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                               TABLE DES MATIÈRES

 

                      Page 3 - Séparations définitives

                      Page 10 - A l’épreuve de Leiria

                      Page 23 - Le départ

                      Page 28 - Une herbe amère

                      Page 37 - Un diagnostic fumeux

                      Page 45 - Une saison au carmel

                      Page 54 - Retours du père prodigue

                      Page 68 - Ma famille d’accueil préférée

                      Page 75 - Fátima et sa glorieuse visite

                      Page 84 - Une bombe à retardement

                      Page 88 - Apprentissage primaire

                      Page 94 - Premier métier : fillette au pair

                      Page 108 - Révolutions

                      Page 119 - L’esclave de Porto

                      Page 141 - L’adieu

 

 

 

 

 

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                           Séparations définitives.

 

La Mercedes diffusait une douce chaleur, je tournais ma tête vers le conducteur, sa voix bienveillante tentait de me rassurer.

« Belinda n’ai pas peur, si ta vie là-bas devient insupportable, compte sur moi je te ferais revenir. »

 

Abelardo, mon parrain, me regardait furtivement d’un œil compatissant. Il appartenait à la fratrie de mon père, dont il était le cadet de deux ou trois ans. Il trainait depuis son adolescence la réputation sulfureuse de partager les idéaux communistes, idées politiques honnies dans le régime dictatorial de Salazar. A la vérité l’étudiant Abelardo révéla une exaltation trompeuse qui le conduisit à prendre la tête de ses camarades surexcités lors des régulières revendications estudiantines passionnées. En tant que meneur, les forces salazaristes s’emparèrent de sa personne, et le trainèrent dans les geôles honteuses afin de le calmer. Il demeura dans le déshonneur de la prison le temps nécessaire, jusqu’à ce que soient extirpées de son cerveau toutes ses pensées malsaines. Après avoir gouté le pain sec, et l’eau croupie, Abelardo jugea préférable de défendre ses idées en prenant du recul, et dans une discrétion totale. D’autant qu’il brillait dans ses études, et de surcroit fréquentait la fille d’un notable du régime salazariste, à qui il devait une intervention notoire dans son affaire de révolte.

Par la suite revenu à de meilleurs sentiments, Abelardo se maria fastueusement, obtînt un poste de professeur de droit à l’université de Lisbonne, où il vivait comme un petit bourgeois à l’abri des secousses politiques. Néanmoins malgré sa trajectoire il passait, auprès de l’ensemble de la famille, pour être encore un partageux, sinon un gauchiste. Pourtant au premier regard il ne dupait personne, un bonhomme de cinquante ans, avec un petit bedon, vêtu d’un complet-veston, conduisant une voiture allemande symbole de sa réussite, et surtout ses cheveux laqués, car Abelardo poussait la coquetterie, jusqu’à maitriser l’épi rebelle d’une chevelure qui se désertifiait. Ainsi à ses dépens, par ses cheveux qui se raréfiaient, Abelardo amusait toutes les adolescentes de la famille, y comprise moi sa filleule. Pour masquer la calvitie du sommet de son crâne, Abelardo rabattait sur celui-ci ses cheveux de côté qu’il laissait pousser, une fois son crane caché, il vaporisait lesdits cheveux d’une brume épaisse de laque, mais quelques fois les bourrasques de vents

 

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facétieux soulevaient la touffe, surprise par cette violence, à la façon d’un couvercle de boite de conserve. Mais aujourd’hui point de vent frivole, et d’ailleurs je n’avais pas le cœur à la drôlerie.

 

Aucuns sons ne sortaient de ma bouche, seuls mes yeux embués s’exprimaient, ils refusaient de quitter le décor qui berça ma vie durant mes dix-neuf premières années. Bajouca, Pedrogão, Monte Redondo, Vieira, Leiria.

Le destin, sous le soleil lumineux d’un certain vendredi 17 juillet 1981, par un tragique accident de la route, emportait notre mère Maria et notre frère unique Agostinho qui quittait son enfance, sa voix muait depuis peu, et selon les sentiments qu’il exprimait, se modulait, devant nous ses sœurs il donnait le change en forçant son timbre dans le grave. D’autant que, notre père Joaquim absent, travaillant depuis quinze ans en France, sa conscience le poussait à devenir le mâle attentif et protecteur. Il ne restait enfant que sous le regard de Maria.

Après la fracture funeste, les membres de la famille se recollèrent de force. Joaquim, dans un premier temps, d’un aller-retour brusqua le deuil, il devait préparer à Gournay-sur-Marne un logement pour accueillir ses quatre filles. Or j’étais majeure, en capacité d’assurer seule mon existence, puis instruite par Joaquim sur ses français, qui se douchaient en s’inondant de parfums de pacotille pour camoufler leur manque d’hygiène, ils m’inspiraient de la méfiance et du dégout. La France vue de ma Lusitanie natale, et renforcé par les dires de Joaquim, se confondait avec sa ville phare Paris, je ne concevais pas que ce pays se détailla par des décors champêtres. Une ville, immense, cernée par les cercles concentriques de sa banlieue telle m’apparaissait la France.

 

Mon destin se déroulerait, là où ma vie me fut donnée, charmée par les nostalgiques fados de Coïmbra l’étudiante. Ma volonté farouche n’entrevoyait aucun autre cadre. D’ailleurs près de la modeste ferme familiale juste en traversant la rue dos Andrezes, une parcelle de terrain m’était promise pour construire ma future maison dont je m’appliquais à dessiner les plans, les corrigeant sans cesse afin de caresser mon idéal d’un nid parfait.

Dans ma petite province pour les personnes de notre condition, la tradition imposait aux filles qu’elles se marient seulement quand un toit couvrait leur futur foyer. Mais avant toute chose il fallait que la jeune femme trouve son

 

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promis. J’avais franchi cette étape, depuis un an je fréquentais un garçon disons de l’espèce commune, celle qui ne se différencie en rien d’une gente masculine agrée, bref un futur mari passe-partout. Sauf un détail mon fiancé était métissé, certes cela ne se remarquait que par les boucles serrées de ses cheveux sombres. Sa stature, et sa taille, ne dépareillait pas d’une normalité convenue. Même l’intensité de son teint de peau n’allait guère plus loin que ce ton mat généralement admis dans nos contrées. Il venait de l’ex-colonie portugaise d’Angola, et ma famille ne l’acceptait que du bout des yeux. Cela me réjouissait de bousculer le conformisme des miens, je crois bien que je vivais en décalé ma crise d’adolescence. Mon Virgile de fiancé ne se doutait pas que mon attachement pour lui, il le devait surtout à mon esprit rebelle. Une destinée éphémère condamnait notre liaison, pourtant mon cœur s’emballait pour lui, un vrai bonheur m’envahissait quand ses caresses répondaient à mes baisers, mais rien décidément ne se construit dans la révolte, d’autant que je vivais comme une torture notre tragédie familiale, elle amplifiait ma rébellion contre la cruauté du sort, et je déversais cette colère à l’encontre de mon entourage qui minorait ma blessure, parfois même la niait parce que j’étais jeune et que j’avais la vie devant moi, ou pire s’apitoyait avec des mots mielleux, je ne ressentais d’eux que leurs mesquineries médiocres, je méprisais leurs gestes d’apaisement. Hélas pour lui, je plaçais aussi mon Virgile dans le lot.

Un peu avant la date fatidique, les matériaux de ma maison à construire encombraient à flots réguliers un coin du terrain. Jusqu’à ces jours-là, bien qu’ayant vu s’édifier par mes proches une quantité notable de maisons, et ma parentèle que ce soit côté maternel ou côté paternel est pléthorique, je ne parvenais pas, pour la mienne, à lier les étapes qui aboutissaient à son achèvement. Je touchais mon rêve trop tôt, mon destin me happait alors que je voulais le dévorer.

Devant moi ma route s’ouvrait sans que j’intervienne sur l’itinéraire, j’aimais mon fiancé mais insuffisamment pour passer ma vie avec lui, en fait je vivais cette période de l’adolescence où personne n’est sure de rien, où un flirt peut être une relation passagère, ou l’amour de sa vie. Trop de questions me harcelaient, parce qu’une fois la bague passée au doigt, dans mon Portugal imprégné de religiosité, le divorce s’avère sinon impossible du moins très mal jugé, surtout à la campagne, en outre si la femme demande la séparation elle

 

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devient illico la paria, la lépreuse qui doit sortir qu’en bruissant son tourniquet pour que tous les culs terreux se sauvent. Mon Virgile croisait trop tôt mon existence, si encore une parole amie m’avait tenu d’utiles conseils.

Je trouvais seule une raison pour me convaincre que je devais m’en séparer, lorsque les matériaux à profusion jonchèrent mon terrain, je ne l’entendais plus que projeter sur les questions de maçonnerie, à peine me voyait-il. Un amour total de ma part m’aurait convaincu que son empressement à bâtir signifiait son attachement profond, pour achever notre nid au plus tôt et vivre ensemble notre passion. Or je jugeais son zèle trop excessif, je lui supputais des arrière-pensées bassement matérielles, je considérais que sa motivation se basait sur l’intérêt de posséder son toit grâce à moi.

Si encore nos rares communions charnelles m’avait conduite dans des pays enchanteurs éblouissants. Lorsque nous nous jouions des interdits par des brèves ardeurs dans des obscurités complices, qui me laissaient dubitatives sur les satisfactions que cet acte procurait aux femmes, je m’attendais sans surprise à voir mon ventre s’arrondir, car nos furtifs corps-à-corps négligeaient la moindre protection. Mon corps en refusant l’empreinte de ce garçon dicta ma conduite.

Survint donc la terrible brisure qui bouleversait à jamais ma façon de penser, à quoi bon tant de vains efforts puisque à la fin la mort l’emporte. Dès lors l’envie de poursuivre s’échappait de mon cœur, et mon pauvre Virgile encaissa son solde de tout compte.

Mon Joaquin de père, père migrateur, qui vivait avec nous quelques brefs épisodes, quatre semaines annuelles de vacances grassement payées par la caisse des congés du bâtiment, juste le temps furtif d’engrosser Maria, et qui voulait m’imposer son autorité, dû essuyer mon refus de me soumettre à sa volonté de reconstituer son foyer dans une banlieue parisienne transpirant l’ennui et la froideur.

Partir quelle idée saugrenue, Maria elle-même ne l’avait pas suivi malgré ses efforts pour lui présenter les avantages sociaux de ce pays, la France, très avancé sur ce point, avantages distillés à tous, étrangers ou autochtones, qui acceptait de bon gré de recevoir les travailleurs immigrés à condition qu’ils se retroussent les manches, ne se plaignent jamais, et ne regardent pas de trop près leur fiche de paye. Dans toutes leurs discutions, il lui dressait en boucle le tableau comparatif de la situation des deux pays qui jouait en la défaveur de

 

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notre pays de misère, et cela, sur tous les tons, du doux au colérique, du conciliant au menaçant. Maria s’en tenait à son seul et unique argument, dont jamais elle ne démordrait : « je préfère manger un quignon de pain dur chez moi, que de faire bombance chez les autres ».

Cette démonstration simpliste me convainquait plus que les longs discours de Joaquim. De plus j’imaginais que Joaquim n’hésitait pas à rajouter de la crème sur un gâteau déjà pourvu, en outre lorsqu’on est habitué, à sa maison, à manger des gâteaux secs, on ne conçoit pas que dans le quartier voisin, les gens pour leur habituel se gavent de pâtisseries. Il aurait fallu aller voir sur place, mais même cela Maria le refusait. Il est des êtres qui jamais ne se déracinent, je croyais appartenir à cette catégorie, à l’instar de Maria, l’avenir contredirait cette pensée.

 

Mes sœurs, mes petites sœurs, Félicidade, Manuela, Amélia, pardonnez-moi, la logique voulait que j’assume le rôle de votre mère de remplacement, et lors, accepter de capituler devant l’exigence paternelle, de devenir en France la maitresse de maison attachée aux fourneaux et aux tâches domestiques, de me vouer sans retenu à ce destin que j’entrevoyais désespérant, parce qu’imposé.

L’ordre tomba de la bouche de Joaquim au retour de cet espace lugubre où se trouvent les gens qu’on a aimés ou maudits, c’est selon. Dans un mois nous affirma-t-il, tout serait prêt à Gournay-sur-Marne, d’ici là laissant les moyens pécuniaires strictement nécessaires, il chargeait nos dos d’un fardeau pesant comme allant de soi. A ma tentative de discuter ses ordres son regard féroce me foudroya, il parla en phrases sèches de la tradition éternelle qui exigeait de moi que je la respecte au risque de mourir de honte. Le courage me manqua, car je le savais capable à bout d’argument de me gifler, de lui faire front, de lui dire en face que le rite coutumier sorti du moyen âge n’avait plus cours en 1981, qu’il s’adressait à présent, à une personne majeure, sur qui ne reposait aucune autorité, et que toute façon je n’avais ni l’envie, ni l’inclination, d’être un semblant de mère, qui plus est de trois enfants d’un coup.

Ce qui me perturbait le plus, en m’inclinant devant son diktat, c’était de mettre un terme à un projet que je caressais depuis mon enfance, apprendre sérieusement la couture. Avec l’accord de Maria j’allais bientôt m’inscrite au cours du soir d’une école pratique de Leiria pour apprendre ce métier, mais je devais me débrouiller toute seule pour trouver les moyens de financer ces

 

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études. Maria gagnait juste de quoi assurer la survie du foyer avec le complément, étroitement compté, qu’envoyait Joaquim par mandat-poste. Et, ce dernier jugeait superflu de payer en outre des cours concernant un métier dont les femmes acquièrent les gestes par transmission de savoir depuis des générations de femmes.

Environ six mois avant le drame, je proposais mes services de baby-sitter à des parents de deux jeunes garçons. Leur annonce trônait avec d’autres au tableau d’affichage libre d’un supermarché de Leiria. Nourrie, logée, la rémunération couvrant mes futurs frais scolaires, je gardais les enfants la journée, et je disposerais du soir pour mes cours qui démarraient à la rentrée de septembre, en somme la place idéale. Seule leur activité m’interrogeait, et embarrassait Maria, ils donnaient tous deux dans la voyance, le spiritisme, l’astrologie et autres fadaises du genre. Mon unique question concernait le fait qu’ils puissent m’assurer, par cette occupation singulière mon salaire pendant tout le temps de mes études, je n’imaginais pas la source de revenu qu’engendrait la croyance des gens à cette prétendue science, j’en fus sidérée. Maria, bonne chrétienne, vouait aux gémonies tous les gourous et autres devineresses, elle craignait qu’à leur contact je me perde dans une croyance farfelue, et même pire que je signe mon appartenance à une terrible secte. Elle exigea de moi, malgré ma majorité, que je fusse à Bajouca tous les dimanches afin de juger sur pièces l’éventuelle perversion de mon esprit. Je revins, je l’avoue sans plaisir, tous les dimanches, ou presque, mais par la suite j’espacerais les visites, je le regretterais.

 

Pourtant je dus obéir à Joaquim, respecter au moins provisoirement cette pratique venue de la nuit des temps, retardant l’esclandre au moment crucial du départ. A dix-neuf ans, dans un climat délétère, j’empoignais le gouvernail d’un foyer composé de quatre membres : Félicidade dix-sept ans, Manuela quinze ans, Amélia neuf ans, et moi. Très vite, je me rendrais compte de la difficulté de remplacer Maria, tenir la maison, préparer les repas, nourrir les bêtes, surveiller les cultures, labourer les champs, ne pas avoir une minute pour soi, ne plus voir les copines, se priver de sorties, et malgré la privation de ces plaisirs, être en tout à la traine, toujours sur les nerfs, et d’une humeur exécrable.

 

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De sorte que pour me soulager, et égoïstement de vivre un peu pour moi, après, deux, trois jours, de ce train, je demandais à ma grand-mère Marcelina de recueillir Amélia. Dès qu’il eut vent de cette information Joaquim me hurla dessus, heureusement que la longue ligne téléphonique depuis la France amortissait ses propos. Mais il chargea la parentèle de son côté à lui de me surveiller de près, or celle-ci ne mit pas longtemps à dénier mes capacités à diriger le foyer, et à faire un rapport carabiné et circonstancié au dirigeant suprême, l’exilé Joaquim. Il advint en retour que ce dernier, provoquant un coup d’état, me débarque sur le champ du poste de commandement, et m’ordonne en outre comme d’humiliation suprême de t’obéir, à toi Félicidade ma cadette de deux ans. Pourtant si la confiance m’avait été donnée, je jure que je me serais surpassée. Evidemment mon limogeage arrangeait mes affaires, même si ma destitution n’empêchait pas mon futur exil en France, car même destituée je restais aux ordres, telle une incapable à qui non, seulement aucunes responsabilités, ne peut être confiées, mais à qui on conteste aussi la possibilité d’assumer par elle-même son existence.

Alors me restait la fuite, prouver à tous que je pouvais vivre sans soutien ni secours. Néanmoins j’avertissais Félicidade, nouvellement promue chef de famille, de mon intention. Elle encaissa mal le coup, sa déception de me voir quitter le vaisseau se mua en une colère furieuse, ses mots certes écorchaient mon cœur, et celui-ci déjà durement meurtri, n’encaissait pas son flot de reproches vexants, dédaigneux, méprisants. Je lui répliquais sur le ton méchant d’une aigreur longtemps contenue, alimentée par les actes mal supportés d’un quotidien commun, des broutilles qui deviennent montagnes de rancœur, des horreurs qui sortent de la bouche, et qui font mal à les prononcer.

Après cette explication orageuse mon intention devint irrévocable. Nous étions l’une et l’autre écrasées par un chagrin hors de mesure qui nourrissait notre dispute. Au point d’arriver à se voir, autant l’une que l’autre, comme la responsable du désastre. Je partais, séparations définitives, je le croyais.

 

 

 

 

 

 

 

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                            A l’épreuve de Leiria.

 

Avec quatre escudos en poche, à la fin d’une matinée des derniers jours de juillet 1981, je partis vers la ville principale du district : Leiria, dont je connaissais les moindres ruelles. Là, se trouvait les usines, les commerces, les patrons qui m’emploieraient. Je sautais du car avec mon maigre baluchon en direction des zones industrieuses. La première porte que je poussais me permit d’accéder à un emploi, à cette époque sans exigence particulière, rien encore ne s’y opposait, pour un peu les patrons vous auraient racolé à même la voie publique. La crise mondiale qui ravageait nombre de pays, semblait ne pas vouloir rajouter au notre un surcroit de problème en plus de nos difficultés.

L’entreprise qui m’ouvrit ses portes, fabriquait des ustensiles en plastique à usage domestique : gobelets, bassines, récipients divers du genre Tupperware, que je devrais ébavurer à longueur de journée dès le lendemain. Mon regard se posa sur un petit bonhomme d’une quarantaine d’année, en blouse bleu, qui me détaillait avec une insistance inconvenante, certes il ne me déplaisait pas qu’un garçon s’arrête sur mes formes, cela me flattait, mais ce petit type me lançait un œil malhonnête, qui me mettait mal à l’aise, comme si à travers ses lunettes, des verres spéciaux lui permettaient de me voir nue. Par reflexe je croisais mes bras sur ma poitrine.

Avant de partir je m’informais auprès d’une ouvrière d’une chambre meublée peu onéreuse à louer, cette dernière questionna à la cantonade des possibilités d’hébergement. En un rien de temps je disposais d’un point de chute, deux sœurs louaient au cœur de la ville trois chambres convenables. Le petit olibrius mit son grain de sel en proposant à discrétion un coin de son lit, ce qui déclencha force rires et moqueries de la part des travailleuses de toutes générations. Toutefois une ouvrière d’un ton sérieux me chuchota :

« Fais gaffe à lui, c’est un vicieux, il n’a qu’une envie, nous culbuter toutes, par tous les moyens », à quoi une autre ouvrière plus âgée rajouta :

« Tu y passeras ma belle comme tant d’autres ». disait-elle cela par expérience d’un souvenir dégradant, la regardant droit dans les yeux je concluais d’un : « pas moi ».

 

Dans la soirée, après l’interrogatoire tatillon des deux sœurs dont j’implorais la pitié par l’histoire de ma vie décrite sous un angle assombri par mes talents

 

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de tragédienne, j’investissais ma chambrette. En outre elles se sensibilisèrent si bien de mon cas, qu’elles insistèrent pour que je règle mon loyer lorsque je percevrais ma paye d’un mois complet, de plus elles me dispensèrent de la caution. Elles connaissaient le malheur pour le côtoyer au quotidien, l’une d’elles était mariée avec un manchot, amputé à l’épaule gauche, qui perdit son bras à la guerre. Elles ne me précisèrent pas laquelle. Je supposais que son handicap résultait d’un affrontement guerrier impliquant cet homme, ex-soldat, avec quelques rebelles de notre ex-colonie d’Angola. Je taisais une question qui me brulait les lèvres, le piteux sexagénaire qu’il était devenu, grand, maigre, évoluant entre les deux dames comme une virgule entre deux mots, au sourire édenté, avec son béret vissé jusqu’aux oreilles, n’aurait-il pas été victimes d’un fait cannibalesque. Les deux sœurs m’inspiraient de la sympathie, toutes menues, coiffées avec attention, portant des vêtements simples et stricts, avec sur leur visage un sourire empreint de sollicitude, sous leur patronage, dans cet immeuble de deux niveaux, genre maison de village, je me sentais en sécurité, l’avenir me détromperait.

Sur le lit j’étalais tous mes escudos, les survivants de mes pauvres économies, car je ne voulus pas soustraire un sou des provisions laissées par Joachim. Un rapide calcul suivi d’un calcul approfondi m’autorisait quarante jours de carême constitués, matin, midi, et soir, d’une soupe lyophilisée alourdie de pain. A mes logeuses qui s’étonnaient d’un tel régime, puisque je préparais ma soupe à même leur cuisine, je soulignais qu’à la campagne nous nous contentons de peu, et que je désirais ne pas tenter mon naturel à prendre du poids. Je profitais de cette occasion pour leur emprunter leur thermos si utile pour mes pauses déjeuners.

Ma vie s’organisa au fil des semaines, après le travail je profitais de Leiria par des promenades qui me menait sur une hauteur où rayonnait l’église Notre Dame d’Incarnation, laquelle, à brule pourpoint, je sommais de me donner des explications sur son manque de vigilance, son inattention, à propos de Maria, sa fidèle dévote, et d’Agostinho, un enfant au cœur pur. J’allais aussi sur l’autre hauteur où trônait le château moyenâgeux de Leiria. La fière bâtisse symbole du pouvoir temporel défiait l’église détentrice du pouvoir spirituel, de là je toisais cette Notre Dame si peu charitable en définitive.

Parfois je passais des heures dans le calme jardin Luis de Camôes, à cette époque les aptitudes intellectuelles me manquaient pour apprécier notre

 

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poète médiéval, l’égal de Shakespeare d’après les dires des fins lettrés. Sa statue me tenait compagnie tandis que j’observais le spectacle que me proposaient les enfants aux cris joyeux. Je les voyais jouer le cornet de glace à la main qu’ils laissaient choir par inadvertance, quel gâchis, alors qu’il me manquait les deux pièces de monnaie nécessaire pour satisfaire ma gourmandise. De mon banc je voyais à mon désespoir fondre dans le bac à sable cette douceur fraiche, et colorée, au parfum somptueux, le flux salivaire emplissait ma bouche. Le soleil d’été nous écrasait de chaleur, mes yeux s’hypnotisaient à fixer cette crème glacée qui disparaissait sans profil pour quiconque, et je me retenais à grand peine tant l’envie de me lever me tenaillait. Lorsqu’enfin les escudos remplirent mes poches, j’empruntais alors la rue commerçante des héros d’Angola, provoquante et tentatrice, je m’installais à la terrasse d’un salon de thé, et commandais la coupe de glace la plus majestueuse de la carte, elle effaçait d’un coup des semaines de privation.

Un jour, charmée par un air de musique qui flottait devant sa porte, un pub m’attira dans ses murs, son cadre agréable m’invita à consommer, à la table voisine une sixaine de jeunes gens discutait et plaisantait, j’entamais la conversation avec eux, une sympathie naturelle s’installa, ils devinrent illico mes nouveaux amis, avec lesquels de rires en sorties ma peine s’atténuerait. Je dois dire que la bande de copines et copains de Bajouca au fil des années se délitait, et lorsque nous nous retrouvions aux rendez-vous habituels, il ne demeurait qu’un clairsemé de la joyeuse troupe. Au carrefour, pour chacun de nous, d’autres préoccupations nous attendaient : mariage, vie professionnelle, migration. Elles nous dirigeaient doucettement sur nos voies particulières, qui nous séparaient durablement. Des années plus tard, sur une radio française, j’écouterais les yeux embués cette chanson : « Que sont mes amis devenus. Que j’avais de si près tenus. Et tant aimé ? » « Ce sont amis que vent emporte. Et il ventait devant ma porte. Les emporta... »

Malgré la rupture du fil de ma vie, Je conservais un lien ténu avec mon récent passé en retrouvant Marcelina ma grand-mère maternelle ou ma tante Renata, sœur de ma mère, elles vivaient au hameau de Laje, à vingt kilomètre environ au nord de Leiria. Invariablement tous les samedis d’un coup d’autocar, quand mes moyens me le permirent, je visitais, et je déjeunais avec cette partie aimée de ma famille, que je considérais, pour avoir baigné dès ma prime enfance dans leur chaude affection comme l’extension de ma mère.

 

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Renata et moi, possédions moult traits communs : de taille petite mais bien proportionnée, des fins cheveux noirs, le teint halé, un sourire franc dans un visage rond, et des yeux que je flatterais en les disant de biches. Nos caractères s’assemblaient comme des sœurs jumelles, la faible différence d’âge, neuf ans, et des tessitures vocales similaires, amenaient quelques fois confusions et quiproquos.

A une de mes premières visites, il advint qu’embarrassée, Renata me murmure en bafouillant :

« Tu sais,… ton parrain Abelardo (le frère à mon père Joaquim),… nous a rendu visite,… il a une bien jolie voiture,… une Mercédès.»

Au son de sa voix je la sentais en conflit avec elle-même, d’un autre côté Renata et Abelardo qui ne possédaient que le lien léger de l’alliance de sa sœur à elle avec son frère à lui, nouèrent à cet évènement, en tout bien tout honneur, une attache amicale qui les libérait de tous faux-semblants.

Ma Renata pensais-je te voilà bien empruntée. Puis elle poursuivit encouragée par mon regard que je voulais amical :

«En fait il est inquiet, d’ailleurs ils se soucient tous de toi. Alors je lui ai donné de tes nouvelles, que tu vivais honnêtement, un travail, des nouveaux amis, une chambre chez des gens de bonne moralité. Mais tu connais ton parrain, et je crois qu’avec sa gentillesse il m’a embobiné. Ne sois pas fâchée contre moi Belinda, mais Il a su me convaincre de lui donner ton adresse ».

« Je suis heureuse Renata que tu m’aies tout dit, j’aurais vécu le contraire comme une trahison ». Nous nous embrassâmes.

Que la famille sache à présent mon adresse ne me perturba pas, elle ne pouvait plus user de pression pour que je lâche ce moment de liberté. Aucun compte à rendre, ne me justifier de rien, nulle autorité pour baliser mon existence, ce pur instant de bonheur sans cesse renouvelé de se savoir libre je l’appréciais comme un don que je n’avais jamais connu. Je respirais un air différent de celui qui de toujours emplissait mes poumons, c’était un air de liberté.

Pourtant dès cette prise de conscience certains regards appuyés, produits par des mâles assurés, me dérangeaient, j’y lisais ceci : tu es une femme, une femme libre, tu es donc une libertine.

Un des pires harceleurs que je surnommais l’olibrius minus, tenait le poste contremaître. Seul homme au milieu d’une nuée de femme, il passait une

 

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grande partie de sa vacation à observer songeur le déhanchement de mes consœurs ouvrières, parfois sous prétexte d’améliorer le geste d’ébarber le plastique, sans gêne, il se collait dans le dos de l’ouvrière, allongeait ses bras des deux côtés de celle-ci, puis de sa voix hypocrite en utilisant des mots à double sens, il espérait de sa proie un assentiment ou mieux une reddition. Avec une technique éprouvée, il parlait de la chose, en évitant les termes salaces trop précis, il s’attardait surtout sur la bonne manière d’exécuter le travail, saisir le manche de l’outil avec fermeté mais sans se crisper, caresser du bout des doigts les parties travaillées qui doivent se ressentir lisses et soyeuses, et surtout bien s’attarder sur la finition. A la pause du déjeuner entre filles s’en était devenu un jeu de rôle, l’une faisait l’ouvrière naïve qui subissait le tripotage de l’autre qui tenait l’emploi du chef vicieux aux mains surexcitées, mais pour ne savoir où les poser il devenait grotesque, ainsi caricaturé notre chef provoquait nos fous rires vengeurs.

Inévitablement mon cas susciterait bientôt chez lui l’éveil de sa sensualité lubrique. Le lundi, avec régularité je reprenais mon travail avec un manque évident de sommeil, les festivités dominicales à tout coup abrégeaient mes nuits de sommeil récupératrices. Mais comme ledit travail s’avérait être qu’un gagne–pain aux gestes répétitifs nécessitant nul effort intellectuel, je ne me privais pas de me divertir. Souvent à mon poste je somnolais déléguant à mes mains la responsabilité de tout. Or il arriva que celles-ci fussent à un rien d’ébarber les oreilles de l’olibrius, ses mains à lui s’étant permises lors d’un de mes assoupissements, sous la fallacieuse raison que j’allais choir de mon tabouret, des attouchements alanguis sur des parties de mon corps strictement privées. Il chuchota à mon oreille :

« Alors petite chatte,… tu chasses bien trop de mulots la nuit,… il te faudrait un sofa profond pour t’y pelotonner,… et t’y ébattre,… j’ai ça chez moi ». Mon regard de haine lui plût, tel un défi qu’il voulait relever afin de me soumettre.

Le jeu changeait de niveau. Je savais qu’il ne me lâcherait plus, pourtant il vint un jour où je parvins à le ridiculiser dans son atelier devant toutes les ouvrières. Il venait de me murmurer encore une fois, une fois de trop, quelques incongruités salaces alors pleine de mépris, fixant son regard, à haute-voix m’adressant à la cantonade je demandais :

« Vous êtes au courant les filles, il parait que la chambre du chef est décorée d’une poutre apparente ! Apparente mais vermoulue ! Avec des

 

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chancres de partout ! Qu’elles sont celles qui ont vu sa poutre ? Sa fameuse poutre vermoulue ?»

Avec ce mot la bonde se lâcha, chacune tira sa pièce d’artillerie à l’endroit si sensible de cette virilité enfin devenue cible bouffonne des jeux forains. De quelques temps il devint si risible qu’il n’osait plus sortir du cagibi qui lui servait de bureau.

 

Fort heureusement je savais profiter de mon havre de paix, ma chambrette simplette où rien de m’atteignait, ni les regards insistants, ni les remarques inconvenantes, ni les gestes déplacés. Pourtant le loup rodait dans la bergerie, il était sournois et manchot du bras gauche. Quelques fois lorsque je prenais mon café du matin dans la cuisine, il m’apparaissait, s’asseyait devant moi, bredouillait des vagues excuses sur ses insomnies, qui le faisaient se lever nuitamment, et qui sans doute me dérangeaient. Puis il glissait sur le sujet de la jeunesse, qui possédait toutes licences depuis la libéralisation de la contraception, alors qu’à son époque les mœurs étriqués interdisaient le moindre écart. « Je t’envie », concluait-il. Je le regardais à l’instant où une pensée loufoque venait à mon esprit, est-ce que cet estropié ne m’avouait pas avec maladresse son envie de moi. Je chassais cette pensée tant elle m’apparaissait saugrenue et extravagante, quarante années au moins nous séparaient.

Pourtant il advint la nuit d’un dimanche où je retrouvais ma chambre après la soirée joyeuse d’un samedi de fête, je tombais dans mon lit heureuse de trouver un sommeil qui me tendait ses bras. Cependant très vite un cauchemar saisit mon esprit, et enserra mon corps. Je voyais une face hideuse toute rougie, la bave aux lèvres, les yeux révulsés, et cette langue râpeuse qui léchait mon visage. Je sentais sur moi un poids qui m’écrasait, alors pour ne pas succomber à un étouffement de toutes mes forces je repoussais mon cauchemar. De sorte que je me réveillais, en sueur, assise sur mon lit, dans la demi-obscurité, car je fermais rarement les volets, mon outrecuidance aimait la révérence matinale du soleil. Dans un coin sombre je distinguai sans erreur le manchot, malhabile pour se relever, désorienté, flottant dans son pyjama dont le fond de culotte tombait à mi-cuisse, se cognant aux murs avant d’ouvrir la porte, répétant sans cesse : « c’est une erreur, Je me suis trompé de chambre, ne dis rien à personne ».

 

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Comment croire un tel bobard, les deux sœurs et lui occupaient le premier niveau, au deuxième se trouvaient les trois chambres à louer, et sans m’encenser des trois hébergées, j’étais la seule qu’un homme pourvu d’un minimum de bon gout, eut aimé trousser à la hussarde en se dispensant de toute demande préalable. Les deux locataires que j’entrevoyais en de rares occasions, guère plus âgées que moi, avaient tourné irrémédiablement vieilles filles. Des cheveux tirés en arrière, des tristes figures, des physiques dépourvus d’appâts, et les accoutrements qui servaient de vêtements, décourageaient le plus avide de chairs féminines.

De plus, autre élément prouvant son mensonge, une fois à l’intérieur de ma chambre, systématiquement je tournais la molette du verrou, la porte s’ouvrait avec la clef que de l’extérieur. Je concluais à un traquenard de la part manchot qui, se munissant du double de la clef, espérait me trouver prise de boisson, flottant dans un état second qui lui permettait d’abuser de moi, sans user de violence. Cela confirmait ma pensée profonde que chez l’homme, quelques soit son âge, traine toujours dans un coin de son cerveau l’envie bestiale de forniquer.

Piteux et débraillé, le manchot déguerpit, cette nuit-là la queue entre les jambes, et son envie sous son bras unique, il me démontrait que je devais considérer avec sérieux le risque d’être violenter à tout moment par n’importe qui. Cette attaque m’empêcha de dormir, j’appréhendais ce que pourrait dire le manchot à mon sujet, dans un cas pareil l’homme fait parler sa mauvaise foi, il charge la femme d’intentions malhonnêtes, de provoquer le désir du male afin de se moquer de lui s’il se déclare, et mon âge renforçait cet argument, voulant que les adolescentes soient les pires allumeuses des passions les plus viles.

A partir de cette nuit je ne revis plus jamais le manchot, il évitait mon contact. Avec les deux sœurs les conversations se raréfièrent, et lorsqu’elles s’avéraient indispensable, l’embarras les limitait aux strictes nécessités. Le climat s’alourdissait.

 

A la fin d’une journée de labeur, comme je regagnais mon domicile, mon cœur s’emballa, je reconnus au loin la Mercédès de mon parrain Abelardo garée devant mon immeuble.

« Belinda ! » Je tournais ma tête, et je le vis, je me jetais dans ses bras, le bonheur me submergeait.

 

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« Tu ne vas pas pleurer Belinda, je veux te voir un beau sourire. Allons marcher vers le centre-ville, nous parlerons derrière un verre à la terrasse d’un café, puis nous ferons bombance, j’ai repéré un restaurant convenable. »

Nous partîmes, bras dessus bras dessous. Je savais ce qu’il allait me dire, il savait comment me le dire, mes devoirs envers ma famille, mon avenir incertain, mon isolement, ma solitude, le dédain voire le mépris de ma parentèle pour mon irrespect de leur normalité, de leur morale. Il est des choses qui ne se font point. Bref malgré ma majorité je devais la soumission à mon père, à ma tribu, je ne possédais pas la condition physique pour respirer l’air de la liberté totalement débarrassée de mes entraves, seul il me brulait les poumons, il me fallait le filtre familial, ainsi parlait Abelardo.

Je ne voulus pas rabattre mon pavillon dans l’instant, aussi d’une voix qui se voulait ferme, j’informais Abelardo que je réfléchirais sérieusement sur la décision que j’allais prendre. Mais au fond de moi mon choix déjà se fixait, Il est difficile de désobéir. D’autant qu’Abelardo m’indiqua dans la discussion, que mes sœurs vivaient maintenant heureuses à Gournay-sur-Marne, sauf Amélia la plus jeune, mais elle allait bientôt les rejoindre, et tous s’impatientaient de moi. Finalement, pensais-je, je n’avais pas eu une idée loufoque en confiant Amélia à notre grand-mère. J’ignorais que Joaquim voudrait régler ce service, selon ses estimations, et rubis sur oncle, à Marcelina, pour réclamer plus tard à l’intéressée, Amélia, l’à-valoir.

Nous nous séparâmes, je lui promis de l’appeler régulièrement. De ce moment mes instants de solitude devinrent insupportables, car pour dire le vrai par la parole d’Abelardo, je pris conscience de la vacuité de l’existence que je menais à Leiria. J’avais certes des relations, des collègues, des copains, mais il me manquait le soutien, l’appui, le ou la confidente, mon alter ego, qu’en presque six mois toujours se déroba. Ensuite approchait la fête de Noël, fête de famille par excellence, de joyeuses retrouvailles, moi, j’y entrevis ma désespérance, mon abandon.

 

Enfin pour assombrir mon cafard, il fallait que le contremaître olibrius s’en mêle. Depuis la fameuse scène où le ridicule faucha son autorité, il ne cessait, pour des motifs futiles, de me reprendre sur le ton d’une ironie moqueuse. En prenant à témoin les ouvrières, il employait des mots méprisants pour signifier à toutes mon incapacité, et aussi pour leur démontrer à quoi elles s’exposaient

 

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si elles ne se pliaient pas. L’atelier devenait mon calvaire. Mais cela ne lui suffit pas, un soir après la débauche, il me rattrapa devant l’usine, en pleine rue, tout sourire, d’une voix mielleuse il me fit comprendre que tout dépendait de moi pour que mon sort changea. Je feignais de ne pas comprendre, quand sa figure se rapprocha de la mienne, je sentis son haleine chargée d’arrière-pensées, et puis sa voix sucrée me susurra :

« Ne fait pas l’idiote, tu sais ce que je veux, et je peux être très doux à certain moment. Réfléchis un peu, tu verras que tu y trouveras ton compte aussi. »

Sans rien lui répondre, j’accélérais mon pas, tandis que je l’entendais encore d’une voix haute me dire :

« Réfléchis bien Belinda ! »

Lorsque j’arrivais à la hauteur d’un groupe d’ouvrière de mes collègues, je m’ouvrais auprès d’elle de l’assaut que je venais de subir, espérant si ce n’est un franc soutien au moins une écoute. Or aucune d’elles ne fit mine de s’intéresser à mon propos.

« Je vous assure, leur dis-je, qu’il n’a pas pris de gant, il veut tout bonnement me faire passer à la casserole,… mais répondez moi les filles,… allons. »

Une fille du groupe que je savais être très revendicative, et très déterminée, saisit mon bras, s’immobilisa, et pointa son index devant ma face, sèchement elle m’avertit :

« Tu ne crois pas que tu as mérité ton sort, nous t’avions prévenu pourtant, tu savais bien qu’il est du genre à tirer sur tout ce qui bouge, à sortir son pistolet à la moindre provocation, mais toi tu as voulu faire ta maline à le mettre en boite, et en public. Tu as excité son orgueil de male, et sapé son autorité de chef. Avant ton embauche on rigolait de lui entre nous, mais pas en sa présence, à présent depuis que tu lui as fait cet affront, il est devenu impossible, et maintenant tu viens pleurer dans nos jupes parce qu’il veut te sauter. Et bien il fallait y penser avant, faire comme nous autres, fermer ton clapet. T’imagines pas qu’on va se mouiller pour toi, nous avons toutes une famille à faire vivre, le travail est ce qu’il est mais il nous permet de ramener une paye à la maison. Voilà ce que nous pensons. Tu as joué les andouilles et bien tu assumes ».

 

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Pantoise, je la regardais partir, et je sentais couler dans mon dos une goutte froide de sueur. Ainsi la solidarité féminine n’allait pas plus loin que le crouton de pain à gagner. Quelle déception, quelle leçon. Les collègues te soutiennent dans la mesure où elles affrontent les mêmes problèmes que toi, autrement elles te fuient comme une pestiférée.

A petit pas j’allais vers ma chambrette, pas très pressé là aussi de retrouver l’atmosphère oppressante des regards qui se dérobent. De mon côté j’évitais tous contacts avec mes logeuses, le soir je rentrais tard avec un encas fait de charcuterie et de pain, le matin je buvais au goulot une rasade de lait, j’ignorais délibérément leur cuisine, lieu de risques de possibles heurts. A l’instant où je pénétrais dans l’immeuble, la porte du logement du premier s’ouvrit, je fermais en douceur la porte principale, et j’attendais dans le hall qu’au-dessus de ma tête la porte claque. Au bout de longues minutes de silence la femme du manchot se décida à m’interpeller.

« C’est vous Belinda, si vous avez un instant,… j’ai un mot à vous dire,… ce sera bref ».

En effet son propos fut bref. Une soi-disant cousine de la campagne lui avait demandé de l’héberger, et comme j’étais la dernière arrivée chez elle il fallait que je dégage. Rien ne pressait bien sûr, mais enfin si je libérais la chambre d’ici une quinzaine elle serait satisfaite, de plus en compensation elle me dispensait du loyer de ces deux dernières semaines.

Et de deux, deux baffes à encaisser en moins d’une heure, les pommettes rougies je m’allongeais sur mon lit, les réflexions aux airs de vengeance tournaient dans ma tête. Le manchot d’abord, puisque les handicapés ont priorité. J’envisageais à son intention une redoutable perfidie, il suffisait juste avant de partir, lors de la remise des clefs, de dire à sa femme sans l’air d’y toucher, que je regretterais les discutions matinales avec son mari, et que s’il voulait me dire un petit bonjour à l’avenir, j’avais noté pour lui mon adresse. Cette fausse adresse renseignait le lecteur ou mieux encore la lectrice sur un vrai lieu de mauvaise réputation, du genre hôtel borgne. J’imaginais le manchot pris sous le feu des deux femmes passant quelques sombres soirées houleuses, je riais d’avance.

Je concevais pour le petit olibrius un piège redoutable, qui, s’il se déroulait bien, ou plus tôt très mal pour lui, briserait sa réputation pour un long moment. Je le voyais déjà emmené, menotté, trainé dans la boue. Dès le

 

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lendemain je posais mon collet, j’avais remarqué que devant une banque d’une rue passagère, se postait en faction pendant les heures d’ouverture un agent de sécurité, je donnerais rendez-vous à l’olibrius dans les parages de cette banque.

Je pensais que l’affaire irait très vite, qu’en un ou deux jours le solde de tout compte de l’olibrius serait réglé. Or à l’atelier, l’olibrius me négligeait, il ne roucoulait plus ses mots salaces en paradant autour de moi, se réservait-il pour une autre proie moins farouche. Mon plan s’écroulait. La rencontre, que je manigançais sous les yeux de l’agent de sécurité, où je devais feindre, cri de détresse à l’appui, d’être forcée, pour susciter l’intervention de celui-ci, ou mieux un recours de sa part à la force publique, cette rencontre paramètre indispensable du plan s’effondrait. Je me désolais d’avoir élaboré pour rien une chausse-trappe magnifique, mais je ne perdais pas de vue ma vengeance, je planifierais, avec mon imagination débordante, un autre attrape-couillon, une machination de première, pire que sa devancière. Il en baverait le coco. Pourtant la seule qui en bavait vraiment c’était moi, à chercher du matin au soir, jusque dans mes nuits de cauchemar, le début du commencement d’une approche du piège où s’assouvirait ma vendetta.

Il ne faut jamais désespérer. Une semaine était passé depuis ma résolution, aucunes idées traversaient ma tête, je me minais en vaines recherches méchantes. Or voilà qu’en fin d’après-midi, je rentrais au bercail sans hâte, le centre-ville était à des hectomètres, quand on klaxonna derrière moi, dans sa voiture, le chef, il me fit signe de la tête d’approcher. Mes neurones s’agitaient dans tous les sens, je savais que je tenais ici et maintenant ma vengeance tant désirée.

« Monte, Belinda, et faisons la paix » me dit-il.

Il avait garé sa voiture le long du trottoir, quelques marcheurs progressaient des deux côtés de la rue, dans laquelle un nombre réduit de voitures se croisait. Tant pis pour mes cordes vocales je devrais hurler. Je contournais la voiture, allant côté passager, je jouais son jeu à fond, mais lorsque je posais ma main sur la poignée, l’idée m’éblouit.

J’appuyais ma cuisse sur la portière avant afin de la coincer, tandis qu’avec ma main je manipulais la poignée sans bien sur parvenir à ouvrir la portière malgré son aide depuis l’intérieur.

« Viens donc m’aider,… voyons,… descend de voiture ».

 

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L’olibrius obtempéra. Quand il arriva à mes côtés, et qu’il saisit la poignée, à peine eut il entrouvert la porte que je m’agrippais à lui en vociférant comme une aliénée.

« Je ne veux pas ! Lâchez-moi ! A mon secours ! Ne le laissez pas faire ! Il me veut du mal ! »

Il pouvait toujours me dire d’arrêter mon manège, il était repéré. D’autant que ses tentatives de me repousser donnaient l’impression contraire de celui qui agresse. Les marcheurs vinrent à mon aide, les voitures stoppèrent au mitan de la rue, il était fait comme un rat dans la souricière. L’attroupement portait la situation à son comble, la foule ne contrôlait plus ses gestes désordonnés, déjà les horions fusaient sur ses joues, déjà ses vêtements cédaient face aux agrippements furieux. J’en rajoutais une couche en pleurant des larmes de crocodile lorsqu’il éleva sa voix pour tenter une explication. Péniblement il entra dans son véhicule, alors que le lynchage rappliquait à grandes enjambées.

L’olibrius parvint malgré tout à fuir non sans difficulté, à la différence de ce qu’il m’advint. La foule avait tout vu, je devais porter plainte, la foule témoignerait, elle avait relevé l’immatriculation, la foule cherchait la police, elle avait le mot prison à ses lèvres. Je dus batailler ferme pour calmer une populace incontrôlable, prise de violentes convulsions, avec patience je convainquais élément par élément que cet individu n’était en définitive qu’un pauvre type qui méritait que du mépris. Néanmoins je relevais les noms de quelques témoins valables de bonne présentation, au cas où ils s’avèreraient utiles.

Ma carrière d’ébardeuse se termina ce jour-là. Jamais je ne me hisserais au grade d’ébardeuse en chef que me laissait entrevoir sous certaines conditions l’olibrius. Dans le café où j’entrais pour me remettre, je demandais un jeton de téléphone : « Allo…, parrain…, viens me chercher ». Je raccrochais.

Certes j’aurais pu m’accrocher à Leiria, trouver un nouvel emploi, un nouvel abri, mais le cœur n’y étais plus. J’aurais pu aussi me laisser convaincre par un garçon de ma nouvelle bande de copains, nous nous côtoyâmes un peu au début de mon installation à Leiria, lui, venu de son pays d’adoption, la Suisse, passait son congé au Portugal. A deux, ou trois reprises, nous échangeâmes nos impressions, et toujours il m’incitait à le suivre, à faire le grand bond dans ce pays riche et sain qu’est la Suisse. A aucun instant, dans ses propos je ne

 

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percevrais pas une seule arrière-pensée scabreuse, à tel point que je me demandais s’il aimait les femmes pour ne jamais manifester, par ses attitudes, une indication claire, m’amenant à penser que je ne lui étais pas indifférente. Il était gentil, je le croyais sincère quand il parlait de m’épauler là-bas en Suisse, mais au fond de ma pensée je devinais que ses arguments qui devaient me convaincre, ils les ressassaient plus pour se persuader qu’il avait fait le bon choix en quittant le pays. A cet époque de ma vie je ne voulais pas, moi, le quitter, et pourtant…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                          Le départ

 

 

Les yeux rivés dans la direction du sud, voyageurs d’horizons incertains, nous attendions que le train de Lisbonne apparaisse. Sur le quai de la gare de Pombal, aucuns visages n’affichaient des mines réjouies, et si nulles larmes ne glissaient sur les joues ternes, à l’intérieur nos cœurs pleuraient de rage de quitter notre beau pays qui malgré ses efforts, n’offrait pas à ses enfants assez de subsistances pour les nourrir.

A mon côté se tenait mon parrain Abelardo, attentionné, et anxieux. Il ne se passait pas une minute sans qu’il s’inquiète, de mon bagage, de mes papiers, de mon occupation pendant le trajet pour tuer le temps. Il se proposait de m’acheter un livre ou deux, des magazines, ultimes souvenirs de ce temps qui, une fois montée dans le train, deviendrait le temps d’avant.

Il m’angoissait, à me répéter sans cesse, de veiller sur mon passeport, outil indispensable du voyageur. Aussi extraordinaire que cela paraisse, à dix-neuf ans, ce document était le premier en ma possession à pouvoir justifier de mon identité, auparavant où que ce soit je me nommais et mon interlocuteur me croyait sur parole sans que je présente une preuve tangible. L’établissement de mon passeport nécessiterait que je pousse la porte du studio d’un photographe, où j’allais devant son objectif jouer la star, mais mon image en clair-obscur ne comptait guère face à la valeur du passeport, cette clef sans laquelle aucune porte ne s’entrouvre, et qui une fois perdue t’enferme dans des sombres ennuis. Avertissement dix fois répétés par Abelardo.

Mon choix d’un sac fourre-tout l’agaçait, car en tant qu’adepte de la valise Abelardo jugeait mon sac inapproprié pour un rangement efficace, d’une capacité insignifiante, et d’un manque de praticité. Il se ravisa lorsque de mémoire je dressais la liste du contenu, pour lui faire valoir qu’il ne me manquait rien, et qu’il souleva l’objet, que je portais en répartissant l’effort par les mains et par l’épaule grâce à la courroie.

Nous étions venus suffisamment à l’avance, pour à présent, ne plus trop savoir quoi nous dire excepté des banalités cent fois redites, alors nous regardions l’horloge égrener les secondes avec des battements saccadés, et à l’heure annoncée, arrivaient sans retard des trains qui déversaient le flux joyeux des revenants d’exil, des travailleurs de France, de Belgique, et d’autres

 

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contrées froides du nord. Ils irradiaient de bonheur, et pas seulement parce que nous approchions de Noël, et qu’ils avaient des jours de congé. Ils revenaient se réchauffer à l’âtre ancien des jours heureux, machinalement je relevais le col fourré de mon manteau neuf que je portais pour la première fois.

Outre la somme nécessaire, et comptée au plus juste, pour mon départ, Joaquim jugea utile de compléter l’envoi d’un supplément utile afin d’acquérir un chaud manteau, et des bottes fourrés. Si je m’en étais tenu qu’à ce complément paternel, j’aurais couvert mon dos d’un manteau de mémère, et chaussé des souliers démodés, heureusement mon parrain ajouta au bout ce qu’il fallait pour qu’en France capitale de la mode personne ne se torde de rire en me voyant débarquer. Cependant dans son carnet de compte aux pages me concernant, Joaquim noterait la somme complémentaire dans la rubrique à-valoir.

Je partais pour de longues années, mais je voulais donner le change en montrant une mine déterminée, maîtresse de mon destin. Les voix nasillardes des haut-parleurs, dont l’écho rendait l’annonce incompréhensible, nous avertirent que le train à destination de Paris allait entrer en gare. Alors un flot de paroles toutes simples nous vinrent à la bouche simultanément, les dernières recommandations, les ultimes marques d’affection.

« Tu embrasseras tout le monde pour moi parrain, tu leur diras que je les aime tous.»

« T’inquiète pas Belinda. Mais surtout n’oublie rien dans ton compartiment quand tu changeras de train à la frontière française. »

Jamais auparavant je n’avais pris le train, aussi Abelardo dut m’expliquer, et me rabâcher, plus que de raison le fonctionnement du chemin de fer. Il ne s’agissait pas que j’aboutisse au fin fond de l’Espagne, ou que je reste en cale sèche, dans un train vide, lors du passage en France. Car l’écartement des voies ferrées entre nos pays rendaient obligatoire le changement de train prévu pendant un laps de temps extrêmement réduit, qui provoquait une sévère bousculade pour trouver sa nouvelle place, sous les yeux goguenards des voyageurs autochtones.

Le train grinça de ses freins un long déchirement, j’empoignais mon fourre-tout, j’embrassais mon parrain une dernière fois, car déjà s’agglutinaient les voyageurs, en se poussant des coudes pour être les premiers, devant la porte

 

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d’accès du wagon des deuxièmes classes aux places non-réservées. Le départ se transformait en fuite sauvage.

Depuis l’étroit couloir du wagon non-fumeur, je repérais dans un compartiment une place dans le sens de la marche, comble de confort elle était côté fenêtre. A l’extérieur mon parrain me regardait d’un sourire encourageant, sa main droite ouverte sur son cœur me signifiait qu’il m’aimait, que je pouvais compter sur lui, puis quand le train démarra son bras se leva et sa main, tant qu’il put me voir, s’ouvrait et se fermait. Longtemps avant de m‘assoir je fixais la gare quasiment déserte, au-dessus le ciel éclatait d’un azur sans tache, Pombal vivrait une splendide après-midi d’un décembre ensoleillé.

Assise sur la banquette plastifiée, je détaillais les personnes avec qui je vivrais les prochaines vingt-quatre heures. Visages fermés, silencieux, des yeux mi-clos, tristes, ne se fixant sur rien, assemblage aléatoire de chercheurs d’espoir au long cours. Qu’est-ce que je fichais dans cette galère, d’un coup je m’en voulais, de ma faiblesse qui me fit renoncer sans combattre, de mon absence de volonté comparée à la pugnacité de Maria. Maria qui, de toujours pliée en deux, s’arracha les mains avec cette terre pourtant réputée limoneuse, qui éleva seule quatre filles, dont une au moins au caractère difficile, et un garçon, qui refusa pendant des années de suivre Joaquim, malgré ses pressions, dans cet exil prétendument doré. Je chassais vite de mon esprit ses pensées embarrassantes, pour revenir là où ma mollesse m’amenait. Parmi ces compagnons de hasard, en face de moi se tenait un garçon de mon âge, il me souriait, amusé de ma perplexité, en le regardant j’esquissais un visage aimable.

« En route pour l’aventure ! » me dit-il.

Les mots nous vinrent naturellement à la bouche, nous comparerions chemin faisant nos expériences, et nos espoirs. Il venait de Lisbonne et traçait, fin de trajectoire, sur Paris, avec pour seul viatique l’adresse d’une parentèle éloignée vivant dans cette ville, chez qui il prévoyait de s’installer provisoirement, le temps de trouver un chantier où s’employer, et surtout obtenir un certificat d’embauche afin de régulariser sa situation. Il me précisa d’un ton rieur :

« Quand tu arrives sur un chantier, tu dis au contremaître que tu es portugais, aussi sec il t’embauche. »

Devant ma mine dubitative il ajouta.

 

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« En France tous croient que les portugais vienne au monde avec une truelle à la main, et les portugaises,… avec un chiffon prêtes à faire la poussière. »

De bon cœur, le rire nous emporta.

Pourtant à le voir, si typé, taille au-dessous de la moyenne, cheveux noirs, teint basané, je m’interrogeais sur le subterfuge qu’il utiliserait pour n’être pas remarqué, et se confondre dans la foule parisienne, finement je l’amenais à me répondre.

« Tu ne connais pas Paris Belinda, moi j’y suis allé une fois, tu croises sur quelques kilomètres carrés les citoyens de tous les pays du monde, tu entends parler toutes les langues, tous les dialectes. Puis tu ne sais pas, le plus drôle, je m’exprime en français mieux que certaines gens du cru qui truffent leurs phrases de mots de patois ou d’argot. »

Je le regardais bouche bée me demandant s’il ne se vantait pas un peu, juste pour se donner des airs avantageux devant une modeste paysanne. Pourtant il me paraissait sincère. Il est vrai que quand un enfant portugais fréquentait les classes équivalentes au collège, il se voyait imposer comme première et unique langue étrangère le français. Personnellement je fis juste les efforts nécessaires pour apprendre cette langue afin d’avoir des appréciations convenables, l’utilité de cet apprentissage ne me sautais pas aux yeux, et à bien considérer les motifs même de cette obligation rendaient cette matière scolaire déplaisante. Tout vint de la bonne société portugaise du XIXème siècle qui s’enticha du rayonnement provenant de la France, apprendre le français à cette époque signifiait qu’on se reconnaissait pour appartenir à une élite intellectuelle d’un très haut niveau, d’ailleurs la dernière reine du Portugal, une princesse française, appartenait à la famille d’Orléans qui proposa à ce pays le dernier roi des français. A ces raisons, s’ajouta la tenue à Paris de plusieurs expositions universelles qui attirèrent les classes bourgeoises aisées du monde entier, dont la portugaise, qui à ces occasions en prirent plein les mirettes. La France devint la référence de la beauté, du luxe, et de la volupté. Depuis lors des générations d’élèves portugais s’obligèrent à potasser des imparfaits du subjonctifs que personne en France n’employait, et il fut hors de question que nous négligeassions les subtilités linguales du français. Cependant j’avouais à mon compagnon de route que, si je lisais et entendais le français, je ne savais prononcer nulle phrase compréhensible.

 

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Il voulut à tout prix tester mon français en s’exprimant dans cette langue. La réponse appliquée que je prononçais à sa première question, déclencha son rire explosif, au point de me demander si dans ma phrase ne s’était pas glissée une obscénité. En fait il avait truffé sa phrase d’une expression typiquement française intraduisible en portugais, d’avoir ou non un poil dans la main, ce à quoi je répondais que, contrairement à notre réputation à nous portugaises de laisser pousser les poils, moi je m’épilais régulièrement les jambes, ajoutant que je le trouvais fort indiscret. Secoué par le rire il enchaina que décidément je prenais les vessies pour des lanternes, et qu’à Paris ça allait être ma fête.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                    Une herbe amère

 

A cet instant je me mis à penser à mon père, lorsqu’il quitta le Portugal il ne maitrisait que sa langue natale, son horizon se limitait à une trentaine de kilomètres autour de Bajouca. Il pratiquait alors son véritable métier, celui qui aurait dû faire vivre sa famille, la poterie artisanale. D’ailleurs la réputation de la fine argile de Bajouca proliférait dans toute la région et au-delà depuis des temps immémoriaux. Mes premiers souvenirs de Joaquim proviennent de ma prime enfance, je le voyais au matin atteler la vache, charger et arrimer dans la charrette, toute sa production. Ensuite il disparait jusque tard le soir, essayant de vendre sur les foires et les marchés, mieux que ses concurrents nombreux, ses terres cuites.

Hélas, si célibataire on peut se satisfaire de maigres revenus, une fois marié le temps de vivre d’amour et d’eau fraiche passe vite, il faut trouver des ressources substantielles surtout si cet amour porte ses fruits. En l’occurrence Maria m’attendait. Un nouveau-né, chose remarquable, possède des besoins surdimensionnés par rapport à sa taille, par ma présence j’obligeais Joaquim, à remettre sans cesse une motte d’argile sur son tour, à abattre quelques arbres en plus, à agrandir son four, enterré façon fosse couverte, à provoquer les demandes par des créations originales, et surtout élargir son rayon commerçant.

Malgré sa volonté, les débouchés s’avéraient insuffisants pour garantir les ressources essentielles à son foyer. Ainsi lorsque le ventre de Maria s’arrondit une deuxième fois, et que Félicidade vint nous rejoindre deux ans après ma naissance, l’idée du grand départ vers un pays, la France, aux besoins de main d’œuvre insatisfaits, germa dans la tête de Joaquim. Il n’eut aucune peine pour obtenir, par les discutions de marchés, non seulement des renseignements utiles, mais surtout des adresses de points de chute, sur lesquels il escomptait une solidarité sans faille, car il s’agissait de compatriotes de la région. Pourtant il tergiversa encore quelques temps, il se décida d’une façon définitive lorsque Maria attendit Manuela, qui arriva quatre ans après moi. Une autre raison moins glorieuse le poussait à partir, les rapports du couple subissaient les contrecoups des difficultés financières. La tradition voulait, et Maria l’entendait ainsi, que l’homme, le chef de famille subvienne aux besoins du foyer quitte à se réorienter sur le plan professionnel, la femme ne ramenant qu’un revenu de

 

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complément, certes indispensable mais limité. Or Joaquim n’admettait pas qu’une femme, y compris la sienne, lui dicte sa conduite, et réduise sa virilité au point qu’au final les rôles coutumiers soient inversés. Des mots doux aux mots durs, des disputes criantes aux gestes cinglants, la dimension de leur relation se réglait sous la toise de l’autorité disputée, voire de la force brutale. Et s’ils ne s’accablaient pas de coups, l’envie d’en donner se retenait à grand-peine, réminiscence des valeurs apprises auprès des curés : ne pas faire à autrui ce qu’on n’aimerait pas qu’on vous fasse. Prisonniers des usages qui, dans nos contrées chrétiennes réglées par une église omniprésente, n’admettaient pas le divorce, ils étaient condamnés à la vie commune à perpétuité avec les disputes pour quotidien. Au final ils s’accordèrent sur un point il partirait, elle ne le retiendrait point.

 

« Belinda tu rêves, tu as déjà la nostalgie ».

Je délaissais le paysage, pour sourire à cet amical compagnon de voyage.

« Sais-tu Belinda que tu es célèbre en France ? La dernière, et seule fois d’ailleurs, que je suis allé là-bas, il y avait une chanson que les radios, la télévision, les boites de nuit, diffusaient en permanence. »

Il murmurera des « lalala », glissant ici et là les mots qui lui revenaient. Il s’accompagnait de claquements de doigt. Puis d’une voix bizarre, nasillarde, en tordant sa bouche, il chanta : « vous pouvez m’aider à la retrouver

Elle a les yeux bleus Belinda

Elle a le front blond Belinda »

Un fou rire s’empara de moi, surprise autan par les grimaces que ce garçon affichait pour contrefaire le chanteur, que des paroles prononcées, une Belinda blonde aux yeux bleus, certainement mince, élancée, et hautaine, cela va sans dire, en somme tout mon contraire qui suis brune, au teint mat, potelée, et de nature rieuse.

« Qu’est-ce que tu peux être gamine à rire comme ça ! »

Je me tournais vers mes voisins de banquette, et tous sans exception souriaient l’air amusé, ce qu’il remarqua aussi.

« Bien sûr tu ne peux pas te rendre compte parce que je l’imite mal, mais imagine un gars plein d’entrain, des chansons rythmées, un groupe de superbes danseuses qui virevolte autour de lui, et tout ça qui scintille, sautille. Ah nous sommes loin du fado pleurnichard qui en douze couplets, te chante le

 

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désespoir d’un pauvre type obligé de quitter sa fiancée pour gagner son pain loin d’elle. »

Je lui faisais remarquer que sa chanson pailletée parlait aussi d’un pauvre type, qui pleurnichait et trépignait comme un hystérique, parce que sa blondasse l’avait lâché comme une vieille chaussette.

 

Il me revînt à l’esprit, la première fois où dépité je me débarrassais d’un galant abject. Je devais avoir seize ans, pure et sans tache je flirtais avec un garçon de vingt ans, respectueux de ma candeur qui, au début de notre relation, n’osait rien entreprendre sans s’être enquis auparavant de mon accord. Avant lui, j’avais expérimenté, en sortant avec un copain ou un autre, les vrais baisers d’amour, et les caresses, reçues par mes seins en pleines exubérances, caresses qui s’apparentaient à des massages sauf que pour ce faire je gardais toujours chemisier et dessous. L’affaire n’allait jamais plus loin, et si d’aventure un audacieux se permettait subrepticement un geste trop précis, j’empoignais avec fermeté la main licencieuse comme avertissement premier, avant d’administrer la sanction par une paire de claques bien sentie. A la réflexion, avec mes copines de cette époque, nous avons fabriqué une génération de gars timorés, et complexés, mais il me semble qu’à notre façon, en nous refusant avant qu’il ne soit l’heure, nous leur inculquions aussi l’estime et le respect qu’ils devaient aux jeunes filles.

Ayant ainsi formé dès sa préadolescence le sexe prétendu fort, je ne me doutais pas qu’un jour funeste je gouterais dans la violence, la muflerie et la goujaterie du male devenu satyre bestial. A seize ans je demeurais, pour tout ce qui touchait les rapports intimes, d’une ignorance angélique absolue, je vivais la situation de l’analphabète par rapport au scientifique. Je ne savais qu’une chose, cent fois entendue, je devais me garder, me garder de quoi, vaste question. Evidemment à la ferme je voyais les animaux, et leur manière d’opérer quand venait leur saison , où même hors saison en ce qui concernait les lapins aux mœurs si chaleureuses, et nous passions de grands moments d’hilarité quand Maria faisait venir le verrat pour qu’il s’occupe de nos truies, mais je ne transposais pas, me hasardant à penser que nous nous moquions de ce qui était mal, et qu’il ne fallait pas imiter en tant qu’humains.

Depuis plusieurs semaines je fréquentais donc ce garçon de vingt ans, avec confiance je me risquais à être seule avec lui, nous nous allongions sur l’herbe,

 

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à l’ombre des bosquets complices. Et s’il aimait que je me dénude afin de me fureter à bouche que veux-tu, je conservais toujours pour le bas une jupe ou un pantalon protecteur. Après nos doux câlins, il se levait pour s’isoler un instant, me disant qu’il devait faire parler la nature. Je supposais qu’il ressentait l’envie du besoin ordinaire qu’ont les hommes de mouiller les arbres. Cela réalisé, il réapparaissait rasséréné, en sifflotant il regardait sa montre, signalant ainsi l’heure du départ.

Une fois je dois l’avouer il m’inspira de la crainte, tout se passait selon notre accoutumé, mais après le tendre moment il ne se leva pas. Il prit ma main tendrement et la baisa, ensuite de sa main il conduisit la mienne sur les reliefs de son corps dénudé, il la mena ensuite beaucoup plus bas, déjà je sentais l’étoffe de son pantalon, car lui aussi, et j’y tenais, gardait son bas couvert, d’un coup sec avec ses deux mains il bloqua ma main sur son entrejambe, surprise une fraction de seconde par son culot, j’arrachais ma main des siennes, toutefois pendant ce bref instant j’avais senti quelque chose de monstrueusement dur. Me laissant à mon effarement il se dressa, et sur le ton amical il me dit :

« Il faudra bien qu’un jour tu apprennes certaines choses, tu ne peux pas rester pimbêche à vie ».

Puis il ajouta : « bon, je vais faire parler la nature. »

Sur le chemin du retour je n’oserais rien dire, je pressentais que nous franchissions un cap, qu’il voulait m’attirer sur d’autres rivages, sans doute y serais-je allé avec lui sur ces terres inconnues, s’il avait expliqué les us et coutumes des lieux. Dépitée je lui demandais : « quand se revoit-on ? »

Il me répondit d’un énigmatique : « bientôt, juste le temps que tu murisses », que, de mes inexpérimentés seize ans je ne compris pas. Il voulait que j’assume la femme qui s’exposait par ses attitudes et ses formes, alors que je vivais l’innocence d’une enfant. Je désirais des paroles, il exigeait des actes.

D’un long moment je ne le vis plus du tout, sans doute il eut mieux valu pour mon honneur que je ne le visse plus jamais. Mais je m’étais entiché de lui, alors souvent je me postais aux endroits où je savais qu’il passerait, et mon village ne s’étalant pas sur des kilomètres carrés, il advint un samedi en début d’après-midi où nous nous rencontrâmes.

« Oh ! Belinda, c’est toi, tu m’attendais ? »

 

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Je dodelinais négativement de la tête, mais je sentais mes joues en feu, à coup sûr je rougissais, fort heureusement grâce à mon teint de peau il ne devait pas sans rendre compte. Comme nous étions tous les deux, sur nos bicyclettes il m’invita :

« Si nous allions nous balader en vélo ! Mais d’abord on s’embrasse pour faire la paix, parce que depuis la dernière fois j’ai eu tellement honte de ce que j’ai fait et dis. Tu dois m’en vouloir ? »

A nouveau je dodelinais un non. Le bonheur me submergeait, je retrouvais le bon garçon bien aimable du début. Le soleil répandait une envie douce de profiter de la nature, de s’étendre dans l’herbe, d’écouter les oiseaux dans les bras vigoureux de son amoureux. Son baiser emballa mon cœur, et je sentis que rien de mal ne pouvait advenir en compagnie d’un si tendre garçon. J’appuyais sur les pédales si fort, qu’il me semblait que je planais au-delà de la réalité, l’euphorie me gagnait, je voulais rire et crier. Nous trouvâmes le nid le plus doux, le cadre le plus agréable pour s’enivrer de baisers. Je n’imaginais pas, pauvre nigaude qui j’étais, que le garçon charmant que je fréquentais, forcerait sans vergogne mon intimité toute virginale.

Lorsqu’il déboutonna le haut de mon chemisier, je crûs que, comme à l’accoutumé, il flatterait les seins que je lui offrais de tout mon cœur affolé. Mais il aventura une main preste sous ma jupe, qui s’agrippa à ma culotte quand je voulus la déloger. Pratique l’été, la jupe ou la robe qui permettent de supporter mieux les chaleurs accablantes, exhibent, si l’on n’y prend garde, par des mouvements non-contrôlés, des détails anatomiques provoquants, que l’homme libidineux interprète comme une invitation. Mon amoureux à mon grand désarroi se classait dans cette catégorie.

« Non il ne faut pas ! Je ne veux pas !» Suppliais-je.

« Eh pourquoi non ! C’est toi qui va m’en empêcher! Si tu ne voulais pas, fallait pas venir, pauvre gourde ! Maintenant tu peux crier tant que peux, ça gêne pas, on est loin de tout. »

Naïve j’espérais qu’en implorant son honnêteté, il se reprendrait, et relâcherait son étreinte. Or de toute sa masse il me boqua sur l’herbe, d’une seule main il emprisonna mes bras menus, de ses genoux il tentait de desserrer mes cuisses. La résistance que je lui opposais, décuplait ses forces, à cet instant me vint deux sentiments contradictoires, ce garçon que j’aimais ne pourrait pas aller au bout de son entreprise, son affection pour moi l’en empêcherait, puis

 

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aussi je pensais que, dans cette voie où il se fourvoyait non seulement rien l’arrêterait, mais qu’il irait plus loin encore en s’engageant complètement dans la spirale de la violence.

Je fermais les yeux, je ne voulais plus être là, je n’étais plus là, je le laissais seul à sa bestialité. Je sentis un déchirement, je serrais les dents pour ne pas mordre, une, deux, trois fois son ventre me pressa, puis d’un seul coup l’orage s’apaisa.

«Ah c’est bon ! C’est trop bon ! J’en avais trop envie ! » Me dit-il satisfait. Tout juste s’il n’ajouta pas : «tu as aimé ça hein ! Allez ! Dis-le !».

Je me réajustais, des larmes coulaient sur mes joues, je me levais sans mot dire. Je jetais un regard furtif sur mon tourmenteur, les yeux mi-clos il souriait aux anges au comble de la félicité, plus bas, ayant son pantalon à mi-cuisses, je vis son affaire dégoutante, cet objet écœurant, pantelant, j’eus un haut-le-cœur, à grand peine je retins mon envie de vomir. Proche de la crise de nerf, avec des gestes désordonnés, je ramassais ma bicyclette, lorsqu’un caillou vengeur attira mon œil, il tombait à pic, je le saisis, au creux de ma main je le malaxais, je sentais qu’il m’apportait une sorte de calme, de sérénité, ma vengeance serait froide. A présent le caillou sautait d’une main à l’autre, je regardais la bête vautrée dans sa souillure. Un pas sur le côté je ne pouvais plus rater la cible.

« Tiens gros porc, ton cadeau ! »

A cinq mètres de distance je fis mouche, il la reçut par où il avait fauté. Je me débinais vivement le laissant plié en deux, gueulant tout un bréviaire de grossièreté.

A partir ce jour je ne revis plus jamais ce garçon, pourtant le village n’était guère peuplé, en outre il savait où j’habitais, et réciproquement. Même à l’occasion de la fête patronale nous ne nous croisâmes, ni au bal, ni aux manèges. A croire qu’il avait déménagé, peut-être était-ce le cas, je me gardais bien de demander aux copines le moindre renseignement. Et chose curieuses ces dernières depuis cette journée de violence n’évoqueraient jamais, même pas par sous-entendu, les aléas de ma relation amoureuse. Lisaient-elles sur mon visage les stigmates d’une angoisse qui me dévorait, ou bien devinaient-elles que par crainte des coups j’avais mal défendu mon honneur, ma vertu. Toujours est-il qu’ensemble nous ne plaisanterions plus des roucoulades des petits coqs endimanchés en manque d’affection.

 

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Le pire fut de m’imaginer, les jours qui suivirent ma défloraison, enceinte de ses viles œuvres. Je dois préciser qu’en ce domaine, j’ignorais tout, absolument tout, d’ailleurs comment aurais-je pu savoir, avec Maria ma mère un tel sujet semblait hors de propos, au collège aucun cours, en ce temps, ne se programmait sur l’éducation sexuelle, avec mes copines aborder cette affaire paraissait incongru, et déplacé, sinon pour endosser une réputation de garce. La seule référence, qui me venait spontanément à l’esprit, se fixait sur la vision des actes reproductifs des animaux de la ferme. Il allait de soi qu’à chaque saillie, la femelle fasse une portée ou mette bas selon les cas. Or ce que j’avais subi, s’apparentait à une saillie réussie, en bonne logique dans quelques temps je mettrais bas. Sur ce dernier point j’ignorais aussi le délai exact de la portée humaine, je savais par les murmures, que se confient entre-elles les femmes matures, qui attirent les chastes oreilles des jeunes filles pubères, que régulièrement en phase terminale l’accouchée souffrait atrocement des heures durant, et parfois s’utilisait au sommet de la douleur un instrument, le forceps, dont l’évocation faisait frémir. Je n’avais aucune hâte à enfanter, et supporter le supplice du forceps, un objet dont j’imaginais, pour ne l’avoir jamais entrevu, les contours saillants et biscornus, comme les outils de tortures des bourreaux du moyen âge. Décidément le sort de la femme a de quoi effrayer l’adolescente.

Donc j’angoissais sur le devenir de mon ventre, allait-il s’arrondir sans crier gare durant une seule journée, montrant à tous d’un seul coup le résultat de ma faute, m’exposant à l’opprobre général. Ma légèreté me condamnait irrémédiablement, nulle jeune fille innocente ne va trainer la campagne avec un homme, l’excuse de candeur ne peut pas jouer dans ce cas, puisque dès l’enfance, les parents rabâchent à leurs filles et fils de ne pas suivre les inconnus, de refuser leurs bonbons et cadeaux. Ces recommandations de bon sens valables à l’âge tendre demeurent valides à l’âge ingrat ou âge bête. La bêtise de cet âge justement, qui commande de se risquer tête baissée dans des aventures imprudentes, ou contre sa volonté, ou par manque de discernement, alors le jugement tombe, les honnête gens critiquent et désavouent le manque de retenu pour des plaisirs malhonnêtes, comme si jamais ils ne furent eux-mêmes jeunes.

Je vérifiais tout le long de la journée l’état de mon abdomen, en le détaillant dans la glace sous tous les angles, en palpant le moindre centimètre carré de sa

 

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surface, en serrant plus que de raison ma ceinture. Mon angoisse s’accroissait lorsque je me projetais dans ce futur désastreux, où enceinte, ma famille me rejetait avec mépris. Il ne me venait pas à l’esprit que ma faute je l’avais commise à cause d’un sale type, suffisamment adroit pour me manœuvrer en me jouant la scène du grand-amour, et surtout contre qui je pouvais me retourner, et demander réparation. Des gens du village m’avait vu avec lui, et lui seul, jamais avec un autre, ma main dans la sienne, mes yeux enamourés, bref mes attitudes donnaient à penser qu’il m’avait fait des promesses d’avenir. Mais après ce jour d’agression auquel il se livra sur un lit d’herbes amères, je me convainquais de la suite logique de ses sentiments qui était de me repousser comme une fille de rien. Je voyais devant moi un gouffre, qui s’ouvrait d’avantage tous les sombres matins de mes nuits blanches. Je cauchemardais, moi avec mon enfant mendiant notre pain sous les ricanements des badauds bien-pensants.

Puis le jour maudit arriva, j’étais aux champs avec Maria, je conduisais le tracteur, quand ma vessie me pressa, le bosquet au bout du pré me convenait.

Quelques longues minutes après j’en sortais anéantie, tous mes doutes se transformaient en certitude, j’étais enceinte. Le sol se dérobait sous mes pas, j’approchais de Maria en pleurs, mon visage défiguré par la douleur.

« Maman…, c’est terrible…, je…, je saigne… »

« Ben quoi tu saigne ! Tu devais t’y attendre. Tu aurais dû prendre tes protections. Enfin bon, tu mets ton mouchoir, ça fera bien l’affaire. Franchement tu exagères avec ton imprévoyance, déjà le mois dernier tu avais taché de sang ta culotte. »

Lors de la perte de ma virginité, je méconnaissais mon intimité au point d’ignorer que la nature dotait la femme d’un hymen, et qu’il se déchirait au premier rapport. Lors je pris les quelques gouttes de sang pour de la salissure provenant de la selle de mon vélo.

« Maman tu ne comprends pas…, je ne me suis pas égratignée…, je saigne, je saigne beaucoup par le sexe…, je suis encei… »

« Tu es en sang, et alors la belle affaire, certaines fois ça saigne plus que d’autres. Rente à la maison, et fais ce qu’il convient. »

Je la regardais abasourdie, que voulait-elle dire en m’ordonnant de faire ce qu’il convient. Il me revint instantanément en mémoire des brides de conversation où il était question de faire passer, et d’aiguilles à tricoter. Et

 

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j’entendais Maria s’abaisser à me préconiser de telles vilénies, assassiner mon enfant avant qu’il naisse. Une horreur pareille, qui vous excommunie à jamais de l’église, et dans la loi des hommes est passible de la peine de mort, certes au Portugal elle existait mais n’était pas appliquée.

« Mais je ne sais pas comment faire maman, c’est la première fois que je cou… » Au lieu de : couche avec un garçon, elle termina ma phrase par :

« Que tu coules le sang ! Mon Dieu ce n’est pas possible ! Tu as plus de seize ans ! Et c’est la première fois que tu saignes ? Mais alors la dernière fois ça commençait juste à te travailler. Cela me sidère,… à plus de seize ans…»

Pour toute réponse mes larmes redoublèrent, la honte me submergeait, sur que ce soir je coucherais à la rue, ils me chasseraient.

« Je te jure maman j’ai toujours été sage, jamais ça ne m’était arrivé, je sais j’aurais dû me défendre de,… de,… »

« De,… de,… vraiment tu ne sais rien de rien !, jamais aucune femme n’a pu s’interdire de saigner, dis-toi ma fille que tous les mois tu saigneras, c’est le sort des femmes. Enfin, tous les mois ou presque, parce que quand tu seras enceinte, le temps de ta grossesse tu seras tranquille de ce côté. »

J’avais bien entendu. Un savoir lumineux éclaira ma pensée, la femme saigne que si, et uniquement si, elle n’est pas enceinte. Le temps de la grossesse signifiait l’arrêt des saignements. Donc je saignais, donc suite logique, j’accédais au rang de femme, et dernier donc d’importance, je ne portais pas dans mon ventre mon futur malheur. Je passais sur le champ des pleurs au rire, un rire nerveux, un rire incontrôlable.

« Qu’est-ce que tu as à rire maintenant comme une gourde ? »

« Justement maman parce que je suis une gourde, une vrai gourdasse ! »

Si, dans ta vie Maria, ma Maria de mon cœur, une trace de bonheur t’avait jadis marquée de son empreinte, je me serais perdu dans tes bras, te confiant mes inquiétudes, t’embrassant de la confiance que tu me rendais, hélas jamais de toute ton existence tu goûtas à ce délicieux vertige, cet enchantement de sourire le cœur léger pour un plaisir fugace. L’embrassade s’excluait de tes gestes familiers. Le devoir, qui en toute chose te fut imposé, balaya à jamais toute expression de tes sentiments secrets.

 

 

 

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                                 Un diagnostic fumeux

 

Si tu savais Maria, combien ce gène de la tendresse, qui te faisait défaut, m’a manqué, cruellement manqué, surtout à cet âge ingrat qui mine toutes les adolescences. J’ai pallié à cette carence par des révoltes absurdes, des repliements dédaigneux, des attitudes provocatrices, des contestations imbéciles. Il aurait suffi alors que tu me calme de mots maternels convenus pour que ma conduite change, hélas le sens du devoir l’emporta. Après mon quatorzième anniversaire, qui passa sans fête ni remous, à la maison nous ne célébrions rien qui put amener la joie, d’autorité tu décidas que nous consulterions un médecin de Leiria, spécialisé dans les troubles du comportement, non que tu t’alarmes de mon état caractériel difficile, mais juste pour être en règle avec l’obligation de ta charge de veiller sur ta progéniture. Un médecin spécialisé de renom dont les honoraires, à ta seule charge, allaient aspirer la majeure partie de tes maigres revenus mensuels.

Le docteur voulut me recevoir seule, afin que ma parole ne soit pas retenue par la présence de Maria. Ce bonhomme semblait être un vieux d’au moins quarante ans, de petite taille, l’abdomen proéminent, le visage couvert de poil, les yeux sournoisement cachés par des lunettes, le cheveu huileux, et s’essoufflant au moindre mot prononcé. En théorie le docteur devait s’occuper seulement de mon état psychique, déceler mon mal être, m’ordonner si possible des remèdes adéquats.

« Ma petite tu vas de mettre en culotte et soutien-gorge, puisque je dois t’examiner autan faire un tour d’horizon complet ».

Allongé sur la table étroite, tout en me questionnant sur mon existence, sur mes réactions présentes, sur la façon dont j’envisageais mon futur, il commença, à regarder le fonds de mes yeux et de mes oreilles, à me palper le cou, à prendre mon pouls. Il souleva ma cuisse de sa main pour tester mes reflexes, ensuite ses deux mains saisirent ma cuisse pour la poser sur la table avec un toucher qui s’éloignait du geste médical. Ce fut le tour de mon abdomen à subir le contact de ses mains devenues moites, ses questions perdaient leurs sens, ses mains remontèrent sous mes seins pour vérifier l’état d’éventuels ganglions, sa voix haletante butait maintenant sur chaque mot, ses mains redescendirent en tremblant aux niveaux de l’aine.

« Excuses-moi un instant », marmonna-t-il.

 

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Je regardais ce visage congestionné, réalisant d’un coup la singularité de son examen qui ne ressemblait à aucun que j’eus à subir précédemment. Dans le cabinet, masquant un lavabo, s’étalait un paravent, le docteur se refugia derrière celui-ci. En toute discrétion je me revêtais, discrétion inutile d’ailleurs, est-ce que ce type faisait attention à mes faits et gestes dans l’occupation où il se trouvait, j’entendais sa respiration saccadée alternant avec des gémissements à peine audible, son affaire présente me paraissait pas très catholique. Je l’imaginais derrière son paravent en train de préparer des mixtures dans des éprouvettes d’où sortaient, par réactions chimiques, des fumées multicolores. Je le supposais en train d’ingurgiter ses médications particulières lui permettant de se dédoubler. Sur qu’il réapparaitrait de derrière sa cache sous une forme inhumaine. Je connaissais par cœur l’histoire du docteur Jekill et mister Hyde, j’avais vu trois fois au moins le film au cinéma, il se disait que cette histoire était tirée d’un livre, or à quatorze ans, je supposais que tout ce qui s’écrivait provenait de la vie réelle. Naïve, je gobais les récits les plus saugrenus pour des vérités indiscutables du moment qu’ils sortaient d’un livre. Ni une ni deux avant la terrible apparition je m’esbignais.

Maria qui patientait, s’étonna sur plusieurs points, d’abord chose étrange le docteur ne me raccompagnait pas, et ne demandait pas à la voir, ce à quoi je répondais qu’il avait pris un appel téléphonique, et qu’il lui écrirait ses premières constatations. Puis elle s’inquiéta du paiement des honoraires, je lui dis que je devais encore le revoir, il fixerait le prochain rendez-vous dans son courrier, et que le paiement se ferait à la fin du traitement, et avant qu’elle aborde le sujet je lui affirmais que pour l’instant il n’établissait pas d’ordonnance. J’ajoutais que nous pouvions partir sur le champ. Mais mon empressement et mon visage n’exposant pas comme je le souhaitais ni la sérénité, ni l’apparence de la vérité, Maria se méfia. Le harcèlement de ses questions débuta dès la sortie du cabinet, s’amplifia sur le chemin de la gare routière, et s’exacerba sur le quai dans l’attente du car. Traquée par un interrogatoire des plus pointus, je me piégeais par mes propres contradictions, dénégations, et affirmations, je finis par craquer.

« Ben oui il m’a tripoté ! Il me soufflait dessus comme le taureau qui veut la vache. Puis il est passé derrière le paravent pour préparer des drogues, j’en suis sure ! Ah tu ne crois pas, ah je dis n’importe quoi, tu n’avais qu’à être avec moi, tu aurais vu. Mais tu t’es bien gardée d’être avec moi. ».

 

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Je venais de toucher Maria à son point sensible qui est son honneur de mère méritante.

« Te rends-tu compte de la gravité de tes élucubrations ! S’il voulait faire ce que je pense, c’est vraiment une pourriture, moi la pourriture je l’élimine. Allez ouste nous retournons le voir ».

A l’âge que j’avais, je ne réalisais pas ce dont pensait Maria. Je ne savais rien de ce qui se nomme la sensualité. J’en étais à suivre, sans discuter, le conseil impératif donné aux filles depuis la nuit des temps, de ne jamais se faire toucher, ni même effleurer par la main d’un garçon, et encore moins celle d’un homme

De rage Maria harponna mon bras, le tirant avec brusquerie au risque de me l’arracher. En quelques brèves minutes nous nous trouvâmes devant la porte du cabinet, qui subissait les coups de poings de Maria.

« Que vous arrive-t-il madame ? » Nous souffla essoufflé le docteur.

« J’ai deux mots à vous dire ! Il s’en passe des pas biens propres dans votre cabinet ! » Cria Maria.

« D’abord calmez-vous madame, vous allez m’exposer vos griefs mais sans vous énerver, ni crier, dans un climat apaisé. Nous sommes entre gens civilisés. Je vous écoute. »

Maria résuma la situation telle que je la lui avais conté, ajoutant que cela lui déplaisait qu’il pelote sa fille, une vrai jeune fille fraiche, et naïve, au point de s’exciter dessus comme font les chiens. Au vrai dans son résumé Maria employait des mots très peu châtiés, et si elle contenait ses gestes et sa voix en revanche certains mots qui sortaient de sa bouche, lui vaudraient à une future confession, une ribambelle d’Ave Maria et de Pater Noster en repentir.

« Mais vous n’y êtes pas du tout madame. Je ne voulais pas déstabiliser votre fille dans son état de fragilité, alors j’ai utilisé le stratagème de l’examen médical pour la questionner sans la brusquer, afin qu’elle se livre en confiance. D’ailleurs je possédais suffisamment d’éléments pour établir mon diagnostic, et j’étais en train de me laver les mains lorsque votre fille a fui… »

« Ce n’est pas vrai vous ne vous laviez pas les mains d’ailleurs le robinet ne coulait pas ! Ah vous aviez fini ! Pourtant vous ne m’avez pas dit de me rhabiller ! Ah vous aviez fini ! Mais si je n’étais pas partie peut-être que ça allait commencer ! Je suis sure que vous vouliez me droguer pour me tripoter

 

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partout bien tranquille, et c’est pour ça que vous n’avez pas voulu ma mère avec moi ! Vous êtes un salaud ! »

J’employais ce dernier mot pour ne pas dépareiller du libre vocabulaire ambiant, Je hurlais mes phrases, considérant qu’en criant et en insultant j’ajoutais du poids à mes arguments.

« Vous vouliez vous amuser de moi ! Me faire des choses dégueulasses ! »

Je disais cela, sans trop savoir la portée de ces actes-là, juste pour être au niveau du monde adulte. Je me doutais à présent qu’au-delà des pelotages, l’homme pratiquait des malhonnêtetés inavouables, pires que celle de nos animaux de la ferme.

« Un docteur, un vrai, il dit ce qu’il va faire ! S’il vous touche ici et là, il prévient ! »

A chaque fois que je donnais de la voix, et ma voix montait maintenant dans le strident, le docteur me regardait en secouant sa tête d’un signe négatif, puis se tournant vers Maria il murmura à son attention :

« Je crois madame que le mal est pis que je le craignais. Vous le constatez par vous-même, votre fille est une névropathe hystérique avec des crises paranoïaques extrêmes.»

Cela dit, d’un coup de tête il me désigna à Maria, mes réactions présentes démontraient la véracité de son diagnostic prononcé en dialecte incompréhensible : le charabia médical. S’étant levé alors que je vociférais à plein poumon, il revînt avec un verre d’eau, signalant à Maria par son index dressé devant sa bouche, la parfaite discrétion de la conduite d’eau et du robinet irréprochablement silencieux. M’égosillant que je ne voulais pas boire son eau tout aussi pourrie que lui, il me la balança à travers ma figure, ce qui me décontenança.

«À présent fillette, tu vas voir dans la salle d’attente si j’y suis. »

De rage je sortis en claquant la porte. J’imaginais qu’en disant les faits tels qu’ils se déroulèrent, ce docteur vicieux se troublerait, et perdrait toute contenance devant ma Maria. Or avec son calme olympien il en imposait, et Maria n’osa rien contester, timorée face à sa suffisance vernissée elle ne prononça aucuns mots, elle n’esquissa envers moi aucuns gestes d’affection qui auraient pu m’apaiser. Mes vociférations signifiaient un appel au secours devant une injustice, il n’eut nulle résonance. Tandis que je sombrais dans un gouffre, le docteur s’élevait au pinacle de la science médicale. Juste avec son

 

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impassibilité dédaigneuse il parvenait à discréditer tous mes dires. Il s’appuyait sur ma façon de m’exprimer pour renforcer son mépris, avec en apothéose la punition vexatoire du verre d’eau jeté sur l’enfant capricieux. Puis je me mis à penser à Maria laissée seule avec le docteur, sur qu’elle implorerait son pardon pour sa fille affabulatrice. Je la voyais s’humilier, se confondre en excuses, s’agenouiller devant le docteur comme nous le faisions à l’église devant l’autel.

 

Quatre décennies et plus passeront, elles abimeront mes reins, et me contraindront à consulter régulièrement un spécialiste estampillé par le centre hospitalier de ma ville du sud de la France. Pouvais-je imaginais que le destin me resservirait ce même plat amer d’une tentative d’asservissement produit par un male débordé par ses glandes bestiales. En principe ce médecin, d’une quarantaine d’années, devait juste analyser les résultats du dernier examen sanguin, mais il désira effectuer une visite de routine, tension artérielle et tout le toutim : cœur et respiration. Allongé sur la table de soin en pantalon et en soutien-gorge, il me surprit en tirant bas le bonnet gauche, dévoilant mon sein, mais comme dans le même mouvement il posa à la base de celui-ci son stéthoscope, je fis mine, quelle erreur, de ne rien trouver d’anormal à cela, j’ajoute que mes attraits physiques émeuvent moins la gent masculine qu’au temps d’antan, je me pensais à l’abri de gestes déplacés.

Ce fut qu’une fois rhabillée, et prête au départ qu’il m’enlaça avec la force de l’homme sûr du charme qui émane de sa personne, mais je ne tombais pas en pamoison, je le repoussais en lui intimant l’ordre d’arrêter, puis je sortais du cabinet. Me trouvant dans la salle d’attente, je lançais un regard périphérique, l’espace d’une fraction de seconde j’y vis une Maria sagement assise, elle m’attendait, un sourire affectueux de toute éternité.

 

J’appréhendais le retour à la maison, Maria me battrait comme plâtre pour la honte absolue dont elle m’était redevable, déjà je sentais mes cuisses rougir de ses coups de badine à venir. J’allais recevoir la correction qui ferait date, de celle dont on se souvient dans le vieil âge, où on radote à la veillée, à ses petits-enfants le bon temps d’avant, où l’on encaissait les torgnoles des parents comme des signes de grande affection. Mais je n’en étais pas là, dans l’instant présent mon chemisier s’imbibait des sueurs froides qui coulaient dans mon dos, tandis que mes joues se chauffaient par l’arrivée d’un flux sanguin

 

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surabondant. J’enrageais de mon incapacité à tenir un discours cohérent, avec ma maladresse coutumière je passais du rang de victime à celui de coupable aux yeux de celle qui comptait le plus pour moi. Du coin de l’œil j’observais Maria, mâchoires serrées, le regard fixe, cramponnée à son sac à main, je n’existais plus pour elle, la dégoutais-je à ce point.

Le soir à la maison s’installa pour des longs jours un calme électrique. Et du formidable silence émergeait une étrange angoisse, alourdissant un climat loin de toute sérénité, dont Félicidade, Manuela, Agosthinho, Amélia, se gardaient de troubler d’un rire malvenu, spectateurs muets d’une affaire obscure, discrets témoins d’une situation qui pourrissait l’ambiance habituelle.

 

A Bajouca, mon village, s’activait une épicerie, elle proposait une gamme de services divers, étendu notamment à l’activité postale. Ainsi lorsque nous devions téléphoner nous utilisions la cabine mal insonorisée de monsieur Souza son propriétaire. Je précise que les relations téléphoniques concernaient surtout Maria et Joaquim son mari expatrié. Souvent une fois l’entretien terminé, Maria s’obligeait à donner quelques explications à l’une ou l’autre des présentes dans l’épicerie multi-services.

Le portugais avait, en ce temps, cette particularité qui touchait les citoyens d’un grand nombre de pays, il aimait à connaitre vos affaires, non pas pour des motifs malsains, du moins au départ, mais simplement pour savoir quelles difficultés vous assaillaient, afin qu’après vous être confié, il puisse vous aider de son mieux. Cela se nommait solidarité, mais au final après des appréciations discutables, certains s’érigeaient en censeurs et juges suprêmes. L’inconvénient de cet artifice étant qu’une partie non négligeable de la communauté n’ignorait rien de nos tracas, mais le comble, dans mon différent avec le docteur, fut d’apprendre par un tiers la conversation qu’eurent Maria et l’infâme docteur. En l’occurrence une prétendue amie excella, d’une voix mielleuse-fielleuse, pour m’apporter toute sa sympathie vu l’état psychique déplorable dans lequel je sombrais. Comme je tombais des nues, elle se mit en devoir de m’éclairer.

« Ma pauvrette, mais tu ignores tout de ton cas, personnellement moi qui te connais je ne crois rien de ce qui se dit sur toi. »

Prenant une mine agacée, voire furieuse, du jeu stupide de devinettes qu’elle m’imposait, je la priais d’aller à l’essentiel.

 

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« Ma pauvrette, le docteur dit que tu es folle, folle à lier, d’après lui tu as des troubles de la personnalité, des hallucinations, et même un complexe de la persécution. Mais le plus grave, tu serais hystérique, oui ma pauvrette hystérique, il parait que tes hormones te travailleraient comme les chattes qui sont en chaleur et qui crient des nuits sans fin après le matou. Comme je te plains ma pauvrette d’être dans cet état. Au final ton mauvais caractère, tes sautes d’humeur, tes colères, viendraient de ces problèmes. »

J’étais atterrée. Mon cœur s’affola, empourprant d’un rouge le plus vif mon visage, me donnant l’envie d’arracher les yeux à cette vipère puante. Elle, spectatrice ignoble, constatait avec plaisir mon émoi désordonné.

« Ne t’inquiète pas ma pauvrette, je te connais, nous sommes amies depuis longtemps, et lorsque tu seras internée, je viendrais toujours te voir, à condition que ta maison de f…, de repos ne soit pas loin. Parce que ta mère, ta courageuse de mère, n’a pas trop d’escudos, et ne pourra pas te payer ce qu’il y a de mieux, d’ailleurs elle a téléphoné à ton père, lui ne veut rien savoir. Il ordonne de te placer chez les bonnes sœurs dans un couvent carmélite. Comme ça tu parleras plus et personne n’entendra parler de toi. Ma pauvrette comme je te plains du fond de mon … »

« Arrête ! Arrête maintenant ! D’abord tu n’as jamais été une amie ! Et si je suis une pauvrette toi tu n’es qu’une misérable ! »

Je fuyais, je courais, je détalais en pleine rue, pleurant toutes mes larmes. Il fallait que je fasse vite, que je trouve Maria, lui crier qu’elle se trompait, qu’il était nul besoin de m’envoyer chez les fous ou pire de m’enterrer vivante dans un carmel. Je sentais aussi une fureur m’envahir. Si cette prétendue amie connaissait par le menu ce qui me touchait, et en particulier le diagnostic fumeux du médecin spécialisé, qu’en était-il de la population du village. Je ne doutais plus que tous sachent de A à Z les détails de ma pseudo-maladie. Je les imaginais interrompant leur propos lorsque je passais près d’eux, m’adressant un sourire d’hypocrite, pour derrière mon dos se gloser de ma supposée hystérie, puis y aller de bon cœur sur mes antécédents familiaux, sur tel ou tel de ma parentèle dont on gardait le souvenir trouble d’une personnalité mentalement atteinte. Leurs mots résonnaient dans ma tête :

« La pauvrette, ce n’est pas de sa faute si elle est dans cet état. »

« Avec la famille qu’elle a eu dans le temps ancien, cela devait arriver. »

 

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« Une famille de fou furieux, déjà notre vieux grand-père disait qu’il fallait en enfermer une partie dans l’asile d’aliénés. »

Et patati, et patata. Sans compter les regards qui, à présent, scrutaient le moindre de mes gestes pouvant révéler l’inavouable maladie, une sorte de jeu afin d’être celle ou celui qui le premier constatera le tic répétitif signifiant.

Toutes ces observations, faites à mon insu, décuplaient mon effroi d’où j’entrevoyais avec certitude mon avenir fini avant d’avoir commencé. J’allais devoir combattre Maria, dont les idées contaminées par la voix d’un piètre scientifique me conduisaient au néant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                            Une saison au carmel

 

Maria s’affairait à la basse-cour quand je la surpris par mon exaltation.

« Alors c’est comme ça ! Tu préfères croire n’importe qui plus tôt que ta fille ! Si tu t’imagines que tu vas pouvoir m’enfermer sans que je réagisse, tu te trompes ! Tu te trompes lourdement ! D’abord je vais aller à la police pour dire ce qui se passe ! Ce que tu veux me faire… »

Au bout du bras de Maria pendait un seau d’eau. Je reçus tout le contenu, pas une seule goutte ne me manqua, je restais médusée. Décidément les leçons du médecin, spécialisé aussi dans le domaine aquacole, portait ses fruits.

« J’en ai plus qu’assez de tes caprices ! Marre de la honte dont tu me couvres, ici dans le village, chez le docteur, à tout moment, n’importe quand ! Tu crois être un exemple pour tes sœurs et ton frère ! Eux-aussi ils n’en peuvent plus de toi ! Et à présent tu me menaces de la police ! Vas donc la voir la police ! Vas-y ! Mais vas-y donc ! Ils te mettront dans une de leur prison pour enfants et j’aurais la paix, en plus sans rien payer ! Parce que tu es mineure et ils m’écouteront moi. Maintenant ouvre bien tes oreilles, comme je n’ai pas les moyens de te payer des cliniques et des docteurs qu’on ne rembourse pas, ni non plus de te payer des infirmières pour te soigner à domicile, tandis que je me ruine la santé à tout faire sans aide, la maison , les champs, la ferme, ton frère, tes sœurs, les bêtes, tout quoi, pour que vous soyez bien comme les autres enfants, alors que je me prive de tout, jamais un petit plaisir, rien de rien. Je me suis décidée à prendre contact avec ma sœur Helena, oui ta tante carmélite, sœur Martha de son nom de bonne sœur, elle est prête à t’accueillir dans son couvent, elle s’occupera de toi le temps nécessaire pour que tu récupère tes esprits. Crois-moi tu as une sacrée chance qu’elle veuille de toi, parce qu’on m’aurait sans doute obligé à t’enfermer chez les malades mentaux dans un de ces asiles publics aux rabais où personne ne s’occupe vraiment des malades. »

 

Tante Helena choisit vers sa vingtième année d’épouser Jésus Christ, à la suite d’un chagrin d’amour, d’après les murmures familiaux. De toute façon dans une famille portugaise, en ce temps où la religion catholique se considérait par tous comme un pilier de la société, il était habituel sinon

 

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attendu qu’un de ses éléments embrasse la vie religieuse. Avec le recul j’imagine plus prosaïquement que la solution religieuse présentait des attraits pour une femme qui ne souhaitait pas s’enchainer jusqu’au trépas de son mari-maître absolu, car le droit au divorce, au temps de mon adolescence, bien que légal ne s’usait pas, sinon pour se signaler publiquement comme une femme de mauvaise vie. De même une jeune femme s’échappait du giron familial qu’en se mariant, vivre seule en toute indépendance signifiait qu’elle se rangeait, soyons polis, dans la catégorie des libertines, la femme donc, assoiffée de liberté, trouvait ce chemin singulier de la vie communautaire pour y parvenir et s’y maintenir en toute sécurité, certes elle s’empêchait tout projet de maternité. Mais ne parle-t-on pas quelquefois de l’ingratitude des enfants. Or dans un couvent, avec la chaleur d’une communauté religieuse, les femmes qui s’y activent, échappent à cet inconvénient. Pour persévérer dans le prosaïque, j’ajouterais que tante Helena plus jeune que Maria sa sœur, voyait cette dernière se débattre dans une union qui sombrait sans espoir dans un naufrage complet. Cet exemple la découragea au point de ne pas vouloir tenter cette expérience, avec en prime, le don de soi pour les plaisirs passagers du mari, et les grossesses répétées, non souhaitées, malgré tout menées à terme.

 

Abasourdie, je regardais Maria pendant des secondes séculaires, tandis que l’eau froide pétrifiait ma véhémence. Un sang glacial, qui à présent circulait dans mes veines, me statufiait. Ainsi hors de ma présence, dans le secret, avec des sentiments se voulant bienveillants, Maria se jouait de mon destin. De plus j’apprenais sans ménagement, comme un coup de poing qui assomme, que tous mes proches, ceux que mon cœur chérissait, voulaient m’enterrer vivante, et peu m’importait que la tombe se nomme couvent. Je souhaitais, en fixant ma mère d’un œil dur, que le sol s’ouvre, m’engouffre, afin que se tordant de chagrin elle me crie sa demande de pardon. Rien, aucun épanchement, seulement le devoir d’accomplir ta mission, Maria, c’est cela qui me fit mal. Je tournais les talons galopant vers ma chambre, m’y enfermant jusqu’à l’exécution de ma sanction.

Des jours pénibles passèrent avant qu’Abelardo, mon parrain, apparaisse au volant de sa Mercedes. Ma valise remplie du strict nécessaire meublait depuis un certain temps un coin de ma chambre, j’emportais que l’indispensable, ma vie future au couvent des carmélites du village de Crato excluait pour

 

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longtemps toutes sorties joyeuses avec des copines. Je devais rester à Crato, village qui se situe à deux cent kilomètres à l’est de Lisbonne, et légèrement au nord, jusqu’à ma guérison complète prévue à une date indéterminée. Tous imaginaient que je subirais ma privation de liberté sans révolte, mais maline, si je jouais leur jeu, déjà je manigançais mon plan d’évasion à brève échéance, et diable tromper les bonnes sœurs du bon Dieu, qui ne savent rien de la vie, devait être chose aisée.

Ai-je embrassé quelqu’un avant de m’enfoncer dans le cuir du siège de l’auto, je l’ignore. Embrassades mécaniques sans valeur, appartenant à l’oubli complet, sauf pour mon petit frère Agostinho, qui m’encouragea d’un : « quand tu auras guéri, je viendrais te chercher ». Quel sérieux dans la voix de ce garçon de huit ans, le seul de qui je percevais une réelle compassion, ma voix se noua, pouvais-je lui dire que je m’évaderais, et que cette action interdirait à jamais nos retrouvailles.

Trois heures de route, direction sud-est, destination un autre monde, hors du temps, des conventions, de la civilisation.

« Tu verras Belinda, je suis sûr que ce moment d’apaisement te sera profitable. Tu nous reviendras sereine. Et qui sait, peut-être y trouveras-tu ta voie à l’exemple de ta tante Helena (sœur Martha). »

Je ne répondais pas, d’ailleurs de tout le voyage je ne desserrerais pas ma mâchoire. Même quand il me tentât d’une pâtisserie, je secouerais ma tête négativement. Je refusais d’adresser un mot, et d’accepter la moindre gâterie d’un type que je rangeais dans le camp adverse.

Crato, village isolé au milieu des champs à perte de vue. Quand je m’évaderais, je cheminerais que la nuit à la lueur de la lune, et surtout chargée de provisions de bouche pour plusieurs semaines. Direction Lisbonne la capitale, à atteindre en vingt ou trente jours de marche, Lisbonne où ma vie commencera. Libre de toutes entraves, je bâtirais seule mon avenir. Puis au comble de ma réussite je retournerais à Bajouca pour les rendre tous jaloux de mon triomphe. Et à ce moment-là je prendrais des manières de dame hautaine et précieuse, ils s’humilieront devant moi, et ce sera bien fait pour eux.

Nous empruntâmes cela va de soi la rue du carmel. Abelardo gara la Mercedes devant le couvent, la voiture mordait sur le trottoir. Dans une main il portait ma valise, dans l’autre il serrait ma main, avait-il peur que je me dérobe ? Nous passâmes la grille ouverte du bâtiment rayonnant de blancheur,

 

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devant nous l’église, Aberlado se dirigea vers la porte sur le côté gauche. Tante Helena nous apparut, menue et noire vêtue, son visage serré par la cornette mettais en évidence la rondeur de ses joues, un noir sourcil jamais épilé abritait des yeux rieurs, un fin et sombre duvet soulignait sa mâchoire, et surlignait sa lèvre supérieure étirée pour un sourire radieux. Enfin quelqu’un d’affectueux je l’embrassais comme un noyé serre sa bouée de sauvetage, délaissant mon parrain complice sans scrupule de mon malheur, je ne répondis pas à son au-revoir, une mauvaise humeur que je regrettais quand il démarra la voiture, parce qu’en définitive, je le savais bon au fond de son cœur.

Tante Helena me guida jusqu’à ma chambre située au premier étage, avec vue sur les arènes en décrépitudes et au-delà un océan de champs. Un lit, une armoire, les commodités, un point d’eau, le confort à minima de ce lieu de prière, seul élément de décor sur un des murs immaculé, le crucifix règlementaire.

« Tous les jours je t’apporterais tes repas, et nous parlerons toutes les deux comme des amies, si tu le veux bien sûr car rien ne t’y oblige. Dans l’armoire tu trouveras quelques livres pieux mais pas du tout barbants ils racontent de belles histoires émouvantes. Maintenant je te laisse t’installer à ce soir. »

Elle sortit et j’entendis le cliquetis du verrou, ma bonne sœur de tante était aussi ma geôlière. Croyait-elle me tenir enfermée, j’ouvris la fenêtre pour sauter ce petit étage, déjà je posais avec difficulté mon pied sur le rebord, quand l’image d’Agostinho mon frère m’apparut avec sa jambe plâtrée du pied jusqu’au haut de la cuisse, il avait trois ou quatre ans lorsqu’il s’entrava les pieds dans la brouette où il jouait, il chuta et se fractura plusieurs fois la jambe. D’un premier étage, je risquais de me rompre tous les os, pire de finir ma vie en fauteuil roulant, en outre si j’atterrissais sans dommage où irais-je sans cartes ni provisions. Une évasion ne se décide pas sur un coup de tête. Patience Belinda, patience.

Une semaine, une quinzaine, un mois, deux mois, passèrent, je vivais recluse dans ma chambre seuls les rendez-vous journaliers avec ma tante me distrayaient. Nous parlions de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, dont je lisais la biographie, le premier livre que je n’abandonnerais pas en cours de route, incidemment elle me posait des questions sur le ressenti de ma vie actuelle et future, me faisant valoir souvent le bonheur d’être au service de Jésus.

 

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Néanmoins vis à vis d’elle je culpabilisais, je jouais la comédie de la prisonnière modèle pour mieux la tromper, alors la honte me submergeait.

Mais ce qui me désolait le plus, c’était de ne recevoir aucunes visites, bien que je comprenne la difficulté des déplacements sans véhicule personnel, ni aucuns courriers, pourtant un timbre-poste ne coute pas une fortune, puis je me reprenais me disant que moi-même je ne pouvais pas aligner deux lignes sur une page blanche, alors pour Maria de mon cœur la chose s’avérait insurmontable. Des années passeront, et un jour je constaterais émue, que Maria suivait brillamment les cours du soir pour parachever une éducation sommaire, ainsi formée, elle potasserait seule le code de la route, une route sournoise qui l’emporterait.

Une délivrance partielle me vînt un jour par surprise. J’usais mes doigts sur une guitare rebelle, elle trainait dans un coin du couvent depuis des lustres, et les sœurs imaginaient qu’elle égayerait mon quotidien. L’une d’elle m’inculqua en quelques minutes le savoir musical rudimentaire de cet instrument, et depuis je grattais des cordes indociles qui accompagnaient mon ennui.

« Je dois aller au village ça te plairait de venir avec moi », me dit tante Helena en entrant dans ma cellule, « Mais auparavant tu vas t’habiller correctement, avec ceci ».

Je me vêtis sans me rendre compte de l’effet que provoquerait, un ample gilet noir-sombre flanqué sur une robe bleu-terne m’arrivant à mi mollets, des chaussettes blanches qui protégeaient mes pieds des lanières des sandales. Les « coqs » du village allaient en prendre plein les mirettes de cette pétulance vestimentaire. Peu m’importait à moi je sortais enfin. De plus par cette sortie, je fixerais dans ma mémoire toutes les possibilités facilitant mon évasion, les pièges à éviter, et les erreurs à ne pas commettre. Pourtant par reflexe je mis ma main dans celle de ma tante, le monde que je retrouvais, m’inspirait de la crainte. Tante Helena, bien que carmélite soumise à une règle stricte, se dénombrait parmi les rares autorisées à communiquer avec la population lors des courses habituelles. Elle connaissait tout le monde, elle me présentait comme une parente en visite, et les gens trouvaient que nous nous ressemblions, d’autant que le foulard couleur grand deuil, qui cachait mes cheveux, noué sous le cou faisait ressortir mes joues aussi rondes que les siennes mais détail notable mon duvet ne se percevait pas.

 

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A partir de ce jour la surveillance à mon égard se relâcha. Mon emploi du temps se chargea de nouvelles activités telles que : broderie et crochet, puis après la collation du midi : prières et méditation, ensuite et enfin je jardinais avec ma tante à l’air libre, dans un potager d’importance où l’ouvrage ne manquait pas. Je notais à cette occasion un nombre important de rayon où poussaient des légumes connus pour leur ventosité, ainsi les servantes de Jésus-Christ, à ma grande déception, pétaient comme tout un chacun (…et chacune). Ma gaité coutumière me revenait, j’entrevoyais, si ce n’est le bonheur, du moins la sérénité, évidemment je me pliais aux usages du lieu, la grand-messe le dimanche, la confession hebdomadaire, et une dévotion journalière appuyée. Toutefois n’étant ni sœur, ni novice, je n’accédais pas à la fraternité et encore moins à la complicité, je regrettais alors les rires fous avec mes copines, nous étions en juin et depuis mars je vivais recluse.

A partir de ce jour, également, ma tante s’appliqua par touches légères, à me peindre une vie conventuelle ensoleillée. À son exemple, me disait-elle, mon existence dévoilerait son vrai sens, en sacrifiant les futilités dérisoires de la vie au profit du don de ma personne pour l’œuvre divine. En outre, Je gagnerais plus que le bonheur, j’atteindrais le ravissement, l’extase. Je ne la contredisais pas, néanmoins je me voyais bien jeune pour donner l’exclusivité de ma personne à quelqu’un qui est partout mais qui jamais ne se voit.

« Médite sur sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, à ton âge elle avait déjà choisi », concluait-elle.

Très souvent, dans ce lieu sans radio ni télévision, je pesais le pour, le contre, l’argument de pouvoir vivre abritée des incertitudes futures, des aléas funestes, me tentait assez au point que j’eusse pu y souscrire. Cependant la ritournelle des prières obligatoires tout le long du jour m’embarrassait, surtout qu’elles démarraient dès quatre heures du matin avec : Vigiles, puis suivaient : Laudes, Eucharistie, Sexte, None, Vêpres, et Complies, à quoi s’additionnait pour les jours dédiés au Seigneur : petite et grand-messe, et célébrations diverses. Ce surdosage à outrance d’avance me démoralisait.

Mais mon rejet total de cette vie cloîtrée advint un fameux jour où je perçus depuis le jardin des gémissements provenant d’une des cellules. A pas de louve, curieuse et craintive, je m’approchais de la source de ce râle. J’entrais dans le bâtiment sur la pointe des pieds, à présent j’entendais des claquements secs suivis de cris plaintifs. Avec d’infinies précautions je manœuvrais la

 

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poignée de la porte, à ma pression la charnière ne couina pas. Je vis d’abord la croix du Crucifié, ensuite devant celle-ci, je vis le dos dénudé et ensanglanté d’une sœur, et enfin, je vis la main de cette dernière munie un fouet court, composé de plusieurs lanières s’abattre sur son dos, métronome, un coup côté droit puis à gauche. Un instant pétrifié, je m’enfuis à grand fracas, évitant à chacune de mes foulées la chute sévère sur un parquet lustré à grand renfort de cire, arrivée dans ma chambre je me glissais sous le lit, ma peur fut telle que j’y serais encore si ma tante n’étais venue pour tenter de me rassurer.

Il ne s’agissait, selon son dire, que d’une pénitence certes sévère mais voulue, consentie, et exercée par la sœur elle-même. Un tourment dont cette dernière réglait la durée et l’intensité. En somme un geste expiatoire impitoyable pour effacer ses mauvaises actions et ses pensées malsaines. Et de surcroit, m’affirma ma tante, personne absolument personne ne l’obligeait à cet acte, personne ne l’avait condamnée, ni même n’avait suggéré ce châtiment.

« Tu dois savoir Belinda, par les leçons du catéchisme, que lors de la passion de Jésus-Christ, avant de le crucifier, ses bourreaux lui infligèrent le fouet, or certaines expriment de la sorte l’ardent désir de se rapprocher de notre époux divin en s’infligeant ce châtiment. Le tourment physique amène la communion de l’esprit. Mais rassure-toi il existe d’autres chemins que ce chemin particulier pour y parvenir, la prière sincère et absolue est la route principale. Tu fais bien tes prières ? » Me demanda-t-elle en conclusion.

Je regardais tante Helena, je la sentais mal à l’aise. Il me semblait que j’avais percé un terrible secret qu’avec retenu elle m’avouait. L’amour, le grand amour céleste, ne se ressent dans sa chair qu’au paroxysme de la douleur. Mon regard se durcit, il essayait de percer à travers la sœur Martha, la carmélite, qui sans doute usa de ce fouet. Je me persuadais que ce fouet, avait servi, servait, et servirait, pour la raison qu’aucunes sœurs n’étaient exemptes de péchés véniels, ou de quelques peccadilles négligeables qui se gonflaient ici comme un soufflé, et que de plus elles débordaient toutes d’amour pour leur époux sacré. J’eus la tentation de lui demander si Dieu-tout-amour en personne leur avait offert l’objet en guise de cadeau de noce, afin qu’elles démontrent par l’épreuve le plus doux des sentiments. Mais j’aimais ma tante, (et je l’aime beaucoup), cette question me parut déplacé, alors je montrais la figure de celle qui comprenait le sens de cette démonstration de repentance. Au fond de moi,

 

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la vision de ces pratiques ébranla ma croyance à ce mystère de la foi hérité depuis deux millénaires, de plus en ce qui concernait mon éventuelle vocation, elle chancela irrémédiablement. En définitive, hors du couvent j’encourais le risque de prendre des coups par un père autoritaire, puis par un mari violent, mais dans la solitude de ma cellule ce risque devenait une quasi-certitude, et le comble, des coups que moi-même je m’assènerais.

Avec ma tante nous n’aborderions jamais plus ce sujet délicat. Finalement chacune trouve son coin de bonheur où elle peut, et comme elle veut, je n’allais pas à mon âge m’ériger en juge, et estampiller de mon seing les seules pratiques bienséantes qui, à mon sens, conduisent au bonheur. Pour dire le vrai fond de ma pensée je gommais de ma mémoire l’acte que jamais je n’aurais dû voir, d’ailleurs j’étais entrée dans une cellule par effraction, sans frapper à la porte, et personne n’appelait à l’aide.

Malgré cette péripétie, ma vie au couvent perdura dans les mêmes dernières conditions de semi-liberté, j’allais à peu près partout, à l’exception notable du réfectoire et du cloître. Il arriva plusieurs fois que seule j’aille au village faire les courses, avec dans la bourse plus d’argent qu’il n’en fallait, autant d’occasions de me faire la belle, il suffisait que sous la tenue de sortie je n’ôte pas mes vêtements personnels, puis après quelques pas jeter la triste vêture aux orties, et le tour était joué. A mon insu, je m’installais dans mes nouvelles habitudes, mes velléités d’évasion s’estompaient de mes pensées. J’appréciais même mes rendez-vous ecclésiaux : prières journalières et messe dominicale pour ceux qu’ils me permettaient une relative vie sociale juste par les regards que nous échangions les sœurs, les novices, et moi, à partir de cette base j’échafaudais avec elles, sans qu’elles s’en doutent, de grandes conversations muettes, alimentées par mes réponses qui répondaient à mes questions. Elles m’invitaient les jours de presse, à mettre, au sens propre, la main à la pâte pour la fabrication des hosties. Notre convent détenait ce privilège de fournir à toutes les paroisses du pays cet aliment saint, enfin qui serait sanctifié par sa bénédiction future. Mais travaillant dans le silence il me semblait toucher du doigt la gloire céleste, parfois je l’appréciais aussi de la langue lorsque je ne me sentais pas observée j’en avalais deux, trois.

Dans ma solitude, comme distraction outre la lecture, et la musique, je m’inventais un jeu silencieux et discret qui absorbait une part de mon énergie, ayant posé mes chaussures dans un coin, je m’élançais en chaussettes sur le

 

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parquet du couloir abondamment ciré, pour réaliser, pieds joints, ou sur un pied, de magnifiques glissades, qui entretenaient, avantage notoire, la brillance du bois.

Par anticipation de mon départ futur, je regrettais déjà les équipements sanitaires qui faisaient défauts à notre maison de Bajouca, tel que : plusieurs points de distribution d’eau courante, une salle de bain équipée d’une douche et d’une baignoire, enfin luxe suprême un cabinet d’aisance à l’intérieur, alors que nos commodités se présentaient sous la forme d’un édicule, qui cachait une fosse au-dessus de laquelle nous tenions l’équilibre sur des planches mouvantes.

Mon départ futur, j’y pensais fréquemment, surtout depuis que ma soif d’évasion s’assouvissait par une relative liberté de mes mouvements, à quoi bon fuir, se coltiner les éléments contraires et déplaisants : la pluie, la faim, l’insécurité, novembre et ses frimas s’installaient, à l’horizon pointait Noël. J’attendrais bien le printemps pour décider une cavale, et puis d’ici là, ma situation évoluerait en ma faveur, peut-être m’accorderait-on une permission de sortie de plusieurs jours. Certes depuis huit mois je vivais éloignée de mon foyer, de mes amies, de mon village, ils me manquaient tous, cependant si je brusquais mon affaire par une fuite inconsidérée, je risquais de perdre gros, j’encourrais le péril de l’enfermement à l’asile d’aliénés.

Un jour à brule-pourpoint je demandais à ma tante, si elle pensait que je partirais bientôt. Sa réponse me cloua par sa simplicité.

« Belinda, ici tu n’es pas prisonnière, tu pars quand tu veux, demain matin aux vigiles si tu es pressé. Néanmoins laisse-moi contacter ton parrain, je serais plus tranquille. »

Je ne comprenais pas, il semblait que j’étais guérie, mais depuis quand ? Pourquoi m’avoir laissé dans l’ignorance de mon état de santé ? Mais alors si j’avais prononcé mon souhait auparavant je serais déjà chez moi. Je pleurais d’émotion, mon exclusion enfin cessait, l’image d’Agostinho m’apparut, « j’ai guéri petit frère viens me chercher » pensais-je.

 

 

 

 

 

  

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                                Retours du père prodigue

 

 

« Belinda tu replonges dans la nostalgie » me dit mon voisin de wagon.

« Ah !, vous êtes bien toutes les mêmes, femmes portugaises, toujours à vous repaitre dans la mélancolie. Remarque le mal du pays ça peut payer ».

Devant mon air interrogatif il poursuivit.

« Il y a quelques années débarquait en France une certaine Linda de Souza, dans une main une valise en carton, et dans l’autre, la main de son fils de fille-mère. A Paris elle trouve à se placer comme boniche, pour se donner du courage elle se chantait des chansons du pays, or voilà qu’un type l’entend, est charmé par sa voix, et lui donne les adresses de maisons de disques. Comme elle hésite, il ajoute, ici demoiselle, tu as tout pour plaire, tu viens du peuple, tu luttes pour bien élever ton fils, tu possèdes un joli minois, et détail qui garantira ta réussite, ton accent exotique, il séduira, à l’exemple de la grande Dalida. Tout ce que prédit le bonhomme s’accomplit, avec une chanson elle pulvérise les ventes de disques, une chanson qui raconte l’histoire d’un portugais qui vient en France à salto gagner sa vie et qui pleure amèrement son Portugal. »

Joaquim lui-aussi vînt en France à salto, en douce, en cachette, et sans papiers réguliers, mais je n’imaginais pas qu’il ait eu une seule fois l’œil humide, ou le cœur ravagé de nostalgie. Joaquim appartiens à cette génération créée, et élevée pour s’user jusqu’à la corde au labeur, la valeur travail accaparant toute leurs pensées. Génération arrachée de l’école à l’issu des classes primaires, jetée sur l’ouvrage pour unique et future distraction, l’esprit martelé dès son ouverture par ce précepte pieux : « tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ».

Plaisir, rire, amusement, sont des mots qui jamais n’entrèrent dans leur vocabulaire habituel. En revanche, travail, devoir, morale, et autres vocables de cet acabit, formèrent leur devise, elle rigidifiait tous leurs rapports avec l’autre, même les liens, en théorie, étroits entre père et enfants subissaient les contraintes de ce corsetage idéologique.

Le travail manquait au Portugal, Joaquim s’expatria vers la France gaullienne en pleine croissance, qui manquait force bras pour tous ses chantiers de construction. Lorsqu’il fut en mesure d’accueillir sa famille, une fois sa situation

 

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régularisée, il entendit de la bouche de Maria un mot catégorique : « jamais !», mot répété à chacune de ses demandes, en variant le ton, de la désinvolture à la colère en passant par l’ironie. Ce différent n’arrangeait pas leurs liens passablement effilochés depuis les rares semaines euphoriques d’après mariage. Progressivement leur rôle, l’un vis-à-vis de l’autre, se définit ainsi : je suis l’homme-maître absolu, tu es la femme-servante obéissante. Nous, les enfants nous ne comptions que dans la mesure où nous servions de façade à ce foyer vermoulu, tentant, quelle dérision, de renforcer la fiction d’une famille normale, même si des interrogations planaient sur ses époux vivant onze mois sur douze séparés par mille sept cent kilomètres, qui cependant ne franchissaient pas la ligne déshonorante du divorce honni dans la société portugaise d’alors.

Il se produisait deux migrations dans l’année pour la plupart des discrets portugais qui terrassaient, maçonnaient, et plâtraient, les cités s’élevant autour des villes, telles des champignons, d’abord autour de Noël, ensuite au mois d’août. Les sociétés de transport routier affrétèrent alors, pour un cout plus abordable que le déplacement en train, les véhicules adéquats pour ces interminables liaisons, dont le seul inconvénient tenait à leur irrégularité.

Parfois Joaquim se payait le luxe d’une migration imprévue en général pour rendre un ultime hommage, par sa présence, lors des obsèques d’un proche malencontreusement décédé. Sans doute regrettait-il en ces occasions le manque d’une abondante parentèle âgée afin d’avoir le motif de migrations plus nombreuses.

Car sa vie parisienne à lui se bornait aux limites des chantiers successifs, où il ouvrageait toute la semaine, samedi compris, une semaine de quarante heures rallongée par des heures supplémentaires bienvenues au tarif majoré. Hors du travail aucune vie sociale, nulles sorties, nulles distractions, pas même une fois en passant une fredaine tarifée pourtant bien compréhensible. Joaquim était venu pour travailler et amasser ces nouveaux francs crées en 1960, qui circulaient depuis des années et avec lesquels les gens comptaient toujours en anciens francs. Quand son premier patron l’avisa qu’il le paierait cinq cent francs de l’heure, Joaquim se pinça, il n’en revenait pas d’une telle largesse, jusqu’à ce qu’un compatriote l’informe de cet usage déstabilisant, et qu’il toucherait au final cinq francs de l’heure.

 

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Le dimanche, conservant l’habitude du pays, Joaquim commençait la journée par sa toilette en grand, suivi ici du lavage de ses vêtements. Cela réglé, il se pliait de bon cœur au rituel de la messe dominicale règlementaire. Une messe exprimée depuis peu dans la langue du lieu, ici le français. Mais il n’en était pas déstabilisé pour autant, où qu’elle soit dite, la messe respecte partout le même rituel. Concentré sur la liturgie, Il profitait néanmoins de cette petite heure de prière pour enrichir son vocabulaire de mots qui ne fussent pas les ordres habituels entendus tous les jours de la semaine.

Ensuite selon son humeur, et le déroulé de leur rapide entretien verbal précédant, il écrivait ou pas à Maria. En général, de la plume, il complétait les quelques phrases échangées lors du couteux appel téléphonique. Puis il se divertissait d’une promenade qui l’amenait aux chantiers où il opérait, ou aux chantiers qu’ils l’occupèrent auparavant, mais sa principale occupation du dimanche concernait la tenue de ses comptes. Les heures s’écoulaient, la nuit le surprenait alors qu’il n’atteignait pas encore la rigoureuse exactitude comptable. Des additions, des soustractions, il s’en jouait, en revanche quand il abordait les pourcentages, son affaire se corsait, pourtant d’un naturel méfiant il vérifiait laborieusement sa semaine, les heures normales, plus les heures majorées à vingt-cinq pour cent, plus celles majorées à cinquante pour cent, puis les retenues de la sécurité sociale, et des vieux travailleurs, et de la complémentaire. Ah !, que ces choses étaient plus simples au Portugal. Le Portugal justement avec les fluctuations de l’escudo qui bouffaient une partie de ses gains par l’échange, et même si le cours lui était favorable il fallait tenir compte des frais du changeur qui récoltait la laine sur son dos. Avant de se coucher Joaquim saisissait le calendrier à la réclame de son entreprise, il biffait par une croix la semaine écoulée, regardait pensif le rond qui entourait le premier jour de son congé payé futur.

 

« Regarde Belinda le monsieur sur la photo, bientôt il sera avec nous, il faudra être gentille, car ce monsieur c’est ton papa »

Du haut de mes cinq ans je regardais Maria d’un œil interrogatif, mais déjà elle me tournait le dos, et le cadre sorti du fond du placard trônait sur le buffet. Pour la première fois de ma vie, un concept imprégnait ma conscience, j’avais un père, et j’allais faire sa connaissance en vrai. Avant mes cinq ans je n’avais que vaguement ressenti la présence d’un monsieur chez nous, mais entre lui et

 

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moi la distance, bien que vivant côte à côte quelques fois, ne permit pas la moindre effusion, ni câlins, ni sauts de cheval sur ses genoux. L’avais-je même une fois appelé papa ce monsieur qui venait ?

Quelle mine sévère présentait le visage, en noir et blanc, de ce vieil homme d’au moins trente-cinq ans. Face à l’objectif du professionnel il adoptait une attitude martiale, dans un sombre complet-veston étriqué, sa casquette n’encombrait pas sa tête, mais l’observateur la devinait posée sur une chaise, d’ailleurs son regard fixait dans la direction de celle-ci, nul ne la lui déroberait sans risque. Un coin inférieur de la photo mentionnait trois mots, Maria me renseigna :

« Schtoudio de Parisch, voilà où il jette l’argent !, devant un photographe à faire le joli ! Tandis que moi, je trime comme une forcenée ».

Je détaillais avec une acuité soutenu mon père qui faisait le joli. La perplexité s’empara de mon esprit, mon père avait beau faire des efforts il ne réussissait pas à être joli, et pour dire la vérité, par son front dégarni et sa mâchoire serrée, il me glaçait. Malgré mon jeune âge, je connaissais des gens jolis, ma grand-mère Marcelina (la mère de Maria), par exemple, présentait à mes yeux toutes les qualités requises pour que tous la considèrent jolie, et même la plus jolie. Par sa bouche elle souriait, par ses yeux elle riait, toujours avenante, quoi qu’il advienne.

L’arrivée de Joaquim, ne me déstabilisa pas, il se montrait tel que je le voyais sur la photo, la sévérité de sa figure amenait une grisaille qui masquait les vives couleurs de l’été. Maria tenait dans ses bras Félicidade, j’appuyais ma tête, et mon dos, contre son corps rassurant, lorsqu’elle me souffla : « va embrasser ton père ». Je m’exécutais, je posais mes lèvres sur la joue paternelle, vainement j’attendis en retour la réciproque, son seul geste affectif, pour toute la quinzaine de jours, me vînt lorsqu’il glissa dans mes mains un paquet de bonbons.

Le soir de ce premier jour, seul Joaquim rompait le silence à sa guise, ou pire ne l’interrompait pas, alors ce silence hostile empêchait le moindre mot de prendre vie, Manuela ne réclamait pas son biberon par ses pleurs habituels, Félicidade ne prononçait aucuns de ses babils, moi-même je taisais tous mes agaçants « pourquoi ? », Maria s’agitait en tous sens dans la petite cuisine, elle passa un rien de temps à table, avalant deux bouchées avant de reprendre le service exclusif dut au maître.

 

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Joaquim parlait de ses chantiers, citait les noms des lieux, en fait il menait seul la conversation, déroulant questions et réponses. Puis il évoquait les compatriotes et collègues de travail qui réussissaient à obtenir les papiers pour regrouper leur famille en région parisienne, et dont l’épouse trouvait en quelques jours un véritable emploi rémunéré, bien au chaud, point trop fatiguant, juste à astiquer les bureaux des directions, avec luxe suprême des jours payés à rien faire. Maria se fermait sur le champ à cette offre de vie agréable dans ce pays de cocagne. Il insistait, elle se murait. Si quelques fois une femme n’est pas heureuse avec l’homme qu’elle aime, elle est toujours malheureuse avec celui qu’elle n’aime plus.

Trois semaines par an puis quatre lorsque la France prolongerait les congés payés, Maria retiendrait ses larmes face aux harcèlements journaliers de son seigneur.

« Te rends-tu compte de ce que tu perds en croupissant dans ce pays de misère, là-bas en France nous aurions des allocations, parce que l’état te donne des sous quand tu as des enfants, ils appellent ça la familiale. Puis nous aurions un vrai logement moderne, avec le cabinet, la baignoire, et nous toucherions l’aide de l’état pour payer le loyer. Pour finir les enfants étudieraient dans des écoles sans bourse déliée, et aux vacances ils prendraient le bon air dans leurs colonies de vacances gratuites. »

« Cela ne te gêne pas de mendier comme un pauvre, n’as-tu plus le respect de toi-même ? Et tu voudrais que je vive dans l’indigence sans fierté. Jamais !, tu entends, jamais moi vivante les enfants n’iront en France quémander. Ici le travail est dur mais je ne dois rien à personne et j’élève mes enfants seule, du mieux que je peux, sans l’aide des étrangers. »

« Tu es têtue comme une ânesse, je ne sais pas ce qui me retient de te donner de la cravache. »

Maria regardait durement Joaquim, dans son œil il lisait un mot plein de menace : « essaie !, ne serait-ce qu’une fois pour voir, essaie ! »

Joaquim abandonnait ce terrain, navré ne de pas pouvoir convaincre Maria des avantages prodigués dans ce pays si accueillant pour ceux qui fuyaient la misère de leur sol natal.

Il amorçait alors une attaque plus insidieuse qui portait sur les comptes d’exploitation de la ferme qu’elle entretenait seule. Il exigeait d’elle, qu’elle lui fournisse toutes les quittances, des recettes et des dépenses, pour un examen

 

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minutieux jusqu’à l’infime centime. Que Joaquim vive loin de Bajouca, n’autorisait pas Maria à se laisser aller sur le plan économique, et encore moins de profiter de la situation pour ces exubérantes dépenses, propre aux femmes. Or les transactions dans notre ruralité portugaise s’effectuaient toutes en espèces, leurs traces ne se remarquaient que si la plume sur le cahier, servant de livre de compte, traçait une ligne comptable immédiatement. Certes ce cahier existait à la maison, mais Maria le noircissait de loin en loin, juste pour noter les prix et les jours de quelques opérations notables : achat de semence, vente d’un bestiaux.

Joaquim ne se satisfaisait pas de ce décompte sommaire. Il voulait savoir, et pour se faire il interrogeait sans relâche Maria, surtout le soir quand ivre de la fatigue des travaux épuisants que réclamaient les champs, elle somnolait debout à s’affairer en cuisine. Il persistait néanmoins, il voulait qu’elle plie, qu’elle obéisse. Il obtenait le résultat que souvent elle craquait, fondait en larmes, se couchait l’estomac vide, passait une nuit blanche, avant de se réactiver dès le lever du jour aux labeurs agricoles. Tandis que dans le calme nocturne d’une maison rendue au silence, Joachim posait sans se lasser les opérations mathématiques, y adjoignant les chiffres mémorisés par Maria qu’il avait su extirper de sa cervelle, évaluant avec une marge d’erreur acceptable les entrées et les sorties non répertoriés.

Cette persistance à recompter sans fin résultait de l’envie qu’il avait d’effacer les dettes élevées qui plombèrent la vie du couple dès après le mariage. Joaquim potier de métier comptait sur cette activité pour assurer l’avenir du foyer, or trop de potiers, trop de poteries, la mise sur le marché d’inusables casseroles en fer blanc, et de pratiques récipients en plastique, enrayèrent la réalisation de ce simple projet, et ruinèrent même tout espoir de survie par ce travail. Dès lors pendant les quelques années où il croyait dur comme fer que cette époque de marasme cesserait, et que le temps béni reviendrait, Joaquim emprunta un peu, beaucoup, à la déraison. Les rapports du couple s’envenimèrent quand les feuilles des huissiers se ramassèrent par un nombre plus élevé que les feuilles d’arbres à l’automne venu. Déjà la ferme avec ses cinq hectares de terre grasse et productive, s’évaluait pour une enchère dérisoire qui n’épongerait pas le passif. Contraint et forcé Joaquim se sacrifia par son émigration, mais comme un couple se compose de deux personnes, Joaquim estimait que Maria se devait d’honorer une partie des

 

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créances, juste la moitié, et pour la forcer il analysait les comptes comme un polyvalent des contrôles fiscaux.

Après ces inspections tatillonnes, Joaquim extrapolait sur des résultats d’exploitation d’une meilleure rentabilité. Première condition presser Maria afin qu’elle gère la ferme avec minutie, il s’y employait tous les soirs, et deuxième condition rationaliser le travail par une organisation moderne de l’agriculture, de type de celle qu’il entrevoyait en France, avec l’emploi de la chimie : engrais, désherbants, semences productives élaborées dans les laboratoires, nourriture des animaux contrôlée scientifiquement. Ainsi lui qui jamais n’empoigna les outils ordinaires du paysan, qui ne différenciait pas une bêche d’une binette, importunait tout le jour Maria, quand elle travaillait seule, par ses conseils ignares, se gardant bien d’intervenir lorsque Maria s’employait en groupe avec ses consœurs craignant leurs quolibets et leurs rires moqueurs.

« Je ne refuse pas le modernisme, se rebellait Maria le verbe haut en toisant son époux, s’il ne tenait qu’à moi j’aurais déjà fait installer l’électricité comme presque tous ceux du village, mais au moins puisque tu es devenu maçon, fais-moi une porcherie moderne toute bétonnée, des cages à lapins en ciment, un abri en dur pour les volailles de la basse-cour. »

Pris à son propre piège Joaquim s’obligera au fil de ses visites à réaliser les installations modernes qu’il lui vantait. Il ira même loin sur ce chemin de la modernité, puisque à l’été 1970 il revint de France une valise pleine de fils électriques de toutes les couleurs, et aussi un cahier d’écolier tout neuf où était dessiné avec des crayons multicolores des plans labyrinthes composés de traits de diverses couleurs qui aboutissait à une ampoule jaune-or. Avec patience, Joaquim, en se mordillant la langue en signe d’extrême concentration, réaliserait grâce aux conseils avisés d’électriciens-compagnons de chantiers, une installation capable de produire les jeux de lumière les plus alambiqués. Quand un soir il manœuvra l’interrupteur nous regardâmes la brillante ampoule jusqu’aux larmes, et je crois bien que c’était de fierté.

Pour ne pas être en reste Maria utiliserait les produits chimiques, d’une redoutable puanteur, afin de désinfecter les lieux habituels où demeuraient les animaux. Ces désinfections offraient aux bestiaux de meilleures conditions sanitaires, les défendaient de tous les germes contaminants, et pour finir permettaient de substantielles économies sur les soins prodigués par le vétérinaire.

 

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Néanmoins les quelques rapprochements entrevus n’étaient que de circonstance, Maria et Joaquim se supportaient parce que le lien du mariage les unissait, et qu’il s’avérait impossible de le dissoudre à cette époque chez des ruraux catholiques portugais, le poids des mœurs traditionnelles l’empêchait. Au sujet de ces rapprochements j’en dénombrerais, lors des retours de France de Joaquim, deux intimes sur lesquels par décence je ne m’attarderais pas, ils produiront : en 1968, Agostinho mon frère tant aimé, et Amélia en 1972. Ces naissances renforceront la position de Maria de ne pas quitter le Portugal, au grand dam de l’émigré qui exigeait reconstituer son foyer dans son pays d’accueil aux ressources sociales inépuisables, et cinq enfants représentaient à ses yeux une rente non-négligeable.

Longtemps les voyant, l’une pleurer, l’un crier, les deux se déchirer, pendant les brefs séjours de Joaquim, une double question me tarauderait, était-il possible qu’ils se soient aimés, était-il possible qu’ils se soient mariés sans s’aimer. Marcelina, ma grand-mère, me fournirait des éléments de réponse à chacune de mes interrogations étalées sur des années. Maria et Joaquim ne se sont pas rencontrés, ils se connaissaient de longtemps bien avant leurs naissances, à travers leurs familles qui depuis des générations se fréquentaient. Ils naquirent tous deux à Bajouca, ils vécurent, et se côtoyèrent trois décennies avant que le projet marital se concrétise sans réelle impulsion, car de passion il n’y en eut point.

Maria copinait depuis son enfance avec Joséfa, la sœur de Joaquim, ensemble elles passèrent le cap des amourettes, Joséfa dénicha son compagnon, Maria s’affligea d’une déception. Pendant ces temps Joaquim, homme frustre, ne s’occupait guère de sa sociabilité, son destin était tout tracé sauf circonstances particulières, il finirait vieux-garçon, et il se satisfaisait de ce sort.

Or Joséfa appartenait à cette catégorie de gens, qui se désole avec sincérité de l’avenir sans relief de leurs amies. Elle voyait Maria atteindre la trentaine, et s’étioler sur la voie triste d’une vie de vieille-fille. Alors Joséfa joua ce rôle de marieuse occasionnelle en incitant les deux trentenaires à faire leur chemin ensemble, certes son frère présentait les attitudes de l’ours, mais un ours presque domestiqué puisque bon chrétien, il suffisait à Maria de parachever ce travail de dressage pour le civiliser tout à fait, et en tirer une fois dompté quelques gestes affectueux. Toutes les femmes ont cette stratégie, qu’elles

 

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tentent d’appliquer avec parfois des réussites surpassant leurs espoirs, elles se proposent en gibiers pour mieux harponner la proie que représente l’homme à l’état d’ébauche afin de le fignoler à sa guise, si ce n’est le mener par le bout du nez. La femme finit d’élever l’homme, voilà le secret de l’entente d’un couple, à la condition expresse que l’homme ne s’applique pas à se buter comme un butor.

Ces rustres complets existent, ils sont légions, et découragent les plus patientes des plus aimables des femmes. Maria se rendit compte, après quelques semaines de vie commune, que jamais elle ne rectifiait le moindre trait de caractère du grossier malotru qui partageait sa couche. Il y eut un jour de tempête, de grands remous, et de bousculade, pour ramener le calme sur le navire en perdition, le propre père de Maria intervînt avec l’autorité de celui qui, haïssant la violence, ne supportait pas de voir sa fille la subir. Une tranquillité menaçante s’imposa depuis dans les rapports du couple, avec parfois des troués de détente car de joie cela n’advint jamais.

Les années passèrent, puis mon arrivée, et celles de mes deux sœurs, chassèrent Joaquim vers l’eldorado économique que représentait la France. Ce départ révolutionna la vie de Maria, en ce sens qu’elle satisfaisait cet usage bienséant de ne pas divorcer, tout en recouvrant une liberté quasi-totale, exception faite des trois semaines annuelles, puis quatre, de tensions, et de tourments. Sauf une année où un congé de maladie doubla le congé payé ordinaire.

Joaquim œuvrait sur un chantier où s’érigeait une maison d’importance avec des multiples façons, ainsi au premier étage pour circuler d’une pièce à l’autre, les maçons posèrent entre les ouvertures des planches épaisses les supportant avec au bout de leurs bras des seaux de ciment. Ces planches surplombaient à maints endroits le vide tout empli de danger. Tous à un moment de la journée empruntèrent ces chemins particuliers, tous excepté Joaquim qui sut par des excuses appropriées éviter ces voies hasardeuses qui sollicitaient un sens de l’équilibre d’un niveau approprié, qualité inexistante dans les gènes de Joaquim. A la fin de la journée sur l’insistance des collègues de chantiers, Joaquim se contraignit à passer sur une planche, mais auparavant il laissa la priorité à tous les ouvriers, ainsi étant le dernier il pouvait balbutier ses pas sans subir la moquerie. Après trois enjambées il s’étonna de son assurance, finalement il surestimait une difficulté qui ne lui posait nul problème, un

 

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pseudo-sourire figé en rictus lui vint aux lèvres à l’instant où la planche se déchira sous ses pieds au milieu du trajet.

Trois mètres plus bas, sur la grisaille d’un lit de gravas, le bleu de travail rouge de sang, d’une voix blanche Joachim criait sa douleur. Appels inutiles pour le retour des collègues, ils furent plus sensibles au fracas de la planche qui se brisa. Toutefois ils ne prirent les douleurs de Joaquim au sérieux qu’après les plaisanteries, et les rires habituels dans ces cas, lorsque leur infortuné collègue se réfugia dans une patiente attitude stoïque, avant de délivrer un oui fataliste à la question de sa souffrance.

Joaquim à cette occasion enrichit son vocabulaire de deux mots inédits : radius et cubitus. Les os de son avant-bras subirent une fracture simple sans déplacement, avec en outre des traumatismes et des plaies à peu près partout sur le corps sauf sa tête ronde qui ne supportait aucunes blessures.

Le lendemain de sa sortie de l’hôpital, Joaquim se présenta sur le chantier pour reprendre ses outils familiers. Un bras plâtré pour quelqu’un du bâtiment lui semblait si naturel qu’il fut choqué de se faire enguirlander par son patron.

« Mais enfin, qu’est-ce que tu viens foutre ici, ils t’ont fait l’arrêt de travail à l’hosto alors tu restes chez toi, je ne veux pas te voir roder sur le chantier, il ne manquerait plus que l’inspection du travail te voit ici, pour le coup tu me mettrais dans de sales draps, fiche donc ton camp, en France les accidentés du travail touchent les assurances sociales et ils attendent d’être guéris CHEZ EUX ! »

Joaquim repartit penaud. Il pensait que malgré l’accident il s’arrangerait avec le patron pour travailler un peu selon ses possibilités. Car à l’hôpital la secrétaire l’informa de ses droits, des indemnités qui viendraient en remplacement de son salaire, des frais médicaux intégralement pris en charge, et pour finir, si la commission des accidents du travail reconnaissait un handicap, il percevrait une pension, bref il y a parfois du bonheur à s’amocher au labeur. Pourtant, dubitatif, Joaquim aborda les problèmes que la secrétaire feignait d’ignorer, ou bien refusait d’évoquer. Cette sécurité sociale tiendrait-elle compte des heures supplémentaires, de la prime-panier, de la prime d’équipe, sur ces points précis la secrétaire se taisait, Joaquim comprit que sa paie subirait un coup de ciseau, alors de bonne foi il alla au travail dans l’espoir que le patron l’occuperait par des taches simples dont il s’acquitterait avec son bras valide, et qu’il lui donnerait quelques sous de la main à la main.

 

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S’en retournant à son domicile, Joaquim, qui vivait la situation inédite de ne rien pouvoir faire d’utile, méditait, d’abord sur l’organisation de la société française soumise au joug d’une administration toute puissante, imposant lois et règlements à tous, soumettant même les patrons. De sorte que réduit à l’inactivité, son emploi du temps dépouillé de son activité principale, Joaquim eut le vertige, ce vide soudain le désorienta. Passant devant son bureau de poste habituel, l’idée lui vînt de téléphoner à monsieur Souza, afin que par son entremise il joigne Maria pour narrer sa mésaventure. Les minutes défilèrent avant que Joaquim puisse parler avec son épouse, il élabora pendant ce temps, un scénario alambiqué sur la gravité de son état afin de convaincre Maria de venir en France le soigner, avec l’arrière-pensée de la convaincre une fois arrivée, quitte à abuser d’autorité, de rester ici avec lui.

Fine mouche Maria ne s’en laissa pas compter, au son de la voix elle comprit vite que son mari tentait sur elle un traquenard avec des ficelles aussi grosses que le cordage des bateaux. De part et d’autre le ton s’éleva, chacun campant sur ses positions, refusant la moindre concession, et chose curieuse aucun des deux ne raccrochait le combiné, maintenant ils communiquaient avec des cris rageurs, à ce point du débat Joaquim vit à travers la vitre de la cabine un homme bien mis tapoter sur la dite vitre. Il s’agissait du receveur des postes qui lassé d’un tel tintamarre avertissait Joaquim qu’il coupait la communication.

«La France n’est pas un pays de sauvage monsieur, vous reviendrez lorsque vous serez calmé, pour l’instant je vous somme de sortir du bureau. »

Sous le regard désapprobateur des usagers formulant cette pensée que tous ces étrangers ne sont que barbares et compagnie, Joaquim s’éclipsa. Il voulut s’apaiser par une longue promenade à travers ses chantiers dont profitait la multitude sans savoir qu’elle lui était redevable de ce bonheur planifié, à lui bras habiles et utiles de l’architecte.

Une fois rasséréné, une idée lui traversa l’esprit, et s’il rentrait au Portugal tout le mois de son arrêt de travail, puis une seconde idée suivit la première, s’il posait son congé payé à la suite de son arrêt, ainsi en cumulant il économiserait les frais d’un voyage. Quelle formidable idée, pensait-il en accélérant ses pas qui se dirigeaient vers les bureaux de l’entreprise. Une seule ombre ternissait son projet, une ombre aux pouvoirs redoutables dont les gens de France ont une peur panique, et qui se nomme administration.

 

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Joaquim fut bien aise de recevoir la permission de partir, afin de profiter d’un mois et demi de présence dans sa vrai maison pour s’y livrer à quelques travaux de restauration, d’un seul bras au début puis du deuxième qui se reconstituerait doucettement sans l’aide superflue du kinésithérapeute. Côté Maria, cette visite impromptue s’annonçait comme un surcroit de travail, elle imagina sans se tromper qu’elle se substituerait au bras invalide de Joaquim, donc, heures de travail en plus de ses journées sans fin de labeur ordinaire. Un cauchemar le jour sans trêve, pour des brèves nuits sans rêves.

 

Heureusement que le bon Dieu décida qu’un septième jour lui serait dédié, et que sous peine de pécher gravement nul ne travaillerait le dimanche. Ce jour-là, à la belle saison, l’habitude traçait notre programme familial. Après le nourrissage de nos animaux, nous revêtions les habits du dimanche pour assister à la grand-messe de onze heures. A la fin de celle-ci, lorsque Joaquim passait son congé payé avec nous, pendant le temps que nous allions nous changer, nous équiper de nos tenues et jeux de plage, sans oublier le ravitaillement, il se sociabilisait en prêtant l’oreille aux longues discutions des hommes du village.

 

Une année, par extraordinaire, Joaquim assura lui-seul l’animation du forum improvisé devant l’église, devant répondre aux innombrables questions de ses concitoyens, nous étions, il est vrai, en août 1968 trois mois après le fameux mois de mai 68 français. De cet évènement, malgré sa présence proche, il ne savait strictement rien, ainsi répétait-il à son public les épisodes tels ses collègues français les commentaient, en se gardant bien d’intervenir lorsque le ciment giclait de la truelle du maçon pour atterrir sur le nez du charpentier.

« Terrible, ce fut terrible les français ne voulait plus écouter le général De Gaulle. Les étudiants ne voulaient plus étudier, ils préféraient coucher avec les étudiantes. Les ouvriers quittaient les usines, manifestaient dans les rues, criaient qu’ils voulaient encore plus de sous et encore plus de congés payés. Ils dressaient des barricades, lançaient des pavés sur les gendarmes. Les communistes, des rouges bolchéviques, entrainaient tous les gens dans la révolution. Ils ont failli réussir, alors un jour le général qui voyait clair et qui refusait la chie-en-lit quitta la France, pour aller chercher l’armée. Après ça, tout est rentré dans l’ordre. Mais je peux vous dire qu’heureusement chez nous

 

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au Portugal qu’il n’y a pas de communiste, ou alors en prison, et que nous aimons le bon Dieu. »

Tous opinèrent du chef, cependant un particulier ayant relevé le mot mal traduit, parce qu’intraduisible en portugais, de chie-en-lit, jugea déplaisant qu’un peuple civilisé fasse ses besoins au lit, à ce détail il vit le signe de la décadence dudit peuple.

 

A force de l’attendre l’autocar finissait toujours par arriver, à grands coups de klaxon il se signalait, portant au paroxysme les cris de joies des enfants, alors nous arrachions notre père des bavardages excessifs pour ne pas rater le voyage fabuleux au pays heureux qui se nommait Praia (plage) de Pedrogão à vingt kilomètres de Bajouca.

Au fil des années, les fidèles de la paroisse s’autorisèrent à assister en lieu et place de la grand-messe, à l’office écourté et matinal du dimanche puisqu’il commençait à huit heures. Pensant à juste raison qu’une messe en vaut une autre, mais surtout que les enfants s’énervaient à écouter les interminables oraisons, impatients qu’ils étaient de retrouver la plage joyeuse. Le curé de la communauté, serviteur dévoué et besogneux de Jésus-Christ décida, afin que ses brebis ne s’égarassent point en des prières tronquées, que pendant la période estivale la grand-messe dominicale se déroulerait le samedi à dix-neuf heures.

Pendant toutes mes juvéniles années je fus imprégnée de ce bonheur simple de retrouver : mes cousines, cousins, copines, copains, de courir après la vague juste avant qu’elle se retourne écumant de force, prête à nous capturer par ses bras fluides et vigoureux. Maria souriante, sous le large parasol, étendue sur un drap de bain bien blanc sous sa peau mate, ses noirs cheveux soufflés par la brise, décontractée dans un sage maillot de bain qui toutefois dérangeait sa pudeur, profitait d’une rare journée de détente, et regardait avec délice ce temps de paresse passer.

Joaquim à son côté, détonnait par la hardiesse de sa mise. De toute sa journée au bord de l’océan, il n’éprouvait pas le besoin de simplifier sa tenue, ainsi hormis les proches, il étonnait tous les baigneurs, qui le voyaient guindé dans son complet-veston du dimanche, sa casquette, et ses chaussures de ville. Jamais mes sœurs, mon frère, ou moi-même ne l’avons une seule fois surpris, ne serait-ce que marchant pieds nus dans le sable à l’endroit où la fin de la

 

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vague vient doucement mourir, et rafraichir les arpions du promeneur. Quand d’audace nous l’interrogions, il nous racontait une anecdote qui faisant lever au ciel les yeux de Maria.

« Je ne me baigne pas parce que je surveille le bon déroulement de vos baignades. Je regarde aussi loin que mes yeux se portent, pour repérer les requins. Oui mes enfants des requins qui vous mangeraient d’une seule bouchée. Quand j’avais votre âge, je nageais mieux et plus vite que n’importe lequel de mes copains. D’ailleurs cela m’a sauvé d’une mort certaine un jour que je me baignais ici-même. Excellent nageur je récupérais en faisant quelques brasses, tout en regardant à l’entour de moi. C’est alors qu’au loin je vis un aileron, et connaissant le monde des poissons comme je le connais, je ne pouvais pas douter qu’il s’agissait d’un requin, un requin qui m’avait vu, et fonçait droit sur moi. Je criais aux copains de sortir de l’eau, tandis que je servais de proie au squale. J’entamais alors un crawl à une vitesse d’enfer, je nageais sur l’eau, sous l’eau, et parfois entre deux eaux, le temps nécessaire pour que les copains soient à l’abri, je me décidai à sortir de l’eau qu’à cette seule condition, tenant le requin à bonne distance. Depuis cette journée où je me suis tant fatigué à nager, je ne nage plus. »

Je regardais ébahie mon père, ce héros, en poussant des oh !, des ah !, stupéfaite par son courage. Mais nous restons peu de temps dans l’enfance, à nous émerveiller de ces jolis contes, le jour arriva où à l’exemple de Maria, je levais mes yeux incrédules vers l’infini des cieux, alors qu’Agostinho et mes sœurs cadettes criaient des oh !, et des ah !, en dégustant la belle légende du requin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                       Ma famille d’accueil préférée

 

« La voilà qui sourit en égoïste, sans partager le rêve qui la réjouit avec son compagnon de voyage. »

Cette remarque m’amusa, ainsi à son insu Joaquim m’amenait à sourire.

« Tu n’y es pas du tout. Je cauchemardais. La Praia de Pedrogão où j’ai passé mon enfance et mon adolescence, m’apparaissait infestée de requins, et dès que je rentrais dans l’eau, ils fonçaient sur moi la gueule ouverte montrant leurs dents acérées. Le plus étrange était que ces requins ne m’effrayaient pas, il suffisait que je sorte de l’eau pour qu’ils s’en aillent. »

« C’est un rêve révélateur. J’ai lu un ouvrage à ce sujet, il explique ce genre de chose. Tu veux savoir ce que cela signifie ?, à mon sens tu pressens tes difficultés futures en France, au point de te voir sur un lieu, la Praia de Pedrogão, que tu idéalises comme un sommet de ton bonheur passé, jusqu’à imaginer que les requins t’emportent juste au comble de ta félicité. »

« Tu as sans doute raison. Mais alors pourquoi partent-ils ?, et pourquoi ne restent-ils pas à m’attendre afin de me surprendre ?»

« À mon avis la plage et les requins représentent le bonheur et ses incertitudes. »

 

Mais en y réfléchissant, je connus le bonheur bien avant la Praia de Pedrogão, dès le temps de ma prime enfance, quand ma grand-mère maternelle Marcelina et mes tantes Renata et Célestina s’occupèrent de moi, me chouchoutèrent, m’inondèrent d’amour.

Je suis née d’un couple attaché par la corde administrative du mariage, attache que nul en ce temps n’aurait pu défaire. Les premiers mois de ma vie, Maria me trainait partout où le labeur l’attendait, au fond d’un panier qu’un cousin adoucissait, elle me positionnait de façon à ne pas me perdre de l’œil, de mon côté du matin au soir je ne voyais quelle, elle me nourrissait de son lait, de sa présence, de sa douceur.

Mais arriva bientôt le jour où mes forces suffirent pour délaisser mon panier et courir l’aventure en me dispensant de l’autorisation de Maria. Une fois elle mit de longues minutes avant de me découvrir cachée dans un fourré occupée à grignoter de grassouillettes fourmis noires. De ce jour Maria décida que, ne pouvant lors de ses occupations champêtres, me surveiller en permanence, elle

 

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partagerait cette charge avec Joaquim, lorsque ce dernier restait au logis à réaliser ses poteries.

Avant de partir Maria m’installait à un endroit ombragé, elle saturait Joaquim d’utiles conseils afin qu’il réagisse au mieux à mes demandes exprimées par des cris et des pleurs dont les modulations ne la méprenaient jamais. Mais Joaquin possédait qu’une vague notion des êtres minuscules aux besoins exigeants qui lui ressemblaient, certes mieux qu’un veau ou qu’un agneau, mais dont il se sentait étranger au point de ne savoir lui fredonner une berceuse apaisante. De là venait son incompréhension devant ces bouts de choux, adultes en devenir.

A mon premier cri, il défit ma couche, la propreté le surpris, mais il omit de me donner à boire. A mon premier pleur, une tétine s’enfonça dans ma gorge, sans tenir compte de mon odeur nauséeuse. Devant cette incompétence je me résolus à m’égosiller sans fin, il me démontra sa capacité à s’époumoner. Fort heureusement, je n’esquissais pas de gestes menaçants pouvant porter à son comble l’énervement de Joaquim par une riposte malencontreuse, ou un geste de violence inapproprié dont le soupçon lui pesa sans fondement dument vérifié. Néanmoins la surveillance d’un enfant en bas âge empoisonnait ses habitudes de solitaire bourru, il en vint au bout de plusieurs jours de cohabitation à se désintéresser de mes heurs et malheurs. De mon côté je renonçais à communiquer avec lui, le laissant à sa glaise. D‘autant que, j’avais repris mes incartades aventureuses, et je suivais volontiers les volatiles de la basse-cour dans leurs tribulations hardies. cependant Maria me retrouvait aussi propre qu’elle m’avait laissé, cinq minutes avant son arrivée Joaquim effaçait les traces délictueuses.

A quatre pattes derrière les poules, elles m’amenèrent un jour sur leur lieu de prédilection, le tas de fumier qui fermentait dans un coin de la cour. Assise sur mon arrière-train j’observais pensive leur manège, il consistait à prélever et à gober des vers avec délectation. Comment pouvais-je savoir à cet âge précoce de mon existence qu’ils n’appartenaient pas à la catégorie des aliments réguliers des humains. Je me fourvoyais à imiter leur gestes singuliers tout en crapahutant sur le tas immonde.

Lorsque Maria arriva, Joaquim se désespérait de me donner en cinq minutes l’aspect d’un enfant bien propret. Il criait des jurons et des grossièretés, d’une

 

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main il agrippait sans ménagement mon bras ou ma jambe, avec l’autre, de son mouchoir mouillé il frottait les résidus malpropres.

« Qu’as-tu donc fait à ma fille ! Espèce de brute ! Brute grossière ! Malmener ainsi une enfant ce n’est pas Dieu possible !» Hurla Maria.

Surpris par les cris Joaquim me lâcha, les lois de la pesanteur m’amenèrent à la réalité d’une terre dure. Maria me ramassa, et j’eus des soins appropriés. Joaquim, pris en flagrant délit de malveillance, passa un moment difficile, Maria le menaça des foudres divines, des sanctions disciplinaires, des travaux forcés, puis au bout de sa colère, à bout d’arguments, me serrant dans ses bras, elle lui jeta, juste avant de claquer la porte : « je vais chez mon père ! »

Nous partîmes dans la soirée pour un périple de quatre kilomètres et demi, rejoindre le hameau de Laje au sud de Bajouca, où habitaient mes grands-parents. Là dans la chaleur d’un vrai foyer, je vivrais dorlotée et choyée par ma grand-mère et mes tantes les deux années qui suivront. Puis épisodiquement jusqu’à ce que l’école primaire me happe à mon septième anniversaire.

Néanmoins la mirobolante maison de Marcelina et de Manuel, mes grands-parents deviendrait ma véritable maison. Une avancée de deux mètres sur deux pris sur un angle de la maison permettait d’accéder au salon d’apparat de trois mètres sur trois, où reluisaient meubles et parquet, et qui ne servait jamais, sur son côté droit une cloison percée d’une porte qui donnait sur la pièce à vivre d’une dimension équivalente à la première, tout autour de ces deux pièces, quatre chambres de deux mètres sur deux, et le minuscule bureau de Manuel équipé d’une chaise derrière le meuble nommé : « bonheur-du-jour », sur lequel trônait une machine à écrire, et fixées aux murs des étagères arquées par le poids des documents, car dans la position de Manuel, secrétaire à la mairie de Leiria, un bureau si réduit soit-il s’avérait indispensable. A cela s’ajoutait, derrière la pièce à vivre, un débarras long de la largeur de la maison, sombre et bas de plafond, où se gardait, fruits et légumes secs, patates, et conserves diverses. Dans un coin du débarras, s’élevait un escalier qui menait juste au-dessus à la chambre des garçons sortis de l’enfance. Au plus fort du peuplement la maison abritait cinq filles, cinq garçons, et les parents, soit douze personnes qui se débrouillaient pour trouver dans la maison un lieu intime pour la toilette, et un coin secret pour les besoins naturels quand la campagne tourmentée par le mauvais temps refusait l’asile d’un buisson.

 

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A force d’intrigue le rusé Manuel avait obtenu du district de Leiria que son domicile abrite le point-postal indispensable du secteur, et que Marcelina en assure la responsabilité, il garantissait, cela allait de soi, la probité de son épouse. Ainsi pendant des années, avant que le service du courrier se structure, Marcelina s’employait aux activités postales tout le temps que ses occupations régulières, à la ferme et aux champs, le lui permettaient. Très vite les gens s’habituèrent à ces horaires singuliers, et ils frappaient à la porte du salon d’apparat pour les affaires de poste, tôt le matin, tard le soir, et au repas de midi. Il faut reconnaitre que ce labeur ne l’absorbait qu’un minimum de temps par jour, et la rétribution étant en rapport du trafic il s’agissait bien avant tout de rendre service à la population. Néanmoins il fallait qu’elle assure avec exactitude les affranchissements, qu’elle remette les courriers recommandés à qui de droit, et qu’elle enregistre avec précision les timbres-poste des diverses valeurs sur le registre, dont les ventes correspondaient à sa caisse, sans se tromper au risque de perdre cette charge, et son petit revenu, or dans un famille nombreuse un seul escudo prend beaucoup d’importance.

Maria m’avait laissé confiante dans cette maison du bon Dieu, qui fût autrefois la sienne. Elle venait très souvent me voir, seule, jugeant superflu la présence de Joachim, dont la venue par ailleurs aurait créé un malaise certain. Pourtant les mois passant l’opinion familiale se retourna, vivement elle critiqua la désinvolture de Joaquim qui se dispensait d’accompagner son épouse avec le confort rustique d’un attelage tiré par une vache. Car vint le moment où Maria gênée par l’état avancé de sa grossesse, elle portait Félicidade, s’obligeait malgré cela, à une randonnée, aller et retour, de deux heures, à travers le bois, sur les chemins défoncés. Jamais elle ne sollicita celui qui, en ne proposant nulle aide, scandalisait sa belle-famille.

Lorsque Maria arrivait le plus souvent je souriais aux anges dans un lit singulier, estampillé : fabrication maison. D’ailleurs pourquoi forcer la dépense lorsque des mains adroites parviennent à un résultat similaire et parfois même de qualité supérieure. Trois niveaux de couchage pour trois personnes se superposaient, le sommier se constituait de planches moelleuses, par-dessus des matelas confectionnés, et reconditionnés chaque année par les mains habiles des femmes de la maisonnée, qui avec de la toile rêche fabriquait un sac de la dimension du sommier, à l’intérieur de la paille de maïs. Les femmes prélevaient à la saison du maïs la chemise de l’épi, plus précisément les feuilles

 

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enrobant l’épi qui sont seules à conserver toute leur souplesse un an au moins. Ajoutons à cette base une paire de draps, un oreiller, une couverture, et la maitresse de maison disposait d’une literie convenable.

Pour ma sécurité, un homme de ma parentèle assez astucieux, aménagea le lit triple. Grace à l’effet de son imagination, il réalisa sur un côté, au niveau intermédiaire, un cadre équipé de trois portillons coulissants, puis ferma les trois autres côtés. Ainsi en aucun cas je ne risquais de tomber lors de mes déplacements réguliers dans mon petit intérieur, en outre je disposais toujours de quelques centimètres d’entrebâillement réglé par l’extérieur, et souvent je patientais assise derrière cette ouverture, attendant que des bras secourables viennent me quérir. Lorsque ces bras appartenaient à Maria, je criais de bonheur, mes mains agrippaient les morceaux de Maria qu’ils pouvaient : les cheveux, les oreilles, la lèvre inférieure, la douce chair de son cou. Puis un jour chose curieuse sous mes pieds je détectais un volume arrondi sur lequel je me dressais à mon envie, mais je ressentis la contrariété de Maria par mon attitude, et je ne voulais la chagriner, craignant qu’elle ne revienne plus, je stoppais ce jeu.

Malgré l’attention que je portais à la singularité de Maria, il advint une période où je ne la vis plus du tout. Dans le même temps ma grand-mère, et mes tantes s’usaient en prévenance. Ainsi sans qu’elles le voulussent intentionnellement, je connus ma première angoisse de l’abandon à cet âge précoce de l’enfance.

Maria accoucha de Félicidade, un enfant fragile qui réclamait des soins attentifs de tous les instants. Ainsi dès sa venue au monde Félicidade s’accapara de Maria, devant cet embarras Marcelina ma grand-mère insista pour la soulager du poids de ma présence quelques mois encore, mes tantes appuyèrent la requête. Célestina, du haut de ses quatorze ans, et surtout Renata, qui avait onze ans, découvraient un moyen unique de jouer à la poupée avec un vrai bébé. En revanche les visites de Maria s’espacèrent, pourtant cet espacement ne m’accabla point, et si l’on estime qu’un enfant possède très tôt la conscience de ce qui l’entoure, j’affirme que je perçus dès ma prime enfance la situation délicate dans laquelle j’évoluais.

Par exemple, je compris à la première visite de Maria après l’évènement, qu’il existait au fond d’un panier un petit être plus petit que moi nommé Félicidade à qui je devais de l’affection, et qui grignotait ma part de Maria. Mais

 

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je ne m’en offusquais pas car ma maison de substitution m’offrait un bain de sollicitude dont la nouvelle venue était privée, sauf les jours rares de sa venue.

Ainsi ma sœur et moi allions expérimenter, en parallèle, nos premières années sans nous côtoyer, ce qui créerait par la suite certains problèmes au sujet de nos places respectives dans le foyer. Il faut considérer que pendant mon absence de plusieurs années d’autres habitudes s’imposeraient, et selon le dicton qui déconseille d’aller à la chasse pour ne point perdre sa place, à mon retour je trouverais la hiérarchie naturelle bouleversée, Félicidade se serait emparée de la cape d’ainée, situation ambiguë qui faisait de mon retour ma vraie naissance au sein du foyer.

A cela il convient d’ajouter nos caractères antagoniques, ma sœur réservée, moi exubérante, elle, maladive ayant besoin de protection, moi, indépendante toujours en quête d’expérimentation. Ce besoin d’expérience qui me conduirait de toute urgence à l’hôpital de Leiria dans des conditions périlleuses. Vingt kilomètres à parcourir coincée à califourchon sur la moto, entre le buste de Marcelina, et le dos de Manuel, ce-dernier pilotait l’engin avec une dextérité empreinte d’une infinie douceur.

Depuis le court début de mon existence j’avais donc dégusté en solitaire de la fourmi, puis avec mes amies les poules du ver de terre, je devrais plutôt dire du ver de fumier, il me restait à présent que d’apprécier au moins un légume avant sa préparation culinaire.

Marcelina, Renata, Célestina, cuisinaient avec minutie je ne sais quel plat, et contrairement à l’habitude elles ne m’avaient pas fourni le bout de pâte que je malaxais et pétrissais en leur compagnie tout le temps de la préparation. Je ne m’en offusquais guère, et puisque la porte donnant accès à la réserve restait béante, je profitais de cette invitation pour la visiter afin de trouver de quoi élaborer par trituration une pâte. Titubant dans la sombre pièce sur mes frêles guiboles, je tâtais sur l’étagère à ma portée toutes les espèces de denrée que je ne savais nommer, mais qui m’étaient quelque fois proposées au repas, préparées comme il se doit. Ainsi je mordrais des pommes fermes, des tomates parfumées, des patates coriaces, des raisins rabougris, j’avalerais aussi des légumes durs comme la pierre comme les pois chiches et les haricots. Puis je ramassais une affaire ratatinée comme un grain de raisin mais plus longue et d’un rouge vif, lorsque mes minuscules dents broyèrent la chose je sentis le feu de l’enfer qui incendiait ma bouche, c’est alors que criant, je portais mes mains

 

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devant ma bouche, or dans l’une je serrais encore des haricots lisses, dont un s’engouffra par malice au fond de ma narine, et refusa par méchanceté d’en sortir.

 

« Eh ! Réveilles-toi ! Tu vas t’arracher le nez ! »

Mon voisin de train inquiet de me voir triturer mon nez, tirait mon bras vers lui. Je lui souriais affirmant que cela n’était rien juste quelques poussières ou bien du pollen qui torturaient mon appendice.

Derrière la vitre s’étalait la vaste Vieille-Castille, et ses terres à blé à perte de vue. La leçon d’histoire-géographie de l’école primaire sur cette région me revenait en mémoire : Rodrigo Diaz dit le Cid natif de Burgos vers l’an mille, conquérant glorieux, et surtout le périple de l’illuminé Don Quichotte valeureux chevalier quémandeur de prestige et de gloire.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                         Fátima et sa glorieuse visite

 

La gloire nous l’avions aussi au Portugal, acquise récemment en 1917, et à deux pas de Bajouca. Je veux dire deux pas de chat botté quand il chausse ses bottes de sept lieues. Soit sept que multiplie quatre kilomètres égale vingt-huit, et vingt-huit multiplié par deux font cinquante-six kilomètres pour arriver à Fátima.

Trois jeunes bergers, ils avaient autour de dix ans, deux fillettes et un garçonnet, frère de l’une d’elles, virent, chose prodigieuse, la Sainte Vierge Marie venue leur faire à plusieurs reprises des lumineuses révélations à eux humbles pastoureaux riches de leur seule Foi. Puis outre son apparition la Vierge Marie, par l’intermédiaire des bergers, convoqua les fidèles au treize octobre 1917 pour que tous vissent un phénomène solaire probant.

A cette assignation divine des dizaines de milliers de chrétiens répondirent par leur présence au lieu de Fátima. Tous virent, ou se convainquirent d’avoir vu, pendant une seconde d’éternité la chose merveilleuse qu’ils attendaient. Lorsqu’ils rentrèrent chez eux, les voisins, les cousins, les copains, les soumirent à la question unique : qu’avaient-ils donc vu ?

Alors tous ces paysans plus habitués à tracer de longs sillons que d’articuler de belles tirades s’expliquèrent comme ils purent.

« Nous avons vu le soleil bouger ! »

« Bouger comment ? Il bouge tout le jour d’est en ouest ! Alors ? »

Embarrassé il fut cependant un chrétien qui se décida.

« Quand tu te fais cuire un œuf dans la poêle, si ta poêle n’accroche pas, au bout d’un moment tu vois l’œuf tressauter, et parfois il vire sur lui-même. C’est ce que fit le soleil ce jour-là. »

A partir de ce jour un deuxième phénomène se produisit, défiant les constatations des scientifiques des quatre coins du monde sphérique qui est le nôtre, qui eux n’enregistrèrent rien de particulier. Mais mélange-t-on science et foi ?

Ce phénomène se nomme : subjection. Certains, purs de leur foi, sur place à Fátima, ont réellement vu le prodige. D’autres moins assurés dans leur foi crurent les premiers, et les soutinrent par le pieux mensonge d’avoir eux-aussi été les témoins du prodige. Ensuite regagnant leur domicile tous surent par des mots simples expliquer leur vision à leurs entourages. Ces-derniers ne voulant

 

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pas être en reste se persuadèrent, que même éloignés du point central de plusieurs kilomètres, d’avoir constaté de leurs yeux acérés le tournoiement particulier du soleil.

Ainsi à la fin de l’année 1917, plus de cent mille dévots portugais pouvaient narrer par l’infime détail la lumineuse attraction que le divin leur proposa une fameuse journée, ce qui meublerait les interminables veillées où au coin du feu les anciens ratiocinent les anecdotes singulières. Quelques vingt ans après les faits, les enfants qu’étaient alors Maria et Joaquim imprimeraient dans un coin de leur cervelle cette magnifique histoire préparant leur conscience à croire pour toujours, sans jamais douter des dires de la bible, à l’existence de Dieu. Voilà pourquoi depuis ce temps les portugais renforcèrent leur appartenance à la masse innombrable des culs-bénis, suppôts invétérés des calotins, groupe que pour un temps j’intègrerais.

Cinquante années passeront, Fátima sera devenue un haut-lieu de pèlerinage, mais il manquait à ce lieu la consécration telle qu’elle se conçoit par la venue en personne du premier chrétien de la communauté, le successeur de Pierre l’apôtre, à la date du treize mai 1967, sa sainteté le pape Paul VI se déciderait à pérégriner jusqu’à l’imposant sanctuaire.

Pour une fois en plein accord, Maria et Joaquim décidèrent que notre foyer ne raterait aucunes séquences de l’illustre visite. Or il paraissait évident à tous que le gigantesque parvis de la basilique ne pourrait pas contenir totalement les fidèles enthousiasmés par la visite pontificale. Ces mêmes fidèles portugais pensaient aussi, et en même temps, qu’en aucun cas ils ne devaient rater, et chez eux, la sainte bénédiction papale, en un lieu tout autan empreint de sainteté. Le goupillon prenait des airs de baguette magique, il était de toute première importance pour le catholique de base de se situer dans l’axe de la bénédiction afin d’être abondamment béni de sorte que l’existence s’achemine sur un sentier bordé de roses parfumées.

Maria et Joaquim se berçaient d’illusion, ils courraient après cette chimère qu’il suffisait de quelques gouttes d’eau bénite pour que tout s’arrangeât dans leurs rapports à couteaux tirés. Avec cet état d’esprit ils entreprirent l’expédition à Fátima, une aventure de trois ou quatre jours. A cette époque en 1967, notre foyer se composait de trois filles, Manuella un bébé d’un an à peine, Félicidade tout juste trois ans, et moi qui venait d’avoir cinq ans. Nous

 

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participerions toutes les trois à ce périple, afin de bénéficier de tous les avantages d’une protection Mariale.

Une difficulté se montrait en considérant le volume d’un bagage nécessaire d’une enfant par rapport à un adulte, celui-ci est, dans tous les cas, inversement proportionnel à la taille de l’individu, de sorte qu’un minuscule baluchon suffisait à Maria et à Joaquim, mais pour nous les enfants, nous disposions chacune du volume d’une malle, à quoi s’ajoutait les provisions de bouche. Malgré de sévères compressions le barda s’avérait conséquent, et se pointait à l’horizon le problème du transport qui s’effectuerait en autocar, avec bonheur sans changements. Mais ces complications s’effaçaient toujours devant la joie que nous ressentions, tels les ravis de la crèche, de vivre un évènement exceptionnel.

L’affaire se déroulerait le samedi treize mai 1967, nous montâmes dans l’autocar le jeudi onze. Un sac à dos taillait les épaules de Maria, d’une main elle serrait les anses du panier où gazouillait Manuella, dans l’autre la main de Félicidade. Le dos de Joaquim ployait sous le poids de son sac, tandis que deux fourre-tout lestaient ses bras. Moi, je devais agripper sans jamais la lâcher l’anse d’un fourre-tout. Il était temps de partir car le carrousel des autocars qui vidait nos villages, les laissant à la seule garde des vieilles édentées et des vieux incontinents, depuis quelques jours se mettait en place.

Nous arrivâmes à Fátima en fin d’après-midi, mais avant de s’accaparer des quelques mètres carrés du vaste espace devant la basilique, nous visiterions le carmel où s’épanouissait tante Helena, sœur Martha pour sa communauté. Tante Helena rayonnait de bonheur tant la visite pontificale l’émouvait, toute en effervescence, elle ne s’attarderait pas trop avec nous tant le service de l’organisation l’accaparait, ainsi elle nous indiqua l’emplacement le plus judicieux pour notre installation, d’ailleurs elle se débrouilla pour nous y conduire en début de soirée, car si nous avions profité du parc du couvent pour le repas en aucun cas nous ne pouvions y dormir.

Notre campement, sur la place déjà encombrée, se limitait par nos bagages à moins de quatre mètres carrés, une couverture à même le sol se prétendait matelas, tandis que la deuxième jouait son rôle de nous protéger des deux nuits fraiches à venir. Deux nuits à regarder les étoiles, car de dormir nous en serions empêchés par le tumulte de nos voisins enthousiastes qui jamais de cesseraient de discuter, de chanter, de rire, de trinquer force libation à

 

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l’Eternel, outre quelques incongruités bruyantes de bas étages qui s’appliquaient à marquer les heures et les repics.

Tout autour du vaste point central se disséminait les points d’eaux et les édicules sanitaires provisoires. Devant ces-derniers s’organisaient des files indiennes interminables, de sorte que lorsque son tour arrivait l’envie n’y était plus guère.

Toute la journée du vendredi nous la passerions à cagnarder sous un soleil de plomb, avec pour seules distractions : les repas, le grignotage intermédiaire, et la vision des flots de cette foule qui continuellement se déversait au pied de la basilique.

Enfin vint le samedi. Aux premiers rayons du soleil le bagage fut bouclé et entassé, alors l’attente commença, car le pape ne célèbrerait la messe solennelle que vers les onze heures, en fait comme une star du cinéma il arriverait avec une heure de retard, à son coté la petite bergère survivante qui depuis le temps avait rejoint le carmel assisterait à la célébration. Assise sur le bagage mon horizon se limitait à une forêt de jambes qui piétinait sur place, de temps à autre Maria ou Joaquim se penchaient vers moi la mine extasiée, ils me murmuraient à quelques variantes prés que maintenant cela ne serait plus très long, et que ça allait être formidable, inoubliable.

A plusieurs reprises les cris de la foule annoncèrent l’événement mais il ne s’agissait qu’excès d’exaltation, pourtant à chaque fois je me retrouvais assise sur les épaules de Joaquim, lui agrippant les oreilles qui dépassaient de sa casquette, tandis qu’au bout de ses bras flottait Félicidade les pieds dans le vide.

Puis advint le moment singulier où la foule exulta d’une manière particulière signalant le début de l’instant hors du temps, l’instant de la grande communion. Au loin au-dessus de tous, semblant marcher sur l’eau, s’avançait au ralenti le personnage tant attendu. La blancheur de sa robe renvoyait la luminosité du soleil, telle que personne ne pouvait se tromper sur l’extraordinaireté de cet homme unique, de sa main droite il bénissait avec force signes de croix les centaines de milliers de fidèles émerveillés. Le pape traversait une foule heureuse au summum de la félicité, qui devenait même hystérique en extériorisant sa foi par des attitudes exagérées. De mon poste d’observation, sur les épaules musculeuses de Joaquim, j’ouvrais grand mes mirettes ne voulant pas rater une des nombreuses prouesses du bonhomme,

 

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car dans mes petites pensées enfantines je n’imaginais pas que tant de monde se déplace pour ne pas être témoin de choses grandioses.

Or il ne se passa rien pendant le temps interminable du passage à travers la marée humaine, j’en conclus que le miraculeux se produirait lorsque le pape débarquerait sur l’estrade formant un quai devant la basilique. Là, encouragé par tous les hommes en robe qui l’attendaient, le pape je n’en doutais plus, par des gestes magiques, provoquerait l’exceptionnel qu’il me faudrait mémoriser pour le raconter, puis le radoter, jusqu’au terme de ma vie.

Aux premiers mots de Paul VI, la foule chavira, car chose inouïe il parlait le portugais. Cela ne m’épata pas, considérant que cet homme supérieur savait s’exprimer dans des dizaines de dialecte au minimum, et si la Vierge Marie était apparue à Fátima, le représentant du ciel sur terre se devait pour le moins de parler notre langue.

La messe dura, perdura, traina en longueur, et je me convainquais au fil des minutes que le pape n’avait rien préparé, aucun tour fameux qui put me tournebouler. Pendant plusieurs jours Maria et Joaquim m’avaient mise en condition pour que j’apprécie la glorieuse visite comme un sommet de ma petite vie que rien jamais par la suite n’égalerait, or je ne ressentis rien de particulier, de sorte que, lorsque le pape s’en alla un certain contentement m’absorba, enfin nous retournions chez nous !

Enfin presque car nous n’étions pas les seuls à s’en retourner. Par un même mouvement de départ la foule créa une cohue indescriptible. Joaquim me recommanda de serrer à deux mains l’anse du bagage, et de marcher au plus près de lui. Il ouvrait la marche, derrière nous se collait Maria, avec un bras elle tenait prés de son cœur le panier de Manuella, de l’autre main elle empoignait de toute sa force la manche de Félicidade. Vogue la galère dans les ressacs que formaient la multitude, où nous avancions bousculés et percutés par les déplacements intempestifs de la marée humaine. Plusieurs fois sauvagement heurtée il advint qu’une de mes mains se décramponne de son attache, mais à chaque fois je ressaisissais la lanière salvatrice, avec malgré tout cette crainte d’être emportée par ce peuple déchainé.

Il arriva à un certain moment une puissante agitation, un énervement inouï de la foule, alors une impétueuse convulsion me força à lâcher mon lien de survie, en un instant la marée inhumaine m’engloutit, le décor rassurant formé par la couleur du veston paternel disparut. En un éclair qui traversa ma tête

 

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j’eus la certitude de l’issue fatale de mon destin. Mes parents ne s’apercevraient de ma disparition qu’après un long temps de marche, lors d’une hypothétique accalmie, se rappelleraient-ils du trajet effectué ? Si d’aventure ils revenaient exactement sur leurs traces, n’aurais-je point fait, entrainée par l’un, poussée par l’autre quelques écarts significatifs ? La conscience me vint que s’en était fini de moi, une enfant de mon âge ne pouvait survivre seule dans un milieu hostile. D’un coup le flux lacrymal me submergea, qui préparerait mon lait le matin ?, qui s’appliquerait à cuisiner ma soupe aux légumes du soir ?, qui me donnerait les fessées affectueuses et méritées ?, elles m’apparaissaient si douces à présent.

Seule au monde, cernée par des barrières de jambes qui m’emprisonnaient, je sombrais dans le désespoir lorsque à hauteur de mon visage m’apparut une face empreinte de bonté, puis je vis une deuxième figure au sourire radieux. Les deux femmes accroupies devant moi revêtaient le même habit que tante Helena (sœur Martha au carmel), malgré leurs douces paroles mes larmes redoublèrent affligeant à tout mon corps des spasmes incontrôlés, pourtant au fond de moi, tout en les regardant alternativement l’une l’autre, montait une joie si forte que mon visage afficha l’expression du rire alors que ma voix exprimait des borborygmes de phrases gémissantes. Je ne suis pas sure de leur avoir articulé mon prénom ni mon nom.

Je marchais entre les deux sœurs mes mains serraient jusqu’à rendre blancs les deux doigts à chacune, pourtant la confiance me revenait. Je pensais que proche de Dieu comme elles l’étaient de par leur vocation, en retour le Très-Haut les inspirerait, dès lors elles localiseraient ma famille, cela ne constituait pas un vrai miracle juste un signe Divin.

Nous marchâmes des dizaines de mètres, pour nous retrouver devant une sorte d’enclos où quelques bambins appréciaient la consolation d’une bonne sœur attentive.

« En voilà une autre ! », vociféra mon accompagnatrice.

« Nous retournons à la chasse des brebis égarées ! », termina mon autre escorte, en posant ses lèvres sur mon front.

Le désespoir me submergea, mais je n’avais plus une seule goutte de larmes pour l’affirmer, alors je me murais dans un superbe mutisme. Je compris sur le champ que jamais je ne reverrais mes parents, et que les sœurs nous rassemblaient pour nous conduire dans des froids orphelinats qui feraient de

 

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nous des religieuses et des curés. Mon angoisse cédait le pas à ma résignation. La Vierge Marie, ici dans ce saint lieu, m’avait choisi pour son service exclusif, telle se présentait ma destinée.

Les longues minutes passaient, d’autant plus longues lorsqu’on n’attend plus rien. Puis un enfant qui patientait avec moi hurla un « maman » déchirant, avant que deux mains l’empoignent, et que deux bras l’enlacent. Cet évènement inattendu ralluma dans mon cœur une lueur d’espérance. Cette espérance se renforça par d’autres cris joyeux signifiant des retrouvailles radieuses. A chaque fois les parents rayonnaient de bonheur, les mots d’affection berçaient les progénitures ravies. A présent je scrutais la foule à la découverte des visages familiers qui viendraient à leur tour je n’en doutais plus, car les reformations familiales rythmaient un temps enchanté auquel je m’intégrais, jusqu’à ce que je me retrouve toute seule sur un triste banc de pénitence avec aux lèvres un sourire figé qui peu à peu se crispait.

Ils m’ont oubliée, ils ne veulent plus de moi, ils se sont débarrassés de moi, ils ont fait exprès de m’abandonner. Et je voyais maintenant le vaste espace devant la basilique retenant à peine quelques groupuscules épars, aussi loin que je portais mon regard je n’identifiais nulles connaissances amies, je me désolais du peu d’attachement que tous m’affligeaient, je ne méritais pas ça même si quelquefois j’étais vilaine.

Le soleil déclinait à l’horizon, toutefois en mai la nuit vient tardivement, à cet heure, je me demandais qui s’occuperait de me trouver un lit, qui se soucierait de mon souper, tandis que je me questionnais sur ces contingences futures j’attendis dans mon dos la voix rageuse de Joaquim.

« Te voilà donc enfin pauvre cruche ! Tu nous as retourné les sens ! Tu veux donc nous pourrir la vie pauvre idiote que tu es ! Tu gâches vraiment tout ! Tout le temps ! Tout ! »

La bonne sœur spectatrice médusée de nos retrouvailles singulières me vit tentant de me protéger en faisant un bouclier de mes bras, alors qu’un des bras de Joaquim s’élevait pour me garantir une belle torgnole.

« Monsieur ! Pas de ça dans ce Saint Lieu ! » Cria-t-elle.

Joaquim se contenta d’harponner mon bras, écumant de colère, il tira dessus avec une telle violence que je fus déséquilibrée, qu’à cela ne tienne il me trainerait de son pas vif tout le chemin jusqu’à l’arrêt des cars, où nous embarquerions tous les deux vers le clocher natal.

 

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Par la suite j’apprendrais au foyer de Marcelina, par les discutions de mes tante Célestina et Renata, l’autre facette des péripéties de notre départ de Fátima. Lors de la sévère bousculade, où je me décramponnais du bagage-bouée de secours, Maria et mes sœurs furent portées par la foule au-devant de Joaquim, de sorte qu’elles n’avaient plus l’œil sur moi, quand à Joaquim il ne soupçonna pas le drame qui se jouait près de lui, sur qu’il était de me garantir une protection suffisante de par sa stature.

Au parking des autocars Maria et Joaquim repérèrent la navette de Bajouca, une fois les sacs déposés sur la galerie, ils s’installèrent, parés pour le retour. Enchantés par la fabuleuse journée ils planaient sur des petits nuages célestes, ils se souriaient sans arrières ni mauvaises pensées tout empreint de béatitude. Lorsque Maria énonça mon prénom : « Et Belinda ? » Devant la mine déconfite de Joaquim elle insista : « Belinda ta fille où l’as-tu mise ? »

Le « mais-je-sais-pas-moi » de Joaquim d’une voix devenue blanche et poignante brisa le ravissement général. Leur ciel s’obscurcit en un instant, un orage de rage, accompagnés de foudres atrabilaires, les fit basculer dans l’horreur de la perte d’une enfant, et le déshonneur d’être classés dans le rang des parents indignes. Une homérique dispute les emporta tous les deux dans les abimes de la rancœur des griefs longtemps contenus, que Maria acheva par une mise en demeure inflexible : « Tu rentreras à la maison quand tu auras retrouvé Belinda ! »

Joaquim fouilla, et chercha. Puis Joaquim s’informa, et se renseigna. Enfin Joaquim bouillonna, et s’énerva. Sur le chemin de perdre tout espoir de me retrouver, il vit au loin un stand où, entre deux piquets, se déployait une banderole affichant : « Accueil des Enfants », vers quoi il fusa, risquant l’infarctus à la course, et l’accident vasculaire par ses éructations colériques.

J’expérimenterais ce jour-là, jour où le pape Paul VI vint à la rencontre de ses fidèles portugais, un sentiment de doute qui jamais ne me quitterais. A cet âge, j’avais cinq ans, où s’imprime les premiers souvenirs, le cauchemar que je supporterais, m’amènerais à une analyse tranchante, si Dieu est amour, il n’aime pas tout le monde, parfois même il préfère par avance tourmenter une brebis qui pourrait se laisser tenter par des chemins aventureux. Comment dès lors croirais-je par la suite sans faire une moue dubitative aux Mystères de la Foi. Plus tard aux cours de catéchisme, mes questions inopportunes embarrasseraient tant le prêtre, que pour m’aider à bien avaler les saintes

 

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écritures en toute crédulité, je devrais à genoux faire le chemin de croix de notre seigneur Jésus en psalmodiant force Pater et Ave Maria, en terminant cela va de soit par une confession et une repentance en bonne et due forme.

 

Je souriais au paysage castillan, puis tournant ma tête vers mon voisin de wagon, d’une voix calme je lui demandais : « Tu crois en Dieu toi ? »

Ses yeux ronds déterminèrent un visage accablé d’ahurissement. Effectivement demander cela à un portugais, équivalait à s’enquérir de son gout pour la morue. J’étais stupide, j’ajoutais : « laisses tomber, je voulais juste te taquiner. »

« Je vais te répondre, au fond j’y crois parce que chez nous cela va de soi, et que c’est confortable de prier quand tu as du vague à l’âme, ou que tu souffres de maladie. Tu ne guéris pas pour autant, je te l’accorde, mais en cas d’issue fatale tu es en règle. »

« En somme si, étant croyant, tu pries, et tu ne guéris pas, c’est que tes prières manquent de sincérité, mais On en tiendra compte devant la porte du paradis. Au contraire, si par dérision, tu fais un vague signe de croix, et que tu guéris d’un mal incurable, c’est que la Grâce t’a touché malgré ta foi de mécréant contrainte d’habitudes. J’ai bien résumé ta pensée ? »

« Houlà Belinda, tu ne deviendrais pas philosophe ? Ça chauffe beaucoup dans ta tête, tiens prend du rafraichissement. »

Et sans façon il me tendit son thermos qui effectivement contenait du sirop bien frais.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                          Une bombe à retardement

 

Les enfants à leurs premiers printemps ne savent pas prier, d’instinct quand ils sont en bonne santé ils tendent les bras vers ceux qu’ils reconnaissent pour être doux, sinon s’ils sont en mauvaise santé ou en manque d’affection, ils se replient sur eux-mêmes, ils pleurent parfois mais sans crier, en silence, pour se consoler, attendant on ne sait quoi. L’enfant en bas âge n’est qu’un animal craintif, il ne sait rien de l’art de dissimuler ou de se plaindre. L’enfant à ses débuts est une vérité pure.

Il advint un jour autour de mon sixième anniversaire que la maladie m’afflige, je veux parler d’une maladie sérieuse loin des maladies enfantines qui se traitent en général avec succès. Or comment faire le tri entre l’une et les autres. La mère attentive observera son enfant, à ses attitudes, léthargie ou grognements, elle conclura que sa petite dernière perce une dent, ou couve un petit quelque chose dont il faut la débarrasser avec force tisanes et cataplasmes. Si le mal persiste, il sera toujours temps d’acheter les médicaments efficaces conseillés par le pharmacien, des vrais remèdes aux noms imprononçables, rangés dans des boites alignées sur des étagères, qui montent jusqu’au plafond de l’officine.

Mais il arrive aussi que le docte pharmacien avoue les limites de son art, il suggère alors en dernier recours la visite médicale, sachant que cette dernière aspirera des économies patiemment amassées.

Maria aux prémices de ma maladie supposa une crise de mimétisme se rapportant à Félicidade, ma sœur cadette d’un tempérament souffreteux. Elle considérait cette espèce d’apathie qui m’affectait comme une bénédiction lui procurant une tranquillité d’esprit, afin je m’apaisais. Il fallut que je demeure plusieurs jours dans un état lymphatique pour que Maria s’inquiète de ma température, elle montrait certes une élévation mais pas de quoi provoquer une panique. Je devais simplement avoir des vers, à force d’ingurgiter n’importe quoi, cette conséquence allait de soi.

Maria connaissait la parade pour les éradiquer, en utilisant les armes traditionnelles qui sont : huile de ricin, par laquelle j’endurais des longues séances de solitude dans des coins dits petits, puis l’huile de foie de morue chargée de superbes vitamines, ensuite des tisanes à la valériane dans le but d’apaisement, et pour finir des tisanes aux fleurs de genêts connue pour ses

 

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effets diurétiques. Cela se nomme la purge à laquelle s’additionne la diète composé de bouillons et de viande blanche. Deux siècles auparavant j’aurais dû en outre supporter la saignée à coup de lancette.

A ce régime, je devais recouvrer ma santé en un claquement de doigt, or à l’inverse après deux, trois jours, mon état empira, je ne bougeais presque plus sauf ma température qui trouvait des ressources pour s’élever. A distance notre pharmacien entrevit la solution, le fer, j’étais carencée en fer. A vrai dire le pharmacien par habitude savait qu’en général les enfants, pour grandir trop vite, jusqu’à l’âge de huit-dix ans épuisaient leur réserve de fer sans pouvoir la reconstituer valablement. Maria se contraignit d’acheter un stock de comprimés permettant une longue médication de trois mois minimum.

Pourtant ma marche vers les zones sombres enfiévrées perdura. Maria se résigna à appeler le docteur lorsque je sombrai dans la phase délirante de ma maladie. En ces années-là l’avis du médecin se considérait par tous comme une parole d’évangile que sous aucun prétexte nul ne contestait.

« Tu vas être une grande fille quand je te toucherais tu me diras si je te fais mal. »

Avais-je seulement compris sa question, mon corps n’étais que souffrance. Le docteur de ses doigts palpa, et tapota, avec les instruments de son art écouta le cœur, les poumons, scruta les yeux, les oreilles, le gosier, puis tournicotant autour du lit, tout en m’observant du coin de l’œil, il s’adonna à une savante réflexion, une de celles que personne n’ose interrompre. Si au début de la consultation Maria espérait un verdict débonnaire, à présent, à voir le docteur laisser monter le suspens par les attitudes ambiguës des traits de son visage, elle se reprochait n’avoir tardé à l’appeler, elle pensait que ce temps perdu embrouillait les symptômes qui s’emmêlaient, et de fait compliquaient le diagnostic du docte scientifique. Enfin il se décida à parler.

« Ce que nous allons faire d’abord pour y voir clair, c’est de lui administrer trois fois par jour du …, tranquillisez-vous je vous écris tout sur l’ordonnance, ensuite au réveil du …, en gélule, et le soir un suppositoire de …, en trois jours la fièvre sera tombé, et je reviendrais pour un nouvel examen. »

Effectivement il reviendrait mais à vrai dire depuis sa première visite je visitais des lieux comateux d’où j’émergeais parfois constatant qu’à mon côté une tante, ou bien Marcelina, très souvent Maria, veillaient, m’épongeaient le front, et surtout priaient. Le docteur me réexaminerait sans me réveiller de ma

 

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torpeur, il vérifierait les boites de médicaments jaugeant l’obéissance de sa cliente, puis avec le manque de tact qu’il sied lorsqu’on s’adresse à des paysans rustres à demi-sauvages il constatera :

« Vous vous doutez de l’issue madame, vous pouvez d’ores et déjà préparer son départ, d’ici peu elle en aura terminé …, et vous aurez un peu moins de frais. A ce propos si vous pouviez régler mes petits honoraires je vous en serez gréé. »

Perdue pour perdue, Maria prêta l’oreille à ces conseils qui se veulent bienveillants, qui signalent d’une bouche murmurante à une ouïe attentive le nom d’une personne soignant du secret qui, avec des façons empiriques, s’attribue des résultats inouïs.

Mais là aussi échec, pourtant si mon état ne s’améliorait pas, il ne s’aggravait pas non plus, il semblait à tous que je me plaisais dans cette vie inconsciente. Les jours défilaient quand Maria reçut une lettre avec des mots de réconfort de sa sœur carmélite Helena, où elle mentionnait qu’avec ses consœurs elles avaient demandé plusieurs messes à l’intention de ma guérison. Cette lettre, Maria émue, se plaisait à la lire et relire encore, à haute voix chaque fois qu’elle me veillait, avec cette impression à la fin de la lecture d’un imperceptible retour à la normale de ma part.

Elle ne se trompait pas je sortais tout doucettement de mon abrutissement à l’émerveillement de tous, certes personne ne criait au miracle cependant cette idée planait au-dessus de mon lit. Elle se chuchotait par ceux qui me visitaient, en scrutant l’infime mouvement que je commettais.

 

L’animal craintif que j’étais alors, avait vaincu une maladie redoutable totalement inconnue de la faculté. J’allais vivre environ plus de trente années avant qu’un simple examen de routine me conduise de toute urgence à l’hôpital de la ville proche de mon domicile au sud de la France. Les analyses que je supporterais mettront en évidence l’état désastreux de mes reins. Le médecin, après maintes réflexions, déterminera la cause probable de cette dégradation, un virus tropical se serait appliqué dans mon enfance, à perturber pour toujours mes cellules rénales, malgré une lutte homérique de mes anticorps, causant fièvres délirantes et coma, les dites-cellules rénales prendraient le chemin de la dégradation systématique et définitive.

 

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Je me demanderais rétrospectivement, pour expliquer mon présent état, si dans le passé, toutes les prières dites pour me ramener à la vie avaient été psalmodiées d’une façon règlementaire sans omettre un seul mot. Ce n’était pas plus absurde que d’invoquer un mystérieux virus tropical, dont le médecin hospitalier français se garderait bien de nommer. Ce médecin s’appuierait sur le passé du Portugal, formé d’explorateurs et de marins, pour se forger une opinion spécieuse sur l’origine de mon mal, comme si, rançon de nos découvertes, le Portugal ramenait sur sa métropole depuis ses colonies une ribambelle de virus infects qui nous condamnaient à des maladies inédites. Cette pensée du médecin hospitalier présent oblitérait pour le coup son savoir limité sur la source de nos maux, mais surtout, chose primordiale, il annulait toute responsabilité du praticien de mes six ans, de son diagnostic, que jamais il ne révéla à quiconque, de son traitement, sur lequel il ne donna nulle explication. J’ignorais alors que l’esprit de corps animait, même à des années de distance, les confrères de cette profession. Avant de comprendre ce fait, j’attribuerais pendant des années la responsabilité de mon état à ma chère Maria, à sa volonté de me faire avaler coute que coute sa tisane aux genêts. Ce puissant diurétique qui, pensais-je, avait soumis mes reins à une épreuve quasi-fatale. Maintenant je me convaincs que grâce à tes tisanes aux genêts, tu as su, ma bonne Maria tracasser le virus mieux que ne sût le faire la médication du médecin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                             Apprentissage primaire

 

« Dis-moi Belinda, as-tu une spécialité quelconque, ou bien vas-tu faire la boniche comme bon nombre de femmes de chez nous ? »

Me demanda mon compagnon de voyage, qui poursuivit en voyant ma mine interrogative.

« Elles acharnent, pour pas grand-chose, à rendre impeccable les maisons bourgeoises des français, des maisons construites par leurs maçons de mari. »

 

A dire le vrai, jamais cette question de mon emploi en France ne m’effleura l’esprit. Je quittais mon pays, il ne m’avait fourni aucune base technique afin de revendiquer une profession régulière, une de celles dont on se vante car elle possède un lustre qui vous classe au-dessus de la masse des laborieuses femmes de ménage, des infatigables boniches, au-dessus de la domesticité servile.

Que savais-je faire ? À quoi m’emploierais-je en France ? J’aurais tant aimé jeter à la face de cette relation passagère, moi, j’ai mon diplôme de secrétaire-comptable, ou bien, j’ai mon certificat de coiffeuse, ou encore mieux je suis infirmière diplômé d’état. Mais hélas je ne pouvais prétendre à aucun de ces métiers sérieux et gratifiants.

Je repensais à ce temps de mon enfance, à cette une question lancinante que personne de ma parentèle ne me posait, ni d’ailleurs aux autres fillettes de ma famille, attentif seulement aux projets professionnels des cousins de mon âge.

« Que feras-tu quand tu seras grand ? »

Ils répondaient ce qui leur passait par la tête, orientés par l’éventail des métiers que suggéraient les parents. Alors j’écoutais me disant que pompier, ou aviateur, ou docteur, présentaient des situations enviables, et je ne voyais pas quel grain de sable m’empêcherait de les ambitionner. J’attendais, de repas en réunion de famille, que l’on m’interroge, or cela n’arriva jamais, ce qui en définitive m’arrangeait, trop ignare dans ce domaine, je ne souhaitais pas, à l’instar de mes cousins annonçant leur choix, provoquer des sourires amusés, ou persifleurs, ou pire des rires moqueurs.

Quand la parentèle s’intéressait aux fillettes de la famille, elle nous conseillait d’écouter sagement les maîtresses d’école, et par-dessus tout

 

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d’adopter en tous cas une attitude d’obéissance voire de résignation. Ces recommandations provenaient toujours des femmes adultes de ma famille, celles qui assumaient les routinières tâches ménagères et s’employaient épisodiquement aux travaux agricoles.

Ecouter et obéir, personne n’imposait aux filles d’apprendre autre chose, mais sous aucun prétexte il ne fallait déroger à ces deux instructions. Il semblait que ces préceptes remontassent à l’aube de l’humanité, et cadenassent toutes nos velléités de liberté à nous les femmes. Je ne goutais pas ce bel ordonnancement, depuis ma naissance ma nature profonde se révoltait contre tous les interdits, contre tous les ordres abusifs.

Mon caractère à fleur de peau allait être confronté dès mon entrée à l’école primaire, et pour des années, à une maîtresse dresseuse d’enfants-fauves à demi-domestiqués, là j’encaisserais beignes et coups de règle sur les doigts, en serrant les dents sous un sourire empreint d’ironie, pour ne pas gémir devant mes consœurs, car l’école ne pratiquait pas, à cette époque de rigueur morale, la mixité. Par cette contrainte, j’ingurgiterais sans passion l’enseignement théorique prévu, m’accordant des espaces de liberté quand j’empruntais les délicieux chemins de l’école buissonnière. Je paierais ces escapades au prix fort par des punitions magistrales, à l’école et à la maison. Maria badinerait avec moi, en employant une tige fine en bois souple qui cinglerait mes cuisses malgré mes sauts de grenouille, et mon regard dur et désapprobateur.

Il aurait fallu m’expliquer en quoi la scolarité réglementaire pouvait améliorer, mon sort joué d’avance, d’épouse et de ménagère. J’imaginais que cet avenir tout tracé ne nécessitait pas de ma part un investissement intellectuel soutenu. Je voyais dans mon entourage, que de toute façon, les filles, qu’elles soient brillantes ou à la traine dans leurs études, arrêtaient leur scolarité en général à leur quatorzième année, passé cet âge les parents devaient fournir un effort financier conséquent pour prolonger un enseignement général, ou technique, ou même par apprentissage. J’eusse été un garçon, et à condition que mes qualités intellectuelles fussent remarquées, par la voie du séminaire, il y avait la possibilité de s’élever dans les couches de la société, mes oncles Alberto, et Abelardo peuvent en témoigner, ils portèrent pendant une période déterminée la soutane, et s’ils n’embrassèrent pas la vie ecclésiastique, ils durent servir l’église un certain laps de temps en guise de remboursement des frais de scolarité. Mais pour nous les filles, aucun

 

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arrangement possible, il fallait des sous, or à la maison les escudos ne remplissaient pas les tiroirs.

Cette constatation lucide m’amenait à me poser cette question, où pouvais-je apprendre un vrai métier ? Comme nulle réponse ne trottait dans ma tête, je prenais le parti de n’imposer aucun carcan à mon insouciance. Je papillonnerais pendant tout mon cursus réglementaire, avec cette conséquence que par mes redoublements je serais rattrapée à ma dernière année de scolarité par Félicidade. Sa brillance dévoilerait ma paresse à tel point qu’en réaction ultime je m’acharnerais, comme une apothéose, à recueillir des notes frôlant les sommets de l’excellence. Il faut dire aussi que le contraste jouait en ma défaveur sur le plan affectif, Maria se plaisait à vanter ses mérites, et elle évitait ainsi de parler de mon indiscipline. Il me déplaisait de subir cette comparaison que je prenais pour de la préférence à mon désavantage.

Si encore Maria avait évoqué quelques fois, devant le monde, même sans orgueil déplacé, mon talent inné de couturière. Mais la couture appartenait aux activités traditionnelles des femmes, et pour cette raison ne méritait pas qu’on s’extasie devant les travaux d’aiguille plus qu’il ne faut.

 

« À Paris je me placerais comme couturière dans une maison de haute couture. »

Avant que mon voisin de wagon ne réagisse je poursuivais.

« Je sais travailler tous les types tissus. Mes points sont si finement élaborés que même en posant ton nez dessus tu ne les voies pas. Je connais toutes les difficultés de la couture, il y en a pas une qui m’embarrasse, je sais me jouer de toutes. Et les machines, sans que personne ne m’explique quoi que ce soit, en cinq minutes j’en ai fait le tour, et j’utilise toutes ses possibilités. »

Devant mon emballement mon voisin, la bouche en cul-de-poule, joua les patrons.

« Madame vous m’avez pleinement convaincu, je vous engage sur le champ, d’ailleurs nous allons de ce pas préparer la nouvelle collection. Nous réaliserons des choses grandioses, et elles feront grand bruit dans le-tout-Paris.»

Le rire nous gagna.

 

Pourtant quand j’y pense mes premiers souvenirs se remplissent de cette activité. La couture me passionna dès ce temps où je vécus chez ma grand-

 

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mère Marcelina. Je la revois encore en compagnie de mes tantes, ce devait être pendant les soirées d’hiver, après la soupe, sur la table débarrassée s’empilait d’un coup un monticule de chaussettes des hommes de la maisonnée. Chacune glissait dans la chaussette un objet en bois en forme d’œuf de poule, puis tout en parlant, elles laissaient leurs doigts s’activer, l’aiguille trainait derrière elle un fil qui rebouchait l’espace béant dû à l’usure, de sorte que sous mon regard étonné la chaussette se reconstituait plus neuve que jamais. Je passais des heures à observer le mouvement précis des doigts agiles, si bien que tout en imitation, sans tissu ni aiguille mes doigts exécutaient les mêmes prouesses, mais visibles uniquement de moi-seule, elles me gonflaient de fierté.

Bien que je soupçonne l’interdit, je ne trainais pas pour repérer dans le placard la boite à ouvrage équipée des outils ordinaires de couture, il ne me manquait plus qu’à trouver une pièce de tissu pour m’exercer en reproduisant pour de vrai les gestes coutumiers de la couturière. Un coup de ciseau dans ma chaussette me permit de débuter mes premiers points.

Sereine et appliquée, je sursautais lorsque le cri de ma tante Célestina m’arracha à ma tranquille besogne.

« Je le savais, ton calme cachait une belle bêtise, oh la la la ! Maria ne va pas être contente, en plus des chaussettes neuves, et je n’ai pas de fil de cette couleur. »

Assise au milieu d’un désordre, de fils, d’aiguilles, de ciseaux, et autres objets divers, je ne comprenais pas cette réaction, car à bien y regarder, la reprise était magnifique, certes le fil vert sur la socquette rose tranchait, mais à vrai dire, c’était bien la seule entorse au bon gout. Il fut décidé de fermer à clef le placard m’ôtant toutes possibilités de sottises futures.

Mais croyait-on empêcher par cette piètre mesure la révélation de mon talent, museler l’épanouissement de mon don en me privant des instruments nécessaires à son éclosion. J’appris vite à ruser, et je récupérais à la dérobée, une aiguille, un dé, et ce qui me paraissait utile pour me livrer à la passion de ma vie. Je pousserais le chic à défaire la trame d’une partie du tissu, afin que le fil obtenu serve à coudre le morceau de tissu restant pour d’utiles confections.

Ainsi au fil des semaines, bien avant de savoir lire et écrire, je constituais à ma poupée la plus étoffée des garde-robes, à la grande admiration de mes deux ou trois copines de jeux qui étaient aussi mes voisines. Sans manière elles me passèrent des commandes pour leurs poupées en me fournissant, outre le

 

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modèle, une matière première d’une exceptionnelle qualité, il s’agissait des mouchoirs, des serviettes, des foulards, qui ne servaient à leurs mères qu’aux grandes occasions. Or voilà qu’un jour ces mères exemplaires alertées par la disparition de ces pièces d’étoffe, en référèrent à Maria, qui se crut obligée, sans jeter un œil sur mes œuvres, de badiner sur mes cuisses. Il faut dire que par crainte de représailles mes camarades me dénoncèrent de les forcer à dévaliser les coffres familiaux. Quand furieuses je retrouvais ces infâmes, elles me jurèrent que la dénonciation était l’œuvre de Félicidade, jalouse de n’avoir pour sa poupée que des robes immondes. Qui croire, dorénavant je choisirais mieux les copines, et de fait à ma rentrée à l’école, ma réputation m’ayant précédée, la multitude voulait copiner avec moi, rapport à leurs poupées qui trainait de vieilles guenilles.

Je regrettais que Maria ne prête aucune attention à mes travaux de couture, considérant cela comme chose négligeable. Je me navrais également qu’elle ne veuille pas, par un impérieux « file-dans-ta-chambre », me montrer le fonctionnement de sa Singer, une machine à coudre à pédale, pédale unique mettant en branle une roue d’un bon diamètre, qui avec l’effet multiplicateur provoquait à chaque seconde les innombrables sursauts de l’aiguille entre le pied de biche.

Là aussi à la dérobée, j’assimilerais les gestes essentiels afin de maitriser cette machine Singer qui me laissait entrevoir une pratique professionnelle du métier.

A l’école nous avions obligation de porter une blouse blanche, la mienne se salissait si vite que Maria délaissa le coton pour le nylon qui cumulait les qualités de la rapidité du lavage associée à l’instantanéité du séchage. Par esprit de contradiction je préférais le coton, au point que je décidais de me confectionner une blouse en cette matière. La matière première me fut fournie par une bonne copine de classe sous la forme d’un drap élimé, usé jusqu’à la corde, qui se déchirait à la moindre traction, bref seuls les bords présentaient des avantages, mais menue comme j’étais, ils me suffisaient.

Je profitais d’une absence de Maria pour, devant mes sœurs médusées, amorcer ce travail de création aidée d’une machine qui devait obéir à mon inexpérience. Une gageure, un pari impossible, avec de surcroit la menace de Félidade : « moi, je dirais tout à maman, elle te punira de toucher sa machine ».

 

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Je pensais avec naïveté que lorsque Maria verrait le résultat une larmichette de fierté coulerait sur sa joue. Le temps passait, et le vieux drap prenait la forme de la blouse, déjà les pièces de devant se liaient à celle du dos, lorsque voulant coudre le col, la Singer se rebella, car j’oubliais un geste capital, je ne lançais pas la roue avant d’appuyer sur la pédale, l’ingrate machine partit à l’envers, à rebrousse-poil, de sorte que l’aiguille devenue folle créa un embrouillamini qui, avec le col, le fil, et le tissu, forma une boule coincée sous le pied de biche, clouée par l’aiguille. Malgré mes tentatives je ne pouvais rien débloquer sans risquer de détériorer la machine. La roue, la pédale, l’aiguille demeuraient immobiles, paralysées, refusant tout mouvement, de désespoir je pleurais bouchant mes oreilles pour ne pas entendre Félicidade crier des : « je le dirais à maman, je le dirais à maman,… »

Bien sûr le soir venu, en rentrant des champs, Maria finirait sa journée, comme convenu, en badinant sur mes cuisses. Et passerait la nuit à décoincer le toutim.

 

Quand nos rires s’estompèrent, le plus sérieusement du monde j’indiquais à mon compagnon de voyage :

« Jamais, tu entends, jamais personne ne m’a rien appris sur ce métier que je connais à fond, ce que je sais de la couture, je l’ai acquis par l’observation, la lecture des revues de mode qui tombaient dans mes mains, et des pratiques assurées chez l’une ou l’autre de mes copines. J’ai le rêve de confectionner du sur mesure, avec des matières de luxe, et Paris, puisqu’on m’oblige à y aller, peut me permettre de réussir. »

« Des ateliers de couture, tu en trouveras tant et plus… »

« Tu ne comprends pas, je ne veux pas passer ma vie à coudre dans un atelier crasseux, toujours la même poche sur le même modèle, je veux être une vraie couturière. »

Le compagnon fit une moue où je crus lire la résignation à l’ordre prétendument naturel des choses.

« Tu sais, les grandes maisons de couture ont des portes très étroites, et difficiles d’accès. Sans recommandation il te faudra du culot, aucune honte, et supporter les sarcasmes.»

« …Et c’est tout ? L’affaire ne me parait pas insurmontable. »

 

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                    Premier métier : fillette au pair

 

Joaquim à cette époque habitait encore avec nous, certes le grand saut par-delà les Pyrénées se précisait, mais il demeurait dans un coin de sa cervelle un infime espoir de ne pas s’exiler. Pourtant la situation économique du foyer virait dans la précarité d’un quotidien mal assuré. En résumé personnellement je vivais sous le toit de Marcelina ma grand-mère, en tout lieu la souffreteuse Félicidade suivait Maria, et depuis un an Manuela, qui était née au début de l’année 1966, les accompagnait, accroissant les tracas de Maria dans ses tâches quotidiennes surtout pour les travaux agricoles. Mais de cette charge Maria ne pouvait se délester ni auprès de son mari qui ignorait la pratique des enfants, ni auprès de ses parents qui se chargeaient déjà de moi, ni auprès de ses beaux-parents, ces derniers avaient passé de vie à trépas sitôt ma naissance.

La fratrie de Joaquim se composait de trois garçons et une fille, dont mon parrain Abelardo. Tous installés dans la vie, ne produisant à priori nulle envie de jouer à l’assistante maternelle. Parmi ceux-ci mon oncle Alberto vivait à Lisbonne dans un des quartiers les plus relevés de la ville, sa situation personnelle le lui permettait. Pourtant à ses débuts nul n’aurait supposé, même pas lui une trajectoire aussi brillante. Il se distingua dans ses études, et obtint à la fin de son cursus son diplôme de comptable, ce qui l’amena à un emploi de conseiller dans une banque régionale de Leiria. Il aurait dû vivre de son travail médiocrement, et sans éclat, si dans le portefeuille de sa clientèle n’était apparu un propriétaire foncier d’une assise conséquente. Le rentier apprécia le conseiller, aux grosses lunettes cerclées noire, dont il loua la capacité de faire fructifier son argent, comme s’il fût le sien, par des placements très rémunérateurs. A ce point de confiance le rentier ne voulut plus que cet unique interlocuteur, et pour s’attacher définitivement ses compétences, il lui présenta sa fille unique qui comble d’opportunité appartenait à sa génération. Entre gens distingués la messe fut vite dite.

Après ce coup d’éclat, il poussa à Alberto l’ambition de celui que rien n’arrête, son costume de conseiller lui parut alors bien trop étroit, il se mit à exécrer sa petite banque de province qui jamais ne l’élèverait à une situation en adéquation avec son statut d’époux de l’héritière de la plus fortunée des familles de Leiria. Fort à propos son beau-père, outre sa condition de riche propriétaire, pouvait se vanter, et cela allait de soi, de posséder un carnet

 

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d’adresse détaillant les appuis nécessaires pour se hisser dans les hautes sphères de la société. La poussée puissante de toutes les relations du rentier amena Alberto à la direction d’une banque importante du Portugal, à un âge qui le faisait passer pour un gamin au milieu des vénérables dirigeants aux cheveux d’argent, fort heureusement ses cheveux à lui amorçait un repli sans appel loin de son front, dégageant un crane luisant, gage de sérieux comme chacun sait.

Rien en apparence ne manquait à ce couple, assuré d’un bonheur construit sur des bases financières solides, sauf la pérennité familiale établie par une progéniture espérée. Or depuis des années ce désir restait vain, la faculté, avec les connaissances d’alors, décréta une incompatibilité de gènes entre les époux, écartant ainsi toutes les rancœurs possibles au cas d’une stérilité avérée. Ils pouvaient certes avoir des enfants, mais séparément, au premier abord cela ressemblait à un encouragement à l’adultère, par bonheur les époux, fidèles catholiques, respectaient les sacrements chrétiens.

Ils pensèrent à la solution de l’adoption, cependant cette possibilité les dérangeait dans la mesure où leur fortune, ce trésor familial accumulé par des générations de gens du même sang, tomberait dans les mains d’un inconnu, qui dévoilerait à coup sûr un caractère immaitrisable, différent, et éloigné de n’importe quel élément du clan. Une situation hasardeuse, sinon dangereuse, s’entrevoyait, et elle amenait, en fin d’analyse, trop de périls.

L’oncle Alberto perçut le premier, telle une évidence, la résolution du problème. Si son épouse était fille unique, lui avait deux frères et une sœur. En particulier un frère ainé Joaquim, qui se débattait dans les pires difficultés financières, et néanmoins engrossait sa femme avec la régularité du métronome, s’enfonçant à chaque naissance dans l’indigence.

 

Un jour, une Mercedes dernière génération pénétra dans la cour de notre maison, bien avant la Noël Alberto soulagea son coffre d’une brassée de cadeaux à notre intention. Il fallait au moins cette délicatesse pour ôter des mémoires des années de silence, de négligence, et d’oubli de notre famille empêtrée dans la glaise. Pourtant avec une adresse toute diplomatique Alberto parla.

« Vous savez ce que c’est que la vie, parfois on ne s’appartient plus, entrainé par un flot qu’on n’arrive pas à stopper, et à prendre du temps pour voir sa

 

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famille. Or voilà que ma banque décide d’ouvrir une agence à Leiria, aussi tôt je demande de me charger de cette affaire, sachant qu’ainsi je joignais l’utile, et l’agréable de vous voir souvent, car je vous suis très attaché. »

Tandis que Joaquim s’enorgueillissait de la flatterie, Maria demeurait sur ses gardes. La conversation dévia ensuite sur leur travail réciproque, sur les mérites de la saine campagne par rapport à l’air vicié des villes, sur la pluie et le reste, et enfin sur nous les enfants, et nos besoins innombrables pour nous affermir.

« Ce qu’il vous faudrait pour vous soulager de temps à autres, c’est que quelqu’un se charge des petites, je ne dis pas toutes les trois mais déjà une, cela équivaudrait à une pause dans vos dépenses. »

Alberto lâcha cette phrase au milieu de la conversation sans l’appuyer d’une intonation particulière. Puis il voulut faire quelques pas par les rues du village avec Joaquim, pour se remémorer de son jeune temps. En tête à tête la proposition tomba de la bouche d’Alberto sans simagrées.

« Sache que nous ne pouvons pas avoir d’enfants, alors j’adopte ta dernière, ta Manuela, elle est petite, elle s’attachera à nous, en contrepartie je te verse un capital que suivra une rente à vie jusqu’au dernier vivant, toi ou ta femme. Bien sûr nous ferons cela dans les règles, avec les hommes de loi, notaires, et juges. Ne me dit rien maintenant, réfléchis-y seulement, nous en reparlerons. »

Même sans l’interdit de parler, Joachim n’aurait pu balbutier un mot, tant de prime abord l’idée de se débarrasser de son enfant lui apparaissait saugrenu. D’autant qu’il ne comprenait pas l’idée de son frère de vouloir des enfants, alors que pour sa part, s’il avait pu se dispenser d’en avoir, en guise de remerciement un cierge béni brulerait en permanence à l’église. Justement Dieu, par un de ses commandements, exigeait qu’on honore père et mère, pourrait-il alors, lui Joachim, recueillir quelque honneur en abandonnant sa propre fille. Mais tel un coin dans une buche, l’idée d’Alberto fissurait sa pensée. Abandonnait-il réellement sa fille ?, et si au contraire ce geste magnifique, de rendre père un homme malheureux, de surcroit son frère, provoquait la bienveillance du Seigneur, et si avec ce don admirable il gagnait sa place au paradis. Joachim trouvait là matière à réflexion, dont il ferait part à Maria, en omettant d’évoquer la partie matérielle de la chose, infiniment vulgaire, qui offusquerait son instinct maternel, et qui finalement ne regardait que lui.

 

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Avec malice Joachim choisit de biaiser la réalité de la proposition fraternelle. Dans un premier temps il annonça à Maria qu’Alberto et sa femme serait fou de bonheur de s’occuper pendant un temps de Manuela, et qu’elle devait considérer le soulagement que lui procurerait ce placement provisoire dans un foyer très proche et plus que convenable, où sa fille évoluerait dans la soie.

Or Maria posa des questions précises à Alberto, en particulier, sur la garde de Manuela lors d’éventuelles absences du couple, cocktails, concerts, ou autres, et en simultané de leur domestique. Comme en ces occasions l’emploi d’une baby-sitter ne la rassurait pas, elle tergiversa en pensant que ses hésitations décourageraient Alberto et sa femme. Mais Alberto ne manquait pas de ressort, il sut rebondir avec un argument imparable.

« Dans le fond, dit-il à Maria, tu as raison, je reconnais la difficulté d’une mère de s’en remettre à autrui, qui vit à plus de cent kilomètres, pour la garde de son enfant. Cependant il me vient une idée si je prenais outre la petite Manuela, sa grande sœur Belinda. »

A l’énoncé de mon prénom je rapprochais mes oreilles des débateurs.

« Belinda est suffisamment évoluée pour s’attentionner de sa sœur, de l’occuper, de jouer avec, et cela la distraira elle aussi, qu’est-ce que vous en dites. »

Joaquim sauta sur l’occasion, avec une approbation excessive, il se rangea du côté de son frère, exposant avec mauvaise foi, que dans la vie il ne s’agit pas d’être toujours égoïste, et que parfois il faut se sacrifier au bonheur de ses enfants en acceptant la séparation. Joaquim était si peu égoïste de ses filles que, pour peu qu’Alberto insiste, il les aurait toutes lâchées.

Alors tel des toréros tournicotant autour de la bête avec leurs capes jusqu’à la déboussoler, Alberto, sa femme, Joaquim, insistèrent sur cette notion : le bien des enfants, jusqu’à ce que Maria culpabilisée, se soumette à la proposition, après une résistance homérique, exigeant néanmoins que toutes les semaines elle vit ses filles. Dans l’instant nul ne prononça les mots d’abandon et d’adoption, ils viendraient à la prochaine étape, après celle de prolongation du placement.

L’affaire ne traina pas le soir même, à l’arrière de la Mercédès j’appréciais la douceur du siège en cuir, ayant revêtue pour cette occasion exceptionnelle mes habits du dimanche, tandis que Manuela à mon côté gazouillait dans son panier. J’allais connaitre un univers policé où s’élevait une multitude d’interdit,

 

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je regretterais vite mon monde de liberté où la discipline ne s’employait qu’une heure par semaine, le dimanche à l’office religieux.

Au bout de quelques kilomètres sur injonction de son épouse, l’oncle Alberto s’arrêta à une station-service, mais ce ne fut pas pour remplir le réservoir. Il s’approcha du robinet extérieur, et posément nettoya ses souliers, puis ceux de son épouse, et en fin les miens. Je compris l’acte de mon oncle, que lorsque plus tard ma tante récrimina :

« Si ta belle-sœur veut qu’on aille la voir toutes les semaines, tu diras à ton frère qu’il pose quelques planches dans la cour. Mes chaussures ne supportent pas la gadoue. Vraiment mon bottier sera furieux en apprenant la chose. »

Lisbonne ! Une forêt d’immeuble gris, au bas de ceux-ci des vitrines aux couleurs criantes, et au mitan de l’ensemble des voitures bruyantes encadraient des autocars placides. Puis de partout des gens, dans les cars, dans les autos, sur les trottoirs, des gens qui couraient en traversant les rues, ou qui récupéraient leur force aux terrasses des cafés.

Lisbonne ! Des façades rehaussées par leurs pierres sculptées, des commerces discrets aux sobres devantures, des squares mignons, avec des bancs, des statues, une herbe tendre que protègent des arbres vénérables. Quelques élégantes dames qu’accompagnent messieurs sérieux et chiens-chiens shampooinés.

Alberto stoppa devant une gigantesque porte cochère, là il manœuvra la manette du klaxon. Sésame ! Ouvre-toi ! Un homme sans âge, portant un calot, couvert d’une veste sombre, avec un sourire édenté, s’enchanta de tirer les deux battants. Je comprenais à présent la différence entre notre cour glaiseuse, et celle-ci bordée de fleur, et pavée comme une salle de séjour.

L’appartement se situait au premier étage, quelques marches épuisantes pour ma tante, qui justifiaient que l’on prît l’ascenseur. Devant la porte une dame bien mise nous attendait, quand je voulus lui faire des bises, la prenant une cousine de la famille de ma tante, j’entendis la voix impérieuse de cette dernière m’avertir :

« Voyons Belinda, on n’embrasse pas les domestiques ! Chacun à sa place. »

 

Chacun à sa place, la domestique, qui se prétendait intendante, ne démontrera à notre endroit, de ma sœur et de moi, ni aversion, ni affection, elle s’occuperait de nous avec le même entrain que l’entretien des cuivres et

 

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des bibelots de la maison. De madame l’intendante dépendrait notre bien-être, et notre confort, car notre tante marquerait pour nous un certain détachement, voire de l’indifférence, ce qui l’intéressait en nous, c’était que nous adoptions des attitudes aimables afin qu’elles se reflètent sur elle, comme compliment de sa bienveillance, devant un public de ses relations elle daignerait poser un baiser sur nos fronts, à l’image du dresseur qui donne une gâterie à ses fauves après la réussite du numéro.

L’insaisissable Alberto nous apparaissait en de rares occasions, prit par ses occupations professionnelles la semaine, et ses contacts divers, et aussi professionnels les samedis et dimanches, à travers son club de tennis, et son cercle des gens importants. Il s’enquerrait de nous d’une oreille distraite, satisfait que rien ne dérange l’ordonnancement de sa vie.

Rien dans nos vies ne nous manquait qui put justifier une plainte. Tout nous était donné, la sécurité, la quiétude, l’aisance, enfin tout ce qui rend en théorie heureux nous l’avions. Or pour ma part je ressentais un manque qui m’attristait, cet impalpable et pudique sentiment d’amour filial avait cessé ses effets, je ne croisais plus les brefs regards de Maria emplis d’affection, même si parfois les yeux se fronçaient, ni ceux très doux de ma grand-mère et mes tantes du pays.

Mon pays de glaise collante, des forêts d’eucalyptus, et de pins à résine, si différents de ce pays-ci aux pavés proprets, aux squares ordonnés où les pelouses sont interdites, ce dont madame l’intendante m’avertissait lorsque un de mes pieds s’écartait du chemin goudronné. Elle me dissuadait également les jeux de sable, inconvenable pour une fille, qui plus est, dorlotée par une famille d’un haut-standing. Tous les après-midis, sauf en cas d’intempérie, nous partions en promenade, Manuela dans le landau que poussait madame l’intendante, et moi accroché à un bras du landau. Le circuit ne variait jamais, il nous tenait en haleine tous les jours le même laps de temps. À mi-parcours nous nous installions sur le banc de la veille, de l’avant-veille et des jours précédents, et madame l’intendante sortait de la corbeille entre les roues du landau le gouter et la boisson, que je dégustais en regardant les arbres pousser, et déjà l’heure du retour s’avançait.

Le programme de fin de journée ne changeait jamais, madame l’intendante nous administrait un bain chaud, plus précautionneuse avec Manuela, car il s’agissait d’un bain dans la vraie baignoire de la salle de bain d’apparat, toute

 

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en marbre, faïence, et robinets dorés, et non dans une bassine de plastique aux couleurs criardes, où on joue à éclabousser par des gouttes amicales l’importun familier. Pas de ces manières-là ici. Ensuite je divertissais, puisque telle était ma fonction, Manuela avec des jeux, qui apparaissaient de leur boite neuve, sortis tout droit du magasin. Alberto et sa femme ne lésinait pas dans l’acquisition de ces jeux appropriés qui permettent le sain épanouissement de l’enfant. Avant que, par ennui, le sommeil ne nous gagne, Manuela aidée de l’intendante, et moi, mangions dans la cuisine moderne et froide. Dans mon lit, bien souvent, j’attendais, en luttant contre le sommeil, que ma tante et mon oncle s’en reviennent de leurs occupations extérieures, je tentais d’écouter la conversation, non par curiosité mais simplement pour entendre des voix, autres que les gazouillis de ma sœur, des voix qui disent des choses importantes et secrètes.

Tous les matins de la semaine madame l’intendante nous présentait à notre tante, ensemble elles faisaient le point sur notre progression, à savoir si nous empruntions enfin le chemin des petites filles modèles, souvent en guise de conclusion, notre tante finissait satisfaite de sa bonne action :

« Quand je pense qu’à l’heure qu’il est, ces deux enfants se vautreraient en haillons dans la boue. Quelle pitié ! Mais nous allons bien les éduquer. »

Parfois, quand du fin fond de son cœur remontait un sentiment maternel elle nous adressait ses recommandations.

« Si vous voulez qu’on vous aime mes filles, il faut vous montrer sages et obéissantes, propres et impeccables. Maintenant allez jouer j’ai à faire. »

 

Son affaire principale, qui l’occupait les trois quarts de sa matinée, consistait à se mettre en valeur. Vêtue de son ensemble robe de nuit-peignoir vaporeux, devant sa coiffeuse elle reconstituait d’abord sa permanente, ses cheveux avaient souffert d’écrasement, et elle se démenait patiemment à reformer du volume. Puis, crème, onguent, fond de teint, mascara, fard, rouge à lèvre, pinceau, crayon, houppette, redonnait au visage terne, une éclatante luminosité. Devant mes yeux, apparaissait ma Maria, elle irradiait par sa seule beauté naturelle, son teint halé mis en valeur sa chevelure de soie noire, le rose de ses lèvres dispensé de tout rehaussement de couleur, contrastait avec l’ivoire de son sourire, nul besoin pour elle de se peinturlurer.

 

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Pour ma tante venait le choix délicat de son habillement, que mettre, comment recomposer avec sa fastueuse garde-robe un ensemble inédit, les vêtements s’étalaient et se combinaient sur le lit, avant de se décider pour de bon elle maintenait une dernière fois, sur elle devant la glace sur pied, l’ensemble agréé par une moue de satisfaction.

Pendant tout ce temps d’observation j’amusais Manuela, mais pour dire le vrai je jalousais ma tante d’élever la futilité à un tel niveau, de loin j’admirais aussi la coupe des robes et ses agréments de voilages. J’admirais, aussi lorsque la porte se libérait après plusieurs minutes obturation, l’apparition altière de ma tante toute parée de bagues, broches, et colliers. Sur la pointe de ses pieds nus elle traversait, inaccessible, telle une vedette de cinéma, le vaste salon.

Dans le hall d’entrée, elle ouvrait un spacieux placard mural où une paire de chaussure parmi la centaine attendait de plaire. Avant de partir elle lançait :

« Mon Dieu déjà Midi, Alberto doit m’attendre pour déjeuner, je vais être en retard, au revoir, je rentrerais en fin d’après-midi, soyez sages mes filles ! »

Elle bisait le bout ganté de ses doigts, ceux-ci surpris, s’agitaient autour d’une main lancée dans notre direction. Son emploi du temps vespéral se distinguait par une absence totale d’imprévus. Elle déjeunait le plus souvent en tête à tête avec son mari au restaurant habituel, ce qui m’évitait des déjeuners guindés.

A ces occasions, ma tante, Manuela, et moi, passions à table, madame l’intendante assurait le service général et le service particulier de Manuela, tandis que moi haute comme trois pommes, sous l’œil inquisiteur de ma tante je devais m’appliquer à manger en respectant toutes les règles de l’art de bien se tenir à table, le repas devenait un supplice de remontrances perpétuelles.

Après le déjeuner ma tante retrouvait ses amies, et ensemble, elles se plaignaient du manque de temps qui les obligeait à courir du modiste au bottier, du bijoutier au coiffeur, à bâcler une partie de bridge ou un moment de détente au salon de thé.

Le soir venu, elle s’avouait vidée et vaincue par un tel rythme de vie, surtout à tout cela s’ajoutait souvent, un diner en ville, une sortie théâtre ou concert.

En plus, avec notre présence chez eux, il fallait qu’elle intercale dans son emploi du temps chargé, le voyage hebdomadaire à Bajouca, rendu obligatoire par Maria. Cette perte de temps de deux heures à l’aller autant au retour, et

 

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une petite heure à débiter des banalités en ayant l’air de se passionner de toutes ces insignifiances, se programmait en fin d’après-midi d’un jour creux. De semaine en semaine, jamais la conservation familiale ne se centrait sur le motif véritable de notre placement. Alors les kilomètres du retour paraissaient interminables pour Alberto, pris sous une incessante pluie de reproches. Sa diplomatie envers Maria à ne pas vouloir employer le mot adoption exaspérait ma tante, qui elle, aurait été bien plus expéditive, considérant que si Maria aimait les enfants rien de l’empêchait d’en faire à profusion, tandis qu’elle supportait l’infortune de ne point en avoir.

Alberto habile manœuvrier sur le terrain bancaire, en démontrant une rare finesse psychologique pour s’attacher les fonds des investisseurs privés, se trouvait démuni de toute subtilité pour amener Maria sur le terrain du renoncement volontaire. Malgré ses échecs successifs il tentait longuement de démontrer à sa femme que grâce à l’emploi de certains mots dans une conversation semblant insipide, la situation avançait, qu’il marquait des points, et que bientôt le fruit tomberait.

Ma tante rétorquait qu’il se faisait des illusions, ou bien qu’une couche grasse d’une matière indéfinie lui obstruait les yeux.

« Regarde le comportement des filles, elles s’accrochent à Maria, comme les fruits de mer au rocher. Il te faut trancher sinon nous n’aboutirons point. Dans un premier temps nous espacerons les visites, dix jours, la quinzaine, un petit mois, puis attendre que Maria réclame les petites, qui elles, se seront à la longue déshabituées de Maria au point de retenir toute exaltation.»

Ma tante parlait de ma mère, comme une Maria sans importance entre toutes les Maria qui peuplent le Portugal, et en ces occasions nous devenions « DES filles », « LES petites», alors que dans ses murs à Lisbonne nous étions SES filles. Dans le fond, de par son éducation bourgeoise, où tous les gestes sont calculés, elle ne comprenait pas la spontanéité des sentiments, pour elle les gens devaient être à leur place. Une fois la décision prise de nous placer chez elle, tout le monde devait s’adapter à cette nouvelle situation, sauf qu’Alberto avait tant biaisé sa résolution qu’elle était irréalisable en l’état, et que le courage lui manquait pour la rectifier sans risque. En fin d’analyse, il partagea l’idée de sa femme d’espacer les visites.

 

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Je n’avais pas fini de languir, je voyais ma fenêtre avec vue sur bonheur irrémédiablement se fermer. D’autant que si la semaine s’écoulait avec lenteur le dimanche paraissait interminable. Le matin passait dans l’attente de la messe, à laquelle nous ne manquions pas, toutes proprettes en habits du dimanche ma sœur et moi patientions, sans permission de jouer. La première fois où j’y assistais avec ma famille lisbonnaise, je voulus plaire à ma tante, je me levais avec elle pour recevoir la communion. Le plat de sa main stoppa mon élan :

« Où vas-tu, ne sais-tu donc point que la sainte communion est réservé aux chrétiens ayant reçu le sacrement. »

Désappointée, je baissais ma tête de honte, sure que tout le monde devait ricaner de ma prétention.

A l’heure du repas dominical deux cas de figures se présentaient, soit ma tante et mon oncle déjeunait chez des relations, ou bien ils invitaient à leur table des amis. De toute façon nous étions confiés à la garde d’une baby-sitter, notre intendante prenait son jour de repos. Notre garde se déroulait en chambrée quand les extras investissaient la cuisine, ou dans le salon, mais la promenade dans tous les cas s’excluait de notre emploi du temps. Alors je me voyais, moi quelques semaines en arrière, courant dans les champs, avalant la poussière des chemins, me roulant sur la mousse humide des sous-bois, et moi maintenant tirant du coffre des jouets insipides, que même Manuela jetait à travers la chambre.

Jamais nous n’étions mises en présence des invités, excepté une fois dont je conserve encore un souvenir cuisant. Sans doute les hasards de la conversation amenèrent ma parentèle et leurs convives du dimanche à parler de nous, conséquence naturelle ceux-ci eurent l’envie de nous voir, mais plus encore de constater de visu, notre évolution sur le chemin distingué par lequel on accède à cette société des bonnes familles bourgeoises. J’emploie à tort ce terme de bonnes familles, car pour les avoir côtoyées, le trait de bonté convient peu, à l’encontre de certains je préfère dire : des nantis, de surcroit des nantis craintifs de leurs privilèges qu’ils protègent, l’écume aux lèvres, des viles prétentions populeuses.

Vers seize heures après le flot des vins fins qui agrémentait des mets somptueux, en guise de récréation, nous devions Manuela et moi assurer le spectacle des pauvresses méritantes devant ce public aux ventres repus, aux

 

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pensées débridées. A la vitesse de l’éclair la baby-sitter nous attifa de nos atours dominicaux, de sorte que Manuela portait son pull-over à l’envers, et moi les boutons de mon gilet mal mariés.

« Approchez mes filles, approchez que l’on vous voit. »

Pour bien nous montrer nous dûmes exécuter, petites filles obéissantes, tous les mouvements demandés, marcher, tourner, marquer la pause, aller et venir, avec la mine réjouie.

«Oh ! Elles se tiennent bien, et sont bien sages. »

« Assagies, vous voulez dire, demandez à Alberto comment je dus les reprendre sur tout, refaire leur éducation de fond en comble. Remarquez ce n’est pas de leur faute, à la campagne ils vivent à peu près tous comme des rustres. »

« La compagnie des animaux à l’évidence, ne permet pas d’élever le niveau intellectuel de nos villageois. Si je demandais, par exemple, à la plus grande de faire le cheval, elle y prendrait plus de plaisir que d’apprendre par cœur quatre vers d’une poésie ». S’exclama une précieuse la bouche en cul-de-poule.

Après quoi un distingué en mal de divertissement se plut à ajouter :

« Petite ! Montre-nous comme tu fais bien le cheval. »

Pantoise, je regardais cette tablée qui maintenant, d’un sourire que je jugeais moqueur m’encourageait à me mettre à quatre pattes. Je fixais Alberto d’une façon qu’il comprenne ma détresse, et mette fin à ce jeu stupide sinon cruel, en retour il m’envoyait son sourire inexpressif, soutenu par le trait de ses yeux derrière des verres loupes épais, avant de détourner son regard pour s’assurer du restant de café au fond de sa tasse. Je tournais la tête vers ma tante, elle renouvelait un geste de sa main, le geste similaire qui avec bienveillance vous invite à prendre place, mais dans ce cas précis elle m’indiquait la soumission, et d’en rabattre avec ma fierté mal placé qu’elle jaugeait à l’aune de la dureté de mes yeux incisifs.

Tête baissée, à quatre pattes, je me concentrais sur le motif du tapis, la douceur de ses fleurs en pur coton me consolait. Je tentais d’oublier ma posture humiliante quand un des convives se plut à élever la plaisanterie. Je sentis sur mes reins le poids de Manuela, laquelle utilement conseillée s’obligeait à me talonner les flans. La honte au fond des entrailles, vexée de ne pas savoir réagir autrement que de me plier à leur volonté avilissante, je poussais jusqu’au bout l’imitation du cheval en adoptant, sans ménagement

 

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pour mes rotules, le galop comme démarche. Je m’emballais d’un coin à l’autre de la pièce, plaçant Manuela dans une position d’un tel inconfort qu’elle dut, pour n’être pas désarçonnée, s’accrocher à moi comme un petit singe sur le dos de sa mère. Ah ! Vous vouliez rire messieurs dames, à présent appréciez le spectacle de deux animaux redevenus sauvages. J’entendais de loin, en vague écho, ma tante criant :

« Cela suffit Belinda ! Arrête ce jeu absurde ! Tu vas faire mal à ta sœur ! »

Au contraire, et contre son attente, je prenais ses mots comme des stimulants, je forçais sur le caractère fougueux du cheval, je bondissais, je hurlais des cris qui se voulait hennissement. Sans doute devais-je écumer car après avoir mis fin au rodéo, Alberto le visage grave me porta jusque dans mon lit, où d’une serviette humide il épongea mon visage, longuement avec attention, jusqu’à ce que les spasmes de ma respiration arrêtent leur rythme frénétique. Jamais plus Alberto et sa femme ne se hasarderaient à me placer dans une lumière trop crue.

Néanmoins malgré cette attention tardive, je marquerais plusieurs fois par jours mon envie de retourner chez moi. Du côté de Bajouca, Maria pareillement manifestait son impatience de nous savoir de retour près d’elle. À l’espacement des visites elle réagissait par des appels téléphoniques incessants et inopportuns, le combiné d’Alberto sonnait maintes fois à son bureau de la banque. Alberto supportait mal ces dérangements pendant son labeur, n’imaginant pas que Maria, faute de ligne, téléphonait à des couts prohibitifs depuis l’épicerie de monsieur Souza, et les heures d’ouverture de l’épicerie n’allaient pas jusqu’à l’heure où Alberto rentrait chez lui. En quelque sorte, à la tactique de l’espacement, Maria employait celle du harcèlement. En fin de compte, par ses appels constants, Maria eut raison de la résistance de son beau-frère, qui abandonnant le combat, nous livra peu avant la Noël à la rusticité de notre vie familiale et légale.

Pendant toute la période de ces fêtes de fin d’année, Joaquim, plus que jamais, afficherait une figure d’enterrement, certes il n’avait pas de mal à produire une telle tête, en général il ressortait de ses traits que de la gravité, les muscles de la gaité ne contractait jamais sa face. Avec notre retour, il voyait s’approcher à grand-pas le jour de sa migration, tout comme avec l’échec de notre placement, il constatait l’éloignement du capital promis, doublé de surcroit d’une rente. Quel gâchis pensait-il de ne pas profiter de ces

 

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circonstances inouïes qui arrangeaient ses affaires. C’est sans doute ces jours-là qu’il décida de tenir une comptabilité serrée du cout de ses enfants, du rapport qu’il pouvait en espérer, et établir une espèce de balance des paiements, pour le cas où devenu vieux, tombant dans l’indigence, il pourrait exiger de ses enfants le retour sur investissement, en présentant des éléments probants.

Cependant il n’abandonnait pas l’idée de ce placement rémunérateur, source inespérée d’un revenu viager. Il s’obstina auprès de Maria, lui ressassa les arguments massues de cette voie royale qu’elle offrait à Manuela en la confiant à son frère, écoles renommées, universités réputées, et tout au bout une brillante carrière, avocate, médecin, professeur, qui sait. Déjà dans sa tête il m’excluait de son plan pour avoir trop d’attachement à mon horizon habituel, à l’inverse de Manuela qui, par son âge précoce, réussirait tout à fait son adaptation. Bien sûr s’il taisait le mot adoption, son intention secrète vis-à-vis de Maria était d’enregistrer, d’une façon ou d’une autre, officiellement cette transaction, quitte à risquer une fraude.

Après les fêtes, Manuela remonta dans la Mercédès de sa future famille, sans que Maria, malgré ses réticences, ait le moindre soupçon de l’intrigue qui se nouait sous ses yeux. Elle demeura seulement intransigeante sur la présentation hebdomadaire de Manuela. L’affaire aurait dû se dérouler sans accroc si je n’avais pas jeté, trois ou quatre semaines après le départ de Manuela, un grain de sable dans les rouages.

Il a suffi qu’après une correction, qui suivait un de mes caprices, je balance à Maria d’un ton vengeur : « si j’aurais su, je m’aurais fait adopter, pareil que Manuela », pour qu’elle soit pétrifiée sur place, regardant d’un œil furieux, alternativement la badine et moi, à coup sur la punition allait redoubler, je tremblais d’avance.

Ces mots : adopter, adoption, je les avais entendus plusieurs fois de la bouche de ma tante ou de mon oncle, avant qu’ils se reprennent chaque fois d’un : « chut !, pas ce mot devant la petite». J’ignorais leur signification, mais je supposais que derrière les mots-là, dont l’accès m'était interdit, se cachaient des choses terribles, jusqu’à provoquer des déchainements rageurs.

Je ne me trompais pas, je vis Maria blêmir, puis ses mâchoires se crispèrent tandis que ses mains s’agitèrent de tremblements incontrôlés. Alors elle pointa son index sur moi, sa voix s’appesantit sur chaque syllabe, blanche d’une colère

 

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contenu, Maria articula : « ne redis jamais plus ça ! », avant de s’effondrer sur une chaise.

Le soir, au fond de mon lit, calfeutrée sous les couvertures pour de rien entendre d’une dispute que ma provocation avait déclenché, des hurlements de Maria, des grognements de Joaquim, je mordais mon oreiller, gémissant des cris muets, je pleurais de la souffrance de Maria à qui j’avais brisé le cœur d’un seul mot. Heureusement que mes forces enfantines plièrent devant les assauts répétés du sommeil, je ne résistai guère à un engourdissement général qui me plongea loin de tout tracas. Il emportait mon chagrin, qu’à mon réveil, ma joue caressée de la main familière de Maria, je ne retrouvais pas.

« Ta sœur va bientôt revenir, allez debout ! »

Les rêves de rentier de Joaquim s’évanouissaient. Déjà sa valise, dont j’ignore la matière, l’invitait au voyage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                      Révolutions

 

« Non je n’ai pas de lettre pour vous madame Maria, mais je boirais volontiers un verre de vin frais. »

Le facteur passait à la maison tous les jours autour de treize heures. De loin nous entendions sa mobylette pétarader. Moi, je sortais de table juste pour voir le spectacle de son arrivée. Il parvenait toujours, après le dérapage mal contrôlé de son engin, à rester malgré tout debout sur ses maigres guiboles. Petit et fluet, avec des bras sans nerfs ni muscles, il basculait néanmoins la mobylette sur sa béquille.

« Il fait si chaud madame Maria que si j’osais je me resservirais. »

Avant que Maria ouvre sa bouche, celle du facteur avalait d’un trait le deuxième verre qu’il avait rempli se dispensant de toute autorisation.

« Ne vous tracassez pas madame Maria, votre galant n’est pas du genre à courir après les trainées, sauf votre respect madame Maria. A demain ! »

De ses jambes flageolantes, il enfourchait le deux-roues, donnait deux, trois tours de pédales pour démarrer, un coup d’accélérateur afin d’assurer de la puissance. Son basculement vers l’avant effaçait la béquille, alors la bécane dangereusement se cabrait, puis sur quelques mètres zigzaguait, juste le temps que la roue avant atterrisse.

Quand il nous avait servi, il lui restait encore quelques arrêts, dont certains lui assuraient son ravitaillement d’un ou deux verres de vin.

 

« Les mauvaises langues disent que je bois plus que de raison. C’est faux ! Et je m’insurge ! Je vous assure madame Maria, qu’en distribution je ne bois jamais plus de deux litres de vin, c’est un principe. Et même un principe intangible. Voilà pourquoi quand j’arrive chez vous je me permets des libéralités, mais je me contrôle madame Maria. Et depuis des lustres que je suis le facteur de Bajouca, jamais une plainte, jamais une erreur, jamais d’accident, un service irréprochable, même que les chiens prétendus méchants me lèchent les mains. Tout ça pour vous dire que si votre homme vous avait écrit, sa lettre serait dans vos mains. »

Répondit le facteur la première fois que Maria, s’inquiétant du silence de son époux, lui demanda si par inadvertance il n’avait pas égaré sa lettre. La diatribe de l’homme froissé dans sa conscience professionnelle divertit Maria, surtout

 

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les réactions des chiens léchant le facteur, elle s’imagina que ceux-ci le prenait pour une cerise à l’eau de vie tant en fin de tournée il était rouge et imbibé d’alcool. Alors ledit facteur depuis une semaine annonçait l’absence de tout courrier en guise de bonjour.

Nous étions au joli mois de mai 1968, et le soleil plombait l’atmosphère depuis plus d’un mois. Maria se disait que Joaquim même prit par le travail, et avec le beau temps les heures supplémentaires s’amassaient et complétaient d’abondance, les journées, les semaines, et surtout la paye, jamais il ne se serait dispensé de sa lettre du dimanche postée à l’aurore du lundi, remise par le facteur assoiffé le jeudi ou au pire le vendredi. Or le jeudi neuf mai aucune lettre ne lui parvint, le jeudi suivant pas d’avantage, et le vendredi vingt-quatre lendemain de l’Ascension rien pour elle dans la sacoche du facteur.

A deux reprises Maria perdit patience dans l’épicerie de monsieur Souza, lieu des rendez-vous téléphoniques habituels avec son homme, sans trop d’espoir d’appels les journées étaient splendides. Hormis les urgences, les brefs contacts s’établissaient surtout les jours d’intempéries, Joaquim, grâce au sale temps qui stoppait le chantier, avait alors de la marge devant lui pour appeler monsieur Souza, les bureaux de poste en France fermaient en général à dix-huit heures. Un fils de monsieur Souza sautait sur sa bicyclette, et prévenait Maria d’être présente à l’heure prévue.

De ce manque de nouvelle Maria ne savait quoi en penser. Elle excluait de toute évidence une aventure galante avec une parisienne au point de tout abandonner, Joaquim n’était pas de ce bois-là, par son éducation chrétienne il savait les risques qu’il encourait s’il tombait dans le péché. Bruler pour l’éternité en enfer ne l’enchantait pas vraiment.

Alors un accident ?, qui ne lui permettait plus d’assurer les gestes quotidiens ordinaires. Maria délaissait cette hypothèse, les collègues de son mari depuis trois semaines, lui auraient écrit ou téléphoné, ou pire adressé un télégramme. Et dans le cas d’un accident mortel les patrons de Joaquim se seraient fendus d’un courrier attristé, avec le solde de tout compte.

Il restait véritablement deux possibilités, d’abord un long déplacement sur un chantier isolé de tout, sans aucuns bureaux de poste sur des kilomètres à la ronde, peut-être dans un pays étranger comme l’Allemagne avec son langage rugueux et incompréhensible. Mais là-aussi Maria abandonnait cette hypothèse, un déplacement ne s’improvise pas, et Joaquim lui en aurait parlé

 

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au téléphone, ou dans la précipitation chargé monsieur Souza de le faire, ou mentionné ce fait probable par courrier.

Restait la pire et dernière éventualité : l’administration française ! Joaquim, exemples à l’appui, avait dit de celle-ci des choses impensables vues par des yeux de portugais, de la crainte qu’elle inspirait à toute la population française, de son pouvoir phénoménal sur toutes les strates de la société, même les patrons tremblaient devant elle. L’administration française broyait de ses mains, à la moindre incartade de ses règlements, qui que ce soit : hommes et entreprises. Il suffisait que sa machine à anéantir s’enclenche, et parfois pour une raison infime comme l’irrespect du dernier alinéa du dernier paragraphe, noté en minuscule au bas d’une page, elle s’engageait dans son œuvre destructrice.

Plus Maria y pensait, et plus résonnait dans sa tête les mots de Joaquim sur ce monstre bureaucratique, et son emprise absolue. Pourtant Joaquim n’avait été en situation irrégulière qu’un mois à peine, le temps que l’administration, justement, entérine la déclaration d’embauche par son entreprise. Maintenant Maria se convainquait qu’un détail malencontreux ressortait des papiers déclaratifs, et enrayait toute la procédure, mais que son entreprise travaillait d’arrache-pied pour sortir Joaquim de ce piège administratif. L’affaire s’arrangerait, il suffisait de patienter encore, même si dans l’instant Joaquim se morfondait peut-être dans les sombres dédales des bureaux tout-puissants de cette administration française.

 

Puis une rumeur, une toute petite rumeur que rien ne confirmait, serpenta à travers les villes, les faubourgs, les villages, et les hameaux du Portugal. Il se passait des évènements terribles en France, mais aucuns détails ne perçaient dans la presse salazariste.

Salazar dirigeait le Portugal depuis 1936, auparavant dès 1928 il détenait le portefeuille de ministre des finances. Cela faisait quarante ans, que d’une main de fer, il maintenait les portugais dans la soumission de valeurs intangibles : « Dieu, Patrie, Famille ». Et chose étonnante les portugais obéissaient dans leur majorité de bonne grâce à ce chef de gouvernement aux principes de dictateur, pour la raison toute simple que Salazar avait fait des études brillantes à la réputée université de Coimbra, avant d’y être un illustre professeur, et accessoirement il avait remis de l’ordre dans la situation financière

 

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catastrophique du pays. Cela valait-il les suppressions des libertés, et la surveillance de la population par ses sbires patentés, et dissimulés dans tous les rouages de la société portugaise ?

Aussi quand Maria lisait l’hebdomadaire « la Voix du Dimanche », auquel elle était abonnée, elle y trouvait que des nouvelles exclusivement locales du plus haut intérêt sur Leiria et les patelins à l’entour, telles que les naissances, les décès, les mariages, les jours des marchés futurs, les cours de la vente des bestiaux sur pied, le prix des graines de semence, les horaires des cérémonies religieuses imprévues, dans la même tonalité, des cantiques et des prières, pour les enfants des contes édifiants et des jeux, à propos des jeux le journal n’omettait pas de relater les évènements sportifs pour les hommes, et adjoignait des recettes culinaires pour la ménagère. Bref la ligne éditoriale du journal se résumait à trois F : « Fátima, fado, football ». « La Voix du Dimanche » ne relatait aucunes nouvelles internationales, ou alors par un entrefilet de deux lignes pour signaler que la guerre 39/45 était bien finie. Il existait aussi un quotidien « le Messager » plus politique que l’hebdomadaire, en effet il encensait à longueur de pages les effets bénéfiques de la politique d’Antonio de Oliveira Salazar, et du soutien que lui apportait les masses laborieuses éclairées par un clergé omnipotent. Ce quotidien rapportait bien sur les nouvelles du monde, ainsi nous savions que les étrangers nous enviaient d’avoir à la tête de notre pays cet homme omniscient.

 

La rumeur invérifiée, venue par bateaux avec les cargaisons des lointains horizons, amplifiée par le vent du large, arriva aux oreilles de Maria. Depuis plusieurs semaines Paris était à feu et à sang. Des barricades se dressaient par toutes les rues, les gens se battaient contre la force publique, ils brulaient les voitures des ci-devant capitalistes, ils abattaient les arbres, ils saccageaient les magasins à la dévotion de la bourgeoisie, bref les communistes sans foi ni loi faisaient la révolution, ils allaient prendre le pouvoir. Déjà la grève générale, totale, et indéterminée, engendrait un chaos inimaginable, plus rien ne fonctionnait. Les manifestations de rues permanentes remplaçaient les activités régulières de tout un chacun. Personne n’allait plus au bureau, à l’atelier, sur les chantiers, et ceux qui voulaient travailler en étaient empêchés sous peine de dures représailles physiques.

 

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L’inquiétude de Maria provenait de ce dernier point, si les révolutionnaires interdisaient la moindre activité, comment ferait Joaquim pour vivre sans salaire. Son émigration se justifiait par le gain financier qu’il en tirait, il n’était pas venu en France pour renverser les tables.

Sur l’argent qu’il gagnait, il prélevait le strict minimum pour ses besoins ordinaires, le reste par mandat-poste, via Maria, était déposé sur le compte à la banque Espirito Santo. Maria, et surtout Joaquim n’admettaient pas que par la faute de ces exaltés, cet ordre des choses fut rompu, et que bien tôt advînt l’inverse, le retour en France d’une parcelle des économies.

D’ailleurs cette question sur la durée des désordres en France taraudait Maria. Malgré les ragots, les racontars, sur cette affaire française rien d’officiel ne s’étalait dans la presse, écrite ou parlée, portugaise. Toutefois, d’une façon anecdotique, le dernier dimanche du mois de mai, « La Voix du Dimanche » dans sa dernière page évoqua la triste déroute des mœurs dévoyées, qui franchissaient en France une étape supplémentaire sur le chemin de la perdition. L’article indiquait que les étudiants, depuis quelques jours, semaient des désordres inouïs, tant dans leurs facultés, que dans les cités qui les hébergeaient. La raison de cette anarchie provenait du fait que ces étudiants et étudiantes impies, voulaient donner libre cours à toutes licences sexuelles, et forniquer sans entrave selon leurs désirs. L’article rappelait à tous ses lecteurs que la France distribuait à l’envie la pilule contraceptive, et rejetait l’éternelle morale chrétienne pour la paresse, le matérialisme, et le stupre.

L’hebdomadaire, qui sentait l’encens et le cierge Beni, mentait juste par omission, par exemple la pilule ne se prescrirait pas avant que les décrets d’application de la loi ne fussent sortis, voilà pour le stupre. Enfin pour préciser le sujet sur la paresse et le matérialisme, les accords, entre les syndicats ouvriers et patronaux français, accordaient aux travailleurs une semaine supplémentaire de congés payés, et une revalorisation substantielle de la paye.

La manipulation doit être un péché véniel pour que l’hebdomadaire catholique l’ait autant expérimenté, d’un autre côté en tant que suppôt du régime salazariste, parler de l’amélioration des classes populaires par une lutte victorieuse eut paru inconvenant voire dangereux pour l’intègre journaliste. En aucun cas rien ne devait filtrer au Portugal sur ce fameux mois de mai 68. Pourtant il est des évènements qui agissent comme le remous de la pierre

 

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qu’on jette dans l’onde, ils secouent tôt ou tard le lointain objet flottant lors même que le centre redevient calme.

 

« Ce matin madame Maria je ne suis pas venu pour rien, je crois que ça vaut au moins triple ration ! » Dit le facteur en passant la porte.

Il tenait dans sa main exposé comme un jeu de cartes ouvert cinq lettres de Joaquim. Nous étions à la mi-juin, l’ordre avait repris ses droits en France. Trois, quatre jours auparavant, courant follement dans le sillage du vélo du fils de monsieur Souza, Maria pour un instant très bref entendit Joaquim au téléphone lui dire que tout allait bien, et qu’il avait les jours derniers travaillé pour quatre, de l’aurore au couchant, même si pour être tranquille vis-à-vis des syndicalistes, des communistes, des piquets de grève, et autres enragés, il alimentait tous les jours de son écot la caisse de solidarité de ses collègues gréviste, malgré cet inconvénient il était ravi de son mois de mai, sa fiche de paie accusait plus du double d’un mois courant, mais qu’il fallait n’en dire rien à personne, sous aucun prétexte, il y a danger à jouer double jeu.

 

L’été venu, tel des oiseaux migrateurs, les exilés revinrent au nid primitif, avec dans la tête l’espérance de la liberté à partager avec les compatriotes aux idées muselées depuis quarante années. Joaquim fidèle à son habitude ne s’étala pas sur les évènements français, il demeura sur une réserve prudente, étayée par des concepts simples : la loi, le droit, la foi. Le reste ne le concernait pas, au point que nul ne se doutait à le voir et à l’entendre qu’un certain mai il vivait au cœur du tumulte. Mais les barrières qu’il élevait, étaient celles des riches demeures de maîtres.

D’autres exilés à la différence de Joaquim parleraient du printemps français, et à l’appui de leurs dires ils étaleraient comme pièces à conviction tracts et journaux. Ces bouffées de liberté se respireraient, malgré les carcans de la police politique, par la jeunesse estudiantine portugaise, elle manifesterait sa résolution d’en finir avec ce régime salazariste dirigé à présent par un Caetano aux abois, contesté par son camp, et par l’armée.

Au printemps 1974, le vingt-cinq avril, un jeudi, le jour du marché aux fleurs, les militaires fleuriraient les canons de leurs armes de magnifiques œillets et révolutionneraient le pays dans l’allégresse générale.

 

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« Rentrez chez vous les enfants, aujourd’hui il n’y aura pas d’école ! » Nous dit la maîtresse à l’issue de la récréation du matin qui s’éternisait au point de ne devoir jamais finir. Longtemps devant la porte de la classe, instituteurs et institutrices tinrent un conciliabule, les figures affichaient des mines catastrophées.

Une copine leva le doigt, et avant l’autorisation de parler questionna :

« Si nos parents demandent pourquoi, qu’est-ce qu’on doit répondre ? »

« Ne vous inquiétez pas, vos parents savent que c’est la révolution. Dites-leur que nous placarderons la date de la reprise sur le portail de l’école. Allez, vous pouvez partir ! »

J’avais douze ans, et aucune idée sur ce que pouvait être une révolution, mais vu les têtes des maîtres la chose était gravissime. Pourtant la copine qui marchait à mon côté tout à trac déclara :

« Moi je suis bien contente de la révolution parce qu’on n’est pas prête d’y remettre les pieds à l’école. »

« Tu crois ? »

« Tu as vu la gueule d’enterrement des maîtres ? »

Puis elle chantonna sur un air de ronde ou de farandole :

« Tzin boum tralala la révolution est là,

Tzin boum tralala à l’école on n’ira pas ! »

D’un coup je pressais le pas, j’avais hâte de voir Maria pour qu’elle m’explique la révolution. Avant que j’ouvre la bouche, l’index de Maria se colla sur mes lèvres, il m’ordonnait le silence. A la télévision, que nous possédions depuis quelques mois, défilait en noir et blanc sur l’unique chaine des images muettes, elles montraient des soldats, fleurs aux fusils, larges sourires, et des gens, tout sourire aussi, les entouraient en leur tapotant l’épaule. Je compris plus tard que le film de l’évènement tournait en boucle. En revanche Maria l’œil rivé sur la télévision, pour le cas où de nouvelles images apparaitraient, écoutait la radio, celle-ci hurlait les informations, quelques fois Maria actionnait la molette pour chercher une nouvelle station qui vociférait plus encore. Il me semblait être chez ma grand-mère Marcelina, lorsque mes oncles, les soirs de championnat, les oreilles plaquées sur la radio écoutaient les hurlements du commentateur du match de football.

D’ailleurs à bien considérer, comme pour le sport, des noms revenaient sans cesse dans la bouche des journalistes : Spinola, Carvalho, Da Palma Carlos,

 

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Caetano. Ce dernier nom je le connaissais, j’avais même vu la tête du type à la télévision, et je faisais croire à mes sœurs et à mon frère quand ce Caetano se montrait à l’écran qu’il s’agissait de notre père. La première fois que je plaisantais sur cette ressemblance, nous avions la télévision depuis quelques jours, alors Maria intriguée et crédule jeta un œil sur le récepteur juste le temps qu’un fou rire la saisisse. Et paradoxe ce rire délirant, pris pour de la joie, avait convaincu mes sœurs et mon frère qu’il s’agissait réellement de Joaquim. Puis d’autres noms émergeaient : Soares, Cunhal, Sà Carneiro, Ramalho Eanes, Gonçalves. Je tentais de mémoriser tous ces patronymes afin de poser, le moment propice, une salve de questions à Maria.

Mais Maria ne s’appartenait plus, prise de l’aurore jusqu’à la nuit noire, avec la radio, la télévision, les journaux, et des nouveaux titres subversifs de la ville submergeaient la campagne, et surtout les commentaires avec les voisines, les copines, à détailler jusqu’à plus soif le moindre mouvement, la plus petite avancée. D’ailleurs les gens passaient une grande partie de la journée à confronter leurs informations, et leurs opinions.

 

« Pas de téléphone madame Maria, c’est la grève ! »

Monsieur Souza tenait le combiné à la main, aucune tonalité n’agaçait les oreilles. Maria était dépitée de ne pouvoir recevoir l’appel de Joaquim, car elle ne doutait pas que depuis Paris celui-ci tentait vainement de la joindre aux heures habituelles. La presse française en toute liberté devait surement rendre compte de la situation chaotique d’un Portugal bloqué depuis plusieurs jours par toutes sortes de grèves, de revendications, de manifestations, et Joaquim l’esprit déformé, pour avoir subi depuis toujours un ordre politique unique, imaginait le pire en découvrant que les dirigeants politiques bannis, socialistes et communistes, rentraient au pays en héros.

« Je ne vous conseille pas d’écrire madame Maria », dit le facteur entre deux goulées de vins frais, « à la poste il n’y a rien qui arrive et rien qui part, alors me direz-vous pourquoi je passe tous les jours, puisque je n’ai rien à faire, eh bien ça me fait une sortie, et je n’ai pas ma bourgeoise sur le dos. Puis comme je ne distribue rien j’ai ressorti mon vélo ça me fait faire de l’exercice, et aussi j’aime parler aux gens en buvant un verre. Je vous le dit madame Maria les choses vont s’arranger, ils vont nous faire un beau gouvernement tous ensemble.

 

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Tenez à leur santé…, ah…, mon verre est vide…, je me ressers madame Maria sinon je ne peux pas trinquer. »

Ah, si le facteur avait pu être entendu, et qu’avec sagesse les hommes politiques de tous bords instaurent un gouvernement d’union, notre pays se serait évité un an et demi d’incertitudes, et de périls.

Je n’emploie pas ce mot péril avec légèreté, dans cette période instable nous affronterions Amélia et moi à quelques hectomètres de la maison la menace des coups de fusil. Nous étions au printemps 1975, et nous vivions encore une situation confuse, avec des épisodes de grèves. Il arrivait que ses grèves atteignent notre village, et parfois les écoles fermaient leurs portes plusieurs jours d’affilé. Ces jours-là afin de soulager Maria du poids de notre présence nous partions mes sœurs, mon frère, et moi chez Marcelina notre grand-mère.

Nous avions à cette époque des âges qui nous dispensait d’adulte accompagnateur. Félicidade, onze ans, et Manuela, neuf ans, tenaient de leur main celles d’Agostinho, sept ans, qui d’un pas décidé, entre-elles, entrainait ses ainées à sa suite. Amélia avec ses petites jambes d’une enfant de trois ans avançait à son rythme sa main dans la mienne, elle me ralentissait mais à treize ans je m’attentionnait d’elle, et ne la brusquait pas, ainsi après un kilomètre nous étions, Amélia et moi, loin derrière. Nous connaissions ce chemin qui, en presque cinq kilomètres, de Bajouca à Laje traverse des champs, des prairies, et un bois étendu, composé de pins et d’eucalyptus, essences exploités l’un pour sa résine, l’autre pour la fabrication du papier. Et justement à l’ombre de ces arbres un illuminé armé, braquerait son arme sur ma jeune sœur et moi.

Sorti de je ne sais où, l’homme surgirait devant nous le fusil en main, menaçant. Le fusil m’hypnotiserait à tel point que je ne verrais que lui, et plus tard je ne saurais pas décrire l’homme détraqué par des idées politiques fumeuses. Il se prétendait commandant en chef des forces révolutionnaires catholiques. En criant il nous ordonna de présenter notre laisser-passer ou ordre de mission, ou au moins un papier sérieux lui garantissant que nous n’étions pas des espionnes à la solde des bolchéviques, autrement il devait sur le champ nous immoler au nom saint du Christ rédempteur. Ces hurlements provoquèrent illico les pleurs d’Amélia, je ne parle pas de sa peur car la mienne était tout aussi grande. Je m’agenouillais, je l’enlaçais de mes bras.

Convaincue de notre mort certaine je murmurais de mes lèvres tremblantes un fervent « Notre Père », et j’incitais Amélia de répéter les mots de la prière.

 

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Tout en priant, Je pensais à Félicidade, à Manuela, à Agostinho, avaient-ils échappé au massacre ? Je l’espérais, aucune pétarade ne retendit aux minutes où j’imaginais leur passage, je me persuadais qu’ils vivaient, sans doute enlevés, prisonniers, mais en vie. Evidemment mon pessimiste de sa voix sinistre me disait aussi que l’homme pris de folie les avait égorgés, mais je chassais cette pensée, et je projetais Agostinho fort comme un homme, réglant son compte à ce fou, protégeant ses sœurs. Je parvenais à me convaincre de cette chimère qu’Agostinho attendait dans les parages le moment propice pour intervenir. Ce soi-disant révolutionnaire pouvait compter ses abattis, il serait anéanti. Comment avais-je pu douter des capacités de mon frère à veiller sur nous, cette réflexion fit disparaitre toutes mes craintes, rien de funeste nous arriverait, il interviendrait à coup sûr pour m’épauler, aussi d’un mouvement je me redressais, et bras tendus, poings fermés, je fonçais sur le type. Aucun obstacle n’ayant stoppé mon élan furieux, après trois pas je m’étalais dans la mousse toute décontenancée, la disparition de l’homme fut aussi soudaine que son apparition, aussi loin que portait ma vue sous le sous-bois, et dans toutes les directions je ne voyais rien, mis à part Amélia qui se défendait encore par son avant-bras rabattu au niveau de son visage.

« Il est parti le vilain monsieur ? »

« Oui, il a eu peur, mais il faut nous dépêcher, nous allons être en retard. »

Nous nous mîmes à trottiner, et pour garder la cadence, j’entonnais la ronde à la mode dans ma classe aux paroles fluctuantes.

« Tzin boum tralala la révolution est là,

Tzin boum tralala on accélère le pas ! »

Arrivées chez Marcelina, j’y trouvais mon frère et mes sœurs attablés, autour d’un chocolat chaud. Mon intention première était de garder le silence sur ce fou qui nous apeura, comme-ci nous avions vécu un cauchemar hors de la réalité, mais Amélia ne sut taire sa frayeur.

« Un méchant monsieur voulait faire du mal à nous ! »

Alors mes tantes et ma grand-mère me pressèrent de questions, comme je m’embrouillais, elle commencèrent à douter de la véracité de mes dires, et aussi d’avoir stupidement influencé Amélia en lui contant une histoire rocambolesque. Je vivrais ce calvaire de n’être pas crue, en disant la stricte vérité, pire elles décidèrent que nous fûmes victimes d’hallucinations pour avoir cueilli ou respiré des fleurs venimeuses. A grand renfort de poudre à

 

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lessiver elles nous lavèrent : figure, mains, et bras, puis nous forcèrent à avaler force quantité de lait. J’en aurais crié de rage si d’un autre côté une part de moi-même ne doutait pas de mon aventure, ainsi je me persuadais d’avoir eu une illusion, un éblouissement pénible. Je n’en parlerais plus.

Les jours passèrent. L’engin du facteur pétaradait au loin, il avait du retard, en fait il était, depuis nos bouleversements politiques, d’une irrégularité symptomatique des désordres. Certains jours sa sacoche pesait des quintaux, et d’autres jours elle avait la légèreté de la plume.

« Vous connaissez la nouvelle, dit-il après le dérapage approximativement contrôlé de son deux-roues, ils ont arrêté l’armée révolutionnaire catholique ! Et toute entière s’il vous plait ! »

Et il se mit à rire de toutes ses dents jaunies par l’excès de tabac. Son annonce me fit me dresser devant lui pour mieux apprécier la suite, elle viendrait après une gorgée de vin.

« Depuis quelques temps, quand ils allaient aux bois du côté de Monte Redondo, les gens se plaignaient d’être menacé par un certain commandant des forces catholiques. Au début les carabiniers en rigolaient, puis les plaintes furent plus nombreuses, alors ils ont tendu un traquenard d’envergure dans le cas où il s’agissait bien d’une armée. Ils n’ont pas été déçus ! »

J’étais pendue à ses lèvres pour vivre la fin du récit, et je ressentais de la fierté, enfin !, mon aventure était reconnue, publiquement reconnue, même si la voix du facteur exhalait la piquette et le tabac.

« L’armée toute entière se résumait à un seul élément, un simple d’esprit armé de fusils, et de pistolets factices. Il menaçait son monde avec des jouets en plastiques, et ils se faisaient craindre, et pas par des enfants, des adultes madame Maria, des adultes qui récitaient des prières en s’oubliant de peur ! Remarquez, à leur place je me serais sans doute oublié. Enfin maintenant tout danger est écarté, l’armée catholique est enfermée à l’asile des fous. A sa santé !..., tiens j’ai fini mon verre…, je me ressers madame Maria !»

 

 

 

 

 

 

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                               L’esclave de Porto

 

 

Quelqu’un avait effleuré mon bras, j’ouvrais un œil, mon compagnon de voyage d’une caresse appuyée tentait de me réveiller.

« Belinda ! Réveille-toi ! Le contrôleur est dans le couloir, prépare ton billet de train et ton passeport. »

« Où sommes-nous ? »

« Nous allons d’ici peu franchir la frontière française, et changer de train. Quand il nous aura contrôlés si tu veux nous mangerons, tu n’as pas faim ? »

Je ne répondrais pas à sa simple question pour la raison que dans l’encadrement de la porte qu’il venait de tirer je reconnus, ressemblance extraordinaire, le commandant de l’armée révolutionnaire catholique. Tétanisée, les yeux exorbités, je regardais cet homme qui traits pour traits ressemblait à mon cauchemar vieux de six ans déjà. Jamais je n’aurais su décrire l’aliéné menaçant de mon enfance, pourtant si j’avais été interrogée par un homme de loi dans cet instant présent, mon index pointé vers cet homme, aurait confondu mon agresseur ancien. Les yeux rouges à cause de l’éclatement des infimes vaisseaux sanguins, le visage émacié sinon maigre, une barbe et une moustache taillées près du visage, une casquette sombre de type uniforme militaire, vissée sur la tête et pliant les oreilles, une redingote obscure enveloppant un corps que je devinais squelettique, il dégageait de sa physionomie la force singulière de pouvoir intimider les caractères les plus trempés, et de terroriser les plus dociles. Des années passées en vérifications lui forgèrent ce masque aussi patibulaire que celui de l’autre par des années de démence.

« Billet s’il vous plait ! » dit-il d’une voix d’outre-tombe.

Tout proche de moi je vis dans le rictus de son sourire l’expression redoutée de l’inquisiteur du moyen âge intimant l’ordre de renier Satan. Dans sa main brillait un instrument tranchant, s’en était finie de moi, on n’échappe pas deux fois à son destin, je m’enfonçais dans le skaï de la banquette. Mais se risquerait-il à m’assassiner devant tout le monde ? D’un coup il arracha mon billet qu’il poinçonna de sa terrible pince.

« Merci mademoiselle. »

 

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Transie de peur je ne bougeais plus. J’affichais la mine particulière de celle qui glissant du toit s’accroche à la gouttière, mon cœur battait la chamade dans un corps paralysé d’effroi, d’un regard périphérique je constatais que tous les voyageurs du compartiment me détaillaient.

«Belinda ! Tu vas bien ? Tu n’as plus de couleur ! » Me dit mon compagnon de voyage.

D’un souffle je prononçais un oui inaudible, je fixais l’encadrement de la porte d’où était parti le contrôleur, et devant qui maintenant se tenait un douanier suspicieux, considérant ma mine déconfite et les regards des voyageurs qui convergeaient vers moi. Sans rien dire il se saisit de mon passeport, il le détailla minutieusement, il était trop neuf pour être honnête. Il me soumit à un interrogatoire sur mon état civil à la grande curiosité des gens qui évaluaient mes réponses, puis il s’intéressa à mon bagage, il me fallut préciser le contenu, jusqu’au nombre exact de mes culottes. A ce moment précis je devais certainement reprendre des couleurs, des nuances du rouge-tomate au rouge-cramoisi, j’imaginais, comble d’humiliation, qu’il voudrait constater de visu mes petites affaires, je voyais déjà des yeux égrillards se poser sur mes dessous soigneusement rangés. Mais le douanier regarda sa montre, sauvée par le gong, il devait examiner trop de papiers pour s’attarder sur des chiffes de femme.

« Et si nous mangions, qu’est-ce que tu en penses ? Hein, petite travailleuse des champs ! »

J’avais répondu vivement oui, à l’affirmation-question du douanier : «vous travaillez la terre. »

« Il n’y a pas à se moquer j’ai bel et bien travaillé la terre, ou plus tôt mal et avec dégout, à la campagne tu peux guère faire autre chose. Mais enfin comment n’être pas dégoutée, quand tu passes ta journée à étaler le fumier, tu as beau vider sur toi la bouteille d’eau de Cologne, eh bien tu pus. Et pire tu as l’impression que tout le monde se retourne sur ton passage tellement tu sens mauvais, alors que tu empestes seulement le sent-bon pas cher. »

Le compartiment humait les odeurs fortes de pâté, d’œufs durs, de saucisson.

« Tu as raison, on ne va pas se laisser abattre, mangeons ! »

 

En même temps que finissait pour moi l’école, s’achevait pour le Portugal les tensions révolutionnaires. J’avais eu quatorze ans en mai 1976, et en juin 1976 

 

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les portugais élisaient un président pondéré, Ramalho Eanes, soutenu par toutes les forces réformatrices du pays, dont les démocrates-chrétiens de Sà Carneiro. Maria admirait Francisco Sà Carneiro, n’en pinçait-elle pas un peu pour lui ? Il avait tout pour plaire, grand, élancé, avocat de formation il possédait la magie du verbe. Il émanait de sa personne une sorte de force tranquille qui rassurait, protégeait, et écartait du chemin tout tumulte indésirable. Maria aurait aimé qu’il fût son président dès le début de la révolution, elle patientera jusqu’à l’année 1980, en janvier il prendra les rênes du pouvoir, en tant que chef du gouvernement, puis en décembre il sera victime d’un accident d’avion fatal. Maria le pleurera beaucoup, et tiendra pour la thèse de l’attentat.

 

L’école, qui cessait pour moi de produire ses effets, me livrait totalement au monde agricole. Certes ce monde je le connaissais, je le pratiquais quelques fois aux vacances scolaires, je retroussais mes manches lorsque acculée je ne trouvais plus d’excuses pour éviter ce labeur fastidieux. Dire que je n’aimais pas la terre, est un euphémisme, je la haïssais. D’abord parce qu’elle ruinait la beauté sauvage de Maria, lui blessait les mains, et ravageait ses jambes.

J’aurais tant aimé Maria, que les conditions matérielles te fussent données, je suis sure que sans peine et sans fard tu aurais surclassé les épouses d’Alberto ou d’Abelardo qui naquirent une cuillère d’argent dans la bouche, sans parler de la femme de ton frère Adelino, la belle Adélia que je choisis comme marraine lors de ma communion solennelle. Pendant la procession dans la rue principale de Bajouca je marchais, aussi hautaine qu’une star de cinéma, Adélia à mon côté, je supposais qu’une part de sa classe naturelle rejaillissait sur moi. Les gens à notre passage se tournaient dans notre direction, et s’ils s’avisaient plus de ma tante que de moi j’étais fière d’être vue avec elle, elle si distinguée, si avenante. Je déchanterais plus tard.

L’oncle Adelino était un frère cadet de Maria. Son application à l’école lui valut de prolonger sa scolarité au séminaire, où il étudia la gestion et la comptabilité. Après son diplôme il monta dans le nord à Porto, la capitale historique du Portugal, il proposa ses capacités à l’une ou l’autre des entreprises du lieu avant de se lancer à son compte en reprenant une fabrique de meubles, où travaillait une dizaine de personnes, épaulé par Adélia qui entre-temps était devenue son épouse. Adélia dont le charme naturel loin de

 

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nuire à l’entreprise, lui ouvrait des débouchés fantastiques, une bonne part de la réussite lui est due.

Il me semblait facile de réussir ailleurs qu’à la campagne, à s’échiner aux champs. Cette vie de paysanne m’effrayait je ne voulais pas suivre le chemin de croix de Maria, je m’accrocherais souvent avec elle, et si je lui obéissais, parce qu’à quatorze ans je devais travailler, ce n’était pas sans rechigner et trainer les sabots. Je dis sabots mais en vérité il s’agissait de bottes en caoutchouc qui font tellement transpirer des pieds, qu’il faut les quitter proche d’un point d’eau afin que l’odorat ne soit point offusqué.

Je subirais ce travail agricole comme une punition que je subirais en serrant les dents.

« Prend la faucille, et va chercher l’herbe aux lapins ! »

La faucille n’était pas mon amie, en douce elle tailladait mes doigts, dès que mon attention se relâchait. Je m’en retournais les doigts sanguinolents avec la subsistance quotidienne de nos petiotes boules de poil aux mœurs si enthousiastes. Parfois je revenais les bras chargés d’herbes, puis en faisant la répartition je constatais qu’un prisonnier n’étais plus là, je ne voulais surtout pas savoir qu’à cet instant Maria lui arrachais son pyjama, mais avec délicatesse, sans l’abimer à cause de la revente rémunératrice. Je préférais imaginer mon lapin, après évasion, gambadant dans l’herbe fraiche des prés. A midi je mangeais le divin civet de Maria en pensant à autre chose, aux travaux qui m’attendaient par exemple.

Je ne m’occupais pas des semailles, car il ne fallait pas gâcher la semence et obtenir malgré l’économie un rendement maximum. En revanche le sarclage m’épouvantait, c’était le travail forcé à perpétuité, nous devions avec la binette passer entre les rangs de maïs et couper les mauvaises herbes qui sans cesse repoussaient.

Nous gardions un œil rivé sur le champ de patates, dès qu’une feuille apparaissait il fallait court-circuiter le doryphore, insecte ravageur du tubercule, en traitant la plante toutes les quinzaines, jusqu’à la récolte où plié en deux pour ramasser ces fichues patates, je constatais pendant des jours durant combien la terre est basse. Entre-temps nous dégagerions le maïs de sa fleur minuscule, plaisir exquis des vaches, nous détacherions épisodiquement les feuilles des choux tiges pour les cochons toujours affamés.

 

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Nous récolterions à la main l’épi de maïs avec sa chemise. Nous lui ôterions cette chemise, avec laquelle nous rembourrions les matelas, séchée juste ce qu’il faut, lors de veillées interminables. Le maïs nourrissait bêtes et humains, c’est dire l’importance du butin, il nécessitait un lieu propice à sa conservation pendant une année car de lui dépendait la survie de la ferme. Nous n’en n’avions pas terminé avec le maïs, la deuxième récolte concernait les tiges, sèches et craquantes, elles illusionnaient les bêtes en imitant le fourrage.

En fin de saison, nous entassions sous abri, les aiguilles de pins, les ronces, les fougères, que nous ramenions en ballots depuis la forêt, afin de procurer à nos bêtes une saine litière durant tout l’hiver. Pendant l’hiver les champs n’exigeaient pas que je fisse des efforts pénibles, l’hiver aurait donc dû être ma saison préférée, s’il n’y avait eu, dès que le soleil daignait darder de ses rayons la terre, la corvée d’étaler l’engrais naturel. Ce malodorant fumier laissait à mes narines le souvenir de son fumet pendant des jours, quoique je renifle, tout empestait de cette odeur tenace.

 

A quatorze ans, je ne supportais pas de me projeter dans le futur sans autre visée exaltante qu’un avenir de paysanne. Je regardais Maria, elle avait dépassé la quarantaine, six jours sur sept elle vaquait à ses occupations de fermière, en blouse et en bottes, avec un foulard sur la tête, soumise depuis toujours à sa condition, elle ne s’enthousiasmait plus que des prochaines récoltes. Dans ma cervelle fusait des idées de mépris et de révolte. Je reprochais à Maria, avec toute mon ironie afin qu’elle en soit vexée, de n’avoir jamais rien voulu de l’existence que cette petite vie étriquée sans aucune ambition, et surtout de prétendre m’interdire de vivre à ma guise, de me refuser la moindre chance de m’épanouir selon mes gouts, exigeant sous prétexte de n’être plus une charge pour elle, de gagner ma vie en suivant exclusivement son chemin.

« Crois-tu que j’ai voulu cette vie qui est la mienne, me criait-elle quand je l’avais poussée à bout, moi-aussi j’aurais voulu être princesse, et marcher sur des œufs avec des robes de soies. Le sort ne l’a pas voulu, et comme beaucoup je me suis pliée à ma condition. Travailler la terre te dégoute, quel programme ! Mais si au moins tu avais eu une idée de ce que tu voulais faire, j’aurais pu t’aider, oui je sais, tu vas me parler de ta vocation de couturière, mais ma pauvre fille dans le village toutes les femmes savent coudre au moins aussi bien que toi, et celles qui en font profession crèvent la dalle. A l’école tu

 

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fichais rien, à la maison tu traines les pieds, à la ferme il faut te pousser d’un coup de pied quelque part. Si je te laissais aller en ville, tu finirais vite fait dans le ruisseau, avec la honte qui va avec. Dis-toi bien que tu as de la chance que nous ayons une ferme bien à nous, tu n’es pas obligé de mendier ton pain chez des patrons. Tu verras ce que la vie te réserve, tu en rabattras ma fille ! Tu en rabattras ! »

Je haussais les épaules, et en lui tournant le dos, j’articulais :

« Ça va j’ai compris, je m’en vais gagner ma croute, à plus tard ! »

« Mets-toi donc ta blouse ! », me criait-t-elle, car pour l’horripiler je ne portais jamais de blouse. Parfois je poussais le vice de la rébellion jusqu’à me vernir les oncles tôt le matin juste avant de partir aux champs, de sorte que je saisissais les outils du bout des doigts, je n’oubliais pas, cela allait de soi, de me maquiller d’une façon outrancière, vêtue des habits du dimanche, dans les champs j’avais fière allure, ainsi je portais à son comble la légitime exaspération de Maria.

 

Le facteur avait laissé une lettre, Maria ne l’ouvrirait qu’à la fin du repas, mais curieuse, à la dérobée, j’entrevis le cachet de la poste de Porto, la lettre provenait de son frère Adelino, comme nous étions à la période des vœux du nouvel an, je supputais sans effort le sujet de la missive.

Dans la soirée, Maria comme une confidence m’annonça que son frère lui avait écrit.

« Je sais cela j’ai vu le cachet de la poste. » Lui répondis-je.

« Ce que tu ignores, t’intéresse particulièrement. Ton oncle souhaiterait prendre quelqu’un pour seconder sa femme à sa maison. Mais il ne voudrait pas que ce soit une inconnue qui fourre son nez partout dès qu’il a le dos tourné. »

« Je suis d’accord quand est-ce que je pars ! » M’écriais-je ravi.

« Attention Belinda ne t’enthousiasme pas trop vite. Réfléchis, ton oncle et ta tante sont patrons d’entreprise cela veut dire que si tu prêtes la main à ta tante, il te faudra assurer une aide irréprochable, d’une qualité supérieure à ce que tu fais ici à la maison, et en plus tu auras la responsabilité de tes deux petits cousins. »

Mes cousins avaient deux ans pour l’un, et pour l’ainé trois ans. Autant ma tante Adélia, lors de sa première grossesse, ne supporta pas de changement

 

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physique notable, et après l’accouchement retrouva sa silhouette longiligne sans effort, qu’inversement sa seconde grossesse la transforma d’une façon quasi-irrémédiable. Lorsqu’elle vînt nous présenter son deuxième fils, j’eus du mal à reconnaitre la beauté qu’elle fût. Ses cheveux libres et blonds avaient pris un pli permanenté et empesé de laque. Des joues mafflues et un sous-menton complétaient la modification d’un corps aux formes enrobées d’un illégitime superflu. Elle ne conservait de sa récente beauté disparue que le charme d’un sourire radieux agrémenté par ses jolies manières. Elle toucha à peine aux plats copieux longuement élaborés par Maria, d’ailleurs je serais le témoin de l’interrogation de Maria auprès d’Adelino sur l’état de santé d’Adélia.

« Ce n’est rien, répondit-il, mais pour retrouver sa ligne le docteur lui a prescrit un régime draconien en plus des remèdes. Mais rien n’y fait, et comme elle ne perd pas un gramme, son moral s’affecte. »

 

Coïncidence des pensées alors que je me souvenais de cette visite qui nous fit connaitre leur dernier-né, Maria ajouta :

« Te rappelles-tu de la fois où ils sont venus nous présenter ton petit cousin. Il y a de cela à peu près un an, ta tante à cette époque commençait à être fatiguée, et ton oncle m’a demandé à te prendre chez eux. Mais tu ne pouvais pas encore quitter l’école. Puis ton oncle a renouvelé sa demande, moi ça ne me plaisait guère que tu partes, j’aurais aimé que tu m’épaules à la ferme. Mais ce travail ne te plait pas, alors je me suis résolu à t’en parler, surtout Belinda réfléchis je ne veux pas qu’ils te renvoient au bout d’une semaine, et qu’ils me fassent honte en me disant que je t’ai mal élevée, et que tu es une grosse fainéante. »

« Vraiment tu me connais mal, je me demande si un jour tu sauras qui je suis. Tu peux écrire à ton frère qu’il vienne me chercher, et ne te tracasses pas il n’y aura aucuns motifs de honte. »

Enfin il se passait quelque chose dans ma vie, j’irradiais de bonheur. Il était convenu que mon occupation principale consistait à m’occuper de mes cousins, les amuser, leur lire des comptines, les promener, les endormir, devenir en quelque sorte leur baby-sitter à plein temps, et bien sûr j’aiderais aussi ma tante aux tâches domestiques. En plus d’être nourrie et logée ce qui allait de soi, mon oncle s’engageait à alimenter, selon sa satisfaction, un compte

 

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épargne qu’il m’ouvrirait, je ne doutais pas de sa générosité tant mes bons offices le combleraient.

La famille de mon oncle logeait au premier étage d’un appartement situé à la périphérie de Porto. Cette installation se justifiait par la proximité relative de leur entreprise de menuiserie, dix minutes de trajet en moyenne avec la voiture une BMW très confortable. Le logement se composait d’un vaste salon donnant sur une terrasse spacieuse, d’une cuisine équipée de tous les appareils ménagers du dernier cri, suivie d’une buanderie où rien du modernisme ne manquait, trois chambres : la première immense pour le couple et les deux autres plus réduite dont une servait à ma tante de dressing room.

J’entendais ce mot pour la première fois, et je n’en demandais nulle explication pour ne pas paraitre telle la paysanne inculte de tous progrès, mais en jetant un œil je compris que la pièce servait exclusivement de vestiaire aux effets vestimentaires de ma tante depuis les chapeaux nombreux jusqu’aux souliers innombrables.

Outre les commodités, et la salle de bains immense, l’appartement abritait le vrai dressing room, non-agencé, dont la porte donnait sur le hall d’entrée, un réduit de deux mètres sur deux sans ouverture extérieure.

« Provisoirement, me dit mon oncle, tu dormiras là, juste le temps qu’on aménage le logement. Parce qu’en toute franchise je ne pensais pas que Maria t’autorise à venir chez nous aussi abruptement. »

Je poussais la porte de « ma chambre », elle butait contre le matelas une personne, posé à même le sol, qui me servirait de lit. La pièce était vide de tout meuble, seul agrément : l’ampoule de faible intensité qui pendait au bout du fil électrique. Avec les draps, et la couverture, posés sur le matelas je fis mon lit, j’ouvrais ma valise, et rangeais sur le carrelage mes affaires, cela me désolait de m’installer dans un cagibi, mais je ne voulais pas le premier soir faire des histoires.

Frappant à ma porte, ma tante m’interpella :

« Belinda, je te prie de ne pas trainer, nous devons préparer le repas du soir. »

Le repas du soir à la maison consistait, hiver comme été, à préparer une soupe aux légumes avec un morceau de lard pour le gout. Grossièrement coupés, les légumes cuisaient dans le chaudron qui, dès la fin de l’après-midi chauffait, pendu à la crémaillère au-dessus du feu de la cheminée. En gros cette

 

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soupe paysanne était la seule préparation culinaire que je savais réaliser. Les mains expertes de Maria, par des habitudes bien ancrées, concoctaient tous les autres plats, mise sous son commandement je l’assistais et accessoirement j’enregistrais son savoir, de sorte qu’il me paraissait impossible dans l’état de mes connaissances en la matière, de confectionner sérieusement le moindre plat.

« Voyons un peu comment tu sais cuisiner, et ce que tu sais faire. » Me dit ma tante.

Quand je lui révélais que je savais bien faire la soupe du soir, consternée elle ironisa :

« De la soupe !, de la soupe !, et pourquoi pas un oignon et une harengade ! »

Mes joues rougirent autant que si une paire de claques les avaient marquées.

« Tu vois ce livre de recettes, elle venait de le sortir du placard, à présent ça sera ton livre de chevet, et dans ton intérêt lis-le vite et apprend-le ! »

Cette menace à peine déguisée m’atterra, pourtant je n’y vis que l’expression de la maitresse de maison qui veut, sur le champ, régler sous son toit le problème hiérarchique.

« Bon ce soir tu nous feras une salade toute simple avec des tomates, et des miettes de thon, et en plat principal …, voyons…, voilà ceci !»

Les doigts de ma tante bloquèrent le livre sur la page : tarte aux endives et aux dés de jambon.

« Comme tu peux le constater, je ne force pas la difficulté. Tu as le temps de préparer le repas et de mettre le couvert. Je vais donner le bain aux garçons, que tout soit prêt quand j’aurais fini ! ». Avant de me laisser elle ajouta : « nous sommes bien d’accord ! »

Bien que ma tante m’ait détaillée le contenu des placards, des tiroirs, et du réfrigérateur, je peinais à trouver les ingrédients nécessaires, pourtant l’avancement de la préparation de la tarte me satisfaisait, j’avais dressé le couvert, et la salade était prête. Bientôt nous passerions à table, et je m’enorgueillissais par avance de leurs appréciations à coup sûr positives.

Ma tante entra dans la cuisine avec un air de contrariété elle me dit :

« J’ai retiré ton couvert de la table, je pense que tu n’aurais pas pu manger à ton aise à force de te lever à tout bout de champ, et de faire des allées et

 

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venues à porter les plats et à débarrasser. Il est préférable que tu manges après nous dans la cuisine. Tu n’y vois pas d’inconvénient ? »

Je secouais la tête négativement.

« À présent tu peux amener la salade. »

Effectivement en assurant le service je n’aurais pu guère passer de temps à table, et avec le dérangement mon repas me serait resté sur l’estomac. La situation donnait raison à ma tante qui à cet instant pénétrait dans la cuisine, saisissait le livre de recettes et me fixait d’un regard glacial.

«Là ! Qu’est-ce qu’il est écrit là ? Curry ! C.U. deux R. Y. ! Ton oncle a fait la moue de dégout en mangeant ta tarte! Je ne veux plus que cela se reproduise ! Jamais ! D’accord ! »

Je secouais la tête positivement.

L’appétit coupé je n’avalais rien ce soir-là, c’est la larme à l’œil je fis la vaisselle. Après quoi je racontais aux enfants pour les endormir l’histoire de cette reine méchante qui voulait rester la plus jolie des femmes.

Avant de me coucher, j’aurais volontiers regardé la télévision comme à mon accoutumé, mais alors que j’étais encore dans l’encadrement de la porte du salon, se tournant vers moi ma tante et mon oncle en chœur et sans fausses notes, me souhaitèrent la bonne nuit.

Seule dans mon cagibi je réfléchissais à l’attitude d’Adélia et d’Adelino, je ne comprenais pas ce nouveau comportement à mon égard. De toujours, vis-à-vis de moi, ils furent aimables, et avenants, alors qu’à présent ils se plaisaient à me repousser, et à me vexer. Comme début d’explication je supposais que Maria s’obligea avant mon départ, à leur dresser le tableau de mon caractère prétendument exécrable, et des difficultés qu’elle rencontrait pour me recadrer un tant soit peu. Dès lors j’imaginais cette parentèle usant de ces artifices qui consistent à mettre des barrières, à me parler avec froideur, à garder des distances, afin de m’assouplir, et me contraindre d’obéir sans rechigner, en somme agir tout à l’inverse de ma conduite auprès de Maria. Je me persuadais avant de dormir qu’ils étaient missionnés par Maria pour me dompter, et qu’une fois ma domestication constatée, mon oncle et ma tante reviendraient à de meilleurs sentiments. Je patienterais en faisant le dos rond.

Le lendemain à six heures Adelino gratta ma porte.

« Il est temps de te lever Belinda afin d’être prête quand ta tante se lèvera et que tes cousins se réveilleront. »

 

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Sans doute le réveil matinal s’incluait dans le plan de mon redressement, aussi sans mot dire je m’exécutais. Une fois mon oncle parti, ma toilette faite, j’attendis d’interminables minutes l’apparition de ma tante. A sa mine décomposée, je constatais qu’elle supportait des réveils difficiles, je lui murmurais un bonjour très doux. Prit-elle cette cordialité pour une agression qu’en guise de réponse elle me demanda si j’avais fait le ménage du salon. Comme je demeurerais interdite elle s’emballa.

« Mais qu’as-tu donc appris dans ta campagne ?, attend-t-on qu’il vente pour chasser la poussière des maisons ?, si tu ne pouvais passer l’aspirateur à cause du bruit, rien ne t’empêchait de prendre un chiffon et d’astiquer les meubles. Il faudrait que tu sois moins gourde, et que je n’ai pas à te dire ce genre de chose, c’est bien compris ? »

J’acquiesçais de la tête d’un oui de soumission, et j’allais frotter la poussière.

Avant de partir Adélia réveilla ses fils, et leur donna à manger, m’invitant à bien observer tous ses gestes, gestes que je reproduirais en sa présence critique le lendemain matin. Puis elle m’ordonna l’emploi du temps matinal : veiller sur les enfants, faire les chambres, et préparer le déjeuner en appliquant au détail près la recette du livre. Elle crut bon de conclure que je ne devais pas profiter de son absence pour me prélasser. Par la fenêtre je la vis avec peine glisser sa corpulence dans sa petite Renault 5, en revanche au démarrage les pneus crissèrent, et emportèrent la voiture avec agilité.

Au repas de midi, mon application culinaire reçu une appréciation mitigée.

« Nous autres, dit ma tante, nous pouvons nous en contenter, mais quand il s’agira de recevoir nous ne satisferons pas nos invités avec ce genre de brouet. Tu as tout intérêt à faire de sérieux progrès ma fille ! »

Etait-ce pour m’humilier que ma tante employait des mots que je ne connaissais pas. Je chercherais la définition du mot brouet l’après-midi même, entre la lessive, le repassage, la surveillance des cousins, la cuisine, et le ménage. Il ressortait de mes recherche dans l’encyclopédie de ma parentèle que le brouet est un aliment détestable et peu consistant. De rage les larmes glissèrent sur mes joues, le doute ne m’était plus permis ma tante en un seul mot me meurtrissait volontairement au plus profond de mon être, elle me jetait le double déshonneur d’une connaissance limitée du vocabulaire, et de mon incapacité à lire et à reproduire comme il convient une recette de cuisine. Cependant dans ma tête résonnaient les mots de Maria : « ton oncle et ta tante

 

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sont des patrons…, tu dois assurer une aide impeccable…, je ne veux pas que tu me fasses honte… »

Je jugeais, en fin d’analyse, les reproches que je subissais comme un passage obligé qui me permettrait de m’élever, et ils cesseraient ou au moins se raréfieraient lorsque j’atteindrais un niveau convenable. D’ici une quinzaine de jours si je me disciplinais j’obtiendrais de leur part une certaine reconnaissance, je me le garantissais, et ainsi pendant des semaines je m’illusionnerais en pensant que ma vie s’adoucirait.

J’écrirais à Maria en taisant toutes mes déconvenues, j’insisterais principalement sur les améliorations de mon caractère qui s’assouplissait au fil des jours, sur mes progrès dans le savoir de tenir une maison. Je voulais qu’elle se rassure sur mon opiniâtreté à me transformer. Elle me répondrait en m’encourageant à persévérer sur cette voie qui délaisse la révolte, et emprunte résolument celle de la docilité. Elle concluait en me révélant son sentiment de fierté à mon égard.

Je m’accrocherais à ce mot de fierté pour supporter ce que je nommerais mes cadences infernales. Qu’on se rende compte à présent de ma vie de soumission. La semaine pleine et entière je garantissais de six heures à vingt-trois heures un service permanent avec une obéissance exemplaire, j’encaissais tous les avilissements déshonorants, toutes les fatigues physiques, bien sûr, et nerveuses. Il m’arrivait de sommeiller en racontant les comptines qui devaient endormir les enfants, cela leur procurait tellement de joie de me voir sombrer dans ma nuit, qu’ils mettaient plus de temps eux-mêmes à prendre leur sommeil. Or après cette tâche avant de retrouver ma chambre, la vaisselle m’attendait, de sorte que quand je me couchais je restais yeux ouverts à cafarder très longtemps après minuit.

Mes premiers dimanches, même si je me levais à mon heure habituelle, me procurèrent un repos que je dissimulais. Etant dans l’obligation d’assister à la première messe pour être disponible au labeur pendant qu’ils iraient eux à la grand-messe, je m’installais derrière un pilier complice qui me masquait de toutes vues indiscrètes, et pendant une heure je goutais, à l’ombre de la statue de notre Seigneur Jésus, un vrai sommeil. L’après-midi, ils allaient promener. Une fois au début ils m’invitèrent par des mots désinvoltes à leur promenade, pensant que je refuserais, mais je me faisais une telle joie de sortir que j’acceptais, sans savoir pourquoi, de marcher seule à une distance respectable

 

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du groupe qu’ils formaient. Je ne songeais pas aux problèmes de ma présence avec eux, en effet sous quelle dénomination m’auraient-ils présentée dans le cas d’une rencontre inopinée de gens qui, ayant été leurs invités, m’auraient vue servante, et pire craignant comble d’impair que, me mêlant à la conversation, je dévoile les liens de parenté.

Les dimanches après-midi futurs je prétexterais mon désir de m’améliorer dans le domaine culinaire par la lecture de recettes, et le besoin de m’occuper de mon petit intérieur. Cet infâme réduit qui m’attribuait autant d’importance qu’un balai, et qui je le devinais, resterait le seul endroit où ils me toléraient. Toute la durée de leur promenade je m’autorisais en fraude une sieste enchantée. Mais un dimanche, surprise dans les bras de Morphée, ils se confondirent d’une magistrale colère, il faut dire que pour profiter du grand air je déployais ma couverture sur la terrasse, et m’endormais par la caresse du soleil et le murmure des moineaux, les seuls êtes à qui je confiais ma détresse sans réserve.

« N’as-tu donc pas honte ! » Fut le début du flot de reproches qui perdura, par des variantes multiples, de longues minutes. Ils me démontrèrent, en alternant leurs paroles empreintes de menaces, que la paresse est la mère de tous les vices. A la fin du sermon collectif, ils jugèrent que la meilleure façon de me remettre dans le droit chemin passait par le travail, exutoire universel de la débauche, aussi les après-midis dominicaux se remplirent de cette tâche de passer l’aspirateur dans les deux voitures.

Deux mois de ce régime me jetèrent dans un profond désarroi d’où ma conscience se relevait avec des sombres idées du genre attentat, sur les autres, ou même sur moi. De toute façon il fallait que cette vie cesse. Par une interminable lettre j’expliquais à Maria avec force détails ce que j’endurais, par avance je lui demandais de me pardonner de n’être pas à la hauteur à cause sans doute de cette fainéantise qu’elle me connaissait. Je l’implorais d’écrire à son frère pour reprendre sa parole, et surtout de m’envoyer rapidement des sous pour que je puisse prendre le premier train. J’ignorais qu’avec son permis de conduire, obtenu tout récemment, elle était en capacité, à condition de surpasser ses craintes de piloter la voiture dans une grande ville, de venir me chercher

Des sous promis par mon oncle, j’en n’avais pas vu l’ombre du plus petit escudo, en guise d’ouverture d’un compte épargne il m’offrit les ressources de

 

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son ironie, et ma tante me fournissait, en guise de rétribution, au jour le jour, toutes sortes de vexation. Ils me reprochèrent de trop écrire, m’accusant de profiter de leur générosité pour des frais d’affranchissement considérables et inutiles. Alors J’eus la mauvaise idée en remettant cette lettre à mon oncle de lui dire que de sitôt il n’ouvrirait sa bourse. Cette réplique provoquera la prolongation de mon malheur, la suspicion qu’elle entrainera me coupera, par les manœuvres malhonnêtes de ma parentèle, définitivement les liens épistolaires avec Maria, et même les liens tout court du moins le croirais-je pendant de nombreux mois.

J’attendrais longtemps la réponse de Maria à mon imploration, elle ne viendrait pas. Alors je me déciderais à écrire une seconde lettre plus accablante pour mes bourreaux que la première. J’y mentionnais l’épisode du poulpe, où ma tante saisit par une colère frisant l’hystérie me hurla dessus avec des termes orduriers. Ce jour-là la peur s’empara vraiment de moi, elle ne me quitterait plus. Dans le moment du summum colérique à ma grande confusion ma vessie se relâcha, cela excita la verve grossière de ma tante.

Quand elle revint un jour du marché avec dans son cabas ce poulpe tentaculaire, je restais sur le coup… médusée, de ma vie lui avouais-je, je n’avais vu pareille bestiole. Et à tâter ce corps froid et visqueux, dont il me semblait le voir doucement remuer, et au toucher le sentir pris de quelques derniers soubresauts, le dégout me vint de dépecer cet animal probablement vivant avec ses yeux fixés dans les miens. Mal m’en a pris de refuser tout net de m’occuper à le préparer, et à le mitonner. Par ce refus d’obtempérer ma position du niveau de la servilité régresserait à celui de l’esclavage, et s’il n’y eut jamais ni fouet, ni coup, les agressions morales réduiraient presqu’à néant ma personnalité, je n’existerais que dans l’ombre, terrorisée, et enfermée à jamais, en effet l’unique distraction de ma semaine, la petite messe, serait frappée de prescription.

Mon deuxième appel au secours n’ayant eu aucun écho depuis la ferme maternelle, je rédigeais une troisième supplique, suivie d’une autre, et encore d’une autre. Un détail aurait dû me troubler, quand je remettais mes missives à mon oncle, il n’élevait aucuns reproches sur les frais postaux, en outre il souriait avec un air prononcé de moquerie, mais naïve je ne supposais pas que dans mon dos il usait d’indélicatesse avec mon courrier.

 

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Le grand abandon, plus de six mois s’était écoulés depuis mon départ. La dernière lettre de Maria remontait à quatre mois, peut-être plus, je ne sais. Alors à quoi bon m’acharner à noircir des pages qui tombaient dans un oubli certain, je rangeais mon stylo inutile au fond de ma valise. Je ne parlais quasiment plus exception faite des oui-madame et des oui-monsieur, plus la lecture, pour l’endormissement des enfants, de contes stupides où les gentils finissaient par avoir raison des méchants.

J’ai failli utiliser le téléphone, encore aurait-il fallu que se sache le numéro de monsieur Souza, ainsi par cette malencontreuse ignorance je ne pouvais pas parler de vive voix avec Maria. Mais aussi une terrible crainte me gouvernait, elle m’interdisait de toucher le combiné, elle m’interdisait également de parler de mon sort avec des gens ou avec la police, lorsque ma parentèle leva l’interdit, et que je pus assister à nouveau à la première messe hebdomadaire. D’ailleurs qui aurait cru une jeune fille face à des patrons ayant une respectable assise sociale, les arguments ne leur manquaient pas pour me décrédibiliser, en premier lieu mon séjour dans un carmel pour soigner une prétendue déficience mentale.

Pour me soutenir la religion se révélait à moi, et prisonnière pour prisonnière ne valait-il pas que j’embrasse l’état de nonnette. Je savais pour en avoir fait l’expérience qu’il existait de la douceur à vivre au couvent, de plus pour un temps admis par leurs règles, certes très réduit les sœurs se murmuraient quelques propos aimables, loin des propos acides que j’éprouvais. Mais cette solution nécessitait l’agrément de Maria avec qui je n’avais plus de contact.

A toutes les messes, je priais avec ferveur la Sainte Vierge Marie pour qu’elle intercède auprès de qui de droit. Il advint un dimanche où le bon Dieu daigna me toucher de sa grâce, en l’occurrence il le fit à travers l’homélie du prêtre. Le sermon évoquait Moïse, qui après mille difficultés arracha son peuple des griffes du puissant Pharaon, à la fin de la messe je demandais au prêtre à combien d’individus s’élevait le peuple de Moïse, et combien de personne le Pharaon ramena en Egypte.

« Ma fille, me dit-il, m’as-tu écouté ?, le peuple tout entier avec Moïse à sa tête s’évada des terres du Pharaon, et ce dernier, par vanité, fit périr toute son armée en la lançant aux trousses des fugitifs, parce que, quand la mer rouge ferma ses eaux après le passage du peuple libre, elle noya la soldatesque. »

 

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Depuis bien longtemps je n’avais ressentis une joie d’une telle intensité, la solution, le bon Dieu me l’exposait clairement, je devais tout bonnement fuir, et Lui s’occuperait en personne de protéger ma liberté recouvrée, j’avais son assentiment. Sur le chemin du retour, j’entrevoyais dans le dédale de ma vie de condamnée une lueur toute faiblarde, mais elle éclairait le seul mot qui vaille, de surcroit en lettres étincelantes : libre ! A chacun de mes pas qui me ramenaient en prison, mes pensées déclinèrent ce mot sous toutes ses variantes.

Lorsque mon oncle verrouilla la porte d’entrée de l’immeuble derrière moi, il ne bouclait qu’un corps courbé, mon esprit se savait déjà, dans ce moment présent, libre de toute contrainte, et bientôt il forcerait ce pauvre corps servile à se redresser. Il me fallait donc songer, pour parachever l’œuvre de ma libération, à trouver le moyen de m’évader physiquement.

Ma parentèle m’autorisait une sortie dominicale juste d’une heure, le temps de l’office, à quoi j’ajoutais les minutes passées pour le trajet logement-église et retour. En quelque sorte cette heure-là représentait ma mer Rouge à moi, un bref laps de temps pour courir à la gare, que je devrais préalablement situer en me renseignant lors de mes prochaines sorties dominicales, et attraper en fraude un train se dirigeant vers le sud. Je voulais, par-dessus le marché, fuir mes geôliers en emportant, comme le fit le peuple de Moïse, tout ce qui m’appartenait. Afin que lorsqu’ils constateraient mon absence, s’apercevant du manque de mes affaires, ils ne se contrôlent plus et partent se perdre corps et biens dans un quartier malfamé de Porto.

Ma valise était mon principal souci. Comment la dissimuler à mon oncle lorsqu’il déverrouillerait pour moi la porte de l’appartement, puis la porte de l’immeuble. Je réfléchirais à ce problème des jours et des nuits avant que m’apparaisse la solution simplissime, je jetterais ma valise de la terrasse, une chute d’un étage limitait les risques d’une ouverture malencontreuse. Je la lancerais de sorte qu’elle atterrisse près d’une voiture en stationnement laissant à penser que quelqu’un allait venir.

Quatre, cinq, peut-être six dimanches passèrent avant que je me décide, la moindre erreur n’était pas admise, si je tentais je devais réussir. Réussir ou mourir voilà mes deux issues, mais le bon Dieu m’ayant accordé son soutien je ne pouvais que réussir.

 

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Le matin du dimanche prévu à six heures je déroulais mon plan. D’abord je rangeais ma valise, ayant préalablement mis de côté mes vêtements du jour, je balançais celle-ci par-dessus le balcon, et sans dommage elle atterrissait posée sur un côté, de plus appuyée contre un véhicule. Je traversais l’appartement en sous-vêtements jusqu’à la salle de bain en récupérant au passage mes habits du dimanche. Ensuite toute apprêtée, j’attendrais que mon oncle se lève et m’ouvre les portes. Or lui qui d’ordinaire était d’une extrême exactitude tardait à sortir de sa chambre, je n’osais frapper à sa porte. Je bouillais d’impatience quand il m’apparut je m’écriais :

« Maintenant je n’ai plus qu’à galoper pour ne pas rater le commencement. »

Instantanément Je me reprochais cette phrase trop spontanée, car il semblait qu’elle me dévoilait. Pourtant mon oncle fit comme s’il n’y prêtait aucune attention, mais dès que je mis un pied dans la rue, méprisant il me lança :

« Du nerf l’endormie ! Mais cours donc molasse ! »

Je le regardais dans les yeux le temps qui ferme la porte, il me souriait avec dédain. A quelques mètres de là se trouvait ma valise, je l’empoignais, et à nous la liberté !

Je tablais sur une demi-heure de marche, puis il faudrait absolument qu’un train s’annonce dans la demi-heure suivante. Déterminé j’allongeais mon pas, et je sortis de ma poche le plan sommaire de la ville avec les noms des rues qui menaient à la gare, un magnifique croquis très explicite dû au talent d’une fidèle chrétienne, qui avait eu la courtoisie, à ma demande, de le produire pendant toute la semaine entre ma question après la messe d’un dimanche et sa réponse par dessin à la fin de l’office du dimanche suivant.

Je pressais mon allure sur un long boulevard déserté, lorsque j’entendis juste derrière moi le vrombissement d’un moteur. Une voiture me suivait ou du moins roulait à faible vitesse. En cavale, tout est suspect, les bruits en particulier, les secondes s’égrenaient, et ce bruit de moteur explosait dans ma tête, provoquait ma transpiration, une sueur froide qui me glaçait le dos. Je n’osais faire une virevolte, et affronter mon oncle, car je supposais que, comme le chat avec la souris, il s’amusait à me suivre pour me rendre folle de panique avant de me capturer et de m’anéantir. La fuite de mon Egypte n’avait pas duré longtemps, je me tournais vers mon poursuivant. Je demeurais interdite en

 

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voyant le chauffeur de taxi me faire un signe de son index pour que je m’approche de lui, ainsi pensais-je mon oncle me fait ramener en prison par une voiture avec chauffeur.

« Où allez-vous mademoiselle ? »

« À Bajouca ! » Dis-je par réflexe.

« Bajouca, Bajouca, c’est un nouveau quartier de Porto que je ne connais pas. Où est-ce mademoiselle ? »

« Oh ce n’est pas un quartier de Porto monsieur ! C’est mon village, il se situe près de Leiria, vous pouvez m’y amener ? »

Mon audace m’étonnait moi-même, je demandais à un taxi le service d’une course d’environ deux cent kilomètres sans avoir l’argent pour payer le premier kilomètre.

«Je veux bien vous transporter mademoiselle, mais cela va vous couter cher. »

« Ce n’est pas grave monsieur, voulez-vous une avance ? »

Mon assurance et mon aplomb pour prononcer ces quelques mots le rassurèrent, il m’invita à monter. J’étais dans l’épisode qui voit ma mer Rouge s’ouvrir, il me faudrait environ trois ou quatre heures pour la traverser, et parvenir sur l’autre rive, ma terre promise Bajouca !

Assise sur la banquette arrière je jouais les énigmatiques, j’évitais de croiser dans le rétroviseur le regard de cet homme qui je le devinais, en sournois me scrutait. Je répondrais de manière succincte à ses premières questions, qui selon la tradition concernaient la pluie, le beau temps, le cout de la vie, les taxes, et les impôts. Découragé par le sérieux du masque que j’affichais, l’homme tourna le bouton de sa radio sans même me demander si cela me causait un dérangement, convaincu qu’il était, de mon désintérêt pour toute forme d’amabilités de façade.

Par la vitre, je voyais le soleil monter à l’horizon, quand nous passâmes le pont du Douro, ses rayons mirent de l’argent dans le fleuve, deux larmes s’échappèrent de mes yeux, je les mis sur le compte de l’éblouissement, ainsi j’évitais de m’attendrir et je stoppais le flux lacrymal qui me submergeait. Puis des inquiétudes m’accaparèrent. Maria ne m’attendait pas, serait-elle à la maison afin de régler la note du taxi. A l’heure où nous arriverions elle pouvait être à la grand-messe, si elle n’était allée à la première messe, ça me serait facile de la trouver. Mais si comme je le redoutais elle me refusait l’entrée de

 

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sa maison que ferais-je ? Depuis des mois elle avait cessé de m’écrire après n’avoir pas répondu à ma détresse renouvelée par plusieurs missives. Pendant ces heures de voyages à force de ressasser ces questions, je portais mon anxiété à son comble. Une peur d’une nature autre que celle de mon enfermement me pénétrait, et si les appuis escomptés se dérobaient, si ma mère, ma grand-mère, et toute ma famille en général conditionnées par les infâmes de Porto me rejetaient comme une malpropre. Sans argent, sans alliés, et le chauffeur de taxi ayant porté plainte contre moi pour escroquerie notoire, la prison m’attendait avec des années de solitude à la clef, d’où je sortirais vieille, pauvre, et malade, au mieux je finirais à l’hospice, au pire je quémanderais un bout de pain à la sortie des églises. Après le bonheur de quitter l’enfer, je redoutais ma future damnation.

À Monte Redondo je guidais mon chauffeur pétri encore de bonne intention à l’égard de sa voleuse. Il stoppa le véhicule devant notre ferme.

« Attendez, lui dis-je, je reviens de suite, il faut que j’aille chercher de l’argent pour vous régler. »

Je le laissais stupéfait, et sans réaction, il méditerait, le temps que je retrouve Maria, de l’opportunité de faire le bien.

Je poussais la porte d’entrée qui donnait sur la cuisine, Maria s’occupait à préparer le repas de midi, elle n’avait pas entendu le moteur du taxi, mes sœurs et mon frère assistaient à la grand-messe.

« Maman ! C’est moi, il faut payer le taxi, s’il te plaît. »

Elle se tourna incrédule, elle me détailla, et elle fut sidérée de me retrouver vieillie, amaigrie, le visage terne, les yeux d’un chien battu.

« Toi…, mais comment…, ici toi…, je vais au taxi…, payer… »

Depuis huit mois nous ne nous étions pas vus, depuis six mois le contact avait été rompu, pourtant nous ne nous jetâmes point dans les bras l’une de l’autre, un blocage inconscient nous refusait tout geste affectueux. Elle me demanda, seul élan chaleureux, si j’avais pris mon petit déjeuner. Elle me servit un bol de café brulant agrémenté de biscuits, puis je lui racontais mon incroyable mésaventure, mais j’évitais de lui parler de toutes mes suppliques auxquelles elle ne répondit pas avant qu’elle me dise :

« Mais pourquoi tu ne m’a rien écrit de tout cela. Toutes tes dernières lettres me disaient le contraire de cette réalité que tu vivais. Tu racontais que tu étais heureuse d’être partie, que tu allais au cinéma, et dans les restaurants

 

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les plus chics, que tu fréquentais la meilleure des sociétés de Porto dans des cocktails somptueux. Puis arriva ta dernière lettre où, presque tu m’insultais d’être une pauvre paysanne à demi illettrée, en me reprochant de ne pas agir comme une mère valable, de n’avoir jamais été attentionnée, de manquer d’ambition, et de rester accrochée au cul des vaches. Tu dressais une liste abominable de critiques, et au final tu concluais que tu ne voulais plus entendre parler de moi. »

Du tiroir, elle sortit tous mes envois avec mes prétendues dernières lettres, quatre au total. Il manquait, cela ne me surprit pas mes appels désespérés. Je n’en revenais pas, la précision de mon écriture contrefaite me stupéfiait. La lecture de ma soi-disant dernière lettre m’atterra, j’y voyais le piège infernal qui permettait à ma parentèle de Porto, en coupant à ma place ma principale attache affective, d’achever une manipulation inouïe qui me livrait corps et âme à leur autorité. Une lettre si injurieuse que mes mains tremblaient, alors d’une voix blanche j’implorais Maria de me croire, je lui jurais que je n’avais pas écrit ces horreurs.

« Calme-toi Belinda, tu n’as pas besoin d’en rajouter, il me suffit de voir pour imaginer tout le mal que tu as subi. C’est de ma faute j’aurais dû demander à te parler au téléphone surtout après la fausse dernière lettre. Une explication de vive voix, et tout était réglé. »

Avant qu’elle ne s’accable de reproches je lui martelais que n’importe qui aurait pu être abusé, elle plus qu’une autre, connaissant mon défaut de prononcer les mots qui dépassent ma pensée. J’ajoutais, que non seulement l’imitation de ma main me trompait moi-même, mais en plus au fil des lignes de mes prétendues quatre dernières lettres, progressait l’idée que, les deux battants des portes de la fortune s’ouvrant pour moi, mon infortune passée en devenait plus encore inacceptable. Combien de fois avais-je tambouriné que mon destin grandiose périclitait dans l’horizon étriquée de la ferme familiale, pour que cette verve conditionne Maria, au point d’avaler sans méfiance mes pseudo-écrits.

« Je suppose, me dit Maria, puisqu’ils détournaient tes lettres pour moi, que tu ne recevais aucunes des miennes. »

Avant d’entendre ma réponse, Maria prolongea son raisonnement pour elle mais à haute voix.

 

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« Mais ils ne se sont pas embêtés à faire des faux pour te berner, pauvre Belinda, il leur suffisait de te dire que ton comportement envers eux me fâchait pour t’assouplir. J’ai honte de me savoir sœur d’un fumier pareil. S’il croit que je vais encaisser cet affront il se fiche le doigt dans l’œil. Traiter mon enfant, pire qu’un animal comme une…, une esclave du temps des pharaons. Tout à l’heure nous irons voir ton grand-père Manuel (le père de Maria et de l’infâme Adelino), ça va barder, et s’il le faut il y aura un scandale. »

Sur ce dernier mot mes sœurs et mon frère endimanchés entrèrent dans la cuisine, avant qu’ils ne s’étonnent de ma présence, Maria les prévint :

« Belinda est revenu avec nous, mais il ne faut pas la questionner parce qu’elle est très fatiguée, peut-être qu’elle est malade aussi vous serez gentils avec elle. »

En fait de scandale, je compris instantanément qu’il ne m’appartenait pas d’allumer la mèche, ni de dire quoi que ce soit sur mon affaire. L’idée de Maria étant de provoquer une sorte de conseil de famille où l’attitude d’Adelino serait disséquée, jugée, et condamnée, surtout discrètement il n’y avait pas lieu de donner un prétexte à une quelconque moquerie publique.

Le surlendemain se tint cette redoutée réunion, redoutée car je craignais d’y être conviée, je crois que mes forces se seraient dérobées en présence de mon bourreau, et étranglée par l’émotion aucuns sons n’auraient pu sortir de ma bouche. Nul doute qu’Adelino ne tirât profit de mon manque d’assurance pour inverser le scénario ou du moins atténuer ses fautes, aussi il fut convenu que Maria me représenterait et porterait le fer de la justice contre son cadet, pour se faire elle m’interrogea et nota tous mes griefs sur plusieurs feuilles.

Si élever un enfant à la dure pouvait à la rigueur s’admettre jusqu’à un certain point, en revanche détourner la correspondance, et établir des faux, dont la conséquence aboutissait à séparer une mère de sa fille, ne se justifiaient par aucunes espèces de raisons sauf la malice d’asservir quelqu’un à son profit. Cet acte révélait à lui seul la façon dont le couple sans morale, pouvait diriger la dizaine d’ouvriers dans son entreprise, mais les affaires professionnelles n’intéressaient pas la famille, dommage, je me convainquais que cela pût amener un élément persuasif sur le comportement brutal du couple.

Jamais, dans les années qui viendront, aucunes des personnes présentes à ce conseil extraordinaire, qui m’intéressait au premier chef, de me donneront

 

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un compte-rendu du débat, Maria n’abordera jamais ce sujet avec moi. En revanche de ma vie je ne reverrais ni mon oncle, ni ma tante, ni leurs enfants. D’ailleurs mon oncle ne revint qu’une seule fois dans son village d’enfance, lorsque son père Manuel trépassa, à cette occasion il reçut un accueil glacial, froid comme la mort. Les années défilèrent, et un jour relativement récent j’appris le décès d’Adelino, et les difficultés de sa succession, on parlait de blocage, de disparition, d’un imbroglio peu orthodoxe, je laissais filer ses bruits sans doute infondés, je m’en fichais, depuis longtemps j’avais tourné la page de ce chapitre douloureux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                           L’adieu

 

 

De ma détention dans la geôle familiale de Porto, je conservais de mon apprentissage forcé, cette spécialité de tenir convenablement une maison. Mon expérience profita à la maisonnée avec toutefois des particularités : ménage sans aspirateur, repassage avec le mythique fer et sa réserve de braises, retour du lessivage du linge à la main, et six personnes cela représente du temps à faire bouillir le linge et en rinçage à la main, la cuisine enfin exécutée sans ce livre méticuleux de la gastronomie chichiteuse. La bonne cuisine du terroir préparée au ressenti, libérée du chronomètre, avec son pot-au-feu maison et sa morue. Je passerais sans m’attarder sur les viandes issues d’animaux que j’aimais trop vivant pour les cuisiner, tels les poulets, pintades, lapins, et cochons d’inde. Maria s’en chargeait de leur trépas jusqu’aux plats, toujours succulents, malheureusement pour ces pauvres bestioles.

Lorsque Maria saisissait les oreilles des uns, empoignait le cou des autres, il me semblait convenable d’aller démontrer toute mon affection aux survivants. Je les consolais du départ définitif de leur ami de toujours, je crois que mes paroles pleines d’arabesques jolies pour cacher le sort funeste d’un des leurs, si elles les laissaient indifférents, me disculpaient, vis-à-vis de ma conscience, du crime de les manger. Bien que vivant à la campagne et connaissant depuis ma naissance ses mœurs rustiques, par rapport à mes copines qui immolèrent des bestioles dès leur douzième année, j’attendrais presque mes vingt ans avant de me soumettre aux rites traditionnels empreints de cruauté, et encore il s’agissait d’animaux à plumes.

En effectuant les travaux ménagers, je soulageais Maria d’un poids non-négligeable, cependant je ne perdais pas de vue mon ambition de m’élever dans la société par un métier considéré : la couture artisanale. Maria me permettait d’utiliser sa machine à coudre, et la première pièce que je produisis, l’horripila. J’avais arraché une page d’un magazine de mode, la photo présentait une robe créée par l’imagination débridée d’un styliste d’une maison parisienne de haute-couture. Les couleurs du tissu flambaient, et brulaient les yeux. Imaginez une plaine d’un vert criard, décorée de fleurs d’un bleu impossible, embrasée d’un insoutenable orange avec des nuances de marron et de violet. Lors de l’achat de l’étoffe, dont j’eus du mal à trouver

 

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l’équivalent couleur, le marchand m’avait fait une ristourne sur le prix, outre une mesure largement comptée, il maitrisait à grand peine sa joie de se débarrasser d’un morceau du coupon délaissé. Qui sait, devait-il se dire, si je ne parviendrais à lancer la mode du gout mauvais, auquel cas la fortune l’arroserait.

Je réussis à confectionner la robe surréaliste à l’image du magazine avec tous ses froufrous et ses fantaisies, et à la taille de Maria, car je l’avais faite pour elle, reproduisant les mesures, prises en douce de ses robes, sur mon œuvre.

« C’est pour toi maman ! » lui dis-je fièrement.

Le « ah ! » qu’elle prononça, se soumettait à toutes les interprétations, la mienne fut de considérer sa surprise de mon attention pour elle, j’ajoutais sans malice, juste pour l’encourager à passer cette robe de folie :

«Sur toi l’effet sera stupéfiant, toi qui ne porte que du gris ou du bleu sombre, tu vas sidérer tout le monde à la messe, tu rajeuniras de dix ans au moins. »

Effectivement une fois sur elle, le résultat produit détonna. Nous étions sœurs et frère dans la cuisine à scander en mesure des « ma-mans, ma-mans,… » Lorsqu’elle apparut toute menu et flamboyante avec un large sourire, elle tournoya, et virevolta, de sorte que les façons de la robe voletèrent. Elle nous illuminait et de bonheur nous applaudissions.

Les enfants ne possèdent pas des gouts délicats, mêmes s’ils sont très affirmés, notamment les couleurs tapageuses les ravissent. Bien qu’adolescente des reliquats d’enfance perdurait en moi, et ma création le démontrait, ma robe était immettable, elle ne s’accordait avec rien, ni finalement avec personne. Maria, diplomate, devancera ma question sur la mise au placard de la robe.

« Tu comprends Belinda, j’aimerais la porter ta robe, elle me plait au point que tu n’imagines pas, seulement il y a les cancans. Les rombières vont me regarder de travers, et puis leurs commérages iront bon train. Elles diront que je cherche un homme pour remplacer ton père qui est loin. Et puis c’est une robe pour aller aux cocktails. Mais je la mettrais ici à la maison quand nous serons rien qu’ensemble. »

En fait peu m’importait qu’elle délaisse ma confection, l’important étant que de visu elle se convainque de mes possibilités dans ce domaine. Elle me promit

 

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de persuader Joaquim à son prochain retour, qu’il prévoit quelques sous afin que je puisse prendre des cours à l’école pratique et technique de Leiria. Tout s’emboitait merveilleusement, les jours où j’aurais cours je prendrais l’autocar et le soir Maria viendrait me chercher avec la voiture, puisque à présent elle détenait son permis de conduire.

La 404 break Peugeot blanche et neuve était apparue une après-midi d’été sur le plateau de la remorque du camion de livraison. Cela se passait bien après la naissance d’Amélia, et puisqu’elle commençait à balbutier ses premiers pas, nous étions en 1974. Joaquim responsable de cette folie mettait pour le coup la charrue avant les bœufs, car à ce moment précis ni lui ni Maria ne savaient conduire, mais nous affirmait-il, il prenait des leçons en France, code et conduite, et que ce serait bien le diable si aux prochains congés, donc à la Noël, il ne revenait pas muni du précieux document.

Dès le début de son congé d’été, Joaquim devint mystérieux, il s’activa dans un coin de la ferme à ériger une sorte de préau d’école, qui évoluerait par la suite en garage classique. Quand nous ses enfants le questionnions il nous répondait par cette phrase énigmatique :

« C’est pour faire parler les bavards !»

Nous enragions de ne pas savoir, surtout que même Maria tournait en dérision nos questions, par des devinettes impénétrables.

« Petites curieuses, disait-elle, votre papa construit une maison courant d’air pour tout ce qui fume. »

Lorsque le camion pénétra dans la ferme, portant comme un saint sacrement l’objet enchanté du luxe moderne, et que nous sûmes, nous les enfants, qu’il n’y avait pas d’erreur d’adresse, nous passâmes de l’incrédulité, à l’excitation effrénée des chiens fous. Par contre Joaquim commandait la manœuvre de déchargement, et de la mise sous abri, comme un acheteur habitué presque blasé, sans nulle émotion apparente. Puis une fois les livreurs partis, lestés d’un fort léger pourboire, la famille entra en possession de l’objet : Joaquim au poste de pilotage, Agostinho en co-pilote, derrière Maria, Félicidade, et Manuela, puis au troisième rang Amélia et moi. Combien de temps resterions-nous dans notre 404 break Peugeot, je ne serais le dire. Parfois nous parlions, parfois nous rêvions, parfois nous nous regardions avec des figures du ravi de la crèche.

 

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Cependant le plus enchanté de nous tous, sans contexte, c’était Joaquim, pour lui venait le temps des efforts récompensés. En moins de dix ans de labeurs, d’économie sinon de privation, d’une vie parcimonieuse à tout compter, à tout se refuser, j’apprendrais un jour lointain, par un de ses collègues de chantier, que jamais il ne prit le bus pour se rendre au dépôt ou pour en partir malgré sa fatigue des longues journées complétées d’heures supplémentaires excessives, grattant ainsi de ses mains calleuses encore quatre maigres sous, pour je le répète en moins de dix ans d’émigration régler tous ses créanciers de son temps de potier, de moderniser la ferme, de rénover les bâtiments d’habitations, d’y installer tout le confort moderne, et enfin faire la démonstration aux yeux de tous de sa réussite par l’acquisition hautement symbolique d’un véhicule neuf, spacieux, chromé à l’extérieur, et équipé de fauteuils en similicuir.

Au bout d’un certain temps comme en aucun cas le véhicule ne se déplacerait, nous délaissâmes les sièges presqu’en cuir de l’auto pour admirer ses lignes pures et la caresser de nos regards. Déjà nous languissions la Noël à venir où nous profiterions alors, grâce au fameux sésame en papier rose, de la liberté des longues promenades.

Joaquim nous communiquait son optimisme sans trop peser les difficultés d’un examen redoutable pour un étranger maitrisant peu la langue parlé du pays d’accueil, et presque pas du tout l’écrit. L’auto-école, qui s’occupait de son avenir de conducteur, lui avait remis le livre du code de la route en français, or s’il parvenait à comprendre le sens des illustrations, les mots alambiqués du code le laissaient dubitatifs. Quand il croyait avoir bien assimilé un passage du texte, son moniteur le détrompait en lui démontrant qu’il fallait entendre exactement l’inverse. Si encore l’examen s’était déroulé comme quelques mois auparavant, à l’époque où l’inspecteur, en face à face, posait une multitude de questions, acceptait les réponses hésitantes, et même en français approximatif, mais à présent le règlement exigeait un contrôle écrit du code.

Joaquim supporterait la torture d’une image projetée sur un écran où s’inscrivaient la question et ses quatre réponses dont une seule valable, puis sans se tromper de ligne noircir la case conforme à la réponse attendue. Mais jamais il ne surmonterait l’épreuve du temps qui se dérobe, il lui aurait fallu l’après-midi pour, lire, traduire, et analyser, la série des quarante questions, puis, choisir, et valider, parmi toutes les propositions celles exactes. Toutefois

 

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son acharnement à s’inscrire régulièrement à l’examen du code, où ses chances de succès étaient minces, découlait de deux motifs solidement ancrés. D’abord, le moniteur lui martelait qu’une fois le code en poche, l’examen de conduite se révèlerait être un jeu d’enfant, pour ce que lui, Joachim, était habitué à déplacer sur les chantiers les engins, certes pendant quelques minutes, mais sur un espace si réduit que ces pilotages exigeaient une concentration du même type que celle de la conduite automobile. Ensuite le gros problème du code se résoudrait de la façon la plus enfantine qui soit, il fallait que Joaquim mémorise toutes les séries d’images que l’auto-école projetait aux cours, car enfin toutes les vues ressemblaient, à peu de chose près, à celles proposées à l’examen. Joaquim devait faire cet effort de tout apprendre par cœur en venant tous les soirs aux cours. Et son affaire de permis, lui promettait son moniteur, serait couronnée de succès.

Pendant deux ans, Joaquim s’imposa ce supplice de se faire recaler plusieurs fois à l’examen théorique en rendant sa feuille-test incomplètement remplie, en conséquence jamais la possibilité lui serait donné de démontrer ses capacités à l’examen pratique. Pendant ces deux années Maria régulièrement actionnait le démarreur pour que le moteur tourne, puis lors de ses congés, Joaquim manœuvrait la voiture dans la ferme. Enfin ces deux années provoquèrent non seulement la lassitude de Joaquim, mais avec son découragement d’obtenir en France son permis, il en vint à délaisser l’auto-école. Puis à la fin de l’année 1976 il ordonna à Maria de réussir l’épreuve du permis avant sa prochaine venue estivale de 1977, et elle qui, de sa vie ne conduisit que l’attelage de bœufs, réussit au premier coup le challenge imposé. Moi, Je ne profiterais de sa pratique qu’une fois libérée de Porto.

Effet inattendu de cet apprentissage du pilotage auto, Maria se laisserait convaincre par les apprenties conductrices qu’elle côtoyait aux cours, de profiter de l’offre du gouvernement issu de la révolution des œillets. Ce dernier avait mis en place, pour tous les citoyens et citoyennes qui en avaient le désir, la scolarité complémentaire gratuite, réservée aux adultes sortis précocement du cursus. Là, en fin d’après-midi, dans l’école communale désertée par les légitimes occupants, les formateurs amenaient les volontaires blanchis sous le harnais, jusqu’au brevet, et pour les plus doués jusqu’au baccalauréat. Je dois dire qu’à partir du moment où Maria s’inscrivit, la maison ressemblait en soirée à une salle d’étude, où bourdonnait, selon les niveaux, les tables de

 

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multiplications, les règles grammaticales, les logarithmes, et autres abécédaires. Pour tout dire nous étions deux sur six à nous dispenser des révisions, et des exercices, Amélia exemptée par son âge précoce de ces obligations, mais qui, par imitation gribouillait des feuilles et des feuilles, et moi prémunie sans vaccin de la rage des études. Dans ces moments studieux je m’adonnais à la broderie, complément indispensable de la couture, écoutant la télévision qui en sourdine me tenait compagnie.

Maria pousserait loin les études, d’abord elle se jouerait du brevet, ensuite elle serait la première de notre cellule familiale à se hisser au niveau du baccalauréat, et seule la camarde avec sa funeste faux aurait raison de sa volonté d’élévation.

La voiture c’est la liberté avec en plus l’affirmation du statut social. A Bajouca les voitures n’encombraient pas les rues, et la plupart se révélaient n’être que des bonnes occases, et conduites par la poigne du mâle dominant. Chez nous, à la maison, grâce au contact permanent de Joaquim aux mœurs parisiennes, il s’admettait que ce soit la maitresse de maison qui empoigne le volant. Et Maria se distinguait en effectuant le moindre de ses déplacements en auto, malicieuse elle devançait les récriminations en présentant l’excuse de la nécessité imposée par l’auto-école de se faire la main toutes les fois qu’elle pourrait. Il faut avouer qu’elle provoquait les occasions de multiplier les va-et-vient.

L’usage pratique de l’acquisition d’une automobile, nous les enfants l’appréciions dès que les jours rallongeaient, et nous amenaient à la saison de l’été. La plage alors nous ouvrait grand les bras. Le dimanche matin nous chargions la voiture d’une quantité inimaginable d’objets nous paraissant indispensables pour passer une magnifique journée à peine si nous laissions la place à Maria pour caser les provisions de bouche. Mais avant de partir nous assistions à la première messe dominicale, la frivolité n’allait pas jusqu’à nous dispenser de cet impératif règlementaire, puis après une expédition de moins de vingt kilomètres nous atteignions la Praia do Pedrogão. Maria garait la voiture dans la rue-promenade bordant la mer, puis nous descendions vers la plage en empruntant les escaliers les bras chargés de raquettes, de balles, de ballons, du jeu de quilles, car nous goutions la baignade avec modération, la fraicheur de l’eau nous en dissuadait, bien que souvent les vagues facétieuses, soutenues par le sable qui se dérobait sous nos pieds, nous surprenaient en

 

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nous couchant dans l’onde froide. Maria ne regardait pas sa montre, inutile à présent de savoir l’horaire du car, d’ailleurs l’emportait-elle ?

Le temps s’écoulait à la plage, et dans ma vie, cependant je n’oubliais pas la promesse de Maria de m’appuyer pour l’apprentissage du métier de couturière qui passait par l’école pratique privé donc payante. Les cordons de la bourse se déliaient que sur l’ordre exprès de Joaquim, à la condition d’y voir un rapide retour sur investissement, or dans mon cas il s’agissait d’un placement à long terme sans aucune garanti de rendement immédiat ni futur. Mon rêve d’avenir je me le projetais en excluant toutes possibilités d’échec, je prendrais des cours régulièrement pendant une année scolaire afin d’être bien dégrossie, puis je contacterais un tailleur d’habits, et sous sa tutelle je m’affinerais jusqu’à ce que je maitrise à fond les techniques du métier, enfin comme une apothéose je m’établirais à mon compte.

Maria avait dit : « ça ne sera pas simple de convaincre ton père », lorsque la première fois je lui dévoilais mon souhait professionnel, et effectivement d’un revers de manche Joaquim balaya mon idée, il n’envisageait pas de sortir un escudo pour financer mes puérilités, en fait il avait employé un mot beaucoup plus tranchant et définitif que puérilité, un mot qui en France à partir de trois lettres se décline à l’infini. De plus pour lui j’étais en âge de ramener une paye et non de réclamer une rente, et cela clôturait mon chapitre.

Pourtant Maria me conseillait de patienter :

« Ton père peut évoluer dans ton sens. Il faut qu’il se fasse à l’idée. Je reviendrais à la charge, je lui dirais que tu m’aides bien à la maison, et que tu mérites en retour d’être aidé, j’ajouterais que tes cours ne coutent pas trop cher. Patiente Belinda, patiente. »

Argument suprême de son conseil elle me demandait de lui faire confiance, considérant ce dont nous jouissions par rapport aux autres foyers du village, tous ces avantages qu’elle sut soutirer, à son gré, et avec une infinie précaution, en manipulant un Joaquim rustaud, avide à thésauriser, retord à dépenser.

De sorte qu’une année juste avant les labours de printemps, un camion klaxonna devant l’entrée de notre ferme, il trainait une remorque sur laquelle rutilait les socs d’une charrue fixée derrière un tracteur flambant neuf. A cet instant Maria sauta sur place une, deux, trois fois, en claquant ses mains, heureuse comme une enfant qui découvre son jouet de Noël, elle cria :

 

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«Mon tracteur ! C’est mon tracteur ! »

Il est des évaporées qui tombent, ou feignent de tomber, en pamoison devant un diamant ou une émeraude, mais je crois bien qu’au monde il n’existait qu’une femme pour s’enflammer d’un tracteur comme d’une parure, et c’était toi Maria. Tu le regardais descendre de la remorque, en le détaillant comme les facettes d’une pierre précieuse, d’ailleurs il était rouge comme le rubis. D’une oreille distraite tu entendais le ronron de la voix du livreur, il t’expliquait le stater, les vitesses, l’embrayage, mais déjà tu t’étais débarrassée du manuel de fonctionnement dans mes mains. Ton tracteur tu le connaissais si bien depuis des années, pour l’avoir approché de foire en foire, et vu toutes les démonstrations en situation, que tu n’avais nul besoin de précisions superflues pour le maitriser.

Malgré ton avis Joaquim acheta d’abord la voiture avant l’utile tracteur, ce qui t’obligea à bécher interminablement plusieurs saisons encore. Quand tu y montas dessus une phrase tomba de ta bouche, à laquelle j’attachais peu d’importance.

« Enfin, dis-tu, il va bien me soulager celui-là, je n’aurais pas fait un an de plus à la main. »

En te regardant Maria, je constatais, çà et là, sur ton visage quelques rides récentes. Il est vrai que ta quarantaine s’éloignait et que tu abordais l’âge où les problèmes de femme s’accentuent. Déjà dans le passé récent, lorsqu’à quarante ans tu tombas enceinte d’Amélia, le docteur t’ordonna de te ménager, de prendre du repos, tu lui avais presque ri au nez. J’avais dix ans à cette époque, je te savais être la plus forte des mamans, et désinvolte je m’étais moquée du docteur.

Mais à partir de ce jour du tracteur, il sembla que Maria fut accablée d’un mal insidieux, il se révélait en provoquant l’irritabilité, et la fatigue. Il arriva des soirs au souper que Maria, tout en mangeant sa soupe, pose son menton dans le creux de sa main gauche dont le coude s’appuyait sur la table, alors le sommeil doucettement l’envahissait et la saisissait dans cette position d’inconfort. Mais pouvais-je voir dans son engourdissement et ses énervements autres choses plus sérieuses que le vieillissement et le travail de ces sacrées hormones qui provoquent le retour d’âge. Cependant sur cette affaire particulière je demeurais dans l’ignorance totale, je présentais un physique de femme, pourtant je ne l’étais pas encore complètement, ainsi

 

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certains problèmes féminins me passaient par-dessus la tête. J’entendais quelques fois les murmures des femmes de l’âge de Maria évoquer cette pathologie nommée ménopause avec des mines attristées, parce qu’avec cette stricte affaire de femme venait souvent des maux plus sérieux. Pour moi Maria vivait le passage obligé de ce cap difficile à franchir pour les femmes, rien de plus, et j’espérais pour elle et pour nous qu’après ce franchissement elle revienne plus forte qu’avant.

Avec l’achat du tracteur, il semblait impossible qu’une autre sortie d’argent s’effectue avant au moins un an sinon deux, mes cours de couture s’éloignaient d’autant, et je me représentais l’image d’un guichet de la banque Espirito Santo avec un écriteau sur lequel le public lisait : « guichet momentanément fermé ». Tant pis je repasserais dans quelques mois.

Le tracteur me réconcilierait avec les travaux agricoles, et pour avoir le bonheur de le conduire, je devançais les demandes de Maria sur les besoins particuliers de la ferme nécessitant son emploi. D’ailleurs je trouvais un point commun entre la couture et la culture : la rectitude. Piquer avec la machine à coudre ou tracer un sillon avec un tracteur exigeait la même attention pour profiler une ligne droite exempte de toutes dérives.

Je dois préciser, pour expliquer ma fierté, qu’au village seules deux femmes pilotaient un tracteur Maria et moi, tous les autres rares tracteurs étaient menés par la prétendue main ferme de l’homme de la maison. À l’inverse, nous de nos mains souples, et pour moi enjolivées par mes ongles vernissés, nous guidions le monstre aux puissants chevaux vapeurs à travers champs et cultures. A cette époque je ne connaissais pas les géants motorisés de la Beauce française qui réduisaient nos engins à la dimension des jouets d’enfants. Nous provoquions sa force démesurée par rapport à son gabarit modeste, afin qu’en un rien de temps la terre soit retournée, et fume sous le soleil levant.

Ah !, si Joaquim avait bien voulu ouvrir sa bourse, et acquérir un appareil photo, que de magnifiques images souvenirs j’exhiberais à présent, hélas il excluait ce genre d’investissement extravaguant. Joaquim repoussa également l’installation téléphonique, qui elle, était vraiment déraisonnable, pourtant elle m’aurait été d’un utile secours lors de mon épisode de Porto. Cependant Joaquim se sentait capable, à partir d’un plan, et du matériel de récupération prélevé sur ces chantiers, d’installer la ligne téléphonique, comme par le passé

 

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il le fit avec l’électricité. Mais le cout de l’abonnement, outre le prix des unités, le dissuada tout net, il ne serait pas après monsieur Souza le deuxième possesseur de téléphone à Bajouca.

Toutefois le fait que Joaquim ambitionne, pour la maison, l’équipement téléphonique, renforçait mon idée de cours de couture, ces derniers pour un an n’égalaient pas, et de loin, le prix de l’abonnement. J’emploierais donc cet argument massue auprès de Maria afin qu’elle le défende devant notre ministre du budget, et de l’économie tatillonne, mais mon dossier mal ficelé fut rejeté à la séance estivale suivante par un Joaquim en verve, il déploya un contre-argument du genre enclume qui estourbit définitivement mes résolutions les plus déterminées.

Son refus définitif s’appuyait sur l’exemplaire Félicidade qui, depuis le début de l’été de cette année-là, 1978, avait terminé son cycle scolaire obligatoire et gratuit. Sans tarder, particulièrement débrouillarde, elle rechercha et trouva des heures de ménage chez plusieurs particuliers du village, ainsi ma cadette prouvait qu’avec de la volonté à quatorze ans révolus on pouvait s’employer facilement, et surtout ramener à la maison une paye bienvenue. Or, moi, non seulement je ne rapportais pas d’argent, mais comble d’audace, je désirais en recevoir.

J’encaissais mal ce refus, il me fermait la porte de mon rêve. De fait je redescendais dans le concret de l’existence traditionnelle faite aux femmes, et refusant cet avenir sans éclat, je me repliais sur la partie sombre de moi-même. J’en voulais à tout le monde de n’être pas comprise, et premièrement à Maria de ne m’avoir pas vraiment soutenu.

« Comment ai-je pu avoir confiance en toi, lui dis-je un jour de colère, j’aurais dû me douter que tu ne me laisserais pas partir. Je fais maintenant beaucoup trop de travail à la maison, et à la ferme, pour que tu m’accorde ma liberté de vivre ma vie. »

« Arrête ça tout de suite Belinda ! Je t’ai toujours appuyé, toujours tu as fait ce que tu as voulu, je n’ai jamais rien exigé de toi, je me suis mise bien des fois devant ton père pour te protéger, car lui il voulait te mettre au travail, et au village il t’en avait trouvé de l’embauche, boniche, journalière, domestique, que sais-je. Et dis-toi Belinda que quand je ne serais plus là, la musique changera d’air. Dans pas longtemps là où je serais, je ne pourrais plus faire le

 

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tampon. Tu crois que je plaisante, mais c’est le docteur lui-même qui m’a dit que mes jours étaient comptés. »

Ces derniers mots nous tombèrent dessus comme une gifle à la volée, Félicidade, Manuela, Amélia, Agostinho, et moi, incrédules regardions Maria, nous attendions des précisions, alors se voulant rassurante elle ajouta :

« Ne vous inquiétez pas j’ai encore du temps devant moi, beaucoup de temps si Dieu le veut. »

Maintenant mes rêves de couture estompaient quasi-définitivement, seul un miracle le remettrait à l’ordre du jour, et les miracles sont des perles rares. Puis pouvais-je à présent pousser l’inconséquence jusqu’à abandonner ma famille pour motif d’égoïsme. Je pensais à Maria, à sa vie, qui deviendrait bientôt la mienne, épouse, mère, ménagère, fermière, ensuite sur le tard à son exemple je retournerais à l’école, non point pour obtenir le baccalauréat, mais pour réaliser mon rêve d’enfance, comme sans doute elle le sien avec cet examen.

 

 

 

Les mois passèrent, lorsqu’une fenêtre s’ouvrit à moi par l’intermédiaire d’un courrier qu’adressait Helena, sœur Martha de son nom de carmélite, à Maria sa vrai sœur. Helena-Martha servait à présent son époux Jésus-Christ au couvent de Fátima. Or ma tante avait reçu une demande de la part de bons chrétiens de Fátima, et néanmoins commerçants de cette ville. Un couple, qui gérait un des nombreux hôtels de cette ville sainte, avait deux enfants en bas âge, et cherchait une baby-sitter de confiance pour garder ceux-ci pendant la période estivale. Echaudée par mon expérience de Porto avant d’accepter l’offre, je m’entourais de sérieuses garanties, je ne voulais pas qu’après quelques jours ce couple m’oblige à faire le ménage des chambres, et à préparer les repas. Je dressais ma liste de conditions impératives à respecter afin de sceller notre accord futur, le couple l’agréa sans discuter. Voilà comment je partis en bonne samaritaine au secours d’un couple débordé d’activités lors des incessants pèlerinages saints.

A cette époque de ma vie j’ignorais qu’il existait un vrai métier : puéricultrice, dédié entièrement à l’occupation des enfants en bas âge, d’ailleurs il ne se voyait pas de crèches dans la compagne portugaise, sinon je

 

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crois que je me serais passionné de cette activité, j’aimais les enfants, et je sentais la réciprocité.

A Fátima, les hôtels se remplissaient des pèlerins venus de toute la chrétienté, mais aussi des rapatriés venus, eux, de toutes nos anciennes colonies d’Afrique. Ces dernières avaient recouvré leur indépendance en 1975, et depuis les portugais installés dans ces pays regagnaient à flots continus la mère patrie. Le gouvernement, face à ses retours massifs, réquisitionna le nombre de logements nécessaires à fin d’hébergement, il alla jusqu’à mettre à contribution les hôteliers qui durent livrer, souvent avec mauvaise humeur, les chambres requises. J’ignore l’état d’esprit de mon couple d’hôteliers lorsqu’il dût se soumettre à la réquisition, toujours est-il qu’une suite composée de plusieurs chambres abritait Virgile, mon futur fiancé, et toute sa famille.

Virgile détenait un diplôme de comptable, toutefois il n’avait jamais pu exercer son métier. Pourtant il postula, dans plusieurs entreprises, à un emploi de comptable, et à chaque fois il essuyait échec sur échec, la cause il ne fallait pas la chercher bien loin elle s’entendait dès que Virgile ouvrait sa bouche, son accent de portugais d’outre-mer lui fermait aussi sec les portes des bureaux d’embauche. Les portugais de métropole se méfiaient de tous ces nouveaux arrivants, et s’ils étaient contraints de les supporter cela n’allait pas jusqu’à leur ouvrir grand les bras, de sorte que s’il n’existait pas un racisme de peau, puisque mise à part ses sombres cheveux frisés, Virgile ressemblait à n’importe qui pris dans la foule, perdurait un rejet de ce flux d’importuns affublés, à la voix, et aux gestes, d’une nonchalance par trop évidente.

Un cousin de Virgile tenait un bar à Fátima, ainsi en attendant, Virgile faisait le garçon de café. Cela ne le dérangeait pas puisqu’il m’avoua qu’avec les pourboires la paye était meilleure que celle d’un comptable.

On sympathisa, on se bécota, on s’amouracha, on parla d’avenir.

Dès que je réintégrais le foyer, j’informais Maria de ma belle rencontre, j’emploierais tous les qualificatifs de mon vocabulaire pour vanter ses qualités en n’omettant pas l’adverbe trop jusqu’à l’overdose.

« Je vois bien qu’il est trop ceci, trop cela, mais comme métier il est trop quoi, au juste ? »

Je n’osais avouer de but en blanc qu’il était serveur de bar, alors j’annonçais qu’il avait une formation de comptable.

« Il est comptable où ? Dans quelle entreprise ? » Brusqua Maria.

 

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« Pour l’instant il travaille au bar de son cousin, mais c’est du provisoire. »

« Et depuis quand ça dure son provisoire ? »

« Est-ce que je sais moi ! »

« Justement tu devrais savoir, quand on envisage l’avenir avec quelqu’un, on prend la chose au sérieux. Un type qui se prétend comptable, et qui se plaît trop longtemps derrière un comptoir, devient trop peu comptable, pour être embauché comptable trop durablement ! »

Je haussais les épaules, juste pour avoir sinon le dernier mot, au moins le dernier geste fort. Pour tout dire je n’imaginais pas que Maria voit avec plaisir ma relation, pour son contentement il aurait fallu qu’elle choisisse elle-même mon futur, ou au moins que je me décide pour un garçon issu d’une famille amie de la nôtre depuis des générations. Ces façons se pratiquaient encore dans le Portugal rural de mes dix-huit ans.

Malgré les réticences de ma famille, et de la famille de Virgile nous nous fréquenterions. Car la parentèle de Virgile ne voyait pas non plus notre liaison d’un bon œil. La mère de Virgile angolaise pure souche supposait que tous s’en retourneraient chez eux en Angola où ils retrouveraient maison et propriété, près du cimetière où son mari reposait. Elle n’imaginait pas ne pas repartir avec sa famille au complet et ne souhaitait pas y adjoindre une pièce rapportée de mon acabit, une européenne culturellement fort éloigné des habitudes africaines.

Au début, notre amourette vivait pleinement à mi-chemin de Bajouca et de Fátima. Nous nous rencontrions à Leiria tous les samedis, après trente à quarante minutes de trajet à bord de calmes autocars où nous bouillions d’impatience. Par la suite nos foyers réciproques entrouvrirent les portes au promis enfin accepté, ainsi un week-end sur deux, soit Virgile venait à Bajouca, soit j’allais à Fátima, étant entendu qu’en aucun cas, sous le toit familial, nous puissions nous donner des avances, Virgile dormait avec mon frère dans sa chambre, et moi avec ses sœurs dans la leur.

Mais nous aimions nous au point de cheminer ensemble durablement ? À présent avec le recul je dirais que nous jouions à la grande passion devant nos parents dépités. Les siens d’abord, d’un niveau social bien supérieur aux miens, sa mère me faisait sentir sa contrariété de cette mésalliance, il lui semblait que je voulais me caser en mettant le grappin sur son fils, les miens ensuite qui ne supportaient pas l’indolence de Virgile, ses doigts si fins incapables de manier

 

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une pioche ni même un sécateur, de plus il était le fruit d’un métissage et si d’apparence, la blancheur paternelle prédominait, il n’était pas douteux que les gènes maternels proliféraient dans son intérieur.

Ma parentèle se défendait de tout racisme, toutefois elle se projetait dans l’avenir imaginant que j’accouche bientôt de beaux enfants tout noir de peau.

« Qui aurait dit que j’aurais des petits enfants noirs ! » disait Joaquim.

« Te rends-tu compte de la vie que devront affronter tes enfants ! » surenchérissait Maria.

L’esprit de contradiction nous guidait assurément plus que nos sentiments, et si ceux-ci se renforçaient, cela tenait à la démonstration que nous voulions leur assener, du genre que l’amour est plus fort que tout. Tant il est vrai que de mon côté l’argument de Maria portait ses fruits en m’amenant à de sombres réflexions. Il fut un week-end où Virgile vint à la maison avec deux neveux, deux enfants à sa sœur, métisse donc, à la peau mate mais sans plus, mariée à un portugais à la peau claire, or les enfants illuminaient par le contraste de leur peau très brune, à l’opposé de celle de leurs géniteurs. J’avoue ma stupéfaction lorsque pour la première fois Virgile me présenta sa sœur et sa famille, et mon appréhension devant cette possibilité bien concrète que je ne pouvais écarter par mon seul vouloir. J’avoue aussi que, lors de ce fameux week-end, nous promenant dans le village, Virgile, les enfants, et moi, les regards persistants de mes concitoyens provoquaient ma gêne sinon mon malaise, pourtant ils seraient mon lot quotidien si d’aventure nous nous mettions en ménage. Autour de 1980 la société présentait encore des réelles réticences, des a priori, voire des rejets, sans parler de racisme, force était de reconnaitre que les groupes composant cette société d’alors, n’admettaient de relations qu’avec ses semblables en tous points identiques.

 

« Moi ce que j’en dis Belinda, me rabâchait Maria, c’est pour toi, d’une les gens ne vous accepterons pas, et vous feront sentir les différences et deux je ne suis pas sure que tu t’adaptes aux habitudes de vie de Virgile et de sa famille. Ils ont une culture différente de la nôtre. Puis que feras-tu s’ils décident de s’en retourner en Afrique. »

Plus Maria dressait les difficultés, plus je m’amusais à camper sur la position de la contradiction, et parfois le jeu devenait méchant. Par exemple concernant l’éventualité du retour en Afrique, je taclais sévèrement Maria.

 

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« Mais j’agirais comme toi ma mère, moi ici, mon mari là-bas, depuis des années tu m’as démontré combien l’éloignement renforçait le couple. Bigre ! Tu as eu cinq enfants avec un mari de passage ! C’est bien la preuve de la réussite de votre union, à moins que… chacun de votre côté… »

Je ne terminais pas ma phrase laissant en suspens une suite ignoble, d’ailleurs je ne m’offusquais pas qu’après avoir fixé mon regard pendant d’interminables secondes Maria me gifle et me gifle encore, mais pour avoir le dernier mot je concluais d’une phrase me raccrochant à la loi.

« De toute façon, si ça ne me convient pas je divorcerais, je n’ai pas l’intention de vivre à l’ancienne. »

« Vas-y ma fille, soit moderne tant que je suis en vie ! Quand je ne serais plus, ton père te fera valser des danses anciennes ! »

Piteuse je m’éloignais froidement, si bien que ce froid glacerait mes relations avec ma mère jusque tard, très tard, trop tard. Néanmoins dans l’immédiat je ne supportais plus ce harcèlement permanent. D’autre part si je voulais être moderne il fallait que je m’assume, et que je me donne les moyens de mon indépendance. Le couple, dont j’avais gardé les enfants, satisfait de mes services, m’avait remis à la fin de cette occupation une sorte de lettre de recommandation sur laquelle je m’appuierais pour chercher un emploi de ce type à Leiria. Auprès du curé d’une paroisse de la ville, j’obtiendrais les noms de famille ayant des enfants en bas-âge baptisés de fraiches dates. L’appui du curé serait déterminant pour valoriser ma demande auprès d’un couple de commerçants spéciaux avec qui je m’accorderais. Car je n’avais pas été la seule à noter leur annonce appréciable au tableau du supermarché. L’épouse et le mari s’adonnaient à la voyance, ma circonspection guiderait mon attitude envers eux, nous aurions des rapports normaux d’employée à employeurs rien de plus, je m’interdirais toute curiosité sur leur activité, et j’éviterais tout contact avec leur « clientèle » variée et étoffée.

Nourrie, logée, plus une paye qui me semblait mirobolante, dont je prévoyais qu’elle me servirait pour m’offrir enfin mes cours de couture, j’entrevoyais le début de quelque chose de concret, mon avenir prenait une tournure qui me plaisait. Virgile se débrouillait pour venir me voir dans la semaine lorsque je promenais les enfants, et le dimanche j’allais à Fátima. Parfois, et de loin en loin, nous retournions à Bajouca, là aussi le cours mes affaires allaient dans mon sens, il était admis par tous que Virgile soit mon

 

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futur époux, et selon nos us et coutumes avant nos épousailles ma maison serait construite, déjà un bout de terrain de la ferme m’était réservé, déjà les plans se dessinaient, se peaufinaient, déjà des matériaux s’entassaient.

A la vérité la matérialisation de ma future existence me donnait le vertige, tout se précipitait, je me trouvais prise dans une toile d’araignée dont la responsabilité du tissage m’échappait, souvent je me sentais bien jeune, et trop inexpérimentée pour affronter cette destinée qui me happait. Je me voyais en manque de maturité pour répondre à toutes les obligations qui pointaient comme autant de lourds nuages. L’indolence de Virgile m’angoissait, certes sa douceur, et son calme, m’apaisaient, mais paradoxalement ils m’amenaient à cette réflexion que Virgile manquerait, à coup sûr, de nerfs, et d’esprit de décision. Et comme par fierté je me refusais de briser la glace avec ma mère en lui demandant d’utiles conseils, je ne savais plus comment avancer, alors je gagnais du temps, j’arrivais à Bajouca en coup de vent, je repartais en quatrième vitesse, à peine si je jetais un œil sur l’emplacement de mon nid futur, j’en redessinais une fois encore les plans, puis j’échangeais quatre mots vides et secs avec mes proches, reportant à la fois prochaine les conversations sérieuses. Je n’osais me l’avouer mais j’avais peur, simplement peur, et si je me fourvoyais !

Puis je supposais que ma situation ne différait en rien de celle de milliers de jeunes femmes prêtes à se marier dont l’angoisse équivalait à la mienne, mais elles n’étaient pas en froid avec leur mère, d’autant que pour maintenir ce froid j’avais failli donner une baffe à ma jeune sœur en guise de réponse à sa question provoquante.

« Ici c’est moi qui corrige ! » Cria Maria

« Oui, mais les corrections manquent ici. » Grommelais-je.

 

J’enrageais de ma maladresse, les mots m’échappaient avant que j’ai eu le temps de les polir, ils sortaient de ma bouche tous rugueux, ils blessaient, et à les dire ils me faisaient mal à l’endroit du cœur. Pour un temps je ne retournais plus à Bajouca.

Des semaines s’écoulèrent, et une après-midi en sortant pour la promenade des enfants, je vis sur le trottoir d’en face Félicidade, elle m’attendait.

« Pourquoi n’as-tu pas sonné ? » lui dis-je en guise de bienvenu.

« Mais, tu sais bien. »

 

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Oui je savais, il était inutile que je embarrasse ma sœur de cette question. Félicidade obéissait à Maria qui, lorsqu’elle sut où je m’employais, chez ce couple de voyants, prétendait se mettre au travers de mon choix. Maria et plus encore Joaquim considérait cette activité de prévoir l’avenir comme étant maléfique, les vrais chrétiens ne cherchent pas à savoir à l’avance les desseins de la Providence, et ceux qui se vantent d’y parvenir, ont à coup sûr pactisé avec le Malin. Savoir leur fille au service de sorciers abouchés avec le Diable et ses suppôts, les insupportait, leurs idées simples de chrétiens obéissants les poussaient à m’interdire tout contact avec de pareilles gens, de refuser leur sale argent, bref, désobéir à mes parents allait porter malheur à toute la famille.

« S’il arrive un malheur chez nous, ce sera de ta faute. Ton père me l’a écrit tu vas nous attirer la malédiction ! Ce n’est pas pour rien qu’on brulait les sorcières, et les sorciers, ils ont des âmes de damnés !»

Maria ne feignait pas la crainte, elle sentait réellement planer le courroux divin au-dessus de nous. Ces appréhensions m’amusaient, j’ignorais encore que l’on pût avoir des pressentiments forts.

« Que veux-tu Félicidade ? »

« Moi rien, je viens pour que tu écoutes maman, que tu reviennes à la maison, tout ça quoi tu sais bien, que tu quittes ces gens parce que ça finira par mal tourner. »

« Mais tu es aussi bouchée que les parents, ces gens ne font pas plus de mal que les rebouteux de chez nous ! Et moi je gagne des sous sans trop peiner. »

 

Nous étions en 1981 depuis plus d’un an je fréquentais Virgile, depuis des mois j’étais baby-sitter, et depuis des semaines, que je ne comptais plus, je n’avais plus aucun contact avec Maria, et par là, non plus avec ma famille. Je me disais que tout cela finirait par s’arranger, et quand prenant un long recul nous nous retrouverions avec un formidable plaisir. D’un naturel optimisme je ne m’affligeais pas de ma situation, sourire aux lèvres en compagnie des enfants que j’allais aérer, je vis Félicidade foncer sur moi le visage ravagé d’une colère que je ne lui soupçonnais pas. Violente, elle repoussa mon embrassade.

« Je suis venue te prévenir que ta mère est morte, maintenant tu fais ce que tu veux, tu restes ici, ou tu pars, ça m’est égal, moi je rentre. »

 

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Je n’y croyais pas, je ne voulais pas y croire, après cette annonce terrible Félicidade m’abandonnait sur le trottoir, sans une explication. Maria morte comme ça, sans préalable, c’était impossible. Je remontais à l’appartement, j’abandonnais les enfants à leur mère interrompant une séance médiumnique, et comme une dératée je fonçais à la gare routière. Je voulais que Félicidade me dise : « maman est malade, elle te réclame ». D’ailleurs plus je courrais, plus je savais que maman vivait, maman étais trop jeune pour partir, Félicidade m’avait dit cette horreur par méchanceté. Personne ne meurt de but en blanc, on sait auparavant que la chose va arriver, on a le temps de se préparer sinon de l’accepter.

A la gare routière, avenue des héros d’Angola, Félicidade patientait, elle évitait de regarder dans ma direction, j’en concluais qu’elle m’avait vue arriver.

« Maintenant tu vas tout me dire Félicidade. Et sache que je n’ai pas aimé tes manières. »

« Je fais les mêmes manières que les tiennes. Depuis quand n’es-tu pas venu voir ta mère malade, tu t’en fichais bien que sa maladie s’aggrave. »

Non je ne m’en fichais pas de maman, et si je ne venais pas c’est que je n’osais pas, j’avais honte de dire les mots simples, maman je t’aime, pardonne-moi je parle sans savoir, embrassons-nous, faisons la paix, je t’aime.

« Mais rassure-toi elle n’est pas morte de sa maladie, un camion a foncé sur la voiture, maman est morte sur coup et Agostinho aussi. »

Agostinho aussi, Agostinho aussi, je me répétais la sentence pour me convaincre. Un accident, mais c’est proprement inadmissible, ma tête par reflexe exprimait le refus. Le bon Dieu ne pouvait pas prendre Agostinho, l’an dernier il avait fait sa communion solennelle, avec l’aube blanche, le missel sur le cœur, le cierge bien élevé vers ciel, et tante Helena (sœur Martha au carmel) sa marraine l’accompagnait à l’autel, d’ailleurs de la journée elle ne le lâcherait pas. Ah !, quel couple singulier ils faisaient, on se regardait, et on riait, on riait.

« Tout ça c’est de ta faute. Maman conduisait à la perfection. Si elle a fait une erreur, c’est parce que toutes tes affaires accaparaient ses pensées. Ton mariage, ta maison, et par-dessus tout ta désobéissance à vouloir rester avec ces prophètes de malheur, tu vois où ça mène maintenant, tu le vois. »

Ses mains à cet instant agrippèrent mes bras, elle hurla.

«Tu ne vois pas qu’on n’a plus ni mère ni frère ! »

 

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Les voyageurs se retournaient en curieux, deux furies allaient se crêper le chignon, un spectacle à ne pas rater. Ils en furent pour leur frais, nous restâmes les yeux dans les yeux sans rien nous dire, avant que je me dégage de sa poigne par un ton calme.

« Je vais chercher mon billet, le car va arriver.»

Je sentais son regard peser sur moi, il m’écrasait, il me défiait, il me gardait en point de mire, voulait-elle que je me rebelle, où cherchait-elle à m’imposer sa domination.

J’évitais le conflit, et pendant la durée du court voyage nous ne nous adresserions pas la parole ni même un regard. Les yeux fixés dans le lointain je pensais aux détails de l’accident tel que Féliciade me les avaient narrés. Au moment où maman voulut prendre une voie à gauche de sa route, en quittant sa voie de circulation la voiture s’immobilisa en travers de la voie d’en face, d’après les constatations le moteur cala après qu’elle eut rétrogradé sa vitesse, ensuite il semble qu’elle ait donné sans succès des coups de démarreur pour dégager la voiture de la route, or à cet instant un poids lourd arriva et la heurta de plein fouet. Il parait qu’avant le choc il ne cessa de klaxonner, signalant qu’il ne pouvait s’arrêter à temps. Maman et Agostinho auraient pu sortir de l’auto, pour les gendarmes, en théorie, ils avaient juste le temps de s’en extraire. Cette réaction m’atterrait, ils ne comptaient pour rien leur paralysie face au bolide qui ne tenta ni de changer de direction, ni de se servir du frein de secours.

Le camionneur portait la responsabilité de notre malheur. Certes Félicidade je le reconnais, je suis fautive, mais pas de l’accident, je suis fautive de m’être rebellée contre maman en permanence, depuis toujours.

Je passais mes mains sur mes cuisses elles me semblaient cuire des coups de badines de maman, je ne savais pas me plier, au fond de moi je ressentais tes corrections comme des gestes d’amour, tu t’appliquais à sévir, mais pendant ce temps-là tu étais à moi et rien qu’à moi, nous ne savions plus nous câliner que de cette façon, jusqu’à ce que je grandisse, et que tu abandonnes la badine, alors il ne me resta que mes vains emportements face à tes récriminations.

Le mécanicien, qui entretenait notre voiture, portait sa part de responsabilité. Il n’avait pas su réparer selon les règles de l’art les arrêts inopinés du moteur,

 

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qui épisodiquement calait à son point mort, et redémarrait en broutant, lors la voiture avançait par des saccades avant de s’élancer.

Joaquim n’était pas étranger au mauvais fonctionnement de notre 404 break Peugeot, une marque pourtant réputée pour sa solidité à toute épreuve, quand accidentellement il versa dans le réservoir l’eau de javel contenu dans son bidon.

Tous ses bidons que par économie Maria conservait, et qui, une fois épuisés de leur eau de javel, puis rincés, servaient à mettre en réserve l’essence du tracteur.

Fautif aussi mon malheureux Agostinho, souffreteux ce jour terrible, Maria lui offrit une douceur au café du coin, des minutes précieuses perdues, alors que le camion déjà fonçait au hasard sur sa cible. Les témoins insisteront auprès des pompiers pour qu’ils fouillent encore et encore à l’arrière de la carcasse, afin de découvrir mon pauvre Agostinho enchevêtré dans les lambeaux de la banquette arrière

 

Broyés, déchiquetés, défigurés, couchés côte à côte dans la chambre obscure, je ne reconnaissais pas ces corps, qui la veille encore s’animaient, ces corps douloureux à qui jamais je n’avais pu dire ces trois mots, trois mots simples qu’on prononce avec la honte tant ils paraissent impudiques. Maman, Agostinho, ces mots je vous les crie : je vous aime !

Puis pendant le temps du prêchi-prêcha convenu, on fit disparaitre ces corps, dans une boite en chêne, et pour finir dans la terre. Mais ces corps n’étaient point les êtres aimés, les mots me manquaient pour exprimer mon ressenti alors je criais qu’ils étaient là, avec nous, impalpable certes, mais tout proche, et qu’il ne fallait pas se résigner. Or ils abdiquaient tous, fatalistes ou pire indifférents, qui en guise de condoléance l’œil mouillé, un trémolo dans la voix, nous donnaient des « pauvres petites », et des « malheureuses enfants ». Alors à toutes enjambées je fuyais ce champ de morts. Je me réveillerais plus tard dans mon lit, la tête lourde, assommée de tranquillisant.

 

Prévenu, Joaquim sauta dans le premier train, mais au lieu de descendre à la gare de Pombal à vingt kilomètres à l’est de Bajouca, il prolongea le trajet plus au sud jusqu’à Leiria. Il voulait sans tarder arranger les affaires d’argent des comptes tenus par la banque Espirito Santo. Puis il régla le service funéraire,

 

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maugréant contre les croque-morts en leur présence, ceux-ci mal à l’aise évitaient de regarder Joaquim droit dans les yeux.

« Ne croyez pas que vous allez profiter de ma détresse ! » Leur dit-il en guise de formule de politesse. Alors il détailla minutieusement toutes les lignes de la fracture, stylo en main il noircit la feuille blanche de colonnes de chiffres, situation surréaliste, il discuta âprement jusqu’à la matière des vis des poignets des cercueils, jusqu’à imposer ses vues.

Une fois la cérémonie finie, de retour à la maison, malgré la présence nombreuse de la parentèle, parce qu’il devait repartir le lendemain, Joaquim organisa la maisonnée selon son appréciation, faisant fi de toutes les objections. Nous étions fin juillet 1981, il décida qu’en août pendant ses congés il reviendrait nous chercher toutes, et pendant ce laps de temps il donnait sa confiance à l’autorité de Félicidade. Ensuite il s’occupa de mon cas.

« Je ne veux plus t’entendre parler d’indépendance. Tu feras ce que tu voudras à tes vingt-et-un ans (21 ans étant l’âge de l’ancienne majorité, telle qu’il l’avait connue dans sa jeunesse), mais jusqu’à cette date tu m’obéiras. J’ai envoyé ton oncle chercher ton argent et tes affaires chez tes sorciers de mauvaises augures qui sont la cause de tous nos malheurs. En ce qui concerne ton mariage il attendra ta majorité (l’ancienne donc). Dernier point, tu vas me donner les sous que tu as sur toi. Dans ma maison c’est moi qui tiens les comptes. »

Des sous il ne m’en restait guère, les vêtements, les parfums, les sorties, les avaient engloutis. Ces dépenses jugées excessives confirmaient Joaquim dans sa préférence de Félicidade comme femme de confiance. C’est devant elle qu’il compta, avant de partir, la somme d’argent, chiffrée au plus juste, pour faire la jointure jusqu’à son retour.

 

Curieuse famille que la nôtre après le départ de tous : Amélia neuf ans qui semblait n’avoir aucunes séquelles du drame, un calme apparent, mais la tragédie, bien enfuie dans son cœur, la rattraperait, et lui gâterait son adolescence. Manuela quinze ans ne disait rien et pleurait beaucoup. Félicidade, dix-sept ans, écrasée par le poids de la responsabilité dont Joaquim la chargeait, tous deux avaient tenu un long conciliabule, après quoi son caractère se modifia pour respecter toutes les directives imposées. Enfin moi, dix-neuf ans, théoriquement majeure, mais maintenue dans l’infériorité, et

 

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doublement soumise : à un père, que nous pratiquions par épisodes ; et à une sœur cadette, à qui je devais sur ordre des hommages. Cette transition me révoltait, si devant Joaquim je n’avais pas ouvert la bouche, je ne tardais pas à exploser auprès de son second, ma sœur. A la vérité, je voulais provoquer une mutinerie contre le lointain pacha.

« Dis-moi Félicidade tu n’as pas l’intention de faire ce que papa a ordonné ! Il est hors de questions que nous partions en France, maman ne le voulait pas ! Et ne l’a jamais voulu ! Ce n’est pas maintenant qu’elle n’est plus que tu vas la trahir, et nous entrainer nous toutes… »

« C’était sûr que tu la ramènerais ! Papa me l’a dit avant de partir que tu mettrais le bazar ! Tu veux être toujours la plus forte, et n’en faire qu’à ta tête. Déjà avec tous les soucis que tu as donné maman tu l’as faite mourir avant l’heure… »

« Ne dis plus jamais ça, parce que des soucis tu lui en as donné plus que moi, d’ailleurs on lui en a toutes donnés tant que nous sommes, seulement toi tu savais faire ta mijaurée, et elle te passait tout ! »

Manuela et Amélia ne retenaient plus leurs larmes, alors je tentais de faire tomber la pression.

« Ecoute-moi Félicidade, je suis majeure mais peu m’importe si tu veux commander, commande. Par contre il ne faut pas partir rappelle-toi ce que nous disait maman : on est jamais mieux que chez soi, tu n’as pas oublié ! Chez nous c’est ici, alors écoute-moi ensemble nous ferons tourner la ferme… »

« Toi ! Tu nettoieras la porcherie avec tes ongles peinturlurés ! Ne me fait pas rire ! »

« Parfaitement ! Je nettoierais la porcherie, l’étable, et les cages à lapin, et si tu veux je vidangerais même la fosse septique, et à la pelle… »

« Certainement !, et avec ton bellâtre aux mains de femmes sans doute… »

« Mais bon sang la ferme est à nous, les héritières de maman c’est nous ! Moi je suis majeure je toucherais ma part, toi tu la toucheras l’an prochain… »

« Papa me l’a dit, il n’y a que ça qui t’intéresse, tu veux l’héritage pour tout claquer, tu es bien incapable de faire rentrer des sous, avec toi il n’y a rien à attendre que des problèmes, tu as toujours empoisonné la vie de tout le monde ! Je ne t’écoute plus ! »

 

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« Fait comme tu veux mais je te le dis en face, tu n’es qu’une traitre, tu te fiches bien que maman s’est usée la couenne à travailler notre terre. Tu ne sais faire que des simagrées. »

« Et ça ! Belinda de malheur ! »

Dans ses mains elle tenait une lettre de Joaquim adressée à Maria, en substance il lui intimait l’ordre de me ramener à la maison même de force, ma fréquentation scandaleuse avec ces gens du diable devait cesser, et si je continuais à les servir il la considèrerait, elle Maria, aussi dévoyée que sa fille, en fait le mot était plus cinglant. Je les imaginais ces mots incendiaires, jetés dans le téléphone, et Maria les encaissant comme des coups de poing. Vivre avec les gens du diable ne m’amènerait qu’à la débauche, et ne dit-on pas tel père tel fils, transposé au féminin si je vivais dans le dévergondage et si elle, Maria l’admettait, c’est qu’elle ne valait pas mieux.

Sans un mot je rendais la lettre à ma sœur. Maintenant je savais, Maria était partie mais une part de cet envol définitif m’incombait, et en plus Agostinho, innocent de tout, l’accompagnait. Cette tache, ma faute, m’accablait. Pourquoi ne m’avoir jamais parlé maman ? Parce que tu n’aurais rien entendu Belinda. Mais alors je ne suis qu’une mauvaise fille maman ? Non mais tu n’as pas été aussi bonne que je l’aurais souhaité Belinda. Maman tu sais à présent combien je t’aime ? Je l’ai toujours su Belinda.

 

Peu de jours après je partais seule à Leiria avec rien, ou presque, en poche, prendre du recul diraient certains, fuite en avant répondraient d’autres.

 

« Ça y est Belinda, la France ! » Me cria mon compagnon de voyage. Le train venait de rentrer en gare d’Hendaye, il nous fallait changer de train rapport à l’écartement des voies. Déjà les haut-parleurs français annonçaient un retard de onze minutes de notre train.

« Il n’y a pas de doute, repris mon compagnon de voyage, nous sommes bien en France. »

Sur le coup, je ne comprenais pas sa réflexion, mais très vite j’assimilerais le concept fondamental de la société française, où la critique est reine, où rien ne va sans problème, ce concept repose dans tous les domaines sur l’extravagant système D. il me faudrait pénétrer, et m’adapter à ce système, une révolution

 

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culturelle pour moi, qui se ne serait, et pour de longues années, que la petite portugaise.

 

Sur une voie de garage, un train complet de marchandises attendait son feu vert, je vis très distinctement malgré la distance des plateaux chargés de 404 Peugeot de toutes les couleurs, sans doute y-avait-il parmi ces voitures le modèle 404 break Peugeot de couleur blanche avec la sellerie en similicuir, il fallait bien remplacer la voiture devenue tas de ferraille rougi par ce qui n’était pas de la rouille, une voiture belle, et qui fut le plaisir de ma chère maman.

 

 

 

 

 

 

 

Épilogue, un soir de Mars 2014, le téléphone m’appelait.

 « Oui j’écoute. »

 « C’est Félicidade, juste pour savoir si tu viendras à l’anniversaire de papa, que je puisse prévoir. »

 « Je viendrais petite sœur, ne t’inquiète pas pour l’intendance. »

 « Papa sera très, très, content de te voir, surtout que des anniversaires, il ne lui en reste plus beaucoup à fêter ! »

 

 

 

Je raccrochais après une brève conversation où nous nous épanchâmes sur nos foyers respectifs. Et je songeais alors aux traits facétieux et ironiques du destin. Il avait fallu me pousser, me tirer, et même me menacer pour que je quitte mon Portugal tant aimé, puis après quelques mois je me mariais avec un français, et dès lors mon avenir était scellé, mon existence se passerait ici en France. Pourtant au fond de mon cœur un espoir demeurerait, et demeure encore, de m’en retourner un jour chez moi, d’ailleurs malgré mon mariage je gardais, et je garde encore, ma nationalité maternelle. Pendant toutes les années passées jamais je manquerais un seul anniversaire de Joaquim, et toujours nous passerions nos congés à Bajouca près de lui.

 

 

 

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Joaquim attendit que sonne l’heure de la retraite pour regagner la terre natale sur laquelle il construisit sa belle demeure, l’ultime qu’il bâtirait de ses mains lui qui en avait tant édifié. Il abandonnait la France et avec lui partirait aussi Félicidade juste le temps pour celle-ci de régler ses affaires. Félicidade s’était mariée quelques temps après moi, cette maline entortilla Joaquim pour qu’il fasse recruter par un patron de chantier un menuisier-charpentier venant de Bajouca et qui n’était autre que son ami de jeunesse, ils quittaient définitivement la France avec le projet de s’établir à leur compte au Portugal.

 

Ainsi celle qui refusait le déracinement est restée, et ceux qui l’ont accepté de bon gré sont partis. Comme UN AIR DE FADO !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

                                               FIN

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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