandait pour vérifier la qualité de sa livraison. En effet, Pierre avait anticipé la concrétisation de l’affaire et chargé quelques spécialistes rustiques de bonnes herbes de sa connaissance de lui remettre en temps voulu le fruit de leur cueillette.

Malgré leur occupation si prenante, toute affaire cessante, les jeunes gens demandèrent une audience à l’autorité morale du lieu, représentée par le curé Castan de la paroisse de Notre-Dame-des-Tables, dont l’église s’élevait à cinquante pas de la boutique. Le curé Castan étant gourmand de tisanes et autres décoctions, leurs rapports en furent facilités au point que, dans un prêche bien senti sur les magnificences du Seigneur, créateur de toutes choses sur Terre, il félicita les capacités de celui qui, comme Pierre, favorise la diffusion des bontés célestes contenues dans la plus petite brindille. Un tel encouragement facilita le démarrage du commerce et lorsque, quinze jours après leur arrivée, la boutique reçut ses premiers acheteurs, Louis comprit que sa sœur et son frère avaient trouvé leur voie. La rapidité avec laquelle ces deux-là étaient devenus marchands droguistes ne laissait place à aucune incertitude sur leur avenir. Dorénavant, la fratrie allait se scinder, il retournerait au Pouget, empoignerait les outils que son père lui avait transmis avec l’art de les manipuler, eux vivraient à Montpellier une existence n’ayant aucun point commun avec la sienne. Leur relation n’aurait plus

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cette complicité habituelle, les sujets de leurs conversations futures n’aborderaient, le plus souvent, que des histoires de leur passé commun car, ne partageant plus leur présent, le récit des expériences de chacun se résumerait à de courtes anecdotes, encore réduites aux plus spectaculaires, lorsqu’à l’avenir ils se réuniraient. La fissure, à peine visible, irait s’agrandissant, les replâtrages ne feraient que retarder la belle lézarde qui, en deux ou trois générations d’hommes, se transformerait en une profonde crevasse qu’il serait quasiment impossible de boucher. Louis méditait. C’est ainsi que les hommes vivent : construire, réparer, tant qu’on peut, puis rebâtir, encore et encore. Marguerite connaissait trop bien son homme, à présent, pour savoir, au ton de sa voix, à la tristesse de son regard, le fond de sa pensée. Elle voulut, à l’heure de la séparation, prendre date pour les retrouvailles. Le jour du départ, elle dit à Pierre :

« Avant de partir, je voulais te dire que mon frère François serait fier que tu acceptes d’être le parrain de son prochain enfant.

– Tiens donc, Gabrielle est enceinte !... Et c’est prévu à quelle date ?

– Si elle a bien compté, l’enfant arrivera début juin, je te le ferai dire par tes ramasseurs d’herbes ».

Marguerite avait pris la responsabilité de cette demande de parrainage. Les intéressés, François Fourestier et son épouse Gabrielle Bosc, apprendraient son initiative improvisée à son retour ; ils ne lui en tiendraient pas rigueur puisqu’elle présenterait, avec Pierre, François le nouveau-né au prêtre Belmond.

 

 

 

Quelques jours avant le baptême de François, un certain événement provoqua un émoi considérable dans la communauté du Pouget. Le trois mai 1766, Jean Sauvage et Barthélémi Fourestier, l’un des frères de Marguerite, se dirigeaient là où le labeur les attendait, quand un cri strident attira leur attention. C’était très tôt le matin, le soleil montait en température, il allait faire très chaud. Ils marchaient en longeant le mur du jardin du château, lorsque des petits sanglots les alarmèrent. Quel drame annonçait ces gémissements ? À l’oreille, ils se dirigèrent vers l’origine des pleurs. Des cinq sens, Barthélémi ne pouvait guère compter sur son ouïe déficiente ; en revanche Jean Sauvage

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marcha droit sur la porte du jardin. Là, dans un panier, à côté de la porte, gesticulait et à présent braillait à pleins poumons un nouveau-né qui, tout juste arrivé dans ce monde, devait résoudre son problème vital de survie. Jean Sauvage s’agenouilla, Barthélémi pareillement. Ne pouvant supposer un abandon, les deux travailleurs appelèrent, à la ronde, la présence du responsable de l’enfant, mais en vain ; pourtant, leurs appels ne manquaient pas d'ampleur tonitruante. Ils obtinrent pour seul résultat que le nouveau-né beugla à s'en déchirer les poumons.

« Eh bien, Barthélémi, nous sommes propres, avec cette récolte… Que faisons-nous ?

– Le curé… il faut trouver le curé ! Au moins qu’il soit baptisé, après on avisera, va, prends-le… en passant on s’arrêtera à la maison, ma femme lui donnera un peu de son lait, elle en a les gorges pleines.

– Dis, Barthélémi, je crois que les gens vont cancaner.

– Pourquoi ?

– Nous partons à deux, nous revenons à trois.

– Faut-il que tu sois couillon, mon pauvre Jean ! »

Dans une grande gaîté, ils revinrent sur leur pas. Le nouveau-né, rassuré par les voix réconfortantes des deux hommes, se mit à gazouiller, tout en tentant de mordiller sa main. Il était temps de le nourrir. Lorsque le curé Belmond arriva, avec Jean Sauvage et Barthélémi, l’épouse de celui-ci, Anne Hues, attendait devant les fonds baptismaux. Elle portait l’enfant qui, goulûment, tétait son sein à n’en plus pouvoir. Le visage de l’ecclésiastique s’empourpra de colère.

« Tu n’as pas honte, pauvre pécheresse, dans la maison de Dieu, exhiber tes mamelles ? Cache cela de suite ! »

Si le curé avait levé les yeux, il aurait été stupéfait de retrouver dans la même attitude la statue représentant la vierge Marie, tenant contre son sein son fils Jésus ; mais à trop chasser le péché, son esprit s’était déformé et les gestes naturels devenaient suspects à ses yeux, il envisageait même le sacrilège par ce sein dénudé et pourtant généreux. Le curé décida de baptiser l’enfant Joseph puisque, à bien considérer, le père adoptif de Jésus pouvait bien devenir le père de tous ceux qui n’en ont pas. La cérémonie fut brève car l’enfant, privé de lait, se remit à derechef à pleurer. Jean Sauvage, parce qu’il l’avait trouvé, devint parrain et Anne Hues, marraine pour l’avoir nourri ; d’ailleurs, le curé décréta que l’enfant continuerait de profiter de cette si bonne

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source nourricière et, par la suite, il le confierait à quelque congrégation religieuse.

Cette affaire d’abandon provoqua la réprobation unanime de toute la population. Une telle ignominie se ressentait comme un geste inqualifiable, la communauté n’imaginait pas qu’une femme de la paroisse pût commettre un tel crime. On n’admettait pas qu’une mère laissât son enfant seul, exposé aux pires dangers. Aussi, Jean Sauvage et Bartélémi devaient supporter les péroraisons de tous, qui immanquablement leur dictaient la conduite qu’ils auraient dû avoir, par exemple relever les traces, fouiller les alentours, menacer la vie de l’enfant pour que l’instinct maternel émerge, car la mère, ils s’en convainquaient, se cachait, prête à intervenir pour parer au pire. De mémoire de paroissien, jamais dans la commune un tel fait ne s’était commis. Il était pourtant le premier signe probant d’un changement dans les temps à venir, l’époque basculait dans plus de rugosité pour les plus humbles, qui subiraient régulièrement des périodes de graves disettes et les plus infortunés n’hésiteraient pas, dans ces noires années, un peu partout dans le royaume, à délaisser leur progéniture au hasard des portes d’églises, de couvents ou de châteaux, un acte misérable pour un destin moins désespéré. Dans le cas présent, les deux bons hommes qui sauvèrent l’abandonné n’eurent pas l’idée de pousser le porte du jardin et de prier le maître des lieux de leur accorder une audience pour lui demander ce qu’il convenait de faire. De même, parmi ceux de la communauté qui les conseillèrent de leurs judicieux avis, pas un seul ne nomma le vicomte Daudé d’Alzon.

Il faut dire que la situation entre le seigneur et les habitants était très tendue, depuis qu’un édit royal promulgué peu d’années auparavant avait changé le mode de désignation du maire et premier consul, des consuls et du conseil politique. Pour le vicomte, la signification de l’édit se résumait à ce qu’il soit à présent et pour toujours le maire du village, dont il assumait le pouvoir seigneurial. D’ailleurs, pour appuyer son raisonnement, il citait en exemple son père François Xavier Daudé d’Alzon, maire perpétuel du Vigan et avant lui son grand-père Jean Daudé d’Alzon. À l’évidence, il lui était insupportable qu’au Pouget, la même charge ne lui incombe pas en bonne logique. Côté communauté, deux tendances se dégageaient. Les uns, les plus nombreux, considéraient qu’en aucun cas ils ne devaient se dessaisir de la plus petite part de ce pouvoir communal : ils le détenaient depuis les temps ancestraux des plus anciens des

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rois qui en avaient confirmé, au fil des siècles passés, leur accréditation. Déterminés, ils considéraient que, s’appuyant sur la volonté royale, ils disposaient de solides arguments. Les autres analysaient le conflit à un autre niveau ; ils voyaient face à eux des puissants et des nobles qui, depuis des temps immémoriaux, monopolisaient la quasi-totalité des pouvoirs essentiels, cédant au bas peuple ceux qu’ils auraient pu assumer s’ils n’avaient pas eu le fort sentiment de déchoir. Or, il s’en trouvait certains, parmi ces nobles et puissants aux idées féodales bien ancrées, à l’instar du vicomte, qui estimaient qu’à chacune des strates le pouvoir ne se partage pas, il doit être absolu et dévolu à ceux désignés par leur haute naissance. Mais dans les communautés aussi se distinguaient de fortes individualités, formant l’opinion, ouvertes aux idées nouvelles qui circulaient et parvenaient avec force dans les plus petites bourgades du royaume. Ces édiles ayant obtenu une parcelle d’un pouvoir local songeaient, en s’adossant sur celui-ci, à en arracher de plus importants encore, jusqu’au plus grand. Ils disposaient pour se faire de moyens financiers et d’économies considérables, ne manquait alors que la création de réseaux efficaces pour l’action. La dégradation des rapports entre ces deux camps alla au fil du temps en s’aggravant, jusqu’à ce que des actions en justice fussent entreprises et empoisonnassent la vie des protagonistes au moins deux décennies, au rythme imposé par les différents niveaux judiciaires. Entre les deux, la multitude des gens qui, s’ils avaient seulement écouté leur cœur, auraient pu basculer dans l’un ou l’autre camp. Les débats les amenaient à des réflexions qui les rapprochaient à l’évidence des idées nouvelles que les plus éclairés diffusaient avec passion, mais la raison dans ce moment les bloquait et les ramenait à un idéal plus ordinaire, assurer la survie des leurs.

Guilhaume et Marie Portal, de toute leur vie, n’eurent d’autres ambitions que de bien élever leurs enfants. Pour cela, Guilhaume proposa son savoir-faire à tous les milieux composant la société, jamais il ne voulu courir le risque de se couper d’une partie de celle-ci. Louis et Marguerite Fourestier calquaient leur attitude sur cet exemple qui convenait à leur nature. Enfant, Marguerite n’avait pas fréquenté l’école, elle n’écrivait pas et déchiffrait à grande peine quelques lettres ou mots, elle était réticente aux pensées qui émanaient des livres. En bonne paysanne, elle accordait la primauté à la parole qui, une fois lancée, ne pouvait se renier, auquel cas c’était risquer le parjure et défaire pour plusieurs lustres sa réputation. Elle se méfiait absolument des écrits ; la raison essentielle tenait au fait que l’auteur lui était inconnu, ce qui l’autorisait à être

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soupçonneuse sur sa nature véritable : ne l’entraînerait-il pas dans la fausseté ? De surcroît, le contenu des livres lui paraissait inaccessible, même le Livre sacré dépassait son entendement. Comment, en tant que femme, ne pas s’interroger sur cette virginité conservée après enfantement ? Mais le Livre divin ne se discute pas sans blasphémer dangereusement. Louis, pour sa part, se contentait de sa condition. Ses aspirations n’allaient pas jusqu’à se mêler de la chose publique, il ne s’en occupait que lorsque le conseil politique se décidait pour des projets où il était à même de proposer ses avis ou son talent.

Cependant, tous les deux ne se dissimulaient pas que cet enfantement tant désiré causait du souci dans leur couple et, malgré leur vouloir, le ventre de Marguerite demeurait tel celui de parfaite jeune fille. Début mai 1767, Marie Portal fut choisie par le couple Jean Fabre et Marie Imbert pour être marraine de leur fille Marie. Le lien de parenté peu évident de Marie avec le couple passait par le jeu compliqué des alliances : d’abord son fils Louis, époux d’une Fourestier ; ces Fourestier, ensuite, dont un des leurs s’unit à une Imbert ; une fille de ces derniers, enfin, Marie Imbert, se maria avec Jean Fabre. Lors de la préparation du baptême, il parut évident que la gentille vieille dame qu’était devenue Marie Portal serait accompagnée du vieux grand-père de l’enfant, Dominique Fabre, parrain désigné. Marguerite et Louis, présents à ce baptême, essuyèrent plusieurs questions aussi naïves qu’indiscrètes. Il est vrai que l’un et l’autre avaient passé les trente ans et que leur descendance se remarquait par son effectif réduit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Troisième époque

 

 

 

Ah ! le beau mois de mai 68 ! Il flottait dans l’air ce mois-là un parfum de fraternité, une saveur délicieuse de retrouvailles, de rires complices, de repas partagés avec le ciel pour plafond. Le seizième jour de ce beau mai 1768, après avoir reçu du curé Belmond son premier sacrement, François, né la veille, jour historique où le royaume de France entrait en possession de l’ile de la Corse – cette information impérieuse voire impériale passa au Pouget totalement inaperçue – François, donc, fils de Marguerite et de Louis, fut le cœur de la fête. Sa grand-mère Marie Portal, assistée d’un Fabre (pour l’occasion François Fabre), lui servit de marraine ; elle éprouvait un bonheur profond car ce baptême reconstituait pour quelques jours son foyer à présent écartelé. En effet, Pierre et sa sœur Élisabet, délaissant pour l’occasion leur commerce, la gratifiaient de leur présence. Il est vrai que l’absence de ces deux-là durait depuis deux ans, une éternité pour les solides septuagénaires qu’étaient maintenant Marie et Guilhaume. Les Montpelliérains avaient effectué le voyage en empruntant le coche qui reliait Montpellier à Lodève en passant par Canet et Clermont-de-Lodève. Rapide et confortable bien qu’onéreux, il couvrait les huit lieues utiles en une matinée à peine. Nos voyageurs en profitèrent pour ramener au petit pays bien des choses tout à fait plaisantes, propre à faire rêver les ruraux du luxe de la société citadine.

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L’affaire de Pierre, secondé par sa sœur, se développait et les amenait à une petite aisance mais s’ils purent aussi facilement se libérer quelques jours, ce fut grâce à l’aide régulière, bien qu’au début restreinte, de la demoiselle Françoise Jouliés. Celle-ci, très tôt, au sortir de l’enfance, quitta son Millau-en-Rouergue natal pour être placée comme domestique chez des bourgeois de Montpellier qui recrutaient, dans les régions reculées et difficiles de culture, les bras jeunes et vigoureux en surplus pour servir gaiement, sans plaintes. D’ailleurs, et sans être outrecuidants, ces bourgeois évolués pensaient en bonne logique attendre de leurs factotums de chaleureux remerciements. Cette vaillante jeunesse, grâce à eux, abordait la Civilisation, ils la tiraient du fin fond de ses gaves – car pour se situer à leur niveau, les bourgeois utilisaient leurs mots, leur langage ; ainsi, une gorge du relief montagneux se nommait « gave », entre « gavots », « gavotes », et « gavaches ». Cette bienheureuse jeunesse, ils l’habillaient, la logeaient, la nourrissaient et surtout la formaient à la servilité à vie, au lieu qu’elle s’arrache les mains sur des terres quasi incultes et adopte pour toujours l’épaisse odeur des biques. Le père de Françoise, Antoine Jouliés, se satisfit que des bourgeois de Montpellier recrutassent sa toute jeune fille ; lui-même, brassier, accumulait bien des difficultés pour assurer la survie familiale et dans ces conditions, une fille placée chez de bons maîtres était une rente assurée pour longtemps. Mais les années passant, les contingences firent évoluer la situation des bourgeois qui employaient Françoise. Le service se réduisit et ils lui demandèrent de penser sérieusement et rapidement à se placer dans une autre maison. Françoise s’en était ouverte auprès d’Élisabet qui, bien installée dans l’activité commerciale, pouvait utilement la renseigner sur les bonnes maisons. C’est alors que Pierre eut l’idée, en accord et après arrangement avec les maîtres de Françoise, de l’utiliser lorsqu’elle se trouvait disponible. Très vite, elle devint indispensable dans la boutique : de par son passé rouergat elle possédait une grande connaissance des plantes et de la manière de les utiliser ; grâce à son instruction pourtant sommaire, elle lisait et déchiffrait sans erreurs. Pierre se résolut donc à l’engager à demeure. La confiance s’installa et Françoise s’impliqua dans sa nouvelle occupation avec enthousiasme, à tel point que Pierre n’hésitait pas à se reposer sur elle.

Il se permit donc pour quelques jours ce déplacement au Pouget en compagnie d’Élisabet, pour assister au baptême de son neveu François. Par ce retour, ensemble ils s’attendrirent sur une époque récente de leur passé. Ayant à présent adopté la vie

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citadine, Pierre s’étonna de son rapide éloignement des valeurs et du sens pratique des habitants de son village natal, particulièrement de son frère louis, lorsqu’à brûle-pourpoint celui-ci lui dit :

« Pierre, aujourd’hui le plus difficile est derrière toi, ton affaire tourne bien, il te faut penser à demain. Tu nous as parlé en termes élogieux de cette jeune femme du Rouergue… Ce que je pense, je te le dis sans détour comme ton ami plus que comme ton aîné ; cette Françoise, tu devrais songer à la demander en mariage : vois-tu, il ne sert à rien parfois d’aller chercher au loin ce qui est près de soi. L’amour, me diras-tu ? Quelquefois il faut l’aider, le tirer des profondeurs de son cœur, il ne nous saisit pas systématiquement, ce serait trop simple ! Quand tu retourneras chez toi – c’est curieux de m’entendre dire chez toi, alors que depuis toujours… mais cette page est tournée ; chez toi, donc, dans le tumulte de la cité, prends du temps pour lui parler, pour la promener, je suis sûr que tu auras une bonne surprise… peut-être remercieras-tu ton vieux frère ».

Ensuite, les discussions filèrent en tous sens, sur toutes sortes de sujets. Pierre parla inlassablement de Montpellier, évoquant une matière qui éveilla l’attention de tous : l’eau. Il est vrai que tous n’étaient pas logés à la même enseigne ; dans les campagnes, grâce aux sources, aux cours d’eau, aux puits, aux citernes, à la rigueur, les communautés parvenaient à se satisfaire bien que, quelquefois, étaient ordonnés des restrictions. En ville, le problème se révélait avec plus d’acuité car les fontaines fonctionnant en divers lieux ne suffisaient pas à la l’assouvissement de la multitude et se tarissaient souvent. Bien sûr, les responsables de la cité procédaient à des distributions d’eau. Mais d’où sortait-elle, cette eau dont les gens se méfiaient à juste raison ? De la rivière Lez, dont la pureté discutable terrifiait les habitants par la crainte de terribles maladies. Réputation générée par la construction, en 1682, de l’hôpital général, au nord de la ville, en bordure du Merdanson – ruisseau qui, avec un tel nom, affichait clairement sa qualité spécifique – et de son voisin et compagnon, l’indispensable cimetière : comment, avec de tels clients, ne pas soupçonner l’altération de ce Merdanson, affluent du Lez, et la contamination de ce dernier ? Si encore le prélèvement s’effectuait dans le milieu de la rivière Lez ou dans ses profondeurs, ou bien encore en amont du moulin de Sélicate, les Montpelliérains se seraient aventurés à en boire un peu, juste pour humecter la bouche… Mais dans leur ignorance en la

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matière, le choix consistait par grande pénurie à se laisser mourir de soif pour les plus circonspects ou à s’en remettre à la Divine Providence pour les plus fatalistes. Le problème trouva solution en décembre 1765 lorsque, malgré le froid, la population rassemblée à la terrasse du Peyrou joua avec la belle eau qui giclait en abondance de la fontaine nouvelle érigée dans le dos de la statue équestre de Louis le Grand.

Pierre manqua cette grande fête aquatique, célébrant l’arrivée opportune de l’eau de source dans la grande cité, mais sa clientèle, un an plus tard, lui en parlait encore avec ravissement. Il apprit que c’était grâce à un ingénieur, le sieur Pitot de Launay, enfant de la plaine nîmoise, instruit dès sa naissance des particularités de la province, que la difficulté s’aplanit. Il mena à bien le projet longtemps débattu de la captation de la source de Saint-Clément au profit de la cité, distante de plus de trois lieues, en s’inspirant des travaux de l’aqueduc réalisé par les antiques Romains pour abreuver les Nîmois, sans toutefois graver dans la pierre, comme ces derniers, quelques symboles phalliques. L’ingénieur considéra que dans le cas présent il convenait, comme par le passé, d’utiliser la simple force de la légère déclivité pour approvisionner les habitants. Pierre fut très prolixe sur la description de l’aqueduc qui concluait d’une façon spectaculaire l’entreprise.

« Imaginez, disait-il, un bief trois fois plus grand que ceux que vous utilisez habituellement, soutenu par de petites arches mesurant à vu d’œil quatre toises, posées sur des grandes arches de plus de dix toises de haut et large de deux toises ! L’ouvrage, poursuivait Pierre, s’étalant sur une longueur totale d’une quart de lieue.

– Tout ça pour de l’eau ! s’exclama un sceptique.

– Vous n’imaginez pas, reprit Pierre, ce dont les hommes sont capables pour satisfaire ce besoin crucial d’eau pour leur survie ou pour leur plaisir. Par exemple, le grand roi Louis, dans le siècle passé, commanda à ses ingénieurs en hydrologie de pourvoir en abondance son château en eau. Pour lui plaire, ils inventèrent une machine capable de capter l’eau de la rivière Seine et de lui donner une force incroyable pour jaillir dans son jardin de mille cinq cents acres, des lieues plus loin, en cascades, en fontaines, en jets harmonieux ! Car ce roi-là aimait l’harmonie, il a donné ce goût aux nobles seigneurs de sa cour : sachez que pour son château situé à trois lieues de Montpellier, monseigneur le duc La Croix de Castries, afin d’imiter son maître, manda le sieur Pierre-Paul Riquet pour résoudre son problème d’eau. L’ingénieur saisit la

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source Fontgrand, à deux lieues au nord du château, érigea vers les années 1670 l’indispensable aqueduc dont quelques arches sont hautes de cinq toises ; ainsi, monseigneur le duc agrémenta son jardin de belles fontaines, dont par ouï-dire je sais l’existence ».

Certains incrédules relevèrent le chiffre de mille cinq cents acres. La surface du jardin du roi était presque aussi grande que la paroisse du Pouget. Ils imaginaient leur village vierge de maisons, de vignes, de cultures et, en remplacement, des bosquets, des bassins, des parterres de fleurs, d’aucun profit, uniquement créés pour le plaisir d’un seul homme. Bien que connaissant Pierre depuis toujours, ils en vinrent à conclure que la ville déclenchait, même chez les plus sensés, bien des exagérations. Ces terriens imbibés de nature quand ils regardaient une fleur, leur plaisir était d’imaginer le fruit nourricier futur : l’agréable s’appréciant par l’utile, le futile ne perturberait pas leur vie de sitôt.

Pierre, revenu chez lui, dans sa ville, considérait que les conseils de Louis seraient bien agréables à suivre. Il observait Françoise s’activer dans la boutique, conseiller la clientèle ; elle possédait les qualités propres de sa si prégnante terre d’origine, il n’y avait rien de tortueux dans son caractère. Il se convainquit que s’il lui proposait le mariage, elle ne se déroberait pas par des prétextes infondés, elle accepterait ou refuserait selon son attirance, mais en cas de refus il ne subsisterait dans le futur aucun malaise dans leurs rapports. Néanmoins, il fit des approches prudentes mais suffisamment explicites pour que la jeune femme ne se méprît pas sur ses intentions honnêtes. Le projet, une fois consenti, prendrait le temps nécessaire par des fiançailles traditionnellement fixées à un an minimum. Les deux futurs auraient à rassembler les documents utiles dans leurs paroisses respectives par des courriers dont les réponses tarderaient à coup sûr. Ils envisagèrent la date de leur mariage avec une grande incertitude pour fin 1769 ou début 1770. Certes, ils ne devaient pas repousser trop loin l’évènement car Pierre pensait à ses parents qui avaient glissé dans l’hiver de leur vie.

Pour patienter, les deux tourtereaux prirent l’habitude d’aller régulièrement à la grande salle de spectacle que les autorités municipales décidèrent de faire édifier vers 1750 au sud de la ville, à l’extérieur de la porte de Lattes. Les consuls de Montpellier voulurent que le théâtre soit la fierté de tous les habitants, aussi ne lésinèrent-ils pas sur

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les moyens. Ils commandèrent une construction dont l’éclat devait être d’un haut niveau ; l’architecte, un certain sieur Mareschal, qui étudia à Paris et œuvra en Bourgogne, ayant ainsi obtenu toute licence, s’inspira du magnifique théâtre des comédiens du roy à Paris. En outre, bâtissant son œuvre en bordure de la cité, aucune contrainte d’espace ne le limitant, il aménagea devant le théâtre, à l’exemple des parvis, une place importante de forme ovoïde, pour que d’une part les édiles et les puissants pussent se faire déposer par leur carrosse au pied des escaliers de l’entrée principale et d’autre part pour que les comédiens, les jongleurs, les bateleurs de toute espèce effectuassent leurs tours et pitreries dans un espace adapté au spectacle de rue. Or, nul endroit ne pouvait être plus opportunément choisi que le devant de la salle où se donnaient des opéras et des comédies. Il y avait aussi une raison plus policière à rassembler dans un lieu précis tous ces saltimbanques épris de liberté au-delà de toute censure ; raison qui n’échappait pas aux argousins et mouchards de tous poils : la subversion était ainsi écrasée dans… l’œuf, osons le dire, et le subversif broyé avant de perturber la société. Il ne fallait pas oublier dans le prolongement de cette place – très vite nommée place des Comédiens, puis place des Comédies, enfin et définitivement place de la Comédie – les ombrages de la magnifique Esplanade, qui faisait du lieu un vaste emplacement où la population aimait se prélasser en de vaines promenades. Le seul point noir, à y regarder de près, était l’implantation de la raffinerie de salpêtre au début de l’Esplanade. Elle fournissait en poudre à canon et à fusil le régiment fixé en face dans la Citadelle et la méconnaissance du produit dangereux inspirait aux promeneurs des craintes justifiées. Françoise et Pierre, parfois accompagnés d’Élisabet, déambulaient avec plaisir lorsque leur affaire le permettait ; ils s’autorisaient aussi l’agrément d’assister aux représentations des opéras-ballets de monsieur Rameau ou des comédies enjouées, si bien formées, de monsieur Marivaux. Quand la direction du théâtre annonçait des spectacles qu’ils pressentaient à leur goût, ils fermaient plus tôt la boutique de la rue de l’Herberie, ils se munissaient de tabourets au confort rustique qui cependant garantissaient une moindre fatigue pendant les belles et longues représentations, ils passaient devant l’église Notre-Dame-des-Tables où les échangeurs poursuivaient leurs agiotages, enfin ils sortaient à la porte de Lattes qui conservait son nom malgré sa démolition totale quand s’éleva le théâtre.

Dans l’avant-salle, bien avant l’heure du divertissement, le tohu-bohu

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s’amplifiait au fil des minutes car, pour pénétrer dans la grande salle dénuée de sièges, réservée au vulgum pecus, il fallait payer son entrée. Pierre, le tabouret coincé sous son bras, déboursa les quelques deniers nécessaires aux imposants commis du théâtre qui les autorisèrent à s’installer au parterre, derrière la barrière qui protégeait les chaises des musiciens. Là, ils prenaient place au mieux des disponibilités. En attendant l’heure, Pierre levait ses yeux et regardait les loges louées à l’année par les grandes familles nobles ou puissantes de la ville et de sa périphérie. Le rideau tiré empêchait le commun de voir l’intérieur des loges mais Pierre les savait vides de présence humaine car cette riche société n’arrivait que peu avant le début du spectacle et d’ailleurs, son arrivée même était considérée comme le préambule du spectacle. Le carrousel des fastueux carrosses devant le théâtre, certains soirs où se jouaient des pièces de grands auteurs, laissait ébahi le petit monde pressé d’admirer les belles dames, vêtues de somptueuses toilettes, que le directeur du théâtre en personne accueillait à la descente de leur carrosse. Si d’aventure un commis s’approchait obséquieusement de ce beau monde, ce n’était certes pas pour l’ennuyer avec d’inopportunes questions de droit d’entrée, mais pour conduire ces notabilités, tout en les protégeant des fâcheux, jusqu’à la porte de leur loge. Le brouhaha atteignait l’insupportable puis, par miracle, s’interrompait soudainement : les simples coups rapides et secs d’un bâton contre le plancher de la scène avaient eu raison de la bruyance. Pierre observait que les rideaux des loges, les uns après les autres, maintenant s’ouvraient ; alors, il se promettait d’installer un jour ses parents dans sa propre loge, pour éprouver ensemble le ravissement de bons divertissements qu’offrait ce premier théâtre de Montpellier.

Celui-ci devait subir les affres du feu par deux fois, en 1785 partiellement et en 1881 totalement. Par ailleurs, la salle de spectacle fut fermée quelques jours fin juin 1768, en raison du décès de la très discrète reine Marie Leszczyńska. Il est vrai qu’aux yeux de son mari volage, sa disparition confirmait l’oubli dans lequel il la tenait. Tout de même, la totalité des églises du royaume l’obligea, en célébrant force messes, mais le caractère du roi fit qu’il ne s’attarda pas à une pratique de la piété par trop exubérante ; bientôt, son œil égrillard se posa sur une beauté fort appétissante. Jeanne Bécu, jeune femme de vingt-cinq ans, mariée pour la forme à monsieur du Barry, émut tant le sexagénaire majestueux qu’il en vint à penser que cette Vénus roturière possédait les aptitudes propres à le consoler de son veuvage. Mais ce réconfort apparaissait si

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scandaleux que les libelles outrageants ne circulaient même plus sous le manteau. Celui-ci malmenait la réputation de la favorite en disant qu’elle avait « fort rôti le balai », celui-là invitait les gentilshommes à nommer leur maîtresse madame du Tonneau. Les pamphlets mettaient en parallèle les débauches de ceux d’en haut et les difficultés innombrables des pauvres bougres d’en bas qui, sous prétexte de réforme, étaient régulièrement aggravées.

D’ailleurs, dès l’année 1769, les bruits d’une réforme prochaine alimentèrent les conversations des artisans et des commerçants de la place de Montpellier. Le terme fallacieux de « liberté de commerce » circulait dans les rues de la ville et inquiéta les plus impliqués. Ce commerce libéré recouvrait de toute évidence une manœuvre pour attaquer les privilèges des corporations. Jusqu’à cette époque, de ce mot de « commerce » il convenait d’exclure l’idée de vente car on eut alors parlé de « revendeur » ou de « marchand ». Il fallait entendre par « commerce » un rapport entre un compagnon consacré par ses pairs, apte à mettre son art au service des bourgeois, et ledit bourgeois consommant et rétribuant les créations et les bons offices du compagnon. Ensemble, ils commerçaient sans que le mot marchandise n’interfère. Pierre, par exemple, afin d’être reconnu, dut, avant son installation, démontrer sa connaissance botanique en préparant à partir d’une certaine quantité de plantes des substances valables pour les soins corporels, les besoins domestiques et le bien-être quotidien. Toutefois, une particularité distinguait la corporation des droguistes : par dérogation il était admis qu’ils fussent revendeurs et qualifiés de marchands-droguistes. Le commerce, d’une manière générale, était structuré par les différentes corporations, qui autorisaient où interdisaient l’installation de ceux qui se sentaient en capacité d’exercer le métier suivant les règles de l’art après la présentation de l’indispensable chef-d’œuvre. Or, sous prétexte de liberté, demain il serait permis à quiconque d’offrir au plus grand nombre les services qu’il se jugerait en mesure d’effectuer sans qu’aucune corporation ne pût s’y opposer. Ainsi, une quelconque personne, d’une dextérité acceptable, supposant qu’une activité prenne son essor et permette un rapide enrichissement, aurait, dès sa patente acquittée, la possibilité de fabriquer, disons des carrosses, et les corporations de carrossiers, de charrons ou de menuisiers devraient rester muettes, car aucune cour de justice n’interviendrait dans les différents, sortis dès lors de sa compétence. Cette liberté proclamée si fort servirait sans coup férir à remplir

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les caisses de l’État désespérément vides. D’un autre côté, cette réforme libérait enfin l’activité professionnelle de la mainmise séculaire des corporations : la possibilité de s’élever enfin dans la hiérarchie sociale devenait réalité.

 

 

 

Les échanges épistolaires entre Louis et Pierre abordaient ces informations générales de façon accessoire. Ils concernaient surtout le devenir des membres de la famille. En fin d’année, Pierre, à son habitude, lut à haute voix la dernière lettre reçue, en présence d’Élisabet mais aussi et depuis peu de Françoise.

 

« À mes très chers et très aimés frère et sœur,

 

La dernière lettre nous a remplis de joie. Enfin, Pierre, tu songes à agrandir la famille en épousant cette demoiselle qui occupe déjà une place importante à ton côté ! Notre père et notre mère ont hâte de faire sa connaissance, ils ont beaucoup goûté le dessin la représentant que tu as eu la bonté de leur envoyer. Depuis votre dernière visite, nos parents n’on pas eu à subir d’épreuves qu’ils ne purent surmonter sans atteinte durable. Je profite de ce jour d’hui pour te faire annonce d’une future naissance dans ma maison et le bonheur serait total si nous pouvions le partager toute la famille réunie, à l’agrément du repas du baptême. Il serait profitable à tous que ta promise fît son entrée en famille, mais rassure-la, dis-lui bien que nous sommes tous gens ordinaires, de manières simples, prêts à l’accueillir bonnement.

« Il faut que vous sachiez que la sœur de mon épouse, Élisabeth Fourestier mariée à Pierre Rouïre, se trouve présentement dans le même état d’attente que peut l’être Marguerite. Se pourrait-il qu’elles fussent, toutes deux, délivrées pareillement à la fin de l’hiver 1770 ?

« Il me presse de vous voir revenir un peu afin que de vive voix vous m’instruisiez de tous les chamboulements dont l’écho nous parvient amoindri. Nous avons ainsi ouï-dire qu’était édité un ouvrage phénoménal, où toutes les

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dispositions de l’Humanité se trouveraient consignées. J’ai, pour tout vous dire, la curiosité de considérer ce qui est écrit sur mon art, délaissant à plus érudits les philosophies que nos bons prêtres trouvent perverses et contestables. Si toutefois vous savez vous procurer le fascicule qui intéresse nos métiers anciens vous me contenterez grandement. Je vous indique le titre de l’ouvrage tel que ma mémoire l’a retenu : Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, dont l’ordonnateur est un certain monsieur Diderot.

 

Recevez l’affection de votre très attentionné frère. »

 

Ces mises au monde débutèrent le dimanche dix-huit février 1770. Marguerite et sa sœur Élisabeth ressentirent à des signes précis l’imminence des naissances. La nuit fut très courte pour Marguerite ; bien avant le lever du soleil, Louis alla quérir Jeanne Fabre, veuve d’André Rouïre et mère de Pierre Rouïre, reconnue par la notoriété publique comme sage-femme expérimentée en accouchement et liée par le jeu d’alliance à la famille Fourestier. Pour faire bonne mesure, Louis prévint aussi l’autre accoucheuse attitrée du village, Marie Rouvière, veuve d’André Portales et sa mère Marie Portal, afin de libérer Élisabeth Coustol, la mère de sa femme Marguerite, qui put courir au chevet de son autre fille Élisabeth. Marie, par son expérience personnelle, pouvait valablement assister dans leur délicate mission les sages-femmes. Celles-ci imposaient à tous, aux hommes surtout, un respect mêlé de crainte et de suspicion car elles étaient sages, c'est-à-dire qu’elles en savaient beaucoup dans le domaine mystérieux de l’intimité féminine et de son fonctionnement. Ce savoir, transmis de femme à femme depuis la nuit des temps, les plus averties en la matière en conservaient jalousement les clefs. On aurait pu dire à leur propos ce que disait Louis XI au sujet de sa fille : « elle est la moins folle des filles de France car pour de sensées je n’en connais point ». Leurs spécialités allaient au-delà de la délivrance ; elles prodiguaient de bien judicieux conseils très en amont de la naissance en apprenant aux plus timorées le quand et le comment de la réussite de cette affaire quelquefois épineuse et lorsque l’enfant venait au monde pour en repartir aussitôt, elles se débrouillaient pour qu’il puisse sortir de leurs frêles poumons un léger souffle de vie, cela suffisait pour qu’elles l’ondoient dans ce court laps de temps. L’ondoiement : les autorités ecclésiastiques, en effet, les

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avaient depuis longtemps autorisées à cette pratique, ersatz de baptême mais néanmoins dûment admis pour laver l’enfant du péché originel.

Le petit Louis, fils de Louis Gribal, vit le jour le lundi dix-neuf, libérant les matrones juste avant que sa tante Élisabeth ne ressentit les violentes douleurs significatives. En bonnes spécialistes, elles apprécièrent le travail accompli et celui restant à faire ; en un court conciliabule, elles conclurent que la nuit à venir serait aussi brève que la précédente. Alors, elles prirent des forces avec une soupe bien épaisse, que le gras de la volaille décorait de petits yeux sur sa surface et dans laquelle nageaient les pattes, l’extrémité des ailes et la tête sans bec de la bestiole. Elles n’oublièrent pas, à la fin, pour que rien ne reste dans l’assiette, de verser au fond une coulée de vin, pour apprécier un chabrot revigorant. Elles prolongèrent le repas, que les hôtes occasionnels des sages-femmes voulaient copieux car il était considéré par elles comme leurs véritables honoraires, par un fricandeau qu’elles étalaient en surabondance sur de larges tranches de pain, puis elles attaquèrent la poularde farcie d’un mélange constitué de vieux pain, du gésier, du foie, d’ails, d’oignons et d’herbes sauvages pleines de saveur ; elles terminèrent par les châtaignes cuites dans le diable en terre rouge. L’attente commença pour les deux femmes par une somnolence prévisible, entrecoupée par les appels d’Élisabeth Fourestier. Alors, l’une et l’autre, le pas lourd, se levaient et l’œil expérimenté évaluait l’heure probable de l’enfantement.

« Sois patiente, ma fille, ça va bientôt y être.

–Va, ma belle, t’inquiète pas, ça se passera bien ».

Avant le matin, Marie Portal vint aux nouvelles pour informer sa belle-fille sur l’état de sa sœur. Elle concevait aussi que sa présence pouvait être utile. Avant le repas de midi du mardi vingt février, la petite Jeanne Rouïre relaya sa mère par les cris attendus de la vie. Le mercredi vingt et un février 1770, après l’angélus du matin, le prêtre-vicaire Belmond accueillit dans l’église Sainte-Catherine du Pouget ses nouveaux paroissiens : Jeanne et Louis, dont les familles respectives réclamaient en leur nom leur premier sacrement. Pour Jeanne : sa marraine Marie Rouïre, son parrain Pierre Brauïlhet, son père Pierre Rouïre ; pour Louis : sa grand-mère-marraine Marie Portal, son grand-père-parrain Guilhaume et son père Louis. La conclusion de cet épisode natal se produisit le dimanche suivant lorsque les familles entremêlées banquetèrent joyeusement. Françoise Jouliés, présente au repas, ressentit dans son cœur la chaleur de

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cette famille à la dimension d’une tribu, où malgré les explications de Pierre elle se perdait. Pourtant, elle essayait de comprendre tous ces fils entrelacés si étroitement qu’ils avaient réalisé un tissu familial intelligible aux seuls habitués à s’en revêtir depuis leur origine. Personne, parmi l’assistance, pas même les tout-petits, ne marqua le détail qui ne passait pas inaperçu, aucun commentaire désobligeant ne fut à déplorer, pourtant le vin coula en abondance et il aurait bien pu délier les langues par un mot malencontreux.

Bien avant que Françoise Jouliés et Pierre n’arrivent, l’information de leur futur mariage circulait dans tout le village. Aussi avait-on hâte de voir la promise qui, avec succès, s’était établie dans la grande cité. Lorsque l’oncle Barthélémi Fourestier le ramena dans sa charrette bringuebalante, tirée noblement par deux vaches aux os du bassin si pointus qu’ils tiraient la peau de la croupe presque à la déchirure, le couple attira la curiosité. Sur un carrosse rustique, on voyait de part et d’autre du cocher aux vêtements ternes, couleur de la terre qu’il travaillait quotidiennement, un jeune homme au visage poupin, les joues rougies par le froid, la tête couverte d’un large chapeau aux bords relevés, laissant voir de longs cheveux blonds couvrant le large col du manteau épais, et une dame. Une cape la recouvrait entièrement et rien de sa tenue vestimentaire ne se devinait ; tout pareillement, la capuche masquait une grande partie de la tête et le peu qui se voyait du visage découvert montrait une figure marquée par des rides nombreuses et approfondies par le froid. Dix, douze… non, impossible ! La différence d’âge n’atteignait certainement pas les quinze ans !

Lorsqu’ils descendirent du char, accueillis par Guilhaume le vénérable, octogénaire en puissance, la dame, jeune encore, par son sourire estompa l’outrage de longues années de travail dans le froid et le vent des rudes terres du Rouergue puis dans l’étouffement des offices des riches demeures bourgeoises. Françoise ne s’était pas desséchée : elle conservait, trentenaire, le charme des jeunes filles qui rosissent des joues au moindre compliment, de sorte que malgré la différence d’âge accentuée par leur nature propre, lui, semblant à regret quitter l’adolescence et elle, entrant sereine dans une maturité avancée, le couple finalement s’assortissait mieux que tant d’autres que l’âge de prime abord ne séparait pas. Pour que les convenances soient respectées, Françoise s’installa chez ses futurs beaux-parents, tandis que Pierre était hébergé par son frère Louis. Ainsi ces deux-là purent à l’envie s’entretenir de toutes les réformes

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futures dont le trait commun se comprenait sans effort. Les corporations hier toutes-puissantes dans l’organisation de la société se voyaient contraintes de laisser leur place demain à une bourgeoisie qui développait sa puissance en tous les domaines, ne tolérant aucune entrave dans son entreprise de mainmise sur tous les pouvoirs : la grande horloge avait enclenché le compte à rebours en faveur de cette classe besogneuse et entreprenante. Louis crut bon d’ajouter qu’ici, les consuls du Pouget, membres notables de la communauté, n’hésitaient plus à s’opposer au pouvoir seigneurial représenté par Jean Daudé d’Alzon et refusaient mordicus d’accéder à son injonction de détenir la clef des archives locales. Le différent se débattrait dans les parlements judiciaires mais, en attendant, ce point de friction constituait une fissure dans l’harmonie de la communauté ; prendre parti, choisir son camp, signifiait s’opposer à son voisin parfois jusqu’à la brouille et même ceux qui, pour des motifs économiques, se refusaient au moindre choix étaient tenus en suspicion.

À quelques maisons de là, Françoise se racontait à ses futurs beaux-parents : son enfance heureuse dans les hautes terres, au côté de son père Antoine Jouliés, homme à tout faire, assurant à sa nichée le pain des lendemains incertains ; de sa mère Marie Calsade, très vite disparue ; son départ à elle, choisie par des bourgeois de la ville ; et enfin, juste au moment où sa vie allait basculer dans une morne routine, sa rencontre avec Pierre. Elle insista auprès de Marie Portal, lui disant que jamais elle n’eut l’intention de prendre son fils dans ses filets et d’ailleurs, sur le ton de la confidence, elle ajouta, dépassant alors sa pudeur :

« Pierre est quelquefois très pressant avec moi ; à ce jour je n’ai jamais cédé à son désir, même si…

– Je sais, ma fille ; les hommes sont si tentateurs qu’il nous est bien difficile de ne pas s’abandonner. Rassure-toi, je sais à présent que je te connais un peu, que tu es faite pour mon garçon ».

C’est en rougissant que Françoise murmura quelques mots juste audibles par Marie.

« Il n’y a eu aucun homme dans ma vie.

– Tu es une bonne petite, tu rendras Pierre heureux ».

Guilhaume voulut savoir comment ils envisageaient sur le plan pratique la suite de l’évènement, notamment trouver un nouveau logement.

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« Ne vous inquiétez pas, monsieur, nous avons retenu deux logements. Pierre et moi allons nous installer à quelques pas de la boutique, dans un appartement situé rue de la Vieille dans le prolongement de la rue de l’Herberie. Pour Élisabet qui ne pouvait pas garder seule l’actuel logement, tout petit pour trois, bien trop grand pour une, nous avons trouvé un appartement bien situé dans la rue du Courrier et proche de la boutique ».

Guilhaume prit une feuille, un fusain, qu’il posa devant Françoise.

« Si tu veux, dessine-moi le plan ».

Françoise commença par la grande église Notre-Dame-des-Tables, représentée par une maison avec une croix dessus, au milieu d’un cercle : la place. Françoise, à haute voix, tentait de bien expliquer.

« De là, monte et descend la rue de la Loge, sur le côté droit en venant de la terrasse du Peyrou ; et proche de la place, la rue de Saint-Guilhèm : en prenant cette rue, on trouve de suite à main gauche notre rue de l’Herberie qui fait un coude pour revenir sur la place, mais si on prolonge, on se trouve dans la rue de la Vieille qui débouche sur la rue de l’Argenterie, qui elle aussi nous ramène sur la place. La rue du Courrier fait se joindre un peu plus bas la rue de l’Argenterie avec la rue de Saint-Guilhèm… »

Guilhaume n’écoutait plus. Il était reparti dans le voyage effectué avec ses compagnons Jean-Baptiste Gradé et Étienne Portal voilà bien des années, en 1733, il y avait presque quarante ans. Les images lui apparaissaient aussi vivaces aujourd’hui qu’alors. Ces moments délicieux passés en pure perte à deviser entre amis, marchant indolents sur l’Esplanade, profitant de la fraîcheur des cascades artificielles et des bosquets ombragés. Il avait appris à cette époque que l’Esplanade avait été aménagée peu avant le règne de Louis le Grand. Son père Louis le Treizième dirigea le pays pendant une période troublée par les rebellions des grands du royaume, par les fréquentes remontrances du parlement de Paris, par les disettes régulières entrainant des révoltes de croquants, des jacqueries, des émeutes urbaines et surtout, il dut faire face à des soulèvements de protestants contre son autorité – le sud du royaume était particulièrement acquis à la nouvelle religion. Sur ce dernier point, il jugea opportun de montrer sa détermination ; « si vis pacem para bellum », si tu veux la paix, prépare la guerre, disaient les anciens. Pour surveiller la turbulente province, il ordonna donc la construction d’une citadelle dans sa capitale Montpellier. Or, il n’avait nulle envie de

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mécontenter la population de la ville en la menaçant par l’édification d’un poste militaire au point le plus stratégique, c'est-à-dire la terrasse du Peyrou qui domine entièrement la cité. Il fut donc décidé que l’on profiterait d’un monticule aux allures de colline, mais d’une altitude inférieure, situé au bas de la ville, à l’est. Cependant, pour marquer que la citadelle s’incluait bien dans la ville, une partie des murs d’enceinte furent démontés et servirent de matériaux de construction : en somme, une carrière à ciel ouvert avec des pierres prêtes à l’emploi. Lorsqu’aux alentours de 1630 la citadelle fut en capacité d’assurer sa mission de surveillance, à partir du bastion de la Reyne et du bastion du Roy, les deux postes avancés du nouveau fort en direction de la ville, les stratèges firent creuser deux grands et larges fossés, rejoignant au sud la porte de Lattes et au nord la porte du pile Saint-Gilles, formant deux bras vigoureux prêts à étreindre la ville ou à l’étouffer à la moindre turbulence pernicieuse. Entre les deux bras, en parallèle, on planta une double rangée d’arbres où la population aimait écouter les oiseaux, respirer un air moins vicié et, deux ou trois fois l’an, assister aux chatoyantes parades équestres du régiment du roy. Le lieu s’appréciait à ce point que les autorités jugèrent judicieux d’ériger des fontaines, de creuser des bassins, de reproduire la sauvage nature par la plantation de bosquets et l’édification de cascades, si bien qu’au bout de quelques années, les bras de la citadelle s’étaient chargés de beaux arbres ombrageant. Bien sûr, à la nuit tombée, avec la proximité de la soldatesque, une autre faune encombrait les sentes et les fourrés. Lors de sa visite, Guilhaume avait perçu cette réalité : calme et beauté le jour, stupre et débauche la nuit, réalité crue de la nature humaine.

Il regardait sa future belle-fille ; il songea que les enfants qui sortiraient de son sein seraient façonnés par un environnement créé de toutes pièces par l’Homme. Même l’Esplanade était un décor artificiel, à l’opposé du cadre naturel qu’il savait d’origine divine, dans lequel évolueraient au contraire les enfants de Louis. Grâce à cette prescience acquise avec l’âge, il sentait que les deux branches qui poussaient sous ses yeux se développeraient en toute indépendance et n’auraient de point commun que le nom. Se pourrait-il que le lien se rompe, et alors sa descendance l’oubliera-t-elle ? Une fois parti, qui se souviendra de lui ? Pendant combien d’années ? Ce flot incessant de questions provoqua en lui un trouble vertigineux. Puis, émergeant enfin de ses pensées, il s’accrocha au fil de la conversation des deux femmes dont le sujet était le mariage de

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Françoise et Pierre.

 

 

 

La bénédiction nuptiale eut lieu deux mois plus tard, le premier mai 1770, dans l’église Notre-Dame-des-Tables. Guilhaume et Marie Portal, empêchés par leur grand âge, ne firent pas le voyage et se dévouèrent pour garder les enfants : François qui, en mai, fêterait son deuxième anniversaire et Louis qui, pendant quelques jours, téterait le sein de sa tante Élisabeth Fourestier afin que leurs parents, Marguerite et Louis – lui-même témoin – assistassent en en toute quiétude à la cérémonie. Quelques jours avant la date retenue, Pierre, accompagné de Françoise, se rendit en l’étude de maître Vézian, notaire royal, car pour protéger son futur foyer, Pierre voulait dissocier son activité de marchand avec ses biens propres : sage précaution pour que lui seul subît les aléas des circonstances défavorables éventuelles. Il présenta le contrat de mariage au prêtre Delhaye, qui constata les filiations des futurs valablement établies par l’autorité civile mandée par monseigneur l’évêque.

Devant une petite assistance, les anneaux furent échangés. Du côté de Françoise, pour des raisons économiques, ni son père, ni sa fratrie, éparpillée dans toute la province n’assistèrent la mariée. Pierre comptait sur sa sœur Élisabet, sur son frère Louis et l’épouse de celui-ci ainsi que sur trois relations amicales et leurs épouses. Cependant, le couple désira relever la journée en offrant un repas digne d’un banquet. À la sortie de l’église, un carrosse décoré, avec son cocher, que Pierre avait réservé, les attendait. Les dames et le marié s’installèrent à l’intérieur, les autres hommes prirent place comme ils purent à l’extérieur, soit à côté du cocher soit debout à l’arrière, de toute façon le trajet n’était pas très long. Ils descendirent la rue de la Loge sans presse, au pas des chevaux, sortirent de la ville par la porte de Lattes, empruntant le grand chemin qui traversait le domaine des cordeliers qui, selon les avis de tous, passait pour être le domaine le plus vaste de tous les ordres religieux présents à la périphérie immédiate de Montpellier. Les possessions du monastère bordaient le grand fossé plus loin même que la tour de la Babotte, pour voisiner avec le monastère de l’ordre des hospitaliers de Saint-Jean situé dans les parages de l’église Saint-Denis. Derrière cette

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église s’élevaient quelques beaux arbres touffus cachant complètement le couvent des carmes déchaussés ; un haut mur protecteur séparait les carmélites du monde et le tumulte continuel venu du grand chemin de Béziers contigu au couvent, qu’occasionnait le roulage des charrettes chargées, que tiraient les bêtes de somme encouragées par les coups de fouet, ne parvenait pas aux oreilles des religieuses volontairement muettes. Le dernier ordre religieux de la ville, les récollets, était installé à l’opposé de tous les autres, au nord de la cité, au-dessus de l’hôpital général, en pleine campagne du côté gauche du grand chemin de Nîmes en sortant de la ville, et peu après le faubourg du pile Saint-Gilles.

Lorsque le cocher ordonna aux chevaux d’avancer, le simple pas cadencé fut seul permis tant la rue s’encombrait par les activités d’un jour ordinaire, car jamais mariages ne se déroulaient le jour du Seigneur. Le chaland curieux n’hésitait pas, sur la pointe de ses pieds, à regarder par les ouvertures l’intérieur du carrosse, en s’autorisant d’audacieux commentaires sur les belles toilettes qu’imposait l’événement. Françoise souriait à ce public improvisé, ses dames d’honneur partageaient son bonheur. Toujours au pas, les chevaux arrivèrent sans tarder au pont Juvénal qu’ils ne franchirent point car l’auberge, avec sa terrasse ombragée par une tonnelle, bordait la rive droite de la rivière Lez. Au ponton construit dans le prolongement de la terrasse étaient amarrées des barques que l’aubergiste louait à sa clientèle. Il était bien agréable, après un succulent repas, de naviguer sur la rivière, de remonter en passant sous les arches du pont jusqu’à la retenue d’eau du moulin du pont Juvénal, qui appartenait aux hospitaliers de Saint-Jean, puis de se laisser glisser au gré du faible courant jusqu’au port du canal de monseigneur le marquis de Graves, pour voir les mariniers décharger des gabares tout ce qu’offre la mer généreuse ; ou bien, si seulement l’on avait la bonne fortune d’être en galante compagnie, au lieu de contourner l’île couchée au mitant de la rivière, s’en approcher et y débarquer pour effeuiller quelques sauvages fleurs. Les convives de la noce firent bonne chère. En outre, l’aubergiste agrémenta le banquet de la présence enjouée d’un vielleux et d’un violoneux.

Le lendemain, alors que Pierre et Louis échangeaient des propos, ce dernier s’enquit :

« Quand j’ai signé le registre, je me suis étonné que ton épouse signe Françoise Julien au lieu de Jouliés.

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– C’est vrai qu’elle s’appelle Julien de nom mais, vois-tu, une mauvaise prononciation qui ne se rectifie pas, parce que la condition sociale de l’individu interdit en somme d’apporter une correction sans passer pour un personnage outrecuidant, puis le scribe prend note de ce qui lui est rapporté, et la déformation devient officielle. De toute façon, aujourd’hui c’est ma dame, ma mie qui a mon nom… le nôtre.

– Autres détails, toujours sur les signatures…

– Lesquelles ? Celles de Louis Archimbaut ? De Pierre Guitauden ?

– Non, la tienne et celle de François Knopes, par exemple : tu surcharges ta signature en faisant des courbes et des boucles.

– Vois-tu, parce qu’on me distingue un peu et tous les jours d’avantage, il me semble que je me dois d’être à la hauteur. Et pour François Knopes ?

– À la suite de son nom, il trace deux traits horizontaux et entre ces traits il manque trois points ».

Pierre resta silencieux. Il fallut que Louis revienne à la charge sur ce paraphe pour que Pierre réponde de manière énigmatique.

« Un symbole, ce n’est qu’un symbole. Le chemin de sa vie, je veux dire de sa vie intérieure, de sa spiritualité : les traits figurent la voie et à l’intérieur les points représentent les étapes parcourues, ainsi les initiés voient à quel niveau dans la hiérarchie se situe le signataire.

– Symbole, spiritualité, initiés… arrête-moi si je me trompe…

– Non, tu ne te trompes pas, mon vieux frère, nous vivons tous en société et à l’intérieur de celle-ci il y a des sociétés. François Knopes appartient à celle qui érige la fraternité en dogme fondamental.

– Et toi ?

– Comment te dire, il faut que tu admettes que cette société, d’ailleurs toute récente, se compare au métier, disons un métier imagé, spéculatif et bien sûr, comme dans n’importe quel métier créatif, tu retrouves les trois niveaux : apprenti, compagnon et maître. Tu t’en doutes, je ne suis qu’au début du métier et l’apprentissage, là aussi ne se galvaude pas ».

Louis n’insista pas davantage pour connaître plus avant cette société dont Pierre lui parlait avec retenue. Il était certain que s’il avait voulu aller au fond de cette affaire, Pierre l’en aurait informé en détail, mais comme les mots sortaient de la bouche de

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Pierre avec parcimonie, Louis ne voulut pas embarrasser son frère par des questions qui auraient installé une gêne entre eux. Il considéra simplement que s’affilier à une société dont l’objectif est l’amélioration individuelle par une exigence de droiture grandissait le requérant. Louis regardait son cadet avec fierté.

Personne ne savait avec précision ni quand, ni comment s’était implantée à Montpellier cette société ; elle existait depuis trois ou quatre décennies sans tapage, c’était un fait établi. La société croissait lorsque, par amitié, les premiers à avoir fraternisé cooptaient les futurs adhérents sur l’excellente réputation d’honnêteté et de rectitude dont ils jouissaient dans leur vie courante mais l’appartenance véritable passait par de longues années de réflexion sous le couvert d’un ancien qui guidait et parrainait l’apprenti. Pierre demeura en apprentissage jusqu’en 1775 et, après un rituel ancien et accepté, il s’éleva compagnon. Dès le treize juillet de la même année, comme témoin d’un mariage, il apposa sa signature qui se singularisait par les trais horizontaux et les points entre ceux-ci. Ce jour-là, Jean Taillefer, journalier, fils de Jean Vincent qui, sa vie durant, n’avait été connu que par son seul surnom Taille-fer, épousait Françoise Brun. Avec la bénédiction reçue, les épousés, qui de toujours n’avaient connu que la nécessité et la dureté des commandements, se voyaient reconnus de façon éclatante par quatre notables de la paroisse dont Pierre, comme des êtres méritants et égaux aux autres, toutes différences de fortune effacées pour ce jour de bonheur.

Pierre se faisait ainsi un devoir, trois, quatre, cinq fois l’an, par sa présence et souvent en tant que témoin, de soutenir les plus déshérités qui s’unissaient dans l’église de sa paroisse, dans l’espérance d’une vie meilleure. Il fut présent à l’occasion de quelques baptêmes d’enfants de foyers misérables, démontrant à tous l’importance de cette nouvelle vie. À deux reprises il alla plus loin encore : le dix-huit avril 1776, la petite Marie Anne, née de parents inconnus puis, le sept juin 1776, la petite Cristine, née également de parents inconnus, pourraient désormais compter sur le secours de Pierre qui acceptait sans réserve de devenir leur parrain. Mais il était écrit qu’il pousserait l’humanité et la compassion au-delà du raisonnable. Marie Grandelle avait eu un fils, André, qui aurait dû être reconnu par son père légitime si la camarde n’avait pas eu le mauvais goût de le faucher salement avant le mariage. Le petit sans nom, pas même celui de sa mère, attendait que celle-ci se marie avec un homme bon pour se vêtir du nom dont elle se parerait par son union. Mais, après neuf mois de vie, le vingt-sept mai

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1779, il décédait, alors que sa mère n’avait pas convolé. Pour celle-ci, l’intolérable, après le décès de son fils, était de le voir partir démuni d’un nom d’homme. Le marguillier Jean-Baptiste Daudet, sensible de par sa fonction à tous les malheurs, s’en ouvrit au prêtre-vicaire Barrié ; ce dernier en parla à son frère en religion, le prêtre-vicaire Delort. Or, Barrié et Delort appartenaient à la même société fraternelle et égalitaire que Pierre, car rien dans les règlements de la société n’excluait les serviteurs de Dieu. En un rapide conciliabule, les trois hommes décidèrent, en déclarant le décès du petit André, d’attribuer la paternité de l’enfant à Pierre. Cela ne prêtait à aucune conséquence néfaste ; et qui donc irait fouiller le registre des naissances pour rétablir une vérité à laquelle personne n’attachait d’importance ? Alors qu’en affirmant une réalité possible, André, après son trépas, devenait quelqu’un nommément, ôtait à sa mère un chagrin insupportable et en toute dignité pouvait être enseveli au cimetière des cordeliers.

Si le mariage de Françoise Jouliés avec Pierre s’était déroulé dans une simplicité champêtre, il en fut tout autrement quelques jours plus tard, le seize de ce mai 1770, quand le jeune dauphin Louis, qui n’avait pas seize ans, épousa une princesse autrichienne, Marie-Antoinette, candide beauté prometteuse d’à peine plus de quatorze ans et dont le français vite appris et mal assuré allait provoquer à son endroit la raillerie systématique de la cour, qui jugea inopportunes les fêtes éblouissantes données au château de Versailles pour des enfants. Ces fêtes dispendieuses ne plurent pas d’avantage au bas peuple qui souffrait au quotidien de la cherté de cette farine si nécessaire au bon pain et à qui étaient demandés des efforts importants pour résorber un déficit abyssal. La naïve princesse, par ses maladresses, possédait toutes les qualités du bouc émissaire couvrant les nombreux abus des seigneurs locaux. Au Pouget, à franchement parler, les deux pouvoirs en présence s’observaient, aucun ne voulait céder la moindre part de son autorité. Le château d’un côté, la municipalité de l’autre. Ils n’entraient en relation que par les gens de loi, la tension devenait une donnée permanente et pour les gens de métier, signer un contrat pour un chantier ou pour une fourniture s’avérait aussi dangereux qu’un tour de ces acrobates qui régulièrement s’installaient sur la place et impressionnaient les villageois par leurs sauts périlleux ; ils se devaient de savoir mesurer la difficulté pour l’apprivoiser ou la contourner.

En fin d’année 1770, aux derniers jours d’octobre, Louis, en présence de ses

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parents et de sa femme qui serrait sur son cœur leurs deux fils, lisait la lettre de sa sœur Élisabet.

 

« Très chers et aimés parents,

 

C’est par une grande désolation que je vous fais l’annonce du décès de mon filleul Guilhaume. Mais que je vous dise par le détail l’évènement qui aurait dû apporter le contentement de tous, d’abord à notre chère Françoise Julien si heureuse de porter dans son sein le fruit de son époux. Une première alerte l’avait condamnée par le médecin à une totale immobilité pour qu’elle arrive au plus près du terme. Avec moult précautions, c’est d’un enfant bien constitué, aucunement mal conformé qu’elle accoucha le dix-neuf courant, toutefois très en avance sur la date, ce qui mit au jour la difficulté quelle eut d’avoir du lait, bien qu’il fut aisé de trouver une nourrice et que deux jours après vous fûtes par représentation, père aimé, le beau parrain de l’enfant.

« Tout se gâta par la suite quand le petit Guilhaume refusa le lait, même en changeant la mère nourricière. Rien ni fit. Le médecin mandé nous dit que si l’enveloppe extérieure n’était en rien altérée, tout laissait supposer des malformations internes diverses. Le temps avait manqué pour qu’il soit bonnement façonné et dans une grande affliction nous attendîmes son départ aux cieux. Une épreuve que souvent mes chers parents avaient connue.

 

Avant de terminer, mon très aimé père, ma mère vénérée, je baise vos mains bénies ».

 

Un silence se posa sur la maison que troubla à peine Marguerite, par le bruit que faisaient les étoffes froissées quand elle berçait dans ses bras François et Louis.

 

 

L’hiver passa et n’éprouva pas la nature par de violentes gelées. Fort heureusement car, avec l’alourdissement des impositions, le petit peuple du royaume

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aurait vu sa survie dangereusement compromise. D’ailleurs, avec toute la prudence qui sied à une institution fondée de longue date, la cour des comptes, aides et finances de Montpellier rédigea une longue remontrance avec des mots choisis pour leur neutralité afin de ne pas vexer les grands qui gouvernent, mais démontrant fermement que trop d’impôts privait les provinces, les cités et les campagnes de cette manne qui fluidifie les échanges, permet l’expansion et la croissance du royaume et autorise la richesse du pays. Cette critique eu pour résultat inattendu la possible interdiction du droit de remontrance de ces cours jugées arrogantes et déloyales pour le pouvoir royal. Il flottait dans l’atmosphère une envie de débattre, si ce n’est de tout contester. Depuis les tables des tavernes jusqu’aux salons aristocratiques, tout un chacun s’accordait le droit d’énoncer sa théorie économique ou institutionnelle, certains s’interrogeaient en posant la question du changement de société qui ne manquerait pas d’intervenir, se demandant s’il ne débuterait pas comme chez les Britanniques par des affrontements sanglants. On citait à ce propos les dures répressions qu’avaient subies les colons anglais d’Amérique de la part des responsables du pouvoir insulaire, depuis le début de l’année précédente, au sujet des différentes taxes d’importation. Ce à quoi d’autres répondaient que cela ne se pouvait dans le royaume de France qui représentait une civilisation plus évoluée, la preuve étant que les réflexions de nos philosophes éclairaient le monde connu de leur exquise lumière.

Ces considérations ne furent pas abordées dans la lettre qu’Élisabet adressa à ses parents vers la fin du printemps 1771. Ce qu’elle annonçait avait le goût détestable d’une cruelle répétition. Françoise désirait tant offrir à Pierre un fils qu’elle avait, sur les conseils avisés du médecin, dès le début de sa nouvelle grossesse, pris des précautions très strictes pour aller au terme et, hormis les gestes du quotidien elle se reposait. Les mois glissèrent au point que le défi semblait être tenu. Or, il arriva un soir où les douleurs abrégèrent la gestation bien avant les neuf mois. L’accoucheuse appelée à la rescousse constata que le travail avait commencé mais, après avoir agi selon son habitude, elle s’aperçut très vite que cet enfant prématuré respirait avec trop de difficultés pour durer, et puis il n’avait pas poussé le cri vital. Le danger de mort ne permettant pas un baptême en règle, elle ondoya ce petit Guilhaume et devenait ainsi sa marraine. Pierre représentait le véritable parrain, son propre père le vieux Guilhaume. Quand il s’éveillait, quand son sommeil le plantait sur le bord du lit en pleine nuit, ce

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dernier se demandait si quelque cruel dessein interdisait qu’un de ses descendants porte son prénom. Le premier Guilhaume disparu voilà cinq ans, le deuxième Guilhaume mort l’an passé et celui-ci venu et parti sans que sa mère n’entende sa voix. Devenant son propre spectateur, il se voyait avant, battant la campagne avec entrain, son ami Jean-Baptiste Gradé à son côté ; il sentait à présent son corps douloureux, ses mains si peu obéissantes, son souffle si court qui véritablement n’insufflait aucune énergie … Alors que plus personne ne lui demande de porter la guigne à un être nouveau-né ! C’était désormais au-delà de ses forces. Quelquefois, au milieu de la nuit, les nerfs à vif, sachant que le sommeil ne viendrait que la nuit suivante, il s’habillait et à lueur d’une chandelle et se rendait dans l’atelier où l’odeur froide du métal le réchauffait, tout comme la présence de ses chers vieux outils le réconfortait, il respirait l’une, caressait les autres et, au matin, Louis le retrouvait affairé à de menus travaux.

Une nuit de mars 1772, sa chandelle à la main, Guilhaume se dirigeait vers son havre de tranquillité ; il passa devant l’église Sainte-Catherine, regarda le clocher qui captait un peu de la lumière céleste des étoiles, esquissa un signe de croix. Devant la porte d’entrée, il aurait pu remarquer une couverture dans une position singulière, son attention aurait dû être attirée par cette laine grossière si un cri s’en était échappé. Guilhaume côtoya cette chose posée à même le sol, las, son état d’esprit n’était pas à l’observation, l’inhabituel ne le troubla pas. Au matin, alors que le soleil se contentait de luire, refusant de chauffer ce quinzième jour de mars, Guilhaume, sortant de l’atelier pour aller chercher une bûche, vit venir à lui son fils qu’accompagnait son beau-frère François Fourestier.

« Le bonjour, père ! N’avez vous pas remarqué quelque bizarrerie, cette nuit, devant l’église ? »

Guilhaume rassembla ces souvenirs pour y trouver l’insolite qui aurait dû le surprendre.

« J’ai beau me creuser la caboche, aucune curiosité n’a attiré mon regard ou mon ouïe ; que s’est-il passé cette nuit ?

– Voilà, grand-père ». François Fourestier, frère de la bru de Guilhaume, connaissait celui-ci depuis son plus jeune âge et dès qu’il eut conscience de sa place dans la famille, avec un naturel mêlé de respect et de familiarité, il donnait du grand-père à Guilhaume. « Voilà : lorsque vous êtes passé devant l’église cette nuit, nous

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avons lieu de croire que devant la porte un enfant dormait.

– Tu veux dire un enfant abandonné comme il y a des années devant le château ?

– Pareil… C’est la demoiselle Anne Perrier, qui possède une clef de la porte d’entrée et qui, en allant préparer l’église pour la petite et la grande messe de ce dimanche, a été intriguée par la grosse couverture. En y regardant de près, elle a trouvé une petite fille dedans. Elle a alerté le curé Belmond et tous les deux sont venus me trouver, parce que je suis au conseil politique, mais cette histoire dépassait mes compétences. Il faut vous dire, grand-père, que la petite a environ quinze mois, jolie et posée, alors nous avons fait avertir le premier consul Louis Darlay par son payre Mathieu Fouriret, tandis que nous, nous retournions à Sainte-Catherine car, dans le doute, le curé voulait la baptiser.

– Vous n’avez relevé aucun indice ?

– Non, grand-père, c’est pour ça que nous sommes ici, dans le cas où un élément vous aurait frappé. Ensuite, quand le premier consul est arrivé avec son payre, nous avons célébré le baptême, la demoiselle Anne Perrier est devenue marraine et moi parrain. Puis le curé Belmond a écrit une lettre et chargé la demoiselle de remettre la lettre et de confier la petite Anne aux sœurs de l’hôpital de charité, elles en feront une bonne sœur, ce n’est pas plus mal par les temps qui courent.

– Quand même, dit Louis, abandonner son enfant, quel désespoir ! Pourtant, ni ici au Pouget, ni ailleurs là où j’ai des chantiers, je ne me souviens pas d’une femme grosse et ensuite maternant son enfant.

– Sage comme elle est, la dissimuler, c’était aisé et sous nos yeux, si ça se trouve ».

En disant ces derniers mots, François Fourestier regarda en direction du château. Guilhaume fronça les sourcils et éleva la voix pour dire à l’intention de François : « Il est écrit : « tu ne porteras point de faux témoignage ». De plus la cloche sonne la grande messe, allons entendre la parole ».

Être présent à la célébration de la grande messe ne se discutait pas ; néanmoins, la condition sociale de la population primait dans la maison de Dieu d’une façon très hiérarchisée. Devant l’autel, les enfants, qui venaient au plus près du Très-Haut, encadrés par les régents des écoles ; derrière eux les nobles, les puissants, les notables qui laissaient à demeure leurs fauteuils, leurs chaises et, prévus pour adoucir la dureté

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du sol, leurs coussins ; ensuite, les bancs de la paroisse accueillaient les vieillards, les malades, les femmes grosses, toujours suivant leur importance dans la communauté ; enfin, se rassemblaient au fond de l’église, debout ou à genoux sur la pierre selon le déroulement de la messe, tous les paroissiens du lieu. Guilhaume et Marie Portal s’installaient sur le premier banc, leurs petits-enfants François et Louis, main dans la main, se rangeaient avec les autres enfants, leur fils Louis demeurait près d’eux pour les assister avec, à son côté, son épouse Marguerite Fourestier qui affermirait dans peu de temps sa position car bientôt, pour la quatrième fois, elle porterait un enfant. Après la messe, sur le parvis de l’église, les discussions captaient toutes les attentions jusqu’à ce que, par petits groupes, les hommes se dirigeassent vers les tavernes et les femmes vers leur maison pour préparer le repas. En toute liberté, dans les tavernes, les débats redoublaient d’intensité parmi les plus jeunes tandis que les plus anciens s’asseyaient un peu à l’écart dans le fond de la salle et, paisiblement, buvaient une chopine, conversaient tout en jouant à la quine. Le tavernier leur fournissait les cartons et le sac contenant les quatre-vingt-dix numéros nécessaires ; chacun alors choisissait son carton, puis l’un des joueurs se dévouait pour tirer du sac cinq numéros, soit la première quine ; si aucun ne pouvait tracer une ligne sur son carton avec ces premiers numéros, le joueur sortait une deuxième quine et ainsi de suite jusqu’à ce que l’un d’entre eux s’écrie : « Le quine est bon ! » L’enjeu de la partie consistait, pour les perdants, à offrir au vainqueur sa chopine. Sans hâte, ils dégustaient ce vin du dimanche bien supérieur en qualité à celui qu’ils consommaient la semaine car, quand ils produisaient du vin, ils se démenaient pour vendre leur meilleur produit, se réservant pour l’ordinaire le résultat le plus médiocre de leur vendange. Quelquefois, lorsqu’ils n’avaient pas épuisé le débat sur tous les sujets de l’actualité communale et que les chopines s’étaient asséchées, ils faisaient une dernière partie avant de se séparer.

Guilhaume et Louis s’en retournaient retrouver les leurs car le dimanche, traditionnellement, ils se réunissaient autour de la table pour partager le repas. Toujours invitée, la mère de Marguerite, Élisabeth Coustol, devait se dérober aux invitations de sa nombreuse progéniture qui ce jour-là désirait tant l’accaparer. Cependant, la fête n’atteignait son zénith que lorsque les Montpelliérains revenaient au petit pays, c'est-à-dire deux, ou au mieux trois fois l’an. Pierre s’arrangeait toujours pour ne jamais rater soit la fête des vendanges, soit la fête du cochon car ces fêtes, qui concluaient un travail

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harassant auquel il participait volontiers, lui permettaient de maintenir le lien si précieux de ses origines. C’est pour la fête des vendanges d’octobre 1772 qu’il lui apparut comme une évidence que l’état de Marguerite Fourestier laissait entrevoir une espérance heureuse pour le début de l’année à venir dans le foyer de son frère Louis, qui le sollicita pour être le parrain de son futur enfant. Comme prévu, Élizabeth vint au monde dès les premiers jours de 1773, le cinq janvier. Le surlendemain, sa tante Élisabeth Fourestier, épouse de Pierre Rouïre, la présentait au curé Belmond.

Pour Françoise Jouliés, ce baptême déclencha l’éveil de la lueur de l’espoir : qu’avait-elle donc de moins que sa belle-sœur, l’empêchant de porter un enfant ? Le fait de se poser la question décupla sa volonté de surmonter les deux échecs précédents et même de s’appuyer sur ces expériences cruelles pour déjouer le mauvais sort. Le climat participait aussi, ces dernières saisons, à la difficulté de se nourrir mais surtout de boire à satiété et dans de saines conditions. Les étés trop chauds pourrissaient l’eau indispensable à la vie, elle laissait en bouche un goût de vase, quelquefois son exhalaison rappelait à défaillir des matières en décomposition et provoquait des haut-le-cœur. Les bavardages faisaient circuler une solution pour éliminer l’impureté : il fallait boire l’eau uniquement préparée en tisane car les bonnes plantes, à coup sûr, tuaient ces miasmes malfaisants. Mais il n’était pas facile de boire très chaud quand le soleil déversait son incandescence. Bien décidée dans son désir d’enfantement, encouragée par cette atmosphère de renouveau, il n’est pas douteux que ce sont ces jours de joie dans le cadre campagnard du berceau familial qui favorisèrent la levée de la graine de vie dans le sein de Françoise Jouliés. Son état d’esprit était tourné vers un optimisme teinté d’égoïsme, au regard de l’année 1773 qui s’annonçait et qui vit, en plusieurs lieux du royaume, quelques émeutes de la faim dues à des récoltes insuffisantes provoquées par un climat défavorable. Mais, pour Françoise comme d’ailleurs pour tout un chacun, les disettes et les famines aussi régulières que catastrophiques étaient admises tel un aléa banal. Toutefois, pour contrebalancer ce risque, personne ne manquait de donner son obole en faveur des indigents de la paroisse ou de glisser un denier dans le creux de la main d’un mendiant même si, quelquefois, un humble curé se chargeait de rappeler à leur devoir de charité les nantis aveuglés par leur fortune. Les affaires de Pierre, bien qu’ayant pris une allure significative dans la voie ascendante de la prospérité, n’avaient pas atteint un tel niveau de richesse mais permettaient néanmoins une aisance relative.

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Seul manquait à son bonheur une descendance, c’est dire si les mois de grossesse de Françoise se remplirent, chaque jour favorable, d’espérance autant que de prudence jusqu’à la délivrance, le deux octobre 1773. Pierre fut décontenancé par le refus de son père Guilhaume d’être le parrain de son fils et son frère Louis, embarrassé, tenta une explication :

« Tu dois comprendre que notre père a été bouleversé par les décès de tes fils, trop de malheurs lui sont revenus en mémoire ; et puis, il s’est convaincu qu’il est trop près de la fin de son chemin, et que Celui qui l’attend ne lui permet plus cette responsabilité. Évidement, ce n’est que mon ressenti après quelques bribes d’échange de paroles avec lui… Aussi, moi-même je serais mal placé pour assurer son remplacement ; imagine que ton fils Louis soit doté d’une santé de fer, cela conforterait notre père dans ses idées lugubres. Pour la forme, en sa présence, je te dirai que pendant les vendanges il m’est difficile de faire le voyage, pourtant crois-moi, j’aurais aimé que ton fils soit mon filleul ! »

Pour ajouter du poids à ce désir, il serra fort l’avant-bras de son frère. Pierre, contrarié, se rangea à l’avis de son aîné. Malgré tout, ne pas prénommer son fils Guilhaume était inenvisageable ! Aussi, lorsqu’il choisit son confrère en négoce, Jean-Pierre Azemat, comme parrain, ce dernier constata que son prénom suivait celui de Guilhaume sur le registre des actes de naissance. Cependant, l’avenir attribuerait à l’enfant une appellation définitive tout autre : d’abord le fils-Pierre, puis Pierre-fils.

 

 

 

Pierre, tout à sa paternité, ne participa que de loin aux débats qui agitaient la société aux idéaux élevés à laquelle il avait adhéré et dont la transformation était inévitable. La raison en était qu’un modèle importé ne peut pas rester figé sur les bases rigides du pays d’origine. Cette société devait évoluer et adapter ses règles au milieu ambiant où se mouvaient les frères en métier symbolique. À partir de la fin de l’année 1773, la réorganisation porta ses fruits et, s’appuyant sur les acteurs du négoce montpelliérain, la société fit florès pour de longues années.

La situation, quelques huit lieues à l’est de Montpellier, différait totalement car,

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au Pouget, le débat glissait à présent dans le judiciaire. Le pouvoir local devenait le prétexte de la bataille qui devait, en définitive, désigner la puissance du lieu : la commune ou la seigneurie. La féodalité ou la bourgeoisie. Le contexte dans lequel évoluait la communauté du Pouget ouvrait dans le royaume des cas de dissensions graves, il ne s’agissait pas de quelques faits isolés. Chacun gardait en mémoire l’usage que le roi Louis le Grand avait fait de ses pouvoirs, se les accaparant tous, les menant à l’absolutisme. À l’inverse, son arrière-petit-fils Louis le Quinzième les abandonna au fil du temps, laissant l’opportunité aux plus décidés de s’emparer, après des luttes farouches, de larges parts de ces pouvoirs. Dans le Languedoc, l’intendant représentait le roi, donc le pouvoir exécutif et administratif ; le pouvoir financier était détenu par la cour des comptes, aides et finances sise à Montpellier où résidait depuis le Moyen Âge l’autorité morale à travers l’université, collée à la cathédrale Saint-Pierre ; et donc, sous l’influence de l’église militante, le pouvoir judiciaire de la province s’appréciait au parlement de Toulouse. Au niveau inférieur, l’intendant s’appuyait sur ses subdélégués, toujours de nobles personnes, à l’image du seigneur François Daudé d’Alzon, père du titulaire de la baronnie du Pouget, Jean Daudé d’Alzon. Ces personnages veillaient à ce que les consuls des nombreuses communautés rurales et urbaines imposassent à leurs administrés un budget alliant sagesse et équilibre, tout comme ils veillaient à ce que les viguiers des principales cités, sous leur bienveillance, jugeassent en toute impartialité. Pendant quatre décennies, les consuls et le conseil politique du Pouget harmonisèrent à leur guise les recettes et les dépenses des comptes communaux. Leur liberté tenait au fait que le seigneur Antoine Viel de Lunas, conseiller puis président de la cour des comptes, n’influençait en rien les travaux des autorités communales sous sa souveraineté ; par la suite, son fils Louis Viel de Lunas, qui ambitionnait de vastes projets, se désintéressa de la baronnie. Aussi, le changement fut radical quand Jean Daudé d’Alzon voulut imposer à ses dépendants ce qu’il considérait appartenir à son légitime pouvoir. Pour le conseil politique, il était hors de propos de subir cette reprise en main sans contester, d’autant qu’il avait su gérer sur une longue période les affaires de la cité et que ses délibérations n’avaient suscité nulles controverses de la part des délégués de l’intendant qui contrôlaient les décisions. Il fallait donc un arbitrage. La justice rendue par un viguier ordinaire ne pouvait suffire et, d’ailleurs, cette affaire dépassait sa compétence. Une seule institution était en mesure de rendre un arrêt valable : le parlement de Toulouse. Il fut donc saisi.

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La conjoncture de l’année 1774 allait permettre aux protagonistes de satisfaire leur envie d’en découdre. Le premier signe de changement se déroula un fameux dix mai dans l’indifférence générale : dans un château grandement déserté par peur de contagion, Louis le Quinzième, après avoir reçu l’extrême-onction, mourait de la variole. Sans cérémonie, dès son dernier soupir rendu, on l’emporta à Saint-Denis pour y être inhumé. Un mois plus tard, son petit-fils, roi sans être encore sacré – il ne recevrait qu’un an plus tard l’onction du Saint Chrême renforcée de quelques gouttes de la Sainte Ampoule – déclencha sa première action qui fut un remaniement ministériel. Dès lors, chacun de ses sujets spécula sur l’orientation de sa politique et sur les forces stratégiques qui le soutiendraient. Le premier dimanche d’août, Élisabeth Fourestier, épouse de Pierre Rouïre, faisait baptiser sa fille Élisabeth, choisissant comme parrain son beau-frère Louis. Cela donna l’occasion d’une réunion familiale autour d’une bonne tablée. Les convives mâles se passionnèrent pour les dernières informations politiques, les nominations gouvernementales. Un nom revenait inlassablement dans la discussion : celui du sieur Turgot, baron de l’Eaulne, considéré comme le meilleur économiste de France, à qui le roi attribuerait le contrôle général des Finances. Ce fils du prévôt des marchands de Paris, âgé de presque cinquante ans, avait commis quelques écrits sur les problèmes financiers et économiques, en particulier dans l’Encyclopédie de monsieur Diderot, une référence ; il avait aussi touché la réalité du terrain comme intendant à Limoges. Bien sûr, aucun des convives qui s’exaltaient sur le nouveau contrôleur n’aurait pu citer un seul titre de ses livres, ni même fournir des éléments sur le bilan de son intendance. Mais cela importait peu : sa réputation était établie et grâce aux réformes qu’il lancerait, cet homme redonnerait au royaume le lustre qu’il détenait il y a cent ans, pendant la glorieuse gouvernance du grand Colbert. Certains admettaient comme chose réglée qu’au niveau local le nouveau contrôleur imposerait de nouvelles règles de distribution des pouvoirs, clarifiant les situations, qu’avec efficacité il poserait les bornes des limites des multiples autorités et, concernant le bornage, le sieur Turgot de l’Eaulne savait de quoi il parlait puisqu’il s’était occupé, une période de sa vie, de cadastre. Voila pourquoi la nécessité de saisir le parlement de Toulouse sur la querelle entre le seigneur et la commune était une exigence première. En outre, la décision du parlement, qui supputait de nouvelles réformes, ne ferait-elle pas jurisprudence ?

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L’expérience réformatrice du sieur Turgot se prolongea deux ans. Contesté par le peuple qui s’agita, critiqué par les privilégiés, lâché par ses confrères du gouvernement, abandonné par le roi, le contrôleur général supporta d’abord, pendant l’année 1775, un climat météorologique peu compatible avec la production agricole : l’établissement de la liberté des grains dans un marché en pénurie provoqua en plusieurs lieux, par l’action spéculative des agioteurs, la guerre des farines ; puis l’hiver 1776 arriva et, dès le début janvier, les gelées glacèrent dans l’est, le nord, et l’ouest du royaume toutes les rivières, même la Seine, la plus large d’entre elles. Les cultures d’hiver qui subirent ces conditions extrêmes furent sauvées grâce à une bonne couche de neige de plusieurs pouces qui protégea la terre du gel et si la famine fut évitée, les troubles perturbèrent tant la tranquillité du nouveau roi que celui-ci retira à son serviteur, le sieur Turgot, toute responsabilité. Pour un temps, le mot réforme était rangé à sa place dans les oubliettes ! Cependant, une réforme, décrétée en janvier 1776 et inspirée par le sieur Turgot, remplit de joie la paysannerie : la corvée royale était supprimée. Alors, dans les campagnes, on chanta à s’en faire péter la glotte :

 

« Je n’irons plus aux chemins

Comme à la galère

Travailler soir et matin

Sans aucun salaire »

 

Après le renvoi du contrôleur général, la corvée royale fut rétablie. Sans doute, les privilégiés chantèrent à leur tour, mais l’histoire a oublié les paroles de leur chanson. Il n’y avait plus dans le royaume un seul motif d’enthousiasme, sauf pour quelques jeunes gentils hommes bien nés qui, par-delà les mers, iraient cueillir quelques bouquets glorieux ; mais pour l’essentiel, la multitude se recentra sur ses occupations courantes.

Marguerite Fourestier, en cette fin d’année, se risqua à une ultime grossesse. Tout comme Louis, elle avait dépassé les quarante ans et porter un enfant représentait donc un certain danger. Leurs enfants François, huit ans, Louis, six ans et Élizabeth, trois ans, étaient loin de l’autonomie et éprouvaient pour leur mère un attachement exclusif ; Louis, leur père, devait se contenter de leur affection respectueuse. Ce lien absolu ne devait rien au hasard. Marguerite, aux côtés de son mari, avait créé ses

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activités propres, d’un rapport appréciable, qui reposaient sur le jardinage et l’entretien d’une basse-cour. Dès la naissance de son premier fils, François, elle s’embarrassa volontiers de lui et, tôt le matin, on la voyait le portant dans une pièce d’étoffe attachée sur son cœur, s’activant dans le potager ou partant chercher l’herbe aux lapins et les glands pour le cochon. Lorsque François marcha, Louis pris sa place toute chaude contre Marguerite, avant de la céder à Élizabeth. Ainsi, avant même qu’ils n’eussent conscience du cadre dans lequel ils vivaient, Marguerite leur avait transmis tout simplement les clefs de cette nature. Un philosophe de ce temps se gargarisa de ce mot, « nature », il en fit même son enseigne littéraire, il s’exprima sur les dispositions innées de l’homme au sein de cette nature ; or, si dans ces années ce grand philosophe, qui quelquefois vivait une bohème de luxe, avait délaissé les brillants salons bourgeois, il aurait constaté que la culture de la terre passe par un très long apprentissage sur des générations de laborieux paysans aux mains épaisses de muscles et pourtant délicates pour apprivoiser cette nature, épaulés par les femmes de leur maison qui forment la relève de nouveaux cultivateurs, les instruisant de toutes les expériences anciennes. Lorsque la petite Marguerite naquit, le trente et un mars 1777, sa sœur Élizabeth marchait depuis trois ans et la place si convoité contre le cœur maternel était libre. Comme sa sœur, également, Marguerite fut présentée au nouveau prêtre et vicaire Vernet par sa tante Élisabeth Fourestier, soutenue par son mari Pierre Rouïre. Sa mère, dès son rétablissement, reprit ses activités coutumières, entourée de ses enfants, les deux garçons la secondant avec efficacité lorsqu’ils en avaient terminé avec l’enseignement du régent Jean-Paul Thomassy, plus tard remplacé par le régent Jean Sauguindes, puis le régent Étienne Verdier.

François et Louis sortaient de l’école et couraient vite rejoindre leur mère. Très rarement ils se dirigeaient vers l’atelier paternel ; il fallait des circonstances exceptionnelles, par exemple que Marguerite soit prise par les douleurs de l’enfantement, chose peu fréquente qui espaçait à l’évidence leurs visites. Pourtant, Louis, quelques mois auparavant, avait commandé à ses fils qu’ils fissent acte de présence à l’atelier plusieurs fois par jour pour porter une attention particulière à leur grand-père Guilhaume. Il observait en effet une accélération dans le déclin de son père, prévisible ; l’inéluctable s’approchait et le saisirait sous peu. Alors, adoucir ce qui allait être son dernier printemps devint le but de Louis et en lui déléguant en quelque sorte ses

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enfants pleins de vie, inconsciemment il lui démontrait que son passage sur terre avait eu une utilité. Il espérait aussi qu’en tenant compagnie au vieil homme, François et Louis s’intéresseraient à son métier hérité de Guilhaume, maître serrurier, son père. Les deux frères ne profiteraient guère de l’aïeul qui, pour sa part, avait perdu la pratique des enfants et ceux-ci, en retour, s’interrogeaient sur le point commun qui existait entre eux et ce vieillard, au demeurant très gentil mais si éloigné de leur quotidien. Il leur parlait de ressort, de pêne, d’ajustement, de lime demi dure, eux qui vivaient les pieds nus dans la terre, les mains accrochées à la bêche, cramponnées à la fourche. Toutefois, en fils obéissants, ils apportaient plusieurs fois par jour un salut respectueux à leur grand-père et prirent l’habitude de ce rituel. Or, un jour, quittant l’école du régent, dont la leçon avait porté sur le mystère de la Sainte Trinité, car le dimanche suivant ce mystère serait célébré en toute solennité à l’église Sainte-Catherine, ils arrivèrent à l’atelier et constatèrent l’absence du grand-père. Le compagnon serrurier Claude Fabre, présent dans le lieu, les invita à vite se rendre à la maison de Guilhaume ; c’était le vingt-neuf may 1777. De loin, ils aperçurent un mouvement dense de va-et-vient, devant la porte des petits groupes se formaient puis éclataient. Quand ils entrèrent dans la cuisine, ils eurent un mouvement de recul tant il y avait du monde dans la pièce. Louis, leur père, les surprit en surgissant sans qu’ils ne sussent d’où. Il leur prit la main et les guida dans la chambre sans mot dire. Là, volets clos, à la lueur de la lampe à huile, ils virent leur grand-père qui dormait, mais il dormait tout immobile, sans faire de bruit, sur la couverture et tout habillé.

« Maintenant, les garçons, allez chez votre tante Élisabeth, elle vous attend », dit Louis-père à voix basse.

Chemin faisant, ils comprirent que Guilhaume était mort mais une question les taraudait : qu’allait-il maintenant arriver ? Tante Élisabeth les renseigna :

« Toute la soirée, et même toute la nuit, tous les gens qui estimaient Guilhaume – et ils sont nombreux, pensez donc ! votre grand-père allait sur ses nonante ; tous viendront lui faire hommage puis, demain, enveloppé dans un linceul, Guilhaume sera enseveli dans le cimetière ».

Devant l’incompréhension des enfants, elle précisa :

« Votre grand père sera enrobé d’un drap puis sera déposé dans un trou qu’on a fait au cimetière et on le recouvrira de terre.

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– Mais… on ne le verra plus jamais ! constata à regret Louis-fils.

– C’est ainsi, les vivants avec les vivants, les morts avec les morts, mais un jour nous serons tous réunis auprès de Notre Seigneur Jésus. Maintenant, récitons ensemble le Pater Noster ».

Le lendemain, tôt le matin pour ne pas empêcher les créatures de gagner leur pain à la sueur de leur front, comme il est dit dans le Livre, Guilhaume dit Quercy la Maîtrise, solide compagnon ayant terminé son ouvrage ici-bas, fut emporté par la charrette coutumière.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Quatrième époque

 

 

Au printemps 1780, Pierre et son épouse Françoise Jouliés, accompagnés d’Élisabet – qui, malgré ses quarante ans, n’avait rien d’une vieille fille comme il était d’usage de nommer les femmes célibataires de cet âge et qui se présentait avec des manières élégantes et des atours raffinés, forçant l’admiration de ceux qui l’approchaient, en particulier son neveu Pierre-fils – rendaient visite à la famille pougétoise. La famille : la mère Marie Portal presque octogénaire, le frère Louis toujours dans l’incertitude et le questionnement sur l’avenir de son métier. En janvier 1776, il avait enregistré la suppression de nombreuses corporations excepté, grâce aux fortes pressions des maîtres, celles assimilées aux « métiers de danger » tels les imprimeurs, barbiers, orfèvres, apothicaires et serruriers. Puis, huit mois après, il avait noté le rétablissement des corporations dans leurs droits. Cette première tentative pour réduire à néant des siècles d’organisation de l’activité humaine troubla Louis à ce point qu’il se persuada qu’avec son père avait disparu une certaine idée de la structure de la société. Dès lors, il voyait d’un bon œil que ses fils François et Louis, tout comme sa fille Élizabeth, profitassent des connaissances agricoles de leur mère Marguerite Fourestier, dont la santé fluctuait et inquiétait, depuis

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le décès en avril 1778 de sa fille Marguerite, ravagée par la petite vérole. La petite Marguerite fut l’une des victimes de cette redoutable épidémie en latence qui accablait régulièrement les populations. Pourtant, la science médicale avançait dans le traitement de la variole. Des chercheurs avaient réalisé des expériences aboutissant à une thérapie efficace qui se répandit peu à peu partout dans le monde civilisé. Il suffisait de prélever la substance des pustules d’un malade très atteint, de la conserver dans des fioles appropriées au minimum un an afin d’amoindrir sa force contaminatrice, puis d’inoculer une faible quantité du produit dans l’organisme humain pour l’entrainer à combattre ce fléau. La vaccine – ainsi nommait-on ce procédé efficace – subissait parfois des échecs retentissants, confirmant l’idée que se faisait le clergé local de cette science qui empêchait les desseins de l’Éternel. Ainsi, sur les registres, l’archiprêtre Auguy et le prêtre vicaire Vernet stigmatisaient « le vexin de la petite vérole » comme seul responsable des décès, en octobre et novembre 1779, de François Fourestier fils et de Jean Pérète fils puis, en décembre 1784, de la jeune Jeanne Fournier. Marguerite mère ne supporta pas ce douloureux coup du sort, l’émotion qu’elle ressentit influa sur son état physique, même si pour donner le change, elle invoquait les problèmes des femmes de son âge. Pour le rassurer, elle était allé jusqu’à demander à son mari Louis, parrain début mars 1780 de sa nièce Marie Rouïre, fille d’Élisabeth Fourestier et de Pierre Rouïre, d’inviter la marraine et surtout sage-femme Jeanne Fabre, de passer la visiter afin de la conseiller dans cette affaire de femme.

Dans ce contexte, la visite des Montpelliérains à la parentèle fut pour celle-ci un appréciable moment d’agrément. Pierre, cette fois, avait apporté dans ces bagages un produit certes connu depuis le père de Louis le Grand, mais exclusivement par les puissants du royaume et qui, à présent, se répandait, malgré sa cherté, par l’entremise des apothicaires – qui toutefois doutaient des vertus médicinales du produit – et surtout des droguistes. Ils magnifiaient exagérément les qualités de ce chocolat, devenant par leur voix la panacée universelle grâce à ses propriétés euphorisantes qui, en agissant sur le moral, répercutaient sur le physique un bien-être propre à ne donner aucune prise aux miasmes. Il y eut donc, en ce printemps 1780, chez les Gribal du Pouget, une veillée à thème en l’honneur du chocolat. Les invités, cousins, voisins, copains, allèrent ce soir-là de découvertes en révélations sur un aliment que nul n’avait auparavant dégusté. Pierre déballa, sur la table nappée d’une toile blanche, le contenu d’une petite malle. Il disposa

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l’une sur l’autre ce que tous reconnurent pour être des plaques de fines planchettes épaisses d’un doigt, d’une couleur repoussante.

« Belles dames et bons hommes, claironna Pierre, le Chocolat ! Issu de la fève de cacao ! »

À ce dernier mot, les enfants continrent leur rire. Puis, Pierre déplia une première feuille de papier.

« Venus de la lointaine île Bourbon, les Gousses de Vanille ! » Tous les yeux fixèrent ces choses noires et molles. Puis d’autres feuilles se déplièrent, le contenu désigné par un nom méconnu.

« De l’Inde mystérieuse : la Cannelle ! » Ce n’était que des bâtonnets bruns très clairs.

« La Noix de Muscade ! » … Qui ressemblait aux noisettes de chez eux.

« Le Sucre ! Extrait de la canne à sucre, c’est une plante que je comparerais à nos roseaux mais en plus exubérants, le goût du sucre rappelle un miel très doux ». Ils virent une chose d’une texture comparable au gros sel mais de couleur orangé.

« Pour finir, le Piment et le Poivre, à manipuler avec précaution, car ces deux-là échauffent les sens, ce sont des compagnons en gaillardise pourtant pas plus gros qu’une lentille pour l’un, mais rouge comme le sang pour celui-ci », dit Pierre en exhibant entre ses doigts un piment fripé.

De tous les ingrédients, le public ne connaissait que le lait indispensable pour valoriser les préparations. Il fut incorporé au chocolat qui, ayant fondu, clapotait dans un récipient. Pierre, en expert, versait le résultat obtenu dans des coupes en ajoutant, en plus ou moins grande quantité, une ou plusieurs des denrées pilées, grattées, ou telles quelles, qui s’étalaient sur la nappe. L’inattendu goût amer de la boisson inconnue ne souleva pas l’enthousiasme ; pourtant, Pierre les avait avertis sur l’art de bien consommer cette nouveauté, en la gardant longtemps en bouche pour que s’exhale la saveur originale et pour s’habituer en douceur à cette sensation inédite. Parmi tous, un seul en redemandait jusqu’à saturation : Pierre-fils, dont les lèvres largement bordurées de brun provoquaient les rires, le sien en priorité, du plaisir de ne pas se voir interdire ce qu’il y a quelques mois ses parents le forçaient à boire pour le fortifier. Ce que ces particuliers ordinaires, et à cette occasion dégustateurs dubitatifs, ignoraient et dont ils n’imaginaient pas la hauteur, était le prix exorbitant de cette boisson de roi, que pour

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des lustres encore se réserveraient les plus aisés. Il valait donc mieux que les plus humbles n’y prissent pas goût immodérément.

Les gens des campagnes, par ailleurs, comparés aux citadins, étaient toujours en décalage au point de vue des nouveautés. Les informations, les innovations, le petit peuple du Pouget s’en emparait en gros par quatre canaux essentiels : d’abord les colporteurs et, dans une moindre mesure, les rémouleurs, qui concevaient leur métier en conversant sans cérémonie avec les clients, de tout, de rien, du dernier potin ; ensuite les voix officielles : le prêtre dans son prêche dominical, les placards du conseil politique communal ; puis, pour certains habitants, les communications de la branche familiale installée en ville ; enfin, les marchés hebdomadaires, les foires annuelles, autorisés par lettres patentes aux cités importantes voisines, telles Gignac ou Clermont-de-Lodève. Or, fin mai, début juin 1780, une nouvelle incroyable délia les langues à la hauteur de l’information exceptionnelle qui circulait de proche en proche : un sardine bouchait le port de Marseille ! Les trois éléments de la nouvelle furent analysés et commentés séparément : le sardine, le port, Marseille, car peu de membres de la communauté pouvaient concrétiser par des mots la réalité dans sa globalité, n’ayant qu’une idée vague sur les poissons de mer et les villes portuaires. Certes, ils savaient par ouï-dire que Marseille était une ville démesurée, située au bord de la grande mer, éloignée d’environ cinquante lieues du Pouget. Ils imaginaient Montpellier, visitée par quelques-uns, tellement impressionnés de leur voyage, qu’ils en avaient grossi les traits, et qui restait pourtant en deçà de ce que devait être Marseille. Mais la mer, cette mer qu’ils n’avaient jamais vu, comment expliquer ? Les pèlerins qui revenaient de lointaines contrées, de passage dans la paroisse, en racontant leur périple dans une veillée s’embrouillaient toujours et cafouillaient cette mer : l’immensité, les vagues, l’écume des flots, le ressac. Un poète, peut-être, aurait-il pu les éblouir de la mer. Le port maritime restait un concept inconcevable, ce n’était pas les quelques barques des humbles pêcheurs de la rivière Hérault, accostées sur les rives ou les pontons qui les éclairaient sur le gigantisme d’un grand port.

Un sardine ! D’entrée, un désaccord s’établissait : devait-on dire un ou une sardine ? Pour les quelques villageois ayant des contacts avec les gens du château, il convenait d’employer le féminin et ils rapportaient des renseignements utiles sur ce poisson de mer qu’ils tenaient de source sûre des domestiques du vicomte Daudé

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d’Alzon, car le seigneur ne résistait jamais, quand sa maison se remplissait de nobles et puissants visiteurs, à se faire livrer les produits frais de la dernière marée, jugeant qu’en sa demeure banqueter avec des poissons de rivière l’eut déclassé de son rang, ces poissons-là avec leur goût de vase, les gens de qualité les laissaient volontiers à disposition du commun. Les spéculations sur ce poisson capable d’arrêter le trafic maritime marseillais cessèrent quand le cuisinier du vicomte, Jean Gineste, homme mûr, la quarantaine bien sonnée, dévoila la singulière histoire dont il fut instruit par son maître qui, fin gourmet, aimait converser avec lui à propos des recettes culinaires que créaient les chefs des nobles maisons. Entre deux soubresauts, d’un rire devenu fou, Jean Daudé d’Alzon raconta :

« Mon brave Jean, mon fameux Jean venu exprès de Salvanhac de Rodès pour me faire la cuisine, contente-toi en maître queux de tes fourneaux, tu t’éviteras le ridicule.

« Effectivement, le Sartine a barré le port de Marseille, mais en l’occurrence il s’agit d’un bateau baptisé Sartine pour honorer notre ministre de la Marine, Antoine Sartine, qui réalise un travail remarquable pour rehausser la flotte de notre roi Louis le Seizième. Ce vaisseau nommé le Sartine s’est illustré en de glorieux combats en Inde, aux Amériques contre l’Anglois, mais ces combats l’ont touché à tel point qu’il n’eut que la force de venir s’échouer le dix-neuf mai dans le port et en conséquence, de bloquer tout le mouvement maritime.

« Mais comment toi, le maître des casseroles, as-tu pu te faire berner par cette faribole ? Ne sais-tu donc pas, depuis que tu les accommodes, qu’une sardine ne mesure, au mieux qu’un empan, pas plus ? Les animaux fabuleux n’existent que dans nos rêves, même si par goût nous serions tous tentés de croire à l’extraordinaire. Mon bon Jean, il faut se convaincre qu’il n’y a qu’une merveille, Dieu ; au jour du Jugement dernier elle nous enchantera ». Par la suite, cette histoire invraisemblable s’étoffa, prit des allures de conte, se raconta avec succès dans les veillées, puis elle lassa son public, rapidement on l’oublia et jamais plus elle ne fut ressassée.

 

 

 

 

 

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Le vicomte Jean Daudé d’Alzon avait acquis la baronnie du Pouget puis, avec sa famille, avait investi le château de l’Estan vers 1766. Rapidement, les relations entre le châtelain et la communauté se détériorèrent ; les deux mondes (domesticité comprise côté château), s’ignorèrent superbement pendant des années, jusqu’à ce que les protagonistes portassent le différent devant le parlement de Toulouse. Dès lors, ils abandonnèrent les invectives et s’arrangèrent d’une paix froide. Côté communauté, villageois, notables, bourgeois marquaient une officielle indifférence pour le seigneur et sa famille, mais l’on notait une réciprocité équivalente. Pourtant, il y eut une occasion où les deux microcosmes s’observèrent longuement dans un silence pesant. L’archiprêtre Auguy, informé de la naissance de Joseph, fils du valet de chambre du vicomte, Pierre Badoureau et de son épouse Marianne Vidal, et des dispositions concernant le parrainage de l’enfant, jugea opportun de célébrer le baptême dans l’église Sainte-Catherine, point central de la paroisse. La réconciliation, pour lui, passait par la rencontre des différents acteurs : parfois, un regard appuyé amène l’esquisse d’un sourire qui incite à plus de souplesse dans des rapports complexes. Le couple Badoureau-Vidal et leur fils, en compagnie de quelques serviteurs du vicomte, attendaient ce trois septembre 1779 devant l’église où l’archiprêtre Auguy allait officier. Pour donner du relief à la cérémonie, l’archiprêtre manda tous ces enfants de cœur sans exception : François et Louis en étaient. Cette opération dénotait un sens tactique aiguisé de la part de l’ecclésiastique ; par cette convocation, bon nombre de ses paroissiens pouvaient à présent se prévaloir d’une excuse indiscutable pour patienter ce jour ça et là autour du parvis. Décidément, l’archiprêtre Auguy ordonnançait son affaire comme un chef d’orchestre hors pair.

Les cloches tintaient quand, comme par miracle, le carrosse déboucha sur le parvis. Le petit peuple affuta sa curiosité. Jean Daudé d’Alzon sorti le premier du carrosse. Il paraissait son âge, la quarantaine (il naquit au Vigan en 1739) et son allure d’homme assuré en imposait. Dans un mouvement du bras, il tendit sa main à son épouse et, d’un regard périphérique, détailla tous les occupants de la place ; ceux-ci le fixèrent et il se fit un devoir de les pénétrer tous de ses yeux incisifs. Marie Anne Cécile L’Évesque de Cérisières s’aida de la main de son époux pour descendre du carrosse, l’archiprêtre vint à leur rencontre, suivi des enfants de cœur qui se rangèrent aussitôt pour former une haie d’honneur. Ce fut un accueil ostentatoire face à un public muet ;

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nul enthousiasme, nulle réprobation, le silence hivernal en fin d’été. Les enfants des châtelains achevaient de sortir de la voiture et les spectateurs considérèrent le jeune parrain de vingt ans, Joseph Bruno Daudé, chevalier de l’Estan, en grande tenue d’officier du régiment du Vermandois, ensuite la marraine Élisabeth Louise, puis le reste de la fratrie : Jean Louis, Jacques François Roger, Françoise Louise et André Henri. Tandis que l’église se remplissait en l’honneur de Joseph Badoureau, le parvis se dégarnissait de la totalité des paroissiens curieux. La confrontation, si brève qu’elle fût, permettait désormais aux deux camps de donner un visage à l’adversaire mais l’opposition demeurait malgré les efforts de l’archiprêtre.

Louis père ne se trouvait pas parmi le public lors du baptême de Joseph Badoureau, mais il fallait exclure une quelconque désertion dans cette absence. Il veillait sur la santé de son épouse Marguerite Fourestier, qui se remettait avec difficulté de la forte canicule de l’été et ses forces s’étaient pour un moment dérobées. L’automne et l’hiver passèrent en douceur, sans excès, enfin la nature exulta au printemps. Elle revigora les chétifs, mit l’appétit de vivre dans les corps souffreteux ; las ! pour le mal dont souffrait Marguerite, le retour annuel de la sève vitale s’avéra insuffisant même si parfois, pour de courtes périodes, elle donnait l’impression d’avoir recouvré sa fraîcheur physique d’antan. Mais personne ne s’illusionnait, son mal ressemblait trop à celui qui avait emporté son père dix-huit ans plus tôt. Elle lutta des mois en un combat admirable et vain. Quand l’issue apparut certaine, le prêtre Martel lui apporta quasiment tous les jours le réconfort de son ministère, il la prépara par la force du verbe afin qu’elle acceptât et même qu’elle devançât par sa demande le viatique qu’il s’était résolu à lui administrer. Début décembre 1780, précédé de deux enfants de cœur, celui de gauche portant l’eau bénite et le goupillon, celui de droite faisant tinter la clochette, le prêtre Martel serrait d’une main le calice qui contenait les hosties et de l’autre main maintenait l’étoffe qui le couvrait. À pas comptés, ils se dirigeaient par les ruelles vers la maison affligée, les quelques passants qu’ils croisèrent se signèrent de la croix rituelle et les passantes, en plus, baissaient la tête, joignaient leurs mains, récitaient à voix basse un « Je vous salue Marie ». Le dénouement s’accomplit le cinq décembre 1780. En qualité de chirurgien, François Lafeuillade, fils de Jean Vincent Jausiol de la Feuillade, régent des écoles en son vivant, constata le décès de Marguerite puis, avant de se retirer et faire annoter le registre, s’enquit de l’âge de la défunte, en interrogeant son fils François.

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« Connais-tu l’âge de ta maman, mon garçon ? »

Intimidé par l’homme de science, marqué par sa situation nouvelle d’orphelin de mère tant aimée, François bafouilla une réponse confuse, entrecoupée de pleurs où seuls quelques mots étaient audibles.

« Ma mère… mon père… les deux… pareil… trente-six… »

En guise de consolation, François Lafeuillade tapota la joue du garçon, saisit sa mallette renfermant les impressionnants instruments chirurgicaux et se rendit au presbytère où il signifia que la décédée était âgée d’environ trente-six ans. Ainsi, une phrase mal attendue engendrait une méprise qui, notée sur un document officiel, avait force de loi et faussait la réalité durablement. Il faut ici rétablir les dates : Élisabeth Coustol, épouse Fourestier, accoucha de Marguerite le vingt-cinq janvier 1735 ; l’archiprêtre Maurin, qui officiait alors à l’église Sainte-Catherine, se chargea du baptême de l’enfant six jours après, lui donnant le prénom de sa tante par alliance Marguerite Barescut, femme de Pierre Coustol. En réalité, Marguerite Fourestier disparaissait donc peu de temps avant son quarante-sixième anniversaire. Ce concours de circonstances jetant la confusion sur son âge réel ne rendait-il pas son départ, au-delà de la sécheresse des chiffres, plus dramatique encore ? Elle quittait trois jeunes enfants et un mari désemparé qui, accusant son absence, lui fut à jamais fidèle. La petite société s’attendrit un peu puis, un drame chassant l’autre, elle considéra une autre affaire, inédite au Pouget ; les plus anciens même de la communauté, ceux qui, malgré leur âge canonique, possédaient toute leur raison et toute leur mémoire, n’avaient jamais vu, ni entendu parler d’une tragédie similaire.

L’évènement eut lieu le jeudi 11 janvier 1781, dans un matin glacial. Deux coups de fusil claquèrent et résonnèrent sèchement au-delà du château. Personne à la ronde ne s’étonna de ce bruit particulier d’explosion ; nous étions en plein hiver, il ne pouvait s’agir que de quelques loups affamés sur lesquels le vicomte exerçait ses talents de tireur, en somme rien d’exceptionnel. Les loups n’étant pas les bienvenus dans les communautés civilisées, on appréciait qu’ils fussent exterminés, bien qu’il fût connu de tous que les loups menaçaient plus qu’ils n’attaquaient les humains et que, s’ils s’approchaient si près des maisons, c’était pour dérober dans le poulailler, sans s’attarder, une ou deux bestioles. Mais la fascination pour l’improbable attribuait aux loups, depuis la création, des qualités maléfiques. Personne ne croyait en cette fable des

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temps anciens qui faisait d’une louve une mère nourricière de deux enfants d’homme ; par contre, les commérages sur cette bête du Gévaudan renforçaient les idées infernales. Les cloches sonnaient et invitaient les chrétiens au bénédicité, quand la population s’interrogea à la vue d’un chevaucheur du seigneur revenant au château avec, dans son sillage, sur sa monture, messire maître Bedos, avocat en parlement et juge du présent lieu. Ce personnage, appelé à parler au nom du parlement et en son nom ordonner les sentences, ne se déplaçait pas pour de simples visites courtoises. Le motif en valait la peine. La curiosité fut partiellement satisfaite en fin de soirée, lorsque Maître Bedos dicta deux ordonnances qui assuraient à l’affaire un classement sans suite judiciaire, faisant fi du besoin de vérité.

 

Première décision :

« Le douzième jour de janvier… a été enseveli dans le cimetière… en vertu d’une ordonnance… Jean Gineste, du lieu de Salvanhac diocèse de Rodès, âgé de quarante-cinq ans cuisinier de messire le vicomte d’Alzon… tué le jour précédant… d’un coup de fusil… »

 

Deuxième décision :

« Le douzième jour de janvier… a été enseveli dans le cimetière… Jean Lafon, du lieu de Castres d’Albigeois, âgé d’environ quarante-trois ans, garde-chasse de messire le vicomte d’Alzon… tué le jour précédant… d’un coup de fusil… »

 

Ainsi, pour maître Bedos, avocat en parlement, afin d’éviter de prêter le flanc à des controverses douteuses, mieux valait en terminer sans épiloguer sur cette tuerie. En ordonnant l’ensevelissement des corps, maître Bedos pensait, par le poids de sa fonction, mettre un point final à cette affaire. Qui donc oserait discuter sur ce cas alors que lui, le spécialiste des actes délictueux, considérait qu’il n’y avait pas matière à débattre ? Évidemment, après l’enterrement, les commérages, frustrés d’informations valables, redoublèrent. Par qui et pour quel mobile furent-ils tués ? Un court instant, quelques excités virent la main du vicomte dans cette double exécution, mais cette thèse apparaissait si grotesque qu’on l’abandonna illico d’un haussement d’épaule : plomber

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des serviteurs à coup de fusil, nulle personne sensée n’accréditerait pareille histoire. Pourtant, il fallait admettre que dans la baronnie du Pouget, peu de personnes se targuaient de posséder un fusil ; et d’ailleurs, pour quelle utilisation ? Certes, éventuellement éliminer des animaux nuisibles, mais un piège même aléatoire était moins onéreux et plus efficace qu’une arme à feu. En outre, il fallait se prévaloir d’une permission et ce dernier point présentait un sérieux obstacle. En somme, dans le pays, seul le seigneur disposait d’armes de tir et d’armes d’escrime valables. En bonne logique, au moins un fusil du vicomte avait servi à trucider le cuisinier et le garde-chasse, mais quel doigt pressa la gâchette ?

Alors, les débatteurs, autour d’appréciables chopines, s’intéressèrent aux défunts protagonistes. Ils étaient de la même génération, dans la belle maturité de l’homme et si un ou des litiges les mettaient en opposition, nombreux arguments allant dans ce sens s’empilaient et nourrissait leur querelle. Ainsi, un conflit d’autorité dans un huis clos étouffant : le cuisinier Gineste avait grand pouvoir à l’intérieur de la demeure du maître, tandis que le garde-chasse Lafon dirigeait les extérieurs, y imposait la loi du maître. À leur suite, chacun dénombrait ses partisans prêts à envenimer les passions ; leurs attributions réciproques les contraignaient à manifester une autorité incontestée. Qui donc des deux le premier nia la suprématie absolue de l’autre dans ses prérogatives ? Mais tout important qu’il était, ce problème d’autorité ne représentait au plus qu’une incommodité et pour passer au stade supérieur de la détestation, il fallait, à l’instar des animaux qui se mordent dès leur première rencontre, qu’ils s’insupportent naturellement, que leurs caractères se repoussassent comme les aimants contraires. Le point de non-retour, le mobile de l’affrontement, se concentra sur l’élément qui pouvait faire battre leur cœur plus fort et les amener à de redoutables excès : la femme. Seule la passion amoureuse désoriente le cours d’une vie bien installée. Alors, un récit ayant des airs de vérité circula lors de longues veillées. Les deux hommes en pincèrent pour une nouvelle venue au château, une simple soubrette, mais si jeune, si fraîche, si capiteuse qu’elle elle les enflamma. Ils se résolurent à régler définitivement leur différent. Ils empruntèrent discrètement deux fusils au seigneur, ils partirent ensemble pour une funeste promenade à travers les terres gelées où les herbes sauvages raidies semblaient une barbe blanche mal rasée. Ils savaient manipuler les armes : Jean Lafon par son métier, Jean Gineste pour avoir sans doute servi dans les armées du roy. Comme des

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gentilshommes, ils organisèrent leur duel. Personne n’étant offensé, ils s’accordèrent pour tirer l’un sur l’autre lorsqu’ensemble, à haute voix, ils arriveraient au chiffre trois. Aucun ne pouvait sortir vainqueur de ce duel au-dessus de leur condition, car si d’aventure l’un des deux en réchappait, n’étant pas de haute lignée, la justice aurait pour le moins envoyé le rescapé se désoler aux galères pour le reste de ses jours.

Maître Bedos n’était pas homme à encombrer les cours de justice par des affaires accaparant un trop grand nombre d’agents pour des enquêtes superfétatoires. Lorsqu’un cas était soumis à son examen, s’il jugeait qu’aucun élément ne troublait l’ordre dans lequel il relatait les faits, il classait sans sourciller l’affaire dans un sommier et la mettait en sommeil. Parfois, d’ailleurs, il n’y avait pas à pousser trop loin les investigations. Quelques mois auparavant, le trois mai 1780, il avait pris une sentence qui permit l’ensevelissement de Pierre Cabanon, un cordonnier de quarante-cinq ans. Le printemps 1780 fut très pluvieux ; si l’histoire relatée s’était déroulée sous d’autres cieux, nous eussions parlé de mousson mais ici, au pied des monts du centre du royaume, il sera modestement évoqué un « épisode cévenol ». Gorgée de pluie, la rivière Hérault, cette voisine tranquille, devint tumultueuse et dans sa pleine colère elle se livra à des excès criminels. Ses flots, tel de vigoureux bras de pieuvre géante, au hasard de leurs gesticulations nerveuses, happèrent en un baiser mortel le malchanceux cordonnier tandis que les rives bourbeuses lui refusaient un appui solide pour se dégager. Certaines années, les pluies gonflaient tant les rivières que celles-ci débordaient et se répandaient sans retenue, comme en décembre 1786. L’on avait alors prévenu le sieur Mausac, négociant d’Adissan, de ne pas se hâter, qu’il valait mieux attendre au Pouget que le temps se calme pour traverser la rivière et rentrer chez lui. Las ! cet homme de trente-cinq ans, pressé par ses affaires commerciales, considérait la patience endurée pour de la résignation entraînant des pertes financières : seule la patience employée dans les négociations provoquant la richesse trouvait grâce à ses yeux. Puis, il affirmait qu’il connaissait la rivière Hérault comme lui-même, l’ayant souvent côtoyée et franchie par tous les temps. Alors il partit, sur son cheval énervé qui pressentait le danger, pour un voyage sans retour. Des témoins dirent les avoir vu, lui et son cheval, enveloppés par l’onde enragée. La communauté organisa des recherches pendant plusieurs jours avant de se résoudre à le déclarer noyé, le treize décembre 1786, une date pour prendre acte. Cette affirmation s’avérera fondée car, le neuf janvier 1787, sur ordonnance de messire

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Aubrespi, avocat en parlement et juge de Saint-Jean et Sainte-Eulalie, fut inhumé Jean-Pierre-Henri Mausac au cimetière de la paroisse du Pouget.

Quelques cinq années avant ce drame, c’est un printemps fortement arrosé de pluie qui avait déclenché la colère homérique de la rivière. La fatalité voulut qu’au plus fort de sa fureur, Barthélémi Fourestier, le beau-frère de Louis, se trouvât dans ses parages. Les flots, sans hésitation, empoignèrent le pauvre ménager qui lutta de toutes les forces d’un homme musculeux de quarante ans, dans une bagarre disproportionnée. Pourtant, dix fois, cent fois, il crut vaincre jusqu’à ce qu’à bout de résistance il rendît les armes. La rivière l’entraîna dans une étreinte mortelle le deux mai 1781. En six mois, il était le quatrième Fourestier à décéder, après sa sœur Marguerite, après sa mère Élisabeth Coustol, qui s’éteignit le onze mars à l’âge avancé de septante ans et après son neveu, fils de son frère Guilhaume et d’Élisabeth Daumas, qui arriva et partit dans la nuit du seize mars et que la sage-femme ondoya de justesse avant qu’il ne rendît son dernier soupir, sans recevoir de prénom.

La camarde donne cette impression, en revenant à la charge sur une famille en un temps aussi bref, qu’elle agit comme un enfant capricieux qui braille et gesticule jusqu’à ce que son désir soit satisfait. Thanatos le Lugubre avait décidé, pour de sombres raisons, de ramener dans son pays de ténèbres le brave Barthélémi. L’instinct de vie de ce dernier déclina plusieurs fois cette invitation au voyage pour un pays incertain. Obstiné, sans se lasser, le fils de la nuit revenait virevolter autour de Barthélémi ; à chaque refus, il s’en retournait la bile irritée et se faisait accompagner d’un proche de Barthélémi. Cette situation devait cesser, les circonstances climatiques incontrôlables le permirent.

 

 

 

Marie Portal, la veuve de Guilhaume, y pensait à ce pays, souvent, l’imaginant calme et ordonné. Pourtant, les conditions avaient changé et la vie voulait encore que ses qualités soient mises à contribution. Après le décès de son homme, elle s’était installée chez son fils Louis ; la tradition séculaire voulait que cela fût ainsi, il ne venait à l’idée de personne d’abandonner à la solitude le parent survivant. François, Louis fils

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et Élizabeth s’enthousiasmèrent pour cette vieille dame alerte qui savait leur parler de la nature, des plantes, de toutes ces choses qui les passionnaient. Pour le coup, pendant trois ans, jusqu’au décès de leur mère, ils eurent deux maîtresses d’école buissonnière, auprès de qui ils apprirent l’indispensable savoir de leur cadre de vie. Quand Marguerite mourut, Marie fut déstabilisée par l’irrespect de cet ordre naturel. Comment ! sa belle-fille, jeune encore, partait, l’obligeant, elle qui restait, à prendre en charge son foyer ! Cette situation la renvoyait dans son passé, vers les années cinquante. Elle s’occupait alors de ses enfants, Louis et les futurs Montpelliérains Élisabet et Pierre. Aujourd’hui, c’était de ses trois petits enfants qu’elle devait prendre soin, dévouée à ces jeunes vies. L’impératif absolu était de se conserver, plus question de jérémiades sur sa vieillesse, ne plus écouter son vieux corps et faire don de ses dernières maigres forces, rendre autonomes les enfants de son fils vite, très vite… Un vague pressentiment lui murmurait de ne pas tarder, il ne restait guère de sable dans son sablier.

Jusqu’au bout, Marie offrit les ultimes ressorts de sa fibre maternelle et il fallut que le ciel s’en mêlât pour clore son aventure. Elle avait quitté Saint-Bauzille-de-la-Sylve pour arriver au Pouget, le terme de son voyage, soit une petite lieue à peine. Ridicule ? voire … Son mérite fut de conduire contre vents et marées et de guider aussi loin que possible ses descendants. Quelle unité de mesure employer ? L’été 1782 déversa sur le vieux monde une braise irrespirable, Marie Portal résista jusqu’au vingt- deux août, avant de subir la dure loi de la nature. Dura lex sed lex.

En fin d’année 1782, Louis père, chose rare, se prit d’envie de s’épancher sur sa situation, de faire le point tel un capitaine de navire rédigeant le journal de bord d’une main peu habile pour cet exercice d’écriture et il griffonna une lettre à l’intention de sa sœur Élisabet.

 

« Chère et très aimée sœur,

 

Tout d’abord, je t’adresse un grand remerciement, ton intention de retourner au pays pour me seconder m’a touché. Mais soit dit sans offense, il est à craindre que ta pratique de notre vie communale, depuis longtemps s’est effacée de ta mémoire. À ta dernière visite, tu as pu toucher notre nouvelle réalité. Ma tendre et regrettée Marguerite, puis notre vaillante mère, ont tant

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appris à François et Louis sur le profit qu’il y a dans la culture de la terre que je n’ai aucune inquiétude sur la possibilité qu’ils auront à vivre de leur labeur.

« J’ai eu le désir de les mettre en capacité de s’assurer le pain quotidien, pour cela je veux louer dix acres de bonnes terres et prendre l’option de les acheter, ce qui serait une assise appréciable ; en outre, côté belle famille, leur seront accordées aide et soutenance par le commencement.

« Mais tu as constaté par toi-même l’autorité que déjà dégagent les quatorze ans de mon François ; associé à Louis, son cadet de deux ans, aucune difficulté qu’ils ne puissent briser avec aise. Pourtant, j’ai le regret, comme je te l’ai confié, qu’aucun des deux n’aient eu le goût du métier de serrurier, alors que tu me narrais naguère le plaisir qu’avaient les puissants, à l’exemple de notre roy, d’installer à demeure un atelier de serrures et de ferrures, mais leur inclinaison est tout autre. Pour ma petite Élizabeth, j’ai pris un arrangement avec sa marraine Élisabeth Fourestier, l’épouse de Pierre Rouïre, qui l’entretient quand mon labeur m’occupe. À cinq ans elle ne mesure nullement son drame et c’est bien ainsi. Il ne sert à rien de ressasser son malheur, mieux vaut s’oublier à penser au bonheur qu’il nous a été donné de vivre avec ceux qu’on a aimés.

« Dans notre contrée, les nouvelles font leur chemin : Monseigneur d’Alzon a enfin pourvu le poste de garde-chasse, c’est un nommé Jean Pierre Pouget qui l’occupe. Au contraire du précédent, feu Jean Lafon, lui est marié avec une certaine Claire Bauton. Mais le cri de notre Pouget reste cette nouvelle : il apparaîtrait que monseigneur d’Alzon aurait le projet d’une manufacture de soierie, dont la direction serait affermée à l’un de ses gens venu du Vigan des Hautes Cévennes, un lieu d’habitude pour la fabrication du fil de soie. Notre seigneur pousserait cette industrie plus avant : certes, il y aurait la fabrique du fil, à laquelle s’additionneraient un atelier de tissage et un autre de tenture, puis la manufacture où seraient façonnés des chemises, des culottes, des bas, et autres vêtures délicates à exécuter. Depuis qu’il se parle partout ici de ces fabriques, j’ai appris quantité de savoirs, que tu ne méconnais pas, toi qui réside à Montpellier. Le ver à soie ou magnan est un insecte totalement asservi à notre condition pour œuvrer à notre désir de belles étoffes. Il n’a besoin que de

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feuilles de mûrier. Le plus important, c’est de posséder les bonnes graines qui deviendront de bonnes larves affamées de ces feuilles et se transformer en vers. À ce stade, ils veulent coconner. Tu te figures que c’est par un seul fil résistant et long de centaines de toises qu’ils y arrivent ! Ensuite, ce précieux fil est récupéré par les mains fines de nos jeunes filles ; par ce biais, les plus économes, après le réconfort dû à leurs parents, amasseront un pécule pour le trousseau de leurs épousailles. Il faut considérer la richesse que cette industrie va répandre dans le pays, si elle se réalise !

 

Reçois ma chère sœur toute l’affection de ton aîné ».

 

La lecture de la lettre par Élisabet se déroula comme à l’accoutumée en présence de son frère Pierre et de son épouse Françoise Jouliés et pour pouvoir la commenter aisément, Pierre-fils avait été déposé dans sa couche. Ils estimèrent avec soulagement que Louis avait passé le cap de la douleur et parlait d’avenir. Toutefois, si concernant ses fils, ils considéraient que Louis voyait juste, sur le cas particulier de l’écoulement de la richesse sur le Pouget à l’exemple tout proche de la rivière Hérault, Pierre en doutait.

« Notre frère s’imagine que la manne va se propager comme dans les temps anciens lorsque les eaux du fleuve Pactole étaient d’or et que les citoyens y puisaient la magnificence à pleine brassée ! Certes, quelques-uns s’enrichiront, c’est sûr, mais pour les agents du Trésor royal se sera une aubaine pour réduire le déficit des comptes du royaume… et qui sait, empêcher que l’impôt du vingtième, qui vient d’être rétabli, ne se prolonge ».

Le prospère royaume de France, en cette fin de siècle, faisait eau de toute part. La première déflagration mondiale de 1756 à 1763 avait été un choc important pour les caisses de l’État, qui furent à cette époque mises à mal. Certes, l’impôt du second puis du troisième vingtième, instauré pour la durée de la guerre, aida le Trésor à affronter le problème financier de ce conflit général, mais le traité de Paris n’apporta que des désagréments au pays, qui fut grandement frustré dans ses possessions territoriales. L’idée de revanche, de faire prévaloir que la France restait une grande puissance, perdurait depuis dans les esprits. L’occasion de démontrer la grandeur du pays ne tarda guère, lorsque l’éternelle rivale, l’Angleterre, eut maille à partir avec ses colons du

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Nouveau Monde. La Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique, en 1776, provoqua l’irréversible ; les patriotes unis cherchèrent des appuis, des soutiens, des équipements, les esprits avancés du temps poussèrent dans ce sens et entraînèrent la population entière, pas mécontente, d’ailleurs, des difficultés de l’Angleterre et convaincue qu’il fallait les accroître. Le coût de cette opération était supportable, sans créer une nouvelle taxe ni, pensait-on, réutiliser l’impôt du vingtième. Ce qui grevait le budget plus que tout, plus que la reconstruction de la flotte pour la hisser au premier rang du monde, c’étaient les dépenses d’apparat, les titres, charges, privilèges, et pensions distribués sans discernement, bref une gabegie généralisée et éhontée avait empoigné les rênes du royaume dont les représentants allaient éliminer, pour se conserver, tous les hommes politiques qui s’attachaient à une idée de réforme. Il fallut attendre sept ans, en 1789, pour qu’un député des États généraux proposât une réforme drastique sur les pensions et insistât pour qu’elle fût adoptée. Ce député de la noblesse, élu par la sénéchaussée de Villefranche-de-Rouergue, était Jean Paul François Joseph de Montcalm-Gauzon, fils du marquis de Montcalm, le commandant général des troupes françaises de la Nouvelle-France mort au combat en 1759. Jean naquit à Saint-Rome-de-Tarn en 1756 et servit dans la marine sous les ordres de l’amiral d’Estaing et de l’amiral Suffren. C’est pourquoi l’Assemblée, devenue nationale, maintint à titre exceptionnel pour services rendus à la nation les pensions des familles d’Assas et de Montcalm.

Pierre relut la lettre de son frère pour lui-même et s’attarda sur le passage évoquant le projet de création de fabriques. Il se souvint des longues conversations avec Louis sur l’avenir incertain des corporations. Leurs sentiments à ce propos convergeaient : les métiers seraient bientôt libres de toutes les contraintes imposées par le pouvoir corporatif, jamais les attaques contre celui-ci n’avaient été aussi vives. Des raisonnements fallacieux situaient les premières offensives sous le ministère Colbert, quand ce dernier avait déclenché le processus de création de manufactures vers les années 1660-1670. Or, les secteurs d’activité où elles avaient été créées étaient dans la désolation et le grand Colbert avait pris cette décision pour ne pas appauvrir le Trésor par l’achat à l’étranger de produits nécessaires qui ne se façonnaient pas ou peu dans le royaume. En outre, il avait pris soin d’installer les nouvelles manufactures en tous points sur le territoire afin que tous profitassent des bienfaits économiques de ces

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nouvelles productions ; et pour que nul ne se méprît sur ses intentions, des mesures royales avaient été décrétées pour renforcer le pouvoir des jurandes dans tous les métiers.

En fait, le changement d’état d’esprit sur la question intervint plus tard, dans la deuxième moitié du dix-huitième siècle, lorsque les économistes considérèrent que ce système, peu compétitif, ne convenait plus à la société et que la rénovation passait par le « laissez faire, laissez passer ». Les plus avertis citaient un cas exemplaire en la personne dudit Renault qui avait servi plusieurs années tant chez des maîtres limonadiers de la ville de Paris, que dans les offices de plusieurs personnes de qualité ; ce garçon déposa une requête auprès du roi, mentionnant que déjà, par le passé, quelques personnes furent admises en maîtrise sans l’apprentissage préalable sous prétexte d’avoir bel et bien servi. En 1736, le conseil d’État du roy accorda au dit Renault une lettre de maîtrise engageant en retour le maître limonadier Renault à verser mille cent cinquante livres à répartir entre la confrérie des limonadiers et le Trésor royal. La question, dès lors, à la vue de ces fréquents passe-droits, se posait de savoir si ce système n’était pas arrivé au terme de son évolution. Le sieur Turgot dut le penser puisque pendant son ministère un édit de 1776 supprima les corporations ; et si elles furent rétablies après le renvoi du dévoué Turgot, personne n’osait penser que ce système ancien perdurerait des lustres. Au vrai, il fallut trois lustres pour qu’une loi déposée par le citoyen député Allarde ne supprimât définitivement, en 1791, cette organisation séculaire.

Déjà, certaines corporations – drapiers, teinturiers, tailleurs – depuis longtemps subissaient des évolutions significatives. Ainsi, le métier de drapier se scinda en deux branches : les drapiers-drapants qui filaient, tissaient et tintaient les tissus ; et les drapiers-marchands qui s’enrichissaient par le négoce et appartenaient aux classes aisées de la société. Entre les deux, s’installaient les tailleurs d’habits. Si d’aventure un bourgeois désirait un vêtement, deux possibilités s’offraient à lui : soit acheter l’étoffe chez les drapiers-marchands et s’accorder avec le tailleur, ou bien choisir son étoffe dans le chiche magasin de celui-ci. Depuis l’époque médiévale, le Languedoc jouissait pour la fabrication des textiles d’une réputation indéniable. Seule la Flandre pouvait se vanter de le surpasser. En soit, l’idée d’y implanter une manufacture regroupant fabrication et confection de soieries, si elle n’était pas révolutionnaire, supposait une

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importante mise de fond et une connaissance de ce type d’entreprise ; le vicomte Daudé d’Alzon remplissait les deux critères et il fallait pour aboutir qu’il s’affranchît du pouvoir déclinant de la corporation, un obstacle très peu redoutable.

Depuis 1779, année du baptême du fils de son valet de chambre, le seigneur d’Alzon, en toutes occasions, lors des chasses ou des réceptions au château de l’Estan, prenait la mesure du respect, voire même de la crainte qu’il inspirait au peuple de la baronnie. Cependant, jamais avant 1783 il n’offrit le spectacle d’un évènement familial en public ; les cérémonies, baptêmes, anniversaires et autres se déroulaient dans la relative intimité du château ou bien dans le vaste domaine de la Condamine près du Vigan, berceau de la famille Daudé. Le vicomte se promit donc de faire démonstration de sa puissance dans le village du Pouget, là où les édiles le défiaient par procédures judiciaires interposées. Son fils Jean Louis Daudé d’Alzon avait quinze ans en cette année 1783. Il se prévalait du titre d’officier du régiment royal étranger de cavalerie, son mariage avec la demoiselle Joséphine Charlotte Le Beuf avait été consommé et le fruit de cette union vint au monde le dix-sept octobre, grâce au secours précieux du réputé Jean Jacques d’Alan, maître en chirurgie-accoucheur. Il était convenu que ce dernier suivrait la grossesse de la jeune dame et qu’au moment de la délivrance il s’installerait quelques jours au château pour l’assister et la rassurer, car Jean Jacques d’Alan exerçait son art dans la cité de Ganges à presque quatorze lieues du Pouget. Ce service à domicile se comprenait aisément puisque la famille Daudé fondait ses origines dans le pays du Vigan et elle avait, en toute confiance, mis entre les mains du praticien les soucis sanitaires de tous ses membres, depuis le jour où, par son installation, il avait repris la clientèle de son prédécesseur et parmi celle-ci les Daudé d’Alzon. Le vicomte, outre le chirurgien-accoucheur, rassembla sous son toit une grande partie de sa famille et décida que le baptême se déroulerait le surlendemain, pendant la grande messe du dimanche neuf octobre. Son petit-fils Jean Charles Joseph Natalie, ayant été ondoyé pour parer à son éventuel décès, pouvait donc patienter deux jours pour son véritable baptême que célébreraient le curé Castan et le curé Soulairol – pas moins de deux ecclésiastiques pour suppléer les carences de l’ondoiement. De plus, le vicomte exigeait une représentation du pouvoir communal pour affermir sans discussion sa domination, mais cet impératif représentait un problème insoluble, car aucun des membres du conseil politique n’irait aussi loin que de paraître changer de camp en pleine bataille.

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Alors, le curé Castan, à pas feutrés comme la démarche particulière d’un chanoine, marchant sur des œufs, avança l’idée que si aucun consul actuel n’acceptait d’être présent, il serait possible qu’un ancien ne refusât pas de plastronner le jour du baptême. Il se hasarda à risquer le nom de Jean Antoine Barescut, habitant alors à Clermont-Lodève, à qui ne déplairait pas cette facétie surtout si, en guise de reconnaissance tardive, on l’affublait du titre ronflant d’« ancien lieutenant de maire », une revanche en forme de pied de nez adressée aux édiles communaux par le seigneur. Par contre, et de longue date, il était prévu que la marraine et le parrain n’effectuassent point le long déplacement depuis la province du Hainaut jusqu’aux États du Languedoc. Ainsi, messire Léambet, notaire de la ville du Querroy en Hainaut recueillit les procurations, d’abord celle de l’aïeul maternel Charles Le Beuf, maréchal des camps et armées du roy, chevalier de l’ordre royal militaire de Saint-Louis, et ensuite celle de madame Marie Ursule Françoise Natalie du Bousiés, veuve de messire Marc de Jouvenot, de son vivant capitaine au régiment d’infanterie du Maine. Marc de Jouvenot était le frère d’Anne Marie Marguerite de Jouvenot, la propre mère du vicomte. Les titres s’annoncèrent à haute et intelligible voix, résonnèrent entre les murs de l’église Sainte-Catherine, à croire que les exécutants souhaitaient que l’écho soit audible dans un vaste rayon au-delà de ces murs pour que les rares personnes à manquer cette grande messe dominicale incluant la célébration baptismale se désolassent de leur absence.

Les cloches tintèrent de la façon habituelle ce dimanche-là, appelant les paroissiens à la prière, mais il n’échappait à personne qu’ils témoigneraient d’un événement inhabituel. Louis était présent avec ses fils François et Louis, dont l’âge ne les autorisait plus à revêtir l’aube d’enfant de chœur, tandis que sa fille Élizabeth se regroupait avec les filles de l’école sur le parvis. Ils virent le carrosse du seigneur ainsi qu’une dizaine de chevaux hautains à l’exemple de leurs maîtres ; auprès d’eux, pour repousser les curieux, l’imperturbable cocher, caressant le museau ou tapotant l’encolure de ces bêtes, semblait singer les manières aristocratiques. À l’intérieur, le chœur de l’église avait subi des aménagements, le baptistère trouvait place devant l’autel et de chaque côté de celui-ci, bien rangées, des chaises tapissées de velours attendaient de remplir leur rôle légitime d’accueil. La porte du presbytère s’ouvrit et, deux par deux, douze enfants de chœur s’avancèrent du fond de l’église jusqu’à l’autel sacré, les curés Castan et Soulairol avaient endossé des chasubles neuves ornées de

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belles broderies, ils marchaient derrière les enfants et devant la famille Daudé d’Alzon. Tous franchirent le portillon donnant accès au chœur et se positionnèrent à la place qui leur était dévolue. Le portillon se referma et la barrière symbolique marqua d’une manière éclatante la structure de la société : en deçà de la barrière, la noblesse, le clergé, le chatoiement des ors, des velours, des soies, des indiennes, les belles dames dans la représentation, dans le décorum, puis les domestiques représentés par les enfants de chœur avec leurs aubes de servitude ; au-delà, le peuple dans de ternes vêtements de drap ou de laine, démontrant son étonnante diversité : du bourgeois enrichi jusqu’à l’indigent, du manouvrier jusqu’au maître, du brassier jusqu’au laboureur, et leurs femmes, leurs filles, refoulées dans la marge, dans l’ombre, dans le silence, ad vitam aeternam.

 

 

 

En cette fin de siècle, un premier signe palpable de changement se ressentit dans le climat : la rigueur de l’hiver 1783-1784 succéda à l’été de braise de 1782 et à celui de fournaise de 1783. La neige tomba dès la fin décembre. Rien d’anormal à cette période de l’année, sauf que son abondance et la régularité de ses chutes pendant les semaines qui suivirent contrarièrent les habitudes de vie de tout un chacun. Dans les rares lieux où la neige épargna son effet, le gel, qui imposait sa loi depuis novembre, la remplaça avec des conséquences plus redoutables, telles que le durcissement de la terre nourricière en profondeur, deux pieds ici, trois pieds là. Le redoux, qui tarda à venir, exaspéra les populations, qui en venaient à douter de la disparition du linceul hivernal. Néanmoins, toute chose ayant une fin, même les hivers les plus redoutables abandonnent un jour la partie. Pourtant, à partir de cet hiver-là, le climat se radicalisa, caractérisé par des excès de chaleur, de froidure et, entre les deux, de fortes pluies provoquant les débordements du fleuve Rhin dans la lointaine Alsace en 1784 puis, au printemps 1789, plus proche du Pouget, l’impressionnante inondation de la cité de Nîmes ; ou encore des sécheresses inconcevables, comme celles qui suivirent le féroce hiver 1784-1785. Aucune province du royaume n’en fut épargnée : dans le Maine, pays d’élevage, les agriculteurs ne pouvant nourrir leurs bestiaux cherchaient vainement à

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s’en défaire ; plus bas, dans le Limousin, les bêtes étaient abandonnées à leur triste sort ; dans la Bresse, les paysans, en guise de pâture, utilisaient des sarments de vigne finement découpés. Forcément, ce climat exaspéra la majorité du peuple qui subissait ses aléas, et surtout parce qu’aucune autorité administrative ne le prenait en compte pour alléger les nombreuses contributions qu’il endurait.

Les autorités communales du Pouget, outre ces intempéries, avaient au présent leur problème judiciaire à résoudre, à savoir le différent qui les opposait toujours au vicomte Jean Daudé d’Alzon, désireux de reprendre en main le pouvoir dans sa baronnie ; le parlement de Toulouse ayant été saisi, se posait particulièrement la question financière. Tout au long de l’année 1783, eurent lieu dans la maison commune force réunions dont les débats houleux altérèrent quelque peu les relations amicales. Car au sein de la communauté les intérêts divergeaient. Pour celui qui humblement subissait le pouvoir peu importait, ou alors d’une façon marginale, qui le détenait. En revanche, pour ceux qui, au Pouget, en avaient la charge, le souci était de faire comprendre à leurs administrés qu’avec eux se remarquait une différence appréciable et, pour exercer ce pouvoir, ils écoutaient même le plus pauvre de la commune. Mais le plus pauvre s’effrayait des sommes que le procès engloutissait ; pourtant, le conseil politique, avec sobriété et mesure, veillait à n’engager de moyens pécuniaires que le strict nécessaire, soit le défraiement de son représentant, le député Boussuges, et les honoraires du procureur Imagnel qui parlait au nom de la communauté et employait pour ce faire le langage ardu de la justice. Néanmoins, il fallait trouver les fonds pour l’affaire : l’enquête, la recherche des documents, la caution, la procédure, tout cela avait un prix, un juste montant à déterminer, pour présenter à monsieur l’intendant une demande d’autorisation à emprunter et que la somme prêtée figure sur le grand livre des impositions. Sur ce point, le débat s’envenimait. Nul n’aime à voir sa contribution financière augmenter, même si la cause, fondée et légitime, permet de penser que les frais avancés feraient retour aux dépens du débouté, mais peut-on être sûr ? Les septiques, les hésitants, les indécis s’incluaient dans la querelle à la condition expresse qu’elle ne leur coûtât rien ; autrement, leur caractère naturel prenant le dessus, ils se hâteraient de se désolidariser de l’action, pensant qu’au pire les puissants s’entendraient sur leur dos et qu’au mieux les débats judiciaires se prolongeraient sans autre résultat

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que la poursuite de la procédure, alimentée sans cesse par de nouveaux emprunts et donc de nouvelles contributions.

Le premier chiffre avancé se fixa à huit cents livres. Lorsqu’il fut annoncé, sur le coup, les hommes, seuls autorisés à débattre dans la maison commune, tombèrent dans une profonde réflexion ; cette somme considérable sidérait l’assistance car, pour beaucoup, avec cet argent on pouvait vivre, bien, sans abus, mais aussi sans s’user au travail, qui sait dix ans peut-être ! Les oreilles accrochèrent ce chiffre de huit cents, il résonna jusqu’au cerveau, d’autant que s’y s’ajoutait la somme cent livres pour que le parlement entendît la position de la communauté sans garantie qu’il se prononçât favorablement. Alors que l’adversaire, dans le même moment, ne déboursait ni sol ni denier, car dans ses relations il n’était pas douteux qu’il dénombrât bon nombre de gens de justice prêts à soutenir sa cause fallacieuse et à l’appuyer au sein même des parlementaires. Après plusieurs réunions orageuses, la proposition d’emprunter fut soumise au vote. L’argument qui détermina une majorité favorable fut celui de la liberté qu’il fallait défendre par tous les moyens, car perdre cette liberté c’était s’en retourner à la féodalité. Une hypothèse impensable, à la limite du grotesque. Cependant, emprunter, oui certes, mais à quelle porte frapper ? Un créancier qui ne soit pas abusif, qui ne propose pas un taux d’usurier à vingt du cent, le trouvera-t-on ? En réalité, ce fut relativement facile de repérer un prêteur intègre, la solvabilité de la communauté, garantie par la gestion honnête de plusieurs générations de consuls et de conseillers, facilita la demande. La proposition la plus vertueuse émana d’une sainte société : les dames religieuses de Sainte-Marie-de-la-Visitation de Gignac. Cet ordre voulu par François de Sales avait pour fonction l’accueil des femmes dans la désolation, tourmentées par les vicissitudes de l’existence. Il présentait la particularité d’être financièrement autonome vis-à-vis de la hiérarchie de l’Église militante ; ainsi, il se permettait des placements, certes d’un maigre rendement, mais d’une sûreté absolue, autorisant la pérennité de leur bon secours. Toutefois, l’épreuve de ces débats internes à la communauté et de ces palabres interminables qui ressassaient des heures durant les mêmes arguments usés par tous les bouts, incita le conseil politique à recourir à une autre tactique pour dégager les fonds nécessaires et défendre les acquis anciens régulièrement octroyés et confirmés. Il suffisait pour cela d’une part, de contacter les plus aisés des contribuables, de solliciter leur aide sonnante et trébuchante, de s’assurer

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du montant chiffré de leur soutien ; d’autre part d’attirer la bienveillance de monsieur l’intendant, de le prier de bien vouloir accorder à la communauté la possibilité d’emprunter ; enfin, pour avoir les coudées franches, d’évaluer une somme importante mais crédible, justifier bien sur sa hauteur. Ainsi, même si la suite des événements permettait de se dispenser d’utiliser la totalité de l’emprunt, l’autorisation aurait été accordée une fois pour toutes, et l’on s’épargnait d’en quémander d’autres à intervalles réguliers.

Au début du printemps 1785, une pluie glaciale formée de gouttelettes dures et pénétrantes déversait depuis des jours ses désagréments, aidée par des vents contradictoires n’ayant en commun que leur souffle froid qui balayait en rafale tout le petit pays. La nature, avec de tels phénomènes, demeurait impassible et attendait paisiblement son heure ; pour l’instant, elle n’avait nul besoin que les travailleurs de la terre vinssent la labourer et l’ensemencer, d’ailleurs ceux-ci se refusaient d’attraper le mauvais mal des poumons en affrontant ces éléments redoutés. Alors, à l’abri dans les maisons, la cheminée les réconfortant par de belles flambées, ils s’occupaient : trier les semences, redresser et affûter les lames des outils, faire avec des bois rugueux des manches lisses et surtout parler. Louis père, après la soupe du soir, à la lueur de la lampe à huile, « bonne et lampante » selon les critères déterminants dans le choix du fournisseur unique pour la communauté, en compagnie de ses enfants, embarrassé de sa plume, manipulait des chiffres rétifs, heureux d’être diverti par François, ou Louis fils, ou Élizabeth.

« Père, vous avez l’expérience de la vie, quel conseil pouvez-vous nous donner à Louis et à moi, lorsqu’on nous demande de nous déterminer ?

– Oui, père, surenchérit Louis fils, dites-nous aussi pourquoi personne n’ose vous bousculer dans la querelle que nous avons avec le seigneur ».

Louis, en ce moment, regardait sa fille, une jolie fleur qui confirmerait aux beaux jours son engagement de chrétienne. La coutume voulait que la cérémonie se déroulât à ciel ouvert devant l’église Saint-Pierre de Gignac et l’évêque du diocèse de Béziers, entouré de tous les curés de toutes les paroisses environnantes, administrait lui-même le sacrement. Par avance, il voyait Élizabeth tout de blanc vêtue, un voile de fine dentelle, celui que portait sa mère le jour de son mariage, cachant ses cheveux ensoleillés, maintenus sur sa tête par une couronne de fleurs tressées aux plus vives couleurs ; elle serait belle sa fille, la plus belle ! Il tourna sa tête vers ses fils et leur

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sourit.

« Quand je suis né, il y a de cela presque cinquante ans, j’ai eu comme parrain et marraine les propres enfants du seigneur de l’époque, le baron Jean Viel de Lunas. Le mérite en revient à votre grand-père Guilhaume qui possédait une grande adresse de ses mains et avait bellement ouvragé pour ce seigneur. Après ce coup d’éclat, il aurait pu se contenter de ne proposer son talent qu’aux seuls puissants et il aurait vécu dans l’aisance ; pourtant, jamais il ne repoussa la besogne, même la plus insignifiante du plus modeste et souvent il n’y gagnait qu’en réputation. Les gens d’ici, d’ailleurs, et du plus loin, ne l’ont jamais embarrassé pour qu’il prenne le parti de celui-ci plutôt que de celui-là, ils savaient compter sur lui, ils respectaient sa réserve, ils estimaient son travail.

« Ensuite, votre grand-père devint mon maître, il m’apprit tout ce que j’avais à connaître pour bien me comporter et, petit à petit, il semble qu’à peu près tout le monde considéra que le fils prolongeait le père et qu’il convenait de se comporter à l’identique sans différencier l’un de l’autre. Voila pourquoi, mon Louis, on ne me bouscule pas. J’aurais pu par la suite me mêler des affaires de la communauté – à ce propos, un court moment je participais au conseil politique – mais cela ne me passionna guère, ma véritable passion, mes enfants, c’était votre mère. Ah ! petite Élizabeth, tu ne dois en avoir qu’un vague souvenir, demande à tes frères combien elle savait captiver toute l’affection de ceux qu’elle aimait »

Un silence s’arrêta dans la cuisine, le vent du dehors se glissa sous la porte et le chassa, Louis continua :

« Votre mère serait fière de ses enfants. Vous, les garçons, avez choisi de faire ce qu’elle aimait le mieux, si elle était là, elle vous parlerait de la terre, comment elle sait transformer les gouttes de sueur en beaux et bons fruits. Pour le reste, pour cette affaire, serait-elle indécise comme je le suis ? À mon sens, mieux vaut s’accorder que s’affronter… Pourtant, dans ce temps présent, l’affrontement est inéluctable. Dernièrement, votre oncle Pierre m’écrivait que la totalité de ses bonnes relations penchait pour condamner ce droit inique de la naissance, il me relatait avoir assisté à un colloque à l’université où l’un des débateurs reçut une ovation en expliquant que les hommes naissaient tous égaux, que les distinctions sociales ne pouvaient être considérées qu’au regard des mérites personnels et non de la naissance ».

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Élizabeth interrompit son père.

« Père ?

– Oui, ma fille ?

– Les femmes ne sont-elles pas égales comme les hommes ?

– Dans sa lettre, ton oncle Pierre ne le mentionne pas, mais la question lui sera posée ».

Cette question-là mettrait des années, des lustres, des décennies avant sa résolution.

« L’affrontement ! reprit Louis, qui sait si un jour ne serons-nous pas obligés de choisir. La querelle ne sera-t-elle que judiciaire ? Je l’espère, mais je sais aussi que les habitants du Nouveau Monde durent guerroyer pour leur bon droit contre leur roi, aidés en cela par le nôtre. Je crois que notre roi Louis le Seizième dirigera les transformations qui s’imposent en son royaume. N’a-t-il pas supprimé en 1779 dans son domaine privé, comme un seigneur ordinaire, le servage ?

« Mais pour en revenir à notre baronnie, je crois le vicomte trop rigide pour s’accorder. Vous avez vu comment il fait intervenir ses alliés pour empêcher les prêteurs, pour dissuader l’intendant d’autoriser les nôtres à emprunter ? Le conseil politique a d’ailleurs dû adresser en janvier 1785 un rappel dans ce sens à l’intendant. Pendant ce temps, au parlement de Toulouse, Daudé d’Alzon claironnait que la communauté voulait se désister ! Mal lui en prit et le mémoire que notre conseil a adressé au parlement en citant nommément les prêteurs et le montant de leur prêt dut décontenancer le vicomte, rappelez-vous… »

Louis prit une feuille classée dans son secrétaire.

« Voilà, j’ai noté pour moi le placard de mars dernier, écoutez : Granier, premier consul : cent livres ; Jean Benoit : cent livres ; Toussaint Bouys : cent livres, Henry de Puilacher : deux cent livres ; Jacques Darlay : cinquante livres ; Solle aîné : vingt-cinq livres ; François Pouget : cinquante livres ; Pierre Boussuges : cinquante livres ; notre parent Fourestier, dit Goujou : vingt-cinq livres ; François Darlay : vingt-cinq livres ».

Louis rangea la feuille avec respect et reprit :

« Cela est admirable ! En se plaçant en première ligne du combat, ils inciteront par leur exemple les moins téméraires à consentir des efforts pour les soutenir.

– Êtes-vous, père, l’un de ceux-ci ? hésita François.

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– Je me tairai sur ce point car je ne veux pas vous influencer ; vous devez vous déterminer par votre seule réflexion, ce sera votre premier choix d’hommes.

Si Louis père ne goûtait pas pour lui la nécessité de se montrer sur le devant de la scène, d’haranguer la foule ou bien de distiller ses idées à un petit comité, par contre il n’hésitait jamais à prendre ses responsabilités, quitte à risquer des sommes importantes à son seul détriment. Ainsi, le trois juillet 1785, il apposait sa signature, en tant que caution, au bas du contrat liant d’une part les maçons Jean Combes et Antoine Guieysse et d’autre part les consuls de la communauté du Pouget. Ces derniers, consciencieux dans leur charge, avaient pris la décision de faire effectuer en plusieurs lieux de la commune des réparations de bonne maçonnerie, d’une solidité convenable dans les règles de l’art. Ils demandèrent à François Fournier, aussi maçon, de dresser la liste exhaustive des réparations par un devis non chiffré. Un appel d’offre fut affiché sur le panneau de la maison commune et, par trois fois aux jours de marché de Gignac et de Clermont-Lodève, le commis municipal annonça l’appel avec force tambour et trompette. Le choix se porta sur le duo Combes et Guieysse comme « mieux disants et derniers enchérisseurs », lesquels s’obligèrent à effectuer les travaux à prix fait à hauteur de sept cent vingt-cinq livres, pour le mois de septembre. Une fois le contrat signé, sauf cas de force majeure, si les entrepreneurs faillaient, le sieur Louis Gribal, maître serrurier, selon l’expression, s’astreignait à être le premier contraint à l’exécution du présent bail. Certes, si Louis affirmait répondre sur ses deniers, c’est qu’il estimait le risque bien minime, voire insignifiant, tout comme la défiance éventuelle à l’égard de Jean Combes et Antoine Guieysse même si, en fouillant bien, ils présentaient ce désavantage de la jeunesse qu’on eût pu qualifier d’inexpérience ; en outre, ils n’avaient pas suivi la filière classique formée des trois piliers : apprentissage, compagnonnage, maîtrise. Les références avaient évolué dans le domaine des métiers, les quelques rares obstacles n’empêchaient plus qu’un maître serrurier, fils d’un maître serrurier, fût le garant de particuliers faisant commerce dans l’art de maçonner. Néanmoins, pour cautionner à un tel niveau, Louis par lui-même avait apprécié leur savoir-faire sur divers chantiers où il opérait ; il jugea donc opportun de soutenir cette nouvelle génération de travailleurs enthousiastes avec laquelle il souhaitait établir un lien solide et dont il n’attendait en retour aucune compensation. Seul le plaisir de suivre le chemin tracé par

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son père Guilhaume le motivait, car sa renommée était établie de longue date. Il y avait aussi son désir de laisser en héritage la réputation du nom.

C’est peu après la signature de l’acte liant les maçons et le serrurier que parvint la lettre de maître Imagnel, procureur, relatant l’arrêt du jugement du parlement de Toulouse. La sentence tomba comme la hache du bourreau Charles-Henri Sanson sur le billot. Déboutée. La communauté était déboutée du droit de nommer elle-même ses consuls. Déboutée de la prétention d’interdire que la justice ordinaire fût rendue au château de l’Estant. Déboutée d’opposer un refus à la volonté du seigneur de posséder une clef des archives communales, mémoire consignée de la collectivité. Une consolation mineure, le seigneur se voyait débouté de sa prétention au paraphe du livre de la taille. En outre, la communauté était condamnée à la moitié des dépenses envers monsieur D’Alzon et aux entiers frais de l’arrêt. La lecture en conseil politique de cette première lettre laissa abasourdis les consuls et les conseillers, jusqu’à ce qu’une deuxième lettre de maître Imagnel leur parvienne, dans laquelle l’homme de loi stipulait que rien ne s’opposait, si la communauté en avait la volonté, à demander la cassation de ce jugement. Le conseil politique décida que la population entière – bien entendu les hommes exclusivement – débattrait de cette possibilité le trente et un juillet 1785 et déterminerait la voie à suivre.

Le dimanche trente et un, la petite et la grande messe ne furent qu’une grande célébration matinale pour que la séance, tenue dans la maison commune, donnât le temps nécessaire aux explications et aux échanges d’opinion. Sur la petite estrade montée à la hâte était installée une table et, derrière celle-ci, Barthélémy Granier, maire et premier consul entouré d’André Bourrel et de Jean Villier, second et troisième consuls, présentaient des visages graves et solennels. Boyer le greffier consulaire claqua dans ses mains plusieurs fois avant de forcer sa voix.

« Messieurs ! Silence ! Messieurs ! La séance est ouverte, la parole est à votre respecté maire ».

Barthélémy Granier se leva de sa chaise, il tenait dans sa main gauche plusieurs feuilles.

« Messieurs, le jugement rendu à Toulouse est arbitraire, abusif et illégal ! Oui messieurs, illégal ! On nous dit que n’avons pas le droit de nommer nos consuls ! Or, voici un document », sa main droite le tenait au bout de son bras haut levé, « un

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document, dis-je, où il est mentionné nos titres de concession pleins et entiers, datés de l’année 1409 et confirmés par plusieurs de nos roys ». Il les montrait puis les déposait soigneusement sur la table, respectueux du papier où la royale signature figurait. « Deuxième point, la justice ordinaire, dorénavant, serait rendue au château de l’Estant. Le parlement fait fi du Pouget, véritable chef-lieu de la baronnie, acté par ces documents-ci, où la justice a toujours été exercée ! Excentré tel qu’est le château, la justice se rendra devant un public composé des domestiques de labour de messire le vicomte.

« Troisième point, on nous oblige à donner une clef de nos archives à l’un des officiers du seigneur ! Dès lors, monsieur d’Alzon aurait toute latitude pour manipuler à sa façon documents et titres, qui sont notre liberté par nos pères acquise. Le parlement oublie l’ordonnance de monsieur l’intendant en date du trois juin 1779, rejetant comme non fondée la demande de monsieur d’Alzon, car monsieur l’intendant s’appuyait sur les arrêts du vingt novembre 1719, du neuf septembre 1731 et autres arrêts postérieurs.

« Quatrième point, l’ultime provocation de ses messieurs du parlement. Le seigneur Daudé d’Alzon ne paraphera pas le livre de la taille alors que par le premier point il est donné à monsieur d’Alzon le pouvoir de devenir maire du Pouget, comme son père et son grand-père ont pu l’être de façon perpétuelle – entendez bien ! perpétuelle ! – de la commune du Vigan. Doutez-vous, messieurs, un seul instant, que non seulement il paraphe le grand livre des comptes, mais qu’il y porte ses indemnités propres qu’il jugera comme son dû !

« Pour finir, nous sommes condamnés, nous la commune, à payer tous les frais de jugement et à indemniser pour moitié les frais de monsieur d’Alzon. Voilà notre justice, messieurs ! Alors, je vous pose cette question : devons-nous l’accepter et retourner en servage, ou bien la briser, la casser, la broyer de nos mains de plébéiens ? »

Barthélémy Granier, avant de s’asseoir, sortit de son habit une pochette et s’essuya la face. Un voisin de Louis lui posa une question à voix basse.

« Louis, plébéien, c’est quoi ?

– Le peuple, tout simplement, qui ne vit que par l’œuvre de ses mains.

– Pourquoi il ne dit pas brassier ? J’aurais compris ! »

Louis était avec eux physiquement mais son esprit vagabondait. Il se souvenait de son enfance et de ce vieux monsieur, un ami de son père qui venait chez eux manger

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la soupe. À la veillée, il lisait de belles histoires se terminant par des morales édifiantes. Ses oreilles retentissaient encore de sa voie sentencieuse : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». Il s’agissait de quoi au juste ? Alors, sa mémoire lui donna des éléments de réponse : des loups, des tigres, des ours et autres terribles animaux qui s’autorisaient impunément tous les crimes, et d’un commun accord décidaient de punir de mort, pour arrêter le fléau pesteux qui les accablait, l’âne modeste qui avait brouté l’herbe d’autrui. Une touffe d’herbe ! Quel forfait !

« Nous ne sommes pas des ânes bâtés ! » s’écria Louis en sortant de sa rêverie, s’étonnant lui-même de la force de sa voix qui interrompit les discussions en cours. Les regards convergèrent sur Louis dans un silence total, puis un laboureur connu pour son habituel mutisme, lâcha :

« Louis a raison, je ne veux plus être un âne battu pour toute ma vie de bête de somme ! »

Ce fut le point de départ. La vanne s’ouvrait, la parole giclait sans retenue, les griefs longtemps contenus sur le cœur se répandirent en cascade dans une confusion inouïe. Le greffier consulaire attrapait à la volée cette profusion de protestations contre l’injustice, l’iniquité et la partialité de l’arrêt. Il notait, il noircissait le papier, de temps à autres il levait ses yeux vers le premier consul et celui-ci lui indiquait par son index pointé vers le bas dans un mouvement saccadé qu’il devait écrire tout ce qu’il entendait : plus tard, une lecture de toutes les récriminations dicterait la conduite future. Il remarquait aussi que les deuxième et troisième consuls consignaient les paroles rugueuses des contestataires. À l’issue de la séance, pour tout le monde la cause était entendue, la communauté porterait l’affaire devant la cour de cassation.

Vers la fin d’août 1785, une nouvelle ahurissante apporta à la communauté une raison supplémentaire justifiant son pourvoi : alors qu’il célébrait à Versailles la messe de l’Assomption, une escouade de la garde royale mandée par Louis XVI en personne serait venue en pleine eucharistie s’assurer de la prise de corps du cardinal-prince de Rohan, provoquant un scandale épouvantable qui devait impliquer l’épouse du roi, l’autrichienne insouciante Maire-Antoinette. L’honnêteté du roi, certains diront sa naïveté, d’autres sa nigauderie, provoqua si grand remous, qu’il n’est pas exagéré de prétendre que si dans le royaume de France tout finit par des chansons, toute révolution

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commence par un scandale. Le cardinal-prince de Rohan était né en 1734. À vingt-cinq ans, il devint évêque coadjuteur de son oncle, le prince-évêque de Strasbourg auquel il succéda. Homme léger, crédule, dispendieux, menant grand train, il fut bizarrement chargé en 1770 d’accueillir dans son nouveau royaume la future reine Marie-Antoinette. La bizarrerie fut poussée plus avant lorsque le cardinal-prince de Rohan devint en 1772 ambassadeur à Vienne auprès de l’impératrice Marie-Thérèse, la propre mère de Marie-Antoinette. À ce poste, il cumula bévues et maladresses ; son incapacité déchaîna le courroux de l’impératrice qui demanda en 1774 son rappel définitif. Rentré en France, son calvaire se prolongea par une semi-disgrâce : il était devenu à la cour, sur l’insistance de la reine Marie-Antoinette, persona non grata.

Lorsque les grands bijoutiers de la place de Paris, Boehmer et Bassenge, qui avaient créé une parure formée d’une centaine de diamants dans l’espoir avoué de la vendre à la comtesse du Barry, dernière maîtresse en titre de louis XV, essuyèrent un net refus, ils ne désarmèrent pas. Début 1785, ils présentèrent à l’envi cette pièce à la première dame du royaume de France, Marie-Antoinette, qui opposa elle-aussi, malgré le goût qu’elle en avait, un net refus. C’est alors qu’une dame de la vieille noblesse, la désargentée et si rouée comtesse de la Motte, instruite de la frivolité de l’une, du souhait d’un retour en grâce de l’autre et du désir de vente des derniers, eut l’idée d’une manipulation de haute volée pour une escroquerie qui la hisserait au niveau de maître en filouterie : il s’agissait de faire croire aux bijoutiers, grâce à des faux authentiques, que la reine achetait la parure par l’intermédiaire du prince-cardinal qui en outre se portait caution de la somme fabuleuse. La comtesse de la Motte roula son monde et s’enfuit avec le collier.

Dans un été 1785 de feu où nul nuage n’altérait le ciel, le tonnerre de cette affaire déclencha une pluie d’écœurement. Alors que le plus grand nombre des sujets de sa majesté se débattait dans les pires difficultés, une reine, un prince-cardinal, une comtesse, les bijoutiers des puissants de Versailles, trafiquaient avec des pierres précieuses, jonglaient avec des millions de livres. Il était temps que le roi sévît. Son action, vue du Pouget, semblait de bon aloi parce qu’au premier abord l’affaire désignait le prince-cardinal de Rohan, grand du royaume, comme seul responsable et, signe encourageant pour leur procès contre un grand de la localité, le roi ne protégeait pas un homme aux titres prestigieux et même l’embastillait comme le dernier des gredins. Tout

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espoir était donc permis. Pour la communauté, la nouvelle procédure exigeait de nouveaux protagonistes pour la représenter. Elle consulta maître Pacotte et maître Labalme, avocats au conseil, pour qu’ils appréciassent d’un œil neuf tous les éléments de l’affaire afin d’en finir une fois pour toute avec « les attentats de monsieur d’Alzon dont la communauté est la victime », selon le mot exprimé lors de la fameuse séance. Par ailleurs, des recherches avaient été effectuées au sein du parlement de Toulouse, dans ses propres archives, d’où un cas similaire ressortit des dossiers poussiéreux et pouvait faire jurisprudence. En effet, une décision du parlement rendant un arrêt favorable à la seigneuresse de la ville de Savary avait été cassée l’année précédente par le conseil des États du Languedoc. La communauté, sûre de sa force tranquille, sûre de la validité de ses arguments, relançait confiante la procédure. En habituée, elle demanda à monsieur l’intendant l’autorisation d’emprunter une somme importante aux plus aisés de la communauté ; cela devenait une coutume et considérant l’admirable inertie du système judiciaire, cette coutume initiale risquait de se transformer en tradition que l’on n’ose imaginer séculaire.

Tous ces sujets brûlants d’actualité suscitaient de la part de la fratrie – Louis au Pouget, Pierre et Élisabet à Montpellier – de longs échanges épistolaires, car depuis la disparition de leur mère, les visites des Montpelliérains s’étaient espacées et si l’envie de se voir persistait, les bonnes raisons de reporter le voyage minaient une volonté faiblement affirmée. Dans une lettre, Louis exprima par un bon sens de paysan qu’il n’était pas son ressenti sur cette situation.

 

« J’entrevois, lors, depuis mon veuvage, la cause des espacements de vos visites, nous n’en sommes nul responsables, ni vous ni moi. Je me convaincs qu’une réelle famille bien formée se constitue d’un père, d’une mère, et des enfants, que disparaisse un seul de la composition et l’alchimie cesse, la famille disparaît. Comprenez-moi, des enfants qui perdurent comme nous ce ne sont que des frères et une sœur, un père et une mère qui perdurent, ce n’est plus qu’un couple, des enfants et un père tel que je suis dans ma situation, ce n’est qu’un veuf vieilli avec ses enfants. Mais la famille, la vraie, l’originelle, elle a défuncté.

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« La plénitude dans le foyer, ce ne peut être que l’assemblage d’un père, d’une mère et des enfants, dans notre fort intérieur nous le savons. L’importance du rôle que l’on joue n’a pas de mise, seule compte cette fondation que nous souhaitons prolonger mais la vérité est cruelle ! Ainsi toi, Pierre, toi Élisabet, ne trouvez plus d’utilité en de fréquentes visites au Pouget puisque père puis mère s’en sont allés ».

 

C’était écrit sans amertume. Une simple constatation. Pierre et Élisabet ne s’en offusquèrent point, puisqu’ils éprouvaient sans se l’avouer des sentiments analogues ; partant, leur manque d’entrain à s’en retourner dans leur passé s’expliquait. Mieux valait dès lors s’entretenir des affaires courantes et s’éviter de plonger dans des émois philosophiques.

 

« À Louis mon bien aimé frère,

 

Nous aussi avons célébré avec la solennité qui sied la confirmation dans leur foi de nos jeunes paroissiens. Pierre en était, Françoise ma tendre épouse fut plus émue que de son propre mariage. Rassemblés sur le parvis de Notre-Dame-des-Tables, nos enfants, conduits par notre évêque vêtu d’une chasuble aux fines broderies en petits points de fil d’or, lui-même précédé de tous les curés, prêtres, archiprêtres, clercs tonsurés, autres chanoines et j’en oublie, sous sa dépendance partirent en procession vers la terrasse du Peyrou où se tint une messe si ostentatoire qu’il apparut clairement à l’assistance la démonstration de la puissance de l’Église séculaire et régulière.

« Ce huit septembre, fête de la nativité de Notre Dame, ici à Montpellier, a marqué le désaccord de notre clergé avec la décision de notre roy d’embastiller l’homme d’Église qu’est le cardinal de Rohan, prince par ailleurs. L’homélie de notre évêque a effacé l’infime doute. Les membres les plus éclairés de notre société considèrent (en toute discrétion car notre société s’interdit de traiter ces affaires-ci) que notre roy par deux fois prête le flanc à l’infortune. D’abord, il a avec éclat sommé son grand aumônier de répondre d’une friponnerie en le jetant au cachot sans enquête préalable sur le bien-fondé de sa

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saisie ; ensuite, il a confié au parlement de Paris, qui lui fait grief de vouloir l’abaisser au rang servile, la responsabilité de juger cette escroquerie dépassant la mesure commune. Avant peu, le parlement, sous prétexte de loyale justice, libérera monsieur de Rohan comme possédant bonne intelligence propre à déjouer un complot mené par une comtesse désavouée de longue date par ses pairs et il apparaîtra à tous, malgré la fausseté de ce conte-là, que seule la reine dirigeait par cupidité les fils de cette histoire insensée. Par maladresse dans l’utilisation de leur pouvoir, nos souverains se sont mis dans leur tort et pour leur malheur ils n’ont pas la dimension de leurs aïeux pour reprendre la main. Cela peut être une bonne chose dans votre dispute avec le seigneur d’Alzon, car les parlements des provinces toujours apportèrent leurs secours aux gens qui par naissance prétendaient détenir qualités et pouvoirs. À présent que le trône risque un ébranlement, tous les parlements auront à cœur de se libérer des entraves de ces prétendus puissants.

« Tes fils, ta fille, mon fils, vivront des bouleversements dont j’imagine la teneur : le carcan de la société ancienne expirera, l’homme disposera de toute liberté sans autre frein que la liberté d’autrui, la loi consentie par tous délimitera seule les actions de tous. Dès ce jour d’hui, mes dispositions étant arrêtées, mon Pierre à mes côtés s’affranchira de toutes les pesanteurs du passé et, par le bon vouloir de mes fraternités dans la société que tu sais, lui aussi approfondira son esprit, participera à l’érection d’une nouvelle civilisation où seule la raison éclairera l’obscurantisme. Tu dois penser que je déparle ! N’en crois rien, nous enterrerons le vieux monde, et cette petite Marguerite Virenque, fille de Thomas et de Marguerite Hugues dont tu m’as dit être le parrain, va savoir si elle ne sera point l’égérie du prochain… Je suis sûr que la vieille sans âge Jeanne Fabre, veuve Rouïre, qui est sa marraine et qui comme accoucheuse a tant sorti d’enfants du ventre de leur mère, sans s’en rendre compte, a été la première à soigner le philosophe du futur ! »

 

La lettre se concluait par la formule coutumière exprimant l’affection, mais Louis s’attacha bien plus à la prévision de Pierre au sujet de l’affaire du collier de la reine. Qu’une autorité constituée désavoue une volonté du roi troublait Louis. Il ne fut

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convaincu que l’affront était possible que lorsque le parlement, en juin 1786, rendit son jugement. Le cardinal-prince de Rohan était lavé de toute culpabilité ; cependant, il devait répondre sur ses derniers de la caution paraphée de son seing, l’excuse de la naïveté ne jouait pas pour un si grand personnage qui assurément ne l’était pas. La comtesse de la Motte, soumise à la question ordinaire, dénonça tous ses complices. En juste retour, ceux qui furent arrêtés se défaussèrent et accablèrent la comtesse fourvoyée qui se posa en victime expiatoire car la justice la condamna à être marquée au fer rouge d’un V d’infamie pour « voleuse », à tel endroit qu’il se pût voir par tous – mais alors sa poitrine était-elle bien indiquée pour un tel sceau ? – et en outre à la prison perpétuelle. Est-ce un manque de geôlier, à la Salpêtrière, qui lui permit sans tarder de s’esbigner de ce lieu déshonorant ?

La question restera ouverte. Toujours est-il qu’à l’issue du procès, le paradoxe conduisit la victime réelle à subir l’opprobre générale : la reine Marie-Antoinette recevait l’empreinte indélébile du discrédit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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