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                                          SOMMAIRE

 

 

                       Page 3    Préambule fluide.

 

                       Page 6    Génitoire indiscret.

 

                       Page 16   Marrons au désert.

                          

                        Page  29  Une poutre dans l’œil

 

                        Page  44  Le rire du mort

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                PRÉAMBULE FLUIDE

 

   La vie est un long fleuve tranquille, pour preuve avant ses fameuses chutes, le fleuve Niagara demeure un exemple de placidité. La violence dépend donc moins du fleuve que du relief proposé à ce fleuve, les plissements de terrain, que le fleuve traversera, provoqueront de pittoresques cascades. Ces accidents de la nature, considérés comme des aléas de la vie, seront plus ou moins marqués, ils obligeront le fleuve à un effort d’adaptation afin de creuser définitivement son lit. Dès la source les inégalités s’imposent à tous, ainsi avant de devenir fleuve, celui-ci a été torrent fougueux, et tel autre fut paisible ru, l’un coula à travers de vertes prairies, et celui-là glissa dans une gorge rocailleuse.

    À chacun sa vie !

    Assis à la terrasse d’une guinguette, soumis aux affres d’une digestion violente, qui aurait raison de mon énergie en m’ankylosant d’une sieste profonde, je regardais encore d’un œil voilé, dénonçant les inquiétudes d’un foie besogneux, la rivière que les gens d’ici nomment Gardon, un nom générique qui convient à toutes les rivières du pays. Elle sautillait de pierres en galets, heureuse de baigner les bambins ravis sous le regard attendri des mamans à qui elle rafraichissait le galbe des jambes par des caresses osées.

    Cette fine observation provoqua cette question capitale, comme il en émane souvent du tréfonds de la scissure de Sylvius, lorsque le cerveau grisé par les arômes capiteux de produits soumis à déclaration de récolte afin d’être régulièrement taxé par les contributions indirectes portant sur les vins et alcools, lorsque ce cerveau embué donc s’interroge sur des abstractions abracadabrantesques, à savoir : l’eau a-t-elle une mémoire ?

    L’homéopathe, maître reconnu dans l’art des dilutions, vous démontrera que même en quantité infinitésimale un principe hyperactif noyé dans un phénoménal volume d’eau gardera toutes ses qualités. Il vous apportera les preuves de ses allégations en vous dénombrant les patients dont l’état de santé demeure au beau fixe depuis qu’ils ne se contraignent plus à l’agressivité des innombrables drogues de l’allopathe. La démonstration est tentante, et si

 

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j’applique celle-ci à ces innombrables cours d’eau qui passent sous les incalculables ponts de France et d’ailleurs, je ne serais pas étonné que les scientifiques trouvassent, pour peu qu’ils cherchassent avec attention, d’abord des quantités faramineuses de minuscules résidus de pollution, mais aussi des imperceptibles témoignages du périple des cours d’eau, présentés par exemple sous la forme de molécules d’herbe qui renvoient loin en amont quand le ruisseau traversait naguère le champ du père Mathieu.

    Arrivé à ce point de divagation il est temps de se pencher sur ce proverbe probablement chinois. Axiome : sont chinois tous les proverbes d’origine incertaine.

    Lisons : « Le fleuve n’est jamais si près de sa source que lorsqu’il se jette dans la mer ».

    Vérité absolue puisque le fleuve depuis sa naissance n’a jamais eu d’autre but. Mais à ce moment précis où ce fleuve avec son cortège de scories débouche sur la mer, l’enquêteur munis des appareillages de haute technologie saura déterminer avec exactitude tout le tracé du fleuve depuis son embouchure jusqu’à sa source. Sauf si ledit enquêteur interprète mal les données, à cause souvent d’une concentration de minuscules reliquats qui pour une raison indéterminée se regroupent et ensemble tourbillonnent, alors à cet instant précis le rêveur se lèvera de sa chaise et déclarera sans ambages que les tourbillons du fleuve ne sont que les réminiscences de ses propres souvenirs amalgamés en un point précis, le rêveur ajoutera que lui-même parfois, arrivant au bout de sa course, appréciant son itinéraire passé, le vertige le saisit, et qu’il sent dans sa boite crânienne tourbillonner des histoires anciennes.

    Tout ce qu’on a vécu, entendu, ou vu, de bon, parfois de moins bon, et aussi de franchement mauvais, réside dans les nombreux replis du cerveau, il suffit d’entrouvrir les bords desdits replis pour que virevoltent les moments de son passé, ils viennent et défilent tel des extraits films, ils vous arrachent un sourire ou des larmes, cela dépend, bien souvent ils ne tiennent aucun compte de la chronologie, lorsque à nos yeux l’anecdote est drôle ou significative on aime à en faire le récit quitte à exaspérer l’entourage, parfois même subrepticement afin de passer pour un être exceptionnel on s’accapare d’une histoire que l’on fait sienne en arrangeant un point de détail, en changeant les noms des personnages, en installant le récit dans un décor nouveau et à une époque

 

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différente. Une fois réécrit le récit basé sur des faits avérés mais devenu fictionnel par une imagination débridée semblera si authentique que nul ne songera à le contester. Quelquefois il s’emploie cette expression singulière mille fois entendue : « cela est plus vrai que nature », une phrase banale dont la signification se révèle par une métaphore qui nous renvoie à l’élément liquide où vivent les poissons, car comme le poisson, généralement l’auditeur ou le lecteur bien disposé mord volontiers à l’hameçon, un hameçon masqué par une fausse mouche, ou un appât singeant la réalité.

 

Comme l’eau sous le pont lorsqu’elle tourbillonne, elle attire l’œil par ses remous. Certains tourbillons, par la force et la durée qu’ils engendrent, captivent le spectateur solitaire vite rejoint par la multitude, et le suspens s’installe, s’impose, tous pressentent qu’il va ou devrait se passer quelque chose d’inouï.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                 GENITOIRE INDISCRET

 

    Ils s’appelaient Isidore, Théodorit, Pamphile, et autres délicieux prénoms que plus personne n’osent à présent attribuer à sa progéniture, mais avant la perturbatrice secousse du printemps 1968 la tradition régulait encore les existences et les prénoms se transmettaient de génération en génération. Ils vivaient au village de La Feuillargues où ils étaient à peu près tous nés, et plus précisément selon la tradition séculaire dans la chambre parentale au mitan du lit où ils furent conçus. Ils expérimentaient cette période de l’adolescence où rien ne compte plus que les copains, accessoirement les copines, qui formaient elles aussi une bande. Souvent d’ailleurs Une force irrépressible forçait les deux clans à se joindre. Les réunions improvisées se passaient sur l’espace ombragé devant les arènes municipales. Un mur en pierre ceinturait la placette carrée, il servait opportunément de banc à cette jeunesse.

    Sauf lorsque la pluie ou le sale temps l’en empêchait la placette se dévouait toutes les journées aux rencontres prévisibles. Le ballet commençait tôt le matin. Le muret accueillait pour un bref instant de récupération : les vieux étayés de canes ou de béquilles partant ou revenant de promenade ; et les vieilles, les plus alertes supportaient les cabas pesants, tandis que les plus rouillées tiraient des caddies grinçants, à moins que les crissements ne proviennent d’articulations défaillantes. De sorte qu’un esprit malintentionné en voyant la placette au matin aurait trouvé de quoi s’interroger sur cette singulière foire de fossiles encore vivants.

    Le ballet reprenait son cours juste après la sieste lorsque les mamans poussant des landaus, ou surveillant les jeux enfantins, venaient comparer avec fierté la progression de leurs chérubins. Il s’agissait sans qu’aucune ne l’avouât ouvertement d’une sorte de concours général où les enfants devaient approcher au mieux les critères définis par l’officiel carnet de santé, se maintenir au mitan des courbes idéales de poids et de taille, percer les dents sans retard, se dresser sur des jambes flageolantes, apprendre la propreté en domptant les besoins physiologiques et d’ailleurs quelle fierté d’annoncer à la

 

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 cantonade que le petit trésor s’est assis tout seul sur le popo pour faire ce que doit.

    Puis arrivait l’heure du gouter qui voyait les mamans se disperser telle une volée de pigeonnes il ne s’agissait pas pour elles de déboutonner en public le corsage voilant le sein nourricier. Ce sein voluptueux apte à enchanter les nouveaux venus, ces récents retraités qui boules d’acier en mains investissaient à leur tour la placette pour des parties de pétanque homériques jusqu’à l’heure où les gosiers déshydratés réclamaient un verre ou deux de ce breuvage traditionnel fortement anisé devant lequel les joueurs refaisaient leurs parties ou bien le monde selon l’actualité du moment.

     Cependant avant cette heure apéritive la jeunesse venue des quatre points cardinaux de La Feuillargues investissait judicieusement les quatre angles de la placette où les assemblages se formaient selon le critère de l’âge, de la préadolescence jusqu’aux abords de l’âge adulte. Mais entre ces deux extrêmes se situaient la brève période expérimentale, l’adolescence, un passage obligé avec des rites tacitement imposés, des apprentissages laborieux où les erreurs se paient comptant.

 

    Théodorit appartenait à ce groupe, son état de collégien lui permettait de fréquenter l’angle de la placette approprié à sa classe d’âge, mais seulement les jours de relâche ou lorsque le travail scolaire à la maison s’allégeait juste avant la période estivale. Quelques fois il enviait les copains placés chez des patrons pour acquérir les rudiments d’un métier qui ne soit point sot. Eux n’avaient plus le souci d’un devoir à rendre, d’une leçon à apprendre, ils agissaient comme des hommes puisqu’ils touchaient une paye, certes diminuée mais qui cependant les affranchissait.

     Le travail, Théodorit y goutait tous les ans en cueillant avec entrain les fruits du verger, des pêches grosses comme ses deux poings abondantes en jus vitaminé. Théodorit avait treize ans lorsque pour la première fois il se glissa entre les pêchers. Son père lui avait simplement annoncé : « tu commences demain matin à sept heures ».

    Le père, comme beaucoup de sa génération, termina sa scolarité et débuta une vie professionnelle de cultivateur à cet âge encore enfantin. Alors l’enfant Théodorit fier de suivre l’exemple paternel accepta cette obligation avec le

 

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 sourire. Le lendemain le patron, un copain de jeunesse du père, après évaluation de la force du garçon le chargeait de cette besogne de préparer les cagettes afin que les cueilleuses n’en manquassent point, et de disposer celles-ci une fois pleines dans le fourgon bringuebalant de telle façon qu’aucunes ni ne branlassent ni même ne branlochassent selon l’ordre formel du patron qui ajoutait avec malice : « à ce propos toi-même tu éviteras de te branlocher dès que j’ai le dos tourné. »

     Confondu de honte par cette parole grivoise dévoilant en public un geste certes habituel mais tenu secret, le pudique Théodorit sentit ses joues s’enflammer. Il comprit immédiatement que sa moindre erreur susciterait une goguenarde trivialité, alors toute la matinée par un geste monacal Théodorit s’employa à sa tâche. Ce travail soutenu et discret à l’extrême provoquera l’humiliation du jeune laborieux. Il y eut un moment où pendant qu’il se dirigeait vers le fourgon en supportant dans ses bras quatre cachettes pesantes, le patron décida de changer de verger. Or ledit patron n’ayant pas emprunté la même rangée doubla le garçon sans s’en rendre compte, et d’un pas rapide atteignit le fourgon. Il le démarra, et contourna le verger afin d’être au plus près des cueilleuses de telle sorte qu’elles embarquent sans perdre de temps.

    Pendant ce temps Théodorit, les bras chargés, cherchait des yeux ce fichu fourgon désormais envolé, tout autour de l’emplacement délaissé trainaient des cagettes, alors des coups de tonnerre éclatèrent dans sa poitrine, un mauvais pressentiment l’assaillit, Théodorit fit demi-tour, et sans abandonner son fardeau au pas de course revint à son point de départ.

    Disparu le patron, évanouies les cueilleuses, comme le petit Poucet du conte, Théodorit était abandonné dans une forêt singulière, alors il tempêta des appels monstrueux et rageurs, lors ses bras lui cuisaient de ses efforts inutiles, Il déposa les cagettes remplies de fruits sur lesquels des larmes amères tombèrent. Piteusement Il s’en retourna à sa maison en cheminant par des sentiers discrets la gorge sèche d’émotion. Il imaginait la colère paternelle formée du reproche injuste de n’être qu’un fainéant roué qui se débine au moindre effort tout juste capable à amener la honte sur la famille. Comment croire que nul ne se soit ému de son absence au moment du départ, lui-même Théodorit, après avoir pensé à une mauvaise farce, se persuadait que sciemment les patrons se débarrassaient ainsi des piètres ouvriers. Théodorit

 

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 en avait entendu de ces histoires de patrons qui renvoyaient, pour un mot de travers ou un ouvrage mal ficelé, un salarié séance tenante. Ce dernier en général levait l’outrage du renvoi indigne devant les prud’hommes, et ceux-ci obligeaient le patron à payer des indemnités. Mais lui Théodorit allait-il chercher à son premier travail des chamailleries à son patron qui en outre était un copain de son père.

     Le chemin, qui n’en finissait pas, l’amena après une heure de marche devant le portillon de sa maison, une maison vide l’accueillait. Midi approchait quand sa mère, précédée de la chatte, franchit la porte de la cuisine le cabas chargé de courses.

    « Alors le travailleur… ça c’est bien passé ? »

    Un oui timide sortit d’une bouche embarrassée.

    « Tu dois être rompu, aussi j’ai acheté un bon steak de cheval, ça va te redonner de la force. »

     Théodorit entendit le portillon couiner, le père en entrant dans la cour minuscule cherchait toujours d’un regard périphérique où ranger son vieux clou à pédales avant de le mettre à sa place habituelle. De sa banaste il sortait sa bouteille de vin allongé d’eau au deux tiers, qu’une toile de jute maintenait au frais toute la matinée. Déshabillant la bouteille de l’étoffe rugueuse il constatait sa consommation, et à vue de nez, un tiers pinard deux tiers d’eau, refaisait le plein, rhabillait la bouteille, fichait celle-ci dans un seau remplit d’eau glacé du puits.

    « Alors le travailleur…, dit-il en pénétrant dans la cuisine, tu as raté le bus ? »

    « C’est archi-faux, s’insurgea Théodorit d’une voix mal assurée, ils m’ont oublié, oui oublié, comme si je n’existais pas… ils m’ont laissé en plan au verger du Capet à plus de cinq kilomètres… tu te rends compte… oublié… cinq kilomètres… existait pas… »

    Théodorit ne contint plus son émotion et ses derniers mots sortirent par saccades, mouillés de larmes amères.

    « Je sais, j’ai vu le patron, t’inquiète pas, et mouche toi, dit le père. Il s’est aperçu de son erreur au verger de Sougny, et comme il devait faire marcher la troupe il n’est pas revenu au Capet. Il pensait bien que tu trouverais ton chemin comme un grand. Mais demain sept heures tu y retournes comme en 14. »

    

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    L’incident n’eut pas d’autres répercussions pourtant cet oubli marquerait le point de départ de l’inconvénient majeur de la vie de Théodorit. Toujours il percevrait ce sentiment d’être au mieux négligé, souvent écarté, et quelquefois rejeté avec en prime à subir la violente moquerie de mots enfiellés.

    Sur ce coup là personne le lendemain ne railla l’étourdi, sa mésaventure semblait appartenir au passé. En réalité si aucunes cueilleuses ni ne pouffaient ni ne brocardaient Théodorit cela provenait uniquement de la présence de deux nouveaux cueilleurs, des étudiants-fourmis venus amasser quelques provisions pécuniaires. Théodorit constata alors que les adolescentes devant ces jolis damoiseaux changèrent de comportements. Ces jouvencelles qui hier encore riaient sans retenus pour des riens se refusaient à présent tout débordement. Les deux bellâtres, public à séduire, excitaient la nature de séductrices qui sommeille dans le tréfonds de l’âme féminine. Affinant leurs irrésistibles atouts qu’un jour béni le bon Dieu leur a façonné en trop grand nombre, provocatrices jusqu’au simple geste de cueillir une pêche afin de planter leurs crocs menus dans cette chair juteuse à l’instar de madame Eve avec sa pomme ce qui provoquait chez monsieur Adam des flux sanguins incontrôlés, il faut dire que le pauvre homme se promenait cul nu avec comme cache-sexe une seule feuille de vigne au lieu d’austères feuilles d’ortie dont font usage les pieux ecclésiastiques, les tendrons rivalisaient de charme honteusement aguichant.

    Au sortir de l’enfance Théodorit ne se berçait pas d’illusion, les attitudes prometteuses des nymphettes ne s’adressaient pas à sa personne, car aux yeux de celles-ci il trainait un défaut rédhibitoire qui ne permettait pas d’être pris au sérieux. Ce boulet que traînent tous les garçons se nomme pucelage et seules les filles détiennent la solution du problème en effet il ne dépend que d’elles de libérer les garçons de ce poids mais l’esprit tortueux de la gente féminine veut qu’elle ne s’intéresse jamais aux novices complexés, conclusion l’affaire reste en l’état jusqu’au jour où le garçon, fieffé menteur, proclame qu’il a jeté sa gourme plusieurs fois par-delà les moulins suscitant ainsi quelques passions. Mais jusqu’à ce jour, le désolé garçon se bornera à une lecture active de la revue « les folies de Paris et Hollywood » dans laquelle s’exhibaient des dames aux formes généreuses toutes dénudées et toutes retouchées par les pinceaux habiles des censeurs qui effaçaient avec application les sombres particularités.

 

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    Les deux éphèbes par contre appréciaient les coquetteries et les agaceries des jouvencelles, ils les recevaient comme la rançon de leur charme d’ailleurs se sachant admirés, souvent pour des gestes anodins ils empruntaient à Apollon des poses souveraines. Ils portaient pour tout vêtement un maillot de corps étroit et un short étriqué et très court de façon que les demoiselles appréciassent les rondeurs des bras et des cuisses développés par des pratiques sportives intenses. Ils représentaient deux types opposés de beauté l’un était blond avec des cheveux élégamment coupés dont une mèche flottait sur le front de son visage imberbe et régulier aux roses pommettes, l’autre à l’inverse s’autorisait avec sa brune pilosité, une discrète et étudiée nonchalance, disons sans malice qu’il exhibait une face avec du poil autour, une sorte de peluche où se perdraient en cajoleries des doigts féminins.

    Théodorit en comparaison déambulait couvert d’affaires démodées et rapiécées avec sur le crane un des bérets paternels, cela suffisait car comme disait sa mère à chacune de ses plaintes : « on ne va pas au travail comme on va à la messe ! ».

    Il ne présentait en somme qu’un visage poupin tartiné d’un baume contre les piqures des insectes auxquels il était allergique et d’un onguent protecteur des redoutables rayons du soleil qui rougeoyait sa face comme un joli coquelicot. Il devait à sa mère ces deux pommades, elle les préparait selon des recettes mystérieuses à bases de plantes succulentes, plantes sauvages, et plantes aromatiques, d’une efficacité indéniable elles présentaient cependant l’inconvénient majeur d’empuantir sa périphérie, autant l’auréole d’un saint nimbe sa divinité, autant les effluves des crèmes maternelles délimitaient, telle une zone interdite, le périmètre personnel de Théodorit.

    « Tout ça est naturel et ça vaut mieux que de courir au médecin ! » Interjetait sa mère à chacune de ses récriminations.

     Théodorit ne parvenait pas à convaincre sa protectrice de mère qu’il pouvait aussi bien travailler dans une tenue allégée. Puis doutant de son physique de gringalet, de ses bras chétifs, de ses jambes fluettes, il convenait que ne pouvant soutenir la comparaison il évite la moquerie. D’ailleurs il ne mettrait pas longtemps à bénir sa mère de l’obliger à porter des pantalons longs et pétassés.

    Habituellement en fin de journée le patron après le dernier transport de fruits, chargeaient dans la fourgonnette les dernières cagettes pleines, le

 

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 matériel, et le personnel qui s’entassait dans le peu d’espace disponible. Ce soir-là le glabre blondinet debout dans un angle avait posé son derrière sur l’escabeau et un pied sur le bord d’une cachette de telle sorte que son short exigu s’étira au niveau de l’entre jambe et qu’il apparut dans le clair-obscur du véhicule une excroissance singulière. Dans un premier temps toutes et tous occupés à trouver une place, personne ne se troubla de cette manifestation saugrenue, et la chose aurait pu ne pas être vue si une demoiselle ne s’était pas assise de biais sur le bord inoccupé d’un chariot placé devant le blondinet.

    « Tenez-vous bien ! » crut bon d’ajouter le patron en embrayant la première vitesse, une manœuvre qui causa de brutales convulsions à la fourgonnette dont les passagers supportèrent les conséquences. La demoiselle par des mouvements désordonnés se rééquilibra de justesse sur son bout de chariot, cet exercice soudain dirigea son visage à proximité immédiate de l’effronté testicule tout à fait extirpé de son abri par un chaos blagueur. Ce tête à tête inattendu pétrifia la demoiselle un instant très bref, se sentant coupable elle voulut pour s’excuser adresser au blondinet un regard désolé, alors elle leva ses yeux et vit le blondinet lui sourire avec une expression qui se voulait attendrie mais que le contexte, en équilibre sur une jambe, avec une partie secrète de son anatomie à l’air libre, rendait clownesque. D’un coup un fou rire étrangla la demoiselle, un éclat de rire inopiné dont elle profitait seule devant des yeux interrogateurs, toutefois avant de s’évanouir elle posa une main devant sa bouche, plia tous les doigts sauf l’index pour indiquer une direction précise, puis elle s’écroula en tenant ses côtes des deux mains et supporta des spasmes insoutenables. Une liesse communicative s’empara de la troupe hormis le blondinet qui par ses mimiques devenues grotesques à force de vouloir percer le mystère de cette folle gaité renforçait la jubilation de tous.

    Avant toutes réactions polissonnes, appréciations grivoises, sous-entendus obscènes, la fourgonnette après un ultime sursaut s’arrêta net sur le bord de la route.

    « Mes amis !, je crois bien que j’ai crevé, il va vous falloir rentrer à pince… mes seigneurs !, dit le patron en riant de son trait d’humour avant d’ajouter, non mais sans rire c’est vraiment la couille dans le potage cette histoire ! »

    « Oh nous ne sommes pas à une couille près patron ! » s’exclama entre deux convulsions de rire la demoiselle qui tentait pour la énième fois de se relever sans y parvenir.

 

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 Puis d’un coup d’un seul elle se redressa et bondit derrière la première haie venue.

    « J’en peut plus ! J’en peux plus ! » Entendit-on avant que le bruit impudique d’un écoulement caractéristique se fasse entendre. Et pour qu’aucun doute ne subsiste elle crut bon de compléter qu’ : « il était moins une que je fasse dans ma culotte. »

     Ce dernier commentaire déplut à Théodorit lequel se faisait une haute idée de la grâce féminine et qui par ces mots se ramenait au niveau le plus trivial de l’espèce humaine souvent titillée par une physiologie embarrassante. Théodorit témoin oculaire de toute la séquence comprenait mal que la simple exposition d’un génitoire, attribut régulièrement enfoui sous plusieurs couches de tissu, puisse déclencher une telle hilarité, lui-même s’était forcé à rire. Sincèrement Il pensait que ce genre d’incongruité ne méritait pas plus qu’un coup de vent qui soulève une jupe et dévoile des rondeurs qu’un œil fureteur ne s’y attarde.

    Pourtant Théodorit se souvenait d’une fois, à l’âge de huit ou neuf ans, où ses tempes lui donnèrent l’impression d’éclater, tant les saccades du flux sanguin se montrèrent violentes. Sa mère l’avait confié pour une raison ignorée à une tante qui vivait à Brontillier dans un appartement vétuste agrémenté d’un balcon minuscule où une seule personne pouvait juste se tenir debout. Des quelques jours qu’il passa chez sa tante il en fut un qui le marqua à jamais. En réalité il s’agissait d’une réunion-vente-à-domicile où une sixaine de femmes entre le café et les gâteaux secs écoutait une dame déployant le chic tapageur de la grande cité, fardée à l’excès, permanentée et régé-colorée, qui présentait avec un intarissable bagou toute une gamme de bas de nylon de toutes les teintes avec ou sans couture.

    Assis sur le pavé Théodorit jouait avec ses deux petites voitures sans prêter attention aux conversations sur la qualité des mailles desdits bas et sur le confort qu’ils généraient aux jambes lourdes accablées de varices. Il aurait pu, affairé dans sa bulle, passer tout l’après-midi à piloter du bout des doigts ses petites reproductions. Mais à un certain moment il entendit dans son dos l’interpellation de la dame chic commençant par un compliment et se terminant par une interdiction prononcée d’une voix sévère.

 « Et maintenant le petit garçon qu’on n’entend pas et qui a été si sage ne devra plus se retourner tant que je ne l’aurais pas dit. »

 

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     Or comme il n’est rien de plus excitant que de braver un interdit surtout si on signale l’interdit avec insistance. À partir de cet instant la curiosité ne lâcha plus Théodorit, dans son dos il se passait des choses que toute nécessité il se devait de connaitre s’il voulait comprendre ce monde adulte qui l’attendait au sortir de l’enfance. Le désir le tourmenta alors d’entrevoir juste pendant une fraction de seconde ce lourd secret de femme qui se tramait derrière lui, car il entendait des chuchotis, des froissements, des mouvements, mais comment renier sa promesse de ne pas se retourner quand l’envie tenaille jusqu’à l’obsession, cruel dilemme. Alors pour ne plus être soumis à la tentation Théodorit se traina à la suite de ses voiturettes devant la porte-fenêtre du balcon estimant que l’animation extérieure le distrairait d’une action mauvaise.

    Ainsi croyant se mettre à l’abri il ne se doutait pas que le Diable l’attendait à ce point précis pour lui donner en quelque sorte des yeux dans le dos. Des yeux qu’il leva une seule fois vers l’extérieur pour voir à travers les vitres certains vols d’hirondelles, mais le reflet des vitres renvoya par un effet pernicieux une grande partie de la scène qui se jouait dans son dos, lors hypnotisés ses yeux restèrent braqués sur cette vision évanescente.

    Les dames se considérant seules entre elles en totale liberté, faisant fi de leur naturelle pudeur, enfilaient, quittaient, et renfilaient, tous les bas-nylon étalés sur la table débarrassée des reliefs du gouter. La dame chic encourageait les essayages en donnant à toutes des avis circonstanciés. Ignoré de toutes, de son poste d’observation Théodorit scrutait en ethnologue ce monde féminin inconnu qui se dévoilait brutalement à ses yeux enfantins. Son horizon étriqué s’ouvrait brusquement sur un univers auquel jamais il n’avait porté intérêt et qui, au fil des minutes voire des secondes, le passionnait.

    Comment décrire cette révélation qui tel le soleil d’été lui brulait les rétines, des galbes, des potelés, des courbes, des rondeurs, des chairs, des formes que rehaussaient la brillance du nylon. Les dames relevaient haut les bords des robes afin que leurs consœurs apprécient la beauté et l’effet du produit manufacturé sur leurs jambes en mouvement, n’hésitant pas à esquisser quelques pas de valse. Théodorit ne perdait aucunes miettes de ce bonheur fugace, donnant le change en déplaçant sans ardeur ses voiturettes par une sorte réflexe pavlovien, alors que dans l’instant ses yeux s’attardaient dans les régions hautes des cuisses découvertes, sur ces artifices inconnus nommés jarretelles qui maintenaient hauts perchés les bas satinés.

 

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     Et puis il y eut cette brève seconde qui accablât de honte le garçonnet pudique, il entrevit la limite extrême des cuisses d’une de ses dames. La dame portait une culotte de couleur chair, et Théodorit ignorait que des sous-vêtements pussent avoir une couleur autre que le blanc comme ceux qu’ils portaient ou le bleu de ceux de son père, quant aux sous-vêtements féminins de la famille jamais il n’en avait vu étendu sur le fil-de-fer-étendoir. L’apparition surprenante de cette partie de corps qu’il crut dénudée, et qui ne ressemblait pas à la sienne le stupéfia. L’inavouable mystère de la différenciation sexuelle se présenta à lui si rapidement qu’il faussa son jugement jusqu’à ses années collégiennes où des copains délurés photos interdites à l’appui, rires gras et plaisanteries grossières en prime, complèteront son bagage scientifiques sur les particularités génitales.

 

    Ces mêmes pensées populacières, ces mêmes idées poissardes, réapparaissant du fond de la fourgonnette imposerait à Théodorit une réflexion sur nos ressorts comiques. Rien n’est plus beau que la vie, et pourtant un des instruments qui rend possible cette vie, ici un effronté testicule, devra sous peine de ridicule être cacher, jamais il ne pourra prétendre être sinon sanctifié mais au moins honoré selon ses mérites. Tout au contraire l’exposition des génitoires vus à l’endroit, ou pire à l’envers pour peu que son titulaire se penche en avant, rendra ce dernier grotesque pour preuve le rire de folie de la cueilleuse. Exception faite de nos ancêtres les primitifs qui n’avait pas encore appris le sens du ridicule, et de nos contemporains nudistes qui sans soucis esthétique pousse la bouffonnerie à caricaturer la nature, si au moins ces déplumés gardaient entre leurs fesses la dernière plume et s’ils s’affublaient d’un chapeau pointu et du gros nez rouge de clown alors à la bonne franquette ils amuseraient sans façon leurs congénères.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                  MARRONS AU DESSERT

 

 

     A côté mais un peu en retrait de la placette, sauf à la belle saison quand le patron alignait ses tables et ses chaises dans le prolongement de l’espace carré ceinturé du muret qui servait à toute la population de La Feuillargues de providentielle banquette, prospérait le café-restaurant, débit de tabac, et dépôt de presse de monsieur Balthazar, lieu connu sous l’appellation de : « Grand Balthazar ». Une enseigne flatteuse mais néanmoins méritée, dans les années de son apprentissage de cuisinier, monsieur Balthazar fut instruit de cet art par des chefs prestigieux de grandes maisons parfois étoilées. Puis, son expérience acquise, il attendit que se présente une affaire valable pour se mettre à son compte. Monsieur Balthazar étonna bien des gens de la communauté en s’installant avec femme et enfants dans ce trou perdu de La Feuillargues où on y va exprès, certains autochtones du lieu, les pires commentateurs à la glose perfide, ne croyaient pas qu’il survivrait par son commerce, ils s’attendaient, réjouis d’avance, à une retentissante faillite. Ils déchantèrent car ils ignoraient que monsieur Balthazar possédaient une réputation bien établie dans l’art culinaire. Pourtant pendant des semaines le client bouda le lieu, et l’œil narquois des langues de vipères se délectait par la vision de la salle du restaurant désespérément vide.

 

     Puis vint un samedi printanier, et vers midi dans la grand-rue de La Feuillargues qui s’étire devant la placette des arènes et le café-restaurant et va à la deuxième placette du village, celle toute minuscule du monument aux morts qu’entoure la mairie au fond, sur un côté l’église, et sur l’autre les commerces : une boulangerie, une épicerie, une boucherie, et un salon de coiffure mixte aménagé de façon à ce que les femmes et les hommes ne puissent ni se côtoyer ni s’agacer de fines plaisanteries équivoques, et dont l’ouverture se réduisait aux soirées des jours de semaine, et le samedi complet, il se vit donc dans cette voie au prétention d’avenue une profusion de

 

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 véhicules : tractions Citroën ; Ford Taunus ; Panhard ; Peugeot 203 ; Frégates Renault ; Arondes et Chambord Simca.

     Timothée, un copain de Théodorit, apprenti depuis quelques mois dans un garage automobile expliquait à qui voulait l’entendre en les barbant copieusement les détails techniques des rutilantes mécaniques, mais en vérité même ceux qui donnaient l’impression de l’écouter s’attentionnaient plutôt des magnifiques toilettes des dames de la noce qu’accompagnaient d’élégants messieurs. Nombreux de la communauté de La Feuillargues sortaient de leur maison en prenant des airs de gens préoccupés par des affaires d’importance puis comme poussés par le hasard ils approchaient et s’ébaudissaient de ce spectacle inattendu. Un magnifique coupé Cadillac conduit avec prudence vint à un certain moment se garer juste devant le « Grand Balthasar ». Un gracieux jeune homme en smoking en sorti et s’empressa de libérer la mariée qui temporisa juste le temps nécessaire afin que son apparition radieuse provoque des « oh » des « ah » de spectateurs éblouis, hommages suprêmes à sa grâce. Ensuite tout ce beau monde entra dans le restaurant, et ceux qui parmi les spectateurs savaient, dévoilèrent que toutes ces personnes appartenaient à des familles renommées de la cité Brontillierainne, d’ailleurs les anneaux avaient été bénis dans la souveraine cathédrale de Brontillier par monseigneur l’évêque en personne.

     Que des gens de cette qualité délaissent les tables réputées de Brontillier et viennent gouter la cuisine de monsieur Balthasar dans une occasion aussi exceptionnelle en étonna plus d’un à La Feuillargues. Ainsi donc dans le village œuvrait un chef de qualité pensa-t-on tout de go, et compléta-t-on, ce mérite inespéré rejaillirait assurément sur le modeste village parce qu’il possédait à présent cette particularité. Malgré tout, les langues de vipère vitupérèrent, annonçant qu’avant toute catastrophe il se produit un événement admirable nommé : «chant du cygne». Puis au fil des samedis et des dimanches la répétition du chant de cet oiseau qui se maintenait en bonne santé, coupa le sifflet des reptiles. Néanmoins si les critiques abandonnèrent la question de la survie du restaurant, ils blâmèrent la façon dont monsieur Balthasar assumait le poids du service régulier des noces et des banquets. Lors de ces réjouissances jamais il ne sollicitait l’aide d’une ou de plusieurs habitantes du village, les renforts dont il avait besoin appartenaient essentiellement à sa famille, ou à celle de son épouse. Lorsque d’une manière infecte on jasait, les

 

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 plus teigneux déclaraient qu’éviter systématiquement d’employer les autochtones ne lui porterait pas bonheur et que tôt ou tard il paierait l’addition, et d’un œil malveillant ils attendaient l’inévitable débâcle.

 

    Pour quelle obscure raison monsieur Balthasar dérogea-t-il à son habitude de ne pas servir de repas la nuit de Noël. Sans doute son cœur de père fut-il sensible au désir de la future mariée de mettre son union sous la protection de l’enfant Jésus, et que ce soit lui Balthazar le maître d’œuvre des agapes, à l’exemple des agapes sacrées des premiers chrétiens qui sous la menace des romains prenaient en commun le repas du soir. Il consentit à la prière de la promise mais plus tard, après coup, il se jura de ne plus jamais faire une entorse à sa règle car l’épisode à venir le condamnerait à perpétuité au rappel de sa fâcheuse transgression.

 

    Les gens de cette noce appartenaient aux classes modestes de la société et argument de poids, tous plus ou moins étaient originaires de La Feuillargues. Des humbles, des ouvriers, des manuels, astreints à des existences difficiles où les embellis se produisent dans les rares occasions que sont les baptêmes et au-delà de tout, les mariages. Monsieur Balthazar avait dû composer avec les futurs et leurs parents, pour parvenir à réaliser avec un budget limité, un menu remarquable digne de la circonstance, très loin de la cuisine au rabais qu’autorisaient leurs pauvres moyens. Mais résonnait Noël et monsieur Balthazar trouvait là le motif d’une bonne action.

 

     A la fête de Noël le bar de monsieur Balthazar restait ouvert jusqu’à la fin de la messe de minuit, cela permettait aux mécréants du village, aux fiers incrédules du lieu, de trouver un réconfort liquoreux, et tout en devisant sur la réalité d’un au-delà incertain de siroter sur le zinc des boissons certes alcoolisées mais néanmoins propices à la réflexion, et surtout d’attendre patiemment toute leur parentèle croyante et pratiquante qui dans la nef centrale priait sans rancune et avec ferveur pour le salut de leur âme pècheresse. Théodorit, qui avait fait sa communion solennelle ne s’astreignait plus à fréquenter assidûment l’église, se dispensant bien souvent d’assister aux offices quelques fussent leur importance, préférant s’acoquiner, même si aucun alcool ne lui était servi, à ceux qui dans le vin trouvent la vérité plutôt que le Mystère de la Transsubstantiation lors de l’élévation du calice.

 

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      Souvent dans ces cas de messe buissonnière Théodorit retrouvait Gédéon un garçon de son âge accoudé au bar avec un vrai verre alcoolisé en main. Il est vrai qu’avec sa stature Gédéon paraissait avoir dix-huit ans, plus que sa réalité. Gédéon apprenait en alternance selon les jours ouvrés le métier de plombier-zingueur soit auprès d’un artisan ou bien à l’école pratique. Quelques fois Gédéon s’embarquait avec des hommes accomplis, des ouvriers en mal de distraction, ils allaient mater dans un ciné de Brontillier spécialisé dans des œuvres explicites pour publics avertis, des films interdits aux adolescents boutonneux de moins de dix-huit ans. Ces sorties cinématographiques se transformaient aux dires de Gédéon en virées libidineuses. Le ciné se situait dans une rue torride de Brontillier, il voisinait avec des cabarets où sur un minuscule plateau se pratiquaient des stripteases intégraux, des bars équivoques où de prétendues hôtesses s’autorisaient des gestes familiers sinon très amicaux, enfin dans cette rue papillonnaient des dames peu vêtues disposées à se livrer à de brèves relations tarifées. Gédéon racontait volontiers à ceux de sa génération ces rites nocturnes dédiés à fesses rabattues au culte de Vénus, il n’omettait pas de mentionner les fantaisies préliminaires réalisées par l’amante professionnelle.

 

    Ces narrations provoquaient de rougissants émois auprès de garçons qui n’usaient pas encore de ces voluptueuses pratiques, aussi réclamaient-ils plus de détails que par générosité Gédéon répandait dans des têtes aussi vierges sur ce sujet que leurs virilités naissantes. Avec des accents aussi criants de vérité Gédéon ne semblait pas fanfaronner en racontant ces nuitées lubriques, et Théodorit, comme tous les gars de cette génération, aurait aimé être une fois à la place de Gédéon. Hélas leur faisaient défaut la dimension physique, les traits prononcés du visage, et le plus important afin d’obtenir à coup sûr côté religion une pleine indulgence concernant les abus de stupre, un cousin plus ou moins germain curé. Théodorit en première leçon de la vie constata amèrement qu’il en était qui sans raison cumulait tous les avantages.

 

     Un cousin germain choisi, sitôt ses vœux prononcés, comme confesseur exclusif par Gédéon ainsi selon son mot ils lavaient le linge sale en famille. Pourtant il advint que, scandalisé par la jeune vie de Gédéon, versée dans une honteuse débauche, le curé débutant se refuse à entendre les confessions graveleuses du salace Gédéon. Lors après quelques semaines d’un amical partenariat : aveux d’un côté absolution de l’autre, le dévot cousin douta de la

 

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 sincérité du repentir de son parent fornicateur aussi l’invita-t-il à choisir un autre confesseur et la collaboration cessa.

 

     Quelques temps auparavant, la prononciation des vœux du cousin encore séminariste mais pour toujours enfant de la Feuillargues donna l’opportunité aux fidèles du village d’organiser une manifestation exceptionnelle. Or sur le territoire de la commune perdurait depuis fort longtemps une communauté de religieuses. Les bonnes-sœurs habitaient dans des bâtiments, qui jadis furent une ferme puis s’ordonnérent des aménagements selon les règles de leur ordre avec toutefois une partie réservée aux classes de l’école confessionnelle maternelle et primaire. Outre une cour de récréation les élèves profitaient d’un vaste parc arboré, ancien vignoble de la ferme transformé en lieu de promenade et de réflexion. Les bonnes-sœurs des temps anciens avaient abandonné après le problème phylloxérique la production viticole, néanmoins elles tiraient leurs subsistances du spacieux terrain aménagé en potager. Plusieurs murs de clôture et de séparation divisaient l’institution religieuse, ils permettaient de faire un usage public du parc pour des festivités diverses sans que celles-ci gênassent la pieuse vie des religieuses.

 

     L’engagement officiel du cousin curé à servir l’église ne pouvait se dérouler que dans ce parc sacré pendant une messe grandiose en présence de sommités ecclésiastiques et laïques, et d’une foule de gens pour qui une ordination représentait une rareté. Devant cet évènement exceptionnel même les pires païens, blasphémateurs patentés, se contraignirent à être présent à l’office et à y participer, calotins d’occasions, avec les reliquats d’un savoir biblique vétuste. Néanmoins ils n’occupaient pas les premiers rangs où les bancs déménagés de l’église accueillaient les vrais habitués du culte, eux se tenaient dans le fond et sur les côtés tout près des arbres vénérables qui pour l’occasion imitaient les piliers de l’église. Théodorit s’attroupait avec ceux-ci, tout en s’étonnant de ne pas retrouver Gédéon parmi ces personnes. Où donc pouvait être cet animal ? Théodorit scruta les environs à la recherche du collègue qui romprait la monotonie de la longue cérémonie certes flamboyante par le décor et les costumes mais tout de même interminable. Il fouilla de ces yeux et il dénicha Gédéon, en vérité il débusqua qu’une partie seulement de la face de Gédéon, son profil, le reste du corps était masqué par un arbre-pilier. Théodorit se rapprocha juste au moment où le prêtre desservant invitait les fidèles à s’assoir, heureusement que Théodorit avait bien repéré Gédéon car à présent il

 

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 ne le voyait plus du tout, du reste il est vraisemblable que nul ne le voyait. C’est en s’avançant que Théodorit surprit son copain dans une position insolite, le dos appuyé contre l’arbre les genoux formant un angle droit, Gédéon servait de chaise à une demoiselle qui prenait des airs inspirés alors que Gédéon lui flattait sa croupe avec une extrême minutie, vraiment Gédéon poussait bien loin la paillardise. Alors Théodorit revint à sa place initiale à pas lents lorsque la demoiselle le dépassa et s’enfonça au plus profond du parc, moins d’une minute plus tard il ressentit la bourrade de Gédéon qui le doublant lui murmura :

 « Que veux-tu mon cousin se marie avec l’église, il faut bien que j’entre en communion avec lui, je suis sûr que quand il me confessera ça lui fera plaisir. »

     Et à pas de loup il disparut dans la végétation complice dans laquelle il cheminerait avec son amie provisoire en direction d’un septième ciel, convoyés par des chants liturgiques, ce qui convient le mieux à ce sentier plaisant de l’extase.

 

    Comment ne pas apprécier la compagnie d’un garçon remplit de tant d’expériences vénusiennes lorsqu’on se reconnait inculte sur cette matière essentielle. Et il ne fallait pas beaucoup pousser Gédéon, futur plombier mais déjà alerte dans le maniement du chalumeau comme il se plaisait à nommer son appendice, pour qu’il aborde son sujet de prédilection accompagné de rires convenus, obscènes, et néanmoins savoureux. Théodorit savait en retrouvant Gédéon au bar de monsieur Balthazar que la soirée de Noël débuterait dans l’hilarité de délires païens sinon dans l’ivresse, mais sait-on jamais sur ce point peut-être consentirait-on à verser dans son verre une boisson d’homme. Pour l’heure insensible aux chants divins que Théodorit jugeait ennuyeux et qui pourtant provoquaient auprès d’un auditoire ému d’intenses joies spirituelles, Théodorit préférait se divertir sottement avec l’excuse de vivre son âge bête.

 

   Toutefois monsieur Balthazar, sachant que les plus âgés connaissent mieux les bêtises que les plus jeunes, prévint son monde impie, ses clients rétifs à toutes formes de manifestations religieuses, de conserver un minimum de retenu afin de ne pas gêner par des cris intempestifs la noce en cours tout à côté dans la salle du restaurant. Pour avoir promis de rire sans éclats, de converser sans crier, bref de modérer leurs attitudes naturelles, en

 

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 remerciement monsieur Balthazar servit la tournée du patron et même Théodorit vit son verre se remplir d’une boisson sérieuse.

 

     Bien sûr il y eut des ronchons pour déclarer que l’ambiance égalant en morosité celle de la messe, fut-elle de minuit, il ne voyait pas de raison de s’incruster, aussi sitôt la boisson avalée ils partirent les uns directement chez eux, les autres en s’attardant un moment à l’église, espérant sans trop y croire que le bon Dieu les toucherait de sa divine grâce.

 

     Ils avaient tort de partir car un spectacle inouï allait se dérouler au « grand Balthazar », au fort désarroi du patron. Il advient souvent que les festivités familiales servent d’occasion à des règlements de comptes longtemps consignés. Les violences se produisent à plusieurs niveaux et selon les strates sociales il sera pratiqué l’ironie cinglante, le propos blessant, l’insulte ordurière, quant à la volée d’horions elle n’interviendra que si un élément ne contient pas son hyperexcitabilité. Si au-retenez-moi-ou-je-fais-un-malheur de l’exalté isolé, l’ensemble préfère la désolation d’une pluie de gifles, la dévastation d’un orage de coups de poing, la catastrophique grêle de beignes et de torgnoles.

 

    À l’heure solennelle du minuit chrétien il se fit entendre depuis la salle du restaurant un monstrueux brouhaha d’où fleurissaient des noms d’oiseaux d’espèces grossières. Toute la gamme des vils jurons, qui sortaient d’une version non-expurgée du petit Larousse, jaillissait de toutes les gorges échauffées et ce faisant semblait être le final d’un opéra magistral où toutes les tessitures des voix se mélangeaient à la tierce, à la quinte, et en merveilleuse dissonance, accompagnées par le bougement des chaises et des tables, et aussi par le maniement malencontreux de verres, d’assiettes, et de couverts. Bref ça gueulait des injures, ça tentait de se casser la margoulette avec des objets divers et contondants.

 

     À ce moment apparut dans le bar monsieur Balthazar une joue rouge d’émotion, plus tard nous apprendrons qu’elle fut victime d’un soufflet qui ne lui était pas destiné, sa toque de travers et écrasée comme un béret basque.

    « Venez m’aider ! Ils cassent tout ! » Criait-il.

     Et effectivement les gens de la noce, qu’ils fussent hommes ou femmes, ne se ménageaient pas et dans leurs mouvements brusques n’épargnaient ni les ornements festifs, ni les rideaux et voilages, quant aux restes : tables, chaises, couverts, on eut dit qu’un ouragan imprévu était passé entre portes et fenêtres. Dans un coin, tétanisée et défaite se trouvait la mariée et devant elle

 

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 en protection se voyaient quelques matrones désajustées, les permanentes décomposées, le rimmel emporté par le flux lacrymal, tremblotant du gras des bras, et les seins ballotant dans le corsage étriqué de robes de soirée. Çà et là des demoiselles d’honneur effarées s’abritaient des violences. Tandis que certaines maritornes s’agrippaient le chignon ou pire prêtaient main forte à leurs hommes, les encourageant de la voix et du geste, dans des affrontements non homologués par les différentes fédérations de sports de combats. Les hommes à deux, à trois, en groupes, se happaient, s’accrochaient, se frappaient du poing, du front, du pied et même du talon pour les plus habiles.

 

     Les buveurs du bar, hommes de paix improvisés, flanqués d’un Théodorit inquiet, entrèrent dans la salle, se pénétrant de l’idée de sauver sinon les meubles mais à minima les murs de l’établissement tout en évitant que beignes et taloches ne s’égarassent point sur leurs visages poupins. Ce ne fut pas une mince affaire que d’apaiser des belligérants au mitan d’une bataille qui n’avait pas encore épuisé les énergies. Est-ce les douces paroles du bataillon pacifique ou bien la honte de voir intervenir dans une querelle familiale des arbitres étrangers qui calmèrent momentanément les ardeurs de la quasi-totalité des convives, la question restera en suspens pour toujours.

 

     Néanmoins les plus avivés et avinés se regardaient en chiens de faïence, le feu couvait toujours, alors il se fit entendre des éclats de voix depuis la terrasse du « Grand Balthasar ». Trois adultes dans la force de l’âge, un père, un fils, un neveu, les chemises en lambeaux, les maillots de corps déchirés, qui en habitués des travaux de chantier, ne ressentant rien des rigueurs de cette nuit glaciale, sous la dérisoire lueur du réverbère, se boxaient copieusement les figures par de grands moulinets. Un match de boxe bizarre car il semblait qu’un seul affrontât deux adversaires et qu’aucun des trois ne se gardât des coups de poings, les faces sanguinolentes en témoignaient. Alors bousculant les messagers de la paix, placides buveurs des nativités divines, les noceurs s’engagèrent résolument dans le solde de tous les comptes en attente sous la voute céleste d’un ciel brillamment étoilé.

 

     Fort heureusement grâce à la sollicitude de la demoiselle du téléphone en astreinte ce jour béni monsieur Balthazar obtint la communication avec la gendarmerie de Brastries le chef-lieu du canton.

  Tandis que les exercices pugilistiques s’amplifiaient et s’étendaient à présent à la placette des arènes qui avec sa ceinture de pierres s’improvisait en ring de

 

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 boxe, toute sirène hurlante le panier à salade de la maréchaussée se transporta au plus près des opiniâtres combattants. Du fourgon cellulaire, sortirent, le sifflet à la bouche et la matraque en main, les vaillants pandores de la brigade cantonale. Les trainards et traine-patins de l’établissement de monsieur Balthazar jugèrent sur pièce la bonne utilisation de leurs contributions directes, en effet en quelques coups de matraque accompagnés par les stridences de sifflets empêchant jérémiades et protestation, la force publique raisonna des énergumènes, et si malgré son envie le public s’abstint d’applaudir c’est qu’avec compassion il prenait en compte l’ampleur des dégâts et la mine déconfite de monsieur Balthazar. Une fois les plus récalcitrants embarqués pour une nuit de dégrisement tous frais payés à l’hôtel du gnouf, les gendarmes auditionnèrent tous les protagonistes sur les lieux même de leur lamentable délit.

 

     Monsieur Balthazar présumait qu’il ne fermerait pas l’œil de sitôt, alors il installa deux tables à l’extérieur de son établissement, puis il alla chercher en cuisine les pièces montées du mariage, des cônes magnifiques au-dessus desquels triomphaient les figurines de mariés radieux aux sourires niais. Ensuite il ordonna aux jeunes Gédéon et Théodorit d’annoncer aux fidèles qui sortiraient sous peu de l’église de passer chez lui et qu’en guise d’Ostie sans vouloir être sacrilège il distribuait des choux à la crème délicieux pour une amicale communion. Ainsi cette année-là pour beaucoup de citoyens de La Feuillargues le réveillon de Noël commença par le dessert.

 

     La vérité sur les motifs se dévoila petit à petit à la façon d’un puzzle, car rien ne transpira des procès-verbaux des gendarmes, pour savoir les tenants et aboutissants il fallut recouper les rares et partielles confidences des invités. La communauté sut par exemple que toute la noce appartenait à une seule et même famille, les futurs étaient de vrais cousins germains. Une famille éprouvée comme tant d’autres par les tensions, les brouilleries, les discordes passées et le tout s’étant mal-rafistolé entraina des rancœurs, des ressentiments, qui portés au paroxysme par les années écoulées amenèrent sur les bouches des mots aigres-doux, atrabilaires, et pour finir hargneux, arrivés à ce point les convives glissèrent des dissensions verbales orageuses à la bataille rangée.

 

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     Une des principales causes remontait à l’époque des restrictions de la guerre de 1939-1945, il y avait eu en ce temps reculé un mariage extrêmement épuré de tous les falbalas qui ornent en principe ces réjouissances. En raison de la rigueur économique de ce temps troublé où les gens faisaient de tous les jours des vendredis maigres. Le repas de noces concerna à un nombre très limité de convives, avec les témoins et les parents il n’y avait seulement pas dix personnes autour de la table. A-t-on idée de se marier en février 1943, à la saison hivernale, avec en prime les privations de toute sorte, le manque d’argent, les insuffisantes cartes d’alimentation, un marché noir prohibitif, à cela s’ajoutaient les réquisitions, les interdictions, les menaces de déportation pour le service du travail. Un service devenu obligatoire, après l’échec du volontariat, qui s’appliquait à tous les hommes en capacité de travailler et à toutes les jeunes femmes célibataires, il suffisait que l’administration compétente mentionne les noms des personnes retenues sur les listes scélérates.

 

     Ce mariage de février 1943 intéressait des jeunes gens de vingt ans qui conservait l’espoir d’arracher un peu de bonheur dans cette période désespérante, à deux il pensait être plus fort que ces tristes vicissitudes. Puis il fallait trouver des arguments pour s’éviter de partir travailler outre-Rhin car en guise de vœux du nouvel an 1943 les nazis imposèrent au servile gouvernement de Vichy l’envoi en Allemagne d’un contingent de travailleurs très élevé autour de trois cent mille individus. Or les listes se composaient prioritairement de célibataires, nos jeunes gens imaginaient qu’en se mariant ils se dotaient d’un atout précieux, ils se trompaient, sur le terrain, les listes s’établissaient avec beaucoup de difficulté.

 

     Toutefois ce mariage en catimini commandé par des circonstances historiques déplut à certains de la parentèle proche qui se jugeaient indispensables au bon déroulement de la cérémonie, et ne retenaient aucunement l’excuse conjoncturelle. Les grincheuses et les grognons emmagasinèrent un sérieux mécontentement à propos de leur non-invitation. D’autant plus que le couple en prélude de leur mariage investit leurs maigres économies dans l’achat indispensable des ustensiles et des choses propres à se monter en ménage, et aussi garda quelques sous afin de parer à toutes les éventualités de leur avenir incertain. « Voilà donc qu’ils avaient du pognon ces radins » déclarèrent les jaloux recalés de la noce.

 

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      À La Feuillargues les instances supérieures ne parvenaient pas à atteindre le quota de travailleurs exigé par les nazis, les célibataires de la communauté ayant déjà composé les précédentes listes. Elles élargirent à regret le rayon des requis aux mariés. Notre jeune marié se sentant en danger trouva judicieux d’aller s’installer sous d’autres cieux, comme il copinait avec des garçons qui travaillaient sur les docks du port de Septe, il s’installa avec sa jeune épouse chez l’un de ceux-ci qui fraternellement leur offrit le gite. Nos jeunes mariés trouvèrent rapidement de l’embauche lui sur les quais du port qui manquaient des bras robustes d’hommes costauds, elle dans une des conserveries de poissons qui miraculeusement fonctionnait. Le collègue les hébergea tout le temps nécessaire jusqu’à ce que les effets de cette satanée loi sur les réquisitions s’infléchissent, ainsi au bout de plusieurs mois le couple réintégra le nid douillet qui les attendait à La Feuillargues.

 

     Un nid certes toujours douillet mais allégé de quelques pièces essentielles du trousseau et du service de table, tel se présenta la demeure au retour des fugueurs inquiets des règles rigides en vigueur. La première nuit du retour les mariés la passèrent enlacés, elle pleurant, lui consolant, sur un lit dépouillé de ses draps, de sa couverture, de son dessus de lit. Auparavant avec l’unique casserole elle avait préparé le triste repas, une pitance consommée dans des assiettes ébréchées que les vils visiteurs dédaignèrent.

 

     Un immense traumatisme accabla pendant des jours la nouvelle mariée, ce n’était pas tant l’argent dépensé pour les divers achats domestiques qu’elle déplorait, quoi qu’une bonne partie de ses économies s’envola avec les objets, que le vol lui-même. Les voleurs ne savait-ils pas qu’ils dépouillaient des humbles car pour préparer leur sale coup les scélérats prirent assurément des renseignements auprès de quelques habitants de La Feuillargues, et ces habitants ne se doutaient-ils pas qu’en tuyautant ces malfaisants ils provoquaient le malheur de gens de modestes conditions qui se lançaient dans la vie.

 

     Après le choc la jeune femme recouvra toute sa lucidité, et discrètement elle interrogea le voisinage. Remarquèrent-ils ces voisins durant leur longue absence des allées et venues singulières et suspectes, des bruits inhabituels et équivoques, de louches interrogations sur la durée de leur absence. Bref elle agit comme eut pu le faire le premier enquêteur venu, vaines investigations en

 

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 vérité qui l’amenèrent toutefois à un soupçon qui se précisa au fil des questions.

 

     Un double des clés du logement avait été remis aux beaux-parents de l’épousée par ses soins, en recommandant à ceux-ci de bien vouloir de temps à autre aérer la maison, ce qu’ils firent, des informations l’attestaient, mais il était impossible, absurde, et invraisemblable que des parents cambriolassent leur fils. Pourtant ni la porte, ni les fenêtres n’avaient été forcées, mais s’il fallait écarter le père et la mère de cette mauvaise action cela n’excluait pas la mise en cause d’un parent. En l’occurrence une sœur du marié, accompagnée de son époux, accomplit un certain jour le rôle attribué aux père et mère. La sœur et son mari, munis de la clé, vinrent ouvrir les volets et les fenêtres puis ils restèrent d’après une voisine un long moment à l’intérieur alors qu’habituellement la mère ouvrait juste le temps pour elle de passer un coup de balai en attendant de tout boucler. Pourtant lorsque la sœur et son mari abandonnèrent les lieux après un temps interminable, ils ne transportaient rien, nuls objets, ils partaient à vide, bras ballants, se donnant même la peine de saluer en toute amitié les concitoyens de ce quartier puisque la sœur et son mari résidaient aussi à La Feuillargues.

 

     Cette visite étrange tourmenta moult nuits le sommeil de la jeune mariée, dans ses cauchemars elle échafaudait des trames alambiquées où toujours avant de se réveiller en sursaut sa belle-sœur un ballot sur l’épaule s’enfuyait en ricanant d’elle. Heureusement que la jeunesse permet de supporter bien des choses dont le vol de ses affaires et puis en dérivatif la guerre engendrait quotidiennement son lot de soucis. Une guerre qui à la satisfaction des populations finit par s’achever, et tous de reprendre les bonnes vieilles habitudes.

 

    Des années plus tard il fut un jour où passant par la grand-rue notre jeune mariée s’amusa de voir le maladroit chauffeur de l’autocar se démener avec une multitude de valises, sa ferme intention étant de les arrimer toutes sur le toit du véhicule sans possibilité d’en perdre une seule sur une route chaotique. Quand il descendit du toit il se trouva nez à nez avec la jeune femme et comme par réflexe il lui tint des propos ahurissants.

     « Nous voilà revenu à l’époque noire des valises où tout se trafiquait et où tous trafiquaient. Même votre belle-sœur s’y était mise ! Et elle en a fait des va-et-vient jusqu’à Brontillier, mais d’après ses dires elle vendait à domicile et

 

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 en toute légalité vaisselle et linge de maison. Elle a dû certainement vous en parler à cette époque si j’ai bonne mémoire vous viviez à Septe. »

 

      Interloquée la jeune femme balbutia un inaudible « je-sais-tout-çà », avant de courir chez elle pour, tout le reste du jour, pleurer à torrents. Ses larmes eurent un effet positif elles lui lavèrent les yeux dès lors elle vit cet événement du passé avec une formidable clarté. Personne ne regarde jamais ce qui se passe derrière une maison et quand il n’y a ni fenêtres, ni portes, ni fenestrons, il reste le toit, comme ce fameux toit de l’autocar d’où tomba le chauffeur. Quelques tuiles retirées deviennent une ouverture par laquelle des affaires s’envolent avant qu’un complice s’en saisisse, à cette époque de couvre-feu il valait mieux ne pas sortir la nuit, en même temps dans cette période funeste il fallait prendre des risques car tout manquait et la revente ne posait pas de gros problèmes.

 

     Misérables se dit-elle, un jour je vous ferais avouer votre crime en public, et votre honte sera complète. Cet instant arriva cette fameuse nuit de Noël devant un auditoire de choix, toute la parentèle dans son intégralité, partie prenante de tous les secrets familiaux qui ne demandent qu’à surgir des tréfonds mémoriels. Les arguments de la jeune mariée des temps troublés devinrent vite imparables d’autant que, plusieurs éléments qui connaissaient tout de cette affaire se mirent à table, et pour ce faire on ne pouvait pas rêver mieux qu’un repas de noce. La dégradation des relations familiales expliquait les aveux présents et néanmoins différés de plusieurs années. L’heure des vengeances avaient sonné elle libérait la fureur des empoignades avec l’établissement de monsieur Balthazar pour décor et victime collatérale.

     Une victime finalement heureuse de son sort marmonnèrent les esprits tordus lesquels renchérissaient en s’étonnant faussement de la rapide réfection du commerce de monsieur Balthazar. Et d’un luxe tellement prétentieux ! ajoutaient-ils, y en a qui savent si prendre ma bonne dame pour tirer les marrons du feu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                      UNE POUTRE DANS L’ŒIL

 

 

  Quelle force mystérieuse poussa la main de Théodorit à effleurer la poitrine la naissante de Sidonie, longtemps il s’interrogea sur la manœuvre involontaire de sa main, jamais la moindre explication crédible ne s’imposa à son esprit. Théodorit ne savait pas qu’à son âge de forte croissance le cerveau ne s’adaptait qu’avec un temps retard au développement par trop rapide du corps, particulièrement des membres. Ainsi pour n’avoir pas su considérer la nouvelle amplitude des bras le centre nerveux ne fut pas en mesure d’arrêter cette main, qui achevait le geste démonstratif à l’appui du verbe méridional, avant qu’elle ne termine sa course confuse. Geste maladroit à coup sûr dont la conséquence entraina l’embarras et la honte de Théodorit voire même son accablement lorsque des copains lui reprochèrent sa grossière désinvolture.

 

La scène se déroulait une après-midi d’un samedi ordinaire, enfin un samedi ordinaire mais estival, cela induisait pour le village l’accueil de quelques touristes. Le plus souvent ceux-ci appartenaient à la parentèle d’habitants de La Feuillargues à qui ils rendaient visite à l’occasion des sacrosaints congés payés. Ils venaient de grands et lointains centres urbains où ils turbinaient dans des usines inhospitalières du lundi au samedi pour gagner des radis. Enfin une grosse poignée de radis à en juger par leur train de vie, par leur mise impeccable, et surtout par la possession d’une automobile, certes d’occase mais presque neuve enfin en très bon état selon Timothée l’apprenti mécanicien, bref nos touristes vivaient avec des moyens comparativement supérieur aux misérables picaillons que gagnaient les gens d’ici. De quoi inciter la jeunesse à vouloir devenir ouvriers d’usines et parmi celle-ci le jeune Théodorit.

 

Cette jeunesse justement cette après-midi-là, chahutait, se taquinait, et riait pour des riens. Installée dans un angle de la placette elle formait une sorte de triangle équilatéral d’environ cinq mètres de côté. Sur deux côtés, le muret avait permis aux premiers arrivant de s’assoir, les derniers venus restaient debout, les plus exubérants se plantaient devant, ils reliaient les extrêmes et

 

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 donc refermaient le triangle, les timides se faufilaient derrières ceux déjà assis. Théodorit fruit du hasard se trouvait, installé sur le muret, placé entre Agathe une copine du village et Sidonie sa cousine qui habitait avec ses parents dans un coin de la banlieue lyonnaise. Agathe s’arrangeait toujours lorsque filles et garçons s’assemblaient de se placer à côté de Théodorit juste tout contre lui. Il sautait aux yeux du premier venu qu’Agathe en pinçait pour Théodorit et qu’elle attendait impatiemment sa demande de sortir ensemble, ce qui signifiait qu’à partir de ce moment, après son acceptation, ils s’autoriseraient à flirter sans retenu. Mais Théodorit, et s’était bien le seul, ne remarquait pas les fines manœuvres d’Agathe, mais aucun de ses copains ne s’avisait à les lui faire observer, considérant que s’il n’attachait aucune importance aux intrigues d’Agathe cela indiquait que Théodorit ne souhaitait pas avoir celle-ci comme petite amie.

 

À la décharge de Théodorit il ne connaissait du sentiment amoureux qu’une pseudo-révélation, acquise en dévorant avec passion les romans-photos à l’eau de rose que sa mère lisait pour se distraire d’un quotidien routinier. Ainsi la réalité de la vraie vie échappait à Théodorit qui ne décryptait jamais les avances, timides ou audacieuses, de ses copines, témoin toutes ces vaines œillades incendiaires qui n’obtinrent de lui nulle résonance. Pourtant en fin psychologue Théodorit dès les premières pages d’un roman-photo était en capacité de distinguer les couples mal assortis et ceux qui se formeraient au fil des pages malgré les embrouilles du scénario mais pour lui-même manquant de recul il ne voyait rien de rien. Ce qui l’irritait quelques fois provenait des manières audacieuses dont ses copains usaient pour à tous les coups cueillir sur la bouche des filles le baiser lascif. La hardiesse lui faisant défaut il perdit le peu d’assurance qu’il avait dans ses capacités, n’ayant qu’une confiance limitée en ses moyens il finit en outre par ne rien entreprendre qui put susciter la moquerie. L’aventure qui allait suivre parachèverait le discrédit que Théodorit avait de sa personne.

 

Sidonie la citadine venue d’une région étrange du nord apportait tous les ans une dose d’exotisme aux jeunes mâles autochtones. Elle suscitait à tous les garçons l’envie de faire devant elle les intéressants afin d’attirer son attention. Pour ses beaux yeux les jeunes coqs du village paradaient et entre eux se mesuraient par des joutes amoureuses où le compliment de l’un devenait prétexte à une mise en boite de tous les autres.

 

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  Ce fut dans un de ces moments de joyeuses railleries, de conviviales taquineries, que les gesticulations en s’accentuant se désordonnèrent. Dans l’emportement de ces turlupinades une main frôla le sein menu de Sidonie, elle appartenait à Théodorit. En réponse au geste prétendument grivois l’adolescence furieuse se dressa et pour donner du poids aux mots de salaud qu’elle criait, elle gifla le fautif. Elle le gifla plusieurs fois semblant ne plus vouloir s’arrêter au point que Théodorit finit par agripper les poignets de Sidonie avec une force décuplée par la rage de l’humiliation. Hurlant de douleur Sidonie mains bloquées continua la correction par de vifs coups de pieds, Théodorit se résolut alors à tordre les bras fluet de l’offensée jusqu’à ce que cette contrainte l’amène au sol. L’action dégénéra en trois ou quatre secondes, pas plus, mais à l’instant où la situation fut à ce niveau de violence les garçons empoignèrent vivement Théodorit, lui ordonnèrent en s’égosillant de relâcher les bras de la demoiselle. La virile intervention obligea Théodorit à se coucher sur le sol, il lui semblait qu’il vivait les tourments du veau au sein de la manade juste avant d’être marqué au fer rouge, à la différence près que son fer rouge à lui s’enfonçait jusqu’à son tréfonds, jusqu’au siège de ses sentiments. Néanmoins Théodorit à travers les jambes et les bras entrevoyait la suite des évènements, Agathe la cousine qui avec l’aide d’autres filles relevait une Sidonie saisie de convulsions. Toutes la consolaient par des caresses et des embrassades, et toutes portaient sur le coupable des regards pleins de reproches et même pour certaines des envies de férocités. En partant Agathe braqua plusieurs fois ses yeux dans la direction de Théodorit, voulait-elle lui signifier quelque chose de précis, jamais il ne le saura, par la suite elle ne lui adressera plus la parole. Sans doute pensait-elle que Théodorit préférait sa cousine et c’était là une cruelle offense pour une amoureuse déclarée.

 

Elles partirent toutes sans exception, alors les garçons relâchèrent l’énergique contrainte mais dans la foulée ils soumirent Théodorit à un flot de questions et de récriminations, celui-ci se justifia sincèrement poussant la bonne foi à vouloir jurer sur les têtes de ses père et mère, disant que son geste était accidentel. Sur le coup les garçons ne crurent qu’à moitié sa version au prétexte que l’occasion fait souvent le larron, en réalité ils voulaient comparer avec l’autre version que ne manquerait pas de rapporter le clan féminin avant d’affliger l’accusé une terrible sanction tel qu’un bannissement définitif. En attendant pendant plusieurs jours Théodorit se dispensa de roder sur les lieux

 

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 de son supposé crime, puis on lui fit savoir que son cas présentant des aspects litigieux, au bénéfice du doute on le réadmettait au sein du groupe. Pourtant malgré cette décision de justice favorable, Théodorit s’abstenait d’apparaitre sur la placette lorsque Sidonie y était de même celle-ci évitait de venir quand de loin elle apercevait celui qu’elle nommait le vicieux.

 

Si Théodorit, lors de cet épisode, avait eu le don de voir l’avenir, même à court terme disons seulement deux petites années, il aurait été sidéré du changement de caractère de Sidonie. Sa pruderie excessive, reliquat de sa période pré-pubère, disparut du jour au lendemain. À la vérité sa nature profonde lui fut révélée par un habile séducteur qui adroitement l’amena sur des sentiers dans lesquels il se pouvait voir le loup. Après cette expérience qu’elle ressentit merveilleusement il s’en suivit une transformation radicale de son tempérament, elle connut son véritable épanouissement, et du cocon s’échappa une nymphe sensuelle avec une soif de désir inextinguible. Théodorit apprit cette métamorphose par les copains qui avaient témoigné à la demoiselle de libertins hommages, ainsi donc à quelques mois près, sa maladresse eut elle été prise pour une flatterie rendue aux appâts de Sidonie.

 

 « On ne peut pas être toujours d’accord » avait lâché la mère de Théodorit pour s’expliquer à elle-même la présence inhabituelle de son fils au domicile. Devinant quelques sombres querelles d’adolescents, elle repoussait la piètre raison que lui donnait son fils de vouloir prendre une réserve de repos afin de tenir sans effort la semaine de la fête patronale avec ses bals quotidiens jusqu’à une heure avancée de la nuit, ceux-ci réduisant notablement les heures de sommeil. L’épisode festif se déroulait pendant la cueillette des pêches qui occupait Théodorit chaque année. Malgré son expérience de deux précédentes saisons il traversait la période complètement désorienté. Au matin après une courte nuit il naviguait au radar entre les rangées d’arbres, fort heureusement la journée finissait autour de treize heure ce qui l’autorisait, après un sommaire déjeuner, à s’étaler dans la chaise longue, piquer en plein jour un roupillon réparateur, avant de faire sa toilette et participer avec enthousiasme aux joyeuses animations.

 

Cette année-là Théodorit, au lieu de se dépenser exagérément dans les bals et sur les manèges, aurait dû décupler son attention dans le verger et pas seulement au maniement des cagettes pleines ou vides. Le murissement des

 

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 fruits commandant son ramassage celui-ci s’opérait par un nombre suffisant de mains, aussi pour de très brèves périodes le patron recrutait quelques jeunes en vacance scolaire. Ainsi il arriva un matin une étudiante d’une éclatante beauté. En réalité ce n’est qu’en octobre que Césarine, ainsi se prénommait-elle, deviendrait pleinement étudiante en intégrant l’université de Brontillier. Dès l’instant de sa venue tout changea parmi les mâles cueilleurs ce ne fut qu’attentions, politesses, et courtoisies, en hommage à la gracieuse Césarine si mince et si svelte qui sagement souriait de ses blanches quenottes. Des cheveux blonds prisonniers de quelques barrettes noires encadraient un visage lumineux aux yeux d’un ciel d’été sans nuages, sa démarche souple et féline donnait l’impression qu’une étoile de l’opéra par enchantement sillonnait le verger. À bien chercher il n’y avait que sa stature sur laquelle on put trouver à redire, souvent sa taille la mettait dans l’embarras lorsque sur une branche haute s’épanouissait un fruit mais comme tous avaient toujours un œil posé sur elle, le plus rapide d’un bond venait à son secours, profitant de cette occasion pour s’emplir les poumons de son odeur, une odeur suave à l’instar de celle qui émane d’une parfumerie quand toutes les essences se mélangent et forment la sublime quintessence. Même le patron était sensible à ses charmes, à longueur de journée il entonnait gaiment le succès de Dario Moreno, une chanson-hommage à l’envoutante Brigitte Bardot.

 

Seul peut-être Théodorit ne participait pas à ce déploiement de plumes, à ce concours de révérences, tout simplement parce que Césarine l’impressionnait, devant sa beauté il baissait les yeux, et son intelligence le paralysait. Pourtant à deux ans près il appartenait à la même génération, sauf que, si Césarine dans le domaine scolaire évoluait à un étage supérieur elle le devait à l’opiniâtreté d’un père militaire de carrière qui à chacune de ses mutations se débrouillait à grands renforts de cours privés pour faire sauter des classes à sa fille. Voilà pourquoi à l’âge où certains sortent du collège, elle rentrait à l’université. Mais ce père-militaire avait voulu que sa fille s’aguerrisse en se confrontant par le travail manuel à la réalité de l’existence, et comme une vague parente à lui habitait à La Feuillargues il la lui confia afin qu’elle profite de la vie simple au contact de la nature par de saines activités champêtres. À la vérité comme à ses soldats il imposait à sa fille ces sortes d’exercices prévus pour endurcir le caractère.

 

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   Or sans que personne ne sache l’expliquer il se produit quelques fois des choses déconcertantes. Au lieu de se choisir sinon un petit ami du moins un chevalier servant parmi tous les garçons empressés la jolie Césarine s’attacha à provoquer des contacts physiques avec Théodorit, contacts bien innocent tel que celui de lui tendre sa main pour qu’il l’aide à monter dans la fourgonnette. En saisissant cette main tendue Théodorit sentait ses joues s’enflammer, sûr qu’il devait s’empourprer comme un joli coquelicot, en détournant son regard d’elle il s’imaginait qu’elle ne le regardait pas, et c’était tout le contraire. Cette sincérité avait touché et ému Césarine, les autres en comparaison lui semblait trop rusés pour être honnête, elle imaginait sans peine à quel jeu elle participait contre sa volonté, elle savait qu’en arrière-pensée de toutes ces galanteries il y avait le désir de tous de l’accrocher à un tableau de chasse libertin. De son côté mis à part sa confusion rougissante Théodorit ne ressentait pas cette familiarité comme une invitation à briser ses carcans de la bienséance pour s’ouvrir à des élans de sympathie.

 

Un jour Césarine alla plus loin pour faire comprendre au novice Théodorit qu’il lui plaisait. Comme il passait près d’elle les bras chargés de cagettes vides, elle fit semblant de trébucher et s’accrocha au torse de Théodorit et lui, benêt inoffensif, au lieu de balancer les encombrantes cachettes, de prendre dans ses bras Césarine, afin que la dure loi de la pesanteur ne produise pas ses effets, préféra se soucier des cageots plus que de la belle, de sorte que Césarine et Théodorit se retrouvèrent couché parterre dans l’étalement de caissettes qui les piquèrent d’échardes.

 

Comme il fallait s’y attendre plusieurs mains secourables aidèrent Césarine à se relever tandis que Théodorit hébété se disait que ce n’était vraiment pas de chance d’être entrainé dans une chute par la perte d’équilibre à coup sûr involontaire d’une collègue de travail. Se redressant il voulut s’enquérir des éventuelles meurtrissures de Césarine d’un convenu : « Tout va bien, rien de cassé ? », mais visiblement le trop-plein d‘attentions des autres garçons enquiquinait Césarine, alors Théodorit se tint sur sa réserve, pourtant à cet instant précis elle n’attendait qu’un seul mot de lui, et s’il ne voyait d’elle que des mimiques hostiles celles-ci étaient destinées en réalité à repousser les serviables casse-pieds qui lui gâchait une opportunité d’approche. D’autant que le temps lui pressait son contrat de cueilleuse arrivait à son terme et dans quelques jours elle repartait à Brontillier préparer sa rentrée universitaire.

 

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 Mais avant, avec ces derniers jours à passer à La Feuillargues elle souhaitait profiter des permissions de minuit pour se divertir aux bals de la fête patronale et danser, secret espoir, avec son favori. Les bals se tenaient sur la placette des arènes, il suffisait de monter une estrade pour l’orchestre et de fixer entre les arbres des guirlandes électriques avec des ampoules multicolores. Les forains avec tous les divertissements possibles investissaient la grand-rue jusqu’à la placette du monument où la statue du poilu de 1914 regardait les enfants tenter d’agripper d’un magnifique assaut le pompon du manège.

 

Césarine, accompagnée de sa vague parente devenue pour la circonstance son chaperon, passa devant les chevaux de bois et s’amusa de voir les enfants laisser échapper le pompon de leurs doigts malhabiles. Était-ce un signe du destin l’avertissant de sa déconvenue à venir ? Césarine ne fit pas ce rapprochement irrationnel.

 

« Va au bal t’amuser un peu !, dit la vague parente avant d’ajouter, moi je reste par-là dans la grand-rue où je serais en train de bavasser avec l’une ou l’autre. Allez va !, va !, dépêche-toi la jeunesse ne dure pas. »

 

Très rapidement Césarine repéra Théodorit, celui-ci se divertissait gaiment avec sa bande de copains près des stands des forains. Avec des carabines à plombs ils amochaient les cibles mobiles en forme de pipe qui faisaient devant eux des circonvolutions. Il apparut à Césarine qu’elle se devait de louvoyer avec finesse pour n’être remarqué que du seul Théodorit imaginant avec raison que ses copains, devenus par effet de groupe des lourdauds rigolards, n’hésiteraient à lui faire du gringue s’il la découvrait à la fête ce qui anéantirait sa dernière possibilité de rapprochement avec son élu.

 

A force de manœuvres adroites, il se présenta à Césarine une opportunité d’apparaitre face à Théodorit, seule à seul, enfin sa patience se voyait récompensée, il ne lui suffisait plus que de sourire aimablement, d’encourager la moindre des intentions de Théodorit, accepter une molle barbe-à-papa ou bien une pomme d’amour enveloppée de sa dure carapace, ne pas refuser de danser avec lui un rock-and-roll endiablé bien qu’ignorante des figures de cette danse. Mais la brusque apparition surprit le garçon qui ne sut que prononcer un timide bonjour alors qu’il était l’heure où les étoiles étincèlent. Théodorit n’aurait pas présenté une figure aussi ahurie que celle qu’il affichait présentement si à son réveil il avait reçu un plein seau d’eau froide. Se trouver soudainement devant l’inaccessible Dulcinée le pétrifia d’une violence égale à

 

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 celle ressentie par un véritable coup de foudre, un effet stupéfiant dont on se remet qu’en prenant ses jambes à son cou.

 

« C’est une belle fête ! » répondit Césarine au bonjour.

 

À ce propos anodin Théodorit ne sut que répondre, il regardait Césarine radieuse n’imaginant pas qu’elle lui offrait en guise de cadeau son plus beau sourire. Et lui qui se formait dans l’art de séduire par les lectures de ces niaiserie de romans photos ne savait pas prononcer une de ces fadaises qu’il lisait à haute voix avec d’exécrables flexions de ton digne d’un comédien au rabais d’un théâtre subventionné. Théodorit savait à cet instant précis qu’il devait prononcer des mots attendus, des mots espérés, mais il avait beau chercher, il avait beau passer en revue tous les mots d’affection de son vocabulaire il n’en trouvait pas un qui ne le fasse pas rougir de honte, et après ce mot il lui fallait s’atteler à former des phrases, à tenir la conversation, cela lui apparaissait au-dessus de ses forces ou plutôt de ses capacités intellectuelles. Le doute s’empara de lui, les secondes pesantes qui passaient lourdement mesuraient son trouble, et si elle n’était là que par hasard, et si elle attendait quelqu’un d’autre, et si elle allait se mettre à rire à sa déclaration, ainsi une cascade de si l’assaillit et le paralysa.

 

Mais puisqu’elle trouvait la fête agréable, il la confirma dans cette idée en articulant dans un souffle un oui inaudible suivi d’un funeste au revoir. Comme un goujat il planta là Césarine la jolie, et d’une démarche mal assurée il s’en fut, tout piteux, rejoindre ses copains au bal battait son plein.

 

Le lendemain quand l’autocar de Brontillier traversa La Feuillargues, une demoiselle au masque tragique leva bien haut son bras, plus par empressement de quitter ce village désobligeant que de la crainte de ne pas être vu par le chauffeur. Après l’embrassade avec sa lointaine parente montant les marches, elle s’assignait dorénavant la tâche exclusive de s’occuper de ses études, elle refermait à jamais cet épisode de sa vie. De son côté Théodorit éprouva le gout amer des regrets, même si l’idée d’écrire à Césarine lui traversa la tête d’autant qu’il se croyait habile dans ce genre d’exercice mais il n’osa pas demander à la lointaine parente l’adresse de Césarine. Puis rapidement il se persuada qu’il ne rattraperait pas sa bévue et qu’en prime à coup sûr il devrait supporter les rires moqueurs de la délaissée.

 

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   Néanmoins cette dernière expérience marquerait Théodorit, son comportement futur révèlerait un peu moins de candeur et aussi une part d’inconstance. Mais sur ce dernier point il présentait l’excuse de ne plus vouloir être un goujat, or son excès d’amabilité galante se ressentira par Alphonsine comme de la muflerie, car Théodorit prodiguerait sans façon ses bontés à des concurrentes.

 

Tout comme Théodorit, Alphonsine poursuivait ses études secondaires à Brontiller mais ils fréquentaient deux établissements différents, cependant ils se voyaient tous les matins et quelques fois le soir lorsque leurs emplois du temps permettaient qu’ils empruntent le même car. Alphonsine habitait à Brastries un village juste avant La Feuillargues et donc quand Théodorit montait dans l’autocar à l’arrêt de son village, Alphonsine était déjà là. Les yeux du garçon croisaient les saphirs noirs de l’adolescente gracieuse aux cheveux couleur de jais, assise souvent seule au fond du véhicule, les sourires échangés valaient un aimable salut. Généralement Théodorit prenait place au premier siège libre avant de s’absorber sur des leçons à réviser pendant la vingtaine de minutes du transport.

 

Or il advint un jour que l’absence imprévue d’un chauffeur chamboule l’organisation du ramassage. Ainsi l’habituel autocar multipliant les arrêts, dut se charger d’un supplément d’usagers voilà pourquoi en arrivant à La Feuillargues le car était plein à craquer. En s’engageant dans celui-ci Théodorit sentit le poids d’un regard qui l’obligea à scruter l’arrière du véhicule où il découvrit Alphonsine souriante, poing fermé, pouce dressé, lui signifiant qu’une place assise était disponible, puis tortillant sa main comme une anguille elle indiquait qu’il lui suffisait de se faufiler dans le couloir encombré de monde. Grâce à sa minceur et sa souplesse il arriva au fond de l’autocar, mais Théodorit se rendit à cette évidence que des jeunes gens occupaient toutes les places souvent assis les uns ou plutôt les unes sur les autres. Avant que Théodorit n’ouvre sa bouche Alphonsine lui murmura ce marché singulier de lui céder sa place à l’expresse condition de pouvoir s’assoir sur ses genoux, en toute amitié bien sûr, à l’exemple des autres adolescents.

 

Théodorit acquiesça d’un sourire qui se voulait d’une neutralité absolue. Alphonsine se posa sur ses cuisses, et lui, comme les autres garçons dans sa situation, posa ses mains sur les hanches de la jeune fille, cela afin d’assurer à toutes un équilibre grandement perturbé par une route chaotique et justement

 

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 les secousses les faisaient régulièrement tressauter sur les cuisses de leur compagnon de voyage.

 

Théodorit sentait, à travers les minces tissus de la robe et de son pantalon, sans parler des bas nylons qui pouvaient suggérer certaines idées, s’écraser sur lui à intervalle constant les chairs qu’il imaginait douces et soyeuses, d’Alphonsine. Il avait beau serrer les hanches de ses mains, il ne parvenait pas à lutter efficacement contre les sursauts inattendus et soudains, il dut affiner la technique en passant en douceur d’abord puis carrément ses bras autour de la taille d’Alphonsine qui ne s’en offusquait pas bien au contraire puisque elle-même avait glissé son bras derrière la tête du garçon et agrippait son épaule.

 

Quelques minutes chastes, malgré l’enlacement, passèrent innocemment mais cela ne dura pas. La physiologie naturelle des mâles, sauf embarras pathologique et encore pas toujours, reprend à tous les coups le dessus sans que le mâle puisse maîtriser la pulsion aussi prompte qu’encombrante. Surtout lorsque vient l’âge où les sens s’éveillent à la lascivité, que l’action se déroule au petit matin quand la tête est encore pleine de rêves voluptueux, que la douce vibration du moteur accompagne le balancement du transport, et qu’enfin les attouchements bien qu’involontaires inspirent d’inflexibles ardeurs. Alors il advint cette proéminence outrageusement lubrique, et il n’est pas impossible qu’une sorte de fierté assaille la responsable de l’état impudique du garçon. Tel était la situation physique de Théodorit au moment où l’autocar approchait de la gare routière de Brontillier, néanmoins malgré son indisposition dont il se demandait comment il la dissimulerait, jamais aucun voyage ne lui fut plus agréable que celui-ci, pourtant il fallait se quitter ils arrivaient au terminus de la ligne.

 

Alphonsine et Théodorit chose étonnante bien qu’étroitement liés n’avaient pas échangé trois mots, il est vrai que la promiscuité empêchait les beaux discours, et puis il se voyait pratiquement deux fois par jour, ils imaginaient donc qu’un moment confidentiel viendrait très vite et qu’alors ils se découvriraient sans témoins indiscrets. Ils partaient chacun de son côté avec le cœur plein de sentiments puisque son rythme s’était accéléré et le corps plein de sensations formidables.

 

Avant de se lever Théodorit observa le manège d’un garçon qui comme lui avait servi de fauteuil. Celui-ci, sans qu’aucun des traits de son visage trahissent quoi que ce soit, se saisissant de son cartable l’avait placé en paravent devant

 

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 la partie basse de son abdomen. Théodorit imita le geste et garda son bouclier de cartable en protection un long moment car la protubérance refusait de se décongestionner et le souvenir du voyage ôtait toute possibilité d’un retour rapide à la normale, ce n’est qu’en arrivant devant la grille de l’établissement que les soucis scolaires eurent raison de l’évidente paillardise.

 

Le soir même les deux tourtereaux s’arrangeaient pour prendre le même transport, effectuant le voyage-retour ensemble, côte à côte, aux places arrières d’un car partiellement rempli. Entre deux bécots furtifs et discrets, rendez-vous fut pris de se retrouver un prochain jeudi après-midi dans un coin de garrigue de Brastries. Il fallait à Théodorit grosso modo un bon quart d’heure d’effort négligeable pour avaler à bicyclette les mornes kilomètres le séparant de sa jolie brunette. Car maintenant s’il employait l’adjectif possessif sa, qui signifiait, bien plus qu’un vulgaire état possessif, une appartenance volontaire et réciproque puisqu’ils partageaient à présent les prémices d’une intimité, laquelle leur procurait par tout leur corps des frissons exquis que prolongerait la phase de la découverte mutuelle, ils n’avaient pas fini de vibrer à l’unisson.

 

Ce premier rendez-vous amoureux, celui qui fait cafouiller le moindre geste, qui soumet les nerfs et l’esprit à un stress ingérable. Comment expliquer à ses parents la nécessité de faire, chose incongrue, sa toilette juste après le repas de midi, et de s’asperger d’un peu d’eau de Cologne, avant une prétendue promenade à bicyclette. Fort heureusement, sans être dupe, les père et mère ne trouvèrent rien d’anormal à cet excès soudain de propreté avant une sortie, et même la mère à tout hasard posa sur une chaise une chemise propre dont se revêtit un Théodorit confus d’avoir des parents aussi compréhensifs.

 

Comme convenu Alphonsine attendait à l’endroit prévu. En réalité pour ne pas être remarquée elle se donnait les airs d’une qui flâne en chemin ce qui provoquait l’effet inverse, alors on la repérait aisément. Le comble vint à l’arrivée du chevalier-servant qui de son destrier en guise de croupe ne proposait que le porte-bagage en acier dur de son vieux clou. Nous étions loin de la très poétique carte postale de Camargue qui montre la jolie arlésienne assise derrière le cavalier sur le cheval aux crins blancs.

 

Intimidé l’un et l’autre par cette liberté qu’ils savouraient pleinement, bien qu’ils sachent tous deux les limites à ne pas dépasser, ils se plurent avec un rare bonheur à se livrer à des jeux sensuels faits de caresses et de baisers dans

 

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 une cachette formée par quelques chênes verts complices. Comme il fallait s’y attendre Théodorit se retrouva bien vite dans la même situation que précédemment lorsqu’il avait servi de siège, sa nature s’exprimait et bosselait un vêtement devenu subitement étroit. Néanmoins ils restèrent sages même si leurs langoureux corps à corps désajustaient leurs mises, que les mains de Théodorit se faufilaient sous le chemisier presque plus boutonné, et qu’un sein d’Alphonsine se libéra de sa contrainte vestimentaire. Cette blanche apparition, teintée en son bout d’un rose délicat, bouleversa le garçon, c’était la première fois qu’il voyait de si près un sein, il ne put s’empêcher d’y déposer des baisers puis de le cajoler de ses lèvres. Lorsqu’il releva la tête, détaillant le visage d’Alphonsine, il s’émut du rosissement de ses joues, de la profondeur de son regard, et du sérieux qu’affichaient ses traits. Ils restèrent ainsi un moment à se dévisager sans prononcer un seul mot, leurs yeux se déclaraient bien mieux que des paroles superflues. Puis ils esquissèrent de radieux sourires avant de reprendre une banale conversation des jours ordinaires de transport scolaire, faisant néanmoins allusion çà et là au détour d’une phrase, en rougissant un peu, du plaisir que cette liaison naissante leur donnait, et du bonheur qu’ils auraient au prochain rendez-vous champêtre.

 

Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes adolescents. Sauf justement qu’à cet âge juvénile les sentiments se dévoilent qu’avec excès, ainsi un geste trop amical envers une camarade prise pour une concurrente déclencha la crise fatale à la relation par celle qui n’admettait que l’exclusive.

 

 Il y eut un jour de revendication lycéenne aux motifs traditionnels de manque de moyens humains et matériels, à ce propos il sera reconnu au corps enseignant le rôle d’habile manœuvrier pour conditionner les élèves afin que ceux-ci fassent siennes les exigences de ces besoins indispensables et qu’ils deviennent en quelque sorte la masse combattante des soldats armés de leur seule candeur. Car pour les collégiens, les lycéens, sonnait l’heure adulte des responsabilités revendicatives, alors il se vit sur le devant des établissements scolaires de Brontillier, transformés en forums des démocraties antiques, de grands rassemblements déterminés. Ces regroupements tels des rivières devaient affluer en bordure du mail principal de la ville, et de là, en empruntant sagement les trottoirs des boulevards habituellement dédiés aux

 

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 manifestations, se diriger vers la préfecture pour sommer le commis départemental de l’état de répondre positivement à toutes les revendications.

 

Pour Théodorit comme pour une multitude d’élèves, que ne marquaient pas encore les idées subversives, seule l’expérience d’une journée libre de toute contrainte servait de motivation. La manifestation devant se dérouler l’après-midi les jeunes gens en attendant, dans un esprit de franche camaraderie expérimenteraient sur les pelouses du parc public jouxtant le mail, la liberté de s’adonner à la paresse en oubliant leçons et exercices, improviseraient sur l’herbe de drolatiques jeux de rôles, et surtout, s’apostrophant et se coupant la parole, discuteraient sur la possibilité de régénérer ce monde vieillot. Au tout début dans ce rassemblement informe Thédorit chercha Alphonsine puis rapidement il abandonna et rejoignit son groupe de camarades de classe, imaginant que sa belle de son côté agissait de même, or les parents de celle-ci était venu la rechercher. Puis l’heure H arriva et le cortège se forma, à cet instant précis chacun put prendre en considération l’énormité de cette masse bordurant les voies, décidée et grave, jeune et joyeuse. Alors bras dessus bras dessous, vitupérant des slogans subversifs, entonnant des chants extrémistes, le cortège s’ébranla et glissa mollement contre les rangées d’immeubles, s’arrêtant quelques fois pour que sa force sous prise en compte par quelques supplétifs des renseignements généraux masqués par d’obscures lunettes de soleil et simulant la lecture d’un journal que parfois il tenait à l’envers.

 

A un certain moment Théodorit sentit une main s’agripper à son bras, acte naturel à toutes manifestations par lequel s’exprime la fraternité des opinions semblables. Sauf qu’en cette occasion la main appartenait à Floréale une jeune fille, inséparable amie d’Alphonsine, bien décidée à prendre son destin en main. Elle suivait la formation afin d’obtenir un brevet professionnel de coiffeuse. Depuis quelques temps déjà Floréale marquait une attention soutenue pour ce svelte adolescent devant qui plusieurs fois elle s’était mise sans succès en évidence, car d’un physique commun, vêtue sans fioriture, peu s’avisait d’elle, et à son grand regret Théodorit ne la reconnaissait même pas malgré tous ses stratagèmes pour être comme par hasard régulièrement près de lui. Toute la matinée de ce jour de manifestation Floréale, séparée d’Alphonsine sa copine, le passa en vaine recherche du garçon et chagriné de ne point l’apercevoir elle s’en retournait tristement à ses cours lorsque les avis de quelques camarades l’en dissuadèrent. Se positionnant toutes sur un point

 

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 élevé et stratégique, elles scrutèrent le défilé jusqu’à ce que dans cette foule turbulente tel un éclat lumineux le sourire de Théodorit les saisisse. Alors comme un oiseau de proie, délaissant les hauteurs, voletant au-dessus des marches de l’escalier, Floréale plana vers son gibier, et déjà ses doigts comme des serres s’apprêtaient à harponner celui qui lui semblait n’exister que pour elle et que cette satanée Alphonsine lui avait soufflé. Or souffler n’est pas jouer la partie de chasse commençait à peine et Floréale désirait saisir la chance qui se présentait à elle. Elle se fixa le but d’agripper Théodorit, ne le détourner de sa prétendue amie qui ne le méritait pas.

 

Cependant d’autres que Floréale et ses copines repérèrent également dans la multitude Théodorit. Il s’agissait d’amies aussi peu sincères que Floréale vis-à-vis d’Alphonsine, car cette dernière ce jour-là, une fois revenue à Brastries, ne quitterait pas sa maison, ses parents refusaient qu’elle côtoie les esprits politiquement échauffés par l’exercice revendicatif. Alphonsine ne parlerait que le lendemain à ces sournoises amies qui appartenaient à l’espèce de celles qui poussent la bienveillance jusqu’à la perfidie. Car en définitive elles ne virent que de loin ce geste anodin des bras qui se solidarisent mais guidées par la jalousie et aussi par le plaisir de fabuler une histoire, elles arrangèrent un scénario fallacieux qui s’écartait de la réalité présente. Il n’était pas vrai que sur les épaules de Floréale reposait le bras de Théodorit ni même que son propre bras serrait la taille du garçon et qu’ils profitaient de toutes les haltes pour se bécoter à pleine bouche, et pourtant ces cafardeuses amies rapportèrent ces contrevérités. En réalité par politesse et plus surement par vanité par rapport aux copains, car Floréale en s’y attentionnant proposait un minois, une silhouette, bien agréables à regarder, Théodorit sacrifia avec plaisir son bras et s’il lui souriait d’une façon régulière à la vérité il indiquait de cette façon des réponses aimables à la conversation qu’elle monologuait. Par cette technique de mener seule la discussion elle sut à peu près tout ce qu’elle souhaitait savoir du garçon lequel sans malice se dévoilait entièrement sans rien apprendre d’elle en retour pas même qu’elle habitait à Brastries et qu’une vie active, une fois son diplôme acquis, l’attendait. Avant de se quitter, il faut savoir aussi finir une manifestation, elle lui demanda si cela le gênerait de la revoir, évidemment la question ainsi posée reçut la réponse que Floréale espérait. Elle ne précisa ni le lieu où ni le jour sachant précisément après cette promenade où et quand elle pourrait le retrouver si telle était son intention.

 

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   La crise avec Alphonsine éclata le lendemain au dernier rang de l’autocar scolaire témoin de leur premier contact. Dès son entrée dans le car Théodorit ressentit le malaise, tous ces regards féminins qui le scrutaient ne l’engageait pas à la bonhommie, mais le pire il l’éprouva lorsqu’il voulut embrasser Alphonsine, celle-ci ne supporta ni de le voir, ni d’être approché par lui, anticipant le geste du garçon elle se leva, lui tourna le dos et empoignant son cartable elle alla s’installer à une place libre à l’avant. Sous le poids de tous les yeux qui le détaillaient et qui espéraient l’esclandre Théodorit s’affaissa sur un siège, puis plongea son nez dans un livre pour une révision-prétexte. Il n’y eut pas de franche explication ni ce matin-là ni jamais. Théodorit, s’en rien connaitre de l’intrigue tramée par les pseudo-amies, se convertit à l’idée que si la gente féminine réagissait souvent curieusement, elle devait cet état de chose spécifique à l’emprise des hormones qui les travaillant sans relâche altérait leur caractère. Bref Théodorit espéra un radoucissement d’Alphonsine mais ne leva pas son petit doigt pour amener un début d’apaisement, or le comble étant que la jeune fille espérait et attendait qu’il fasse un premier pas vers elle afin que leur relation reparte d’un bon pied

 

Mais décidément le garçon ne voyait pas clair, une poutre sans doute ou plus surement une sombre et détestable matière lui obturait ses yeux. Outre une acuité visuelle élevée il eut fallu à Théodorit un sens d’analyse spécifique à l’élément féminin pour constater qu’entre femmes, en permanence, s’exprime par tous les moyens la rivalité : maquillage, vêtements, coiffure, accessoires, permettent une concurrence régulière et honnête, toutefois afin d’emporter la décision les plus rouées abusent de phénoménales quantités de rosserie.

 

Sans doute Alphonsine possédait trop d’atouts dans son jeu aux yeux de Floréale. Il parut inadmissible à Floréale que sans lutter la meilleure part revienne à Alphonsine, et si elle ne pouvait pas souffler l’adolescent à sa fausse meilleure amie, elle ne toléra pas qu’elle profite de l’agrément qu’elle prendrait de lui et employa pour ce faire le méchant moyen de la fausse information amplifié par de futures mégères, véritables faux-témoins.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                     LE RIRE DU MORT

 

 

 

   À La Feuillargues nul ne connaissait la figure locale du lieu autrement que par le surnom de Turlu pour turlupin. Il faut dire que sa vie durant il s’ingénia à ne jamais être sérieux, à tourner toute les épreuves en dérision, à multiplier les facéties, à lancer de mémorables rosseries dont tout un chacun se remémorait en se retrouvant ce jour dans la maison du mort, la sienne, car Turlu venait de rendre son dernier soupir. Et pourtant le précautionneux Turlu se sachant à l’article avait déployé toute son ingéniosité pour faire trainer l’inéluctable. Pour économiser ses forces déclinantes, il ajourna sine die tout effort superflu ainsi pour passer du lit au fauteuil roulant il fallait que des soignantes le soutiennent en l’enserrant dans leurs bras, bien qu’il pût marcher. Mais l’égrillard Turlu ne dédaignait pas pour les ultimes occasions qu’il lui restait, profiter encore et toujours du beau sexe même par des moyens suspects, et reluquer les charmes féminins qui l’émouvaient maintenant jusqu’aux larmes, à moins que ce ne soit le regret une fois le grand saut réalisé de ne plus jamais revoir ces rotondités fessues sur lesquelles il hésitait rarement à laisser trainer une main malhonnête quand il le pouvait, car connaissant ses manies perfides, les déloyales femelles, prenant la fuite, lui laissait peu de chances.

 

Une fois d’ailleurs cette fâcheuse manie d’envoyer sa paluche velue sur une remuante mappemonde se retourna contre lui, toutefois sa confusion ne dura guère. La dame rentrait des courses, elle pressait son pas pour semblait-il rattraper son temps perdu ce qui provoquait par son déhanchement singulier une sorte de tamouré obsédant. Ce bougre de Turlu bouleversé par le mouvement régulier de la partie charnue de la dame, se précipita à pas de loup dans son dos, avec une main tendue, impatiente d’assouvir son détestable travers. Au moment précis où la main de l’impénitent polisson toucha la fesse promise il se fit entendre un son caverneux, mais néanmoins plein de retenu, qui permettait de penser qu’un isolement salvateur s’imposait absolument à la dame, quitte à accélérer l’allure. Le trophée de Turlu présentait un aspect inattendu avec cette vibration singulière propre à décontenancer la main du plus habile peloteur qui du reste ne gardait en dépôt dans son creux qu’une bruyante illusion.

 

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 « J’ose croire madame que ce vrombissement impétueux doit être assimilé à un remerciement, autrement je penserais que par ce côté vous dites vraiment n’importe quoi. »

 La dame apprêtée de pommettes écarlates, une dame dont jamais le gentleman Turlu ne révélera le nom, mais qu’avec ses indications floues chacun pouvait désigner sans hésiter, partit au petit trot, laissant là le satyre qui de sa bouche émettait des borborygmes évocateurs rythmant l’allure de la pétomane en fuite.

 

 Ce bougre de Turlu avait aussi la passion des taureaux mais exclusivement des cocardiers, ceux qui animent les courses camarguaises. Généralement Turlu suivait la prestation du taureau et des razeteurs, ces hommes équipés d’un court crochet à plusieurs branches pour ôter les ornements, cocarde et glands, des cornes acérées du taureau, depuis le couloir des arènes délimité par la barrière et les gradins, afin de ressentir cette montée d’adrénaline qui parcourt tout le corps lorsque celui-ci est exposé au danger. Et même sur le tard de sa vie lorsque une canne soutenait sa démarche défaillante rien ni personne ne l’aurait dissuadé de délaisser le pourtour risqué pour le gradin sécurisé, de plus avec une rare inconscience il rajoutait du danger en employant sa canne d’une singulière façon. Quelquefois par lassitude de ne pouvoir accrocher de ses cornes un de ces hommes qui prestement lui frôlait le museau en retirant desdites cornes un pompon blanc, le taureau croupe contre la barrière marquait un temps d’arrêt donnant l’impression d’évaluer sereinement la situation en observant de droite à gauche les habiles manœuvriers aux course rases. Le taureau ne se méfiant pas du farceur âgé qui de derrière la barrière lui promettait de sa canne des gâteries inattendues, car Turlu afin de faire bouger le taureau usait de gestes déloyaux tel que : glisser sa canne entre les pattes postérieures de la bête afin de lui titiller ses breloques ; ou pire, introduire comme un thermomètre ladite canne dans l’orifice approprié.

 Ses façons irrégulières amusaient naturellement le public surtout quand le taquin Turlu pour arriver à ses fins bataillait avec une queue récalcitrante. Le taureau, seul triste sire à ne pas apprécier la farce se dégageait par quelques pas de cet endroit graveleux, sauf une fois où les gens ont vu une variante de la facétieuse scène : l’arroseur arrosé. L’animal tourna sa tête vers la barrière,

 

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 jeta un œil sur l’énergumène blagueur, puis posément se positionna dans l’axe de Turlu sans le lâcher des yeux. Turlu fanfaronnait et persifflait manière de provoquer les rires, or ces rires se transformèrent illico en cris lorsqu’ils virent le taureau bondir au-dessus de la barrière et charger Turlu. En reflexe, avec sa canne Turlu tenta de repousser la masse alerte de l’animal mais constatant l’inutilité de la manœuvre Turlu n’eut d’autre solution que de se jeter dans la piste, néanmoins d’une corne le taureau accrocha le pantalon laissant l’infortuné Turlu le nez dans le sable, les jambes nus, et les parties intimes juste recouvertes par un slip kangourou mal ajusté dont la poche entrebâillée ne valorisait pas sa nature. Mais il était écrit que Turlu boirait le calice jusqu’à la lie. S’apercevant de sa méprise le taureau cessa de s’acharner sur le pantalon et rechercha sa proie, lors il la vit honteuse et confuse se remettant avec peine sur ses pieds. Alors le taureau à l’instar des chevaux dans une épreuve hippique s’éleva par-dessus l’obstacle mais manquant d’élan sa partie arrière frotta le bois, ce qui retarda sa fougue. Malgré tout de la pointe de sa corne, avant que Turlu ne revienne à son point de départ par une cabriole burlesque, le taureau agrippa le slip kangourou qu’il brandit sur une de ses excroissances pointues en le faisait tournoyer sans fin, dans une piste désertée la parcourant d’un galop frénétique.

 

Dans le même temps un public hilare raillait sans gêne l’impudique Turlu exhibant sans voile son académie vétuste. Et comme il enrageait il ne trouva finalement de réponse que dans un vocabulaire très rabelaisien.

 « Eh bien vous avez enfin la preuve qu’au propre et au figuré j’ai des couilles au cul ! »

 Phrase malencontreuse qui provoqua derechef une vague de moqueries graveleuses. Alors pour moucher les rieurs il tint à expliciter son propos.

 « Dites-vous bien bande de chiffes molles que si je dis que j’ai à l’arrière-train ce que vous imaginez il agit bien sûr de mes propres attributs génitaux et non point ceux d’un autre, parce que j’en connais quelque uns ici présents dont je tairais les noms qui ont ce gout mignon des grecs antiques… et j’en dirais pas plus ! »

 À cet instant se rapprocha de Turlu un lascar, nommé Bouscarre, qui ne connaissait la forme et l’utilité des outils du travailleur que par ouï-dire ayant pour sa part toujours fui le labeur comme la peste. Il vivait de sa pension d’invalide obtenue au conseil de révision lorsque l’autorité militaire le déclara

 

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 inapte au service depuis il revendiquait l’état fait néant, en deux mot, état prescrit par un incontestable major, un mandement qu’il suivait aveuglement. Néanmoins nul n’aurait su dire, même pas Bouscarre lui-même, l’origine et la nature de son handicap mais comme personne de l’avait jamais vu en compagnie d’une femme honnête, ni non plus avec une vénale aux plaisirs tarifés, chacun imaginait aisément à quel niveau se situait son problème.

 Turlu devait à l’instant même une fière chandelle à Bouscarre, ce dernier saisissant la queue de taureau lors de son saut de retour en piste freina la bête fougueuse juste la fraction de temps nécessaire permettant à Turlu de sauver ses fesses et finalement de se sauvegarder.

 « Ah mon brave Bouscarre… aides moi à remettre mon pantalon… je sais qu’avec toi je ne risque pas une manœuvre douteuse… car contrairement à ce qui dise les mignons de service si tu n’es pas un converti, tu n’es pas non plus un inverti. »

 

Devant la mine perplexe de Bouscarre, Turlu précisa son propos.

 « Je veux dire que tu es neutre, sur tous les points tu gardes ta neutralité. »

 Bouscarre apprécia la définition de son état car à la longue sa qualité professionnelle de fait néant ressemblait à un défaut, et à vrai dire il ressentait du mépris quand on l’assimilait aux bons-à-riens. Maintenant grâce à Turlu il devenait le neutre du village cela le réjouissait.

 

 Turlu avait eu dans le passé la passion du football, sport auquel il sacrifia dans sa jeunesse tous ses dimanches ou presque, et dont il tira pour tout bénéfice, des coups, des plaies, et des bosses. Puis il prit de l’âge, et de biens meilleurs que lui le poussèrent sur la touche, or précisément de cet endroit il marqua le seul but de sa discrète carrière footballistique. Un match d’importance se déroulait ce jour-là, sans doute les équipes se disputaient le formidable trophée annuel consacrant la meilleure équipe du championnat intercommunal. Un genre de match où les rivalités de clocher remontant du tréfonds des mémoires des autochtones chauvins, servent de motivations afin que tous les comptes en suspens soient réglés sur le champ en l’occurrence sur un terrain soigneusement quadrillé de lignes homologuées. Outre les lignes, à cette époque le stade se réduisait à l’essentiel, un assemblage de chevrons pour les buts et quelques touffes d’herbes en guise de gazon. Pompeusement le lieu des ébats sportif se nommait stade Sixte de Grillon du nom de l’heureux

 

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 donateur, un propriétaire foncier qui fut maire à une époque où le sport prenait son essor et qui, à peu de frais se garantissait une solide popularité. Les spectateurs, ne disposant pas de gradins pour s’assoir, ni d’une main courante tout le pourtour de l’espace de jeu pour s’accouder, s’agglutinaient à la limite du terrain, ils se contraignaient à reculer un peu lorsque véritablement ils gênaient les joueurs. Mais souvent quelques spectateurs désinvoltes arrêtaient la course du ballon bien avant qu’il sorte des limites règlementaires, cela partait d’une bonne intention celle de ne pas rompre le rythme du match.

 

Ainsi lors de cette importante confrontation le public formait tout le tour de l’aire de jeu sans le moindre espace une sorte de mur avec oreilles, mouvant, gesticulant, et criaillant. Turlu se tenait sur un côté du but adversaire à cinq, six mètres du premier poteau, pour ne rater aucune des actions essentielles de son équipe. Or il advint qu’en cours de match une action se déploie juste devant lui et que plusieurs joueurs âprement se disputent le ballon. C’est alors que Turlu pris par le feu de l’action au moment où il pressentait que les adversaires allaient récupérer le ballon shoota sèchement dans le cuir et d’une façon curieuse, puisque la trajectoire aux effets bizarres amena le ballon au fond du filet adverse. L’honnête arbitre mal positionné n’entrevit que partiellement l’action et de la forêt de jambes en mouvement il n’imagina pas un instant qu’une de celles-ci n’appartinssent pas à un licencié dument reconnu par la fédération, aussi valida-t-il le but. Mais parmi la foule quelques supporters adverses beaucoup moins candides que l’arbitre repérèrent en remontant de la chaussure de ville jusqu’au-dessous de la casquette le visage hilare de Turlu fier d’avoir par son pied donné un coup de pouce au destin.

 

Cependant loi du nombre oblige ces supporters adverses continrent leur animosité, mais à partir de cet instant et jusqu’à la fin, le match souffrit de cette faute flagrante et lorsqu’un joueur ou le ballon frôlait le mur instable du public il émanait de celui-ci de vigoureux croches-pattes, de fermes accrochages de shorts et de maillots, et des aléatoires directions de ballons lors des rebondissements dans ce mur fluctuant, si bien que les joueurs rétrécirent l’amplitude de leur évolution, profitant du réglementaire terrain de foot que d’une large bande centrale plus ou moins diminuée selon les empiètements téméraires du public.

 

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 Le soir même à la sacro-sainte troisième mi-temps il se fêta longuement l’époustouflante victoire d’un unique, magistral, et inattendu but du treizième homme en l’occurrence Turlu et non l’habituel public partisan.

 

 Partisan, esprit de parti, voilà bien un domaine, la politique, qui ne touchait plus Turlu depuis longtemps. Et s’il votait encore en utilisant ce droit inaliénable il estimait qu’il donnait ainsi la preuve de sa reconnaissance aux générations passées qui luttèrent pour cette liberté essentielle. Mais pour quel camp votait-il, ses concitoyens auraient été en peine de lui coller une étiquette tant le divertissait la possibilité d’apporter systématiquement la contradiction à ces esprits trop sûr de leurs idées partisanes, et qui de surcroit jettent l’anathème voire excommunient illico presto les empêcheurs de s’illusionner rondement. D’ailleurs au premier scrutin qui se déroula après son décès il se remarqua une curieuse coïncidence, lors du dépouillement on ne releva plus la régulière enveloppe contenant, en guise de choix, délicatement découpé dans une feuille de papier pliée en quatre une guirlande formant quatre personnages se tenant par les mains.

 

Turlu ne croyait pas plus à la Chimère, cet animal fabuleux dont les témoignages sur sa forme discordaient tellement que le doute sur son existence était raisonnablement permis, qu’aux bienfaits de la politique qui promet des lendemains qui chantent aux seuls sympathisants d’un clan, un fois écrabouillé ceux du clan adverse. Une seule fois dans sa vie Turlu s’épancha sur sa pensée politique, la chose arriva à son insu à l’issu d’un vin d’honneur prolongé lors d’une de ces manifestation quelconque copieusement arrosée.

 

« Voyez-vous, explicita-t-il, je suis à peu près croyant comme beaucoup l’affaire est entendu. Et si quelques fois lors de grandes occasions je franchis la porte de l’église cela tient avant tout à la considération que j’ai de tous ces gens du passé qui se sont voués à l’étude de la Foi, ces théologiens, ces exégètes, ceux de notre religion et ceux des religions des autres, qui toute leur vie se sont questionnés sur ces problèmes en mettant en branle une quantité de neurones bien plus affutés que les nôtres. Voilà pourquoi j’use de ce droit d’entrer dans les lieux-saints, tout comme je m’enferme dans l’isoloir lors des votes, mais dans un cas comme dans l’autre personne ne peut savoir ni la réalité de ma conduite, ni le fond de ma pensée. »

 

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 « Parfois on voit bien la réalité de tes couillonnades tant à l’église qu’à la mairie ! » avait cru bon d’ajouter un esprit malicieux témoin de la harangue de Turlu. Ce dernier se rappelait de quelle façon plongeant sa main dans le bénitier Turlu se plaisait à asperger copieusement par un geste semblant maladroit ceux ou celles qui venaient à sa suite en marmonnant radieux : « de part saint Turlu, béni sois-tu, poil au … ! ». De même à la mairie lors des dépouillements prenant l’air du citoyen concentré sur le dénombrement des votes il advenait qu’imitant la voix du scrutateur il énonce un nom différent de celui choisi provoquant ainsi la zizanie qu’il espérait monstrueuse. Au fil des scrutins il raffina sa technique sournoise, et lorsqu’il criait faussement il se débrouillait toujours pour exécuter un mouvement de diversion, par exemple il regardait l’intérieur de sa veste tandis que sa main simulait une recherche, ou bien il se baissait pour ramasser le crayon qui venait de laisser choir, mais juste après sa vocifération il se redressait cherchant des yeux devant, derrière, ou sur les côtés, le pauvre naïf qui se permettait de le zieuter, alors il renvoyait à celui-ci une œillade appuyé d’un mouvement de tête indiquait sa désapprobation afin que tous sachent d’où venait la fâcheuse plaisanterie, et si le malavisé candide manifestait sa bonne foi en rosissant des pommettes Turlu lui donnait une bonne leçon citoyenne des choses qui ne se font pas pendant les actes officiels recueillant pour cette morale l’assentiments de tous. Quelques fois bien sûr lors de scrutins serrés la facétie tournait à l’empoignade quand à force d’annonces trompeuses les décomptes s’avéraient boiteux, et s’il n’y paraissait pas, Turlu dans son for intérieur malgré le risque de bagarre ou à cause de celle-ci éprouvait une grande jubilation.

 

 Cette technique hypocrite de reporter sur autrui une action discutable Turlu l’expérimentait quelques fois en écornant bruyamment la bienséance, et Théodorit à sa grande honte un jour de concours de pétanque en fit en public l’amère expérience. Au boulodrome improvisé de la placette se déroulait la finale d’un concours communal acharné où le moindre point gagné ou perdu exacerbe les passions. Autour des joueurs, parmi le public captivé par l’adresse des pétanqueurs, pointeurs ou tireurs, se trouvait côte à côte Turlu et Théodorit, à ce moment de la partie la stratégie imposait après maintes discutions entre équipiers qu’un de ceux-ci se dévoue pour tirer la boule adverse qui tenait le point, à la vérité le dernier point du jeu. Le joueur désigné

 

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 hyper-concentré tendit son bras lesté de sa boule, cligna d’un œil afin d’ajuster la sphère d’acier qui à quelques pas de lui le narguait. Après un temps d’hésitation son bras bascula en arrière pour donner force et impulsion à sa boule devenue un projectile théoriquement fracassant. Or juste à cet instant précis il se fit entendre un grondement sec, un éclat retentissant longtemps retenu dans une secrète cavité abdominale, bref une incongruité innommable propre à déstabiliser le meilleur pétanqueur, en un seul mot, du monde boulistique. Et au lieu du carreau de boule espéré il y eut d’abord un complet ratage, puis la recherche du coupable de cet odieux tintamarre, alors les joueurs, les spectateurs, virent la tête de Turlu orienté vers son voisin immédiat, Théodorit, elle affichait des mimiques de réprobation, ses yeux se fronçaient, sa bouche marquait le dégout, aucun doute n’était permis d’autant qu’un léger mouvement de foule isola le prétendu coupable.

 

La réfutation de Théodorit ne pesait rien face à la mauvaise foi de Turlu et de ses remontrances sur ce qu’il convenait de faire et surtout de ne pas faire en public par politesse et savoir-vivre. S’approchèrent de Théodorit avec des mines patibulaires le tireur et ses coéquipiers avec dans les mains une importante collection d’horions prêts à être servis, fort heureusement pour Théodorit les organisateurs du concours de pétanque connaissaient les tours du facétieux Turlu alors s’érigeant en arbitres officiels ils ordonnèrent que la manche soit rejouée selon les prescriptions du règlement fédéral qui prévoyaient le cas parmi la pléthore des cas improbables susceptibles de perturber une partie, disant qu’entre le tremblement de terre et la chute d’une météorite l’éventualité d’une flatulence était bel et bien répertorié dans le fascicule réglementaire. Toutefois sans que personne n’oblige Théodorit à partir celui-ci se retira du cours bientôt rejoint par un Turlu hilare se tenant les côtes.

 

« Allez jeune sans rancune, lui dit-il, d’ici quelques années quand tu auras mon niveau de savoir-faire et à l’occasion de non-savoir-vivre tu ne seras pas le dernier à m’imiter ! »

 

 Théodorit pensait à cette farce en regardant le cercueil de Turlu posé sur des tréteaux devant le chœur de l’église, il se disait aussi qu’aujourd’hui particulièrement il souhaitait être le dernier, l’ultime, le trainard, celui qui se

 

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 refuse absolument à imiter Turlu sur ce point particulier de ne plus respirer du tout.

 

Turlu et Théodorit se côtoyèrent consécutivement deux années pendant la vingtaine de jours de la période des vendanges. Selon ses dires, Turlu s’employaient aux vendanges pour deux raisons majeures, d’une : pour le plaisir qu’il prenait de rester en contact avec la jeunesse, ce qui permettait à son temps de retraite de ne pas couper les ponts avec le monde du travail et de sortir de sa maison avec une raison valable dans un cadre déterminé, et de deux : de joindre à l’utile de conserver un but à l’agréable de ramener chez lui les deux litres de vin que tout coupeur de raisin se voyait légalement attribuer en avantage en nature. Théodorit disposait également de cet avantage, mais comme il n’appréciait pas encore le vin, il laissait manœuvrer son père qui en fin de semaine allait chercher le butin vermeil chez le patron-viticulteur, par la même occasion le père récupérait la somptuaire enveloppe hebdomadaire du fiston, Théodorit pour sa part trouvait cette subordination tout à fait naturelle. D’ailleurs pendant ses années adolescentes de cueilleur de fruite et de légumes jamais Théodorit ne se préoccupa de son salaire.

 

Turlu non plus selon ses dires ne s’attachait pas à la partie financière de cette occupation, il ne faisait pas les vendanges pour la maigre rémunération qu’il en tirait, sa retraite suffisait à ses besoins, des paroles que le candide Théodorit gobait sans tiquer, ne remarquant pas, lui dont la souplesse dorsale lui évitait de lombalgiques douleurs, les difficultés de Turlu à redresser quelquefois un corps meurtri pour passer de longues heures plié à angle droit au chevet du petit arbre à Bacchus. « Te rends-tu qu’il vendange par plaisir ! », avait-il dit à son père, lequel sourit avec malice sans détromper son fils sur la somme d’efforts que demandaient tout labeur, il ne crut pas bon de décourager le novice à l’aurore d’une carrière laborieuse de plusieurs décennies.

 

Le père n’ignorait pas la situation précaire de Turlu, lequel, comme une multitude de retraités, survivait au jour le jour avec sa maigre pension. Et s’il mettait la main à la pâte, aux vendanges et à la taille de la vigne, il y trouvait un appoint non négligeable dans l’équilibre de son budget étriqué.

 «Et je te parie que Turlu ramasse les escargots ! » dit le père, sachant pertinemment qu’avec ceux-ci accompagnés d’ails, d’oignons, et des conserves

 

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 de tomates venus de son potager exigu, Turlu composerait sans bourse déliée plusieurs de ses repas.

 

« En plus ils les mangent vivant ! » s’exclama Théodorit dont le visage ne put contenir une moue de dégout sinon d’écœurement, avant de raconter la bizarre anecdote gastronomique. Cette année-là une étudiante en biologie de Brontillier participait à la vendange, comment avec Turlu en arrivèrent-ils à débattre hardiment sur un point de science nul n’aurait su le dire, tant les tenait l’occupation de sujets futiles tels : chansons et histoires drôles. La biologiste soutenait que dans un délai proche, probablement avant l’an 2000, tout le monde se nourrirait d’insectes, ceux-ci satisferaient les besoins en protéines du genre humain qui dès lors ne subirait plus les famines. Tandis que Turlu soutenait que nos remplacerions l’aliment mammifère par les invertébrés : limaces, escargots de terre et de mer, mollusques, et de rares vertébrés comme les serpents. Lui-même à l’occasion, lors de promenades, récoltait couleuvres et vipères qu’il préparait au court-bouillon, avec quelques légumes de saison de son portager, et pour faire honneur à ces invités rampants il dressait son assiette comme un chef, à l’exemple de Balthazar.

 

La discussion sans s’envenimer prit alors une tournure démonstrative. Turlu tenait entre ses doigts un gastéropode de compétition, charnu et coulant de bave, quand en un tour de main il sortit la bestiole de sa coquille et posément la dévora, une de ses mains à plat son ventre tel la trotteuse de la montre tournait en signe de satisfaction, alors que sa bouche, d’où s’échappait aux commissures des filets de salive baveuse, lâchait des borborygmes d’ineffables plaisirs gustatifs. Tous les vendangeurs attribuèrent un satisfecit à Turlu pour la façon dont il avait mouché l’excellentissime élève tellement imbue de sa science. Pourtant Turlu, une fois l’escargot avalé, paracheva sa démonstration en invitant la demoiselle à faire la même chose, et devant l’incompréhension de toutes et tous d’un geste vif de la main il captura un monstrueux criquet, qui sur une feuille de vigne prenait son bain de soleil. Il tendit à la scientifique la repoussante bestiole dont il serrait les ailes entre le pouce et l’index et qui se débattait en agitant pattes et mandibules, toute prête à en découdre.

 

L’étudiante et Turlu se défièrent du regard, l’un semblant dire : la parole c’est bien mais les actes c’est mieux, et en réponse l’autre disait : vieux coquant que tu es, apprends que tout scientifique digne de ce nom n’hésite pas à se mettre en danger. Ainsi sans se quitter des yeux, l’étudiante remplaça la

 

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 pression qu’exerçait les doigts de Turlu sur l’insecte par les siens, ce maniement énerva ledit insecte, lequel averti par son instinct subodorait qu’il éprouverait sous peu un destin singulier et désastreux. Pris de spasmes fébriles le criquet s’agitait dans tous les sens, juste avant que de blanches quenottes le décapitent.

 

« Il faut toujours commencer par la tête ! » conseilla la demoiselle à tous les observateurs attentifs, comme si elle était accoutumée à ce genre de mets. Même en l’absence de tête la bestiole se débâtit avec opiniâtreté, tandis que devant son public décontenancé la scientifique, démonstrative, tronçonna le buste et le broya de ses molaires, et dans un silence de cimetière le craquement de la carapace devint sinistre. La jeune femme si charmante si gracieuse et tellement adorable reflétait à présent l’image de sa lointaine devancière, cette primitive au cerveau reptilien que des paléontologues nommèrent Lucie et qui devait à coup sûr se nourrir de toutes les bestioles qui lui tombait sous la main, bousiers compris, ces coléoptères appelés aussi fouille-merde ou pousse-merde. Posément l’étudiante termina son frugal repas, tandis que Théodorit, tourmenté par une légitime nausée ne détachait pas ses yeux de cette terrifiante mâchoire qui concassait les débris infâmes à la vue de tous, puisque la bouche non seulement ne se fermait pas, mais en outre détaillait par le menu toutes ses impressions gustatives, de ce subtil gout de noisette en arrière-bouche. Et cette bouche finit par dire que le seul inconvénient majeur de ce mets, si l’on y prenait garde, provenait, au contraire de la mollesse de la chair d’escargot, de la dureté de la carapace dont des éléments se coinçait entre les dents, d’ailleurs l’ongle de son auriculaire fouraillait furibard entre icelles.

 

De ce jour de compétition gustative Théodorit se pénétra au fil des mois de cette révélation que toujours les femmes, et cela dès leur plus jeune âge, s’opiniâtrent à vouloir avoir le dernier mot quoi qui leur en coute. Théodorit projetait d’ouvrir avec Turlu un débat informel sur ce point lors des futures prochaines vendanges, les troisièmes qu’ils réaliseraient ensemble. Ainsi par cette vaste et inépuisable controverse, ils meubleraient ces heures parfois interminables, et oublieraient, si faire se peut, le supplice de la position inconfortable du vendangeur. Hélas pour lui Turlu arrivait à la fin de son voyage.

 

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 Pourtant à y regarder de près la fin de Turlu fut exemplaire, et pouvait servir de modèle à tous ceux qui souhaitent partir dignement en prenant de la hauteur sur toutes ces choses qui au terme du chemin deviennent insignifiantes et auxquelles malgré tout nous nous agrippons croyant ainsi repousser l’inéluctable. Le début de la fin de Turlu commença une certaine nuit quand un épanchement sanguin le tira de son sommeil alors qu’il croyait avoir pissé au lit comme un vieillard incontinent.

 

À la visite, le bon docteur Daspire, qui tout jeune diplômé d’un doctorat en médecine étoffa ses connaissances scientifiques sur le vif à la fin de la grande guerre 14-18, et qui par ce fait inspirait aux citoyens de La Feuillargues une confiance absolu, d’après les dires il avait sauvé de la mort dans ces années-là autant d’hommes qu’il s’en décompte dans un bataillon, le bon docteur donc, afficha une figure de constipé, de constipé résolu, un masque qui exprimait la gravité du symptôme et la certitude d’un sombre diagnostic. Néanmoins selon son habitude il palpa son patient longuement et sans fausse pudeur profondément puisque ayant enfilé un gant en caoutchouc il alla par le fondement titiller l’organe typiquement masculin, avant de lui délivrer un courrier cacheté pour un spécialiste des voies urinaires de l’hôpital de Brontillier.

 

Le professeur, un mandarin de premier ordre, lui signifia que les cas similaires au sien, celui des prostates récalcitrantes, il les traitait en deux coups de bistouri pour les plus graves, et par des séances de radiothérapie pour les plus anodins, avec condescendance il émit l’hypothèse que l’âge venant le brave docteur Daspire s’affolait sans raison. Néanmoins il fit admettre Turlu dans son service pour l’opérer en extrême urgence, une intervention chirurgicale satisfaisante mais toutefois accompagnée d’un traitement médical lourd incluant les rayons, ces fameuses pointes de feu au pouvoir destructeur, qui selon le professeur devait à brève échéance rétablir le patient à une normalité prostatique pour des lustres. Espoir bien fol, mais y croyait-il vraiment ce spécialiste ou donnait-il seulement le change en agitant la bouée salvatrice. Très vite l’opiniâtre et acharné professeur envisagea une deuxième opération prétendument indispensable qui inspira, lorsque Turlu l’informa, une moue perplexe au praticien Daspire.

 

Dès lors l’avenir étant borné Turlu ne s’infligea pas d’inutiles traitements, il prit le parti d’économiser toutes ses forces contre le mal sournois, une énergie

 

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 que le docteur Daspire maintenait à son sommet grâce à des injections de produits stupéfiants qui annihilaient quelque peu la douleur. Puis d’une piqure tous les trois jours on en vint à trois piqures par jour, Turlu sut alors qu’il était à l’article de la mort et qu’il lui fallait se mettre en règle avec la religion et le bon Dieu. Alors le curé de La Feuillargues se déplaça avec ses outils de travail pour lui apporter les derniers secours, mais le sacrement ne se déroula pas comme à l’accoutumé, les deux protagonistes débattirent sur l’expression : article de la mort, l’un soutenait que, dans les temps anciens, l’article était un message qui annonçait la mort prochaine d’un quidam, tandis que l’autre affirmait que le mot provenait par sa racine latine du mot articuler, et que l’expression signifiait l’instant où la mort s’articule quand elle se met en mouvement. Cette querelle laissa Turlu sur le flan, il n’eut plus la force de supporter le rituel habituel du sacrement, une extrême-onction que l’ecclésiastique s’obligea à donner à un client que déjà Morphée emportait dans des rêves fiévreux et cauchemardesques.

 

 En entrant dans l’église, sur son parvis, la présence d’un homme singulier se maintenant dans une pose hiératique ne manqua pas d’étonner la population de La Feuillargues. Il portait un costume d’une rare élégance façonné dans un tissu d’un raffinement extrême, d’ailleurs ce costume tombait si bien que nul ne doutait qu’il fût taillé sur mesure. Mais ce qui déroutait le plus cette population provenait des surcharges vestimentaires inédites, du jamais vue dans le village. Les mains de l’homme se recouvraient de surprenants gants blancs immaculés, mais l’inattendu se présentait par plusieurs éléments déroutants : les avant-bras s’ornaient de manchons en tissu de soie bleu sur lequel se remarquait des signes symboliques et des disques solaires brodés au fil d’or ; le cou maintenait un collier ras qui laissait pendre un anneau démesuré ; les épaules soutenaient un deuxième, large et long, collier, décoré de motifs d’or, sur lequel s’arrimait solidement emboité un compas et une équerre ; et enfin sur son devant se remarquait un tablier bizarre, avec des broderies de fil d’or à la thématique symbolique et secrète, qui n’identifiait aucune confrérie connue.

 

Dans l’église les chuchotis des endeuillés avertis évoquèrent le mot de franc-maçon, et ce mot rarement employé circula dans les travées afin que tout un chacun se l’approprie car personne à La Feuillargues n’avait vu de franc-

 

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 maçon sur pied et en costume de cérémonie, tous se demandaient la raison de cette présence extravagante. Alors les esprits conjecturèrent sans fin, un murmure se développa jusqu’au vacarme, et les discutions tapageuses perturbèrent l’office sacré des morts en dépit des tintements de la clochette que le prêtre agitait à la volée. Ensuite il se fit entendre, ici et là, depuis sa source nichée dans les derniers bancs de l’église, quelques pouffements incongrus avant de croitre en rires contenus avec difficultés. Un plaisantin de service sans respect ni du lieu ni de l’événement émit, dans l’oreille du crédule Bouscarre, cette hypothèse effarante que l’homme au garde-à-vous devant l’église se devait de porter en permanence un tablier, cela afin de dissimuler aux regards des pures et chaste pucelles, la fourniture par trop généreuse que l’exubérante nature lui avait servi. Depuis cette révélation Bouscarre rependait cette nouvelle extraordinaire que le monsieur curieusement vêtu avait reçu l’équipement du cheval de Camargue non-bistourné. Fier de détenir un secret inimaginable Bouscarre le révélait avec un sérieux d’inquisiteur, de plus avec ses mimiques et son air entendu tel un expert ès parties génitales, il amenait cette pensée rabelaisienne qui effaçait le tragique du moment.

 

Ainsi à la fin du service quand vint l’heure du serrement des mains à la famille du défunt, les gens approchaient en se tenant les côtes, regrettant qu’en pareil cas il ne soit pas donné la possibilité de multiplier les obsèques, ajoutant que cet irrespectueux enterrement aurait séduit la tête d’affiche, Turlu en personne, et qu’avec cet hommage singulier de là où il était, sans doute…, il devait rire selon son habitude, en silence et sans qu’aucun de ses traits ne trahissent son émotion joyeuse, à la différence de tous ceux qui sortant de l’église s’éclaffaient à la vue du grave franc-maçon en tenue solennelle dont nul n’eut la curiosité de s’enquérir du motif de sa présence. Sans doute Turlu en convoquant pour ses prévisibles funérailles un vague ami franc-maçon voulait-il mettre toutes les chances de son côté pour le cas où dans l’autre monde les amis de celui-ci réglaient les pendules.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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