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                                       EL CASTIGO FRANCES

 

     Le châtiment français, ainsi Francisco de Goya nomme-t-il son dessin pris sur le vif de cette exécrable et expéditive punition qui perdura pratiquement deux siècles de 1792 jusqu’en 1981. La guillotine remplit son office sur le sol français, métropole et colonies, mais également dans des pays de la périphérie de la France.   

     Dans un souci d’égalité et d’humanité le député et médecin Joseph Ignace Guillotin au début de la révolution propose à l’assemblée que pour un crime méritant la peine de mort, celle-ci soit appliquée au condamné de manière identique sans tenir compte de la condition sociale du criminel, égalité donc devant la loi, ainsi tout condamné, noble, roturier, fortuné, miséreux, homme, et femme, mourra de la même façon, mais il s’agit alors de déterminer le procédé. Dans ce but il charge son confrère le médecin Antoine Louis de trouver une technique permettant d’abréger au maximum le temps nécessaire de l’exécution capitale, humanité donc, afin d’en finir avec les méthodes barbares de l’ancien régime, l’écartèlement, la roue, le bucher, la corde, la hache, et autres cruautés.

      Toutefois il convient de dire dès cet instant que l’instrument retenu qui prendra le nom de guillotine, s’avérait un peu trop expéditif pour la multitude habituée à des mises à mort interminables. Interminables surtout pour les condamnés. Songez qu’en 1757 pour avoir donné deux coups de canif insignifiants à Louis XV, l’auteur des faits Robert-François Damien endura un supplice du même tonneau que celui de François Ravaillac l’assassin d’Henri IV en 1610. À savoir les chairs tenaillées à vif pour verser dans les plaies du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix brulante, ensuite écartèlement jusqu’à séparation des membres du corps, et à la fin crémation au bucher, comme de vulgaires déchets, des pauvres reliquats du corps tourmenté mais encore vivant après trois ou quatre heures de torture. Charles-Henri Sanson, jeune bourreau, qui plus tard fera tomber le couteau sur les cous de Louis XVI, de Marie-Antoinette, et de tant d’autres pendant la révolution, commençait en 1757 ce singulier métier en participant à l’exécution du régicide Damien.    

    Souvent les quidams ordinaires malgré la nouvelle disposition, après un crime odieux, exigeaient avec force et menace que le châtiment suprême soit précédé des tourments habituels. Or si la loi interdisait ces pratiques anciennes 

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rien n’empêchait les bourreaux d’être volontairement maladroits à l’instant crucial. Une machine mal-montée, ne facilitant pas la chute prompte de la lame elle-même mal affutée, amenait le bourreau à s’y reprendre à plusieurs fois voire même à terminer la besogne avec son surin. Les deux frères Peyrussan excellaient tellement dans la maladresse délibérée qu’ils finiront par être jugés pour actes de cruauté.     

     Comme je le disais plus haut l’égalité mortifère touchera de la même façon hommes et femmes, alors que ces dernières, considérées comme des êtres irresponsables de leurs actes dans les sociétés patriarcales qui prévalurent longtemps, soumises depuis des temps immémoriaux à la domination, à la surveillance, à la tutelle, d’un père, ou d’un mari, ou d’un fils, ou d’un élément mâle de sa parentèle, concernant les actes criminels elles seront traitées sans nul égard pour leur manque de discernement couramment admis, lequel leur interdisait tout pouvoir, toute responsabilité. Rappelons-nous de l’opinion de Louis XI sur sa fille Anne de Beaujeu : « c’est la moins folle des femmes du monde car de sensées je n’en connais point ».

     Cependant la condition de femme peut momentanément suspendre la chute de la lame de la triste machine, lorsque la condamnée se déclare en état de grossesse. Les officiers de santé, les matrones, constatant la réalité de la situation, interdirons l’exécution jusqu’à l’accouchement ou la fausse couche. Et la question se pose sur l’allaitement, prolongeait-il la période de grâce ?, mes recherches sur ce point demeurent stériles, néanmoins je suppose que l’administration confiait le nouveau-né à quelques marâtres qui moyennant rémunérations  se faisaient fortes d’êtres des mères nourricières, dans ces conditions on peut légitimement penser que très peu d’enfants survivaient d’ailleurs on considérait les enfants de guillotinés ou de bagnards comme des tarés, des vicieux, des futurs criminels. Le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette confié aux mauvais soins du cordonnier Simon et de son épouse donne un exemple de la cruauté ordinaire des parents de substitution.

       La connaissance de la liste des personnes condamnées à la peine capitale, sans établir pour autant un strict pourcentage, permet de constater un nombre plus important d’hommes que de femmes. Alors étaient-elles moins portées aux crimes ?, bénéficiaient-elles d’une plus grande indulgence des juges ?, ou encore participaient-elles aux crimes plus en tant que complices qu’organisatrices ?  Sans doute un peu de tous les motifs à la fois, cependant il 

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se révèle aussi en maintes occasions une sévérité excessive des sanctions envers des femmes dont le seul tort est, au moment de la repentance, d’être sorti de leur cadre habituel de femmes soumises et d’avoir irrité par des raisonnements trop intelligents des énergumènes imbus d’eux-mêmes qui détenaient le pouvoir d’agir en despotes.     

    N’ayant pas la prétention d’être un historien, j’ai recherché sans trop de méthode, mais de façon systématique, dans les documents mis en lignes par Gallica-BNF tout ce qui concernait ces guillotinées. Des guillotinées souvent innocentes parce que non-coupables ou bien alors innocentes dans le sens de simplettes ou folles et donc dans ces cas irresponsables. De parti pris je me suis attardé d’avantage : à celles qui laissèrent peu de trace dans cette histoire sinistre parfois quelques lignes très brèves dans un rare document ; à celles qui ne présentaient que peu ou pas d’intérêt pour l’historien patenté. De sorte que ces deux constatations laissent légitimement douter de cet argument massue de l’exemplarité de la peine de mort, sauf si un auteur chevronné fait d’un évènement un cas d’école ou si une affaire l’inspire au point de lui consacrer un manuscrit romancé, alors son talent vous amènera à partager son parti-pris ou à le rejeter, dans tous les cas il aiguillonnera votre réflexion sur le sujet dans un sens ou dans l’autre. Toutefois pendant tout le temps où la funeste machine s’activa, il convient d’admettre cette abomination qu’à l’instar de l’annuel vaccin grippal, il fallait réactiver régulièrement la mémoire des gens sur l’exemplarité de la peine de mort. Point de détail qu’il n’est pas inintéressant de connaitre, quelques fois l’employé aux tâches administratives de l’état civil de la commune mentionnera sur le registre des décès que telle personne a été «trouvée morte» à tel endroit, il évitera d’écrire qu’à cet endroit précisément on installait la guillotine.      

 

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Mme RABAUDY CASSAN

     « J’en appelle à toutes les mères », ce simple cri du cœur de Marie-Antoinette face à ses accusateurs avait retourné en sa faveur l’opinion de ces tricoteuses qui passaient leur temps dans l’enceinte du tribunal révolutionnaire, mailles à l’endroit mailles à l’envers, à jacasser et se délecter 

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des condamnations qui envoyaient des prétendus contre-révolutionnaires à la guillotine.  

      Antoinette Adrienne de Rabaudy femme de Cassan montera à l’échafaud le 4 mars 1794, pour la raison qu’elle était mère aimante et que les contingences politiques du moment passaient dans ses priorités après l’amour maternel et l’amour de Dieu. 

      Madame de Cassan naquit quarante-neuf ans plus tôt, en 1745, dans le terroir toulousain, lieu de résidence de sa famille. Son père, monsieur de Rabaudy, avec sa charge de viguier, rendait la justice sur un territoire donné, la viguerie, au nom du seigneur du lieu, sa mère appartenait à une famille de parlementaires. Dès lors rien d’étonnant à ce que la demoiselle de Rabaudy épouse à vingt-et-un ans monsieur Henri de Cassan, âgé de quarante-neuf ans, conseiller à la Grand-Chambre du parlement de Paris, laquelle intervenait en dernier recours des procédures judiciaires. Les époux auront trois enfants une fille née en 1769 et qui deviendra madame de Nogaret en épousant un capitaine du régiment Bourbon-infanterie, un garçon né en 1771 prénommé François et qui indirectement causera la perte de sa mère, enfin pour compléter la fratrie une fille Marie-Guillaume née en 1774 dont on ne sait rien.  

     Au tout début de l’année 1789 s’installe en France un climat de violence. La cherté du pain provoque dès janvier des troubles sérieux voire des émeutes doit-on ajouter durement réprimées, alors que la répression était la règle de cet autrefois. Affrontements physiques mais également verbaux, ceux-ci animent les débats des députés convoqués le 5 mai 1789 aux états généraux, parmi ces députés une majorité s’élèvera pour transformer d’autorité, le mois suivant, ces états généraux en assemblée nationale. Ensuite adviendra le 14 juillet avec la prise de la Bastille, le massacre des assiégés, la décapitation de son gouverneur de Launay, et l’assassinat de plusieurs défenseurs. Cet évènement tragique servirait d’exemple dans les campagnes, et l’on verrait des paysans partir à l’assaut des châteaux et des résidences nobiliaires, pour de funestes intentions. La violente période juillet-aout 1789 prendrait le nom de « Grande Peur », dès lors contraints et forcés une multitude d’aristocrates émigrerait.

     Ainsi remarquerait-on parmi les émigrés François, le fils de madame de Cassan, et son gendre monsieur de Nogaret, ils passeraient la frontière vers la fin de l’année 1790. Dans les mois qui suivraient, tant du côté police que du 

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côté justice, aucunes démarches contraignantes ne seraient entreprises contre la famille, il fallait que l’administration se donne le temps d’apprécier le degré des sentiments contre-révolutionnaires de cette multitude d’émigrés et d’estimer le niveau de complicité de la parentèle ayant choisi de ne pas s’exiler.

     Mais le train de l’Histoire allait s’accélérer pour atteindre une vitesse incontrôlable. La fuite de la famille royale fin juin 1791 puis son incarcération le 10 aout 1792 forcerait le cours des évènements. Fin 1791 l’assemblée prendrait un décret contre les émigrés, en conséquence en avril 1792 les biens du gendre, monsieur de Nogaret, seraient mis sous séquestre, de plus après le 10 aout 1792 monsieur de Cassan et sa fille, déclarés suspects seraient emprisonnés. À partir de là il semble que madame de Cassan doive se démener toute seule d’une part pour faire libérer son époux et sa fille, et aussi pour apporter un secours financier substantiel, car l’expatriation coute cher, à son fils François et à son gendre. Secouer la sonnette de la porte chez les uns, tirer la manche des autres, trouver des intermédiaires discrets qui ne soient pas vénaux, diriger sa maison et ses affaires en écartant les profiteurs prompts à gruger une proie facile, furent les occupations ordinaires de madame de Cassan. Dès l’instant où la dame fut dans l’obligation d’agir à découvert, on peut légitimement supposer qu’un œil inquisiteur se braquait sur elle, voire même qu’on fomentait à son encontre quelques traquenards. Et pourtant malgré ce climat hostile madame de Cassan ne souffrit pas le moindre coup, ni méchant ni tordu, sans doute son habituelle charité chrétienne dissuadait-elle les attaques odieuses. Mais cette relative tranquillité ne pouvait durer bien longtemps.

      L’année 1793 commence par un fait sans précédent, l’exécution du roi Louis XVI, à partir de cet évènement va se produire une terrible dérive sanguinaire qui n’épargnera pas de nombreuses femmes. Des anonymes telle cette Catherine Quétineau née Latreille qu’on accusa sans preuves formelles de nourrir des sympathies envers l’enragé Jacques Hébert et qui pour gagner quelques semaines de survie se déclara enceinte d’ailleurs les matrones estimeront sa grossesse à quatre mois, hélas pour Catherine les émotions du procès provoqueront une fausse-couche laquelle mettra un terme au sursis, dommage pour elle car le régime de terreur finirait au 1er aout 1794 soit deux mois et demi après son exécution. Telles ces religieuses carmélites de Compiègne, dont on tirera de leur supplice une œuvre littéraire, exécutées à la 

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chaine dix jours avant la fin de la terreur, adressaient-elles au Très-Haut des prières antirévolutionnaires ? Ensuite en quelque sorte des têtes d’affiche : la trop sensible Charlotte Corday qui pensait que son coup de couteau arrêterait les massacres ; Marie-Antoinette qui avait le double tort d’être épouse de roi et d’avoir du sang germanique dans ses veines ; Olympe de Gouges qui prônait l’égalité des sexes et s’opposait à l’esclavagisme ; Manon Rolland qui influençait un grand nombre d’hommes politiques, avec justesse elle s’écrira avant d’être guillotinée «Liberté que de crimes on commet en ton nom !» ; Lucile Desmoulins compagne de Camille qui modérait son discours et Marie Hébert compagne de Jacques qui virait à l’extrémisme, toutes deux répondaient du crime d’être épouses d’opposants des deux bords.

     Dans une telle conjoncture, troublée à l’extrême, il paraissait anormal qu’une noble bourgeoise, madame de Cassan, jouisse d’une telle marge de manœuvre sans entrave ou presque. Certes elle jouait finement sa partie, et si parmi les autorités du lieu quelques-uns tournaient leur tête, d’autres se demandaient s’ils ne passeraient  la leur dans le guichet fatal à la place de la dame.

     Ainsi au tout début de l’année 1794 une dénonciation alertait la force publique laquelle emprisonnait madame de Cassan. Qui dit dénonciation dit dénonciateur, et pour repérer celui-ci il fallait que le temps passe, dix, quinze ans, que les tensions s’apaisent, et que finisse l’épisode chaotique, alors les gens remarqueraient, et dans une certaine mesure s’en scandaliseraient, chez un certain Barousse une surprenante et ardente dévotion qui les amèneraient à penser que celui-ci était sans doute dans cette affaire le délateur et aussi le faussaire, car il fallait un faux pour donner du poids à l’accusation.

      À l’époque des faits Barousse était tailleur municipal à Toulouse, auparavant il avait été plus ou moins au service des de Cassan, a-t-il conservé par devers lui quelques lettres autographes des de Cassan.  Cela est plus que probable, ne serait-ce que de simples commandes d’habits justifiant les lignes de ses livres comptables. Était-il en mesure avec ces exemples d’imiter parfaitement ou non l’écriture de madame de Cassan, on n’écartera pas cette éventualité. Lors de l’interrogatoire de madame de Cassan l’officier exhibera une lettre sensée être écrite de la main de la dame critiquant durement la révolution, vouant aux gémonies ses ardents défenseurs, et montrant une excessive compassion à famille royale. Bien sûr elle niera avoir écrit cette lettre 

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visiblement antidatée mentionnant un jour du dernier trimestre de 1792 et ne résistant pas à la comparaison avec sa véritable écriture, mais peu importait ce faux puisque la chose la plus naturelle, l’amour maternel, pouvait se considérer comme une infamie.

     Le simple fait de conserver une relation avec un émigré, et peu importait qu’il s’agisse de son fils, et lui apporter un soutien moral et financier, justifiait son emprisonnement et sa condamnation. « J’en appelle à toutes les mères », ces mots de feue Marie-Antoinette résonnaient aussi fort que le bruit du canon, et nul n’ignorait qu’ils proclamaient avec force l’amour d’une mère. Ainsi l’officier interrogateur vis-à-vis de madame de Cassan, jouait une partie gagnée d’avance, en outre il connaissait la haute vertu chrétienne de la dame laquelle ne pouvait aller à l’encontre d’un commandement de Dieu qui dit : «Tu ne porteras point de faux témoignage ». A-t-elle correspondu avec son fils ?, l’a-t-elle soutenu ?, elle répondit les deux fois positivement à cet officier si sûr de lui. Pourtant le jour du procès le président du tribunal et même l’accusateur tenteront de la sauver en lui faisant valoir qu’un simple reniement murmuré du bout des lèvres leur permettrait de l’acquitter, plusieurs fois ils tendront cette perche salvatrice mais à chaque fois elle refusera de mentir préférant conserver la pureté son âme plus tôt qu’une tête qui par l’esprit et la bouche se serait parjurée.                                                                   

         Et arriva ce jour funeste du 4 mars 1794 où madame de Cassan vers seize heures sortit de sa geôle et tout de blanc vêtue, elle s’avança vers le lieu du supplice en l’occurrence la place du capitole à Toulouse. Elle s’appuyait au bras de sa femme de chambre car les autorités, chose rarissime, avait permis à cette dernière d’assister sa maitresse jusqu’au bout et en particulier après la fin. À cet effet madame de Cassan donna sa montre au bourreau afin que sa servante puisse s’occuper sans difficulté de sa dépouille, et qu’on n’exhibe pas comme il était de coutume sa tête au public, une foule qui d’ailleurs demeura silencieuse tout le temps du supplice. Dernier détail avant l’acte ultime la servante avec un ruban liera la robe aux jambes de la dame car sa vertu n’aurait pu tolérer une indécence en quelque circonstance que ce fut.

 

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Mme VERNET CHALGRIN

   Joseph Vernet, peintre du 18éme siècle, fameux pour «ses Marines» qui sont une source d’informations sur les ports français de ce temps, vécut royalement des commandes du roi Louis XV, mais également de souverains étrangers, de plus le souverain français lui avait attribué une pension et un appartement au palais du Louvre. Il fondera une lignée de peintres avec son fils Carle, son petit-fils Horace, et son arrière-petit-fils Emile. Ce dernier tenait sans doute son prénom de sa grand-tante Emilie Félicité Vernet née en 1760 à Bayonne car son père Joseph faisait à cette époque les esquisses de ses futurs tableaux sur le port et la ville, avec lui lors de ce déplacement Carle âgé de deux ans et la mère de ses enfants Virginia Parker une anglaise qui rapidement sombrera dans la folie dont les premiers signes se situent bien avant 1774. Est-ce là, cette transmission de prénom, l’hommage rendu à cette jeune-femme qui sans nulle raison périt à trente-quatre ans sur l’échafaud ?

     Jusqu’à ses seize ans Emilie Vernet baigna dans une atmosphère artistique, et elle-même se plut à dessiner et à peindre, avant de convoler en juste noce. Un mariage programmé comme il était d’usage dans ce temps par son père qui voulait lui assurer une position avantageuse en l’unissant à un architecte dont la réputation dépassait le cadre du royaume de France. On peut légitiment penser que ce mariage avec Jean-François Chalgrin, âgé de trente-huit ans, possédant une situation plus qu’excellente, remplissait de fierté le père Vernet, d’autant que le futur s’emploie au moment des épousailles au service du comte de Provence, futur Louis XVIII, et entretemps Capet-cadet sous la révolution.

      De cet arrangement marital naitra en 1777 une fille dont on ne sait pas grand-chose, aucun document ne cite son prénom. Très vite le mariage va désagréger, car la nouvelle madame Chalgrin fréquente l’élite intellectuelle où foisonnent les idées nouvelles sinon subversives et celles-ci modifieront quelque peu son caractère. En 1782 le couple se sépare ce qui fera dire à Voltaire : « Sans elle il ne reste que chagrin », car à la différence de Chalgrin il semble bien qu’Emilie soit d’un naturel enjoué, Elisabeth Vigée le Brun portraitiste de talent évoquera un souper mondain tenu en 1788 sur le thème de la Grèce antique permettant aux célébrités de l’époque tous les débordements vestimentaires, Emilie y fera sensation.

       Après la séparation, Emilie et sa fille réintègrent l’appartement du palais du Louvre, elles y retrouvent Joseph et Carle Vernet. Et les choses auraient pu 

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perdurer longtemps s’il n’y avait eu en 1789 la révolution et le décès de Joseph, et surtout l’emprisonnement de la famille royale le 10 aout 1792. Emilie réalise que dans ce temps troublé, il convenait de faire oublier la période où elle tenait le devant de la scène et fréquentait des personnalités à présent pourchassées. Ces relations anciennes la rendaient complice des ci-devant royalistes où considérés comme tels puisqu’ils se complaisaient dans ce régime monarchique honnis, déjà son mari avec lequel elle n’entretenait plus de relation, bien compromis par son métier avec les nobles fortunés, avait passé la frontière dans le flot de l’émigration. 

     Avant de poursuivre la destinée tragique d’Emilie Vernet Chalgrin il convient de s’attarder sur la valeur monétaire de la livre en 1794, année où se déroule le drame et sa correspondance avec les euros de 2020. Pour simplifier la conversion en euro, on s’en tiendra à multiplier le montant en livre par le chiffre quatorze sans tenir compte ni de l’inévitable virgule, ni des centièmes voire des millièmes qui suivent, ni non plus de la subdivision de la livre par le sol valant le vingtième de celle-ci. D’autre part il faut considérer les habitudes de vie des particuliers aux deux époques retenues, par exemple le poste alimentaire représente en 2020 à peu près quinze pour cent du budget d’un foyer alors que sous la révolution l’achat des denrées alimentaires principales grevaient la quasi-totalité des revenus d’un ménage de base. Une augmentation abrupte d’un prix du pain à cause d’une moisson de blé désastreuse due aux conditions climatiques défavorables déclenchaient révoltes et famines. Enfin les objets courants qu’en 2020 nous utilisons sans trop nous soucier du prix, tel de simples vêtements coutaient une petite fortune sous l’ancien régime, d’ailleurs il est fréquent de voir inventorier dans des testaments de ce temps, des draps ou des chemises, une faux ou un rabot. Ainsi de cette conversion livre/euro ne peut donner qu’une vague et imprécise idée comparative sur la valeur des marchandises, des services, et des revenus.si on s’attarde sur la location d’un appartement à Paris pendant la révolution, elle semblera dérisoire par rapport à notre époque or entre-temps cet appartement aura été adapté aux évolutions de la société, et en 2020 il proposera un équipement certes indispensable mais qui amènera une élévation substantielle du prix de sa location.

      Emilie Vernet Chalgrin se voit donc contrainte de quitter le palais de Louvre et de se trouver un point de chute point trop onéreux car comme beaucoup de 

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particuliers, elle subit les terribles évènements révolutionnaires et elle redoute que ceux-ci ne la conduise à la ruine totale. Certes elle a récupéré le montant de sa dot 40 000 livres (560 000 euros) constituée avec bienveillance par son père peintre officiel du roi. Mais les temps chaotiques n’inspirent pas confiance en l’avenir et même une somme importante ne met pas à l’abri d’un catastrophique  revers occasionnant une sombre misère. Les revenus de la dot seront ses seuls moyens de subsistance d’Emilie il s’agit donc pour elle de faire des placements judicieux.

     Elle contacte pour son logement une de ses amies madame Filleul née Boquet  peintre portraitiste, qui par son art sous l’ancien régime touchait une pension 600 livres annuels (8 400 euros) et qui à présent vit chichement de son talent. Au temps des rois son époux occupait la charge de gardien du château de la Muette situé à proximité du bois de Boulogne, or il advint que ce château juste avant la révolution, après 1786, fut délaissé, abandonné, alors en guise de dédommagement il fut versé au mari 6 000 livres (84 000 euros), somme transférable à l’épouse. Madame Filleul logeait avec sa mère madame Boquet, son vieux mari étant décédé, dans un appartement d’un hôtel particulier de Passy faisant parti des dépendances du château, dans ce lieu elle trouva pour son amie Emilie un appartement au loyer de 300 livres par an (4 200 euros).  

     Avec un peu de chance, si instable qu’était sa nouvelle situation, Emilie Vernet Chalgrin aurait pu survivre à la période connue sous le nom de terreur. Hélas pendant cet épisode épouvantable la traque des antirévolutionnaires s’amplifierait, n’importe qui pouvait être suspect, une simple et lamentable lettre de dénonciation suffisait pour traduire le présumé coupable devant l’accusateur public et ce dernier sur ce soupçon invérifié, sans état d’âme condamnait à mort.

     Ainsi fin juin 1794 une missive anonyme dénonçait aux autorités les agissements passés de madame Filleul : d’avoir été l’amie de la reine Messaline autrement dit de feue la reine Marie-Antoinette ; d’avoir eu dans sa jeunesse une vie de débauchée en contradiction avec ce temps vertueux de la terreur ; mais surtout de s’être accaparée des meubles et objets du château de la Muette lesquels appartenaient à la nation. On confiera l’enquête qui ne devait pas trainer et surtout accréditer les soupçons à un certain Blache agent du comité révolutionnaire et celui-ci ne perdit pas de temps en vains interrogatoires, une seule perquisition rondement menée de tous les 

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appartements de l’hôtel particulier suffit saisir les pièces à conviction et les indéniables coupables.

     Les preuves soi-disant accablantes remplirent une voiture nationale, il y avait là pêle-mêle : des meubles, de l’argenterie, des objets précieux, des papiers sans importants, une vieille brochure compromettante, des lettres d’amour rédigées par un certain Piscatory de son état payeur général de la trésorerie de guerre, et pour finir des bougies qui joueront un rôle essentiel dans cette affaire. Les présumés coupables furent embarquées et emprisonnés outre Madame Filleul et Madame Vernet Chalgrin femme tarée pour Blache, les plus condamnables : le concierge Hollande 72 ans ; André Chéron adjudicataire d’une partie du château de la Muette ; la veuve Boquet mère de Filleul 72 ans ; l’ex-garde du mobilier du château Pierre Longrois 84 ans avec sa femme et sa fille.

       Concernant les meubles et les objets précieux, un certains nombres sont couverts par des titres officiels de propriétés. L’argenterie, quant à elle, présente les empreintes de trois lettres JFC qui se traduisent par Jean-François Chalgrin. Les papiers, l’ancienne brochure, les missives libidineuses, ils peuvent encombrer les lieux depuis des lustres. Restent donc les fameuses bougies marquées du sceau du château de la Muette comme preuves à charge. Il semble que madame Filleul en ait donné quelques-unes aux habitants de l’hôtel, pour sa part Emilie en reçut pour 20 livres.

      (Soit 280 euros, et ce montant permet de constater que ce produit à cette époque parce qu’il était difficile à fabriquer détenait une valeur substantielle)                                                   

      Vol et complicité de vol aux dépens de la nation conduisaient les coupables à la guillotine, mais est-ce que, s’il y avait eu vol, ce n’était point au détriment du tyran Capet ci-devant roi de France, et supposer alors qu’il s’agissait d’un acte prérévolutionnaire. Fouquier-Tinville accusateur public ne s’encombrerait pas de telles subtilités lui qui à coup de sentences alimentait sans répit la guillotine.   

      Au vue de l’insignifiance de l’accusation, complicité de vol de 20 livres de bougies, un montant que l’autorité réévaluera à 50 livres (700 euros),  Emilie se prend à espérer d’un acquittement parce que finalement ces bougies elle les a reçu en cadeau, refuse-t-on un cadeau ? De plus n’appartient-elle pas à une famille de peintres illustres, son frère Carle n’est-il pas un excellent citoyen ? 

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     Ce frère Carle justement se démène autant qu’il peut pour tirer sa sœur des griffes du bourreau. Il sollicite un entretien avec son confrère le peintre Jacques Louis David, un élu proche de Robespierre et des jacobins, siégeant au comité de sureté générale, s’autoproclamant « chef des artistes patriotes », et qui réalisa les portraits des principaux révolutionnaires et les tableaux des évènements majeurs de la période. Carle Vernet imaginait qu’un seul mot de lui délivrerait sa sœur.

      Or il ignorait que son collègue David était fondamentalement un opportuniste de la pire espèce, fréquentant assidûment les salons sous la royauté, puis reniant ceux-ci pour se ranger sous la bannière révolutionnaire, il se rapprocha des extrémistes montagnards et leur donna des gages en dénonçant particulièrement des artistes suspects. À la chute des extrémistes il trainera Robespierre et ses amis dans la boue, et ira se mettre sous la protection de Bonaparte futur empereur. Et lorsque l’empire s’effondrera il tentera de se consoler auprès de Louis XVIII lequel le repoussera et l’exilera.

     Mais ce que Carle Vernet ignorait complètement concernait les tentatives de séduction de David envers sa sœur Emilie, des avances qu’Emilie avaient repoussées très certainement avec dédain puisque il apparait que David ait profité des ennuis d’Emilie pour se venger. David n’hésitera pas à déclarer à Carle Vernet, après l’avoir fait lanterner plusieurs jours lui disant entre autre : «ta sœur est une aristo de surcroit voleuse », que le tribunal  révolutionnaire avait rendu un jugement sévère mais juste. Toutefois on peut se poser la question sur la façon dont David a pu influencer le vote de son élève François Gérard, peintre démuni, à qui il a fait attribuer un poste de juré au tribunal révolutionnaire. Un tribunal expéditif qui juge sans explications ni témoins.   

     Dans la journée du 27 juillet 1794 Emilie Vernet Chalgrin partait à l’échafaud en compagnie de dix femmes dont deux septuagénaires et de vingt-cinq hommes, l’âge des condamnés oscillait entre seize et quatre-vingt-quatre ans.

     Dans la nuit du 27 au 28 juillet 1794 Robespierre, soit par sa propre maladresse, soit par le geste du gendarme Merda, recevait un coup de pistolet qui lui fracturait sa mâchoire, au matin du 28 il passait sous le couteau de la guillotine. Il assistait à ses premières exécutions capitales, celles de ses amis et la sienne. 

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Mmes ARNOULD : Agnès née CHASSARD et Thérèse

      Vittel vers 1800 comptait mille-quatre-cent habitants, il s’agissait en somme d’un gros village et rien de plus. Il ne possédait pas alors cette notoriété que lui donnera au milieu du dix-neuvième siècle son eau de source si bénéfique pour atténuer les effets déplorables de la goutte, du diabète, et des problèmes urinaires. Comme beaucoup de communes de France, il se trouvait à cette époque sur le territoire de Vittel une carrière de pierre communale où les habitants du lieu venaient faire provision de ce matériau pour construire leur maison, du moins ceux qui savaient dégager du bloc compact des fragments intéressants afin d’y tailler ensuite des cubes rectangulaires, ces parallélépipèdes communément nommés des cairons.

       Qui donc pouvait se douter que cette carrière servait dans des temps reculés, probablement à l’époque des mérovingiens, de cimetière. D’ailleurs qui dans ces années autour de 1800 connaissait les coutumes funéraires des gens de ce haut moyen-âge. De nos jours de 2020 lorsqu’il vient l’idée à des édiles de faire remuer la terre pour tracer une route, et que les ouvriers découvrent des ossements, en un rien de temps les scientifiques parviennent avec une relative précision à effectuer une datation. Mais en 1804, année où on va exhumer à Vittel quelques os humains, on ne possédait ni les techniques ni l’expérience pour estimer la date approximative des décès. 

       Dans la carrière de Vittel après la découverte fortuite du charnier par un carrier improvisé, devant la quasi-totalité des habitants en présence de Thouvenel juge de paix du lieu et de Rambaud le chirurgien on récupérera au sein de la sinistre apparition, car on se dispensera de les déterrer, ce qui semblait être six cranes dissociés, et tout un fatras d’os désunis. Ainsi commence cette affaire qui, en 1804 avec la mentalité des gens d’alors, ne pouvait être que criminelle. Avec leur imagination débridée toutes et tous donnaient libre cours à leurs fantasmes, et ce fut un concours de suppositions extravagantes car forcément découvrir des restes de squelettes hors d’un cimetière chrétien cela signifiait qu’on avait cherché à se débarrasser en toute discrétion des victimes d’assassinats, et si on ne parvenait pas à reconstituer les squelettes dans leur intégralité il fallait en attribuer la responsabilité aux chiens errants affamés qui avaient reniflés et déterrés les corps avant de les consommer sur place, à peine si les gens n’ajoutaient pas à la bonne franquette. Bref on jasa et on médit, pour parvenir à cette conclusion qu’il y 

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avait à Vittel un ou plus surement des assassins lesquels vivaient parmi eux, alors la rumeur visa une famille à la réputation détestable, elle se nommait Arnould.     

      

       La rumeur a de tout temps pesé lourdement sur le bras de la justice et de nos jours l’enquête dite de moralité influe sur l’opinion que l’autorité judiciaire se forge d’un mis en examen qui souvent devient illico présumé coupable. La médisance ira même très loin en 1831 dans le village de Lanarce, elle conduira les époux Martin et Rochette leur domestique sur l’échafaud dressé devant leur ancienne auberge de Peyrebeille dite l’auberge rouge. Qu’en est-il de cette affaire si on écarte les ragots malveillants ? Au départ nous trouvons un couple les Martin, lui cultivateur chez des propriétaires, elle probablement servante, mais il ambitionne de devenir d’abord fermier puis de posséder quelques terres bien lui. Et il est bien servi par la période révolutionnaire, les citadins ont besoin de vivre, il répond à la demande, ensuite les biens ecclésiastiques deviennent biens nationaux et sont vendus, il achète des terres. Après 1800 au fil des ans il engrange une modeste fortune et acquiert une petite aisance, il ouvre même une auberge, la célèbre auberge. En conséquence il fait des jaloux et des envieux, ses semblables considéraient que Martin n’avait aucune aptitude particulière pour réussir dans la vie, et nul n’admit qu’il soit monté d’un cran dans la société par sa seule opiniâtreté, on conclut donc que son ascension reposait sur des crimes odieux.  

       Un jour de 1831 un certain Enjolras, marchand de bestiaux, disparait avec une vache qu’il amenait au marché ou qu’il ramenait du marché. Ses neveux au bout de quelques jours s’inquiètent et ils partent à sa recherche empruntant la direction du lieu où il était censé se rendre. Sur les routes et sur les chemins, dans les bourgs et les hameaux, ils enquêtent, ils interrogent les gens. Et on leur affirme que leur oncle Enjolras avait dit à certains qu’il devait traiter avec Martin de certaines affaires. Plusieurs jours passent avant que fortuitement on découvre au pied d’un rocher, au bord de la rivière Allier, à quelques kilomètres de l’auberge de Peyrebeille, la dépouille d’Enjolras. Et toute cette histoire dramatique se fonde sur le corps inerte d’Enjolras, le seul et unique mort de cette affaire. Le maquignon Enjolras selon toute vraisemblance au retour du marché, après un repas bien arrosé concluant une bonne affaire, a fait une chute mortelle.  

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      L’affaire aurait dû s’arrêter là, mais c’était sans compter sur les calomnies qui les unes sur les autres construiraient le dossier d’accusation, parce que dans cette affaire l’autorité judiciaire ne parviendrait pas à compiler une seule preuve déterminante, point de  charnier, aucune trace d’ossements humains, mais deux témoignages prétendument accablants. D’abord un certain Pagès sur son lit d’agonie confesse, certes pas à un curé qui n’aurait rien pu rapporter mais à des bougres de son acabit, qu’il vit les Martin et Rochette transporter un cadavre. Puis le dévot Chaze qui revenait d’un pèlerinage et avait trouvé refuge pour la nuit dans le grenier de la maison Martin où il rejoignit, à moins que ce ne soit l’inverse, ce vieillard avec qui il discuta et qui lui déclara entre autre chose avoir perdu sa génisse, avant qu’au milieu de la nuit ce vieillard ne soit empoigné par trois hommes et une femme, laquelle femme força le vieillard à boire un liquide suspect. Lui-même, Chaze ayant eu juste le temps de se cacher avant de voir ce pauvre vieillard emporté par ses bourreaux vers son tragique destin, car Chaze en était certain, le pauvre vieux allait se faire assassiner.

      À première vue deux témoignages incontestables d’abord ce mourant qui aux portes de la mort juste avant de rencontrer l’Eternel ne peut pas mentir aux bougres qui portent sa paroles au tribunal, puis ce bon chrétien qui aime honorer les saints par de pieux pèlerinages ne peut pas faire un faux témoignage.  Mais si on y regarde de plus près on se demande pourquoi ni Pagès ni Chaze n’allèrent signaler ces faits gravissimes à la maréchaussée juste après les avoir vus, l’un attendit des années et ne libera sa conscience qu’à l’instant suprême, et l’autre se tut pendant des mois puis il confia son secret à la veuve Bompoids laquelle signala aux autorités le discret pèlerin et celles-ci après l’avoir recherché longtemps le forcèrent à témoigner. 

    Tout ce fatras s’avérait si peu crédible que depuis sa prison, Martin qui ne doutait pas de sa libération prochaine, continuait à gérer ses affaires, à tenir ses livres de compte, et pourtant Martin, son épouse, et Rochette, seront guillotinés sur la foi de témoignages inconsistants, infondés, mensongers, et surtout arrangés par les juges, de la part de cette populace sanguinaire qui exigeait la barbarie. Les lecteurs curieux trouveront dans l’étude de Thierry Boudignon consacré à l’auberge rouge publiée par le CNRS éditions tous les tenants et aboutissants de l’affaire.    

 

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     Alors délaissons 1831 et revenons à l’évènement précurseur de 1804. Chez les Arnould, que les autochtones surnommaient les Cardinaux sans doute pour la simple raison qu’un jour de fête ils revêtirent des habits où la couleur rouge-cardinal prédominait, dans cette famille donc se remarquait d’abord les deux frères qui partis de rien avaient réussi, François trente-quatre ans et Sébastien quarante-et-un ans, pratiquant le commerce de bétail, et qui en récompense d’un travail acharné parvinrent peu à peu à une aisance très modéré cependant suffisante pour susciter les médisances. Ensuite on trouve leur frère Joseph trente-huit ans modeste manouvrier, puis la mère Agnès Chassard veuve Arnould soixante-huit ans qui se dit dentelière, leur sœur Thérèse Arnoult et son mari Joseph Duvaux, enfin pour finir Thérèse Hatier quarante-trois ans l’épouse de François, cette dernière sauvera sa tête sans doute parce qu’elle n’était une Arnould que par alliance néanmoins la justice la condamnera à vingt ans de fer autant dire la mort à petit feu.

     Tout ce petit monde avait le tort de résider dans une maison voisine de la carrière encombrée d’ossements humains et la malchance d’y vivre  en 1804 car quatre-vingt-onze plus tard en 1895 lorsqu’à Nancy, rue des Goncourt, on retrouvera des squelettes d’hommes, les quidams de base penseront qu’il s’agissait là des restes des soldats de la fameuse bataille de Nancy où le cinq janvier 1477 Charles le Téméraire trouva la mort. Or les braves gens à l’imagination fertile s’ils n’attribuaient pas la sinistre découverte à l’action de féroces criminels, ne remontaient pas non plus jusqu’à l’époque ancienne des mérovingiens et leurs cimetières oubliés. Fort heureusement l’aréopage de scientifiques déplacé sur les lieux avec les moyens techniques de cette fin de siècle firent jaillir avec force arguments la vérité. À Nancy comme à Vittel les squelettes très altérés et incomplets laissaient penser qu’il y avait eu à cet endroit des inhumations régulières et que la terre avec l’œuvre du temps rejetait à l’air libre des reliquats humains vieux de plus de mille ans. De plus en grattant peu profondément cette terre nancéenne à quarante centimètres de profondeur apparaissait aussi des ossements de femmes et d’enfants. Si les juges de Vittel avaient eu la même curiosité peut-être que l’abondance des ossements déterrés les auraient amenés à plus de circonspection envers les Arnould, hélas pour ces derniers les commérages conditionnaient la réflexion de juges, la voix du peuple désignait les coupables il suffisait de trouver au sein de cette populace un ou deux témoins déterminants.      

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      L’affaire débute le 14 mars 1804 lorsque deux ouvriers Alexis Rat et Joseph Bigot distinguent à fleur de terre ce qui leur semble être des crânes humains. Ils alertent le maire Martin qui lui-même convoque le juge de paix Thouvenel, et ensemble ils se rendent sur les lieux. À cet évènement exceptionnel il s’en suit une effervescence remarquable de toute la population de Vittel à l’exception notable des Arnould ou Cardinaux lesquels habitent au plus près de la carrière et qui ne préoccupent pas de l’évènement et vaquent à leurs affaires. Cela fait bigrement jaser car cette famille a une réputation exécrable. On dresse le constat de la découverte, cependant afin qu’apparaisse tous les cranes et ossements on déplace des fagots et des épines. Fagots et épines qui seront la première preuve d’un camouflage de crimes car ces matériaux rudimentaires servaient à n’en pas douter à accélérer la putréfaction des corps.

      Et justement pour en savoir davantage sur les reliquats osseux de ces corps on chargea, alors que la médecine légale n’existait pas officiellement, un chirurgien de marine à la retraite un nommé Rambaud d’en faire l’examen attentif. Ses conclusions l’amèneront à affirmer que parmi les six cranes il y avait celui d’un enfant et que tous devaient morts depuis environ huit ou neuf ans. Dès que cette indication fut apprise par la population celle-ci échafauda une multitude d’intrigues criminelles, et de ces dernières il en ressortit une qui tenait bien la route.

     Les esprits surchauffés se souvinrent que par le passé il y a de cela huit ou dix ans, des marchands de bestiaux du Morvan venaient à Vittel et  ils traitaient avec les Arnould d’affaires commerciales. Un témoin qui se nomme aussi Rambaud, marchand de son état, la commune de Vittel n’étant pas très grande nombreuses gens portent le même patronyme, ce Rambaud signale que les trois frères Didot marchands de bêtes à cornes n’ont pas été vus à Vittel depuis sept ans alors qu’ils s’y rendaient trois fois l’an.  

 

       Ces trois frères Didot se placeront au centre de l’affaire. Les considérant comme les victimes potentielles et même officielles pourquoi se donnerait-on la peine de les rechercher. Et pourtant on apprendra bien des années plus tard que pendant les faits : il en est un qui avait épousé une demoiselle Gérardin de Bulgnéville (à 12 kms de Vittel) et s’était installé à Neufchâteau (à 32 kms de Vittel) ; un autre qui vivait à Saulieu (à 230 kms de Vittel) ; et le dernier résidait à Thoisy-la-Berchère (à 220 kms de Vittel). Hélas pour les Arnould les 

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informations, faute d’un réseau de presse étendu et dense, ne circulaient pas plus loin que les abords du canton voire de la commune, d’ailleurs il semble que les frères Didot n’apprendront jamais qu’ils étaient considérés à Vittel des victimes supposées.

 

        Vu l’importance du dossier, la justice locale ne pouvant suffire on en appelle à la justice de Mirecourt  le chef-lieu du canton (à 23 kms de Vittel), et s’attèlent à la tâche le magistrat de sureté Delpierre et Pommier le président des jurés (en quelque sorte le juge d’instruction d’alors). Dès cet instant on peut dire que toute la population va jouer des coudes pour apporter des témoignages accablants. 

     Etienne Moitessier par exemple confirme la piste des frères Didot et emploie le mot de disparition. L’ancien juge de paix Humbert révèle que sa sœur la dame de Rémy Moitessier, aujourd’hui décédée, lui avait affirmé qu’à l’endroit de la découverte des ossements elle avait vu une fosse qui fut rapidement comblée. Lui-même un jour renseigna un inconnu venant de Fontenoy (à 50 Kms de Vittel), il cherchait les Arnould, par la suite il n’a plus jamais revu.  

     Et viennent les anecdotes révélatrices sur les Arnould qui font d’eux quasiment des terreurs incontrôlables. Une aubergiste de Remoncourt (à 10 kms de Vittel) Anne Trompette femme Gérardin accable François, il est pour elle la pire mauvaiseté. D’autres disent qu’il se saoule régulièrement, il fait le coup de poing, il jette des bouteilles sur les gens, il vole de l’argent, et même il y a vingt  ans de cela il vola un bœuf. Jadis François et Sébastien frappèrent un bon bougre, personne ne se rappelle plus pour quelle raison, mais le bougre est bel et bien mort, certes un an plus tard et nul ne porta plainte. D’ailleurs au moment des faits personne ne se rapproche jamais de la maréchaussée. Il se dit aussi que Joseph n’est pas en reste, et que naguère il déroba une montre.

     Et à propos des femmes, la mère Agnès Chassard veuve Arnould et sa fille Thérèse, une dame Dupont déclare que toutes les deux voulurent étrangler Joseph Duvaux le mari de Thérèse. La vérité s’avérait pourtant beaucoup plus triviale, au départ une simple querelle entre époux qui s’envenime jusqu’aux échanges de coups, le mari plus fort prend le dessus, ce qui engage la mère à se mêler à la dispute, elle a probablement tiré de ses deux mains sur le cou de son gendre en venant par derrière, tandis qu’au même instant sa fille parvenant à se libérer a dû pousser son mari en posant ses mains sur son cou. Et la brave 

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dame Dupont ne vit que la phase finale de la bagarre qui à ne pas s’y tromper révélait un étranglement, de là à penser que le pauvre Joseph Duveaux subissait des martyres réguliers, étrangement la justice admis cette inversion des rôles, car comme l’affirmaient les ragots chez les Arnould, femmes comprises, on se livrait à toutes les violences. Ainsi coup de chance pour le mari pour le moins rugueux grâce à cette échauffourée il fut le seul à ne pas être ni inquiété ni poursuivi. De plus pour faire bonne mesure on affirmera qu’Agnès Chassard veuve Arnould défendait absolument qu’on utilise la carrière, certes elle niera. Tout comme à propos du batardeau, cette sorte de rigole qui conduisait l’eau de pluie dans la carrière, elle rejettera la responsabilité de sa construction sur un des voisins lequel voulait accélérer le pourrissement de son fumier entreposé dans la carrière, évidemment pour la clairvoyante justice il s’agissait de faire décomposer les corps que les Arnould savaient être là pour les y avoir mis. D’ailleurs depuis deux ou trois ans une odeur putride émanait des alentours, l’odeur de corps pourrissant, sauf que cette odeur s’il s’agissait bien de corps, c’était celle d’animaux et elle provenait d’une tannerie voisine.    

         Puis on ressortit un dossier vieux de douze ans impliquant François, en 1792 celui-ci brutalisa et blessa avec un couteau un certain Floriot garde forestier. Pour cet acte délictueux François moisit une année en prison. À sa sortie, désemparé par sa situation il en vint à dire à son voisin Blaise Pierrot marchand verrier, que seul l’assassinat d’un juif riche, comme tous le sont, le remettrait à flot. Ce Blaise Pierrot voudra, en 1794, exhausser sa maison et pour ce faire emploiera Dominique Alison et Pierre Voilmont pour extraire de la carrière les pierres nécessaires. Or il advint que les ouvriers mirent à jour quelques ossements, étaient-ils humains nul ne put le dire car François ordonna que les travaux d’extraction cessent à l’endroit où ils débutèrent et qu’ils soient entrepris plus loin.

      À ce moment de l’instruction il apparait que nombreux sont les gens à vouloir témoigner à charge, pratiquement cent-trente personnes. Mais ces témoins se sont-ils présentés spontanément ou bien les a-t-on forcés. Ont-ils réellement vu des choses ou bien ont-ils été incités à exagérer des incidents mineurs ou encore n’ont-ils pas été aidés à formuler leurs dépositions.

     Tout d’abord la rumeur créée une singulière ambiance, elle dit que les Arnould festoient toujours avec les quidams qui les visitent ensuite on ne les revoit jamais. Des faits corroborés par la veuve Phélisse et l’aubergiste Pierre 

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Brun, et aussi par un type dont on ignore le nom qui à l’auberge de Lignéville affirma qu’il avait pu s’échapper des griffes des Arnould malgré le coup de bâton de François lequel coup lui déchira son oreille.

     Le sieur Audinot sans prendre la peine de mentionner les Arnould, se souvient d’un alsacien Philippe Westhoffen qu’il voyait parfois et qu’il n’a plus jamais revu. Par ailleurs un autre alsacien Jacob Wilhem se plaint d’une attaque fomentée par Sébastien à Liffol-le-Grand (à 40 kms de Vittel) pour lui dérober mille-sept-cent francs d’écus. Jacques Colin le domestique de François évoque la disparition d’un visiteur venu avec son cheval, ce même cheval que montera François prétextant l’avoir acheté toutefois pour appuyer ses dires François fera l’aumône à Jacques Colin, le don était-il trop léger ? Les disparitions s’enchainent chez les Arnould et si nul ne trouve les disparus, François Dupont repèrera voilà de ça huit ans des traces de sang dans la cuisine des Arnould. Charles Richard parle de la maison dont il fit l’acquisition et qui fut un temps occupé par François dans laquelle il trouva dans la cave et dans le jardin, selon les analyses de Rambaud le chirurgien de marine retraité, des os de femmes.

      Les souvenirs remontent des mémoires des marchands Joseph Joux et Nicolas Voirin, ils couchèrent chez les Arnould avec la crainte  d’être dépouillés car Thérèse Hatier la femme de François par un regain d’humanité leur avait dit de se tenir sur leur garde, inutile de préciser de qui ils devaient se méfier. Cet élan de bonté évitera la guillotine à Thérèse pour les fers.

      Il se présente tout de même de rarissimes témoins à décharge, ainsi Perrin le magistrat instructeur recueille la déposition de Nicolas Moitessier un officier à la retraite de soixante-deux ans, donc pour Perrin un vieillard gâteux , il affirme nul et non avenu ce que raconte Claude Briot lequel affirme que son père Jean-Claude Briot, aujourd’hui décédé, lui avoua avoir vu, il y a sept ou huit ans de cela, depuis la rue, dans la cuisine des Arnould, des pieds et des mains débordant d’un grand seau. Nicolas Moitessier réfute ces allégations car Jean-Claude Briot était son ami et il ne lui cachait rien.

     Mais ce témoignage ne pèse pas lourd face aux déchainements de la populace qui renifle l’odeur du sang. Quelqu’un parle d’un disparu résidant à Chatillon-le-Grand (à 40 kms de Vittel), un autre signale la disparition d’un gars de Monthureux-les-Grey (à 8 kms de Vittel). Bailly un officier de santé soigna quinze ans auparavant un certain Biet amoché par François et Sébastien, et en écho les sœurs Briot déclarent avoir entendu voilà quatorze ans des râles et 

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des plaintes de leurs voisins de ce temps, les Arnould. Tout comme à la même époque, soit dix-sept ans en arrière, le cultivateur Etienne Villemin a vu un type courir, nul besoin d’indiquer les motifs de la fuite.            

       Tout cela en fin de compte n’est que de la gnognotte comparé aux affirmations des deux témoins décisifs : Michel Hureaux et Jeanne-Rose Emonet. Les défenseurs, trois avoués : Martin, Collin, et Maurice, désignés par Dérivaux le juge du tribunal d’Epinal, joueront une partie difficile voire impossible. Les dés étaient à ce point pipés que seul un miracle pouvait sauver les Arnould.  

      Michel Hureaux âgé de dix-neuf ans, provenait de la commune de Parey-Saint-Ouen (à 20kms de Vittel). Il se prétendait garçon meunier en réalité il vivait essentiellement de la charité publique en mendiant son pain et quelques fois de petits travaux divers à sa portée, car le garçon, abandonné à la naissance, était malformé et mentalement attardé. Hureaux déclare au magistrat instructeur avant de le confirmer devant le juge du tribunal d’Epinal, qu’il y a sept ans, il avait donc douze ans, il couchait dans l’écurie des Arnould lorsqu’il entendit nuitamment des cris implorant pitié. Il va se rendre compte et il voit à travers la fenêtre cinq ou six personnes autour d’un cadavre, à toutes jambes il prend la fuite. Or comme il fait froid il revient sur ses pas et va se réchauffer dans la cuisine des Arnould où il remarque de la cendre sur du sang. Il conclut en affirmant que plusieurs jours après il vit François enterrer un cadavre. Et s’il n’a rien dit auparavant c’est que Jeanne-Rose Emonet lui avait conseillé de se taire.

       La dame Emonet, dentellière de métier, confirme au magistrat instructeur le témoignage de Hureaux et ajoute qu’elle lui recommanda d’attendre la suite des évènements avant de parler. Elle tient évidemment à apporter sa pierre à l’édifice car elle aussi il y a sept ou huit ans, alors qu’elle veillait un mort, entendit en pleine nuit des cris affreux, sortant précipitamment et malgré l’obscurité elle distingua nettement un cadavre en sang et deux hommes inquiétant. Pourtant avec tout ce qu’elle sait La dame Emonet ne répondra pas à la convocation du juge du tribunal d’Epinal d’ailleurs elle sera parti sous d’autres cieux inconnus.

      Le 3 aout 1805 le président Hugo, soixante ans, ouvre les débats à l’issue desquels il posera aux jurés pas moins de deux-cent-cinquante-sept questions, les réponses détermineront la justice à condamner à mort, et ils passeront sous 

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le couperet dans cet ordre, d’abord la fratrie : Thérèse, François, Sébastien, joseph ; et enfin la mère Agnès Chassard. Devant un public nombreux les bourreaux, car un seul même avec ses aides ne pouvait suffire, accompliront leurs tâches le 16 septembre  1805 place de la grève à Epinal. Comme la rivière Moselle traverse Epinal on peut situer approximativement où fut dressé la guillotine.   

        Tout comme les Martin et leur domestique Rochette, les Arnould furent victimes des ragots bêtes et méchants venant de leurs concitoyens acharnés à leur perte, ragots qu’ils suscitèrent par une façon de vivre différente qui débordait le cadre établi depuis toujours. Ainsi parfois en certains repas, dégustant de la charcutaille d’Ardèche, et prenant soin de mes entrailles avec de l’eau de Vittel, je pense à ces malheureux innocents : les Martin et Rochette, les Arnould, jamais réhabilités.   

 

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Mlle Louise FLEURIOT  «la Fleuriotte»

     Salle des ventes de Rouen septembre 1890. Descriptif d’une assiette proposée aux enchères :

    «Assiette lugubre, assez laide, mal émaillée, d’un dessin grossier et d’une coloration défectueuse, représentant la guillotine dressée sur des chevalets, entourée d’une balustrade à claire-voie et gardée par un gendarme.

     Debout sur la plate-forme, l’exécuteur des hautes œuvres tient à la main le cordon, prêt à faire tomber le couperet rectangulaire sur une malheureuse femme couchée sur la planchette fatale.

    Au sommet de l’escalier un prêtre en surplis, coiffé du bonnet à éteignoir, un crucifix à la main exhorte la patiente la tête déjà dans la lunette au-dessus du panier de son. »

    De nos jours, personne ne souhaiterait manger dans une assiette ornée du « castigo francés » (châtiment français), du moins je l’espère. Le jour de la mise en vente les experts s’interrogèrent longuement afin de connaitre les tenants et aboutissants de cette sinistre représentation, dans le but de susciter l’intérêt, donc les surenchères, du public pour l’objet.

     Un amateur d’art plus averti que les experts dévoila à tous d’une façon sommaire ce qu’il savait du dessin. L’assiette avait été fabriquée dans le village 

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de Mathaux, sans préciser si elle sortait d’une manufacture ou de l’atelier d’un artisan. Mathaux se situe quarante kilomètres de Troyes, et dans cette ville selon cet amateur, en 1808, fut guillotinée une jeune fille, Louise Fleuriot dite la Fleuriotte, au motif qu’elle avait incendié la ferme pour se venger des châtelains, lesquels expulsaient du lieu ses maitres. Il convient de préciser qu’en 1808 les moyens de lutter contre un incendie s’avéraient dérisoire, en conséquence l’incendiaire, réel ou supposé, passait immanquablement sous le couperet.

 

     Il fut un temps, bien avant qu’on pût abandonner son enfant en toute légalité, où nuitamment on déposait les nouveau-nés embarrassants à la porte de l’église ou de la mairie, au pied d’un bénitier ou dans un tour nommé aussi tourniquet voire angelot. Ce tourniquet se situait en général dans le mur d’enceinte d’un hospice, appelés alors Hôtel-Dieu, il s’agissait d’une structure comme son nom l’indique tournante, l’ouverture suffisait pour y mettre un nouveau-né, ensuite la mère ou une personne de son entourage faisait tournoyer le tour de sorte que l’enfant soit visible par l’employé de l’établissement, et avant de fuir la déposante agitait vigoureusement la clochette prévue à cet effet. Ni vu ni connu bonne chance à toi gamin !

    Louise avait été trouvée dans le tour de l’Hôtel-Dieu de Troyes au premier jour de la révolution de 1789. Pourquoi se prénom de Louise sans doute parce que lors de l’ondoiement qui est une sorte de baptême sommaire pratiquée par la sage-femme, la mère voulait laisser son empreinte pour le cas improbable où les circonstances lui permettraient de récupérer son enfant. Soit-on jamais ! Cette mère mariée à un bourgeois de Troyes avait écorné le contrat pour un aristocrate à qui son rang et la morale du temps interdisaient de telle relation, et dont les évènements à venir le forceraient à émigrer. Louise était, de leur amour, le produit qu’il convenait de cacher. Evidemment la réalité devait être beaucoup moins épique mais il fallait pour la naissance de Louise, injustement suppliciée, une légende sublime.

     Les hospices ou Hôtel-Dieu accueillaient, et souvent accompagnaient jusqu’à leur fin, les éléments fragiles de la société : vieillards, handicapés, agonisants, incurables, et bien sûr les enfants abandonnés. Ces enfants étaient en règle générale confiés, moyennant indemnités, à des mères nourricières lesquelles se déchargeaient des enfants sitôt que ceux-ci acquerraient force et dextérité, 

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alors on les plaçait le plus souvent dans les fermes environnantes. Les paysans devenaient  les bienfaiteurs de ces malheureux qu’ils situaient dans l’échelle de leurs valeurs entre eux et leurs animaux, ordinairement plus près des animaux puisque les garçons dormaient dans les granges et les filles dans les greniers.

     Louise se conforma à ce parcours classique. Sa mère d’accueil habitait Clérey (à 15 kms de Troyes), elle s’attacha à Louise et parce que celle-ci était jolie comme une fleur, elle devint Fleuriotte. Hélas cette mère de substitution mourut ce fut un couple de fermier sans enfant, les Honnet qui prirent le relai. Les commérages précisent que pour une raison obscure, le seigneur du lieu, le comte  de Courcelles avant d’émigrer, incita ce couple qui avec l’aide de deux garçons de ferme valorisait une de ses fermes, à prendre en charge la gamine de cinq ou six ans. Les fermiers obéirent à leur propriétaire et s’ils ne maltraitèrent pas Louise on ne peut pas dire qu’ils débordèrent d’affection pour elle. 

      Une douzaine d’année plus tard, en 1808, la situation avait évoluée le comte revenu d’émigration ne se satisfaisait plus des services de son  fermier, il ne souhaitait pas lui renouveler le bail. Il est vrai qu’ayant atteint la soixantaine, le sieur Honnet  ressentait les affres de la vieillesse, il s’occupait moins bien de la ferme et cela se remarquait, mais son épouse voyait dans cette mise à l’écart des raisons exclusivement politiques.

    Pendant la période extrémiste de la révolution, son mari le citoyen Honnet dirigeait d’une façon implacable la commune de Clérey. Certaines mauvaises langues allaient jusqu’à dire qu’il ambitionnait en ce temps d’acheter en biens nationaux les terres du comte, auparavant il aurait exproprié ce dernier puis bradé en vente publique toutes ses possessions y compris son château. Mais la politique est réversible, après la terreur advint en aout 1794 un régime plus clément mais néanmoins réactionnaire qui fit rapidement la chasse aux enragés d’hier.  Ainsi le citoyen Honnet ne fut plus maire, ne put acquérir les terres qu’il convoitait, et de plus il fit de mauvaises affaires.             

     Pourtant pendant ces quelques mois glorieux Honnet connut et épousa une jolie jeune femme qui avait bien vingt ans de moins que lui. La future dame Honnet commença sa vie par le malheur d’être orpheline, ensuite elle devint domestique auprès d’un juré-priseur de Troyes. Or dès le début de la révolution les charges de jurés-priseurs ou huissiers-commissaires-priseurs furent supprimées et même par la suite ces métiers devinrent suspects, on 

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considérait que ceux qui l’exerçaient par zèle excessif ruinaient les petites gens, alors les autorités condamnèrent à la guillotine le patron, juré-priseur, de la future dame Honnet. Bien sûr les mauvaises-langues garantirent que cette dernière avait joué un rôle déterminant dans cette condamnation, ils ajoutaient sans preuve qu’elle avait héritée du grigou, tout simplement parce qu’on la voyait vivre sans trop se soucier du lendemain, se proposant même de tenir le rôle de la déesse de la raison lors de la fête de l’être suprême. La future dame Honnet ne fut pas retenue néanmoins il n’est pas interdit de penser qu’elle rencontra le citoyen Honnet au cours d’une de ces journées festives, et partagea ensuite son sort beaucoup moins reluisant que prévu.

      Si le comte et les siens avaient émigré au début de la révolution et ne pourraient revenir officiellement qu’en 1802 grâce à la loi d’amnistie, sur place ses régisseurs et autres intendants administraient ses domaines puisque ceux-ci  par miracle avaient échappé à la réquisition. Toutefois même loin le comte gardait la main sur ses domaines et à son retour il usa de son autorité afin que les choses reviennent à leur point initial, faisant fi, comme beaucoup de nobles, de la révolution. De sorte qu’il trouvait intolérable la présence sur une de fermes d’un personnage aussi marqué que Honnet. Certes il obligerait le nouveau fermier un gars venant de Lusigny (à 8Kms de Clérey) à conserver dans leur emploi les deux valets de ferme et Louise dite la Fleuriotte.

      En 1808 le bail arrivait à terme cependant dame Honnet possédait dans son jeu une dernière carte en la personne de Louise, une demoiselle ravissante et surtout candide au point de pouvoir la manipuler afin qu’elle serve au mieux ses intérêts particuliers. Dame Honnet envoya au château Louise, comptant sur sa beauté pour apitoyer voire séduire le comte dans le but de lui faire signer un bail emphytéotique qui est un bail d’une longue durée jusqu’à quatre-vingt-dix-neuf ans. Or Louise par une coquetterie naturelle, enflammait les cœurs des jeunes gens et parmi ceux-ci un certain Durand un soldat endurci en convalescence pour sa jambe blessée à la guerre.

      Ce soldat selon les ragots, à une certaine époque avait entretenu avec la dame Honnet des relations intimes régulières où le sentiment n’intervenait point, puis Louise lui était apparue et dès cet instant elle monopolisa toutes ses pensées, dame Honnet n’existât plus pour lui alors les commérages dirent que cette dernière en ressentit une amertume vengeresse. Ainsi la mission de Louise au château, et sans doute dame Honnet d’avance s’en réjouissait, 

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pouvait également susciter du soldat une telle jalousie qu’elle provoquerait de sa part un féroce emportement envers les châtelains surtout s’ils se comportaient comme leurs ancêtres en usant du supposé droit de cuissage. Effectivement dès que la domesticité du château ébruita la démarche de Louise et son entrevue avec le vicomte, jeune adulte et fils du comte, l’entourage du soldat dut argumenter pour calmer sa fureur républicaine. Et devant des tiers il y eut une rencontre houleuse entre le vicomte et le soldat, et pour sa part dame Honnet, outre que sa sollicitation portée par Louise s’avéra inutile, supporta du soldat son probable ex-amant un flot de reproche.

      Dès lors il fallait qu’avant la venue du printemps 1808 les Honnet quittent les lieux. Or le 15 février nuitamment il arriva des cieux un signe sous la forme d’un éclair d’orage qui enflamma une meule de paille. En pareil cas la solidarité villageoise n’est pas un vain mot et les querelles passées restent momentanément en suspens face au danger immédiat, et la population vit le soldat de l’empire assumer la direction de la lutte contre le feu, ce feu qui grâce  à la pluie bienvenue s’éteignit sans faire de dégâts.       

        Mais cet évènement allait embraser la cervelle de dame Honnet, elle finit par échafauder un plan propre à satisfaire sa vengeance. D’abord discréditer le soldat aux yeux de la candide Louise en lui affirmant qu’à coup sûr il voulait la faire périr avec la propagation du feu de la meule, afin de supprimer la complice de ses turpitudes passées. Ne l’a-t-il pas furieusement insultée en sa présence à elle Louise. Mais comme cet incompétent ne maitrisant pas son ouvrage ne put aller au bout de son plan incendiaire, il en vint à jouer pour sa gloire locale et les beaux yeux de Louise au sauveteur héroïque. En son for intérieur elle, dame Honnet, savait que son ex-amant tenterait quelque chose en son encontre.

       À la ferme seule la cheminée de la cuisine réchauffait toute la maison. Pour avoir le soir un peu de chaleur dans les chambres il suffisait de mettre de la braise dans un couvet qui est une sorte de récipient ressemblant le plus souvent à un pot en terre cuite. Les deux garçons de ferme, eux dormant dans la paille de l’écurie, se contentaient de la chaleur animale. Le couvet de Louise allait jouer un rôle déterminant dans le plan puisque le 22 février dame Honnet emprunterait ce couvet et vers quatre heures du soir le déposerait brulant de braise dans la grange. Cette soirée-là aussi était orageuse mais en l’occurrence c’est le couvet qui remplacerait les éclairs hasardeux.

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     Juste avant de se coucher dame Honnet ordonna à Louise de se hasarder à l’extérieur car elle avait entendu des bruits suspects et redoutait que le soldat fasse encore un mauvais coup, or si elle, Louise, se montrait il abandonnerait son funeste projet d’incendie. Louise prend la lanterne laquelle réveillera les deux garçons, met ses sabots qui laisseront de belles empreintes, outre qu’un bout de son jupon restera accroché à  la porte de l’enclos. Lorsqu’elle rentrera après avoir tout vérifié il s’échappera de la grange une fine colonne de fumée. Autant d’indices qui deviendront des preuves.

      En état d’alerte permanente par le risque de feu, la population arriva en masse pour arrêter la dévastation qui emportait en grande partie la grange et mangeait un peu l’écurie. Tandis que le soldat dirigeait la manœuvre comme la fois dernière, des réflexions ironiques sortirent de plusieurs bouches. Et si l’ancien amant était de mèche avec sa vieille maitresse jacobine ? Et cette maitresse avec sa frénésie révolutionnaire qui l’habitait encore n’était-elle pas capable de tout manigancer avec la complicité du soldat de l’empire formé par la révolution ? Du reste celui-ci n’avait-il pas pris à parti ce royaliste de vicomte qui à présent arrivait sur les lieux avec le comte, son père, et les gendarmes.    

       Les gendarmes constatant les faits accablants arrêtèrent Louise, mais aussi dame Honnet sur laquelle pesaient des soupçons et que les villageois accusaient du crime d’incendie volontaire en la menaçant de la faire périr. Tandis qu’ils ne tinrent pas compte des ragots circulant sur le soldat que ses états de service et sa blessure protégeaient. Pour amener ces dames à la prison de Troyes, l’ancien couvent des cordeliers, on utiliserait la charrette de la ferme avec le sieur Honnet comme cocher.

         Devant le juge de Troyes, sans la présence de son avocat puisqu’en ce temps les avocats intervenaient tardivement dans la procédure, dame Honnet déclarera que lors du feu de la grange elle dormait à points fermés, et que pour le feu de la meule plutôt qu’un éclair elle soupçonnerait à présent quelques malfaisants voulant lui faire payer son implication lors de la période décisive de la révolution. Le juge aura beau tarabuster dame Honnet pour lui faire admettre qu’à sa guise elle avait manœuvré la naïve Louise, en aucun moment il ne la déstabilisera. Bien au contraire dame Honnet lui demandera qu’elles sont les preuves qui l’accablent et s’il n’en a pas qu’il approfondisse l’enquête pour se déterminer. Afin de brouiller les pistes dame Honnet poussera la roublardise jusqu’à dire que Louise était un peu simplette comme le sont 

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presque tous les enfants de l’angelot (le tourniquet de l’hospice), et peut-être qu’avec le temps elle avait été atteinte par le somnambulisme, donc on ne pouvait pas en toute logique la rendre responsable de ses actes.                   

     Le juge questionnera ensuite Louise, face-à-face entre un homme hautement instruit qui emploie des mots incompréhensibles pour une jeune femme timide au vocabulaire limité qui de plus n’est jamais allé à l’école. Néanmoins l’honnêteté sinon la bienveillance anime le juge et s’il tourmente Louise c’est pour son bien afin qu’elle reconnaisse son asservissement sans limite à la dame Honnet. Pourtant cette torture verbale ne sert à rien car Louise, isolée dans sa cellule, a imaginé que sa patronne, pour le sauver, n’a pas signalé au juge la présence supposée du soldat Durand faisant fi de son ressentiment car ce soldat en pince pour elle, Louise. D’ailleurs plus tard, était-ce un effet de sa conscience, dame Honnet reconnaitra que cette silhouette pouvait être celle d’un garçon de ferme qu’elle aurait renvoyé, de même qu’elle déclarera qu’aussi simplette qu’elle puisse être Louise, si elle avait eu l’intention de mettre le feu, ne se serait pas appliquer à laisser partout les empreintes de ses sabots.

      Si au début de l’enquête Louise affirmait aux gendarmes qu’elle ne se souvenait de rien à présent devant le juge, pour protéger son soupirant elle se sacrifie et avoue avoir agi  par vengeance. À partir de cette confession son avocat, choisi par son soupirant, pourra intervenir dans la procédure, et pour lui la culpabilité de dame Honnet est incontestable car c’est elle qui commande à Louise de vérifier les dépendances extérieures, ne déclare-t-elle pas également que Louise était munie d’une seule lanterne sans son couvet, l’objet incendiaire, lequel sera retrouvé dans les cendres. En outre un garçon de ferme confirme que Louise avec une lanterne lui a dit que sur ordre de sa patronne elle devait contrôler tous les abords de la ferme, certes le témoignage du garçon écarte tout somnambulisme de Louise, mais il explique les nombreuses traces des sabots de Louise.

         Alors Louise sur le conseil de son avocat se rétracte et accuse dame Honnet de l’avoir manœuvrée afin de la faire accuser. Avant que ne commence les débats, on s’agite dans les coulisses, le comte se rapproche de l’évêque de Troyes personnage influent du lieu, le soldat-soupirant obtient une audience auprès d’un capitaine désigné comme membre du jury, et le vicomte rencontre le président du tribunal, un aristocrate qui a traversé sans encombre tous les 

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épisodes politiques depuis l’ancien régime se trouvant toujours du bon côté, exerçant sans état d’âme son métier de juge.                     

      L’audience débute le 20 mai 1808 devant une multitude curieuse, tenue de près par une importante force publique. D’un côté la moralité incarnée presque une sainte et de l’autre une postulante-déesse de la raison non-dénuée de vices. Une seule sera condamnée à mort car jadis l’incendie volontaire était le pire crime qui soit, les moyens pour le combattre étant dérisoire. Lors des débats le soldat Durant s’emportera contre dame Honnet son ancienne maitresse ce qui permettra à celle-ci de prendre à témoin toutes les femmes présentes, et en particulier Louise, sur l’ingratitude d’un homme à qui elle avait accordé ses faveurs et qui agirait à l’identique avec elle, Louise, sa nouvelle favorite.   

      Encore une fois dame Honnet retourne une attaque et démontre qu’elle veut en tous les cas protéger son ingrate servante qui l’accuse à tort. L’avocat de dame Honnet incriminera et discréditera Louise car outre les preuves accablantes : les traces de ses sabots ; son couvet ; le bout de son juppon, celle-ci n’a-t-elle pas changé trois fois de version : je ne sais plus ; j’avoue tout ; je renie tout et j’accuse ma patronne, alors qu’elle est la bonne version ?   

      Ainsi en moins d’une heure le jury déclare Louise coupable et le juge la condamne à être exécutée sous quarante-huit heures, revêtue de la chemise rouge. Tumulte dans la salle. Pour demander sa grâce le temps manque car l’empereur se trouve du côté de Bayonne sur la frontière espagnole, et c’est très loin. Pour gagner du temps il faudrait que Louise se déclare enceinte mais quel médecin, quelle sage-femme, pour un mensonge aussi gros, risqueraient sa réputation. Alors il ne resterait plus qu’à soudoyer les charpentiers et les bourreaux, action bien inutile ceux-ci seraient remplacés illico par des amateurs maladroits, ou bien encore fomenter une rébellion populaire mais la troupe n’hésiterait pas à ouvrir le feu.       

      L’œuvre de la justice suivrait son cours jusqu’à son achèvement le 22 mai. D’abord et par décence on retarderait l’ouverture du marché à douze heures afin que vers dix heures place du marché la tête de Louise tombe dans le panier. Ensuite certains démonteraient les bois de justice, tandis que d’autres installeraient leurs étals, et les bonnes gens commenteraient l’exécution de cette pauvre innocente. Innocente parce que candide et aussi et certainement non-coupable.  

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Mlle Madeleine ALBERT

     À la différence des femmes précédentes dont j’ai retracé le sommairement la tragique destinée, et dont on peut mesurer le lourd et injuste tribut qu’elles durent payer à la société de leur temps. La jeune femme qui émerge des plaines vallonnées de l’ancienne province du Bourbonnais laquelle peu ou prou forme le département de l’Allier, cette jeune femme Madeleine Albert pour ses actes criminels mérite d’être châtiée.  

    Le bois Garrot situé au sud du département de l’Allier marque la frontière avec le département du Puy-de-Dôme. Ce bois Garrot est sur le territoire de la commune de Biozat située à trois kilomètres de là. Près de ce bois végètent quelques pauvres et rares fermiers, ils sont parfois propriétaires mais de terres si étriquées si modestes qu’elles permettent à grand-peine la survie des paysans et de leur famille. Les conditions de vie forcent ceux-ci à aller quémander du travail chez de gros propriétaires et à placer chez de riches bourgeois leurs enfants pré pubères.

     La famille Albert entrait dans cette catégorie. En 1811 elle se composait : du chef Amable 57 ans ; de l’épouse Claudine Beaujard 52 ans ; et des enfants : Madeleine 23 ans ; Pierre 13 ans ; Gilberte 9 ans ; Anne 4 ans. Un évènement notable se déroulerait dans la prime enfance de Madeleine, alors que ses parents s’activaient dans les champs et que Madeleine demeurait dans son panier, un loup voulut faire de la petite son quatre heures mais Claudine la mère intervint vigoureusement et chassa le loup néanmoins il avait eu le temps de mordre Madeleine. Depuis lors et vu le caractère de Madeleine, les esprits étroits pensaient qu’il lui avait inoculé la rage, car de temps à autres, outre des mauvais penchants comme de voler, des emportements terribles jaillissaient de cet être tout menu.           

       Le deuxième évènement marquant se déroula lors d’une foire. L’adolescente crédule qu’était alors Madeleine consulta une sorte de prophète, un oracle beau parleur qui possédait une autorité certaine sur une population rurale éminemment rustique. Il lui annonça avec son langage enchanteur qu’après un grand malheur lui viendrait des temps de félicité. Ainsi l’oracle ne se mouillait pas trop et une personne quelque peu fruste pouvait faire son miel 

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de la prédiction, toutefois même certaines gens raffinés et éduqués se laissaient aller à croire dur comme fer certaines prophéties. Par exemple un diseur de bonne-aventure avait prédit à Catherine de Médicis qu’elle mourait près de Saint-Germain et de toute son existence celle qui fut reine puis régente évita les lieux se nommant Saint-Germain or il advint un jour que Catherine se sentit au plus mal, on appela un confesseur de remplacement, il se présenta, il s’appelait Saint-Germain, la prédiction s’accomplissait et Catherine mourut.   

       Voilà donc qu’il était promis à Madeleine une belle destinée, certes juste après un grand malheur, mais comment apprécier l’importance d’un malheur, car ce qui est insignifiant pour l’un est énorme pour l’autre. Partant de là un esprit mal dégrossi peut être poussé dans ses mauvais instincts. Une sérieuse réprimande de la part des bourgeois qui emploient Madeleine, se considérera par cette même Madeleine comme un cataclysme. Alors regardant de près sa situation elle s’apercevra que le bonheur se situe à portée de ses mains,  de ses doigts crochus elle dérobe tout ce qui participerait certainement à son bonheur, en conséquence on l’accuse, elle nie, on la chasse, elle trouve d’autres bourgeois, elle recommence, et au fil des places elle acquiert une réputation de sournoise, de voleuse, de coquette dans le sens d’aguicheuse provoquante.

      Bientôt plus personne dans un large rayon ne se risquerait à l’employer, ainsi demeure-t-elle à la ferme de ses parents où elle travaille sans compter sa sueur mais cependant avec des arrière-pensées manifestes. Car Amable le chef de famille, avant le drame de 1811, est pour son époque un vieux bonhomme quasiment un vieillard, à cette époque l’espérance de vie se situe aux alentours de la quarantaine. Et Madeleine se verrait bien en fermière en chef, ainsi est-il fréquent qu’avec grossièreté elle insulte et menace ses parents, les traitant d’incapables, de gestionnaires minables, fulminant contre leur goinfrerie injustifiée pour un piètre rendement, et au comble de sa fureur agitant sous leurs nez le lourd maillet. Certes cela peut surprendre mais dans ce monde paysan, on vit dans des conditions très dures où les bons sentiments émergent rarement.

     Toutefois Madeleine avec la fougue de sa jeunesse dépasse les bornes, parce qu’elle est femme même si elle est l’ainée parce qu’il y a un cadet mâle sa suite, Pierre son frère, elle sait qu’elle ne dirigera sans doute jamais la ferme à moins d’un malheur. D’ailleurs il arrive quelque fois que Madeleine reproche 

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à son frère de s’accrocher à la vie, ah si ça ne tenait qu’à elle… sous-entendait-elle. Les parents ne font pas mystère de leur peur, ils se plaignent auprès du voisinage. Ils confessent leur désarroi auprès du curé de Biozat le priant d’intervenir, alors le bon berger rappellera à sa brebis irascible que Dieu lui commande d’aimer son père et sa mère, peut-être lui a-t-il fait ce sermon après la messe du dimanche 13 janvier 1811, cela ne servira guère.

       Dans la soirée du 13 janvier 1811 Amable et Claudine son épouse discute encore sur le bénéfice de la vente d’une pièce de terre à un voisin Jacques Richard. Ils ont dû effectuer la vente à cause des mauvaises récoltes conséquences des conditions climatiques déplorables. Hélas déjà par le passé, des hivers trop froids, des étés trop chauds, pluies abondantes en demi-saison forcèrent  Amable à brader des lopins de terre sans que cela ne puisse jamais le remettre à flot. Madeleine quant à elle admettait avec difficulté que son père se défasse des terres familiales, en somme elle voyait son héritage et son avenir partir en lambeau. Alors ce coup-là elle enragea à voir ses parents discutailler sur le bien-fondé de la vente, elle éleva la voix contre ses géniteurs mais ce jour-là avec beaucoup plus de fureur.

       Or quelques jours avant c’était Noël et il trainait encore ici et là dans le logis de la famille Albert quelques branches de houx, lesdites branches rappelant que Marie et Joseph juste avant que Jésus ne vinsse au monde, durent se cacher des soldats d’Hérode derrière un buisson de houx. Amable s’empara d’une branche et en guise de réponse à l’insolente Madeleine n’hésita pas à  la souffleter. Il ne voulait sans doute pas lui faire bien mal sauf que les feuilles de houx possèdent des bouts piquants et Madeleine prit très mal la chose. Dans un premier temps elle quitta la pièce à vivre mais le bouillonnement de la colère s’élève à un point que Madeleine ne maitrisa plus rien.

     Alors à pas de loup elle revint dans la pièce faiblement éclairée, il pouvait être six heures du soir et en hiver le soleil se couche tôt, dans la semi-pénombre Madeleine empoigna la hache qui se trouvait sur le coffre près de la cheminée, sans crier gare elle assena de violents et nombreux coups sur son père puis sur sa mère avec le côté tranchant de l’outil. Cette fureur médusa Gilberte et Anne les plus jeunes enfants de la maisonnée, la peur les paralysa, tandis que Pierre pré-adolescent réalisant l’horreur du drame s’enfuit instantanément. 

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     Deux corps ensanglantés gisaient à terre, celui d’Amable qui venait de rendre son dernier soupir et celui agonisant de Claudine son épouse, elle décèderait six jours plus tard le 19 janvier. Madeleine délaissant les deux fillettes pétrifiées voulut se mettre à la poursuite de Pierre, «je te ferais aucun mal » criait-elle, mais très vite elle y renonça sachant qu’elle ne le rattraperait pas. Ensuite elle revint près du lit où se trouvaient  dans les bras l’un de l’autre ses deux sœurs terrorisées. Retournant la hache côté marteau Madeleine frappa plusieurs fois Gilberte, néanmoins cette dernière à moitié assommée se glissera sous le lit avant de s’évanouir, prise cependant de vomissements et de convulsions. Gilberte sera par la suite mise à l’abri chez madame Richard l’épouse de l’acheteur, avant d’être soignée à l’hôpital de Gannat, elle survivra pendant quelques temps avec de graves séquelles comme celle d’avoir perdu la raison, toutefois dans un rare moment de lucidité elle accusera Madeleine. Pour finir Madeleine empoigna la toute petite Anne et, avec la hache, elle la jeta dans le puits, outre la noyade, l’eau glacée provoqua ce choc thermique qu’on nomme hydrocution, les voisins accourus sortirent du puits le corps sans connaissance d’Anne, elle expirerait au bout d’une demi-heure.

       Car Pierre pendant toute cette horreur avait toqué à toutes les portes du voisinage lesquelles portes se trouvaient assez éloignées de la maison du drame. De sorte que durant tout ce temps Madeleine tenta de réaliser une mise en scène plausible, elle déposa sa mère mourante sur un lit, mit à son côté Gilberte inconsciente, chercha un piquet qu’elle baigna dans le sang répandu sur le sol, enfin sortant de la maison à grands cris elle appela au secours imaginant que les voisins ne tarderaient pas. Lorsqu’ils arrivèrent avec Pierre, elle hurlait à plein poumon qu’il s’était produit des choses horribles, jouant la scène de celle qui vient de découvrir un spectacle atroce.

     Ensuite  Madeleine raconta à tous ces gens qui ne voulaient pas l’entendre, ce récit absurde que ses parents se seraient disputés avant d’en venir aux mains et de se frapper mutuellement avec le piquet ensanglanté, du reste par malheur Gilberte en tentant de les séparer avait pris des coups terribles. Pour confirmer ce conte à dormir debout Madeleine secoua sa mère afin d’obtenir d’elle par un signe, un geste, un mot, une sorte d’approbation, et l’insignifiant mouvement que fit la mère fut illico interprété par Madeleine comme la preuve absolu de la véracité de son récit. Or nul voisin ne la crut, et si entre-

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temps le maire de Biozat Gabriel Cognat n’était point arrivé, tout ce voisinage sidéré l’eut lapidée, massacrée.  

       Se sentant prise dans un piège qui resserrait son étreinte, Madeleine promptement saisit un couteau de cuisine et les menaçant tous de cette arme, elle s’empara d’une partie de l’argent de la vente avant de fuir à toute vitesse. Le maire charge François Rousse le cantonnier lequel connait tous les bois et les chemins du secteur de repérer la fugueuse. Il prévient également monsieur Comby le juge de paix du lieu, mais ce dernier considère que ce cas dépasse le cadre ses compétences aussitôt il avertit le juge de Gannat Chocheprat-Dumouchet lequel arrive à Biozat au matin du 14 janvier. Gannat et Biozat sont distants de 7 kms.           

    La cavale de Madeleine durera sept jours, se cachant le jour, marchant la nuit, se revigorant de ce que la nature lui offre. Elle parcourra plus de 180 kms, allant à Tyrande à 88 kms au sud de Biozat, revenant presque sur ses pas elle rejoindra Saint-Ignat à 77 kms de Tyrande et à 20 kms au sud de Biozat, et pour finir elle obliquera vers l’ouest pour aller à Riom à 17 kms de Saint-Ignat. À Riom un garde-champêtre l’appréhendera avec ses vêtements rouges de sang et les soixante francs de son vol, d’ailleurs grâce à son signalement détaillé elle ne pouvait échapper bien longtemps à la force publique. Une force publique qui lui sauvera la vie à Gannat car la foule surexcitée voulait la lapider sur le champ.

        En présence du juge elle s’en tiendra à sa fable rocambolesque, disant qu’elle avait fui un évènement effroyable qui s’était déroulé pendant son retour de la messe, elle supposait que ses parents s’étaient bagarrés à mort à cause de la vente du lopin de terre, la mère reprochant au père de s’être saouler avec l’argent de la transaction.

     Les incohérences de sa fable accablent Madeleine pourtant elle n’en démord pas, elle se renfrogne dans une attitude menaçante comme un animal piégé. Elle ne veut pas entrer dans le système de l’aveu qui depuis toujours en France s’imposait comme la preuve absolue. Pourtant le curé de Biozat parviendra à extirper les aveux, il faut dire qu’il était le seul à visiter la prisonnière et surtout à lui apporter le réconfort de la religion, or dans le monde rural d’alors l’existence de Dieu ne se discutait pas. Le curé lui affirma qu’en avouant elle obtiendrait la clémence divine. Madeleine mélangea les paroles saintes et les paroles judiciaires, jamais on ne lui avait autant parlé, de plus dans un langage 

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de haut niveau, que depuis qu’elle végétait en prison. Elle pensa en avouant au curé, qu’elle ne rôtirait pas en enfer, et au juge, que le bras de la justice assènerait des coups moins violents que les siens sur sa famille. Elle entrevoit la clémence voire l’impunité.

       Le 10 février 1811 on transfère Madeleine à la prison de Moulins-sur-Allier, et là elle entend de ses consœurs captives un autre son de cloche, elles lui affirment qu’à coup sûr on lui tranchera le cou. Alors elle revient sur ses aveux, elle invente un personnage mystérieux, couvert d’un grand chapeau, qui se serait coupable de toute cette horreur. Il est d’ailleurs assez fréquent que prenant conscience de l’atrocité de ses méfaits plus d’un (ou ici d’une) coupable invente un criminel de substitution, voire il (ou elle) conçoit un double épouvantable de lui-même qui échappe quelquefois à son contrôle.  De plus comme les détenues lui ont dit qu’enceinte on reporterait son exécution, elle provoque une visite gynécologique laquelle s’avère négative.

     Le 23 février 1811 s’ouvre les débats, ils se déroulent sans surprise tellement l’évidence saute aux yeux à tel point que l’avocat de Madeleine ne plaidera pas il s’en remettra à la clémence de la cour. Et pour obtenir cette clémence salvatrice il incitera sa cliente à se pourvoir en cassation, chose faite le 26 février. En attendant la réponse Madeleine demandera que les soixante francs de son vol soient consacrés à des messes pour ses parents, toutefois dans le tréfonds de son cerveau malade elle pense que son affaire étant terminé elle va être libérée.                                                     

      Le 14 mars la cour de cassation rejette son pourvoi. Les jours suivants seront consacrés à monter les bois de justice et à installer ceux-ci à Moulins sur la place des lices qui deviendra place d’Allier. Le 20 mars au matin il est notifié à la condamnée que la justice va suivre son cours et que l’exécution se réalisera dans cette même journée. Inutile de compter sur une grâce, l’empereur injoignable guerroie très loin de Moulins. Ce mercredi 20 mars, parce que les travaux agricoles sont en cette période moins astreignant, une multitude de gens va voir s’accomplir dans la dignité la phase ultime du processus judiciaire. Madeleine sort de prison à 13 heures 30 minutes, elle est revêtue comme il se doit en pareil cas d’une chemise rouge et d’un voile noir, elle se défend beaucoup, elle refuse les secours de la religion qui selon son idée l’a trahie. À 14 heures le châtiment a produit son effet.  Complément de la cruauté légale, en cas de parricide il était prévu, avant de trancher le cou, d’amputer la 

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condamnée de sa main droite, rien n’est dit de cela concernant Madeleine Albert.

 

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Mme Julie LECLAIR veuve SICARD

      Au matin du 26 décembre 1812 on retrouve dans le bois de la Brunière à 2 kms de La Pommeraie-sur-Sèvre, commune qui se situe à 60 kms à l’est de La Roche-sur-Yon, cette dernière se nommant à cette époque Napoléon-Vendée car l’illustre personnage a récemment remanié de fond en comble la petite bourgade, on découvre donc François-Charles Sicard de la Brunière, il est né en 1757. Au lieu-dit la Brunière le hobereau-campagnard Sicard vit seul dans sa maison de maître aux pièces innombrables le plus souvent vides de tout mobilier car tout noble qu’il soit l’aristocrate Sicard ne possède plus grand-chose, il est criblé de dettes et ses biens sont hypothéqués. Néanmoins il a les exigences et la superbe des gens de son rang ainsi les autochtones nomment-ils sa demeure le château, sur les côtés et devant sa demeure se trouvent les dépendances : grange, écurie, hangar, chenil, mais ces bâtiments sont aussi vides que sa maison. La ruine est quasiment totale.

     Néanmoins sur le peu de terre qu’il lui reste, s’active un métayer, on dit bordier dans ce pays-ci, il s’appelle Jean Bertaud il est né en 1777. Entre Sicard et Bertaud au fil du temps apparurent des tensions qui se transformèrent en guerre ouverte. Ils se détestaient, le noble voulait légalement foutre à la porte le serf et ce dernier se cramponnant aux articles de la loi s’accrochait à la terre. Sicard en la personne de Pierre Gautreau, né en 1768, avait trouvé son conseiller juridique, car Pierre appartenait à une ancienne famille de robin, ses aïeux de longue date servirent et servaient encore dans tous les domaines de la procédure judiciaire.       

     Avant sa débâcle, au temps de sa splendeur précisément à l’époque de l’ancien régime, en 1781 Sicard prend pour première épouse Félicité Geneviève Henriette Thareau de laquelle il divorcera le 7 vendémiaire an V (28 septembre 1796). Il est peu probable qu’il n’ait point eu d’enfants de cette union qui dura quinze années, on pourrait retrouver éventuellement les traces des naissances sur les registres des naissances quant aux hypothétiques destinées des supposés enfants elles demeureront obscures. 

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     D’ailleurs la question se pose légitimement de savoir si cette Félicité Thareau n’était pas une servante du hobereau Sicard, lequel assurément donnait dans les amours ancillaires, car sa seconde épouse Julie Leclair ou Marie-Julie Le Clerc assurait les services domestiques de Sicard. Celui-ci épouse le 21 juillet 1798 Julie une jeunesse de vingt-deux ans qui vient de Cheffois une localité à 20 kms au sud de La Pommeraie. À cette date, à un an près Sicard est presque deux fois plus âgé qu’elle, qu’importe il lui fera au moins quatre enfants Hugues-Henri en 1799, Pélagie-Florence en 1801, Estelle-Amédée en 1802,  Marie-Antoinette dont on ignore l’année de naissance, et peut-être d’autres enfants encore.

      À moins que déjà il ne se soit lassé de Julie pour reluquer une nouvelle et toute jeune servante Charlotte Baudrit qui vers 1805 a environ vingt-cinq ans. Charlotte qui ne passera pas devant l’officier civil, lui donnera trois enfants : Pierre en 1807 ; Marie-Charlotte en 1809 ; Marie-Jeanne en 1811, avant de regagner le domicile paternel car l’état des finances de Sicard ne lui permettent pas de subvenir aux besoins essentiels de sa maisonnée. Tous ses proches, tous ses gens quittent son navire lequel s’en va inéluctablement naufrager.  

     Julie Leclair et Sicard s’éloigneront l’un de l’autre mais ne divorceront pas. Négligence probable de leur part ou bien est-ce Julie qui n’y tient pas espérant recueillir pour ses enfants les piètres miettes d’un héritage largement dévoré. Maintenant il est bien difficile de savoir à quel moment intervient la séparation, il est à supposer que la chose se passe autour sinon avant 1805. à cette date Julie présente l’épanouissement d’une femme trentenaire face à un mari d’une cinquante d’année précocement usé d’avoir brulé la chandelle par les deux bouts, d’avoir gaspillé sa santé et son argent. Julie ne souhaite sans doute pas finir sa vie dans la misère qu’elle voit poindre et de se distraire en faisant la garde-malade de son époux devenu vieux.

    Alors elle ne résista pas, ne souhaite pas résister, n’offre aucune résistance aux avances de ce Pierre Gautreau qui depuis des années vient donner des conseils juridiques à son époux et qui avantage notable outre sa situation professionnelle bien établie, appartient à peu de chose près à sa génération. Les deux amants ne donne pas la peine d’aller chercher bien loin leur nid d’amour, ils s’installent à Vilcreux un hameau de la Pommeraie-sur-Sèvre, situé à mille pas de la demeure de Sicard, et on peut même parier que Pierre 

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Gautreau reste auprès de Sicard, malgré la nouvelle situation, son incontournable conseiller.

        Ainsi dans ce pays vendéen où la religion, la morale, les saintes valeurs ancestrales marquent d’une façon indélébile aussi bien le bas-peuple que l’aristocratie en passant par le monde de la justice, les manières de vivre sans nulle dissimulation de Julie avec son amant à un jet de pierre de son époux, scandalisent la population de la Pommeraie et du pays vendéen, en outre ce couple révoltant vient d’avoir un enfant. Cette même population se garde bien de juger l’attitude de Sicard en concubinage notoire avec sa servante. En réalité ce qui choque les gens, ce sont les rapports non-conventionnels de ces protagonistes immoraux, et ils font porter l’indécence de la situation sur Julie exclusivement, dès lors sa réputation en souffrira. 

     François Charles Sicard de la Brunière, selon la justice, meurt étouffé chez lui dans la nuit du 25 décembre 1812, un fois le crime commis on suppose qu’on a trainé le corps du malheureux dans le bois qui jouxte son habitation et ses dépendances. Mais a-t-on véritablement commis un assassinat ? Existe-t-il pour qui que ce soit un motif suffisant pour préméditer un meurtre ? Certes entre le métayer Bertaud et le propriétaire Sicard il arrive qu’on s’insulte parce qu’on est en désaccord sur le plan financier, or il s’avère souvent que les rapports entre dominants et subordonnés soient marqués par les ressentiments, les colères, puis les empoignades. Et si les envies de meurtres traversent les esprits, elles sont très rarement réalisées, ou alors sous le coup de la fureur et dans ce cas une fourche, une pelle, voire une pierre suffisent.

      Pourtant on met en prison le métayer Bertaud et vont l’accompagner Julie et Pierre Gautreau son amant car il semble logique que, selon les commérages, avec Julie comme tête pensante, ce couple débauché ait fomenté l’assassinat de l’époux gênant. En réalité Sicard ne gênait pas grand monde, et même il était assez accordant avec son épouse et son conseiller puisque ceux-ci vivaient à peu d’encablures de chez lui depuis cinq, six, voire sept ans, sans que personne n’ait eu connaissance du moindre esclandre entre eux.                    

      Il arrive quelquefois en matière criminologique qu’on se refuse à voir l’évidence. Et si la mort de Sicard était naturelle ! Des éléments plaident en ce sens. D’abord l’âge avancé du bonhomme qui peut lui réserver quelques déplaisantes affections comme la gêne respiratoire par exemple. Imaginons que le bonhomme qui vit tout seul, désespérément seul le jour de Noël, 

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éprouve ce jour-là justement une terrible crise d’angoisse, laquelle crise interdise à Sicard de respirer comme tout un chacun. Alors lui vient le réflexe de sa propre sauvegarde, il sort de chez lui et se dirige vers le logis de son épouse à mille pas de là sans doute un peu moins s’il traverse le bois, ce qu’il fait. Hélas l’air lui manque, il s’écroule, halète, s’étouffe et meurt. D’autre part pour quelle raison obscure étoufferait-on Sicard à son domicile, et de là pourquoi le transportait-on à seulement cinquante pas dans le bois attenant, et surtout point essentiel, sans se donner la peine de le cacher quelque peu.

      Au tribunal de Napoléon-Vendée future la Roche-sur-Yon, va se dérouler en mai 1813 pendant trois jours le procès des trois supposés coupables. Il ne fallait s’attendre ni à un miracle ni à l’émergence du bon sens, reposant sur nulle  autre preuve que celle de la rumeur persistante Bertaud, Gautreau, et Julie, sont condamnés à mort le 29 mai 1813. Or Gautreau appartient au monde de la justice, il connait le droit, il se pourvoit en cassation, et ce recours implique comme il se doit Bertaud et Julie.   

       La cour de cassation va donc éplucher tous les points litigieux de la procédure afin de casser ce premier jugement. Car si lors du premier procès l’opinion publique, par son humeur partiale, a influencé les juges et les jurés, à son tour les membres de la famille de Gautreau, qui sont gens de robe : huissier, notaire, procureur, tentent d’infléchir les décisions des magistrats de la cour de cassation.  

      Et les juges de cette cour rendront le 29 juillet 1813 des décisions bizarres. D’une part est confirmé la condamnation à mort de Jean Bertaud, pour avoir lui-même assassiné Sicard, il sera exécuté le 29 juillet 1813 vers treize heures à la Roche-sur-Yon, nul ne doutait dans cette ville qu’après l’avoir installé depuis quelques semaines cette méchante guillotine ne fonctionne point. De cette évidence il apparait qu’on lâchait à la populace le métayer Bertaud. D’autre part concernant Julie et Pierre Gautreau, il est notifié qu’ils n’ont pas participé à l’assassinat cependant ils sont considérés comme complices, ce qui vaut la peine de mort, mais comme il n’est apparu dans le premier procès aucun fait probant ni base légale le jugement est cassé seulement pour eux deux.

      La justice doit donc instruire un nouveau procès avec des nouveaux éléments et des nouveaux témoins, ou même avec une ancienne figure de l’affaire qui préciserait des points cruciaux de sa déposition. Ainsi la veuve Bertaud née Marie Billiaud non seulement accuse son feu époux du crime mais 

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en outre elle affirme que François Morin né en 1758, métayer de son état, serait un complice actif, sous-entendu un complice parmi d’autres. Il va sans dire que cette déclaration tombe juste au bon moment, il va sans dire également que dans cette France rurale où tous les ruraux  parlent leurs dialectes locaux  les autorités bien souvent les aidaient à clarifier en bon français leurs pensées champêtres.  

     Le nouveau procès se déroule à Angers à la fin de l’année 1813. Et la justice d’Angers rendit un verdict qui ne surprit personne, d’ailleurs esprit de corps oblige, pouvait-elle aller à repousse poil de la condamnation prononcé à la Roche-sur-Yon, de plus la cour de cassation siégeant à Paris avait pris des décisions tellement contradictoires qu’elles en devenaient incompréhensibles à leurs pairs de province. Alors cette justice prononça trois condamnations à mort : François Morin le nouveau venu de l’affaire, Julie Leclair veuve Sicard, et Pierre Gautreau.

     Concernant Pierre Gautreau il se passera, probablement au mois de janvier 1814, quelque chose d’ahurissant, il va disparaitre ! Car on ne trouve pas de trace ni de son exécution ni de son décès en prison. On peut conjecturer plusieurs hypothèses, la plus probable, la plus légale, étant que les juristes de sa parentèle obtinrent sa grâce, ensuite la logique veut qu’on conduise Pierre Gautreau dans l’oubli d’un centre pénitentiaire. L’autre possibilité, plus rocambolesque, plus aventureuse, suppose une évasion. Dans la famille de Gautreau, outre les juristes, se décomptait au moins deux officiers de marine, les époux de ses deux sœurs. Rien n’est moins compliqué qu’une évasion lorsqu’on possède de l’argent pour acheter des complicités, les exemples de ceux qui ont réussi à faire la belle foisonnent. Après la belle, suit la cavale, et celle-ci pour Gautreau se présente sous les meilleurs auspices, grâce à ses beaux-frères il peut discrètement embarquer vers des horizons lointains.

     Gautreau envolé, il reste à exécuter Julie et Morin. À cette époque cette affaire ne traine pas, quelques jours après la sentence, parfois même sitôt la sentence prononcée, les têtes tombent. Or dans le cas qui nous occupe il s’écoulera plusieurs mois entre le jugement et l’issue fatale, attendait-on une décision clémente ? À la vérité l’empêchement de l’exécution provenait de la situation politique. La guerre entre la sixième coalition européenne et l’empire napoléonien atteignait en ce début d’année 1814 une intensité maximale. Bientôt les hordes étrangères envahiraient la France, dès lors le régime 

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impérial vacillerait, et la chute, que tous croyaient irréversible, interviendrait le 2 avril 1814 lorsque le sénat proclamerait la déchéance de Napoléon 1er.

     Pendant ces mois de troubles l’administration n’oubliera pas de transférer Julie Leclair et Morin dans une ville plus sure. Elle choisirait Fontenay-le-Comte à 130 kms au sud d’Angers. Puis une fois le calme revenu, la situation rétablie, elle se préoccuperait de mener à son terme le processus judiciaire. L’exécution se produirait à Fontenay-le-Comte le 2 avril 1814 vers 16 heures. Le maire Pierre-Louis Laval, le commissaire de police Jean-Charles Béquié, et le concierge de la prison Antoine Pouty constaterait les décès de Julie et de Morin.

        Concernant la simultanéité des évènements, on peut raisonnablement supposer que la déchéance de Napoléon 1er suscite dans ce pays vendéen une grande satisfaction. Dès que l’information est connue, et avec le télégraphe les nouvelles circulent vite, sans nul doute dans la matinée du 2 avril toute la Vendée sait que la France est en royauté avec Louis XVIII sur le trône. Alors on improvise une fête dans la fin d’après-midi de ce même 2 avril et quoi de plus festif qu’une double exécution, après quoi il sera temps de banqueter, de danser, et peut-être de forniquer, il fait tellement bon vivre quand on a vu de très près la réalité de la mort.

      Personnellement je crois en l’innocence de Julie Leclair, tout comme à celle des autres protagonistes, mais tel un bulldozer la justice passe et jamais le bulldozer ne se préoccupe ni de la faune ni de la flore qu’il écrase.   

                            

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Mmes Jeanne VERDUS dite la Coulourgole et Elisabeth BASTIDE veuve BOUCOIRAN dite Belon

 

    Cette histoire commence le 1er mars 1815 lorsque Napoléon revient de l’ile d’Elbe où il tournait en rond depuis presque un an. Guère de citoyens n’imaginait un retour gagnant et certainement pas le duc d’Angoulême qui dans des armées étrangères avait combattu l’empereur au gré des multiples coalitions de pays européens contre la France.

     Le duc d’Angoulême, pour le positionner dans la famille royale, était le fils du futur Charles X, le neveu du roi Louis XVIII lequel va bientôt s’exiler pour une 

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centaine de jours, également le neveu de feu Louis XVI et en même temps son gendre puisque le duc avait épousé sa cousine Marie-Thérèse dite Madame Royale fille de Marie-Antoinette et de Louis XVI.

    Très vite grâce au télégraphe Chappe, le duc d’Angoulême qui accomplissait un voyage officiel à Bordeaux, se charge de lever dans le sud de la France des volontaires-royaux pour constituer une petit troupe fidèle au roi  afin de rejeter à la mer «l’usurpateur». Le duc comptera 3 000 volontaires à sa suite, venus des secteurs de Toulouse, de Montpellier, de Nîmes, de Marseille, d’Avignon, et d’autres villes du sud.

      Et nous voilà revenu plus de vingt ans en arrière au début de la révolution lorsque la sanglante guerre civile opposait les royalistes aux révolutionnaires. Car Napoléon en héritier théorique de notre révolution avait poursuivi son œuvre en guerroyant contre les tyrans couronnés, tandis que depuis l’étranger Louis XVIII incarnait la survivance de la société catholique et royale avec au sommet les gens de noblesse traditionnelle et à la base le bas-peuple servile.   

        En quelques journées la majorité des régiments bascula dans le camp napoléonien entrainant dans son sillage une grande partie de la population. Au rythme de son envol, l’aigle de clocher en clocher rallia la capitale, dès lors la position du duc d’Angoulême n’était plus tenable, ainsi il signa le 8 avril 1815 à Lapalud, village situé à 7 kms au nord de Pont-Saint-Esprit,  une convention où il s’engageait à cesser définitivement le combat sur la promesse que ses volontaires pourraient rentrer dans leur foyer sans dommage. Evidemment nul n’imaginait que ces volontaires ne fussent pas insultés voire même houspillés mais personne ne pensait qu’une foule déchainée devenue populace se livrerait à un massacre barbare.

      Ce massacre se produirait à Arpaillargues le 11 avril 1815, un village qui se situe à 6 kms à l’ouest d’Uzès. Le groupe d’une cinquantaine de volontaires démobilisés se dirigeait à Nîmes, il empruntait pour sa sécurité, les chemins à l’écart des grandes voies de communication, ainsi dans notre cas le groupe évita de traverser Uzès. Toutefois une cinquantaine de jeunes gens en marche, avec armes et bardas, cela se remarque, et ceux qui les voient, ont, dans ce temps présent et éphémère du retour de l’empereur, un préjugé défavorable, ils les désignent sous le nom de Miquelets. Les miquelets étaient au 17ème siècle des bandes de mercenaires, des guerriers farouches suscitant à cause de leur violence la peur de tous.    

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      Auparavant le 10 avril se déroulerait dans la campagne environnant Arpaillargues une virulente chasse à l’homme avec pour but unique l’attaque des volontaires. Pourtant quelques heures plus tôt la traversée de Montaren ne révéla nulle tension, ce village se situant à 6 kms au nord d’Arpaillargues, sous la protection et la conduite de monsieur Abrial le maire du village, les volontaires passèrent sans incident. Or il est probable que parmi les spectateurs de ce défilement se trouvait un nommé Bertrand, cocher de son état au service du sieur de Raffin. Ce Bertrand va ameuter les prochains villages relais, et Arpaillargues est le premier de ceux-ci, n’hésitant pas à coup sûr pour des motifs politiques, à mentir effrontément afin d’attiser une haine qui ne demandait qu’à s’enflammer.  Il affirme à grands cris qu’à Aubussargues qui se situe 3 kms à l’ouest d’Arpaillargues, les Miquelets ont pilés les maisons, violés les femmes, égorgés les hommes, il ajoute qu’ils se dirigent sur Arpaillargues pour renouveler cette horreur, il certifie même à cette population qui dans ce département du Gard est majoritairement protestante, qu’à Valence ils ont assassiné les ministres de la religion réformée.

 

       Il ne faut pas négliger la donnée religieuse de cette période troublée, pour faire court disons que les catholiques se rangent dans le camp royaliste tandis que les protestants penchent du côté républicain. Une affaire éclairera mieux qu’un long discours, le 1er aout 1816 on tranche le cou du protestant François Laporte sur le lieu de son crime à Maruéjols-les-Gardons, village situé à 20 kms à l’ouest d’Arpaillargues. Afin de garder sa tête sur ses épaules, quelques jours avant l’inéluctable, Laporte se convertit au catholicisme, car sa victime qu’il blesse mortellement d’un coup de fusil le 27 ou 29 aout 1815 lors d’un traquenard commis par les révolutionnaires, sa victime donc n’est pas un catholique ordinaire.

      Il s’agit de Louis de Jouenne abbé d’Esgrigny, mystique fanatique,  royaliste exalté. Dès la proclamation de la république en 1792 il émigre, ensuite il rejoint en Vendée les factieux royalistes, avant d’être partout en France un chargé de mission secret du futur Louis XVIII. En 1802 il sort de la clandestinité et revient dans son Gard natal. Lors de la première restauration en 1814 il est membre influent du parti royaliste et à ce titre il appartient au collège électoral. Des électeurs qui en ce mois d’aout 1815 ont fort à faire pour trouver une assemblée nationale favorable à Louis XVIII revenu de son exil le 8 juillet 1815. 

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Ainsi à son retour du collège électoral les révolutionnaires attendaient au coin du bois, afin de l’effrayer pour lui faire modifier voire annuler son vote, un religieux de 65 ans l’abbé d’Esgrigny.    

 

      Et sonne le tocsin signalant à ceux d’Arpaillargues et des villages voisins l’imminence du danger que représente l’approche des volontaires. Jean-Louis Boucarut, propriétaire, jugé plus tard par contumace, joue les excitateurs, il incite la population à prendre les armes, lesquelles armes sont dans un premier temps les outils ordinaires des cultivateurs : fourches, faucilles, serpes, et autres instruments tranchants, par la suite les plus frénétiques ayant désarmé les volontaires retourneront sabres et fusils contre ces derniers. Ces énergumènes se serviront surtout de la baïonnette car sauf pour une ou deux exceptions, bien rares étaient ceux qui savaient utiliser un  fusil à poudre. D’ailleurs avec ce type de fusil les plus adroits des soldats parvenaient au mieux à les charger deux à trois fois en une minute.

      Surian, 41 ans, un des assaillants qui devait être guillotiné à Arpaillargues pour meurtre et complicité de meurtre, utilisera mal son fusil, l’engin lui explosera dans les mains et lui ravagera son pouce, c’est ainsi qu’il sera confondu.

       Le 10 avril donc, Boucarut et les assaillants à sa suite, cernent et arrêtent les volontaires, tout en les désarmant et les forçant à crier « vive l’empereur » ils leur assènent des coups de bâtons, de piquets, sinon de pelles. Boucarut veut tout d’abord les tuer tous, mais vu la gravité de la tâche il se ravise, il charge un gars probablement Mathieu Mazel, 41 ans, faiseur de bas ou perruquier, d’aller à Uzès chercher les ordres. Peut-être et selon les instructions renverra-t-on ces volontaires, ou bien les emprisonnera-t-on, ou cas extrême les fusillera-t-on. Pendant ce temps d’attente quelques-uns des assaillants, menés par Barri et Bresson, trouvent profitable de dépouiller les volontaires.

    Barri, 38 ans maréchal-ferrant, sera condamné aux travaux forcés, le fer rouge marquera son épaule droite des lettres TP, enserré dans le carcan on l’exposera pendant une heure à l’attention du public afin que serve l’exemplarité de sa peine. 

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     Bresson, garçon maréchal-ferrant né à Lézan et habitant à Mialet, Mialet fief du protestantisme historique, Bresson donc outre ses voleries, sera accusé de meurtre et de complicité de meurtre,  on le guillotinera à Nîmes.    

     Cette attente sans fin aiguise les mauvais penchants, la férocité prend le dessus, ainsi les plus calmes, les plus raisonnables et même les femmes ne sont pas exemptes de violences gratuites. Lorsque Mazel rapporte l’ordre de libre-circulation nul n’en tient compte, pas même Mazel qui se mêle aux dépouilleurs, des victimes le reconnaitront à son nez camard et à sa verrue, et certifieront l’avoir vu le 11 avril un sabre ensanglanté à la main, cela malgré les pressions que subiront ces victimes de la part de la parentèle de Mazel.    

       Quand on se trouve dans la situation de subir une tempête, on se met à l’abri ou on fait le dos rond, et on attend l’accalmie. Les volontaires endurèrent le 10 avril, les insultes, les menaces, les coups, les vols. Mais ils pensaient à bon escient que dès le lendemain, se sachant protégés par la convention signée par leur commandant le duc d’Angoulême, ils reprendraient leur cheminement, certes délestés de leurs armes, de leurs équipements, de leurs espèces, et marqués de bleus, d’ecchymoses, d’écorchures. Toutefois aussi lamentable qu’ils puissent être, ils n’imaginaient pas que la populace chauffée à blanc attenterait à leur existence ce jour atroce du 11 avril.

        Et pourtant les volontaires n’offrirent aucune résistance, le dénommé Gaspard Fournier qui semble être leur chef engage ses hommes à remettre leurs armes et à crier «vive l’empereur» autant qu’on l’exige d’eux. Fournier sait qu’il se trouve dans le camp royaliste, celui des vaincus pour une brève période de cent jours mais cela il l’ignore, en revanche il sait que Napoléon n’a que 46 ans et s’il réussit son coup de force, il peut diriger le pays pendant de longues années, mieux vaut taire dès à présent ses opinions royalistes.

       Malgré l’ambiance délétère l’affaire eut pu prendre une tournure moins criminelle s’il n’y avait eu un coup de feu intempestif. En bonne logique ce coup de fusil émanait d’un villageois car les volontaires ne tiraient aucun avantage à provoquer la populace, ou alors il faut supposer l’improbable, que l’un d’entre eux ait pu conserver son pistolet ou son fusil afin de tenter un impossible retournement de situation.   

     Ce tir bruyant donne en quelque sorte l’autorisation de massacrer. La tuerie commence, malheur à ceux qui dans leur fuite désespérée, trébuchent et tombent. La populace sait que le retour de Napoléon est irrésistible et qu’il 

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tiendra les rênes du pouvoir pendant des décennies, alors elle se donne sans réserve, et surtout en toute impunité, la liberté d’éliminer physiquement les infréquentables royalistes. Il se produit une épuration sauvage, la populace, hommes et femmes confondus, écharpe, taille, perce, met en pièce.

     Gaspard Fournier et Amédée Calvet (ou Calvat) mourront dans la soirée de ce 11 avril. À noter que Fournier suppliera Bresson son ancien camarade de régiment de ne pas l’achever. Chambon et Charrai survivront après des mois d’hospitalisation. Saunier,  Jubert, Nouvel, André, Aimé, Delon, Dubois, Ribaud, Chabert, Roche, Michel, Tallard, Penitier, Méric, Boyer, Lambert, Reynaud, Plantevin, Servan, Lautret, Ours, recevront des soins attentifs pour leurs nombreuses estafilades et meurtrissures. Tous les garçons rescapés doivent une fière chandelle au sieur Robin juge de paix à Uzès, lorsqu’il arrive vers 23 heures le carnage bat son plein, pourtant il saura s’imposer et au nom de loi il sommera tous les enragés d’arrêter la tuerie, il faut donc croire qui restait chez ces violents énergumènes la crainte de la justice, le respect de l’ordre.

        Le 18 juin 1815 à Waterloo prend fin le rêve fou du rétablissement de l’empire. Après la deuxième abdication de Napoléon et avant le second retour d’exil de Louis XVIII, spontanément et pendant trois mois se produira cet épisode exécrable nommé la terreur blanche. À leur tour les royalistes qui sont les blancs, vont terroriser et donc épurer par des exécutions sommaires les meneurs républicains, bonapartistes, jacobin, et toutes sortes de révolutionnaires. En fin d’année 1815 la justice légale officialisera la poursuite des auteurs de faits délictueux accomplis lors du retour de Napoléon. Alors début 1816 on se souviendra d’Arpaillargues et des actes abjects produits le 11 avril 1815. La justice mettra un nom sur ces actes : coups et blessures, vols et tentatives de vols, meurtres et complicités de meurtres, et la police enquêtera pour déterminer les coupables.

       En premier lieu Jean-Louis Richaud le maire d’Arpaillargues et le sieur Bouzige notoriété du village, seront poussés dans leurs derniers retranchements afin qu’ils citent des noms, et malgré leur répugnance à dénoncer qui que ce soit, répugnance qui d’ailleurs passera pour de la couardise, ils parleront et le peu qu’ils disent suffit à cerner les plus actifs de cette lamentable affaire, lesquels d’ailleurs plus ou moins avaient été décrits en détail par les volontaires survivants, tout au moins les personnages qui se remarquent au premier coup d’œil. En réalité les villageois dans leur quasi-

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totalité, s’ils n’ont pas participé activement au massacre, se satisfaisant dans leur ensemble à voler, à insulter, à bousculer les volontaires,  se sont abstenus de tout geste, pouvant arrêter les pires extrémistes dans leur débordements criminels, mais pouvaient-ils faire autrement ? Tous coupables certes non, tous responsables cela peut s’envisager. Or la justice n’en demandait pas tant, quelques personnages bien campés lui suffisaient

       Parmi ces personnages apparaitront deux furies du sexe dit faible avec des surnoms bien établis : Jeanne Verdus 50 ans dite la Coulourgole et Elizabeth Bastide veuve de Pierre Boucoiran 45 ans dite Belon.

     Et aussi : Bertrand domicilié à Uzès cocher de Raffin ; Gas monteur de métier (à tisser ?) à Nîmes ; Jacques domicilié à Arpaillargues domestique de Balmier ; Boucoiran officier à la retraite domicilié à Valence ; Jean Bresson maréchal ferrant né à Lézan domicilié à Mialet ; Jacques Barri maréchal Ferrand, Mathieu Mazel 41 ans faiseur de bas, Jean-Louis Boucarut propriétaire, Pierre Maurin dit Procureur, Rolland maçon, Jean Mazel, Jacques Reboul charbonnier, Jean Raschat cultivateur, Jacques Blancher dit Marron cultivateur, Mathieu Surian 51 ans, Henri Ribaud 75 ans, Jacques Boisson 67 ans, Pierre Rouvière dit Fournier  38 ans, tous domiciliés à Arpallaigues ; 

    Ils seront seulement vingt à être incriminés d’actes potentiellement sanctionnés par la peine de mort. Parmi ces vingt, deux femmes et plusieurs hommes d’un âge avancé, et malgré ces caractéristiques défavorables, elles et ils parvinrent à mater une cinquantaine de jeunes et solides gaillards. Au cours de l’enquête il a été fait mention de guet-apens, or un guet-apens suppose de se mettre à plusieurs, très certainement un grand nombre dépassant les vingt personnes, afin d’attaquer par surprise des gens d’un camp opposé, on peut donc parler de préméditation et si le guet-apens provoque la mort, il s’agit d’assassinats prémédités lesquels en ce temps méritaient la guillotine.                     

         « Léïs aven ben coufflas ! » (Nous les avons bien assaisonnés) avait crié plusieurs fois Jacques Boisson. Dans le feu de l’action le « Nous » convenait à tout le monde mais lorsqu’il s’agit d’assumer après coup sa responsabilité  chacun minimise la sienne. Pire, dès que du groupe il s’en distingue quelques-uns, toutes les autres personnes de ce groupe vont accabler ces quelques-uns. En noircissant ceux-ci ils se blanchissent, tout au moins ils passent à travers les maillent du filet.

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     Ainsi outre les volontaires royalistes, les plus virulentes accusatrices de Jeanne Verdus et de d’Elizabeth Bastide-Boucoiran seront deux de leurs consœurs, marguerite Carrière, Thérèse Cassette dite la Bouard, et à bien y réfléchir ces dernières devaient se situer très près de l’action pour pouvoir en rendre compte précisément et dans ce cas-là n’avaient-elles point en main quelques moyens défensifs dont on se sert pour combattre. Jeanne Verdus et Elizabeth Bastide, elles, étaient équipées de fourches, elles savaient en temps ordinaires s’en servir pour les travaux des champs. Avec les multiples années de pratique la force ne leur manquait pas pour plonger les longues tiges effilées et pointues dans la profondeur des ballots de paille, et les corps des malheureux volontaires n’offraient guère plus de résistance  que les ballots.

      Accusées d’avoir percé volontairement à coups de fourche, entre autres Fournier et Calvet, malgré les supplications de ceux-ci pour que cesse leur supplice, et donné sur plusieurs garçons de furieux coups de manche, elles nièrent farouchement les faits. Et certes dans leurs pensées de frustes paysannes, elles considéraient n’avoir pas plus mal agi que tous ces enragés qui les entouraient, Boisson et Rouvière se servait de baïonnettes,  Maurin utilisait sa faux, Jean Mazel s’employait avec sa fourche, Rolland avait un couteau, Gas et Barri et Reboul assenaient des coups de crosse, sans nommer tous ces énergumènes qui s’étant accaparés des sabres usaient le tranchant de l’arme sur le dos des infortunés.

        Dans cette tempête, les coups assommants, perçants, tranchants, tombèrent comme la grêle. La foule se fit tempête avec sa centaine de mains anonymes bien décidée à violenter, et à violenter durement, depuis des journées cette foule électrisée s’y préparait. Mais des mains plus vigoureuses ont assassiné car l’escalade dans la fureur amène la surenchère de gestes excessifs et ceux-ci produisent inévitablement la mort. Il aurait fallu des enquêteurs particulièrement perspicaces pour déterminer en bonne justice les véritables auteurs des coups fatals sur Fournier et Calvet.               

        Alors que les deux femmes, Jeanne Verdus et Elizabeth Bastide-Boucoiran, se bornaient à nier leurs actes farouchement et à grands cris, la plupart des assaillants reconnus et arrêtés, refusaient de prendre à eux-seuls les chefs d’accusation, et parce que nombreux de leur compagnie criminelle, qui avaient commis les mêmes délits sinon pires, n’étaient pas poursuivis, ils s’autorisèrent selon le principe d’égalité à les dénoncer afin qu’ils soient à leurs côtés devant 

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les juges. Pensaient-ils, ces assaillants notoires et retenus, que le nombre important des criminels amoindrissait la responsabilité d’un simple fautif, que la culpabilité se diluait entre tous lorsqu’une masse déterminée agissait sans loi ni humanité. Les deux femmes, elles, ignoraient ces sortes de subtilités, toutefois plus que leurs gestes odieux, on les condamnait surtout parce qu’en tant que femmes, elles étaient sorties de leur condition habituelle qui leur impose une sévère réserve et une stricte soumission.            

 

        Il convient de s’arrêter sur cette soumission des femmes aux hommes à cette époque assez peu éloignée finalement de la nôtre. En réalité la servitude des femmes peut se comparer à l’état d’esclave, or n’oublions pas qu’outre les châtiments corporels les maîtres avaient droit de vie et de mort sur leurs esclaves. Voici un cas pour illustrer cette lamentable oppression. Madeleine Miot est née en 1757 à Gourgé à 55 kms au nord-est de Niort, cette ville de Niort où place de la Brèche, elle sera guillotinée le 6 mai 1816. A-t-elle eu dans sa vie un seul et rare instant de bonheur ? Peut-être lors de son adolescence lorsqu’elle rencontra son futur bourreau Mathurin Gauffreteau, à cette période de sa vie Mathurin faisait preuve de suffisamment d’affection pour qu’en 1776 soit célébré leur mariage, elle avait alors dix-neuf ans.  Le courage ne manquait pas à ces jeunes mariés qui s’activaient en tant que journaliers aux travaux des champs, elle et lui travaillèrent d’arrache-pied pour élever leurs enfants d’abord et enfin pour réaliser l’achat d’une bien petite maison, composée d’une pièce à vivre et d’une chambre avec une dépendance à l’extérieur laquelle servait de chambre à leurs garçons, maison située au hameau de Billy sur le commune de Maisontiers.

     Au fil des années Mathurin prit de détestables habitudes, il se mit à boire du vin et de l’alcool de plus en plus souvent en augmentant régulièrement la quantité. Comme il était bel homme fut un temps où il parvenait à séduire les dames point trop farouches, avant de s’adonner aux plaisirs tarifés, puis de s’accoquiner avec de répugnantes bougresses et des mégères avinées. Bien sûr de par son mode de vie les patrons finirent par ne plus lui donner de l’ouvrage. Mais le pire fut d’accabler de torgnoles Madeleine à la moindre remontrance qu’elle osait formuler, alors que seule elle se démenait pour ramener quelques sous à la maison. Par la suite, à l’exemple de ses autres sales manies Mathurin s’accoutuma à rouer de coups  Madeleine, des coups de plus en plus brutaux 

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une fois que leurs enfants devenus adultes étaient partis vivre leur vie. Des méchants coups qui laissaient souvent Madeleine inerte et inconsciente sur le sol, d’ailleurs celle-ci lorsqu’elle dérouillait avait pris l’habitude de faire la morte. Car l’épouse appartenait à son mari, et à cette époque le mari avait tous les droit, cette donnée incontestable était admise de tous et chose sidérante de toutes.

       Avec les coups, Mathurin depuis un certain temps menaçait de mort Madeleine. Mais aux oreilles de Madeleine il arriva cette rumeur hideuse, on avait vu Mathurin avec une fille de ferme à demi demeurée, saouls et débraillés tous les deux, se livrer à la fornication sur le tas de fumier des cochons. Cette abjection arriva le 7 ou le 8 ou bien le 9 décembre 1815. Toujours est-il que le soir 9 décembre Mathurin rentra chez lui, ivre mort, empestant le lisier, les immondices collées à sa peau nue, ses rares vêtements déchirés et souillés d’excréments. Néanmoins il trouva, avant de se vautrer dans le lit, la force de se déchainer férocement sur Madeleine jusqu’à lui fracturer un des os du bras. Cela ne pouvait plus durer.

      Dans toutes les cuisines de ce temps il y avait presque toujours une cheminée et sur le feu trônait un chaudron dans lequel en permanence chauffait la quantité d’eau nécessaire pour les besoins domestiques. Le corps douloureux et meurtri, étendue par terre depuis des heures, Madeleine fixa de ses yeux ce chaudron fumant et bouillonnant, dans le lit Mathurin ronflait,  assommé lui par un lourd sommeil.

      « Aurais-je la force et le courage ? » À défaut Madeleine s’appuya sur sa farouche volonté. Cela ne pouvait plus durer. Vers 3 heures du matin, de la main de son bras valide elle empoigna l’anse du chaudron, d’un mouvement vif elle posa le chaudron brulant sur le ventre de Mathurin, ensuite faisant basculer le chaudron elle parvint à vider l’eau bouillante sur le visage et le torse de son bourreau, lequel agonisa atrocement avant de trépasser le 12 décembre.

       « Cette malheureuse femme a été poussée au désespoir par la mauvaise conduite et les mauvais traitements de son mari », écrira un commentateur du procès qui se tint le 14 mars 1816. Pourtant on n’attribuera pas les circonstances atténuantes à Madeleine et comme elle ne sera pas graciée, sa vie douloureuse finira  vers 10 heures 30 le lundi 6 mai 1816.    

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       La justice prononcera ses verdicts le 11 juillet 1816 au tribunal de Nîmes. Le procureur du roi avait demandé la tête de huit personnes. On en exécutera trois à Nîmes le 23 septembre 1816 : Jeanne Verdus ; Jean Bresson ; Jacques Reboul. Deux seront guillotinés le 24 septembre 1816 à Arpaillargues : jacques Boisson et Elizabeth Bastide veuve Boucoiran. Laps de temps nécessaire pour transporter les bois de justice d’une commune à l’autre, ainsi partagés les châtiments édifieront une masse plus importante de quidams. Tandis que  Jean Blancher et Mathieu Surian qui devaient subir leur châtiment suprême à Arpaillargues et Pierre Rouvière le sien à Nîmes, ont probablement bénéficié de la clémence du jury ou bien de la grâce royale, rien n’est précisé en ce domaine, néanmoins il apparait qu’ils n’ont pas été livrés au bourreau. En outre le procureur réclamera aux accusés en sus des frais de justice, la somme de 10 000 francs afin de dédommager Jeanne Cambacerés veuve Fournier et ses enfants, et la somme de 4 000  francs pour Louise Calvet femme Sève. 

        Afin d’être complet sur cette affaire d’Arpaillargues, intervenue les 10 et 11 avril 1815, au début des 100 jours napoléonien donc. On guillotinera le 31 aout 1816 François Pénarier au motif que le 3 juillet 1815, il assassina d’un coup de fusil aux portes d’Arpaillargues le sieur Nicolas, garde des eaux et forêts, lequel avait tenté d’apaiser les enragés lors de la soirée dudit 11 avril. Le sieur Nicolas signalait ainsi ses opinions royalistes ce qui était insupportable pour le bonapartiste Pénarier, malgré ou à cause du fait que Napoléon venait de signer sa deuxième abdication le 22 juin 1815.   

     Le cas des deux sœurs Catherine et Joséphine GOUJON illustre admirablement les tensions qui conditionnent la France dès l’année 1815 et les deux ou trois années suivantes. En mars 1815 retour de Napoléon 1er et fuite de Louis XVIII, en juin après Waterloo abdication de Napoléon 1er et retour de Louis XVIII. L’animosité entre les deux clans, révolutionnaires et royalistes, sera telle que les plus fanatiques en viendront à se trucider en de cruelles barbaries.

      Le 19 juillet 1816, la situation politique étant bien assise, la dame Beaumont de la Coste revient d’émigration imitant en cela Louis XVIII qui, lui, était revenu un an auparavant. Sa voiture, probablement un fiacre, roule sur le grand chemin qui va de Strasbourg à Besançon, son retour s’effectue en compagnie du cocher Joseph Gollet, de la cuisinière Marianne Kosech, et de deux servantes Catherine Goujon 19 ans et  Joséphine Goujon 17 ans. À n’en pas douter la noble dame voyageait avec ses richesses : or, bijoux, pierres 

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précieuses, argenterie, bref toutes ces choses qui attirent les convoitises et pour lesquelles les esprits frustes conçoivent le crime et parfois le réalisent.

     Après Montbéliard le grand chemin borde plus ou moins la rivière Doubs, or les remous de la rivière ajoutés aux criailleries des conversations enflammées entendues dans les auberges des relais, déterminèrent l’un ou/et l’autre des accompagnants à passer à l’acte. Toujours est-il qu’on retrouvera le cadavre de la noble dame aux portes de Besançon, charrié par les eaux de la rivière Doubs. Quand, comment, et où, a-t-elle été supprimée ? Rien n’est précisé sur ces questions, à cette époque la médecine légale n’existait pas, en général on appelait un médecin, proche et disponible, qui établissait le constat de décès et délivrait le permis d’inhumer. Néanmoins l’évidence du meurtre sautait aux yeux du premier quidam venu, alors on rechercha les accompagnants.

      Joseph Gollet le cocher parvint à s’échapper des griffes de la police, en revanche les trois femmes furent appréhendées et interrogées. A-t-on conservé en quelques endroits les procès-verbaux ? Peut-être. Ce dont on est sûr concerne les sentences, Marianne Kosech la cuisinière fut acquittée, Catherine et Joséphine Goujon les servantes, des jeunes femmes mineures donc influençables et manipulables, pour complicité active d’assassinat seront condamnées à mort et exécutées à Besançon le 11 janvier 1817.

      Dernier point sur cette affaire, au XIXème siècle les scientifiques estimaient que le bosselage du crane permettait de déterminer les aptitudes, ou les tares, des sujets (penser à la fameuse bosse des maths). Cette pseudoscience se nomme la phrénologie. Au cours de l’année 1882 la société anthropologique de Lyon analysa et disserta sur le crane de Catherine Goujon. Les constations de ces scientifiques lyonnais, à ce jour, nous sont inconnues.

 

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Mlle Adélaïde COUTARD de la CHAUVIERE

 

     Le 16 juillet 1814 trente-huit corps sont exhumés du champ des guillotinés de la vallée de l’Ernée, l’Ernée est le nom de la petite rivière mais aussi le nom de la commune et celle-ci compte à cette date d’environ cinq mille habitants. Il s’agit de trente-huit personnes qui, en mars 1794 lors de la période culminante de la terreur révolutionnaire, montèrent sur l’échafaud dressé devant la mairie 

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d’Ernée pour y être décapités. Depuis plus de deux mois, avec Louis XVIII à sa tête, la France entame sa première restauration, alors les traditions anciennes après une longue interruption reprennent leurs cours, à Ernée on organise une grande procession avec un rituel religieux exceptionnel et on porte les trente-huit malheureux dans un lieu consacré lequel lieu se situe devant la chapelle Notre-Dame-de-Charné à 2 kms du charnier.

      Evidemment les gens du pays connaissent les responsables et les conditions de ces mises à mort mais depuis 1794 des amnisties avaient été décrétées. Pourtant les gens se souvenaient de la bataille du 2 novembre 1793 à Ernée elle opposait l’armée catholique et royale composée de vendéens et de bretons, à l’armée républicaine et cette dernière malgré des pertes nombreuses avait repoussé l’armée catholique et royale. D’autre part Ernée se situait sur le territoire de la chouannerie, on imagine sans effort que les deux camps opposés lorsqu’ils se rencontraient ne faisaient pas de quartier.

      À Ernée ceux qui dirigèrent l’épisode de terreur de la révolution, se nommaient : Quantin, il se faisait appeler Marat-Quantin c’est tout dire ; puis Clément, celui-ci rédigeait aussi les actes notariés ; et dans une moindre mesure Coutard, chirurgien et aussi médecin, il ouvrit dès que cela lui fut possible une apothicairerie, laquelle une fois rentabilisée en homme avisé il la vendra à son cousin Clouard.                         

     Le susnommé Coutard est le père de notre Adélaïde, il naquit autour de 1745, afin de gagner son pain quotidien il se donnera la mission de soigner ses semblables, particulièrement les gens humbles, les malades des hospices. Il épousera une demoiselle Renée Bouillé laquelle éprouvera une quinzaine de grossesses, des nombreux enfants qu’elle mettra au monde une douzaine mourront en bas âge. Lors de la révolution quand Coutard deviendra un personnage politique important la rumeur affirmera que les moyens lui manquaient pour élever autant d’enfants, alors les racontars évoqueront la possibilité de disparitions par des poudres funestes.

      Au début de la révolution Coutard rassemble sur lui les faisceaux de la jalousie, de l’envie, et bien sûr de la haine, car son élévation dans les strates de la société s’avère trop rapide, et l’accumulation de sa richesse semble provenir de tripatouillages honteux. Pourtant Coutard reste dans la légalité lorsqu’il spécule sur les biens du clergé devenus en fin 1789 des biens nationaux, mais on lui tient rigueur de dépasser les limites de la bienséance en achetant trop de 

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biens et surtout de ne pas voir sa nouvelle fortune entamée malgré la chute inexorable du cours des assignats jusqu’à la banqueroute. Ainsi il acquiert le domaine de la closerie du Perray à Montenay à 7 kms à l’est d’Ernée, une terre confisquée au sieur J.B. Du Bois-Bérenger, une ferme de la fabrique (qui est l’association paroissiale) de Launay-Villiers à 20 kms au sud d’Ernée au lieu-dit la Chauvinière. D’ailleurs par la suite au bout de quelques années Coutard accolera de la Chauvinière à son nom. Coutard achèvera son gout de la possession par l’acquisition à Ernée de deux immeubles séparés par la ruelle du  Baril.

      Tout naturellement les enregistrements de tous ces achats seront effectués par l’ami Clément faisant office de notaire, il faut dire qu’en ces temps troublés on trancha beaucoup de cous de notaires pour la raison que ces derniers se chargeaient aussi des expulsions des pauvres gens démunis ne pouvant pas payer leurs dettes. Mais ces temps-là, étaient en 1815 bien lointains, et Coutard de la Chauvinière veuf depuis 1809 occupait rue du Baril sa maison de maître. Ses revenus lui assurait une petite aisance laquelle lui permettait de donner à l’ensemble de sa maisonnée un train de vie bourgeois mais sans excès. Il vivait avec sa dernière fille Adélaïde 23 ans en 1815, son cousin Michel Coutard  44 ans en 1815, lieutenant en retraite depuis 1809 de l’armée impériale, titulaire de la légion d’honneur, et une seule domestique Thérèse Caillère laquelle était quelquefois la confidente d’Adélaïde. De l’autre côté de la ruelle dans sa seconde maison logeaient sa fille ainée Marie-Anne Dubrie, la fille de celle-ci, donc sa petite-fille, Manette 18 ans en 1815, et l’indispensable servante Jeanne Furon celle-ci sous peu sera remplacée par la femme Séjean.                             

      En cette année 1815, le gros souci de Coutard de la Chauvinière concerne sa fille Adélaïde. D’après quelques descriptions la demoiselle aurait un physique ingrat et un visage déplaisant, alors qu’Adélaïde a largement atteint l’âge d’être en ménage, les prétendants possibles ne se bousculent pas au portillon. Et pourtant le père Coutard tente bien d’appâter les candidats repérés et retenus par une dot conséquente, essayant en même tant par cette manière matérielle de gommer une réputation familiale accablante. Mais rien n’y fait, au terme de plusieurs années seul deux aspirants iront jusqu’aux fiançailles officielles avant de se désister. Ils jugeaient la dot insuffisante pour un mariage dont un des buts  devait  redonner à cette famille la considération publique.                         

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      Mais ce qui fâchait plus que de raison Adélaïde, c’était de constater sous ses yeux que sa jeune nièce Manette aurait à coup sûr moins de mal et avec moins de moyens, pour se casser et réussir un beau mariage, tant sur le plan du charme et de l’agrément elle surpassait Adélaïde. Cette dernière commença par ressentir de la rancœur pour sa nièce, et ce mauvais sentiment amena une vilaine pensée qu’elle ne cachait ni son amie Jeanne Clouard, la fille du cousin pharmacien l’acquéreur de l’apothicairerie, ni à sa confidente Thérèse Caillère sa domestique. Adélaïde leur confiait que de toute évidence sa dot ne lui permettait pas de se marier, mais un malheur quelquefois arrive vite, et Manette malgré sa bonne santé pouvait trépasser subitement alors dans ce cas elle hériterait et sa dot s’accroitrait.  

       Le 20 novembre 1815 dans la cuisine des Dubrie la servante Jeanne Furon accommode un lièvre. Or le lièvre est un petit gibier qu’on chasse ou qu’on piège, et de par sa vie sauvage il court le risque être contaminé, cette contamination se transmet parfois aux humains et provoque à ceux-ci des troubles graves. L’accommodement culinaire se réalise souvent avec des champignons, or ces végétaux s’avèrent nocifs si on relâche son attention au moment de la cueillette. Et s’il fallait rajouter encore un danger, dans toutes les maisons pour se débarrasser des intrus, ces rats qui amenaient la peste et bientôt le choléra, on stockait de l’arsenic or ce poison les gens le manipulait sans trop de précaution.

     Une seule de ces trois causes pouvait occasionner de sérieux dérangements digestifs voire des désordres funestes, dans ces conditions comment s’étonner des maux de ventre qu’éprouvèrent Manette et Marie-Anne sa mère, auxquelles il convient d’ajouter l’état vaseux de Thérèse Caillére qui voulut s’assurer en goutant le civet s’il était consommable ou avarié. Les trois malades  se forgèrent cette opinion que Jeanne Furon s’était éloigné de l’art culinaire avec une telle insouciance qu’il convenait, malgré ses protestations, de la remplacer sur le champ, la dame Séjean fut embauchée mais en même temps on décida que dorénavant Thérèse aiderait à la préparation des plats.

      Cette affaire domestique eut un certain retentissement à Ernée. Les commérages rappelèrent à ceux qui l’avaient oubliée l’exécrable réputation de Coutard et à présent les racontars mêlaient sa parentèle à ses détestables penchants. Toutefois l’affaire put s’arrêter là, or il y eut une suite qui advint le dimanche 3 décembre 1815, dès le matin Thérèse et la dame Séjean 

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s’activèrent à préparer la soupe habituelle. Cette soupe s’avèrera nocive, Marie-Anne, Manette, et la dame Séjean, seront indisposées tout comme, chose curieuse, les deux chiens de la maison pourtant personne dans les campagnes ne donne de la soupe aux animaux, d’une manière ou d’une autre ces deux chiens ont probablement bu l’eau qui servit à nettoyer les légumes. Ces incommodités dureront plusieurs jours, ensuite s’amélioreront les santés de Marie-Anne, de dame Séjean, et même des deux chiens, tandis que les troubles de Manette s’aggraveront et la conduiront à la mort le lundi 11 décembre 1815 vers 5 heures du matin. Ainsi une semaine aura suffi pour que la camarde emporte Manette. 

          Sitôt la nouvelle du décès connue, se présentent à la maison de la défunte le juge de paix Barrangerie et Pottier son greffier, également deux médecins Lambron et Mulot. Mais entre l’heure du décès et l’heure d’arrivée des sommités, Adélaïde, aidée par Thérèse, fouille la maison des Dubrie, cet empressement d’évidence parait suspect, se doutait-elle Adélaïde qu’une perquisition aurait lieu ? Adélaïde emporte une reconnaissance de dette de Dubrie à Coutard de 5 000 francs, des couverts d’argent, des coupons de toile.

       Il était inenvisageable, et l’opinion publique ne l’aurait pas admis, qu’on se dispense d’une perquisition minutieuse, que la dépouille de Manette ne soit pas autopsiée, et enfin que ne se réalise pas une enquête tatillonne. Ce sont d’ailleurs les commentaires passionnés de cette opinion publique surchauffée qui provoquèrent les investigations.

      Afin de pouvoir autopsier sereinement et de réaliser tranquillement l’inspection de la maison, Marie-Anne et dame Séjean sont priées de s’installer dans la maison d’en face celle de Coutard de la Chauvinière. Si les fouilles s’avèrent vaines en revanche dans les entrailles de Manette les médecins constatent des traces d’arsenic. Cela n’étonne pas un des deux médecins, en effet le docteur Lambron sur la demande de mademoiselle de Jariel une amie de Manette, s’était rendue auprès de cette dernière pour lui prodiguer soins et conseils. 

      Séparément Thérèse et dame Séjean affirmèrent que le 3 décembre, le fameux dimanche de la soupe, Adélaïde s’était introduite dans la cuisine avant d’aller à la messe avec sa cousine Jeanne Clouard, les deux demoiselles iront même aux vêpres l’après-midi. Les deux servantes pointeront un détail troublant, une fois la soupe mise dans la soupière elles constatèrent que dans 

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le fond de la marmite se trouvait un peu de résidu ressemblant à du sable. Thérèse insinuera que sa lourdaude coéquipière  avait mal lavé les légumes.  

       Le juge de paix avec les éléments dont il dispose, notamment la présence d’arsenic, afin de se forger une opinion, interroge dans cette journée du 11 décembre, outre Thérèse et dame Séjean, Marie-Anne Dubrie et aussi Jeanne Furon son ancienne servante, l’ensemble du tout-venant qui veut témoigner.

     Il apprend qu’entre Coutard ancien chirurgien et son cousin Michel Coutard l’ex-lieutenant les disputes depuis plusieurs jours sont de plus en plus fréquentes et orageuses. Le premier reprochant au second de se servir dans son stock d’arsenic, en réponse Michel invite Coutard à surveiller Adélaïde. D’ailleurs soumise à la pression Thérèse avouera avoir entendu le père Coutard dire à sa fille de rester discrète sur le motif des disputes.

      Il viendra aussi à l’oreille du juge  que Manette avait repoussé les avances de Michel Coutard. De même il entendra madame Dubourg qui dirige la poste d’Ernée et qui prétend être témoin de moralité dans cette affaire en jugeant rudement l’attitude d’Adélaïde, constatant lorsqu’elle prit des nouvelles de Manette le dimanche 10, qu’Adélaïde au lieu de s’occuper de sa nièce agonisante, a préféré aller à la messe avec Jeanne et passer sa journée avec ses cousins Clouard.       

        Le mardi 12 arrive de Mayenne, qui se situe à 25 kms à l’est d’Ernée, le procureur monsieur de la Broise, et cet homme-là n’a pas de temps à perdre, il ordonne que Thérèse soit mise sous les verrous à la prison de Mayenne, ce qui est effectif le 13 décembre 1815. Chose étonnante Coutard promet à Thérèse, la meurtrière de sa petite-fille, de lui donner les moyens, vivres et argent, pour se conserver et se défendre. 

      Le 5 avril 1816 à Laval s’ouvre le procès de Thérèse Caillère. Dans les débats un témoignage fera sensation et laissera pensif le procureur de Laval monsieur Duchemin de Villiers un certaine madame Lafosse accuse Adélaïde sans preuve mais avec beaucoup de conviction. Le 7 avril dernier jour du procès, alors qu’ils l’innocentaient auparavant, Adélaïde et Coutard accablent la pauvre Thérèse qui est condamnée à la peine de mort. «Accusée avez-vous quelques chose à ajouter ? », si lors du procès Thérèse n’avait rien dit contre ses maitres maintenant elle souhaite parler, on l’écoute et l’on note.              

       Elle dit que Coutard lui avait promis la richesse si elle endossait le crime, d’ailleurs elle n’avait pas le choix car si elle refusait il menaçait de 

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l’empoisonner. Car Coutard possède un gros stock d’arsenic et elle affirme qu’il trafique avec tous ceux que ce poison intéresse pour préparer des plats, des tisanes, des bouillons. Elle dit aussi qu’Adélaïde est une spécialise de ces bouillons d’onze heures, certainement avec l’arsenic paternel ou bien alors avec le produit qu’il y avait dans le petit paquet que la femme Sentif apporta à Adélaïde, une transaction dont elle, Thérèse, a été le témoin. Thérèse soutient mordicus qu’elle a vu pendant la semaine qui précède le décès de Manette,  Adélaïde porter à sa sœur Marie-Anne des décoctions soi-disant médicinales          

       Cette parole trouble ceux qui l’entendent. Ainsi dans la nuit du 8 au 9 avril 1816 la force publique investit les deux maisons de Coutard lequel est arrêté avec sa fille Adélaïde à 5 heures du matin par le maréchal des logis Billard. Ensuite en présence de monsieur de la Lande le maire d’Ernée, du juge de paix du lieu, et avant de poser les scellés, monsieur le procureur interroge les gens du village.

       Bien sûr on sursoit à l’exécution de Thérèse, sinon monsieur Novel de la Touche juge d’instruction de Mayenne n’aurait pas pu le 20 avril 1816 procéder à la confrontation générale entre celle-ci et Coutard et Adélaïde. Thérèse réitère  ses accusations, Adélaïde ouvertement se moque d’elle, tandis Coutard se veut dédaigneux car nul témoignage ne l’implique de façon factuelle. Le juge se voit donc, à regret, contraint de libérer l’ancien terroriste de la révolution, ce Coutard qui pour défendre sa fille édite un fascicule lequel paraitra le 13 Juillet 1816 la veille du procès tenu à Laval. La justice veut compromettre Coutard, lors du procès elle cite à comparaitre Jean Jarry le fils de la nourrice qui s’occupa dans leur bas-âge des enfants de Coutard afin de savoir si les nombreux décès, une douzaine, étaient naturels. Il ne sortit rien de convainquant de ce témoignage alors comme une revanche on condamna à mort les deux femmes.   

       Allaient-elles être guillotinées ici-même à Laval comme le fut le commandant  de l’armée catholique et royale Antoine-Philippe de la Trémoille prince de Talmond le 27 janvier 1794 ? Non point, pas encore et pas ici.

       La cour de cassation dans sa décision du 30 aout 1816 casse le jugement, il va donc falloir débattre aux assises de Rennes sous la présidence de monsieur Le Gomeriel. Les deux femmes attendront à la prison de Rennes que s’ouvre leur procès le 25 novembre 1816 alors cela sera un rude duel entre celles-ci. L’empoignade du 26 novembre durera de 9 heures à 21 heures. Le 28 fin des 

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témoignages. Le 29 après les réquisitions qui demandent des peines de mort, les avocats plaident, messieurs Bernard et Lelièvre pour Adélaïde, concernant Thérèse les noms de ses défenseurs ne sont pas mentionnés. À 22 heures 30 les jurés se retirent, ils délibèrent jusqu’à 2 heures 30, ils condamnent à mort les deux femmes. En outre il est réclamé la somme de 1 533, 62 francs pour payer les frais de justice lesquels frais seront payés, et cela interroge vraiment sur la culpabilité d’Adélaïde, par sa sœur Marie-Anne qui de surcroît est la mère de Manette.

       Les condamnées adressent dès le 3 décembre 1816 leurs requêtes à la cour de cassation, celle-ci rejette le 17 janvier 1817 leurs ultimes recours. Il ne leur reste plus qu’à solliciter leurs grâces. Le 26 février sont prises les décisions dernières qu’elles connaitront le 6 mars, pour Adélaïde la justice suivra son cours, tandis que Thérèse ira en détention perpétuelle à Fontevrault où elle mourra le 11 juillet 1820.

       Comme l’assassin revient toujours sur les lieux de son crime, les autorités organisent en plusieurs étapes le funeste voyage. Tout le long de son transfert étalé sur plusieurs jours Adélaïde ressassera ce secret espoir que son père planifie son évasion et qu’il attaquera le convoi avec des complices, anciens révolutionnaires comme lui. Dimanche 9 mars départ de Rennes pour Vitré à 40 kms. Lundi 10 direction Laval à 40 kms. Mardi 11 arrivée à Mayenne à 30 kms. Dans cette dernière ville toute la journée du 12 mars les autorités ordonnancent le dispositif. Tôt le matin du jeudi 13 après la toilette de la condamnée, encadrée par 15 cavaliers de la gendarmerie la voiture se met en branle et roule vers Ernée à 25 kms. Ce jour-là n’a pas été choisi au hasard, les jeudis sont jours de marché à Ernée. Les marchés attirent les gens, ils se déplacent parfois de loin, et on sait le peuple friand de spectacles mortifères que l’on dit édifiants.

       La guillotine se dresse sur l’échafaud monté devant la caserne de gendarmerie autour duquel on prit place la force publique. Adélaïde sans force, les jambes flageolantes, soutenue par l’abbé Deschapelles a été introduite dans la caserne par une porte dérobée, très vite elle en sort pour se rendre au supplice, l’horloge marque 12 heures. En quelques secondes qui ne font pas une minute l’affaire est réalisée par le bourreau Durand, il tient cette charge singulière de son père qui fut aussi bourreau. 

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      Il faut noter que ce Durand fils appréciera l’œuvre de ce sinistre instrument en étant lui-même guillotiné en 1819. Coutard de la Chauvinière décèdera de sa belle mort le 25 mai 1827 dans son domaine à Montenay situé à 4 kms d’Ernée. Michel Coutard le cousin, l’ex-officier bonapartiste sollicitera l’attribution de la croix royaliste de Saint-Louis pour n’avoir pas participé aux 100 jours. Barthelemy et Jean Coutard, les neveux du chirurgien, avaient été fusillés pour participation à la  chouannerie le 14 prairial an II (2 juin 1794), on peut légitimement penser que pour appuyer sa demande l’ex-lieutenant dut signaler aux autorités royalistes la fin exemplaire de ses deux parents.      

          

         Dans cette affaire le qu’en-dira-t-on joua un rôle décisif. En général les individus d’un groupe, d’une communauté, d’une société, se forgent une morale et des principes qui, outre les lois générales, encadrent tous les membres de ces regroupements. Si par malheur pour eux, certains s’autorisent à sortir du cadre ils acquièrent illico une mauvaise réputation et celle-ci entraine les ragots voire les fantasmes.

      À une époque où la police scientifique est inexistante, ou peu s’en faut, il ne reste pour déterminer la culpabilité que les aveux ou les accusations en qualité : notables et élites en général, et en quantité : quasi-totalité des membres du groupe.

 

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      Voici un cas pour appuyer cette assertion. Il s’agit de Jeanne COUGOULE épouse puis veuve VERNET. Jeanne et Pierre Vernet se marièrent autour de leurs vingt ans à la Pentecôte de 1813, probablement elle et lui étaient complètement inexpérimentés sur le plan de la relation charnelle, surtout qu’ils tenaient leur origine de ce département de l’Aveyron dont les habitants ne sont pas spécialement connus pour être des adeptes des débauches débridés, bien au contraire la pratique de la religion s’avère une donnée fondamentale pour eux.

     Jeanne et Pierre s’installent au lieu-dit le mas de Jammes, qui se trouve à la limite de Saint-Igest mais appartient à la commune de Maleville, ces deux villages se situant à l’est de Villeneuve-d’Aveyron et de Villefranche-de-Rouergue. Ils semblent qu’en 1816 lorsqu’adviendra le drame, ils n’aient pas 

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d’enfants. Jeanne reste à la maison où probablement elle s’occupe de son potager et de sa basse-cour. Tandis que Pierre Vernet s’emploie avec une assiduité servile comme journalier-cultivateur dans toutes les fermes des alentours ne revenant chez lui que les dimanches, et encore après la messe, ce qui laisse peu de temps pour l’intimé et la conception d’enfants.   

      Dès lors ce qui devait arriver advint, surtout à un âge où la nature a des besoins irrépressibles. La jeune femme se laissa butiner sans trop de discrétion, acquérant ainsi une réputation de femme légère, on lui attribua une ribambelle d’amants, la réalité de la chose importait peu. D’autre par Pierre, cocu résigné, passait pour un mari impuissant et sans autorité, incapable de corriger sa femme à coup de vigoureuses torgnoles. Certes le couple aurait pu divorcer car l’abrogation n’interviendra que le 8 mai 1816 mais les ruraux sous l’emprise du curé du village une fois mariés ne divorçaient jamais, le divorce était alors très mal vu.

      Le dimanche 31 mars 1816 ayant assisté à la messe Pierre se trouvant près de chez lui, décide, après plusieurs semaines d’absence, de rendre visite à son épouse. Même si l’expression de la chaleur des sentiments n’existe plus, demeurent les liens sacrés et inaltérables du mariage. Jeanne sert à Pierre un plat de riz, du riz qu’elle avait dans sa marmite depuis plusieurs jours. Ensuite Pierre ne s’attarde pas car il doit aller garder les bestiaux de son maître dans un pré voisin, le pré du Roch.            

      En milieu d’après-midi les douleurs forcent Pierre à s’isoler derrière un buisson, puis les vomissements à répétition l’accablent, sa douleur est si intense qu’il s’étend sur le sol. De loin une servante Catherine Cousi prend conscience de l’anormalité, elle crie à sa jeune consœur de dix-sept ans Marie Soulié elle aussi servante d’aller vite porter secours.

     Marie approche d’un Pierre agité de convulsions, entre deux spasmes il lui dit : «cette satanée femme m’aura servi du riz empoisonné… de grâce, un médecin… » 

     Viennent ensuite près de Pierre deux journaliers-cultivateurs, Antoine Treilhe et Jean Cousi. Tout ce remue-ménage attire l’attention de Jeanne, le pré est proche de son habitation. Elle accourt à grandes enjambées. Sitôt arrivée elle demande aux journaliers de porter Pierre à la maison où elle pourra avec plus de facilité préparer une décoction de plantes qui remettra sur pieds Pierre 

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en un clin d’œil. Or Pierre exige d’être transporté à la maison du maître, et supplie qu’on aille chercher le médecin.    

       Antoine Soulages le médecin exerçait à Villeneuve-d’Aveyron soit à 6 kms de l’étable de la ferme où gisait Pierre. Cependant en moins de deux heures il arrive et examine le patient puis établit son diagnostic. Il s’agit d’une intoxication provenant de ce riz croupi, toutefois le médecin se dispense d’examiner ce riz. Il donne au malade un médicament, il recommande de lui faire boire beaucoup de lait, et rassure son monde en ajoutant qu’il reviendrait si d’aventure le mal persistait.  

     À 19 heures le maître des lieux, le fermier Jean-Baptiste Clauzel constate que son employé est en train d’agoniser, d’ailleurs le curé de Saint-Igest se tient près de Pierre, ce religieux a entendu le moribond en confession avant de lui donner l’extrême onction. C’est alors qu’avec l’énergie de ses dernières forces Pierre se rétracte en présence de tous, il affirme qu’il a accusé sa femme à tort et qu’il meurt d’une mauvaise indigestion. À 21 heures Pierre Vernet  trépasse.

     Les documents disponibles n’en disent pas plus. Pierre a-t-il absorbé du poison ? Probablement. Est-ce que Jeanne a dissimulé dans le riz des granulés d’arsenic ? Peut-être. Jeanne avait-elle un seul motif : violence, maltraitance, ou autres, pour empoisonner son mari ? Aucun, car si elle avait été enceinte les absences de Pierre lui permettait de dissimuler sa grossesse puis d’accoucher discrètement, et tout aussi discrètement d’abandonner le nouveau-né dans le tourniquet de l’asile ou sur le perron de l’église. Les conditions de vie malsaines de cette époque : eaux croupies, bactéries, ou autres, peuvent-elles expliquer cette mort ? On ne peut exclure cette éventualité. La mauvaise réputation de Jeanne lui a-t-elle porté un tort mortel ? Absolument. Car Jeanne Cougoule veuve Vernet sera guillotiné à Rodez le 25 février 1817 elle avait alors 24 ans.

 

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Mme Thérèse BERNARD veuve MATHIEU

 

      Il ne faudrait pas croire qu’en ce début de 19éme il était facile de se procurer de l’arsenic et autres poudres létales. Légalement seuls les pharmaciens ou apothicaires proposaient à la vente les produits toxiques, et uniquement aux quidams munis d’une autorisation dûment délivrée par les autorités 

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compétentes, celles-ci auparavant jugeaient le bien-fondé des motifs de la demande pour acquérir des produits mortels. En théorie la loi permettait le contrôle total de la prolifération des poisons sauf que certains malandrins contournaient la loi. Parmi ces malandrins il s’en trouvait quelques-uns ayant pignon sur rue, exemple cet écrivain public, vénal et sans scrupule, œuvrant à Metz qui pour agrémenter ses épinards avec du beurre rédigeait des faux certificats à une clientèle pendarde. Du reste dans l’affaire qui suit cet écrivain messin écopera de deux ans de prisons et de 100 francs d’amende. 

      En l’année 1816 vivait à Metz un bourgeois aisé âgé de 48 ans profondément immoral, il se nommait Jean-Baptiste Adam. À son service s’employait Jeanne Frison qui, pour une raison que le document ne signale pas, semblait détenir sur le maître de maison une emprise lui permettant de conserver son emploi malgré le désir qu’avait Jean-Baptiste Adam de la renvoyer. Néanmoins le document donne une sérieuse indication sur cette emprise, une ligne du texte signale que Jeanne avait fait traduire son maître au tribunal correctionnel pour des excès qu’elle avait subi de sa part. De là à penser que le caractère libidineux de Jean-Baptiste Adam l’amenait à des débordements lubriques condamnables envers des jeunesses inexpérimentées qu’il appâtait avec des babioles, des colifichets, ou un peu d’argent, et dont Jeanne la servante témoin de premier rang, pouvait à tout moment relater les infâmes indécences à la police, cela semble tout à fait vraisemblable et donc crédible.      

      Il vient donc à l’idée de Jean-Baptiste Adam de se débarrasser définitivement de Jeanne Frison. Courant septembre 1816 il rencontre Thérèse Bernard veuve Mathieu, elle est âgée de 46 ans, non seulement il lui propose la vie commune, mais en outre il affirme qu’il fera par testament, d’une fille de cette veuve, sa légataire universelle. Qui pourrait croire cette fable ? Et pourtant pas une seule minute Thérèse ne douta des intentions généreuses du galant homme. Toutefois elle doit l’aider à le délivrer de sa méchante servante qui le terrorise et qui empêchera à coup sûr leur magnifique projet.

    Une  Thérèse éblouie va donc se mettre à la disposition de Jean-Baptiste afin d’assurer la réussite de son plan sinistre. Thérèse se procure sans trop de difficulté de l’opium, une drogue qui soulage les douleurs, et à son âge, 46 ans, elle parvient sans peine à faire croire qu’elle en éprouve beaucoup. Or l’opium provoque cet effet indésirable d’altérer la conscience du consommateur,  Jean-

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Baptiste espère qu’en saupoudrant d’opium les repas de  Jeanne, celle-ci  se prendra pour un oiseau se jettera d’une tour. Échec ! Jeanne n’éprouve que de fortes indispositions. Jean-Baptiste envisage un moyen plus radical : l’arsenic !

       Une Thérèse dévoyée recherchera d’abord un faiseur de faux certificat afin se procurer le funeste poison. Lundi 11 novembre 1816 Jean-Baptiste charge Jeanne sa servante d’aller nettoyer et  préparer sa maison de campagne sise à Jouy-Aux-Arches à 10 kms au sud-ouest de Metz. Jeanne, avant de partir,  confectionne pour son repas du soir : une tarte aux pommes.

      On ne trouve aucune indication sur cette maison de campagne situé dans un village qui à cette époque compte environ 750 habitants. Sans être expert on peut imaginer qu’il s’agit d’un lieu suffisamment tranquille pour sévir en toute discrétion. Landru, célèbre meurtrier en série, un siècle plus tard louera une maison à Gambais afin d’assassiner peinardement plusieurs bourgeoises aisées. La préméditation du crime, que va commettre Jean-Baptiste, s’avère évidente, en outre ayant sous la main de l’arsenic il ne résiste pas à en fourrer de belles pincées dans la tarte aux pommes, en quelque sorte il s’avançait dans son travail, de plus il pensait que l’acidité des pommes masquerait le désagrément  du poison.          

         Au cours de son cheminement, sans attendre d’être arrivée, Jeanne assouvit une petite faim en mangeant une portion de sa tarte empoisonnée. Sur l’instant les douleurs la  saisissent et la forcent à s’allonger sur le bas-côté du chemin. Un paysan qui s’employait dans le champ voisin vient à son secours puis la porte à bout de bras jusqu’à sa ferme. Pendant ce transport ils rencontrent une dame de Jouy-Aux-Arches qui se rend à Metz, opportunément  ils la chargent de prévenir le mauvais maître.

     Arrivés à la ferme, l’épouse du paysan se fait un devoir de préparer une tisane aux herbes purgatives afin de faire passer ce qui semble être une forte indigestion. À ce stade nul ne pense à un empoisonnement, les gens simples ne possèdent pas des esprits tordus pour penser à une telle horreur, naïvement le soir même en signe de reconnaissance Jeanne propose à la famille du paysan de terminer sa tarte. Evidement même cause mêmes effets. Le candide paysan, sa brave épouse, et leur fille innocente sont pris d’effroyables douleurs.

      Le lendemain 12 novembre, la paysanne, la fille, et Jeanne ont rendu leur dernier soupir, concernant le paysan il demeurera paralysé pour le restant de ses jours, le poison ayant attaqué de façon irréversible ses fonctions cérébrales. 

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Lors du jugement du 20 mars 1817 après quatre jours de débats, la cour accordera 15 000 francs de dommage et intérêts au paysan et le père de la servante qui perdait par sa fille son unique soutien obtiendra une rente viagère de 400 francs (probablement par an).

        Tant de dégâts ne pouvaient pas laisser insensible Thérèse Bernard veuve Mathieu, cheville ouvrière de cette hécatombe, torturée par le remord, elle dévoilera tous les détails de la machination criminelle, à aucun moment elle ne se déchargera d’une parcelle de sa responsabilité, elle n’invoquera jamais la manipulation dont elle fut le jouet. D’un autre côté il ne semble pas que le sinistre Adam ait fait le moindre geste, ait dit le moindre mot, afin d’atténuer la culpabilité de Thérèse. Ils seront tous les deux guillotinés à Metz le 12 mai 1817.                            

     

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 Mmes Anne ORY épouse CHALUMEAU et

          Anne CHALUMEAU épouse MENARD

 

    Plus haut dans ce texte aux pages 14, 15, et 16, je survole la célébrissime affaire de l’auberge rouge de Peyrebeille sise à la limite de la commune de Lanarce. Cette affaire débute par la disparition du maquignon septuagénaire Enjolras, il revenait d’une foire aux bestiaux certainement avait-il fait bombance, heureux qu’il était de la réussite de ses affaires, et à coup sûr sa bourse bien remplie. Quelques jours plus tard on retrouvera le brave homme raide mort sur une rive de la rivière Allier. Entre temps ses neveux qui recherchaient avec ardeur leur oncle Enjolras sur les chemins qu’il avait parcourus, interrogeaient le moindre quidam. Ils surent que leur oncle devait traiter d’une affaire avec Martin le patron de l’auberge de Peyrebeille. Fort de cette indication lorsqu’ils questionnaient les rustiques ruraux en dévoilant l’information ils avaient en retour un flot de médisances renforcé par la jalousie qu’inspirait le couple Martin pour leur réussite et le domestique Rochette au teint excessivement basané donc trop sombre pour être honnête. La force des racontars infondés voire délirants enverront les époux Martin (lui 60  ans, elle 54 ans) et le valet Rochette (48 ans) à la guillotine le 2 octobre 1833.

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      Il faut toujours garder dans un coin de sa cervelle que de tout temps les auberges de bonnes tenues côtoyaient des bouges infâmes véritables coupe-gorges fréquentés par des bandes de rastaquouères où les cuistots préparaient des potages qui ressemblaient fort à des bouillons d’onze heures. Si de plus le gargotier, avec sa gargotaille abjecte d’où la célèbre chanson : «c’est pas d’la soupe mais du rata, c’est pas d’la m… mais ça d’viendra », parvenait à s’enrichir ou pire donnait l’impression de s’enrichir, alors ses concitoyens s’autoriseraient à soupçonner que cette fripouille d’empoisonneur de cuisine de façon illicite ou criminelle amassait indument des  brassées de pièces d’or. En outre si à cette mauvaise impression s’ajoute le caractère infect de l’aubergiste douteux, alors les gens des environs ressasseraient à son endroit leurs ressentiments jusqu’à ce qu’un évènement suspect libère des paroles accusatrices.          

      En 1817 dans le tranquille département du Maine-et-Loire, sur la route qui relie la commune d’Etriché (1100 habitants) à Tiercé (2000 habitants), se trouvait le hameau du Moulin d’Ivray sur la rive d’un bras secondaire de la rivière Sarthe, à cet endroit s’activait l’auberge de la Boule d’Or. Certes cette auberge se situait à l’écart des deux axes principaux qui sont pour l’un Angers-Le Mans pour l’autre Angers-Laval, mais elle  pouvait compter  sur une clientèle d’habitués des deux communes voisines, et sur quelques particuliers de la grande ville d’Angers à 20 kms de là,  venus en villégiature pour profiter de ce cadre de verdure.      

       Deux couples tentaient de tirer de l’exploitation de l’auberge des revenus décents voire même des ressources confortables. Il y avait d’abord les parents Anne Ory et son époux Pierre Chalumeau tous deux âgés de 53 ans, n’ayant jamais eu de problèmes ni de justice ni de police. Pierre, par le passé, exerçait son métier de maréchal taillandier, profession qui s’attèle à la fabrication d’outils agricole qui taillent : faux, faucilles, serpes, entre autres. Avec eux comme associés s’employaient leur fille Anne 23 ans et son mari Louis Ménard 28 ans. 

       L’affaire débute le samedi 19 avril 1817, ce jour-là un homme d’une cinquantaine d’années fatigué par une longue marche, mais présentant bien, bourgeoisement vêtu, donnant l’impression d’être une personne aisée, fait halte à l’auberge de la Boule d’Or afin de prendre du repos, et  de  reconstituer ses forces avant de reprendre sa route. Louis Ménard note sur son registre : «Delorme natif de Paris », mais une autre source indique : « Delœuvre natif de 

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Paris ». Le lendemain Louis complémente l’annotation : «arrivé chez moi le 19 avril vers une heure de l’après-midi, reparti le 20 avril à neuf heures du matin ».

       Cette annotation a son importance d’une part elle montre que Louis possède un sens aigu de la réglementation ainsi peut-il révéler à l’autorité policière les noms des voyageurs inconnus qui éventuellement pourrait faire l’objet de recherches. Maintenant la question se pose de savoir si Louis a bien pris en note l’identité de son client sans confondre le nom de Delorme avec celui de Delœuvre. Dans l’hypothèse où Louis n’a pas fait d’erreur, et a bien relevé le nom de son voyageur inscrit sur le passeport obligatoire que ledit voyageur à coup sûr lui a présenté, lequel des deux noms a-t-il voulu noter avec son écriture si maladroite que ces noms peuvent être confondus ? Autre supposition, faut-il admettre qu’il existait deux individus différents, l’un, Delorme le voyageur, sans rapport avec l’autre, Delœuvre le noyé flottant sur les eaux de la rivière Sarthe.

      Le 4 mai 1817, un batelier qui remontait la rivière Sarthe depuis Angers, voit à l’écluse de Porte-Bise,  au niveau de la commune de Cheffes, soit à 4 kms en aval du hameau du Moulin d’Ivray, le corps inerte d’un homme flotter sur l’onde. Avant que les soupçons ne se portent sur les propriétaires de l’auberge de la Boule d’Or il convient de reconnaitre que, même si les flots de la Sarthe ne sont pas tumultueux, ces flots doivent sans effort parvenir à charrier un cadavre au-delà de 4 kms dans un délai de quatorze jours, de plus cette voie fluviale semblant être empruntée par bon nombre de bateliers, il parait curieux qu’en quatorze jours aucun d’eux n’ait remarqué ledit cadavre.

       Le batelier, dont on n’a pas retenu le nom, avertit un meunier de sa lugubre découverte. Il y avait en bordure de la Sarthe beaucoup de meuniers exploitant des moulins fonctionnant grâce à la force des flots. Le meunier répercute l’information aux autorités, celles-ci ne tarde pas à identifier le corps grâce à un passeport délivré par le maire de Fontainebleau en 1816 et retrouvé fragmenté, après de minutieuses recherches, sur les bords de la Sarthe. Par chance les flots n’ont ni effacé l’encre du passeport, ni même altéré la texture du papier. Formidable ! Et on parvient à donner un nom au noyé, il s’agit de François-Xavier Delœuvre artiste dramatique natif de Lyon.

     Dans les poches de Delœuvre on retrouve la somme de 19 livres 3 sols et 9 deniers, une tabatière, une paire de lunettes, plus quelques objets divers sans importance entre autres une brosse. D’après l’autopsie il s’avère qu’avant 

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d’être jeté dans la Sarthe, Delœuvre a été frappé fortement à la tête avec un objet contondant et aussi avec un sabre ou un long couteau, cela désigne  Pierre Chalumeau ancien maréchal, spécialiste des objets qui taillent.

        Ce Delœuvre est né autour de 1762, or il y eut un certain Delœuvre qui à partir de septembre 1792 passa deux mois en prison et au secret pour avoir exprimé haut et fort son opposition à la suite des massacres justement de septembre, assassinats inqualifiables des révolutionnaires sur des royalistes ou prétendus tels, femmes et hommes, emprisonnés et donc sans défenses. Etait-ce notre noyé, et lui aurait-on définitivement réglé son compte 25 ans après son  séjour en prison ?

     Revenons à notre batelier anonyme, remontant son chemin navigable, faisant une halte au niveau du Moulin d’Ivray, il rencontre Pierre Chalumeau, et ce dernier à brûle-pourpoint lui demande si c’est lui qui a trouvé un noyé, ce à quoi le batelier répond par l’affirmative.

     Et Pierre d’ajouter : «ce bougre-là a logé chez mon gendre. Avez-vous fouillé ses poches », comme le batelier secoue négativement sa tête Pierre continue : «dommage car si vous aviez fouillé vous auriez trouvé dans ses poches des Napoléon en or».  

      Si Pierre sait tant de chose, il le doit au simple fait que l’information concernant un évènement rare et grave, dans un territoire rural, circule à la vitesse de l’éclair. Et donc quelqu’un lui a décrit le noyé, les vêtements que celui-ci portait, Pierre sans mal fit le rapprochement avec le client de son auberge gérée par son gendre, auberge où il passe le plus clair de son temps.  En outre il se souvient de la méfiance de son gendre à l’égard de son client et la réaction de ce dernier qui par bravade sortit d’une ses poches des rouleaux de pièces d’or. Il est mentionné des rouleaux de 5 ou 6 pouces, et 1 pouce égale 2,5 centimètres, par son geste Delœuvre à coup sûr impressionna son public et qui sait si dans le nombre il n’y avait pas une fripouille.  

      Pourtant l’élément capital de cette affaire, relevé par la justice, repose sur ce fait que la disparition de Delœuvre, préalablement Delorme, se produit juste après son passage à l’auberge de la Boule d’Or. En outre les tenanciers, les couples Chalumeau et Ménard, jouissaient dans le pays d’une réputation exécrable. Leurs congénères, les autochtones du coin, mais partout dans tous les coins de France les réactions des gens fussent les mêmes, ces besogneux qui s’échinaient sur leurs bouts de terre admettaient difficilement que certains 

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sans atouts particuliers puissent réussir, et s’élever juste au-dessus d’eux. De plus il était insupportable pour tous ces gagnepetits que ces chanceux poussent l’outrecuidance jusqu’au mépris. Alors tous ces gagne-misères se mirent à fabuler, à ragoter, à calomnier, et par strates compilèrent tous les bobards jusqu’au sommet de la pyramide où se trouvent les crimes affreux et inavouables.

      «Si ton mari ne tue pas quelques sacrés Bon-Dieu de riches, tu seras gueuse toute ta vie», avait répondu Pierre Chalumeau à une infortunée qui se plaignait auprès de lui de la dureté des temps. Il s’agissait d’une boutade de très mauvais gout mais que la malheureuse prit au pied de la lettre, plus tard avec une bonne foi indiscutable, elle rapportera cette saillie aux autorités.            

      Sur la base de médisances infondées on arrête Pierre et Anne Chalumeau ainsi que Louis et Anne Ménard, et on les traine au tribunal de Baugé. La commune de Baugé conservait encore en 1817 l’importance qu’elle possédait sous l’ancien régime où à la tête d’une sénéchaussée elle rivalisait avec la sénéchaussée principale d’Angers. L’audience dut se dérouler fin mai ou début juin 1817 mais nul document ne précise les dates. Néanmoins à l’issue des débats faute de preuves tangibles le tribunal prononce un non-lieu. Les inculpés repartent non seulement libres mais en affichant d’une façon ostentatoire leur innocence légalement reconnue, car sur la carriole qui les ramènent de Baugé à Moulin d’Ivray distant de 32 kms, les ménagères et les bonhommes ébahis pouvaient lire : « Laissez passer les innocents ». Les Chalumeau et les Ménard avec ces quatre mots affichaient aussi tout le mépris que leur inspiraient ces calomniateurs qui souhaitaient leur perte, pourtant c’était leur semblable, des gens du voisinage ou du village d’à côté. 

       Cependant il ne faut jamais jouer ni trop longtemps ni trop ouvertement aux provocateurs, ainsi pour ne pas avoir fait profil bas les Chalumeau et les Ménard subiront la pression excessive de la justice laquelle reflétait celle non moins débordante du bon peuple. Dans un premier temps le juge de paix  de Durtal à 18 kms à l’est de Moulin d’Ivray prend en charge ce dossier sulfureux, ce juge dont on n’a pas retenu le nom va, le 24 juin 1817, enquêter sur place à l’auberge de la Boule d’Or, lors de sa visite qui se déroule deux mois après les faits, il remarque des traces suspectes sur les murs du corridor et dans les escaliers qui mènent à une chambre du premier étage, avec le poids de tout ce que les gens lui ont appris des gérants il conclut qu’il ne peut s’agir que de 

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traces de sang même pas dissimulées tant lesdits gérants se sentent intouchables.

     L’enquête se relance sur cette simple et douteuse présomption du juge de paix de Durtal, ensuite ce dernier transfère le dossier à des personnages de la justice d’Angers plus compétents que lui en ce domaine, ceux-ci savent provoquer les témoignages probants et au besoin les arranger à leur sauce pour qu’ils soient accablants.  Et il s’en trouve des témoins, plus qu’il n’en faut ! La justice enregistre que la nuit du crime, dont on ne précise pas la date, des passants entendirent, depuis l’auberge mal éclairée, des cris, des piétinements, des gémissements, et des aboiements de chiens qui hurlaient à la mort, et d’autres passants, décidément pendant la nuit ce hameau est bigrement fréquenté, virent sortir de l’auberge deux personnes méfiantes dont l’une semblait porter une lourde charge.        

       Puis la justice interroge la domestique Louise Duvan qui prétend s’être blessée et en quelque sorte avoir semée  ici ou là des infimes gouttelettes de son sang. Cette déposition désarçonne la justice toutefois celle-ci a du ressort, alors elle va chercher un autre témoin plus accusatoire, il s’agit d’un ouvrier que les aubergistes ont employé lors d’un déménagement. Il se nomme Pierre Mautier, il affirme qu’Anne Ménard née Chalumeau a sollicité de lui un faux témoignage, il devait dire au juge qu’en démontant un meuble il s’était écorché.

      La justice rappelle Louise Duvan qui ébranlée par le ton probablement vif du juge, modifie totalement son témoignage. Elle se rappelle, ou plus surement on lui réactive la mémoire, que lors de la nuit du crime, le 24 et 25 avril 1817, ses employeurs lui ont ordonné d’aller à Châteauneuf à 6 kms de Moulin d’Ivray. Mais n’était-ce point parce qu’elle a effectué ce déplacement que le juge a estimé que cette nuit-là profitant de son absence ses employeurs assassinèrent le malheureux Delœuvre. En outre elle affirme qu’avant son déplacement elle a prêté son long couteau à ses patrons, l’arme probable du crime. Fallait-il que ses patrons soient à ce point démunis de tout instrument tranchant ! Puis à son retour ceux-ci n’ont pas jugé utile qu’elle fasse la chambre où théoriquement se réalisa le crime. Pour finir elle déclare sur son honneur avoir entendu lors d’une conversation entre les Ménard et les Chalumeau que ceux-ci pour son silence voulaient la gratifier d’une somme de 300 francs voire même 500 francs.                  

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      Puis comme-ci ces témoignages ne suffisaient pas la justice ordonne d’effectuer des fouilles aux abords de l’auberge et horreur on découvre des ossements laissant supposer qu’il s’était produit en ce lieu une trentaine d’assassinats. On va donc interroger voire tourmenter sans plus de pitié qu’ils n’en ont eu pour leurs victimes ces aubergistes sanguinaires.

      Il ne faut pas oublier qu’afin d’obtenir des aveux, la question sous la forme de torture, même si elle tombait en désuétude, fut maintenue jusqu’à la veille de la révolution. Toutefois ces vilaines habitudes de rouer de coups des inculpés perdurèrent longtemps, trop longtemps, elles se nommaient : «passages à tabac».

      Pierre Chalumeau semblant être le chef de bande, encaissa en n’en pas douter le premier d’entre tous, des belles volées de ramponneaux, de beignes, et de torgnoles. Et il avoua qu’avec son épouse pour complice, mais pas avec sa fille ni avec son gendre, il commit les meurtres de plusieurs voyageurs et d’un bon nombre de marchands de bestiaux, mais aussi plus précisément les assassinats d’une femme de  26 ans enceinte de 7 mois sur qui il trouva la somme de 10 francs 55 centimes, et d’une servante Jeanne Aubrit enceinte de ses œuvres qu’il noya de ses mains.         

      A l’issue du procès qui se déroule à Angers pendant quelques journées de novembre 1817 la cour condamne à mort Anne Ory épouse Chalumeau, Pierre Chalumeau, Anne Chalumeau épouse Ménard, et Louis Ménard. La cour attribue 12 000 francs d’indemnité à la fille de François-Xavier Delœuvre, ce Delœuvre qui en définitive semble être la seule victime.   

      Le mardi 3 février 1818, place des halles à Angers, était probablement un jour de marché et on agrémentait ce jour-ci autour de 12 heures par le spectacle de trois exécutions capitales, trois parce que Anne Chalumeau épouse Ménard était morte en prison le 9 janvier 1818.    

 

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Mmes Marguerite «Mimi» LATEULERE et Jeanne CASAUX

 

      «Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose».

      Au mois d’août 1817 prennent place dans le box des accusés du tribunal de Pau trois personnages équivoques d’une cinquantaine d’années, vivant le plus 

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souvent d’expédients. Se tiennent côte-à-côte : Jean Barrère dit «Jean des chiens» ; sa concubine Jeanne Casaux qui fut condamné par le passé à quatorze années de travaux forcés pour le vol dans une église d’objets du culte, objets sacrés mais surtout précieux pour les canailles ; et Marguerite «Mimi» Lateulère  prétendument marchande des quatre saisons.

     Mimi se singularise par l’immoralité de son mode de vie, en effet elle partage de façon scandaleuse son existence avec un homme marié, un nommé Sages venant de Gand, lequel sans nulle moralité installa l’indécente Mimi  dans son domicile. Certes pour parvenir à cette fin le malhonnête Sages auparavant a chassé hors de son toit sa jeune et légitime épouse Josèphe Cayatana, une riche héritière espagnole placée dès son enfance par ses parents dans une maison religieuse d’éducation sise à Oloron-Sainte-Marie à une trentaine de kilomètres de Pau. Ce gredin Sages a fichu à la porte son épouse après l’avoir dépouillée de son argent, de ses biens, d’ailleurs la loi ne s’opposait pas à ce qu’il s’accapare de tout ce que possédait son épouse puisque les femmes de ce temps, hormis quelques notables exceptions, ne parvenaient jamais à s’émanciper de la mâle tutelle.  

      Cette malheureuse Josèphe Cayatana, sans aucune expérience de la vie, éduquée dans un lieu où on exaltait les sentiments les plus élevés, crut au grand amour que semblait lui porter Sages, alors elle brava ses parents qui s’opposaient à cette union, jusqu’à l’irrémédiable fâcherie. À cette époque dans les milieux bourgeois on ne badinait pas avec l’autorité parentale lorsqu’un enfant contestait celle-ci il s’attirait les foudres de sa parentèle qui respectant à la lettre les règles traditionnelles de leur société repoussait pour toujours la brebis galeuse. Ainsi lorsqu’elle fut jetée à la rue Josèphe Cayatana se retrouva seule, sans le sou, sans ressource, sans nul soutien, très vite la misère l’accabla. D’autant que le sinistre Sages qui avait rétabli sa situation avec l’argent de Josèphe, poussait la perversité jusqu’à ridiculiser et bafouer en public celle qui demeurait encore son épouse et qui trainait en haillons par les rues de Pau, tendait sa main, mendiait son pain.           

       Mais et c’était bien là le problème, Josèphe restait son épouse, or le divorce avait été abrogé en 1816, il sera rétabli en 1884, que fallait-il donc faire pour se débarrasser d’une épouse gênante qu’on n’aimait plus voire qu’on haïssait ?   

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      Ainsi retrouvera-t-on au début de l’été 1817 la malheureuse Josèphe morte dans un champ avec des traces de strangulation sur son cou ne laissant place à nul doute sur la cause de son décès. À qui donc profitait le crime ? Les enquêteurs désignèrent très vite les coupables, il s’agissait de nos trois personnages louches : Lateulère, Casaux, Barrère, qu’ils envoyèrent illico devant les juges. Cependant il manquait celui qui paraissait être le plus responsable de tous, le mari Sages qui en recouvrant sa liberté tirait le plus grand profit de la mort de son épouse. Il est probable que Sages fut assez malin pour mettre beaucoup de distance  entre sa personne et  celle qui allait le consacrer veuf.  Il s’éloigna longtemps et très loin, originaire de Gand sans doute allégua-t-il aux enquêteurs quelques affaires à traiter urgemment en ce lieu. Cet alibi indiscutable produit juste au moment où son épouse se faisait assassiner l’excluait de toue inculpation.

     Bien sûr on objectera que la coïncidence pouvait s’avérer suspecte si Sages connaissait Jean des chiens, Barrère pour l’état civil. Or j’imagine que Sages était suffisamment rusé pour ne pas agir directement, et je le vois convaincre Mimi d’aller chercher dans ses relations une personne capable de réaliser un crime pour peu de frais. Or Mimi Latellère connaissait sans être véritablement son amie, la réputation et le passé pénitentiaire de Jeanne Casaux, à demi-mot Mimi s’ouvrit Jeanne de son terrible souhait, laquelle concubine de Jean des chiens proposa ce dernier de supprimer Josèphe pour quelques sous on parle de 100 francs. Cet assassinat n’engendrait pas de grandes difficultés, étrangler une femme pitoyable et sans force, était un jeu d’enfant cruel pour Jean Barrère.       

       Pourtant des témoins curieux le désignèrent. Sans doute Barrère commit-il quelques imprudences, néanmoins il garda confiance jusqu’à la sentence, il pensait que les preuves s’avéraient insuffisantes pour qu’on le force à monter sur l’échafaud. Il réalisa son erreur au prononcé du jugement qui le condamne à mort et seulement lui-seul car le tribunal acquitte Mimi Lateulère et Jeanne Casaux.    

      Alors Jean Barrère du fond de sa prison refusant, avec la rage de l’instinct de survie, de passer sous le couperet, rumine sa vengeance, et il veut  lui-aussi témoigner de sa vérité, laquelle vérité venant de ce personnage crapuleux ressemble à de la calomnie. Il demande à parler au président du tribunal et dès le lendemain devant le juge il déballe sa version du crime mais également de 

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faits délictueux antérieurs, peut-être s’imagine-t-il que sa peine sera adoucie s’il dévoile sans preuves les tentatives de meurtres, fausses ou réelles, de Jeanne et de Mimi.

     Je crois aussi que Jean des chiens connaissait à fond pour l’avoir pratiqué les ressorts de cette société judiciaire qui se prétendait ni plus ni moins que l’organe sur terre de l’autorité divine, mieux encore de la colère divine, toutefois cette société empreinte de moralité chrétienne admettait aussi le repentir sincère de la pire ordure. De plus à cette époque pace que l’appel n’existait pas, ni le condamné ni le parquet n’avait la possibilité de faire appel d’un jugement de grande instance. Or dans le cas qui nous occupe le ministère public digérait mal les acquittements de Mimi et de Jeanne et si la justice ne pouvait revenir sur une affaire jugée en revanche si, concernant nos acquittées, quelqu’un dévoilait un crime ancien, peu importe les conditions de la révélation, contraintes ou volontaires, alors dans ce cas-là la machine à broyer judiciaire se remettrait durement en marche.

       Jean des chiens affirma au juge que plusieurs semaines avant l’assassinat, sa maitresse Jeanne Casaux, simulant la sympathie voire l’amitié envers Josèphe Cayatana, avait donné à cette dernière des aliments pour sa survie. Mais il ajouta que Mimi Lateulère avait monté ce traquenard en fournissant à Jeanne du poison dont celle-ci s’était servie à deux reprises pour des préparations fatales. Et pourtant Josèphe survécut même si elle éprouva en public des vomissements et des douleurs abdominales. Une personne inconnue et bienveillante mit en garde Josèphe du danger qu’elle courait en prolongeant sa fréquentation avec Jeanne, mais Josèphe répondit alors à cette personne anonyme dont l’enquête certainement découvrira l’identité, que d’une façon ou d’une autre elle s’attendait à être tuer. Jean des chiens précisa sa version en révélant l’impatience de Mimi d’en finir avec Josèphe, ce faisant Mimi mit la pression sur Jeanne, laquelle promit à Mimi de conclure l’affaire à sa façon c’est-à-dire en étranglant de ses mains Josèphe. Et lui piteux et lamentable complice d’une maitresse à qui il ne pouvait refuser un service se borna à immobiliser l’infortunée Josèphe, pendant que Jeanne lui serrait le cou, une mauvaise action qui, le tourmente jour et nuit et que sur son âme éternelle il regrette sincèrement.      

       Rien n’égale la sincérité ! Le juge crut ou plutôt feignit de croire l’assassin qui par ses médisances, car pour qu’il empoisonnement il faut du poison et on 

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n’en découvrit pas la moindre trace, du reste on ne se donna même pas la peine d’en chercher en faisant une autopsie, sans doute savait-on que par cet examen on ne trouverait rien, par ses médisances donc Jean Barrère sauvait sa tête, enfin selon toute probabilité il semble avoir été gracié.  

   En revanche au mois de novembre 1817 Marguerite Lateulère et Jeanne Casaux assises sur le banc d’infamie entendirent d’abord la sentence qui les condamnées toutes deux à mort, puis dans une belle envolée le président des assises, Bascles de Lagrèze, se crut autorisé à réveiller le sentiment chrétien des deux femmes, conseillant à celles-ci de bien se préparer avant de se présenter devant le juge suprême où à son côté se tiendra leur pauvre victime, il les incita à faire couler en abondance les larmes du repentir afin d’obtenir la miséricorde et vivre éternellement dans la demeure céleste.       

       Il n’est pas précisé si les deux condamnées se pourvurent en cassation. La justice suivit son cours, et le lundi 16 février 1818 vers 14 heures sur la place publique réservée à cet effet le bourreau fit tomber le couteau sur Mimi l’ordonnatrice et Jeanne l’exécutrice.

 

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Mmes Marie BARREAU et Marie LORILLARD épouse BARREAU

 

     Les rapports qui se créaient au fil du temps entre les maitresses de maisons et leurs servantes, s’alimentent de sentiments ambigus, du côté des maîtres on trouvera un mélange de paternalisme mielleux et de tyrannie brutale, et du côté des domestiques de la servilité honteuse et du ressentiment refoulé. Ainsi donc il adviendra selon les circonstances des moments d’amicale détente mais aussi de tension extrême.

    Un seul exemple illustrera mon propos, il s’agit de l’affaire des sœurs Papin. Le jeudi 2 février 1933 Christine et Léa Papin assassinent leurs patronnes dans des conditions atroces, on parlera de charpie sanglante, de bouillie saignante. Il semble que madame Léonie Lancelin et sa fille Geneviève aient voulu surprendre les deux sœurs dans un moment où elles supposaient que celles-ci faignantaient au lieu de s’atteler aux tâches définies. Pourquoi les dames Lancelin par leur retour inopiné vers 17 heures 30, voulaient-elles confondre leurs deux servantes, alors que par ailleurs elles les traitaient mieux que 

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n’importe quelles bourgeoises du Mans ne traitaient les leurs. En effet depuis avril 1926 les sœurs Papin n’avaient pas un seul motif de se plaindre de leurs patronnes, bien nourries, bien logées, et bien payées car avec leurs gages, en sept ans, elles s’étaient constituées un pécule conséquent.

     Alors pourquoi tant de haine ? À l’époque certains parleront de troubles psychiatriques  de l’ainée Christine entraînant dans son délire sanguinaire Léa sa cadette, d’autres évoqueront la fameuse lutte des classes qui ici aurait été portée à son point culminant. 

      Pour ma part je n’oublie pas les mots que Beaumarchais concernant les nobles, mettait dans la bouche de Figaro juste avant que n’éclate la révolution de 1789 : «Qu’avez-vous fait pour tant de bien ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus.»

      À quelques niveaux de la société où on se place, on trouvera toujours des gens qui n’eurent que le mérite d’hériter de leurs parents et parentèle, cela sera le reproche principal que le personnel placé sous leur domination gardera dans un recoin de leur cervelle. Et si par habitude, parce qu’au fil des générations les maîtres finissent par considérer leurs employés comme des bêtes de somme,  les ordres s’avèrent brutaux et méprisants, il arrivera un jour terrible où le bouillonnement des pensées ne sera plus ni contenu ni retenu. Les humbles souvent frustes par nature, car leur éducation et formation ne s’opèrent que sur le tas par les expérimentations, ne disposent que d’un vocabulaire fort limité qui ne leur permet par n’exprimer sans animosité leur ressenti. Or face à des gens instruits qui eux possèdent la faculté d’argumenter et de balayer d’un revers de main leurs récriminations, ces humbles lorsque leur existence devient insupportable, se laissent emporter par un déchainement de violence inouï basculant maintes fois  dans la criminalité.              

     Pour en revenir aux sœurs Papin, et particulièrement à Christine l’ainée qui apparait comme la cheffe de la fratrie, il faut savoir que peu après sa majorité celle-ci sans motif apparent se mit à nommer sa propre mère «cette femme», sans doute que «cette femme» employait des mots et des termes que sa fille Christine devenue majeure ne supportait plus d’entendre. Or si on peut prendre de la distance physique avec sa génitrice il n’en va pas de même avec celle qui vous emploie, qu’on côtoie en permanence, qui tous les jours utilise des mots ordinaires mais sur ce ton particulier la condescendance, de sorte que 

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celle qui les entendra, les jugera blessants. Jusqu’à ce que tombe ce mot ultime, le plus vexant, le mot de trop.

 

      En 1819 à Laval dans un manoir de la rue paradis vivait dans l’aisance monsieur François Busson un veuf de 69 ans qui se déclarait propriétaire pour justifier de son activité professionnelle. Dans notre présent on remarquera encore dans cette rue paradis une belle bâtisse qui pourrait être ce manoir où se déroulera le vendredi 5 février 1819 un double assassinat. En réalité cette date correspond à la découverte autour de trois heures de l’après-midi des corps égorgés, massacrés, de monsieur Busson et de sa jeune domestique de 20 ans Jeanne-Louise Bergue. 

     Cette jeune personne, Jeanne-Louise, avait succédé dans cet emploi de servante à Marie Lorillard, cette dernière, femme de 33 ans, était l’épouse de Marin Barreau un homme de 37 ans qui exerçait la profession de jardinier-maraicher. Avant d’embaucher Jeanne-Louise monsieur Busson avait renvoyé Marie Lorillard d’une façon brutale, il faut dire que Marie Lorillard arrondissait ses gages en volant son patron. Certes elle n’alla pas jusqu’à fracturer le coffre  si tant est qu’il y eut un coffre dans la maison, néanmoins elle s’autorisait le droit ancien et moyenâgeux de havage, le havage accordait à certaines personnes qualifiées le droit de saisir toute chose à portée de main. Et Marie Lorillard ne se gêna pas pour saisir bibelots, linge, couverts, bref toute affaire pouvant se glisser dans le corsage ou sous le jupon. Mais monsieur Busson malgré son âge avancé avait conservé suffisamment d’acuité visuelle pour constater les larcins dont il était victime et les aptitudes nécessaires pour confondre la responsable, puis s’en débarrasser comme une malpropre.

     Ainsi depuis son renvoi à cause de ses indélicatesses il devint impossible à Marie Lorillard de trouver une place de domestique dans une bonne maison bourgeoise de Laval. Depuis lors elle vivotait en tirant un maigre bénéfice de son activité de regrattière, pour être clair elle faisait le commerce en deuxième ou troisième main et même à la sauvette de la moindre chose qu’on peut vendre. Elle se dira marchande de beurre en réponse d’une interrogation du juge sur son métier. On peut légitimement penser qu’elle éprouvait vis-à-vis de monsieur Busson une violente rancœur, car outre son licenciement elle le rendait responsable de son déclassement social voire de sa misère. 

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    L’idée de vengeance lui vint tout naturellement et tout aussi naturellement elle voulut franchir le cap supérieur de la réalisation de sa vendetta. Pour tuer quelqu’un, il faut trouver une personne qui sache, une personne dont la main ne tremblera pas au moment crucial, une personne connaissant à fond son affaire et fasse sans anicroche passer outre-tombe le quidam désigné à la vindicte. Un professionnel donc, ou quelqu’un en passe de l’être, en somme un bourreau ou selon la dénomination officielle un exécuteur des arrêts criminels.

     Jacques-Joseph Durand, natif de Laval, avait 22 ans en 1819, les documents nous indiquent qu’il assurait justement cette fonction singulière. Circonstance surprenante il semble que dès sa préadolescence, vers 12 ans environ, il devint un des assistants de son père Jacques-François Durand qui détenait cette charge en tant que titulaire pour le département de la Mayenne. Vraisemblablement le père avait recueilli cette charge de son propre père, en outre la mère de notre Jacques-Joseph, donc l’épouse du titulaire, avait elle-même pour père un bourreau. De père en fils, ou gendre, ou neveu, on se transmettait cette charge maudite et par la pratique on apprenait ce métier de parias. Ainsi il s’était créé au fil des générations des dynasties d’exécuteurs, d’ailleurs exécuteur était la seule profession que les fils de bourreaux pouvaient raisonnablement envisager, car nul compagnon, ni maître, d’une profession traditionnelle n’aurait pris un de ceux-ci en apprentissage, quant aux filles de bourreaux par épousailles elles devenaient belles-filles de bourreaux. La singularité de Jacques-joseph tient au fait que son père mourut le 22 mars 1811 ainsi à l’âge de quatorze ans releva-t-il ce défi terrible de faire fonctionner la méchante machine.

     Lorsque en 1792 il fut voté, par soucis d’humanité, la loi qui ordonna d’utiliser une machine à décoller d’une façon nette et sans bavure les condamnés à mort, la question du choix des opérateurs ne posa aucune difficulté parce que depuis les temps moyenâgeux la profession de bourreau était bien établi, depuis longtemps déjà les boulangers avaient pris cette habitude de poser à l’envers le pain réservé aux bourreaux du lieu. D’ailleurs il convient de noter que dans toutes les familles on considéra que poser le pain à l’envers attirait le malheur, ou bien qu’on ne savait pas le gagner, sous-entendant que ce pain quotidien était gagné par des moyens inavouables.   

       Sans remonter jusqu’à l’époque de Mathusalem, disons qu’autour de l’an mille pour se débarrasser des criminels, on trouvait toujours des volontaires 

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pour pendre ceux-ci à une branche du premier arbre venu. Concernant les hommes de guerre vaincus, sauf s’ils représentaient une valeur monnayable auquel cas les vainqueurs les soumettaient à la rançon, autrement ces malheureux vaincus étaient généralement tous passés au fil du rasoir. Et pour terminer ce tour d’horizon, l’église militante faisait purifier par le feu du bucher les blasphématoires, les sacrilèges, et  les impies, tous assujettis forcément à Satan.

    En réalité l’élément qui favorisa l’émergence de cette profession puis de cette caste de bourreau, ce fut les tourments de la question, ordinaire ou extraordinaire selon la cruauté des tortures, permettant extirper les aveux sur les personnes soupçonnées de faits délictueux. Et on doit reconnaitre hélas que les tribunaux ecclésiastiques avec la sainte inquisition tinrent dans cette affaire un rôle diabolique. La dextérité du bourreau dans l’art de manipuler les engins épouvantables, conduisant le soupçonné aux portes de la mort mais sans que celle-ci advienne, provoquait dans presque tous les cas de figure de la part de l’accusé les réponses désirées.

     Maintenant la question se pose de savoir qui furent ses premiers tourmenteurs qui finalement créèrent ces funestes dynasties de bourreaux. D’où sortaient-ils ? À mon humble avis tout se joue entre l’an 1000 et les premières années de 1300, je considère qu’au début les autorités recrutèrent des individus selon leurs réputations établies par leurs métiers, leurs fonctions, ou leurs caractéristiques : une force hors du commun, une moralité plus que douteuse. Ainsi on recruta parmi les bouchers-charcutiers-abatteurs, les taxidermistes-empailleurs, les tanneurs-équarisseurs, les croquemorts, les thanatopracteurs-embaumeurs, en somme des métiers où il convient d’avoir le cœur bien accroché, mais aussi à défaut on tira du cachot de sinistres crapules ayant volé, violé, tué, qui en échange de leur vie, devenaient avec un zèle odieux la main exécrable et sanglante des juges. Mais paradoxe de cette affaire, la multitude qui en général se repaissait des châtiments exécutés publiquement sur les condamnés, en même temps ces populations exécraient les exécuteurs, nul ne leur adressait la parole, tout le monde les rejetait. C’était des lépreux, des maudits, à leur passage on tournait la tête on se signait d’une croix plus superstitieuse que  protectrice.                                         

      Pour en revenir à Marie Lorillard épouse Barreau sa haine pour François Busson se révélait si puissante que par tous les moyens elle se jurait de la faire 

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aboutir. Et la trentenaire épanouie ne fut pas en peine avec les galbes de sa  chair frémissante d’appâter Jacques-Joseph Durand, jeune coq de vingt printemps insatisfait par la gente féminine de son âge laquelle ne voulait à aucun prix s’acoquiner avec lui. Bref Marie et Jacques-Joseph devinrent amante et galant. Marin Barreau le mari, cocu complice, accepta le plan vengeur de Marie Lorillard malgré le désagrément de porter les cornes, en outre sa propre sœur Marie Barreau s’impliqua également dans le projet de sa belle-sœur.              

      À Marie l’épouse, à Jacques l’amant, à Marin le mari, et Marie la sœur et belle-sœur viendront s’amalgamer des collègues, des compères, des copains, pour qui un riche manoir représentait une aubaine et dans les murs duquel tous espéraient une fabuleuse razzia selon les informations de Marie Lorillard qui concernant la richesse du lieu n’hésita pas à en exagérer la somptuosité.

       Minuit l’heure du crime ! Il est tout à fait probable sinon certain que le vol  voire le pillage et les assassinats se déroulèrent dans la nuit du 4 au 5 février 1819. En revanche la découverte du saccage : armoires, secrétaires, coffres forcés, de la volerie : outre le tout-venant et les objets luxueux, on évoquera des sacs d’argent, et surtout des deux assassinats : le bourgeois et sa servante, cette découverte se produira dans l’après-midi du 5 février. Il faut dire qu’en 1819 la rue paradis était excentrée, et le manoir isolé,  par rapport à l’agglomération de Laval, ainsi on peut légitiment penser que l’alerte fut donné par une personne assurant un service quelconque : cantonnier, livreur, appariteur, ou autre.

     Les services judiciaires viendront sur les lieux des crimes constater les dégâts. Vainement ils traqueront un éventuel témoin, or il n’y a pas de voisins immédiats, tout aussi vainement ils rechercheront les indices susceptibles confondre des délinquants, ils n’en trouveront pas. Ainsi une dizaine de jours plus tard le procureur du roi se résoudra à recourir à ce procédé relativement moderne du placardage public d’un appel à témoins. Et l’Histoire le prouve, on a souvent raison de compter sur la médisance des honnêtes particuliers : un tel a dit à tel autre qu’une telle avait un ressentiment coupable sur une tierce personne, et qu’elle ne s’en cachait pas, et Marie Lorillard fut au bout de quelques semaines dans le viseur de la justice, d’autant plus que beaucoup connaissait les causes du licenciement de Marie.

    L’affaire pourtant ne se dénoua que début avril, soit deux mois après les faits, et encore faudra-t-il employer une méthode inavouable, l’autorité 

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judiciaire n’hésitera pas à mettre la pression sur un enfant de trois ans. Il suffira aux enquêteurs de faire les gros yeux au fils de Marie Lorillard pour que celui-ci disent à ceux-là ce qu’ils voulaient entendre, sans doute l’ont-ils aidé à révéler que Marin Barreau avait tué François Busson. Un coup de filet réussi flanque sous les verrous la petite bande de malfaisants, ensuite les scrupules n’étouffant pas la force publique les inculpés sont vigoureusement bousculés, et subissant la bourrasque punitive ils avouent tout ce qu’on voudra.    

       La justice parvient à établir le scénario du déroulement des crimes. La bande de brigands investit le manoir dans la soirée du 4 février 1819 dans le but avoué de mettre à sac la demeure de Busson. Or dès la porte d’entrée la bande agresse Jeanne-Louise Bergue la domestique, la bande toute armée d’objets tranchants et contendants se livre sur la jeune femme à une frénésie barbare. On  retrouvera la pauvre Jeanne gisant dans une mare de sang, défigurée par de larges entailles et des contusions multiples. Comme les époux Barreau, Durand le bourreau, et Marie Barreau, menaient le train, ils endosseront tous les quatre la responsabilité du premier assassinat. Ensuite le quatuor se rue à l’intérieur de la maison et ils trouvent Busson attablé dans sa salle à manger en train de diner, encouragés par Marie Lorillard et Marie Barreau, Marin et Jacques empoignent sans ménagement le vieil homme. Pendant ce temps les autres crapules commencent les voleries et le pillage.      

       Qui porta le coup mortel sur François Busson ? À la vérité à cette époque la médecine légale comme on l’entend de nos jours n’existait pas, alors la justice se borna à accuser Marie Lorillard de l’assassinat de son ancien employeur uniquement parce que ses motifs à elle paraissait  plus impérieux que ceux de ses complices. Puis il faut convenir que lorsque la violence se déchaine ceux qui s’y livrent, se soumettent à une sorte d’escalade qui atteint très vite des sommets de l’horreur. On dira que Marie Lorillard dans cette barbarie semblait la plus féroce comme possédée par les démons. François Busson sera littéralement déchiqueté, en toute logique la justice aurait dû aussi s’intéresser particulièrement au seul qui savait de par son métier mettre en pièces un humain, l’amant-bourreau Durand d’ailleurs Marie Lorillard s’était donnée à lui dans ce but.

     En juillet 1819 le procès, tenu à Laval, nécessitera une dizaine de jours pour démêler les responsabilités des nombreux inculpés, la cour auditionnera d’innombrables témoins de moralité ou plutôt d’immoralité. Les comparses 

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pour vols et recels seront condamnés à de longues années de prison ou de travaux forcés. Le quatuor pour assassinats prémédités ou complicité d’assassinats seront condamnés à mort. Bien sur les condamnés se pourvoiront en cassation, et les juges de cette cour rejetteront la requête, de même la grâce royale n’arrêta pas le bras vengeur de la justice. Mais cela prendra du temps car justement ce bras vengeur, cette main de bourreau qui allait exécuter un collègue bourreau, allait s’avérer difficile à trouver parce que comme je le mentionne plus haut les bourreaux formaient une caste familiale. Des liens filiaux, matrimoniaux, attachaient bien serré tous les éléments de cette parentèle singulière, et nul parmi ceux-ci ne voulait se porter volontaire pour assurer, en le guillotinant, le remplacement du titulaire.                  

       Finalement on forcera la main du monsieur d’Angers, ainsi nommait-on les bourreaux en substituant ces mots-là par monsieur, monsieur d’ici monsieur de là. Le monsieur d’Angers se chargera de la quadruple exécution. Le mardi 19 octobre 1819 sur l’actuelle place du marché de Laval laquelle voisine avec le château qui en ce temps servait de palais de justice et de prison, vers 12 heures 30 tomberont dans le funeste panier quatre têtes et dans cet ordre : Jacques-Joseph Durand ; Marin Barreau ; Marie Barreau sur qui pèse un soupçon imprécis de complicité ; et enfin Marie Lorillard dont on reprochera surtout d’avoir été dans cette affaire la sinistre initiatrice.    

 

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Mmes Anne Marguerite LIEGEY veuve DROUIN et sa mère Marguerite HOUARD veuve LIEGEY épouse D’HABLAINVILLE

 

     Rosières, en 1819 est une grosse bourgade de 2500 habitants situées à 20 kms au sud-est de Nancy. En réalité depuis ce beau moyen-âge du douzième siècle à ce nom de Rosières il a été accolé Aux-Salines parce que dans la vallée de la rivière Meurthe il apparut qu’on pouvait extraire du minerai de sel gemme. Cet or blanc on l’exploita jusqu’au dix-huitième siècle à ce moment-là la rentabilité ne se trouvant plus au rendez-vous on cessa l’extraction cependant la commune conserva son signifiant Salines. De toute façon pendant ces quelques siècles, l’exploitation des mines de sel demeura marginale, les 

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activités économiques principales de Rosières reposaient sur une agriculture céréalière et viticole.

      François d’Hablainville avait 54 ans environ en cette année 1819, il possédait sur le territoire de Rosières de la terre et des vignes qu’il mettait en valeur avec l’aide de sa famille. En réalité en 1819 cette famille se réduisait à peu de chose, avec lui sous son toit vivait son épouse sexagénaire Marguerite Houard veuve Liègey. Cette dernière de son premier mariage avait une fille trentenaire Anne Liègey qui en 1818 s’était mariée avec Joseph Drouin.

    À la vérité dans cette affaire je me suis appuyé sur des données parcellaires, et à la façon d’un puzzle où il y aurait beaucoup de pièces manquantes, j’ai dû recréer lesdites pièces afin de reconstituer une histoire qui soit le plus proche possible de la réalité. Ainsi je m’en suis tenu à un scénario qui m’apparaissait logique et où le bon sens prédominerait.

      Les témoignages affirment que de taille moyenne et physiquement robuste François d’Hablainville s’abandonnait à des actes violents, et tout porte à croire qu’il prit au fil du temps l’habitude de terroriser son entourage. Cette caractéristique est une donnée essentielle de cette affaire. Au tréfonds de sa pensée notre homme estime que cette peur qu’il inspire à tous doit le servir pour affirmer et favoriser son assise au sein de la communauté. Conséquence de cette tendance à l’âge où il espère convoler en juste noce, il s’aperçoit que les candidates ne se bousculent pas à son portillon, aucun père de famille ne souhaite ni n’envisage de livrer sa progéniture à un scélérat brutal.

     Peu importe il suffit d’attendre, une colombe finira bien par se poser dans une de ses vignes pour becqueter des raisins. La trentaine venue et dépassée notre homme n’est plus trop regardant lorsque passe dans son champ de vision une veuve à peine plus âgée que lui, et même si elle est encombrée d’une enfant, il l’épouse. Notre homme voit un avantage d’avoir une belle-fille, dans ses vieux jours par reconnaissance de l’avoir recueillie elle lui servira de garde malade, et dans l’immédiat cette veuve a encore l’âge de lui donner au moins un héritier.

      François d’Hablainville par profession valorise ses terres et ses vignes, de plus il élabore lui-même son vin dans le but théorique de le vendre, or aux fils des millésimes il prendra la triste habitude de boire en quelque sorte son fonds de commerce, mais aussi lorsque l’opportunité se présentait il tirait quelques cruchons de vins des tonneaux de particuliers chez qui occasionnellement il 

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œuvrait. Notre homme se fera surprendre par le fils du notaire Chanot, en pleine action dans la cave des propriétaires. Aux reproches prononcés par le fils il répondra avec dédain qu’il voulait s’assurer si leur vin était aussi bon que certains le prétendaient. Les scrupules ne l’embarrassent plus, il boit chez les autres sans retenu, pourquoi donc chez lui se retiendrait-il ? Égoïsme, brutalité, ivrognerie, le tiercé perdant.     

      Marguerite devenue madame d’Hablainville donnera deux fils à son mari, ils seront ses deux souffre-douleurs. Outre la rumeur publique révélant les mauvais traitements que subissaient depuis leur jeune âge les deux fils de François d’Hablainville en raison de sa cruauté, deux témoins affirmeront pour les avoir constater les maltraitances de ce père infâme envers ses deux fils. D’une part Jean-Joseph Pierrot, 65 ans, propriétaire, conseiller municipal, mais surtout membre de la fabrique (le conseil paroissial) et receveur de la confrérie du Saint-Sacrement, certifiera que fréquemment d’Hablainville battait ses deux fils à coups de bèche aux risques de les tuer, et qu’il dut plusieurs fois les secourir afin d’éviter les trépas inévitables, néanmoins les coups déjà reçus avaient fait glisser les deux rejetons dans l’imbécilité. D’autre part Sébastien Pigenel, 69 ans, propriétaire, déclarera que travaillant dans une de ses vignes il vit, il y quelques années, dans la vigne voisine d’Hablainville casser sur le dos de ses fils des piquets de bois, et comme si cela ne suffisait pas les frapper encore avec le fer de sa bèche jusqu’à les estourbir cruellement.

     Lors de l’enquête suite à la mort de Joseph Drouin à cause d’un probable empoisonnement se déroulant lors de la soirée du 19 juillet 1819, le magistrat interrogeant d’Hablainville mettra en cause ce dernier dans la mort brutale de ses deux fils, le premier décédant le 15 avril 1817 et le second expirant le 13 juillet 1817.  Dans sa réponse d’Hablainville balayera d’un revers de main les opinions publiques et les témoignages catégoriques qui l’accablaient. Pour lui l’un était mort de consomption, un euphémisme qui masque cette réalité en trois termes plus sombres : maigreur, faiblesse, épuisement. Tandis que l’autre fut rongé de l’intérieur par les vers, où autre saloperie.

     Or François Pégnot, 53 ans, menuisier, résidant dans une maison en face des d’Hablainville signalera sa surprise de voir mourir sans avoir été malades les deux garçons à quelques semaines d’intervalle. Concernant le deuxième garçon, Pégnot dira l’avoir vu la veille de sa mort devant la porte de la maison de son père en train de manger des carottes crus. Il est probable que le 

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magistrat dut s’étonner de la façon singulière dont ce dernier fils se restaurait, en conclut-il qu’il s’agissait là d’une habitude fixée depuis des lustres ? De plus il se murmurait au sujet de ce fils, de la manière la plus assourdissante, que le père salait sa soupe d’une façon particulière. Le magistrat n’était pas si sourd qu’il ne pût entendre même mezzo forte cette vox populi, or il ne jugea pas utile d’exhumer la malheureuse dépouille, car il savait, vivant en 1819, que les avancées scientifiques ne permettaient pas, lors des autopsies, de retrouver des traces d’arsenic sur les restes d’un corps mort depuis deux ans et plus. Cependant le mot arsenic commença avec persistance à appesantir l’atmosphère.  

     N’ayant plus de fils pour assurer la relève de l’exploitation, D’hablainville se fit fort d’en trouver un par substitution. Anne Liégey, la fille de son épouse Marguerite Houard veuve Liégey, certes plus que trentenaire, malgré sa petite taille, les documents disent 1,34 mètre  et  son physique disgracieux car affligée d’une bosse à son épaule droite, pouvait éventuellement convenir pour un mariage arrangé. Courant 1818 une négociation se produit entre d’Hablainville et Joseph Drouin un brave garçon d’excellente réputation, célibataire et lui aussi largement trentenaire. L’accord verbal, appuyé par le fameux : «cochon qui s’en dédit», juste avant de se frapper les mains et cracher par terre, énonce que les biens des deux parties seraient confondues et que les profits, une fois les dépenses réglées, serviraient à l’entretien du foyer composé des deux ménages abrités sous le même toit qui est la maison de d’Hablainville.

      Aux vendanges de 1818 Anne Liégey épouse donc Joseph Drouin, et ce dernier respecte pendant les cinq premiers mois l’arrangement convenu, juste le temps qu’adviennent les tensions et les disputes. Drouin étant mort d’Hablainville pourra affirmer au magistrat que les torts provenaient du défunt lequel voulait seul s’accaparer de tout le bénéfice, et pour se faire lui manquait de respect et lui crachait dessus. Les absents ont-ils toujours tort ?  

      L’épouse Anne Liégey témoignera d’une façon plus nuancée sur ce désaccord, elle dira que Drouin promettait son aide à d’Hablainville seulement pour les travaux des champs, par la suite pour des raisons qu’elle ignore Drouin n’a pas tenu sa promesse. Puis Drouin voulut que son ménage, reprenant son indépendance, s’installât dans une maison louée, voisine de celle de son beau-frère Cassard. Ce chamboulement inquiéta Anne Liégey à tel point qu’elle demanda à son beau-père d’Hablainville ce qu’il adviendrait d’elle en cas de 

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décès de son époux en l’absence d’un héritier, il lui répondit que les papiers avait été rédigés de telle façon qu’elle hériterait de son mari. Ces dispositions la rassurèrent.

      En ce qui la concernait, malgré son installation dans cette nouvelle demeure, elle ne manquait pas de revenir chez d’Hablainville pour donner de sérieux coups de main, de sorte que très souvent pour n’avoir pas eu le temps de la préparer, elle ramenait chez elle la soupe du midi et du soir composée par sa mère. Cette habitude jouerait un rôle capital dans l’affaire, notamment en ce juillet 1819, lorsqu’on sait l’intensité des efforts que demandent les travaux agricoles pendant les longues journées d’été, on doit admettre qu’Anne Liégey trouvait son compte dans cet arrangement familial.     

       Ainsi le samedi 17 juillet 1819 après une rude journée Anne Liégey revient chez elle avec la soupe à partager avec son époux. Le surlendemain lundi 20, journée épuisante,  Anne mange la soupe du soir avec sa mère, la ration de Drouin est mise à part dans un récipient dédié, celui qui fut utilisé le samedi. Or Anne qui a encore faim piocherait bien deux ou trois cuillérées dans ce récipient, mais sa mère lui suggère de se resservir dans sa marmite et l’invite même à prendre du pain et du lard. 

     Et voilà Anne qui comme à l’accoutumée, revient chez elle avec ce récipient rempli de soupe, sitôt arrivé elle la met à réchauffer. Plus tard Drouin s’attable et consomme une bonne partie de la soupe avant de lui trouver un gout. À cet instant il invite son épouse la gouter, Anne après avoir dégluti trois ou quatre cuillérée, lui dit ressentir comme d’infimes croutes de pain et une légère saveur de tabac. Rassuré malgré la méfiance qui l’habite concernant tout ce qui provient de d’Hablainville, car depuis les quelques mois qu’il vit en toute indépendance beaucoup de langues se sont déliées et des ragots plus ou moins avérés ont convaincu Drouin de la possibilité que son beau-père puisse utiliser l’arsenic comme argument décisif, donc rassuré Drouin avale la totalité de sa soupe puis par-dessus çà  beaucoup d’eau fraiche.

      L’eau jusqu’à une période récente était un vecteur la dysenterie, surtout l’été et ici nous sommes en juillet, même si cette eau est fraiche donc qu’elle sort d’un puits le risque est réel, il peut maintes fois s’avérer mortel. Le danger de l’eau fera dire à Louis Pasteur que « le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons », ce qui était vrai à son époque où le vin développait un faible niveau d’alcool tout en apportant aux consommateurs un bénéfice 

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alimentaire. Bien sur l’excès d’un produit même faiblement alcoolisé présente une dangerosité certaine, Emile Zola en fera le sujet de son roman «L’Assommoir».

     Dès le début de soirée Drouin endure des vomissements et des diarrhées, sous les yeux d’Anne, laquelle s’alarme sans trop savoir quoi faire, en outre à voir son mari vomir elle se sent mal, des haut-le-cœur la saisissent, à son tour elle vomit, mais peut-être que son état, elle est enceinte, la porte plus facilement à avoir des nausées. 

    Vers 22 heures madame Vicaire, 61 ans, mariée à un serrurier, entends depuis la rue les appels au secours de Jacques Drouin. Elle se lève d’un bond et va tenter de soulager Drouin et Anne. Madame Vicaire relève les accusations d’empoisonnement que porte Drouin envers d’Hablainville, et les reproches qu’il adresse à son épouse d’être peu souvent dans sa maison et de ne pas s’occuper ni du ménage ni des repas. Drouin lui fait constater les résidus au fond de son écuelle, cette matière lui semble être de la farine de fèves et la goutant du bout de son doigt elle ne détecte aucune saveur détestable. Madame Vicaire signale que les cris de Drouin, avaient auparavant alerté plusieurs personnes  qui se trouvaient chez lui lorsqu’elle arriva, d’ailleurs Rosalie Martel témoignera que dans le fond de la gamelle la substance ressemblait à des grains de sable. Madame Vicaire prend alors l’initiative d’aller nuitamment chercher un médecin.

     Le docteur Florence, 53 ans, une fois prévenu se rend au petit matin blême auprès des malades, leurs indispositions ne l’inquiètent pas outre mesure tant il est vrai qu’en période estivale pour d’innombrables raisons les maux de ventre sont fréquents. En revanche les accusations de Drouin le trouble, mais dans l’immédiat il lui donne une potion susceptible de calmer sa douleur. Hélas ce remède n’arrête pas l’inévitable décès de Drouin autour sept heures du matin le 20 juillet 1819. Néanmoins suffisamment ébranlé par cette mort  le docteur Florence va alerter monsieur Dauphin le maire de Rosières, cependant le docteur pense en son for intérieur que plutôt que le poison, dont il n’imagine pas l’emploi par un des éléments de la population locale, il faut incriminer le vieux chaudron mal étamé, car contrairement à l’ancien adage ce n’est pas forcément dans les vieux pots qu’on fait la meilleure soupe.

      Le maire et le docteur sans délai se rendent chez d’Hablainville et à brule pourpoint ils annoncent aux époux la mort de leur gendre suite à l’absorption 

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de leur soupe avariée. Sans se troubler ni sans interrompre son petit déjeuner d’Hablainville annonce que cette affaire ne le regarde pas, les problèmes de cuisine concernent son épouse, or Marguerite Houard émotionnée répond mal à la question, elle certifie qu’elle n’a rien mis dans la soupe, par avance elle croit repousser ainsi tous  les racontars passés et futurs, mais comme le lui fait remarquer son mari la vrai question concerne la propreté de ses ustensiles de cuisine, Marguerite claironne alors que dans sa cuisine tout est propre.

      Les attitudes et les paroles du couple, s’ajoutant à leur mauvaise réputation,  sèment un sérieux doute dans l’esprit du maire. Ce doute ne profite pas aux soupçonnés que la rumeur publique transforme en coupables. Aussi le maire en tant que premier magistrat de la communauté prend-t-il la décision de faire enfermer séparément les époux dans ce qui tient lieu de prison. Puis avec sagesse le maire se saisit d’une plume et signale cette mort étrange au procureur du roi du parquet de Nancy, et le prit de faire autopsier le défunt très vite à cause des grandes chaleurs d’été. Le procureur charge le juge d’instruction Henry de se rendre immédiatement à Rosières accompagné de Riston son substitut, et de Braconnot, 40 ans, éminent professeur d’histoire naturelle et de chimie.

     Vers 17 heures le trio arrive dans la maison du mort, attendu par le docteur Florence et Taillard l’officier de santé. Sur le champ les trois hommes de science se livrent à l’autopsie du défunt, tandis que le juge et son substitut avant de s’installer dans la maison voisine qui est celle de Cassard le beau-frère de Drouin, questionnent Anne à présent veuve Drouin. Le juge estime que les preuves sont encore insuffisantes pour l’arrêter. Dans la maison Cassard le juge interrogera tous les quidams venus sur les lieux par curiosité qui voudront témoigner, témoignages à charge essentiellement. Mais auparavant le juge se rend à la mairie il veut faire parler les époux d’Hablainville, puis avec le couple et la force publique il se déplace dans leur maison pour une perquisition minutieuse. Rien de probant ne sera découvert.          

      Revenu avec son substitut dans la maison Cassard, le magistrat lit sans surprise le procès-verbal des trois scientifiques qui indique une érosion de l’estomac provoquée par l’arsenic. Il est vingt heures passé lorsque le défilé des témoins commence devant les hommes de loi qui à présent détiennent par devers eux le document incontestable qui atteste de l’empoisonnement, aussi 

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prêteront-ils une oreille attentive aux dépositions accablantes à base d’exagérations.

 

      Pourtant méfions-nous des expertises péremptoires très souvent réfutées par de convaincantes contre-expertises. Proche de nous il convient de rappeler l’affaire Marie Besnard qui s’étala de 1949 jusqu’à 1961, en réalité cette affaire débuta en 1947 par la mort de Léon Besnard le second mari de Marie. Cette mort survint à la suite d’un repas festif où étaient présents de nombreux convives. Sur le chemin du retour Léon éprouve des vomissements qui l’épuisent. Les jours suivants son état s’aggrave, malgré les soins du médecin qui ne voit là qu’une indigestion mais comme Léon est le seul de tous les invités à connaitre cette grave indisposition le médecin ordonne une analyse de sang qui relève un taux d’urée très excessif lequel explique le décès brutal de Léon.

      Bientôt cependant à Loudun la rumeur se propage, appuyée par l’envoi au procureur de la république d’une lettre circonstanciée sur l’effet de l’arsenic, puis grâce aux moyens modernes d’information la population française en vient à s’interroger et à se passionner au sujet de cette «bonne» dame de Loudun. Alors le parquet ouvre une enquête. La police tenant compte de l’opinion publique, les ragots donc, fouille le passé de Marie Besnard, elle trouve que depuis les années vingt on meurt beaucoup dans l’entourage de Marie et quasiment toujours elle hérite des défunts. Puis comme si cela ne suffisait pas on lui prête une relation intime avec un soldat allemand pendant l’occupation. 

       Lors des procès, il y en eut plusieurs, les experts se livrent alors dans les prétoires à des batailles homériques, ceux qui accusent se voient pris en défaut par les avocats de la défense particulièrement éloquents. Néanmoins la justice fera exhumer treize corps dans lequel des experts trouveront des quantités importantes d’arsenic, pourtant d’autres experts douteront de la régularité des expertises, selon la partie du corps prélevé le taux d’arsenic varie considérablement, de plus ils trouveront celles-ci incomplètes car la terre du cimetière a absorbé au fil des années, à cause de l’entretien des allées du site funèbre et de ses plantations, d’énormes quantités de produits phytosanitaires dont la dégradation a pollué la terre et a faussé les analyses.

      Experts en désaccord, tâtonnement de la justice, contradiction des tribunaux, l’affaire trainera plus de vingt ans, certes Marie Besnard finira par être acquittée au bénéfice du doute, cependant les honoraires des avocats, les 

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frais des analyses demandées par sa défense, ruineront la «bonne» dame de Loudun laquelle donnera son corps à la science, elle évitera ainsi les frais de ses propres obsèques. 

      Conclusion : en 1949 les expertises se révélaient très peu fiables, on peut imaginer ce qu’il en était des expertises en 1819.     

             

      1819 donc. La moindre déclaration devient une preuve ainsi en est-il de Marie Antoine 26 ans domestique de culture pendant cinq mois chez d’Hablainville et renvoyée le 19 juillet la veille du décès de Drouin. Marie déclare que Marguerite Houard sans cacher ses propos malgré les conseils de son mari, souhaitait la mort de son gendre parce que d’après elle ce n’était qu’un fainéant et que si d’aventure il crevait elle ferait une bonne tarte. En outre elle brulait d’envie de déshériter sa fille car celle-ci ne se résolvait pas à quitter son fainéant de mari, quitte à donner ses biens à l’hospice. Cependant la charge capitale de Marie Antoine fut d’impliquer d’Hablainville, elle prétendit que le vendredi 16 juillet 1819 vers huit heures du matin celui-ci revint de Saint-Nicolas-de-Port situé à une grosse lieue de Rosières, sans doute était-ce jour de marché dans cette commune, il ramenait secrètement dans un papier soigneusement plié un produit qu’elle n’a pas vu et donc qu’elle ne saurait décrire. Lorsqu’elle fut renvoyée elle s’en retourna auprès de sa famille à Manoncourt situé à 45 kms de Rosières, a-t-on été la chercher ou est-elle venu de son plein gré ?

     Le juge ordonne alors que la veuve Drouin rejoigne le couple d’Hablainville à la prison de la mairie. Le juge n’accorde aucune importance au  témoignage de mademoiselle Marie Pigenel laquelle assure que son amie Anne et Joseph Drouin son mari formaient un beau ménage, et tous les deux s’entendaient bien.

      Le lendemain 21 juillet dès sept heures le juge Henry reprend ses auditions. Il entend à nouveau Jean-Joseph Pierrot, conseiller municipal et membre engagé dans la vie paroissiale, qui déclare que le 19 juillet d’Hablainville lui a exprimé son souhait en accord avec son épouse de faire don pour le salut de leur âme de son beau  jardin à la paroisse de Rosières, de plus d’Hablainville a manifesté son désir d’être membre de la confrérie du Saint-Sacrement.

      Le juge interroge ses trois prisonniers et les considérant comme coupables il les apostrophe vivement : « il est établi que Drouin a été empoisonné avec de 

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l’arsenic, poison qui en quantité notable a été trouvé dans son estomac. Le seul aliment que Drouin a ingurgité fut cette soupe que vous avez préparé madame Houard avec l’aide de votre fille et avec cet ingrédient mortel apporté de Saint-Nicolas-de-Port par votre mari. D’ailleurs plusieurs témoins ont déclaré que Drouin a crié avant de mourir que sa soupe était empoisonnée. Les preuves sont formelles ! Avouez donc qu’on en finisse ! »             

      Anne Drouin rappelle qu’elle a mangé plusieurs cuillérées de cette soupe. Marguerite Houard plaide l’innocence de son ménage et de sa fille, puis elle révèle qu’un étranger en affaire avec d’Hablainville et tempêtant contre ce dernier, a pénétré vers six heures du soir dans sa cuisine alors qu’elle préparait la soupe. Craignant la colère de cet étranger elle sortit de la cuisine, l’étranger demeura seul un quart d’heure avant de se résoudre à quitter la maison en vitupérant. Hélas pour les inculpés Marguerite ignore tout de cet étranger son nom, son lieu de résidence, et d’Hablainville principal intéressé reste muet sur cet étranger dont il ne sait rien.

      Cependant d’Hablainville manifeste ardemment son innocence, innocence dont il sait avec certitude que son épouse Marguerite l’a précédemment confirmée au juge. Mais pouvait-elle faire différemment avec un tel époux. Cependant le juge ne lâche pas l’énergumène au sujet de son déplacement à Saint-Nicolas convaincu que son coupable s’est procuré le poison en ce lieu auprès d’une canaille dont il voudrait connaitre le nom pour démanteler le réseau, car depuis l’affaire des poisons advenue sous Louis XIV une règlementation sévère régit le commerce de produits toxiques. Or d’Hablainville soutient qu’il est allé à Saint-Nicolas pour parler au juge de paix au sujet d’un porc qu’on lui aurait vendu et qui serait mort prématurément. En outre il affirme que Marie Antoine cette domestique qu’il a renvoyé n’est qu’une méchante femme dotée d’une langue de vipère.

       Le juge qui désirait des aveux en bon et due forme, en vient à combiner un traquenard avec la complicité de Dauphin le maire, de Henquel le secrétaire de mairie, et de Florentin un négociant sans doute conseiller municipal mais cela n’est pas précisé. Dans l’ancien four banal Florentin et  Henquel s’allongeraient sur le plancher de la pièce du dessus pour écouter par les jointures des planches les dires des coupables qu’on emprisonnerait dans la pièce du dessous.  

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     Marguerite reprochera à sa fille Anne de n’avoir pas dit assez fort qu’il n’y avait rien dans la soupe, Anne ripostant que son mari Drouin criait comme un beau diable en montrant son écuelle qu’il avait été empoisonné avec de la soupe. D’Hablainville regrettait de n’avoir pas été assez sévère voire rugueux avec Marguerite et Anne les femmes de sa maison, réprimandant Anne d’avoir amené cette soupe à Drouin par quoi tout leur malheur est advenu.

     Ensuite l’espionnage tournera court parce que les cris de la foule menaçante exigeront que les gendarmes interviennent et mettent les prisonniers sous leur contrôle puis les transfèrent à la prison de Nancy.

     À ce stade de l’enquête, les charges retenues contre les d’Hablainville et la veuve Drouin peuvent être démolies par le premier avocat stagiaire venu, car le fait que les médecins trouvent de l’arsenic dans l’estomac de Drouin ne prouve pas que ce soit ses beaux-parents et son épouse qui lui ont fait absorber ce poison par surprise puisque sachant d’où provenait la soupe Drouin malgré tout la consomma entièrement. Il fallait que la justice découvre la preuve irréfutable quitte à pousser à la roue par ce qui  semble un piège grossier.

    À la prison de Nancy le 22 juillet au matin le gardien Duchesne charge madame Barbe Ména de fouiller au corps Marguerite d’hablainville. Et dans le corsage de Marguerite on découvre une feuille de papier gris, enveloppe habituelle d’un paquet tabac, cette feuille soigneusement pliée contenait une poudre blanche qui ressemblait à de l’arsenic. Le gardien Duchesne dira au juge que Marguerite par des gestes brusques refusait de s’en dessaisir, Marguerite dira exactement le contraire.    

     Sur le champ se faisant amener Marguerite le juge d’instruction lui demande d’où provient cette feuille pliée ? Elle lui répond  qu’elle l’a trouvée par terre à trente mètres devant sa maison au moment où les gendarmes les ayant fait sortir du four banal, elle,  son mari, et sa fille, et avant de les conduire à Nancy, tous se rendirent dans sa maison chercher quelques affaires. Elle précise qu’elle ramassa ce papier et le mis dans son corsage sans qu’aucun des gendarmes, chose étonnante ne s’en aperçoivent, mais par la suite surveillée comme elle l’était à aucun moment elle ne put sans risque sans débarrasser.

    Or au sujet de papier plié, la domestique renvoyée Marie Antoine en a fait mention d’un dans sa déposition, comme la maison a été fouillée de fond en comble sans qu’il soit trouvé ni papier plié ni même la moindre chose compromettante, il fallait pour affirmer la culpabilité des trois qu’un objet 

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suspect fût découvert bien cachée dans les parties intimes de l’une ou l’autre des personnes inculpées. Un objet que les autorités ont en quelque sorte mis sous leur nez ou plus exactement sous leur pied par une promenade opportune. 

     Par ailleurs l’enquête avait révélé au juge que la femme Pierron à Rosières avait vendu à Marguerite voilà de ça deux ou trois ans de la mort-aux-rats, un produit qu’elle fournissait et emballait dans des feuilles de papier plié. Il fallait donc faire croire à Marguerite de l’existence dans sa maison ou à son pourtour d’un éventuel sachet oublié et qui réapparaissait au mauvais moment. Marguerite tomba dans le piège. Ses dénégations ne modifieraient en rien l’opinion du juge, et pourtant elle jura sur l’honneur et avec véhémence qu’il s’agissait pour elle  que de se débarrasser d’une invasion de nuisible.  Mais les avis des chimistes accableront le trio car la concordance entre le produit prélevé dans l’estomac de Drouin et celui enveloppé dans le papier caché dans le corsage s’avéraient être du même type.

      Le 28 aout 1819 la chambre d’accusation renvoyait les époux d’Hablainville et la veuve Drouin devant la cour d’assise de Nancy chef-lieu de l’ancien département de la Meurthe. En théorie la comparution devait intervenir dans le courant d’octobre 1819, or au début du mois il fallut conduire la veuve Drouin à la maison de secours car elle arrivait au terme de sa grossesse. Un certificat médical certifiera de la naissance d’un enfant le 11 octobre mais on ne connaitra ni son sexe, ni s’il survécut et dans ce cas l’orphelinat (hospice pour enfants) qui s’en chargea. Par ailleurs il faut savoir que la multitude considérait un enfant de criminel comme un anormal affligé d’une tare rédhibitoire. Ce contretemps, si on peut dire, occasionna le report de l’audience au 17 décembre.

     Pratiquement toute la population de Rosières-aux-Salines encombrait la salle du public, la pièce réservée aux nombreux témoins, et la salle des pas-perdus laquelle vibrait des voix des retardataires, pour cette foule une seule chose importait la sentence de mort de leurs trois concitoyens que depuis longtemps pour leur exécrable réputation, elle, cette foule populacière, avait jugés et condamnés. D’ailleurs même pour les avocats la partie semblait terminée avant même de débuter puisque si maître Cléret défenseur de la veuve Drouin et maître Chatillon défenseur de d’Hablainville, étaient tous deux présent au procès en revanche maître Fabvier, qui devait assurer la défense de 

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Marguerite Houard, ne daigna pas se présenter aux audiences, ainsi le déni de justice concernant Marguerite était porté à son comble.

    Le 21 décembre les jurés rendaient leurs décisions, ils envoyaient Marguerite à l’échafaud pour assassinat et son mari aussi pour complicité d’assassinat.  Concernant Anne Drouin il y eut litige, les jurés eu égard à l’enfant qu’elle avait mis au monde ne souhaitait pas qu’elle meure et s’il la jugeait complice, le compte de leurs voix  ne suffisait pas pour la sentence suprême, alors on reprit les délibérations mais ce coup-ci avec l’implication des quatre juges, alors sans surprise, pour complicité Anne fut condamné à mort.

    Il ne manquait pourtant pas d’arguments pour casser ce jugement or le 21 janvier 1820 la cour rejetait le pourvoi formé par les condamnés, et à défaut de grâce plus rien dès lors n’empêchait les exécutions.

     Un détail accablant confirme la scélératesse de cette multitude assoiffée de vengeances sanglantes. Quelques jours avant le procès, Dauphin le maire de Rosières-aux-Salines adressait une requête au procureur général du roi lui demandant pour l’édification de ses administrés  d’ordonner que les exécutions se déroulent sur la place principale de sa commune.       

      Ainsi le vendredi 11 février 1820 vers cinq heures du matin une voiture cellulaire escortée par une escouade de gendarmes partait de la prison de Nancy pour se rendre à Rosières à 20 kms de là. Une fois arrivée les condamnés retrouvaient la salle qu’à Rosières on utilisait comme prison, toutefois les condamnés demeurèrent en ce lieu juste le temps nécessaire pour les préparer car il ne convenait pas d’impatienter la foule immense qui attendait l’atroce dénouement. Il était midi passé lorsque la première tête celle d’Anne roula sur le sable, ensuite vint le tour sa mère, et enfin de son beau-père, le journal régional mentionnera qu’ils montrèrent face à la mort une grande résignation.    

 

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 Mme Prudence PEZE veuve GUIRAULT  dite «la louve de Rainecourt»

 

     De nos jours les journaux, les médias, relatent certaines catégories de crimes en employant l’anglicisme : «home-jacking ».  En la matière que nous dit le site internet du ministère de l’intérieur : «le home-jacking est un type de cambriolage qui consiste à s’introduire dans un domicile en présence des 

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propriétaires », un peu plus loin on lit que ce délit s’accompagne généralement de violence physique. À employer un terme anglais il peut sembler à beaucoup que cette forme de crime fut imaginé récemment par quelques esprits malfaisants. Or il n’en est rien !

      Pendant l’époque perturbée de la révolution française, à la fin du dix-huitième siècle, essentiellement dans le nord de la France il apparut des bandes de fripouilles qu’on nomma «les chauffeurs de paturons», les paturons étant les pieds. Ces bandes de chauffeurs étaient constitués de plusieurs personnes, cinq ou dix parfois plus, des hommes et des femmes de tout âge, ils possédaient cette particularité de résider ou d’être originaire du terroir sur lequel ils œuvraient mauvaisement, ainsi pour ne pas être reconnus de leurs victimes qu’ils côtoyaient dans les foires et les marchés, ils enduisaient leur visage de suie, mais le plus souvent ils ne prenaient nulles précautions tant ils terrorisaient lesdites victimes apeurées, lesquelles craignant les représailles n’osaient pas se plaindre.    

      L’histoire criminelle offre un vaste choix de bandes de chauffeurs lesquelles en matière de sadisme les unes les autres se surpassèrent, toutefois la base de cette activité barbare reposait sur les brulures de la plante des pieds, fer rouge ou brandon. Pourtant parmi toutes ces bandes il en est une qui retient l’attention pour deux raisons : la première étant qu’elle est codirigée par une septuagénaire d’un sexe prétendument faible il s’agit de Prudence Pezé veuve Guiraud ; la deuxième implique un personnage haut en couleur connu de tous Eugène-François Vidocq. Vidocq enfant turbulent que ses mauvais penchants conduiront au bagne mais qui une fois libéré aura néanmoins cette intelligence de proposer ses services à la police. De bons et loyaux services puisque en tant qu’indicateurs il faisait le double jeu restant en relation avec ses louches compagnons mais dénonçant ceux-ci pour que la police puisse les arrêter en flagrant délit. Au fil du temps et au vu des résultats cette assistance supplétive prendra des contours officiels par cette idée de Vidocq retenue par les autorités de créer une brigade de sureté. Vidocq ayant carte blanche formera sa brigade avec des éléments douteux, des compagnons de chaine et de misère, puisque selon le proverbe qui se ressemble s’assemble, son équipe se composera d’anciens bagnards et de repris de justice tous dévoués à sa personne. Il sera le chef de cette brigade de sureté, mais pour faire simple on dira chef de la sureté. 

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     À une quarantaine de kilomètres à l’est d’Amiens se situe le terroir de Santerre, un vaste territoire rural peuplé d’innombrables villages, de nombreux hameaux et d’une multitude de fermes isolés, que les gendarmes avaient bien du mal à protéger des canailles et des chauffeurs. Une mission d’autant plus difficile pour les gendarmes que les fripouilles vivaient au sein même de la population ainsi Prudence Pezé veuve Guiraud habitait dans une des dernières maisons à l’est de Rainecourt sur le chemin qui va à Herville à 2,5 kms de là.

      La tradition populaire, qui n’est rien d’autre qu’un amas de ragots, attribuera à Prudence la Louve pas moins de dix-neuf crimes de sang, chiffre étonnamment précis. D’après les on-dit Prudence usait d’un stratagème radical, sur les grands et petits chemins qui mènent à Amiens ou ailleurs, elle repérait les voyageurs solitaires, isolés, attardés, qu’elle abordait quémandant la charité en suscitant de leur part la pitié, faisant valoir sa condition de pauvre veuve. Ensuite en guise de remerciement elle sortait d’une poche un long couteau qu’elle plongeait dans le corps de l’âme charitable, et pour finir elle dépouillait la victime inerte. Rien d’étonnant qu’avec un tel palmarès Prudence ne devienne pas cheffe de chauffeurs.

      Or le territoire Santerre avec son étendu s’avérait trop criminogène, il fallait remédier à ces désordres en renforçant les effectifs des forces de l’ordre. Pour se faire le juge de paix de Rosières-en-Santerre (à 7 kms au sud de Rainecourt) adressa une note au juge d’instruction de Montdidier, le juge avertit sur le champ le comte d’Allonville le préfet de la Somme, ce dernier vu la gravité des faits en référa directement au ministre de l’intérieur, le ministre confia au préfet de police la tâche de régler ces problèmes, et enfin ce dernier missionna Vidocq afin que par sa technique personnelle il mette fin aux agissements délictueux.

     Vidocq ne jugea pas utile de mobiliser ne fusse qu’un seul homme de son équipe. Il prit à Paris un train en direction d’Amiens, nous étions en octobre 1819. Une fois arrivée à Amiens le vrai Vidocq devient un faux Frénot colporteur de son état, un colporteur qui comme tous les individus s’employant dans cette activité ne pouvait vendre que ce qu’il pouvait porter sur ses épaules, sur son col. Cela ne posait aucun problème pour Vidocq-Frénot  qui était bâti comme un taureau de combat. Chemin faisant sur les sentiers du Santerrois, sans avoir l’air d’y toucher, commerçant avec l’un, triquant avec l’autre, conversant avec les paysans, il soutirait et engrangeait d’utiles 

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renseignements. Au bout de quelques temps il lui apparut que la bourgade de Rainecourt devenait une piste sérieuse, toutefois pour ne pas éveiller les soupçons il s’installa dans une chambre de l’hôtel du Cygne situé dans le village Rosières.

      Vidocq-Frénot se rapproche et même sympathise carrément avec un certain Capelier aubergiste à Rainecourt un homme grossier, brutal, et massif, dont tout laisse à penser qu’il appartient à la bande de chauffeurs qui sème l’épouvante dans la région. Vidocq-Frénot s’accoquine avec Capelier au point que ce dernier dévoile sa face cachée et il confie au policier qu’il codirige avec Prudence, la louve de Rainecourt, une bande d’une soixantaine de vauriens, mais sans doute pris d’une vanité excessive veut-il démontrer sa propre importance par le nombre de ses complices.

     À force de fréquenter Capelier, Vidocq-Frénot commence à considérer la fille de celui-ci, et comme deux maquignons ils discutent sur la faisabilité d’un mariage, ainsi Capelier caserait sa fille. Mais Vidocq-Frénot afin de pouvoir s’établir, voudrait auparavant que son futur beau-père lui indique un bon coup, qui est toujours un mauvais coup pour les victimes. Affaire entendue !

     Pourtant Prudence vieille louve septuagénaire se méfie de ce nouveau venu, alors pour se rassurer elle exigera que le colporteur réalise trois vols avec effractions, évidemment  l’ex-bagnard passa ce triple examen avec brio, ce qui lui vaudra son admission dans cette communauté de chauffeurs avec les félicitations de tous les compagnons-tourmenteurs.

     En la circonstance Vidocq créa la technique de l’infiltration, du noyautage, et il est donc très possible qu’il ait organisé le flagrant délit qui va être relaté.

     À Berny-en-Santerre à 10 kms à l’est de Rainecourt, vivait dans la solitude un très vieil homme de 86 ans qui se nommait Dufay et dont l’unique plaisir consistait à rédiger, à rectifier, et à réécrire son testament. Car le vieillard avait tout au long d’une vie austère amassée de conséquentes économies. Il faut dire que pendant des décennies l’homme en tant que régisseur avait été au service de la famille des comtes de Saint-Simon. Le village de Saint-Simon se situe à une trentaine de kilomètres de Berny. Au sein de la noble famille on relèvera les noms de Louis de Rouvroy duc de Saint-Simon célèbre mémorialiste sous Louis XIV et sous la régence, et de Claude-Henri de Rouvroy de Saint-Simon. Rouvroy étant une commune de la banlieue de Saint-Quentin. Ce dernier personnage laissera une trace remarquable dans le domaine économique, 

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philosophique, et surtout politique puisque sa doctrine le saint-simonisme, qui est considéré comme l’une des bases du socialisme, certes un socialisme utopique lequel reposait sur la fraternité, la solidarité, la bienveillance, et la compétence de l’élite au service de la multitude. Sa doctrine donc inspirera par la suite un grand nombre d’idéologues du socialisme. Par exemple Saint-Simon dira : «à chacun selon ses capacités, à chaque capacité selon ses œuvres» tandis que Karl Marx précisera : «de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins».      

     Dufay notre régisseur-retraité par imitation de ses anciens maîtres avait fait ériger autour de sa maison un mur haut de deux mètres, lequel mur protège le propriétaire des voleurs mais permet aux voleurs une fois dans les lieux d’agir en toute tranquillité. Vidocq-Frénot, et ce n’est sans doute pas le fruit du hasard, effectua le repérage des lieux, ainsi apprécia-t-il la faisabilité du cambriolage, en outre Capelier l’avait chargé de la planification de la rapine. L’ex-bagnard mettra deux jours pour peaufiner le coup qu’il avait prévu pour la nuit du vendredi 25 février 1820. Or sans se tromper on peut imaginer que le nouveau chef de la sureté, avait prévenu les forces de l’ordre de la localité puisque à la tombée de la nuit le maire de Berny, l’officier de gendarmerie avec dix gendarmes investirent la maison de Dufay. Le vieux bonhomme tremblant comme une feuille écouta les consignes, elles étaient fort simples pour lui, il devait se coucher et faire semblant de dormir. Or Dufay qui avait la passion de faire et refaire son testament, refusait de prendre le risque qu’il soit exécuté par sa mort prévisible, alors il pesta afin qu’à sa place dans le lit on y mit une buche, mais en ce temps on se pliait aux ordres des autorités légales.

      Quelques minutes avant minuit six brigands investissent la maison de Dufay, il y avait là : l’aubergiste Capelier ; son lieutenant Vitasse cantonnier à Rainecourt ; un autre lieutenant mais également sorcier Lematte ; un paysan nommé Rémi Germain ; Prudence la louve ; et Frénot-Vidocq. Une fois la porte d’entrée défoncée les six bandits foncent vers la chambre de Dufay, les minutes comptent, même s’ils estiment que le rentier ne résistera pas longtemps aux tourments et qu’il parlera rapidement.

      Mais leur affaire tourne court, l’officier de gendarmerie sort de sa cachette  tire un coup de pistolet en l’air, et dans l’instant les dix gendarmes en planque surgissent de toute part fusils à baïonnette en main. Dans l’obscurité quasi totale de cette minuit du 25 février, la bataille fait rage tout autour du lit de 

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Dufay, lequel Dufay se recroqueville, s’engloutit sous la couette, s’engouffre au plus profond de sa couche, néanmoins dans le tumulte il entend une voie stridente de femme qui crie : « Tue ! Tue !... ».

     Et pour tuer ça tue ! Une baïonnette traverse le corps de  Capelier, Vitasse se fait transpercer de la même façon, et tandis que les gendarmes empoignent Lematte et Germain. Prudence la louve glisse entre leurs mains, prestement elle sort de la maison, elle parvient à franchir le mur d’enceinte et malgré le coup de sabre qui la laisse sanguinolente, elle dégringole du bon côté du mur puis disparait dans la campagne. Certes à son âge avancé et de surcroit blessée les gendarmes la retrouvèrent sans peine. Un seul homme triompha il s’agit bien sûr de Vidocq, sa planification du traquenard fut un modèle du genre.  

        Toute cette agitation nocturne fit sortir des maisons tous les habitants de Berny car enfin les bandits qui mettaient en coupe réglée le Santerre s’étaient fait prendre et s’il n’avaient tenu qu’à eux, gens honnêtes, au petit matin ils les auraient accrochés par le cou à une branche solide d’un arbre vénérable, mais pour les contrarier les gendarmes veillaient et surveillaient.

      à la fin de l’été 1820, au tribunal d’Amiens dans le box des accusés se tenaient Charles Lematte manouvrier, Rémi Germain cabaretier, et Prudence Pezé veuve Guirault fileuse, pendant les quelques mois depuis leur arrestation il savait pour l’avoir appris que le vol avec les 5 circonstances conduisaient à la guillotine, à savoir : 1) vol se déroulant la nuit ; 2) vol exécuté par plusieurs personnes ; 3) vol avec des armes, et le moindre canif en est une ; 4) vol avec effraction préalable ; 5) vol avec violence sur un ou des particuliers. Les trois coupables cochaient les 5 cases et il importait peu qu’ils n’aient assassiné personne, la cour les condamna à mort.

      Comme les crimes se déroulèrent en Santerre, le bourreau dressa sa machine en plein milieu des champs santerrois à l’intersection des deux principaux chemins. Les trois têtes tombèrent le mardi 17 octobre 1820 un peu avant 17 heures afin que les paysans ne gaspillent pas leur journée en délaissant leurs travaux  habituels  pour un évènement relativement inhabituel.       

      

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                                           Fin du premier livre

              

   

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