CHRONIQUES D'ENFANCE

Qu'ils étaient doux ces jours de mon enfance

Où toujours gai, sans soucis, sans chagrin,

je coulai ma douce existence,

Sans songer au lendemain.

                  l'enfance, Gérard de Nerval

 

 

 


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                                            SOMMAIRE

 

                  page 1     ÉCOLE SAINT JOSEPH

                  page 4     TÉLOCHE et CINÉ     

                  page 7     CATÉCHISME

                  page 10   CRIMES

                  page 16   COIFFEUR

                  page 19   1914-1918

                  page 22    FLATULENCE

                  page 27    FEU de NOËL

                  page 32    TIERCÉ DANS l'ORDRE

                  page 38    DETTE d'EAU

                  page 45    SOINS et GUÉRISONS SECRÈTES

                  page 51    FÊTES et TRADITIONS TAURINES

                  page 58    COUP de FOUDRE

                  page 62    PLAISIRS AUTOMNAUX

                  page 72   CONSOMMATIONS DIVERSES

                  page 81    CARRIÈRES

                  page 87     SECRETS

                  page 94     SCIENCES

 

 

 

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ÉCOLE SAINT-JOSEPH

 

 

 

Jamais, au grand jamais je ne renierais ma basse extraction, bien au contraire, tel le blason des aristocrates je la revendique comme mon titre exclusif de noblesse. Et, si je me suis élevé un peu dans la société, que mes remerciements s’envolent vers ma mère et mon père, où qu’ils soient.

Marcel Elie mon père cultiva, dès ses douze ans révolus, les terres et les vignes des propriétaires. Idem ma mère, Denise Anna, effectua au même âge, les ingrats travaux ménagers chez des bourgeois. Lui, droit et bon, elle, généreuse bien au-delà de ses capacités. Je leur dois le bonheur de mes juvéniles années.

Mon école Saint Jean-Baptiste de Vendargues fut démolie avec une telle rapidité que le temps me manqua pour empoigner mon appareil photo (le Kodak aurait dit Denise), et immortaliser ce lieu où étincela mon intelligence, je le prouverais dès que je retrouverais l’endroit où méticuleux j’ai rangé mes carnets de notes.

Dans la classe unique domptée par maître Joubard se côtoyaient les garçons du cours préparatoire au cours moyen deuxième année, avec des éléments pré-adolescents, notoires redoublants, rétifs et imperméables à la manne scientifique et littéraire dispensée. Ils patientaient leur quatorzième année afin d’envisager une carrière d’honnête boucher, de mécanicien sérieux, d’habile menuisier prompt à retirer ses doigts face aux dents croqueuses des scies.

A propos de mon maître Joubard, il publia à compte d’auteur plusieurs ouvrages dont un recueil de poèmes : « Dans la tourmente », évoquant ses souvenirs de jeune résistant. Je détenais cet opuscule littéraire, mais depuis cinquante ans un rangement par trop efficace enraye mes efforts et mon espoir de le retrouver.

 

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La grande école, comme il se disait alors, marqua ma mémoire d’une façon indélébile, et j’ose prétendre que je me souviens de tout, mais de manière confuse et embrouillée.

Je me souviens aussi de l’école saint Joseph de Vendargues, où filles et garçons mélangés faisions classe commune, puis la séparation advenait juste avant que nous les garçons subissions par-delà notre volonté la vigoureuse montée de sève, décrétée hors de propos dans cette institution tenue par des bonnes sœurs. Il ne s’agissait pas qu’un excès de curiosité nous pousse à jouer aux docteurs pour des touchers malhonnêtes.

A cette époque, avant 1960, avant la rentrée officielle d’octobre, les bonnes sœurs organisaient une garderie afin que les mères puissent vendanger. Denise, avant d’aller couper le carignan ou l’aramon des vignes de madame et de monsieur le docteur Gouneaud, qui habitaient en bas de la rue de la fontaine, remontait cette rue pour me laisser au portillon d’entrée de saint Joseph.

Je pénétrais dans la cour, immense autant que l’entrevoyait ma petitesse, au fond je voyais le préau avec à droite trois ou quatre latrines à la turque, équipées de portes raccourcies en bas de façon que les sœurs ne doutent pas du nombre d’utilisateur, et rabattues en haut pour décompter de visu en cas d’incertitude. Ainsi épié, j’évitais ces lieux infréquentables, et dès mon jeune âge je m’habituais à me relâcher qu’à la maison.

 

L’espace dévolu à la cour de saint Joseph se limitait : à droite par le bâtiment abritant les classes et le logement des sœurs ; dans le dos, le mur avec le portillon et le portail ; à gauche un mur gigantesque, autant que mes yeux d’enfant l’appréciaient, percé d’une porte d’où nous accédions au parc des sœurs, fait de pins, et d’allées bordées de buis, nous camouflant en entier nous en profitions lors des moult promenades pour jouer à être perdu.

Il convient de préciser que le parc représente une surface de deux hectares, peut-être, car mon estimation est sujette à caution, Marcel maitrisait une méthode qui consistait à compter en pieds de vignes, pour en avoir plantés beaucoup, sa façon empirique semblait au final d’une redoutable précision.

Il te disait : « Dans cette terre tu y plantes 12 000 pieds pas un de moins », sachant que tu fiches en terre une souche par centiare, calcules, si tu te souviens de ta table des surfaces, la correspondance en hectares, et puis tu transformes le toutim en honnêtes mètres carrés. Tu as deux minutes.

 

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Au fond du parc se dressait une bâtisse. Adolescent je découvrirais qu’il s’agissait d’un vrai théâtre, avec ses coulisses, sa loge, sa scène, et élément essentiel son rideau rouge.

Il y avait aussi à saint Joseph un endroit strictement réservé aux sœurs, un coin privé nommé : le jardin des sœurs. Une fois dans mon enfance je foulais ce lieu avec une certaine retenue, sans doute ce jour-là à la garderie nous étions peu nombreux. Loin du jardin de l’Eden, j’y vis un potager bien ordinaire avec des choux, des poireaux, les bonnes sœurs servantes de Dieu pétaient donc comme tout un chacun, je garde en mon cœur ma première déception.

Une ceinture composée d’un haut mur de pierres sèches cernait l’ensemble. J’apprendrais sur le tard, que cette propriété se considérait au 18ème siècle comme le château de Vendargues, appartenait à la famille de Jean Jacques Durand le maire de Montpellier guillotiné en 1793 pour fédéralisme.

Le mur d’en face, visible dès l’entrée, servait je l’ai dit d’appui au préau, et aux fameuses latrines. Or Je n’étais pas le seul enfant à m’adonner à l’abstinence, mais il advint quelquefois que lâche la bonde, un euphémisme désigne cet ennui fâcheux par le mot accident. La sœur empaquetait l’objet souillé dans un vieux journal, et l’enfant fautif pleurait de honte moqué par les autres gosses. Il y eut un jour où une fillette subit cet inconvénient, mais elle se joua des moqueurs par un coup de génie. Peu d’enfant venait à la maternelle avec son rechange, ainsi la fillette avait les fesses à l’air sous sa robe, et lorsqu’un fripon la narguait elle l’invitait à passer sous le bureau voir le motif du délit, j’ai vu comme quelques-uns cette chose qui nous déconfisaient tous. A cet heure-là nous, les garçonnets, étions gênés de posséder ce tuyau anormal, nos mamans ne nous disaient rien sur cette aberration parce qu’elles nous aimaient, mais les images pieuses décorant la classe, qui représentaient les anges n’exhibaient point ce tuyaux bizarre et insolite.

 

 

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TÉLOCHE ET CINÉ

 

Ma rentrée à la grande école des garçons Saint Jean-Baptiste. Long d’une quarantaine de mètres, large de sept, ou huit mètres, le bâtiment se constituait au rez-de-chaussée d’une enfilade de trois salles à peu près égales, et au premier étage posé sur une partie de la surface totale se trouvait le logement de fonction. Les trois salles communicantes, disposaient chacune d’une porte donnant sur la cour. Nous rentrions par la salle du milieu où se trouvait une table de pingpong, et qui servait aussi de vestiaire, la salle de classe était à main gauche, à main droite l’autre salle s’utilisait pour d’éventuelles réunions, réunions devenues régulières depuis qu’y trônait sur une étagère murale une lucarne magique.

L’école se situait au croisement de la rue de la fontaine et de l’avenue de la gare, dans un angle en venant de la place de la mairie, un portillon donnait accès à la cour biscornue, un rectangle mal fichu de trente mètre sur trente, de leurs côtés les plus longs, à ce rectangle s’en accolait un autre régulier de dix mètre sur huit, réduit par la surface du préau. La cour s’agrémentait, d’une latrine à la turque pour trente gamins au minimum, d’un bac en pierre avec une eau courante glaciale l’hiver, et un portail à double battant qui s’ouvrait lorsque l’élagage des quatre platanes le nécessitait.

Lors de l’aménagement du quartier, seuls trois platanes témoins de nos plaies et bosses résistèrent aux tractopelles. À mon époque sur le malheureux quatrième pendait à une branche, à l’heure de la gymnastique, la méchante corde lisse, redoutable épreuve pour les culs-lourds, qui à contrario nous offrait de délicieux moments de divertissement à nous les déliés gymnastes. D’ailleurs je ne serais point étonné que pour éliminer le témoin gênant de leur martyr, mes jeunes copains d’alors, aux bras insuffisamment musclés pour tirer la charge de leur ventre bedonnant, n’eussent l’idée de pétitionner afin que ce platane tourmenteur fût abattu sur l’heure dès le début des travaux, et de son bois, fissent un feu vengeur. De surcroit le maître vigilant, avec une sollicitude de bon aloi, assistait les défaillants par quelques coups de badines tonifiantes

 

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sur des cuisses, que ne couvraient pas les pantalons courts, que tous portions jusqu’à la communion solennelle. Il faut préciser que la souffrance se situait au niveau de notre orgueil de sauvageons. Le maître, outre l’œuvre de domestication, souhaitait surtout nous inculquer ce désir de se surpasser en toute matière. D’ailleurs se moquer par trop d’exubérance provoquait illico le ton badin de la fine tige de bois doux sur nos jambes de moineaux.

Cependant des mois avant d’y être assidu écolier, j’eus le privilège de fréquenter le lieu avec ma sœur (de six ans mon ainée). A l’entour de 1960, une révolution technologique bouleversa la quiétude vendarguoise : la télévision, avec son unique chaine, et son image avec toutes les nuances du gris, s’implantait. Le prix élevé d’un récepteur autorisait seul les plus aisés à s’en équiper. Toutefois le diocèse d’un côté, les amicales laïques de l’autre, permirent à la multitude, selon sa sensibilité, moyennant une contribution de vingt centimes de nouveau franc de visionner l’émission vespérale du dimanche. Au programme de celle-ci : des jeux ; du sport ; des variétés. Ma sœur raffolait des chansonnettes, si un de ses interprètes préférés participait à l’émission, sitôt la dernière bouchée avalée elle cavalait vers la modeste salle dédiée au spectacle et s’installait, avant l’affluence des quidams curieux, à la meilleure place. Par caprice un jour je m’imposais. Mon fondement vissé sur la chaise sans possibilité de me lever, dans une obscurité quasi-totale, seule la luminosité du récepteur éclairait la salle qui baignait dans l’odeur mélangée d’ébonite chauffée, de sent-bon pas cher, et des respirations confinées, je dus subir, des jeux incompréhensibles, un match de rugby ennuyeux, pour enfin entendre et voir l’idole.

Ces contraintes détournèrent mon intérêt pour cette nouveauté. Il faudra qu’arrive Thierry la fronde, et Zorro sur les 825 lignes pour réveiller mon enthousiasme. Un jour apparaitra à l’écran un trio de clown les Barios, composé de deux frères jouant les augustes, l’un empoté, l’autre énervé, il incombait à l’épouse dans le civil de l’énervé, de tenir le rôle du clown blanc. Sa robe pailletée, moulante, valorisait ses formes rondes, ses talons aiguilles cambraient sa silhouette, ajoutons son fard de scène accentuant les lèvres, les yeux, et c’est la féminité absolue, la Vénus sortant du bain, qui m’apparaissait. Je lui dois mon premier emballement de cœur.

Ma première exaltation survint lors de la projection d’un film fameux : les dix commandements de Cecil B. Demille. Un B. énigmatique à la signification

 

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mystérieuse ou même miraculeuse. En même temps j’expérimentais le cinéma, ses trucages et effets spéciaux, que je prenais pour argent comptant. La séance se déroula dans une pièce au-dessus de la salle des fêtes proche de la croix de la mission. Le lieu possédait les dimensions réduites du salon ordinaire d’un particulier. La toile blanche masquait en totalité un des côté de la pièce. Assis sur un banc rigide, à trois mètres d’un écran renvoyant des couleurs dignes des meilleurs artistes peintres, je parvins à cause de l’exiguïté de l’endroit à m’introduire dans l’histoire d’un testament ancien, j’inventais pour moi-seul avant l’heure la troisième dimension. Je ne nie pas que les autres enfants présents à la séance n’éprouvassent point comme moi ces sensations.

 

Ainsi quand la mer Rouge s’ouvrit, qu’il fallut obéir à Moïse, je n’en menais pas large, et j’ai douté comme Thomas l’incrédule.

 

Des années plus tard visionnant une émission de vulgarisation scientifique, une sommité démonterait que la chose ne présentait aucun caractère divin, car cette zone géographique se soumettait à la tension des plaques tectoniques. Péremptoire il affirmait qu’à l’époque de Moïse un tremblement de terre se produisit provoquant le retrait de la mer le temps nécessaire pour la traverser à pieds secs.

 

Le salaud détruisait pour le coup la part d’émerveillement de mon être, le reste d’enfant qui survivait en moi mourut ce jour-là.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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CATÉCHISME

 

La rentrée à la grande école signifiait également la fréquentation assidue du cours de catéchisme. Il fallait bien débroussailler nos têtes incultes de baptisés, et lui enfoncer, à la façon du bourreau plantant les clous dans la chair tendre de Jésus, les préceptes de la religion : ses testaments ; ses commandements ; ses sacrements ; et surtout l’épopée vertigineuse du Christ.

Baptisés juste après la naissance nous évitions en cas de mort subite, l’errance éternelle dans les limbes. Un lieu inventé pour consoler les parents, parce qu’en théorie, un non-baptisé se plaçait sous le joug du péché originel, et s’il mourrait, outre le chagrin qu’il faisait à ses parents, son âme cheminait directement en enfer. Afin d’adoucir le chagrin des parents, les pères de l’église créèrent les limbes, et judicieusement donnèrent l’autorité à la sage-femme d’ondoyer. Un acte salutaire que l’ondoiement, bien qu’étant un baptême au rabais, il soustrayait l’enfant des limbes, et en outre il présentait un avantage confortable aux parents, si l’enfant trépassait, lavé de la faute originelle, la fameuse pomme d’Adam, il devenait un ange n’ayant pas acquis par manque de temps les commodités de pouvoir faire le mal. Blanc comme neige le nouveau-né s’ouvrait une carrière d’ange de toute éternité.

En résumé le catéchisme nous apprenait après coup l’essentiel des motifs de notre adhésion malgré nous à la religion.

Soit le curé lui-même, soit une personne dévoué à l’église militante (c’est le mot exact), nous conviaient à vivre une histoire magnifique celle de l’église rayonnante (c’est le mot précis).

Nous enrichirions notre vocabulaire d’un mot extraordinaire : la transsubstantiation. Ecoute et prend des notes, en pleine messe, au moment de l’élévation, lorsque les fidèles baissent la tête, le pain, signifié par l’Ostie, et le vin se transforment en corps et sang du Christ. Un tour mystérieux qu’aucun enfant de cœur ne perça, nul ne réussit l’exploit de boire une goutte de ce vin modifié, le curé aspirait tout le liquide du calice, et le délaissait sec. En ce qui concerne l’Ostie, certains enfants gourmets lui trouvaient un gout particulier.

 

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Je rentrais à la maison, fier du savoir que j’acquerrais, entre autre le cantique de Vendargues que tout paroissien du lieu se devait de connaitre (que je sais encore après des décennies) :

C’est la voix d’un peuple à genoux

Qui te supplie ô Restitute*

De tout mal toujours gardes-nous

O mère en ces heures de lutte

Vendargues met son espérance en toi

Donnes à nos cœurs espoir et joie.

*sainte Restitude : vierge martyrisée par les romains, dont l’église saint-Théodorit de Vendargues conserve des reliques osseuses.

 

Denise écoutait ce que je lui racontais, elle dodelinait de la tête de satisfaction, hormis la fois concernant l’épisode de l’enfantement de la vierge Marie, où elle réagit : « Allons ! Allons ! Comment qu’elle l’a fait son petit ? Par l’oreille ? »

Comme en cette matière j’ignorais tout, considérant que l’autorité du curé l’emportait, bien que je supposasse de ce dernier un savoir lacunaire sur ce sujet délicat, j’évitais par la suite de parler de la conception immaculée avec ma mère, écartant tout conflit.

Plus tard au collège, en classe de 6ème, avec notre professeure de français, une grand-mère en voie de décrépitude qui forçait sur la poudre de riz, mais d’une débordante affection, elle nous bisouillait comme si nous étions ses petits-enfants, chaussant des lourdes lunettes aux verres épais qui lui fripaient le nez, nous aborderons la mythologie gréco-romaine, elle nous enseignera que Bacchus, je ne sais pour quelle raison, sortit de la cuisse à Jupiter. Ainsi dans le domaine du divin tout est possible.

Cet apprentissage de la religion étalé sur plusieurs années, tous les enfants s’y astreignaient de bonne grâce, même la progéniture des familles marquées au fer rouge de la politique, et réputées bouffeuses de curaillons. Une raison vénale motivait notre passion ecclésiale. Au terme des leçons, en consécration, nous recevions, dans une grand-messe dédiée à ce sacrement, la communion solennelle publique. Auparavant nous avions effectué les trois journées règlementaires de la retraite au parc des sœurs pour nous imprégner de la haute valeur spirituelle du rite catholique. Pourtant malgré ce

 

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conditionnement, et la fierté de porter toute la journée l’aube immaculée nous désignant comme le point central de la fête, notre vanité prenait le dessus, et seuls les étrennes et les cadeaux nous obnubilaient. La montre avec la trotteuse des secondes, la gourmette au prénom gravé, la chevalière avec tes initiales que tu porterais plus tard lorsque ton doigt correspondrait au diamètre, les boutons de manchettes que tu perdrais lors de la première mise, le missel en cuir, doré sur tranche, et l’inoubliable stylo encre équipé de sa plume en or, fonctionnant par le truchement du système moderne de la pompe incorporée par laquelle tu aspirais à même la bouteille Waterman, et qu’après des centaines de manipulations tu abandonnerais pour la raison que tu te salopais invariablement les mains.

Nous recevions de vrais cadeaux d’hommes, les filles étaient comblées de présents de vraies femmes, bagues, colliers, bracelets, boucles d’oreilles, oreilles dont elles supportaient le percement. « Même pas mal » qu’elles nous disaient ces menteuses.

Nous n’en avions pas conscience pourtant ce jour-là toutes et tous enterrions notre enfance.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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CRIMES

 

Voilà trois millions d’années que je dormais dans la tourbe

Quand un méchant coup de pioche me trancha net le col

Et me fit effectuer une gracieuse courbe

A la fin de laquelle je plongeai dans le formol.

 

L’homme fossile de pierre tisserand

 

Depuis quand reposait-elle cette dame rendue squelette, lorsque le paternel lui assena un sévère coup de pioche, le jour où il entreprit la construction de notre cabinet dans la cour de la maison.

Mais avant de m’étendre sur cette affaire, je dois rappeler mon arrivée dans cette vallée de larmes, pour ma part, larmes de rire.

Je vins au monde au premier étage à droite, quand tu regardes la maison de face, sise au numéro huit rue des dévèzes à Vendargues. La demeure fut érigée dans l’interstice étroit d’une douzaine de mètres de longueur, entre les deux bâtisses voisines, en retrait de la rue par rapport à celles-ci de six mètres environ. Ce décalage formait la cour devant la maison composée de quatre pièces, une cuisine et une chambre-salon en bas, puis deux chambres à l’étage La maison se cachait des regards par un mur, que Denise, femme de soleil pour être sétoise, fit raboter par Marcel. A ce même Marcel, elle imposera autour de l’année 1960, l’édification d’un vrai cabinet d’aisance moderne, refusant ce que d’aucun nommait cabinet qui n’était qu’une fosse masquée par des planches surmontée d’un banc percé. Elle lui imposera aussi l’emplacement, au côté droit de la cour (maison à regarder de face), pourtant de l’autre côté le besoin d’eau de la chasse se résolvait avec plus… d’aisance, car il eut été simple de se raccorder au tuyau amenant à l’évier de la cuisine le précieux liquide. Une précision à cette époque glorieuse nombre particulier pourvoyait leur besoin en eau aux fontaines publiques. Toutefois l’exigence de Denise sur

 

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l’emplacement du cabinet sera satisfaite, pour lester son argumentation, elle aurait pu prononcer dès ce temps les célèbres mots d’un président lors d’un banquet électoral : « si on ajoute le bruit et l’odeur le type devient fou » (moi, Denise enfermée dans ma cuisine sans soleil, si tu construis le cabinet là devant, je finis par toucher la bombe – je deviens folle-).

Avant cet équipement hygiénique nous utilisions le fameux pot de chambre, baptisé par euphémisme, le thomas ou le jules. Personnellement pour être en ma prime enfance je possédais pour mon confort, et adapté à ma taille, mon objet… propre. Aussi répugnerais-je longtemps de poser sur la cuvette mon séant dénudé à la suite des autres. Pour en finir avec ce sujet, il convenait après utilisation du seau émaillé de se débarrasser du problème, Denise me dira plus tard : « on allait au chemin du cagatou, et hop ». Ce chemin se nomme à présent rue du réservoir, à cette époque, bordé de ronces et d’herbes folles il s’intégrait à la campagne environnante distante de cinquante pas de notre maison.

La pioche de Marcel retombait, métronome, dans la terre meuble de la cour. Pour mon édification future je profitais du spectacle d’un travailleur besogneux et déterminé. Malgré mes cinq ans je me remémore l’instant où Marcel remit en mes mains ce qu’il croyait être une pierre singulière, demi-sphérique et creuse, à laquelle la terre s’agrégeait. Or je n’échappais pas à la règle qui veut qu’un enfant réagit avec bizarrerie, délaissant, au désarroi des parents, le superbe jouet pour s’amuser avec l’emballage. Pensez qu’avec cette pierre si originale, débarrassée de ses scories, je me dotais d’un magnifique heaume moyenâgeux pour jouer à la guerre des châteaux forts, je possédais en ce temps une forteresse en modèle réduit avec ses archers et ses chevaliers.

Puis Marcel, sans que je comprisse la raison, me retira ma pierre-jouet, abandonna son chantier, et enfourcha son vélo. A son retour, et à sa suite la cour se remplit de la multitude curieuse. Parmi les fins observateurs se dénombrait le docteur Gouneaud, patron de mon père, propriétaire de la maison.

Profitant d’un relâchement de ma surveillance, à travers une forêt de jambe, je m’approchais de la fosse. Je découvrais sur une toile ma pierre-jouet en compagnie de divers ossements dégradés, œuvre inlassable de la chaux vive dont la partie haute du corps supporta les effets. Dans la fosse profonde de cinquante centimètres s’entrevoyait le début des fémurs tournés dans le sens

 

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mur de la maison. Le futur dégagement de ceux-ci indiquerait la haute stature de l’enterrée, son bassin exhumé auparavant détermina sans nulle hésitation son sexe, à cause de la grande détérioration du crane rendant l’examen dentaire impossible, l’âge ne fut pas déterminé.

L’empreinte de cette affaire sur moi sera telle qu’à ce jour elle me taraude encore, car à l’époque malgré la présence des gendarmes de Castries la déterrée rejoignit sans remous le boulevard des allongés, nulle enquête sera diligentée.

Crime, mort naturelle. L’abbé Cazes, curé de Vendargues autour de 1990, m’ébauchera à son insu une hypothèse. Notre conversation à bâton rompu, dévia sur Restitute la sainte locale, représentée en l’église par une gisante de cire grandeur nature, protégée par une chasse en verre, qui abrite en outre l’urne où sont déposés ses bris d’os authentiques. A une époque ancienne, avec force cantique, (voir ci-dessus mentionné : la supplique à Restitute), la jeunesse fervente processionnait la sainte par les rues du village, précédé du curé vêtu de sa chasuble des grands évènements, qui avec son sacro-saint goupillon bénissait à tour de bras les fidèles, spectateurs agenouillés au passage du cortège.

Restitute, adolescente, vierge, martyrisée par la soldatesque romaine au temps antiques, devint relique vénérée. Mais si la paroisse abrite ses restes sanctifiés, elle le doit, d’après l’abbé Cazes, au prêtre Hery curé de Vendargues autour des années 1850. Abbé Cazes me portraiturera son collègue Hery par ouï-dire séculaire, d’où il ressort un homme intransigeant, sectaire, résolu. Résolu, pour s’en être allé à Rome, intriguer auprès du pape l’attribution de fragments osseux des premiers résistants de la foi. Sectaire, pour refouler hors des limites de la paroisse les infidèles à l’église catholique, apostolique, et romaine. Intransigeant, pour refuser un coin de terre du cimetière aux susdits infidèles à la foi traditionnelle, allant jusqu’à faire garder l’accès de la terre consacré par ses sbires fanatisés.

A la même époque autour de 1990, je découvris l’existence de cimetières familiaux privés. Si tu te promènes, à la recherche de champignons, sur les terres cévenoles, attentif tu remarqueras à la limite des mas séculaires des cyprès blottis l’un contre l’autre, profitant de l’ombre ci-gisent à leur pieds dans l’embrouillamini des racines, depuis nos guerres religieuses, des générations d’individus refoulés des cimetières papistes.

 

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Lecteur, tu suis les énigmes avec passion, alors imagines la scène, la cour de la maison sombre de la nuit, un groupe réduit à la lueur de la chandelle, dissimulé par le mur élevé, creuse et glisse en terre à la sauvette une protestante interdite du cimetière commun. D’aucuns s’émouvront de son absence ils obtiendront en réponse que la dame a rejoint sa parentèle éloignée.

Incorrigible lecteur passionné, tu veux me coincer avec la chaux vive déversée sans retenue pour effacer à jamais les traits de l’enterrée. Cet élément milite pour le crime. Ce n’était peut-être pas le premier à Vendargues.

 

C’est pas seulement à Paris

Que le crime fleurit

Nous au village aussi on a

De beaux assassinats

L’assassinat de Georges Brassens.

 

Le 4 octobre 1874, « un inconnu, âgé d’environ 27 ans, décédé depuis huit jours environ, a été retrouvé mort dans la baraque inhabitée appartenant au sieur Couderc François, aubergiste à Montpellier, ladite baraque située au camp du salaison…, cet inconnu avait une taille d’environ 1,70 mètre, les cheveux et les sourcils châtains, il était vêtu d’un pantalon de toile bleu, d’un gilet en drap noir, et d’une veste d’étoffe dite d’Orléans. »

L’acte 23 du registre ne sera pas plus prolixe. Je suppose que l’inconnu rejoignit l’avenue des trépassés sans effervescence judiciaire. Dans le cas contraire la marge dudit acte 23 présenterait une annotation complémentaire précisant les conclusions de justice.

Mon hypothèse : le sieur Couderc aubergiste possédait une baraque près de la rivière Salaison, là, avec femme et enfants, ils venaient se détendre, sans doute se baigner dans l’onde pure, comme je le fis adolescent avec les copains. Pour son embarras ils découvrirent un inconnu mort. L’autorité policière, Antoine Cornu garde-champêtre, se déplaça, et constata.

L’inconnu n’est pas une victime du froid, en octobre les températures restent positives et à 27 ans environ, les facultés de résistance conservent leur énergie.

 

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Il faut s’attarder à un détail vestimentaire de l’inconnu, une veste d’étoffe dite d’Orléans, ce détail le singularise, et le positionne dans une classe autre que celle des besogneux ou des indigents. Supposa-t-on que ses poches craquaient de Louis d’or ?, ou bien transportait-il une sacoche attirant les convoitises ?

A l’exemple de certains quartiers des villes, nos campagnes, s’assimilaient à de sombres coupe-gorges. Si bien que les fortunes réalisées promptement suscitaient la suspicion de tous les observateurs malintentionnés.

Pour toi perspicace lecteur deux exemples. Fin juin 1833, le procureur de roi, assisté du juge d’instruction, accompagné de la force nécessaire, se transporte chez un particulier, laboureur de son état, domicilié à Castries, pour fouiller sa cave. Son enrichissement spectaculaire déclencha de folles rumeurs, dénonçant son crime commis une vingtaine d’année auparavant sur un marchand de bestiaux porteur d’une somme considérable. Les fouilles mettront à jour des reliquats humains d’os et de dent. Arrêtés sur le champ le laboureur et son épouse seront mis en détention, mais la justice arrêtera son cour pour prescription des faits. La dénonciation publique aurait dû se produire bien plus tôt pour que l’action judiciaire tranche efficacement.

L’action du deuxième exemple se déroule à Peyrebeille, dans l’auberge rouge. Sanglante et sinistre auberge telle que la vague des ragots l’empêtra. Or débarrassée de tout commérage que reste-t-il de l’affaire. Autour du 13 octobre 1831 disparait un certain Enjolras, sa famille, qui se met à sa recherche, créée un remous au sujet de cette disparition, propre à échafauder des scénarios alambiqués. Enjolras finit par être retrouvé mort, au pied d’un rocher, au bord de l’Allier, le 26 octobre 1831, mais pendant ces 13 jours les on-dit enflèrent l’évènement. Enjolras fréquentait les foires régulièrement, or l’itinéraire de celle dont il revenait le jour de sa disparition, passait pour regagner son domicile par Peyrebeille, septuagénaire pour se ménager il devait à coup sûr dormir à l’auberge. Celle-ci depuis un an environ Pierre Martin, propriétaire, l’avait baillée à Louis Galand.

Grâce à cette auberge bien située et sans concurrence, et par une gestion rigoureuse les époux Martin s’élevèrent jusqu’à l’aisance. Cet enrichissement suscita maintes jalousies puis les gens jasèrent sur leur colossale fortune amassée indument. Dès lors les racontars évoquèrent les terribles assassinats de ces criminels effrayants, ces Martin, couple infâme, aidé par leur

 

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domestique Rochette, au teint si bistre qu’il semblait un africain, ces meurtriers qui de la chair humaine de leurs victimes nourrissait les cochons. Ainsi grâce aux témoignages concordants ou contradictoires, la justice, sans aucunes preuves tangibles, sur la foi des dépositions orientées et provoquées, trancha trois cous sur les lieux des crimes, car les assassins revenaient toujours sur les lieux du crime pour s’y faire exécuter.

Les gens qui se côtoyaient en ce proche passé, connaissaient si bien la nature humaine qu’ils ne s’étonnaient pas des barbaries commises par un voisin du quartier, comme le contraire advient en notre XXIème siècle, et si ce voisin s’abstenait du moindre forfait, tous, pour l’avoir vu un jour sacrifier un lapin avec un rictus mauvais supposaient qu’il était capable du pire.

Ainsi la désolée enterrée de notre cour, mise au jour à cause de travaux sanitaires, a été trucidée. La preuve apparaitra le jour où les archives s’ouvriront à la curiosité de tous, dans quelques décennies, alors je serais là, prêt à l’analyse des documents. Je vous informerai de tout, quoi, j’aurais dépassé les cent ans, et tu crois que je déparlerai, dis-toi que jamais je ne vieillirai, plutôt crever.

Pour finir avec cet épisode morbide, Marcel acheva les travaux, l’édifice réalisé satisfaisait tant notre fierté que pour peu nous eussions assuré un visite guidée du lieu. Toutefois par crainte d’une offense posthume pendant un temps de respect que nous nous imposâmes, le pot émaillé fit encore son office.

 

 

 

 

 

 

 

 

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COIFFEUR

 

Je suis le roi du ciseau

De la barbiche en biseau

Je suis le barbier de Belleville

Des petits poils jusqu’aux cheveux

Je fais vraiment ce que je veux.

Le barbier de Belleville, chanté par Serge Reggiani.

 

Au numéro un de la rue des arts, sur le côté droit quand tu regardes la maison de face, sévissait le coiffeur de mon enfance Antonin Robert. Je retiens du personnage, que mes yeux d’alors voyaient très âgé, mais dans l’œil d’un enfant tout adulte de plus de trente ans semble un vieillard, une jovialité propre à ces professionnels de l’art de couper nos cheveux en quatre. Il est troublant de penser que les gens de ce métier, comme un intime, vous reçoivent dans leur salon. Plus tard, avant que je me m’offre une définitive casquette en peau de fesse, les plus courtois m’offriront le café.

Il y eut une première fois, mais totalement effacé de ma mémoire, où Denise en ma prime enfance m’accompagna chez le susdit. Elle voulait être fière de ses enfants en tout point, y compris ce détail capillaire, superflu pour certaines souillons de mères sans orgueil qui donnaient des coups de ciseau intempestifs à toutes les touffes de cheveux dépassant le bol vissé sur le crane de leur progéniture, fille ou garçon.

« Tu leur mets un bonnet ou une casquette, et sé veil paress (on voit rien) »

A l’inverse, tes mots Denise, résonnent encore dans ma tête : « on remarquera toujours des cheveux bien peignés, et des souliers bien cirés. »

Par la suite ma sœur Damienne prendra le relai pour ce que les minutes d’un coiffeur durent des heures, et que Denise se devait au labeur de la maison. Puis la présence d’une jeune fille dans un endroit fréquenté par des hommes

 

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censurait leurs propos inconvenants aux oreilles chastes, pourtant je me souviens d’une fois où le jovial coiffeur pimenta son propos.

L’implantation de mes cheveux qui à cette époque m’honoraient de leur noire présence, présentait le défaut d’un épi qui cassait l’harmonie de la coupe, si la raie séparant les dits-cheveux n’en tenait compte.

« S’il vous plait, demanda Damienne sans malice, pouvez-vous faire la raie un peu plus bas. »

« Je veux bien mademoiselle, mais un peu plus bas il en a déjà une ! »

Dans la glace je vis ma sœur rosissant, s’enfoncer dans la banquette en cuir. Tandis que les hommes contenaient un rire d’une main épaisse. Antonin Robert réjoui par un large sourire de sa pirouette, continuait son espèce de danse autour du fauteuil. Car le bougre dansait bel et bien, donnes-toi la peine d’imaginer.

Sa bouille ronde et enjouée, se plaçait sur une sphère mafflue, elle-même soutenue par deux fines jambes courtes en mouvement perpétuel de petits pas glissés tel que tous faisons quand la vessie nous presse. Les membres supérieurs adoptaient la position du boxeur en garde prêt à en découdre, sauf qu’au lieu des gants habituels ses mains empoignaient les outils familiers de son métier. Je m’installais sur le fauteuil fabuleux qui s’élevait à volonté grâce au mécanisme de pompage au pied, et si le système défaillait, Antonin te glissait un coussin sous les fesses.

La coupe se déroulait en trois temps. D’abord la tondeuse pour les tempes et la nuque.

«Ne bouges pas que si je te fais un trou derrière avec la tondeuse, eh bien avec ceux des oreilles ça t’en fera trois. »

Deux pas chassés, un demi-tour sur place, un rire bref, et il saisissait le ciseau et peigne pour s’occuper du sommet capillaire.

«Les oreilles je te les taille en pointes ? »

Un sourire débonnaire, une tentative ratée d’entrechat, et déjà il rafraichissait le fil du rasoir, là plus de plaisanterie, nous étions à l’instant de vérité, de sa main gauche il t’empoignait le crane pour que tu ne bouges pas d’un poil, et par sa main droite il te caressait la peau avec la lame affutée. Après avec sa houppette il te talquait la nuque, cela calmait le feu du rasoir, puis de sa brosse aux poils doux il chassait toutes les particules de la pierre blanche, en finition il pressait plusieurs fois la poire de sa bouteille à sent-bon,

 

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du pur sent-bon à trois sous, alors tu te voyais beau comme un sou neuf, et tu pétais d’orgueil.

Les vieux bonhommes qui fréquentaient le salon, demandaient après la coupe des rares cheveux, à être rasé de près au rasoir-couteau. Antonin, le blaireau d’une main, le bol de crème de savon de l’autre, tartinait l’ancêtre, ses joues tombantes, son cou pendant, son tour de lèvre ridé, d’une belle barbe de prophète. La deuxième étape ressemblait à un numéro de cirque d’une extrême dangerosité. Antonin affutait le couteau sur une sorte de chevron de dix centimètres sur dix, long de trente centimètres, munie d’une poignée. La lame caressait cette matière, dont j’ignore la composition, qui l’aiguisait d’un fin effilement, Antonin vérifiait son travail en regardant la lame à la lueur l’ampoule électrique, celle-ci réfléchissait la lumière qui t’éblouissait, là tu savais qu’à tout moment nous frôlions le carnage. Pourtant après des effleurements sensuels la vielle peau calleuse revenait à la douceur de sa naissance. Quelques fois le rasoir taillait un bouton mal placé, preste Antonin saisissait son bâtonnet Gibbs, grand comme le pouce, l’appliquait sur la plaie qui cicatrisait instantanément.

Il ne s’agissait pas de rater l’ouvrage sur ses vieux bonhommes qui passèrent leurs vingt ans la peur au ventre dans des tranchées boueuses qui sentaient la fosse commune, d’où ils revinrent la tête pleine de cauchemars. Or la veille du 11 novembre ils assiégeaient le salon du coiffeur, car respecter les camarades disparus demandait un effort de toilette. J’emploie donc sans hésiter un mot férié pour qualifier leur action de siège, ils pratiquaient la poliorcétique.

 

 

 

 

 

 

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1914-1918

 

Chacune a quelque chose pour plaire

Chacune a son petit mérite

Mais mon colon celle que je préfère

C’est la guerre quatorze dix huit


Chantait Georges Brassens, avec sa grâce coutumière pour dénoncer la gravité des choses, ici il s’agit de son horreur de la guerre, en tout lieu, en toute époque.

Nous voici autour de 1960 dans ce vieux pays, où la grande guerre pesait de tout le poids des hommes sacrifiés, invalides, gazés, honorés, décorés, magnifiés. Les onze novembre de mon enfance se déroulaient selon un rituel inamovible. Dès le matin, à l’heure habituelle, nous allions à l’école où le maître nous attendait, pour l’occasion il délaissait sa blouse grise en coton pour se revêtir d’une veste de circonstance. Instruit par ses soins, l’importance de cette commémoration ne nous échappait pas cependant avouons-le tout de go, enfants de classe primaire qui vivions quarante ans après le conflit, nous rangions cette guerre à la même étagère que celle moyenâgeuse de la guerre de cent ans, taxis de la Marne exceptés bien sûr.

Le maître nous rangeait en une rigoureuse formation militaire, à son ordre nous cadencions nos pas, et empruntions la rue du Teyron, le ruisseau Teyron que je n’ai pas connu découvert où m’a-t-on dit les mouches d’une belle couleur bleu métallisée y pullulaient. Via le passage piétonnier nous arrivions à la croix de la mission pour nous ranger à l’emplacement réservé aux élèves des écoles libres. Pour en remontrer à ceux d’en face des écoles laïques nous calquions notre attitude sur celle irréprochable de notre maître, qui du reste sans hésiter d’une torgnole nous rappelait ses recommandations sur le respect.

Devant la croix de la mission les drapeaux tricolores brodés et frangés de fils d’or tremblotaient au gré du vent, à moins que cela ne soit dû aux mains parkinsoniennes de ces anciens poilus de l’illusoire der des ders.

 

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Le cortège enfin démarrait, au rythme de ces vieillards de soixante ans au moins. Ils furent pourtant des fringants jeunes hommes, va voir leurs photos au cimetière de Vendargues, avec sous le nez ces rouflaquettes, ce balai d’amour de la belle époque, qui les vieillissaient à peine. Ils partaient pour une guerre fraiche et joyeuse selon le mot d’une ganache infâme. Vainement parmi ceux-ci je tentais de voir papé Gribal, Auguste Lucien mon grand-père.

Au commandement du maître nous prenions le sillage des ancêtres, avec son sens tactique chaque année il grillait la politesse de son adversaire-collègue laïque. Nous étions, fièrement, grâce à sa stratégie sans cesse renouvelée, dans les pas des héros.

Une marche de deux cent mètres amenait la population à se blottir devant la mairie, attentive au discours du maire Léopold Olivier prononcé sans microphone à la seule force de la corde vocale patriotique. Une mairie belliqueuse, car sur son devant, de chaque côté de sa terrasse, accessible par deux escaliers, de part et d’autre, après avoir passé la grille en fer forgé, deux canons de 75 millimètres menaçaient de ses foudres le belligérant teigneux qui osait un coup de force. Cette conquête de la jeunesse vendarguoise se fit au détriment des boches débandés de 1944, faut dire que ces pièces d’artillerie encombraient leur départ précipité. Au centre de la terrasse se dressait la statue du soldat dans une attitude martiale, méprisant les fleurs recouvrant ses pieds et aussi ses jarrets emmitouflés dans les légendaires bandes molletières. Toutefois mon orgueil se satisfaisait quand je parvenais à trainer dans l’église voisine deux ou trois copains, en entrant côté droit, je lisais sur la plaque dédié aux morts glorieux le nom de Joseph Gribal, le frère d’Auguste.

L’hommage continuait par le retentissement de l’hymne national diffusé par les quatre haut-parleurs installés sur le toit de la mairie, et se prolongeait par le vin d’honneur.

Le pinard c’est de la vinasse

Ça réchauffe par où c’ que ça passe

Vas y bidasse remplis mon quart

Vive le pinard vive le pinard

Le quatorze mars 1915, le grand-oncle Joseph patientait que l’ordre soit donné pour jaillir de la tranchée. Lui et ses camarades, afin d’estomper la peur avaient avalé le pinard ou le tord-boyau contenu dans le quart règlementaire. Joseph pendant sept mois sillonna tout le front, de Lunéville à Dunkerque, et se

 

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trouvait à présent dans une tranchée du lieu-dit Beauséjour, à cinquante kilomètres à l’est de Reims, dont il ne sortirait jamais, et qui lui servirait de tombeau.

Papé Gribal reviendrait de l’enfer de cette guerre 14-18, qui en vrai dura jusqu’en 1919. Il supportera cinq années de campagne active, qui s’ajouteront à trois années de service militaire, une action d’éclat lui vaudra une citation et son élévation soldat de première classe, et subira une blessure au crane par balle juste avant l’armistice.

Parfois je bois des vins immondes, des picrates innommables, des cambusards infects, alors je me fredonne, le pinard c’est de la vinasse…, jamais je n’oublierai vos sacrifices.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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FLATULENCE

 

Celui qui se chargeait de nous charmer d’une Marseillaise, diffusée à tous vents, via les haut-parleurs fixés sur le toit de la mairie, par le truchement du tourne-disque, n’était autre que notre coiffeur habituel Antonin Robert. Il cumulait aussi cet office d’appariteur. Avant cet appareillage moderne, l’appariteur d’alors, un nommé Rouanet, déambulait par les rues, et après un roulement de tambour impétueux, annonçait les avis communaux.

« On comprenait tout ce qu’il disait, m’affirmait Denise, tandis qu’avec ce modernisme, on ne sait pas ce qu’il raconte. »

Pourtant nous habitions à cent mètres de la mairie, mais il est néanmoins vrai, que nous nous obligions à sortir dans la cour pour prêter une oreille attentive, dès que, sur le phonographe, en préambule, tournoyait un disque vinyle. Deux œuvres orchestrées se disputaient notre attention. Soit la matchiche, interprétée vocalement par le gracieux, maniéré, et précieux Felix Mayol, termes non ambigus pour signifier qu’il était un peu de la jaquette flottante.

 

C’est la danse nouvelle

Mademoiselle

Prenez un air canaille

Cambrez la taille.

Mais ces paroles furent remplacées dans notre Languedoc par celles ci-après qui taquinaient nos voisins du sud.

Les espagnols d’Espagne

S’il pleut se baigne

Les espagnols de Sète

S’il pleut se sèche.

Ces paroles doivent se prononcer en Occitan, pour être divertissantes, et en apprécier toutes les nuances comiques. Si donc tu ne parles pas la langue des troubadours, si personne dans ton entourage n’est féru d’Oc, que veux-tu que je te dise sinon de t’inscrire dans une calandreta.

 

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La deuxième pièce musicale s’entend lors des french-cancan endiablés, sur laquelle des facétieux posèrent ces mots

 

Les étudiants de Montpellier

N’sont pas vaillant pour travailler

Ils se baladent

Sur l’esplanade.

 

Ces vinyles s’usèrent prématurément, malgré les soins attentionnés d’Antonin. Mais maintes fois posant le saphir sur le disque, le bras du phonographe s’échappait de ses mains, ou alors jugeant que les quelques mesures entendues suffisaient, il redressait ce bras qui derechef s’enfuyait de ses doigts. Des sillons non autorisés se gravèrent dans la cire, tant et si bien, que les airs devinrent répétitifs. Ecoute : les étudiants creMontpellier, creMontpellier, creMontpellier, creMontpellier, …, à cet instant la musique stoppait net, Antonin lassé des caprices phonographiques retirait l’alimentation électrique, car l’essentiel était la diffusion des informations.

« Avis à la population, le marchand de confection COCAGNACO est installé sur la place de la mairie, avec un grand choix de linges de maison, de pantalons de ville et de travail pour hommes, de chemises et chemisettes pour garçonnets et fillettes. »

Un autre avis résonnait régulièrement.

« La visite des nourrissons aura lieu cet après-midi à la mairie, elle sera assurée par le docteur Gouneaud, (ici j’écris Gouneaud parce qu’il était le seul docteur installé à Vendargues à cette époque), les mamans viendront avec le carnet de santé. »

Deux fléaux redoutables, dans ces années d’après-guerre (1939-1945), angoissaient les parents au seul prononcé de leur terrible nom : tuberculose ; poliomyélite. Fort heureusement pour nous baby-boomeurs, grâce aux vaccinations systématiques, les virus se cassaient les dents sur nos corps indestructibles. Ensuite chaque année, par l’assistance de la médecine scolaire nous savions si nos globules blancs gardaient la force de ficher une rouste à tous ces malfaisants microscopiques.

 

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Pour lire nos capacités de résistance, au premier épisode de la visite médicale scolaire, l’infirmière te collait un timbre, genre rustine de vélo mais blanche de couleur, sur la poitrine. Tu ne devais ni l’ôter ni le mouiller pendant plusieurs jours. Il te démangeait comme si une fourmilière se logeait dans les pores de ta peau. Mais nous luttions : le virus no passaran. Au deuxième épisode le verdict tombait.

Denise me conditionnait pour que j’y aille serein.

« Nous n’avons jamais eu ça chez nous. Moi je fais tout bien comme il faut. Si mon petit a quelque chose ce sera de la faute d’une de ces saloperies qui ne soigne pas ses enfants. Alors j’irai la trouver pour lui dire son fait puis je porterai le pet où il faut. »

Tu as compris lecteur aimé que dans ce contexte le pet signifie l’affaire.

Il y eut pourtant une visite scolaire notable où Denise s’interloqua. Le médecin en personne l’informa qu’elles n’étaient point descendues.

« Il faudra consulter votre médecin de famille, vous ne pouvez pas laisser votre garçon comme ça. »

Que l’on me comprenne à demi-mot, à la période pré-adolescente la male virilité chemine doucettement et s’installe dans les poches prévues à cet effet, or ces dernières demeuraient, chez moi, désespérément vides.

Notre praticien ne pouvait qu’être que le docteur Gouneaud, il employait, je l’ai dit, Marcel pour l’entretien des vignes de madame Alice son épouse. Farouche tenant de la pure médecine, il ne recourait à l’assistance chirurgicale qu’à l’extrême limite, lorsqu’il avait épuisé le catalogue des drogues thérapeutiques.

Des mois durant, deux fois par semaine, en intramusculaire il m’administra un produit de lui seul connu, qui devait faire bouger les choses, les miennes en l’occurrence.

Pour te figurer le docteur Gouneaud, il ressemblait au chanteur de charme Tino Rossi dans sa période vieillissante, d’ailleurs le docteur Gouneaud s’engageait dans sa soixantaine et un léger tremblement de ses mains l’atteignait.

Denise sonnait à la porte du cabinet, nous attendions que madame Alice nous ouvre, c’était une personne toute menue, elle nous introduisait souriante dans la salle d’attente.

« Je vais prévenir monsieur, il va vous recevoir tout de suite. »

 

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Il est vrai que mon affaire prenait trois minutes, guère plus. Lorsque je foulais le sol moelleux de son cabinet couvert de tapis, déjà il prélevait dans sa pharmacie un flacon réservé à mon usage, l’aiguille perçait la capsule, et aspirait son contenu, puis il chassait l’air de la seringue par une giclée du produit. Il s’asseyait sur une chaise prévue pour un patient, « allez hop » disait-il en tapotant sa cuisse.

Denise déboutonnait mon pantalon court, et sans façon je posais mon ventre sur ses cuisses. Quelques secondes passaient, je supposais qu’il cherchait un endroit vierge de tout hématome pour piquer. Un froid glacial se répandait dans tout le volume de la fesse touchée, « tu vas courir un peu mon garçon pour que le liquide circule. »

J’ai supporté sans renâcler cette interminable série de piqure. Puis il fallut se rendre à l’évidence, seule la chirurgie préserverait toutes mes chances de descendance. Une preuve que le destin aime la facétie, le terme argotique : les joyeuses, désigne comme chacun sait les parties génitales, il était donc juste et logique que l’intervention chirurgicale soit réalisé par le professeur Joyeux de l’hôpital Saint-Charles de Montpellier.

Il est des vengeances qui, des longs temps, murissent, la mienne serait unique et spontanée, de plus par anticipation elle oblitérerait d’un seul coup tous les percements inutiles subits par mon fondement, d’ailleurs ma vengeance viendrait par là.

Parfois ma tante Francine assurait mon accompagnement en remplacement de sa sœur Denise. Lorsque la dite Denise s’employait : aux tâches ménagères chez des particuliers, aux vendanges, à la coopérative de fruits installée derrière la gare ferroviaire, gare encore active, la coopérative louait des wagons, et expédiait nos pèches et nos pommes dans toute la France, de plus Denise se proposait pour laver et repasser le linge, et si nécessaire le coudre de points invisibles, en contrepartie d’une maigre rétribution.

Le jour des représailles vint sans que je le voulusse vraiment, autrement c’eut été méprisant pour le scientifique qui se penchait sur mon cas. Or, sur ce point nous sommes tous égaux, nul n’est exempté de ces gènes passagères qui nouent les intestins, et forcent à un isolement total pour recouvrer sa sérénité.

 

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Elle est loin la belle époque, celle d’avant la guerre 14-18, où un certain Pujol s’affichait pétomane, et produisait un numéro de premier choix, sachant faire entendre, car je ne puis utiliser le mot chanter, des comptines d’une manière personnelle, cet artiste prodigieux maitrisait à volonté ses incontinences incongrues. Cette belle époque possédait un gout singulier, et il me revient en mémoire ce double quatrain que me chantait Denise. Elle apprit les paroles dans sa jeunesse sétoise, où par les rues de la cité singulière des chanteurs publics, entre les montreurs d’ours et les dompteurs de singes savants, revendaient les partitions, paroles et musiques, pour un gros sou, soit vingt-cinq centimes, le petit sou en valait cinq. Ils démontraient la validité des chansons en incitant les gens à reprendre en chœur le refrain.

Elle avait un’ jambe en bois

Et pour que ça n’se voit pas

Elle mettait par en dessous

Une rondelle de caoutchouc

Elle avait un’ jambe en bois

Mais comm’elle portait des bas

Ceux qui n’l’avaient pas tâtée

Ne s’en s’rait jamais douté.

Bon enfant le public se tenait les cotes, un rire joyeux au premier degré. C’était au temps du cinéma muet,

C’était au temps où tout’l’monde chantait.

A la différence de Pujol que les spectateurs bissaient, l’unique façon pour le commun de ne pas se faire mal remarquer, si la fuite est impossible, sollicite les muscles fessiers d’une efficace contraction pour un laps de temps indéterminé.

J’entrais dans le cabinet les fesses serrées priant que pendant le temps de la préparation de la seringue, cette envie inappropriée disparaisse.

« Voyons mon garçon comme veux-tu que je te fasse ta piqure, c’est dur comme la pierre. »

Or mon ventre posé sur ses cuisses faisait croitre mon envie. Je redoublais alors la contraction.

« Allons décontractes-toi, si je te pique, je casse l’aiguille. »

« Écoutes le docteur. » crut bon d’ajouter Francine.

Garçon obéissant, je me détendis tout à fait. J’imaginais que mon grondement caverneux déclencherait des remontrances tempétueuses, que conclurait une fessée magistrale. Je ne contestais pas cette punition méritée. Or, après un « Ho ! » de surprise, le docteur s’appliqua à poursuivre sa mission sans qu’aucuns traits de son visage ne trahissent ses sentiments. Du moins témoignera la réservée Francine, les pommettes rouge de confusion, en jurant un peu tard qu’on ne l’y prendrait plus.

 

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FEU DE NOËL

 

C’est la belle nuit de Noël

La neige étend son manteau blanc

Etc…, etc…, tout le monde connait la suite, Tino Rossi nous l’a suavement seriné tant de fois son petit papa Noël.

Ma grande crainte provenait de l’idée que, la note salée de toutes mes bêtises de l’année écoulée me soit présentée à Noël.

Comme tous les enfants, lors du passage de la maternelle au primaire s’évanouissait ma croyance en un mythique père Noël prodigue de cadeaux. Mais Denise aimait que j’y crois et j’aimais Denise, en quelques sorte ma croyance feinte lui procurait son bonheur de Noël. A présent avec le recul j’affirme que cette fête réjouissait Denise plus que toute autre, fête des mères comprise. A un certain âge, le plaisir d’offrir surpasse celui de recevoir.

Une semaine avant la nativité Marcel recherchait dans la garrigue à l’entour un jeune pin sauvage imitant au mieux le sapin de Noël. Cette garrigue tu ne la trouveras pas elle n’existe plus à Vendargues, pas plus que les pinèdes.

« Prends le bien touffu, et pas comme l’an dernier où quatre branches se battaient en duel », commandait Denise. Puis devant la trouvaille, elle se lamentait, « que veux-tu que je fasse avec ce tronc, il n’y a pas de quoi pendre une guirlande ». Et sans manière elle enguirlandait Marcel.

« J’ai pris ce que j’ai trouvé, il n’y en avait pas de mieux, j’ai cherché ici et là. » Marcel listait tous les endroits où il poussa ses recherches, il ajoutait des : là-aussi-j’y-suis-allé, quand Denise nommait des lieux précis. Cela devenait entre eux un assaut d’escrime, attaque-riposte, il se démontrait ainsi leur affection, en s’asticotant.

« Bon je ferais avec », concluait Denise, « c’est toujours la même chose avec toi, tu trouves jamais rien,… je me demande si tu trouverais de l’eau dans la mer ? »

  

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Vu de face, à gauche de la desserte, déserte des objets décoratifs qui l’encombraient, le pin-sapin se solidarisait par des liens solides à une chaise stable. Denise me claironnait : « tu vas m’aider nous allons faire la crèche », cela signifiait que je devais la seconder en lui donnant les santons de toutes tailles, et les ornements décoratifs, qui j’extrayais de la caisse en carton. Elle posait sur le meuble une planche de même dimension sur laquelle elle punaisait des larges feuilles de papier froissé, usé, et sans âge, imitant la nature par ses ternes couleurs treillis.

« Ça fait vrai hein ? ».

« Oh oui mam ! ».

Car mon rôle consistait à afficher un air réjoui et admiratif, d’ailleurs je prenais plaisir à assister à la création de son œuvre inédite et fugace, certes elle ressemblait à celle de l’an d’avant, mais bientôt en complément je trouverais tout à côté mes cadeaux qu’elle me cachait si adroitement que jamais je ne les dénichais, pourtant je furetais partout, même mon vélo je ne le découvris que le matin de Noël. Elle calait au fond du décor des pierres burinés par l’érosion, de l’une d’elle sortait la rivière composée de plusieurs feuilles d’aluminium récupérées sur des tablettes de chocolat Poulain, ou Ménier, ou Cémoi, ces marques proposaient en sus, des images, que je collectionnais et collais dans mon album, soit de la faune sauvage, soit des insectes, soit des plantes. Denise demandait à la rivière d’être juste sous le pont du santon pécheur, qui avec sa canne à pêche-allumette tirait de l’onde un poisson disproportionné, en respectant l’échelle des mesures pour un humain normal c’eut été un thon, puis la rivière se dissimulait sous une pierre voisine.

Je n’énumèrerais pas toutes les représentations santonnières pour ne fatiguer personne, saches pourtant que toutes les figurines se poussaient des coudes pour se placer au plus près de la caisse de paille, où se coucherait l’enfant Jésus à la minuit de son jour, idem les compères Melchior, Balthasar, et Gaspard n’arriveraient qu’à leur heure étoilée. En l’honneur de ces derniers nous dégusterions le royaume, une pâtisserie lourde de fruits confits collants, qui t’obligeaient à te lécher longuement tes doigts.

 

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Parmi les santons de Denise, mon préféré, celui qui déclenchait mon hilarité, reproduisait l’ange Boufarèu (rèu se prononce rèou), qui soufflait (boufar en provençaù) dans sa corne, en gonflant exagérément ses joues. Si bien que sa figure ressemblait à une citrouille, enfin je donnais avec malice cette raison à Denise pour excuser mon rire. La réalité, Marcel me l’avait suggéré en douce, ses yeux verts pétillaient de malice :

« Vois, les yeux de l’ange sont comme les creux que font les dernières vertèbres du dos, et les joues, on dirait des fesses, devines où ils ont mis le cornet ».

Il suffisait par la suite que nous nous regardions pour qu’un rire fou nous secoue.

Je ne concevais pas qu’un musicien puisse se déformer ainsi en jouant d’un instrument à vent. Puis un jour m’apparut à la télévision le trompettiste de jazz Dizzy Gillespie, son jeu me fascina, m’hypnotisa, je reconnus en lui l’ange Boufarèu, d’ailleurs le pavillon de sa trompette se dressait vers le ciel, il berçait les anges des notes qu’il poussait par ses joues enflées, distendues, qui à la limite de l’éclatement se satinaient d’une brillance égale au son de sa trompette.

Le deuxième carton contenait l’habillage de l’arbre : guirlandes chatoyantes, boules et étoiles scintillantes. Denise, par crainte d’étourdissement, évitait de monter sur des hauteurs, il m’incombait, de dessus la chaise souvent sur la pointe des pieds, de prolonger ses bras pour atteindre la canopée domestique, et installer l’attirail festif.

A cet instant je me dois de prévenir les âmes sensibles du drame qui va advenir. En ce temps-là les produits bons marchés asiatiques n’inondaient pas les commerces, et nos moyens financiers ne permettaient l’investissement d’une guirlande électrique multicolore, mais la rusée Denise fabriquait les lampions par le recyclage.

Cette période de l’année nous ravissait par la venue sur notre table d’oranges et de mandarines, mais aussi de noix que j’ouvrais joyeusement force grands coups de marteau, la cuisine devenait atelier, et la table, établi, avec cet objet contendant, l’achat d’un casse-noix semblait superflu. Vraiment nous commencions à nous lasser de manger depuis septembre du raisin, et des pommes qui à l’aise mûrissaient sur les feuilles du Midi Libre couvrant le sol du pigeonnier, sous les grappes de raisins pendues à l’envers, pour que les grains ne s’échauffassent point, sur des ficelles tendues en toiles d’araignée, de sorte que entrant dans le pigeonnier tu ne puisses ni te dresser, ni poser un pied, mais tu t’enivrais des senteurs.

 

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Avant de parler des lampions, un mot sur le papier qui enrobait les oranges, avec lequel nous réalisions des expériences hautement scientifiques. Une fois le papier défroissé, il faut le façonner en cylindre, puis l’embraser par son haut. Le feu descend, mais avant d’atteindre son bas, il s’élève et termine sa combustion dans son envol. Des météorites traversaient la cuisine.

Les mandarines, Denise et Marcel les découpaient en deux demi-sphères régulières, les évidaient des quartiers, sans abimer la peau, et détail essentiel avec adresse ils laissaient attenant à la peau, la tige blanche du milieu du fruit. Denise versait ensuite une huile lampante dans la demi-sphère, la tige blanche s’imbibait de celle-ci produisant une flamme d’un bel effet. A chaque mandarine son lampion qui illuminait la crèche.

Le désastre s’évitait en éteignant tous les lampions avant la promenade, car je l’avoue en alexandrin :

Nous passions Noël plus fréquemment au balcon,

Profitant du soleil qui darde ses rayons.

Au retour de la promenade, du bas de la rue du murier, un attroupement singulier devant la maison nous alarma, d’instinct nous accélérâmes d’un petit trot vif, nous discernâmes alors une fumée noirâtre qui sortait de tous les interstices du logement.

La Bible nous révèle comme signe miraculeux qu’il est un buisson ardent qui brûle mais ne se consume pas. J’affirme que le premier incendie dont je fus témoin, dans notre maison, provenait d’un feu qui consuma les éléments sans les brûler, tant pis, les doctes ne lui attribueraient pas l’estampille : miraculeux, dommage.

Une fois la fumée chassée nous découvrîmes le pin grillé, dont le mur gardait l’ombre noire de sa silhouette de l’heure d’avant, quand il resplendissait, car à présent, sur ses branches sombres pendouillaient méconnaissables les décorations jadis somptueuses. Passons à la crèche, crèche ténébreuse, crèche crépusculaire, désolés santons qui grillèrent arcboutés à leur poste sans fuir ce décor transformé en lave de volcan refroidie. Si nous ne les avions pas connus, les vêtements bariolés, et rose de figure, sauf bien sur Balthasar qui a la sienne bistre, la pensée nous serait venus que les figurines étaient l’œuvre d’un santonnier africain facétieux.

Marcel regarda Denise de travers, il ne doutait pas que ce feu sans flamme, qui ravagea exclusivement crèche et pin, provenait d’un lampion mal éteint.

 

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Mais avant qu’il formule un reproche, Denise se dédouana en rappelant que dans les papillotes en papiers brillants, outre les bonbons chocolatés, dont Marcel raffolait, se trouvait aussi un petit pétard présenté sous la forme d’une fine lamelle de papier dont il fallait tirer les deux extrémités d’un coup sec afin que la poudre en son milieu explose.

Denise et Marcel se défiaient, à tout instant les hostilités pouvaient monter d’un cran, mais Marcel, philosophe, démina le terrain, se louant d’avoir dégoté un pin bien vert, regorgeant de sève, donc ininflammable. Sur quoi Denise ne voulant pas battre en retraite, contra en se félicitant d’avoir agrémenté la crèche d’un abondant dépôt de mousse humide.

A ce rythme, pour avoir le dernier mot, les protagonistes concluraient leur affrontement enrayé par le fameux jeu : « je te tiens tu me tiens par la barbichette », riant de bon cœur d’une mésaventure qui s’arrêta de justesse au bord du désastre, puis liquidant les restes de leur crainte, les infâmes se moquèrent ouvertement des tristes figures des santons noircis. Pour donner un ordre de grandeur du désastre évité, mes parents jugeant inutile d’engraisser les courtiers, ne souscrivaient pas de contrat d’assurance.

Au feu les pompiers

V’là la maison qui brûle

Au feu les pompiers

V’là la maison brûlée.

Non point ! Mais ce jour-là, ce fut tangent.

 

 

 

 

 

 

 

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TIERCE DANS L'ORDRE

 

C’était un petit cheval blanc

Tous derrière tous derrière

C’était un petit cheval blanc

Tous derrière et lui devant

Le petit cheval blanc poème de Paul Fort, prince des poètes.

 

Le tiercé fut créé l’année de ma naissance en 1954, qui était celle du cheval dans l’horoscope chinois, et pour rajouter dans le symbole, mon signe astral est le sagittaire représenté par un homme hirsute au corps de cheval, enfin pour terminer l’anecdote chevaline, Denise renforçait notre santé en nous poêlant tous les vendredi, jour où Marcel touchait sa semaine, un steak saignant de cheval qui déclenchait mon flux salivaire. Péremptoire elle lançait :

« Moi je ne suis pas de celles qui se pomponnent le nez et le reste, je dis le reste pour être polie, et qui donnent des patates bouillies à leurs enfants. »

Tu remarqueras ami lecteur que Denise pourtant bonne chrétienne accommodait le jour maigre à sa façon.

«La vierge Marie elle-même, si son Joseph de mari avait reçu la paye le vendredi, elle aurait tout comme moi, couru acheter un bon beefsteak de cheval pour son fils, que le beefsteak de cheval ça donne la force ».

Avant 1954, existait le pari mutuel urbain, le PMU, qui offrait aux joueurs la possibilité de parier, accessoirement de se faire plumer, hors des hippodromes. Mais le PMU, comme son nom l’indique, se concentrait en zone urbaine. Dans le respect de l’égalité, valeur sacré de notre devise républicaine, il convenait pour que les courses de chevaux pénétrassent les campagnes, d’imaginer un concept compréhensible du plus humble des cultivateurs au plus nanti des propriétaires fonciers. Les créateurs du tiercé ne cogitèrent point en vain, le succès fut immédiat et exponentiel. Ainsi le berger reclus dans son mazet isolé, perdu au fond de la garrigue sèche, délaissait ses biquettes pour s’adonner, devant son chien médusé, à des solitaires délibérations circonstanciées sur le choix du trio de chevaux gagnant dans l’ordre ou dans le désordre.

 

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Le tiercé força notre maison au galop en franchissant les obstacles. Disons simplement la chose, Denise effectuait des heures de ménages chez Justine Dumas qui demeurait au bas de la rue descendant devant chez nous, qui se nomme rue du murier. Cette dame vivait avec son célibataire de fils Joseph, combattant de 14-18, un retraité qui occupait son temps, et améliorait son ordinaire, par le portage aux matines du journal le Midi Libre. Denise lui attribua le sobriquet de « Dumas le journaliste », le singularisant de tous les Dumas du village.

Une parenthèse, une fois à la retraite Marcel ira tailler les vignes d’un autre Dumas, Louis de son prénom, surnommé « le chat », pour sa démarche féline, et pour la tête ronde posée à même les épaules. Je termine l’épisode félin par Joseph Hermet que tout Vendargues appelait d’affection « Catou », petit chat, pour être mince, menu, et vif, il marchait à l’heure solaire, et donc n’allait pas chercher le midi du soleil à quatorze heures de nos montres. Il fut le dernier au village à travailler ses vignes avec des chevaux de traits. D’une voix légèrement éraillée, lorsque Catou discutait avec Marcel, ils appartenaient peu ou prou à la même génération, ils dialoguaient exclusivement en patois local bien loin de la mythique et châtiée langue occitane, qui n’eut cours justement qu’à la cour des seigneurs et des gentes dames de Toulouse.

Les chevaux de courses abondèrent dans les pages du Midi Libre, et notre « journaliste » premier informé du contenu de la gazette dispensait ses analyses informelles auprès des abonnés, histoire d’entretenir les conversations. Ainsi presque à son insu le virus hippique l’atteignit. Un jeu qui rapporte des millions, à condition que les « ou-sideurs » battent les favoris, pour une mise dérisoire à peine trois nouveaux francs. Comment sait-on les noms des favoris et des outsiders ? Le journal te le dit parbleu. Voilà comment un dimanche matin « Dumas le journaliste » démarcheur d’un bonheur aléatoire, passionna Denise et dans une moindre mesure Marcel.

Denise, Marcel, tentèrent le sort une fois, ils perdirent, mais les chevaux sur lesquels ils parièrent étaient près d’être les premiers au poteau d’arrivée, avec un tel encouragement, ils persévérèrent. La validation des tickets s’exécutait au point PMU de Castries le chef-lieu du canton, distant de Vendargues de trois kilomètres qu’avalaient Marcel par quelques tours de pédales de son vélo. Au fil du temps les poches de son veston allaient s’alourdir de monnaie, car ce

 

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fameux virus hippique, par le bouche à oreille des discutions informelles de voisinage, provoquerait les visites dominicales, outre celles de la parentèle, desdits voisins tombés en tentation, et dont le nombre croitrait au fil des semaines, bien heureux de trouver un coursier aussi aimable. Toutefois les femmes précipitaient leur affaire avant matines, en sournoise, façon pas vue pas prise, car la bonne ménagère ne devait sous aucun prétexte dévier son caractère de prévoyante économe. De sorte que la cuisine aux aurores se transformait en un amical tripot, où chacun des visiteurs l’œil confiant portait son espérance traduite par trois chiffres sur un morceau de papier qu’accompagnaient trois piécettes.

Denise se chargeait de transcrire les jeux sur les tickets réglementaires composés de trois volets. Elle marquait les chiffres : 1, 2, et 3, sur la grille selon le pari, puis Marcel confirmait les notations avec la pince à découper qui arrachait plusieurs fois sur les côtés du ticket des rectangles arrondis de deux millimètres sur quatre environ, ne chipotons pas. La difficulté résidait dans la justesse du bilan à établir entre les sommes déposées et les jeux à valider. D’autant que notre « journaliste » collectait pendant sa tournée les tiercés de discrètes joueuses, qui à l’ombre des maris tentaient la chance, et ainsi embrouillait les difficiles calculs, rendant périlleux la balance des comptes.

En de rares occasions, lorsque les favoris l’emportaient, l’incroyable se produisait, un de nos joueurs se hissait sur le podium.

« Bien sûr, disait Denise, il a gagné dans le désordre, il touche le remboursable (sa mise), mais ça prouve que la chance plane, pas bien loin ».

« Bien sûr, rajoutait Marcel, on ne gagne pas autant que monsieur Gouneaud, mais lui il les joue tous, et même que parfois il ne va pas réclamer son dû, parce qu’il mise dix fois plus que son gain ».

Les humbles exagèrent les actions des puissants, le docteur Gouneaud établissait une combinaison de plusieurs chevaux, sa mise était conséquente, en rapport avec son pari, mais de la sorte il augmentait ses chances, et ses gains compensaient ses pertes, tandis que le pauvre bougre perd à tout coup, toujours peu, certes, mais sur le long terme il perd beaucoup.

Une fois advint l’improbable, l’impensable, l’inimaginable, nous avions gagné. Gagné ? Enfin presque. Le trouillomètre à zéro, et la goutte froide de sueur qui glisse sur la colonne vertébrale. Nous avions gagné, mais il ne faudrait surtout pas crier gloire.

 

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Au milieu du capharnaüm dominical, ce jour-là, Denise s’empara du papier que lui tendait Joseph Dumas, pour formaliser le pronostic, avant de lui rendre. Rien d’anormal en apparence. En fin d’après-midi Joseph Dumas fit irruption chez nous, il attaqua sans préambule.

«Vous avez entendu la radio ? Madame x…… a gagné dans le désordre. Ça va chiffrer parce qu’il y a un tocard dans les trois. »

La cuisine plongea dans un profond silence monacal d’une abbaye trappiste.

«Ça y est je l’ai,…mais,…mais, elle gagne dans l’ordre. »

« Anen, anen, (allons, allons), ce n’est pas possible, elle joue toujours les même numéros, voilà son papier. »

Six yeux dubitatifs allaient, et revenaient, du papier au ticket.

« Oh Sainte Marie Mère de Dieu, j’ai inversé les numéros, je l’ai faite gagner dans l’ordre. »

Cette phrase choc figea les protagonistes dans une ténébreuse torpeur, leur bouche muette, figée d’un rictus, exprimait le fond de leur pensée.

« Que je suis courge, non seulement elle touche, mais en plus je me débrouille pour que ce soit dans l’ordre. »

« Anen, anen, ce n’est pas possible, elle n’y entend rien, rien de rien. »

« Monsieur Gouneaud peut aller se rhabiller avec ses combinaisons et sa martingale. »

« Réfléchissons, elle a gagné, la chose est entendue, nous n’y pouvons rien, mais elle a gagné dans le désordre. »

« C’est la pure réalité. Dans le désordre ! »

« Tandis que nous, à bien réfléchir, nous avons gagné dans l’ordre. »

Ami lecteur tu connais suffisamment les protagonistes de cette affaire, tu attribueras la dernière phrase à qui de droit. A-t-elle été seulement murmurée cette phrase ? Parfois il est des choses pensées si fort qu’elles déchirent les tympans.

Voilà comment la décision vint dans les cerveaux d’irréprochables citoyens qui firent fi des scrupules embarrassants. D’ailleurs personne ne grugerait madame x……, pourquoi la détromper, elle toucherait son gain comme de juste, une somme rondelette correspondant à deux mois de paye de Marcel. Tandis que les redresseurs audacieux du hasard palperaient la différence, soit six mois de paye, mais à partager en deux. Témoin silencieux de l’arrangement secret, je jurais droit dans leurs yeux de ne rien révéler, sous peine de rôtir pour l’éternité dans les flammes de l’enfer, et « ne croient pas qu’elles n’existent pas », m’affirmèrent-ils en chœur.

 

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Le problème crucial du trio à la moralité défectueuse, fut de solutionner la façon de percevoir le gain clandestinement, de sorte que nul ne soupçonne le pot aux roses. A force de cogitation collective la stratégie s’élabora avec méthode, d’abord ne pas se précipiter, attendre que les impatiences curieuses, des piliers de bar aux coudes usés, des joueurs abonnés à la déveine, des commentateurs de tout poil, clients du café de Castries-agence du PMU, s’épuisent comme s’éteint la bougie. Ensuite calmer les inquiétudes de madame x……. en lui démontrant qu’une précipitation excessive la desservirait, pour ce qu’une fuite possible amènerait un rapprochement suspect, aboutissant au choix de ses chiffres réguliers, qui la désignerait gagnante, et drame épouvantable gagnante en cachette d’un mari-maître omnipotent, du modèle d’avant mai 68 qui régissait tout en sa maison, accablant de reproches femme et enfants, jusqu’à aller les soirs d’ivrognerie à user son ceinturon sur les dos indociles.

Les nerfs du quatuor ne caquèrent point, l’appât du gain produit de ces miracles. Le « journaliste » sentit au cours de ses tournées, après que des jours fussent passés, que l’intérêt de ce tiercé sans gagnant déclaré, décroissait. Il jugea le moment opportun d’envoyer comme prévu Marcel à la caisse du PMU. Une après-midi d’un jour calme d’une morne semaine, la casquette à rabat visé au-delà des oreilles, le cache-nez qui de fait masquait son nez, un caban antédiluvien de la garde-robe de Joseph, aux ternes couleurs, couvrant le reste. Marcel s’empara sans mot-dire, dans la salle annexe du café déserté de toute clientèle, de la masse de billets et de pièces de monnaie que le patron du bar, également responsable du PMU, devant lui comptait pour lui. Pas un seul mot ne s’échangea, le bistrotier à la dérobée jetait des regards furtifs sur cet inconnu masqué, cherchant un indice significatif, apte à confondre ce turfiste singulier parmi les turfistes innombrables qui fréquentaient son établissement.

Marcel sortit presqu’en courant du bistrot comme une proie forcée par la meute. D’un bond il enfourcha son vélo, appuya sur les pédales selon la technique éprouvée de Jacques Anquetil dans le contre-la-montre. Marcel pour tromper son monde s’obligea à un long détour, empruntant des chemins improbables, toujours tête baissée, regardant cette voie qui fonçait sur lui à vive allure, il transpirait à grosses gouttes tant par l’effort fourni, que par la crainte de perdre cette fortune, et pourtant il déléguait toujours une main pour tâter la poche enrichie. A la force du mollet il sèmerait tous les champions du qu’en-dira-t-on suspicieux qui ne parvinrent pas à accrocher sa roue.

 

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Pourtant les jours suivants les rumeurs déferlaient par les rues, à partir de l’information qu’un mystérieux bonhomme s’était fait payé le tiercé. Il arriva même qu’au culot le grand Christophe apostropha Marcel. J’ouvre ici une parenthèse Christophe Alcasar dit le grand Christophe joue une scène dans le film d’Agnès Varda « Sans toit ni loi » où Sandrine Bonnaire interprète une marginale au destin tragique, le grand Christophe tiens le rôle d’un observateur qui, tout en taillant sa vigne, témoigne sur cette pauvre hère à la dérive. Donc le grand Christophe à brule-pourpoint dit à Marcel :

« Il parait que c’est toi qui as gagné dans l’ordre. D’après ce qu’il se raconte le gagnant est grand aux yeux verts, et il pédale comme un crac. »

« Ah !, répliqua Marcel, on m’avait dit que c’était dans le désordre. En tout cas ce n’est pas chez nous. Parce que ça nous aurait bien arrangés. »

Puis au culot Marcel se risqua.

« Et ce grand aux yeux verts n’a pas de nom ? »

Sa question resta en suspens, mais sur le champ il alla trouver Joseph, qui le rassura.

« Il questionne tout le monde, comme ça au flan, pour que le type qui l’entend se trahisse. T’inquiète pas ça va se calmer. »

Effectivement les choses s’apaisèrent. Puis vient toujours un évènement nouveau qui enterre le précèdent, et détourne l’attention. Lorsque notre maison enfin recouvra sa tranquillité, avec parcimonie, Denise qui tenait les cordons de la bourse, plongea sa main dans icelle, acheta de quoi faire un bon repas copieusement arrosé de mousseux demi-sec. Si ma mémoire ne flanche pas nous eûmes au menu une daube… de cheval.

Ultime détail, à cette époque excellait la jument Roquepine, son nom m’interpellait pour la raison que, ses propriétaire la baptisant ainsi lui prêtaient des intentions réprouvées et discréditées par la morale. Je préférais le nom plus poétique de Une de Mai, la star des hippodromes en son temps qui était celui de mon adolescence boutonneuse, où je donnais libre-cours à ma balourdise, espérant que cette jument mette bas un poulain femelle qui s’appellerait Une de Mai 2.

 

 

 

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DETTE D’EAU

 

 

Madame la misère écoutez le tumulte

Qui monte des bas-fonds comme un dernier convoi

Traînant des mots d’amour avalant les insultes

Et prenant par la main leurs colères adultes

Afin de ne les perdre pas.

Les poètes possèdent cette prescience qui, par la fulgurance de leurs vers, nous laissent entrevoir l’avenir. Léo Ferré chantait madame la misère en 1967, à la veille d’un fameux mois de mai.

Mon enfance s’épanouit dans cette période qu’il convient d’appeler : les trente glorieuses. Si j’étais tatillon je porterai plainte contre l’auteur de ce concept, pour publicité mensongère. Regardons de près cette tromperie, la période débute en 1944 à la fin de la guerre. Marcel me dira souvent :

« Il était temps que ça finisse, quelques mois de plus et on crevait tous de faim »,

Et Denise surenchérissait :

« Nous avions tous la gale tellement nous étions faible de rien manger. Ah ! Ceux qui avaient des sous, au marché noir ils se débrouillaient, mais nous, pauvres comme nous étions nous ne trouvions rien, ou au mieux des rutabagas et des topinambours ».

Ils resteront pauvres pendant les trente années suivantes, pas un sou vaillant ne voudra prendre racine chez nous. Si, pour me faire comprendre, je prolonge la métaphore végétale, il faut admettre qu’il est des terres où poussent, ici des arbres, là des fleurs, et sur d’autres, faute de savoir convenablement cultiver, ou au contraire en s’y déchirant les mains, ou encore par la faute des éléments, il n’y vient que de pauvres plantes.

Pour faire vite l’Histoire glorieuse, entre français nous nous épurâmes, les vietnamiens nous chassèrent, les algériens arrachèrent les liens qui nous unissaient, notre empire se décolonisa, et pour finir nous rangeâmes notre drapeau devant la déferlante américano-anglo-saxonne prétendument culturelle. Tu la vois où la gloire ?

 

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Mais laissons de côté la politique stratosphérique, et revenons au cercle restreint qu’entrevoyait mon enfance. Dans le village se distinguait deux catégories de particuliers : les riches, appelés par Marcel les propriétaires, très minoritaires, puis la grande masse commune à laquelle nous émargions pour zéro fifrelin en retour. Je me demandais toujours comment mes parents sans se tromper classaient les gens dans leur groupe respectif. Personnellement je n’avais aucune hésitation que sur un seul personnage, mais tous le surnommaient « Durand le riche », cela me facilitait la tâche. Autrement comment distinguer.

Le dimanche après avoir fait la grande toilette, nous revêtions avec fierté nos habits somptueux du dimanche. J’ouvre une parenthèse sur la grande toilette. Dans la maison : point de salle de bain, point de chauffe-eau, Denise faisait chauffer l’eau sur la gazinière, elle la versait ensuite dans deux bassines, une pour le lavage, l’autre pour le rinçage à l’eau claire. Elle posait ces dernières sur le sol d’une chambre non chauffée, autant dire que pour cette affaire, je ne lanternais pas. Je languissais l’été pour prendre une vrai douche, le tuyau en caoutchouc chauffé par le soleil amenait, du robinet extérieur à l’édicule édifié de bric et de broc par Marcel, une eau tiédie qui allait en fraichissant, et en finition m’assurait du tonus.

Donc le dimanche nous portions tous les vêtements dédiés à ce jour, et me rendant à la messe avec mon prêt de un nouveau franc, je ne parvenais pas à dissocier les marmiteux endimanchés, des rupins. Notre maître Joubard nous attendait, le claquoir entre ses mains, il rythmerait les différentes positions gymniques de l’office, assis, debout, à genoux, tête baissée. Tandis qu’à l’extérieur se positionnerait l’auto-break de tonton Blaise avec qui je négocierais mon nouveau franc, pour des réglisses en rouleau, du coco dans des pailles plastiques, des chewing-gums Malabar les seuls avec lesquels tu façonnais des bulles géantes qui en éclatant te collaient au museau.

Dans la semaine seuls le docteur Gouneaud et mon maître exhibaient une cravate. Encore que mon maître revêtait son habit de travail constitué par la blouse de coton gris, à son exemple nous ses disciples portions à l’identique une blouse similaire, de sorte qu’enfants de la haute ou du ruisseau la

 

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distinction s’avérait impossible. Généralement les habits de semaine en dessous furent en leur splendeur passée ceux du dimanche, sauf les miens qui jamais agrémentèrent mes dimanches. Denise se les voyait offrir par les patronnes chez qui elle travaillait. Ils étaient démodés, défraichis, délavés, mais Denise possédait la machine miracle, une Singer à pédale basculante, une fois la fripe passée entre ses mains sous le pied de biche de la machine, le pantalon court avait la classe du short british. Marcel profitait de ses talents, et je dois dire qu’il était son enseigne vivante, en aucune époque nul ne porta des bleus de travail aussi parfaitement pétassés que les siens. Denise ne jetait rien, elle rangeait dans des bardas, par couleur, tous les tissus récupérés. Ainsi Marcel des épaules aux pieds, sa tête se couvrant d’un béret noir, exposait toutes les nuances du bleu, imitant en cela Picasso dans sa réputée période bleu, pour être complet, ses godillots aussi bleuissaient durant les épisodes de sulfatages. Surtout lecteur facétieux ne compare pas mon père à un schtroumf, car tu prendras illico mon point dans la gueule.

Comme indiqué précédemment la télévision pointait vers 1960 sa lucarne à hypnotiser. Une seule chaine lierait pieds et mains la population entière, prisonnière volontaire et heureuse de son sort. La cherté du produit le rendait inaccessible à nous autres les bourses-plates. Toutefois pour diffuser au public les tubes cathodiques enchanteurs, des démarcheurs proposaient des appareils fonctionnant avec des pièces de monnaie, comme aurait dit Ferré, « une thune dans le bastringue » glissée dans la fente de la tirelire de la boite magique pour qu’apparaisse le bonheur enchanteur en noir et blanc. Les seuls inconvénients étant de se pourvoir de pièces de monnaie en nombre suffisant pour ne pas rater les cinq dernières minutes où enfin le commissaire Bourrel dévoilait le nom du coupable, et surtout bien remplir ladite tirelire afin que le démarcheur lors du relevage affiche une mine réjouie, à contrario il embarquait la boite à image sous le regard moqueur des voisins heureux de voir un-qui-veut-péter-plus-haut-que-son-cul remit à sa place

Chez nous, nous avions la fierté de posséder pour nous distraire notre poste-radio et notre tourne-disque où tournaient nos rares galettes vinyles dont la réaliste Berthe Silva : « Mon vieux pataud toi qu’y est qu’une bête

T’es bien meilleur que certaines gens

T’as pas deux sous d’malice en tête

Quand tu veux mordre on voit des dents. »

 

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Berthe m’émouvait par ses complaintes douloureuses, accentuées par sa voix à t’arracher les tripes.

La radio m’intéressait par les jeux et les fictions qu’elle proposait. « Le jeu des mille francs » avec ses faciles questions bleus, les blanches plus ardues, les redoutées rouges, et en apothéose le banco de 1 000 francs. Je me passionnais de l’émission : « les maîtres du mystère », angoisse, suspens, et coup de théâtre final, bien sûr tu devais dedans ta tête mettre des images à l’histoire que tu écoutais, et quelques fois de la nuit le sommeil me fuyait tellement mon imagination ainsi aiguisée m’épouvantait.

Interlude : divertissement entre deux émissions télévisées (petit Larousse). Nos interludes advenaient lorsque Denise omettait de régler la quittance de la lumière, pour la raison qu’elle avait « d’autres clous à enfoncer » (traduction : d’autres dettes à éteindre), alors pour plusieurs jours nous soupions aux chandelles comme des nobles, là était notre divertissement, notre bon plaisir.

Denise, victime de sa générosité, voyait les maigres revenus du foyer glisser entre ses mains, conséquence de cette disposition particulière les ardoises se multipliaient, et s’allongeaient. Les quémandeurs profitaient sans retenue de sa grandeur d’âme. Si l’église est la véritable maison du bon Dieu, je prétends, j’affirme, et je signe, que notre maison, grâce à Denise, était l’authentique maison dudit bon Dieu. Jamais de sa vie elle eut une situation financière au pair, le déficit qu’elle affichait dans ses comptes ménagers, consacrait le responsable du trou de la sécurité sociale, comme un amateur sans envergure.

Le premier poste des dépenses concernait l’alimentation, il grevait une bonne partie des revenus, mais de celui-ci dépendait l’état sanitaire de la famille. Une nourriture saine, un corps sain, Denise s’arcboutait sur ce principe. Venait ensuite le chauffage, souvent ai-je vu Marcel la cruche à mazout de vingt litres à la main aller chercher le précieux liquide utilisé à l’économie sur plusieurs jours. Car cette période subit des hivers polaires, exemple : février 1954, l’abbé Pierre lance son célèbre cri de colère, après la mort d’un enfant dans les rues ; février 1956, les oliviers de notre région sont gelés, décembre 1962 / janvier 1963, le niveau de la neige s’élève à la hauteur de mes huit ans, après sa fonte il en restera suffisamment pour, une fois tassée et gelée, nous faire pendant des semaines une patinoire dans un coin ombragée de l’école.

Les autres postes budgétaires : électricité, eau, crédit ou plutôt tempérament selon le mot ancien, se prévoyaient par Denise comme une

 

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éventualité improbable. De fait lorsque la facture tombait, elle trouvait l’issue qu’en de prétextes futiles, mais admirablement mis en valeur par ses talents de comédiennes. Monsieur Electricité appuyait sur le bouton coupure, après s’être usé de patience par plusieurs reports. Monsieur Tempérament dit crédit, s’adonnait à la renégociation, il comprenait notre situation, alors avec sa bonté coutumière il obligeait Denise à payer moins mais plus longtemps sous peine de dures pénalités, en toute amitié. Monsieur Eau ne rigolait jamais, après un avertissement, il fermait illico le robinet, et sans scrupule car juste en traversant notre rue se trouvait une fontaine publique gratuite.

Or il advint un jour que Denise pour repousser l’échéance, voulut rouler une fois encore monsieur Eau. Celui-ci arriva à la fin du repas de midi assuré de trouver quelqu’un à la maison pour percevoir son dû. Soudain Denise se leva de table, par la fenêtre elle venait de voir monsieur Eau ouvrir avec délicatesse le portail grinçant de la cour, « Marcel !» dit-elle, tout en emportant son couvert, son verre, son assiette, « je ne suis pas là, je suis à Sète, ma mère agonise ».

Dans la cuisine une porte étroite donnait sur un minuscule réduit situé sous les escaliers menant aux deux chambres de l’étage, Denise s’y engouffra, devant son foyer pétrifié dans un geste nourricier, incapable d’aligner une pensée. Une porte claquait, une autre s’ouvrait, « j’ai bien frappé mais sans doute m’avez-vous point entendu ». Quel menteur !, il n’avait pas frappé, par cette hypocrisie, l’homme me déplut, outre qu’il contrariait ma mère en l’obligeant à se cacher. Il nous importunait de sa voie mielleuse : « vous vous doutez monsieur de la raison qui m’amène ici ? »

Nous savions très exactement qu’il ne venait pas nous servir le café de fin de repas. Marcel ignorait tout de l’intendance domestique, un accord tacite prévoyait que Marcel amène la paye, et que Denise la gère. Avec une paye d’ouvrier agricole, joindre les deux bouts, tenait du miracle, un exploit renouvelé cinquante-deux semaines par an, sans la récompense d’une médaille en or de ménagère méritante.

Toutefois Marcel n’était pas si idiot pour ne pas comprendre qu’en face de lui un créancier le soumettait à l’inquisition. Il décida de jouer sur le champ le rôle qu’il incarnait à merveille, qui trompait son monde, et lui procurait la paix, celui du naïf compréhensif pétri de bonnes volontés.

« Je précise monsieur, votre dame a oublié de régler la petite note d’eau. Mais sans doute vous a-t-elle laissé de quoi y pourvoir. »

 

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« Mais je ne comprends pas, elle m’a dit qu’elle avait fait un mandat-poste, avant d’aller voir sa mère à Sète qui ne va pas fort. »

« Me voilà rassuré, j’ai cru que votre dame m’avait oublié. Dans ce cas vous me présentez le récépissé du mandat, je relève les références, et je vous salue. »

Marcel sut à cet instant qu’il était pris quoiqu’il dise. S’il ajoutait par exemple, que Denise avait conservé ce récépissé, monsieur Eau l’aurait trainé à la poste pour vérifier l’authenticité de l’expédition. Marcel contraint et forcé joua sa dernière carte, fouiller les placards, les tiroirs, à la recherche d’un reçu inexistant en prenant tout son temps pour décourager le créancier afin que de lui-même il lâche prise.

Ce qu’ignorait Marcel, dans son bras de fer silencieux, c’est qu’à l’instant où il lanternait monsieur Eau, derrière la porte, Denise qui n’entendait plus rien, bouillait d’impatience. Elle imaginait surtout que Marcel dans sa recherche méticuleuse, par inadvertance, ne découvre quelques quittances en souffrance. Les nerfs de Denise lâchèrent, tel un diable sortant de sa boite elle jaillit de son sombre récantou (recoin), échevelée, les yeux exorbités. Les acteurs de cette pièce, qui glissait dans la farce grotesque, se médusèrent, pourtant Marcel savait où se dissimulait Denise, et monsieur Eau s’en doutait, mais Denise en sortant de sa cache ne respectait plus la mise en scène, et comble d’imprévu elle improvisait. En théorie si je devais résumer la comédie, monsieur Eau entre en scène, tentatives multiples de Marcel pour le berner, sortie de monsieur Eau avec un bon mot genre : « ce coup-ci vous n’y coupez pas !» Fin de l’acte.

(Précision : le bon mot cité est la phrase rigoureusement exacte prononcée par le préposé à l’encaissement des factures.)

Profitant de l’effet de surprise Denise furieuse de voir son stratagème raté, écuma un flot de reproche.

« Qu’est-ce que tu vas fouiller dans les tiroirs !, cria-t-elle à Marcel, les papiers tu t’en es jamais occupé !, tu n’y comprends rien !, regardes-moi ce bazar que tu as fait !, il me faudra la semaine pour m’y retrouver ! »

Marcel bras ballants, tout penaud encaissa sans mot dire les hors d’œuvres, le plat de résistance serait servi à monsieur Eau. Il ne glisserait dans le long monologue de Denise que : des « mais… », des « voyons… », des « madame… ».

 

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« Et vous, cela vous amuse de tourmenter les pauvres gens !, de venir en catimini surprendre le monde !, oui en catimini, et pourquoi mon Dieu !, juste un petit retard de quelques jours ! »

Monsieur Eau tenta de dire que les quelques jours formaient un bon mois, mais cela ne lui fut pas permis. Il restait main fermé et pouce dressé interdit.

« Venir nous assaillir pour un affaire de quatre sous, comme si j’étais une voleuse, alors que je suis dans le tourment de ma mère qui va partir, vous croyez qu’on a toute sa tête dans ses moments. Et puis je vous ai toujours payé, et à la date le rubis sur l’ongle, c’est vrai ou pas, et bien dites-le que c’est vrai ! Alors pour la toute première fois que j’ai un retard sérieux, il n’y a pas de quoi faire un tel ramdam. »

Le bonhomme risquait, pour faire baisser la tension, une voix douçâtre. Sur ton patelin reconnaissant ses torts à l’endroit de Denise, il demanda timidement :

« Vous dites que vous allez me payer, et je vous crois, je vous crois vous dis-je, seulement par rapport à mes chefs je voudrais bien savoir quand vous paierez ? »

« Eh bien vous leur direz que…, qu’…, qu’ils sont trop curieux. Voilà !»

Admirable Denise qui par la force de son tempérament impétueux retourna une situation désespérée. Je garde de ce jour ma première leçon, qui sera confirmée par la suite, sur le caractère profond des femmes. Leur mauvaise foi tient du prodige, alors même qu’elles se trouvent dans une situation désavantageuse, prises au filet de leurs contradictions, elles trouvent les ressources infinies pour déstabiliser le sexe dit fort, l’ébranler sur ses bases au point qu’il vienne à genou, pleurnicher dans sa robe en lui demandant pardon d’être dans son droit. L’homme reste toujours un enfant.

Derniers points, Antoinette Marie ma grand-mère vivra encore plus de dix ans, et Denise ira régler le litige aux bureaux de monsieur le directeur Eau à Castelnau-le-lez, il ne m’étonnerait pas qu’outre le quitus, elle reçut des excuses pour le manque de tact de son subordonné.

 

 

 

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SOINS ET GUÉRISONS SECRÈTES

 

Ah mon Dieu qu’est embêtant d’être toujours patraque

Ah mon Dieu qu’est embêtant j’n’suis pas bien portant.

Chantait ou plus tôt scandait le comique troupier Gaston Ouvrard, aussi ami rappeur je te donne la recette, avec de l’imagination, tu adapte une « musique » propre à ce genre, et tu tiens un rap tout à fait valable, enfin aussi valable que bien d’autres, et de plus rémunérateur.

 

Mais revenons aux désagréments réguliers provoqués par ces microbes facétieux qui se jouaient de ma santé. En ce temps reculé, à l’aube de mon humanité, rare étaient ceux qui allaient en consultation pour se faire dispenser une ordonnance propre à traiter leurs vapeurs. Le motif d’une visite médicale se justifiait que par un état physique délabré à l’extrême, à ce point il ne restait au docteur que la solution d’accompagner le patient à son triste sort par des injections de morphine. D’ailleurs les causes qui amenaient au trépas se comptaient sur les doigts d’une main, en écartant la vieillesse et l’accident, les gens de cette époque mouraient de crise cardiaque, d’apoplexie, de cancer, ou de gangrène, parce que le sang trop fort qui circulait dans le corps, ulcérait les veines et les artères et finalement pourrissait tout. Donc un sang fort qui aurait dû être un signe de bonne santé, anéantissait le bonhomme.

Les maladies ordinaires et les banals accidents, se traitaient dans le cadre familial, par les recettes éprouvées et connues par des générations de parents. De surcroît pour Denise s’ajoutait une croyance à extra-naturel, enfant puis adolescente, elle fut le témoin de guérisons produites par les dons mystérieux de praticiennes qui « soignaient du secret » selon ses mots.

 

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Denise native de Sète, vécut ses premières années dans une impasse du quartier haut appelé le trou de Poupou. Les familles de ses parents quittèrent le sud misérable de l’Italie autour de 1900, suivies et précédées par une ribambelle de compatriotes désespérée de quitter une pauvre terre qui ne parvenait pas à les nourrir. Cet afflux de population transforma cette ville récente, créée par le roi soleil en 1666. En s’italianisant elle s’éloignait du Languedoc, et par cette singularité Sète devînt un pays, avec ses provinces : la corniche, la pointe courte, le Saint-Clair, le quartier haut, et son sport national les joutes sétoises avec son tournoi international la Saint-Louis, parfaitement, international, puisque des estrangers venus des contrées lointaines, comme Frontignan ou Lapeyrade, remportent parfois le trophée au désarroi des autochtones.

Cet exode massif de familles italiennes essentiellement rurales, parvenait à bon port avec quelques éléments surtout féminins frustres, superstitieuses, jeteuses de sorts, manipulatrices d’amulettes, désenvouteuses, qui prolongèrent dans ce nouveau pays leurs pratiques ancestrales. Bien sûr me dira-t-on dans le Berry profond vivent aussi de talentueux sorciers, mais comme Denise grandit à Sète je n’élargirais pas mon propos, où alors juste pour signaler qu’aujourd’hui encore sévissent dans nos Cévennes des rebouteux d’exception, car une de mes collègues dernièrement en a consulté un pour ses problèmes d’hémorroïdes, je n’ose imaginer au-dessus de quoi le pendule virevolta.

Quand je demandais à Denise de quelle manière opéraient les guérisseuses sans âge de son jeune temps, et pourquoi elle ne put jamais retenir leurs façons, elle en riait.

« Pour se servir de leurs secrets, il faut avoir le don, si tu n’as pas le don, tu as beau retenir les prières ça te sert à rien. Par exemple si tu te plaignais du ventre, on allait la chercher, elle venait mais elle ne demandait rien ni avant ni après parce que le don ça ne se vend pas. Puis elle parlait avec le malade, où et comment il avait mal, alors elle faisait des signes de croix avec le pouce sur le mal, elle récitait la prière qu’il fallait en dialetto de sa région de là-bas, ensuite elle posait ses mains et prenait le mal, et tu étais guéri. »

Parfois Marcel enchérissait : « chacun a un don en soi, mais il faut le trouver, ça peut être un don de guérisseur, de voyant, de magnétiseur, ou autre. »

 

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Pour donner du poids à sa croyance Denise ajoutait :

« L’été, avec les enfants de mon âge, souvent à force de rester sous le soleil on attrapait des fièvres carabinées et même il nous arrivait de délirer. Alors elle rappliquait, l’enfant était allongé forcément, elle lui posait un verre d’eau sur le front, elle mettait son autre main sur son front à elle, ensuite elle priait, au bout d’un certain temps l’eau frémissait, de plus en plus jusqu’à bouillir, parce que toute la fièvre venait dans le verre, là elle se dressait en disant que demain tout rentrerait dans l’ordre, et le lendemain tu étais guéri. Je te ferais raconter ça par ton parrain ». Mon parrain, c’était son frère, son cadet de quatre ans.

J’aurais aimé que Denise me « soigne du secret », cette thérapeutique m’apparaissait plus confortable que celles qu’elle m’appliquait, ou pire, que celles prodiguées par le docteur Gouneaud, dont les funestes piqures traumatisèrent mon postérieur au point de le rendre taciturne à jamais.

Le seul avantage que me procurait la maladie qui me clouait au lit, au désespoir de mon gout pour l’école, venait du réconfort matériel dispensé par Denise. En consolation de mes tourments, elle ne manquait pas de revenir des commissions matinales, avec une pochette surprise proposée par une épicerie minuscule tenue par les Courtial, coincée entre la vaste épicerie, vaste à mes jeunes yeux, de « Mémée » Irles et le café-restaurant de Chaptal.

La pochette surprise !, en voilà une usurpation de terme, très vite et très tôt je réalisais la tromperie, au vrai il s’agissait d’une pochette aux désillusions. De forme conique aussi longue que mon bras, d’une couleur chatoyante, j’imaginais des trésors de jouets fabuleux, avec avidité je défaisais le pliage de la fermeture. Quelle déception ! Devant Denise malgré la souffrance j’affichais une mine réjouie en tripotant les billes appelées aussi agathes ou boulards, la voiture miniature, et la figurine d’un petit soldat agressif qu’accompagnaient trois ou quatre bonbons.

« Tu vas montrer à maman que tu es un grand garçon. Je verse encore de l’eau chaude. »

La foulure du poignet ou de la cheville se traitait au bain marri, la partie meurtrie ramollissait dans la bassine au contact d’une eau brulante préparée au gros sel. Efficacité garantie du moins si l’épiderme supportait d’être ainsi calciné.

« Tu vas voir la plante grasse va prendre le feu ou l’écharde selon le cas, et dans une heure ça sera fini. »

 

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Denise détachait une feuille de sédum, deux pour une brulure d’importance, elle retirait la fine pellicule coté avers de la plante, pour l’appliquer directement sur l’endroit blessé par le feu ou par l’éclat de bois, une bande Velpeau maintenait le toutim. Une heure après, la peau ainsi soignée, se découvrait molle et fripée, comme le visage d’une mamette sans dents, mais la feuille de sédum avait soulagé ta misère.

« Ce n’est qu’un gros rhume, je vais bien te soigner, tu vas vite être guéri. »

Si je traduis le parler « Denisier » en langage vernaculaire, on entendrait : « certes tu tousses gras, tes bronches sont prises, ton nez s’use à moucher, ton crane va exploser, mais soyons sérieux, pour un rhume nous dérangerons point le médecin, je connais le virus, je m’en vais l’écraser tel un cafard, cela fait, tu reprendras tes activités ordinaires. »

Son plan consistait à prendre le rhume sur deux fronts : le piège infernal, la secousse effroyable.

« Je vais maintenant te faire un cataplasme à la moutarde, ça va te décongestionner les bronches, et tu dormiras bien. »

Denise posais une serviette de table sur ma poitrine, ensuite tirée de la casserole, elle étalait sa mixture miraculeuse, dont j’ignore à regret le secret, qu’elle couvrait d’une deuxième serviette.

« Bois, que c’est bien chaud et bien bon. »

A petite lampée j’avalais le vin chaud-brulant et sucré. Le vin à cette époque titrait communément à neuf degré, mais pour moi allongé d’eau il s’abaissait de quelques degrés.

« Bois, cette nuit tu vas transpirer et demain tu seras guéri. »

Le vin même coupé, me montait directement à la tête. La dernière goulée saturée de sucre, matelassait mon gosier de douceur. Le lit, chose curieuse, tournoyait sur lui-même et autour de la chambre, selon la théorie de l’héliocentrisme, bref je flottais dans la biture.

Le lendemain j’avais une tête lunaire, mais le miracle s’était produit. Le virus touché par les vapeurs alcoolisées, nuitamment en titubant délaissait la place, attiré par la tiédeur du cataplasme, où il finissait absorbé par la fange pâteuse.

Un bon bouillon là-dessus, nettoyait les reliquats miasmatiques, et je partais pour un nouvel épisode.

En début de la cinquième symphonie de De Gaulle, car ce dernier tel un chef d’orchestre dirigeait la France à la baguette, une symphonie par lui nommée :

 

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« Grandeur de la France », les voitures ne courrait pas les rues de Vendargues, aussi certaines de ces voies ressemblaient à s’y méprendre à de larges chemins vicinaux. Avec mes cousins Bernard qui avait mon âge, et Claude dit « pioupiou » un poil plus jeune, nous les utilisions pour réaliser sur nos vélos : dérapages artistiques et cascades, la prouesse consistait à se mettre debout sur le cadre, puis tenir sans l’aide des mains. A ce bel âge nous étions en caoutchouc les chutes provoquaient rires et moqueries.

Il advînt un jour où les édiles municipaux décidèrent le goudronnage de notre piste sans crier gare. Ce jour-là je décidais de m’entrainer seul, pour progresser dans cet art subtil du dérapage qui sollicite un doigté délicat au freinage. Déboulant à fond les pédales sur le chemin en pente douce, j’eus la brève surprise de découvrir le dit-chemin couvert d’un matelas de gravier sur lequel je me vautrais à n’en plus finir.

« Mon Dieu on me l’a tué ! »

J’ouvrais un œil, devant moi Denise qui serrait sa tête de ses deux mains. Moi-même, je flottais à un mètre cinquante du sol dans les bras d’un solide travailleur, en pensant que j’avais poussé loin les limites de la couillonnade. Juste avant d’être posé sur le lit, je m’entrevis dans la glace de la commode tel un gibier tout rouge de son sang, mais l’extraordinaire je le découvris en tournoyant ma langue dans la bouche, je sentis une rangée de dents supplémentaires.

Le docteur Gouneaud, d’une patience infinie extirpa de ma chair, sans que je souffrisse de sa pratique, avec sa longue pince fine tous les gravillons incarnés aux genoux, aux coudes, et à l’intérieur de la bouche, cela amena cette conséquence que d’une semaine je me plus à faire bombance d’un simple bouillon tiède comme un vieillard édenté.

« J’aurais très bien pu faire ce qu’il a fait, pas besoin d’être docteur » constata Marcel en m’examinant

« Toi tu fais toujours mieux que tout le monde » répliqua Denise.

« Eh Michel, tu l’oublies Michel ! »

Dans le cas de mon cousin Michel, sans contestation Marcel avait eu les gestes appropriés. Encore bébé Michel tomba de sa couche, sa chute provoqua l’enfoncement partiel de sa boite crânienne. Lorsqu’on alla chercher le docteur Gouneaud, celui-ci vaquait à ses visites à domicile, madame Gouneaud, liste de ses rendez-vous en main, partit le querir. Or Marcel qui s’affairait, à la cave ou

 

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à l’écurie, laissa-là son ouvrage pour le cas où son assistance eut une utilité, par exemple prévenir, d’un coup de vélo, les secours de Castries. Le téléphone, de cette époque d’avant le « 22 à Asnières » (un sketch de Fernand Reynaud), n’assurait pas un service fiable.

Mais je laisse parler Marcel : « Quand j’ai vu le petit avec un creux dans le crane, j’ai regardé s’il ne saignait pas des oreilles, parce que là, ça veut dire qu’il y a une hémorragie à l’intérieur, et qu’il y restait dans pas longtemps. Le petit m’avait l’air secoué, il ne pleurait ni ne criait. J’ai mis mes mains autour de la lésion, et j’ai massé comme le potier sur son tour quand il veut dresser l’argile, alors petit à petit le crane est revenu, et au même moment le petit a crié. »

« Vous avez fait Marcel ce qu’il convenait de faire » déclara le docteur, en terminant les contrôles utiles.

J’ouvre une parenthèse, qui a cependant un rapport avec le crane. L’insulte suprême, que proférait Marcel envers un fâcheux, était de traiter ce dernier « d’enfreiné ». Longtemps je pensai que ce mot sous-entendait le blocage de l’individu sur un point essentiel, son intelligence. En somme qu’un frein paralysait le développement normal du cerveau du fâcheux, et de fait était considéré par Marcel comme un « sous-bougre », sa deuxième insulte, un homme à qui il manque certaines qualités pour qu’il soit un homme totalement réalisé. Sans doute le fonds de sa pensée se rapprochait de cette analyse.

Or un jour récent, mes yeux tombèrent sur un article évoquant une pseudoscience du passé qui fit en son temps flores : la phrénologie. Cette matière se résumait à mesurer le bosselage crânien pour déterminer, d’après les protubérances, si le patient risquait de tomber dans le crime, ou s’il possédait la bosse des mathématiques.

Ainsi, je veux croire que Marcel, lorsqu’il balançait ce mot « d’en phréné » se référençait à cette discipline d’antan pour signifier à son interlocuteur qu’il présentait l’enflure de l’imbécilité.

Papa, tel un grand d’Espagne, tu insultais avec classe et panache, nous deux nous le savons à présent.

 

 

 

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FÊTES ET TRADITIONS TAURINES

 

Tiens tout a changé ce matin

Je n’y comprends rien

C’est la fête, la fête

Jeunes et vieux grands et petits

On est tous amis

C’est la fête, la fête

Chanson de Michel Fugain.

 

Sur la photo, noir et blanc, je regarde l’objectif, je ne souris pas, sans doute ai-je été surpris, ou alors suis-je concentré sur le pompon que je devrais arracher pour faire un tour gratuit de manège, ou encore rêve-je du vélo qu’à Noël je trouverais devant la crèche, car j’ai pris place sur le vélo de course au guidon courbé dudit manège. Je porte un gros pull-over tricoté par Denise, et une casquette fourrée est vissé sur ma tête. A cette époque la fête du village se plaçait après les vendanges, et la fraicheur nous tombait sur les épaules bien avant le soir.

Le programme des festivités se résumaient, sur trois jours, en trois mots : les forains, le bal, les bious (les taureaux). Autour de la croix de la mission se tenait le manège où tu disputais ta place aux autres bambins, tu voulais la soucoupe volante, et tu te retrouvais sur un cheval hilare galopant lui-aussi dans les airs. Denise maigre consolation m’achetait un barbe-à-papa sans saveur, où une pomme d’amour sur laquelle quelques dents de lait n’y résistèrent point. Nous empruntions le passage qui couvre le ruisseau Teyron où les virtuoses de la gâchette, terreurs des lapins de garenne, s’exerçaient sur des pipes blanches et les ballons multicolores mobiles. Deux stands voisins proposaient : l’un, la loterie par des billets enroulés qui désignaient ton gain éventuel ; l’autre la roulette verticale dont la lamelle caoutchoutée butant sur les clous périphériques ralentissait la rotation jusqu’à son arrêt.

« Yvon dis un chiffre ! »

« Cinq ! »

« Le cinq gagne cette magnifique poupée, parée de sa robe froufroutante. Bravo madame, bien joué ! »

Ah non ! Dis ! Maman ! C’est moi qui ai donné le numéro, pensais-je dans ma tête, et moi, je veux le pistolet à pétard pour jouer aux cowboys.

« Tu es content d’avoir gagné ! Quand je ferais ton lit je la poserais dessus pour faire joli ! » Je feignais un sourire joyeux.

 

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Longtemps sur mon lit cette hideuse poupée à robe rouge me narguera de son sourire ironique, ravie de ma déception.

Plus loin devant l’espace dédié aux bious, s’installaient les autos tamponneuses, l’endroit où les adolescents, filles, garçons, se fréquentaient, et s’autorisaient toutes les malhonnêtetés, pas bien propre selon Denise, j’avoue qu’il me tardait d’atteindre cet âge licencieux pour tâter à pleine main de la malhonnêteté.

Pour finir nous retournions sur nos pas, et allions à la salle des fêtes, à côté de la croix de la mission, pour écouter l’orchestre des frères Azéma. Ici, j’évoque les frères Azéma, car je détenais par devers moi un 45 tour d’eux, mais je l’ai égaré, si d’aventure ami lecteur tu mets la main sur ce disque, sache, qu’ils y interprètent « on ne voit pas le temps passer » de Jean Ferrat, et que ce vinyle est mien.

 

J’oubliais le plus important de nos fêtes villageoises : le biou. Une institution. Au point qu’à la rue des aires, un passionné abritait dans la cour pourvue de hautes grilles de sa maison, quelques taureaux camarguais, devenus, depuis leur longue incarcération, inoffensifs, mais qu’enfants nous craignions quand d’un pas nonchalant ils approchaient du portail, et nous faisaient détaler comme des dératés lorsqu’ils bougeaient une oreille pour chasser une mouche. Aujourd’hui pour une telle incongruité, le bougre se retrouverait derrière les barreaux d’une prison, et même cloué au pilori pour avoir traumatisé des enfants à tel degré qu’il faille recourir à un soutien psychologique. Le bonhomme se nommait Cammal, je crois, et les quatre, cinq taureaux formaient sa manade.

J’ai le souvenir flou de la fin préhistorique de la course camarguaise où avec les charrettes des propriétaires du cru, les bénévoles agençaient une arène convenable, masquant les vides par des planches robustes. Marcel amenait une charrette du docteur Gouneaud, elle réservait nos places en priorité. L’arène se terminait lorsque le char (la bétaillère) se glissait dans l’interstice prévu pour lui. Sur le char, par mesure de sécurité, le manadier avait fait inscrire cet interdit : « DEFENSE D’ESCALER ». La course à la cocarde pouvait se dérouler, la trompette de monsieur Allut retentissait, le taureau sortait du char sous un

 

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murmure d’admiration de la foule. Par la suite Vendargues s’offrit des arènes convenables : piste, contre-piste, trois rangs de gradins en bois souple pour ne pas offenser ton fondement, et toril. La porte du toril fut de la responsabilité de mon oncle Eugène Delmas dit « gazo », jusqu’à ce que son cœur l’oblige à ne rien faire, pas même ouvrir une porte. Son surnom venait de l’époque du gazogène, technique qu’il maitrisait, quand des facétieux reconnaissant son talent, créèrent le jeu de mot « gazo-Eugène »pour le distinguer de tous les Eugène du village.

 

Revenons aux bious. Les gens nés au pays de Camargue et aux marches de ce pays ne conçoivent pas qu’au point culminant d’une manifestation festive le taureau ne soit pas honoré où tout du moins invité à participer à nos jeux d’humains. Sans remonter à l’homme de Cro-Magnon et ses peintures rupestres de taureaux au fond des cavités, sous les ordres de madame Cro-Magnon, qui voulait que sa chambre à coucher soit plus joli que celle de madame Homo-Sapiens, ceci est l’unique explication scientifiquement plausible de cette débauche de décoration, car reconnaissons ce mérite à nos femmes qu’à force de nous enquiquiner, nous accomplissons malgré nous, grâce à elles, des chefs d’œuvres. Force est de constater que dès notre prime enfance le biou décorait par sa tache noire notre horizon, avec pour contraste la tache blanche du cheval camarguais.

A la sortie du cathé (catéchisme) tous les jeudis matins nous jouions au taureau. Deux bouts de bois suffisaient, un copain qui savait faire le biou, serrait les tiges dans ses poings et appuyait ceux-ci contre son front, nous autres, qui n’étions pas biou, détalions rue des porches, notre arène, hors d’atteinte des cornes acérées. Nous incarnions les razeteurs vedettes de ces années-là, le célèbre carré d’as : Soler, Canto, San Juan, et Pascal, qui en virtuoses crochetaient cocardes, glands, et ficelles, attributs ordinaires des cocardiers, ou des vaches cocardières, dont une répondait au nom de Miraillette, si spectaculaires pour sauter après poursuite, à pattes jointes, les barrières, derrière le razeteur.

 

Les arènes de Vendargues n’accueillaient pas encore les courses prestigieuses avec les grands noms, hommes ou bêtes, de la bouvine, pour voir celles-ci il fallait aller à Mauguio à cinq kilomètres de distance. Marcel

 

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connaissait cette route, il l’empruntait souvent en vélo avec son matériel de pêche pour prélever quelques poissons à l’étang de l’or, au désarroi de Denise qui préférait les poissons de mer, elle les cuisinait tout de même mais avec dégout.

« Ça n’a de poisson que le nom ! Le vrai poisson il vient de la mer, ou mieux encore de l’océan». Affirmait-elle dédaigneuse.

Ainsi grâce à la force des mollets de Marcel j’ai assisté à Mauguio au meilleur de la course camarguaise. Marcel laissait le vélo à l’entrée des arènes, sous la protection de tonton Blaise qui préparait avec l’aide de son épouse les cornets de chips graisseuses et salées, à distribuer à l’entracte, à déguster sous un soleil de plomb, au choix entre un paquet de cacahouètes et un bâtonnet d’esquimau glacé Miko. Puis nous rentrions en pédalant, enfin surtout Marcel, car pour ma part, sur le porte-bagage arrière, juste pour ressentir son effort je m’appliquais à pédaler dans le vide à la même cadence que Marcel. Souvent à un kilomètre de l’arrivée, le garde-barrière le stoppait pour le passage d’un train, j’en profitais pour descendre du vélo et me décontracter les muscles fessiers endoloris par l’acier dur du porte-bagage non-rembourré.

 

Amis des animaux ne lisez pas ce paragraphe, nous allons plonger dans l’infâme sauvagerie. La corrida, il s’agit d’elle, que je découvris à Lunel, à mon âge tendre. Notre presque voisin Victor Berthézène dit « brisé », pour la raison qu’il revendiquait haut et fort, à l’inverse de moult hypocrites, que le travail lui brisait les bras, ces-dits bras qu’il louait chez les messieurs des huiles Lesieur, donc notre Victor, qui possédait une quatre chevaux Renault d’occasion, trouvant disgracieux d’assister à des spectacles sans que sa voiture ne fasse pas diligence, conviait le voisinage de l’accompagner. Ainsi la voiture encombrée de six, sept personnes, nous nous rendîmes aux arènes de Lunel, qui pleines à craquer nous autorisèrent cependant à voir le spectacle de dessous les gradins, derrière les grilles de protection. Pour que la barrière ne gêne pas ma vision, Marcel m’installa sur un rebord de mur, cramponné à un barreau, en équilibre sur une fesse, ma tête coincée entre mon épaule et le gradin, j’assistais heureux au massacre traditionnel. Raconterais-je par le menu le rituel mortifère, non, seulement un seul point, el matador (le tueur en français) au moment crucial planta son épée d’un geste maladroit, de sorte que la garde se voyait sur un côté, en haut du dos, et la pointe apparaissait sur le flanc opposé

 

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de la longueur d’une main. Alors l’art tauromachique devînt une affligeante et cruelle pitrerie. Le taureau n’imaginant sa survie que dans la fuite, franchit la barrière le corps transpercé d’une lame infâme, arrivé dans la contre-piste il prit le partie de d’en plus bouger malgré les coups de pique donné depuis la piste.

« Si boulègue pas peus, seis mort ! » (S’il ne bouge pas c’est qu’il est mort), cria un aficionado d’un piètre esprit.

Inconsciemment je me convainquis que la mort ne pouvait être mise en scène, et que la plus part des animaux se cachent pour trépasser, hommes compris ne serait-ce que par le drap du lit, ou la porte de la chambre qu’on ferme.

 

 

« Les espagnols sont un peuple fier et ombrageux, avec un petit cul pour éviter les coups de cornes ».

Constat de Pierre Desproges alias Mr Cyclopède.

 

Amis du bon gout, de la délicatesse, de l’élégance morale, ouvrez plutôt un ouvrage de Claudel, de Proust, de Bernanos, ce qui va suivre va vous atterrer.

Le spectacle taurin, que sous aucun prétexte il ne fallait manquer, était une représentation de la troupe « los Bomberos », elle excellait dans la parodie de la corrida. Grace à notre Victor dit « brisé », et sa quatre chevaux, nous allions un soir estival, dans les arènes melgoriennes, nous payer une tranche de franche rigolade, déjà à prononcer le nom « Bomberos » nous nous tenions les côtes, parce que les gars de cette troupe, qui affrontaient le taureau cornes nues, pour le plaisir de nos zygomatiques, présentaient la particularité d’être tous nains, des petits nains disions-nous alors, accentuant ainsi leur petitesse. En bonne logique le taureau les bousculerait, les ficherait parterre, les piétinerait, de sa corne les ramasserait et les enverrait aux cieux, ils s’écraseraient en retombant, si le taureau se donnait la peine de se concentrer sur les petits bonhommes, qui s’agiteraient devant lui, et qui galoperaient d’une façon grotesque, le divertissement promettait d’être grandiose.

Vêtus de rutilant habits de lumière, affichant les visages ténébreux des toréadors, une dizaine de gracieux personnages, sortis d’un des fameux dessins d’Albert Dubout, pénétrèrent dans la piste.

 

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Note : Albert Dubout est connu pour avoir dessiné des dames aux formes exubérantes, décorées sur leur nez d’un poireau poilu, accompagnés de leurs malingres maris, ornés au bout de leur long nez d’un lorgnon. Ce qui, pour bon nombre de couples, après quelques années de mariage, s’avère être d’une rigoureuse exactitude. Tu vérifieras la chose en mettant le nez dehors.

Nos « bomberos » à présent muni des capes, d’une ampleur surpassant leur taille, attendaient le biou de pied ferme. A ce moment-là je me mis à admirer leur calme résolution, affronter un taureau à demi-sauvage en faisant fi de leur handicap forçait le respect. Certes le taureau n’avait pas l’âge réglementaire prévu pour son massacre régulier, les organisateurs servaient aux « bomberos » des bious adolescents, espiègles, joueurs, et surtout très naïf.

Néanmoins devant les jeunes taureaux, les nains semblaient minuscules. Mais, comme les nains, tout comme les bossus, sont déclarés depuis les temps antédiluviens méchants et malfaisants, le combat s’équilibrait. Sur ces caractéristiques particulières des nains et des bossus je me borne à ânonner ce que mes juvéniles oreilles ouïssaient en ce temps lointain où les superstitions, les dictons, et autres signes interprétés, s’élevaient au niveau de la Science authentique.

Avec le recul aujourd’hui je suis absolument sûr que le comédien Piéral, nain comme nul ne l’ignore, jouait de ces préjugés, l’ayant vu enfant au cinéma occasionnel de Vendargues interprétant un rôle de méchant nabot dans « Notre Dame de Paris ». Je le tiens encore ce jour pour responsable de mes cauchemars d’alors, à moins que ce soit Quasimodo le bossu, ou les deux.

Les « bomberos » parodiait donc la corrida jusqu’à un certain point, ils évitaient la mise à mort, cependant le taureau supporterait une ou deux bandarillas, et plusieurs coups de pique dans le cul. Au moment du picador, un nain ceignait une carapace en carton-mâché signifiant le cheval, d’ailleurs il dansait comme un cheval andalou, et sous le bras il coinçait la pique ferrée. Le biou, voyant cette espèce de bestiole bizarre se démenant tel un cabri, chargeait. Le public retenait son souffle, d’évidence le minuscule picador allait de faire « barouler ». Or ce dernier, pleinement confiant en ses collègues, attendait qu’ils lui fassent le quitte, qu’ils attirent l’attention du taureau juste à l’ultime seconde avant le choc prévu, ainsi détourné le taureau présentait son flanc au picador qui au passage le piquait au postérieur, le taureau répondait

 

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d’une ruade, et nous le public nous nous esclaffions. Je t’avais prévenu lecteur de mon cœur nos sommes loin des « sanglots longs des violons de l’automne

qui « blessent mon cœur d’une langueur monotone. »

 

Denise, sétoise, ne raffolais pas des jeux taurins, qu’elle déclarait jeux de brutes et de pure sauvagerie, monsieur Joubard mon instituteur pas d’avantage, lui, venait du village de Sauve, donc estranger aussi. Ils ne goutaient pas ces « traditions » qui ne remontaient grosso-modo qu’à un siècle. Le pire qu’ils devaient supporter, était le passage par les rues du village du taureau à la corde. Les organisateurs achetaient une bête à une manade. La jeunesse lui passait une corde autour des cornes, la tenant bien pour assurer la sécurité des biens, puis deux fois par jour pendant les journées festives, ils faisaient courir longuement le taureau dans les rues pour connaitre le délicieux frison de la peur, or après la troisième sortie le taureau ne voulait plus quitter son étable provisoire, la jeunesse devait le forcer au tir à la corde, la bête piteuse cherchait à tous endroits un abri, un fossé, un mur de jardin, elle ne refusait de jouer, un comble, la jeunesse rouspétait contre le manadier qui en malhonnête, leur avait livré une carne. Alors le taureau était revendu au boucher qui trouvait intérêt à ce que la bête soit amochée, et souvent elle l’était, ainsi moins d’argent sortait de sa bourse.

J’ai vu à ma prime enfance l’abattage et le dépeçage d’un infortuné taureau, aucun des adultes présents ne m’éloigna de ce spectacle fascinant, où sur le vif je révisais mes leçons de science naturelle, en nommant pour moi muscles et viscères d’une bête qui se transformait sous mes yeux en nourritures et dont les morceaux découpés prenaient d’autres dénominations par la voix du boucher.

Nous sommes, enfants : cruels, adolescents : féroces, adultes : impitoyables, vieux : vulnérables et appelés à disparaitre. Cela se nomme « la sélection naturelle » chère à Darwin, rassure-toi mon bon lecteur, je ne connais sa « théorie sur l’évolution des espèces » que par ouï-dire, par ailleurs les dinosaures, qui cumulaient cruauté, férocité, méchanceté, disparurent, tandis que les moustiques, qui vivaient avec eux, sans avoir évolué, nous emm… quiquinent encore, pense-y lecteur de mon cœur en étudiant sa théorie.

 

 

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COUP DE FOUDRE

 

Moi je suis du temps du tango

Où même les durs étaient dingos

De cette fleur du guinche exotique

Ils y paumaient leur énergie

Car abuser de la nostalgie

C’est comme l’opium ça intoxique

Parole de Jean-Roger Caussimon, musique de Léo Ferré.

 

Cette chanson, l’un et l’autre, l’intégrèrent dans leur répertoire, et je l’entendis chanter, par Caussimon, par Ferré. Puis un jour, devenu adulte, écoutant la radio, je dressais l’oreille, elle passait cette chanson, interprétée par une voix que je ne connaissais pas, une voix enjôleuse d’une tessiture que je classais, sans moquerie aucune, dans la catégorie ténor léger, ténor de charme, ténor d’opérette. Tel un chien d’arrêt, en position devant le poste, j’attendis que le speakeur donne son nom, allait-il seulement le donner, quelle pipelette ce speakeur, puis il prononça : « vous venez d’entendre, dédiée à sa maman Josette de la part de Paulette : Le temps du tango, chanté par…, que je retrouve ma fiche…, voilà…, par Reda Caire, un chanteur quasiment inconnu, tout comme sa chanson d’ailleurs, mais nous avons au studio les meilleurs documentalistes, et rien n’échappe à leur sagacité, pour satisfaire les mamans. »

Au seul énoncé de Reda Caire, je retombais dans mon enfance, Reda Caire le fantasme inaccessible de Denise.

« Quand j’étais fille avec ma tante Irène (tante Irène avait peu ou prou le même âge que Denise), nous allions au Kursal, qui était le Music-hall de Sète, toutes les vedettes venaient », furtivement elle regardait Marcel pour ajouter fielleuse, « ce n’est pas à Vendargues, ce trou perdu, qu’elles seraient venues. Boundiou ! J’ai vu Maurice Chevalier, Fernandel, qui nous faisait rire avec ses dents de cheval, Rina Ketty, Jean Sablon, et ce Charles Trenet, qui faisait du gringue aux garçons en même temps qu’il chantait, et les garçons qui lui clignaient de l’œil, lui envoyaient des baisers, pour se moquer, et ils prenaient des attitudes comme ceci, comme cela», Denise mimait les gestes travestis par

 

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les garçons quand ils imitent les femmes, bref Denise jouait les fofolles. Je riais juste à regarder Denise faire des manières parce que pour le reste, à l’âge que j’avais, les tourments de certaines turpitudes singulières se situaient dans l’abstraction. Marcel dodelinait de la tête semblait dire qu’on n’évoque pas les problèmes de mœurs devant les enfants.

« J’ai vu aussi Tino Rossi qui chantait de sa voix de bégouline ». Ami lecteur, tu attends à présent que je t’explique, tel un lexicographe averti, ce qu’est une bégouline. Je t’avoue tout de go mon ignorance, où donc Denise avait-elle pioché ce mot curieux d’un emploi par elle, et elle seule, récurrent ? Toutes les fois qu’elle entendait une voix de garçon non muée, de chanteuse lyrique forçant les aigus, en somme toutes voix hautes perchées cassant les oreilles, les siennes en particulier, devenaient illico voix de bégouline. Conclusion Tino Rossi dans les années trente possédait un organe de bégouline que Denise abhorrait, il n’aura guère plus de chance avec elle dans les années soixante, balayé par un « trop-vieux » suivi d’un « il-n-a-plus-de-voix » et d’un assassin « on-ne-comprend-rien-à-ce-qu-il-dit ».

« Mon préféré, c’était Reda Caire, un chanteur merveilleux, une voix veloutée, ah !, quand il chantait La paloma, la larmichette me venait…, regarde-moi le ce Marcellas !, qui ne comprends rien à la beauté. »

Quand Denise nommait ainsi son mari, cela signifiait son agacement consistant à son égard. De nos jours pour des raisons similaires, certains couples infâmes se traitent de grand c… et de grosse p…, aucune classe.

Marcel plongeait son nez dans sa soupe pour ne pas s’esclaffer, car ça allait être sa fête.

« Mais qu’est-ce que tu veux qu’il s’y connaisse, ce Marcellas, des jolis choses dans son Vendargues de malheur où il n’y a rien à faire qu’à se brandir toute la sainte journée. A Sète nous avions le Kursal, le théâtre de la mer où des grands ténors nous chantaient : La Tosca, ou Rigoletto, le corso fleuri sur le canal, après ça, ils refaisaient les batailles nautiques entre les turcs et Venise en costumes du temps du moyen âge, il s’en passait des choses à Sète, les concours de valse où mon oncle a remporté le premier prix, il valsait aussi bien à l’endroit qu’à l’envers, tandis que le Marcellas il ne sait pas mettre un pied devant l’autre. »

 

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Denise précisait le prénom de l’oncle danseur que je ai oublié, mais je présente cette excuse que ma mère avait cinq oncles côté maternel, et cinq côté paternel, à quoi s’ajoutait une sixaine de tantes.

J’en venais à me demander comment leurs chemins purent un jour se croiser tant ils différaient l’un l’autre. Quand je les questionnais séparément afin d’éviter les heurts, Denise répondait par :

« Qu’est-ce que tu veux que je te dise, je me le demande encore »,

Tandis que Marcel s’appuyait sur des paramètres objectifs :

« Mon frère ainé Louis faisait son régiment à Sète, alors d’un coup de vélo le dimanche j’allais le voir ». Ce sont toutes les informations que j’obtiendrais d’eux sur leur rencontre.

Pourtant à y regarder de plus près, d’abord les éléments concrets, la guerre de 1939 est déclarée le premier septembre, jusqu’en juin 1940 nous baignerons dans la drôle de guerre. Louis depuis octobre 1939, a vingt ans, il endosse l’uniforme, Marcel a dix-neuf ans, il rejoindra, en théorie, l’armée à la fin 1940. En attendant les vraies hostilités, Marcel avale tous les dimanches, à bicyclette, les quarante kilomètres Vendargues-Sète, et autant au retour. De son côté Denise pétulante jolie femme de dix-sept ans voit passer et repère ce svelte et longiligne jeune-homme, un brun aux yeux vert, une espèce rarissime, elle se débrouille pour se faire remarquer de lui. L’homme toujours croyant être le chasseur hardi n’est souvent qu’un gibier naïf. En l’occurrence, Denise, petite-fille de pêcheur à la traine, savait où mettre son filet.

Marcel va forcer du mollet, il pédalera un défilé de dimanches pour recueillir à tout coup le baiser du vainqueur, sauf pendant la période de juillet 1941 à février 1942 où il bucheronnera dans un chantier de jeunesse de la montagne noire, à ses moments perdus il sculptera un canne pour ses vieux jours, canne inutile, car sexagénaire pour remplacer sa canne à lui toute gangrénée, il aura recours à deux tristes béquilles grises.

Revenant de cette activité moralisatrice chère au maréchal Pétain, derechef il enfourche son vélo, jusqu’à ce que les teutons en novembre 1942, qui investissent le sud de la France, l’en empêchent. Les fiancés trouveront la parade, je dis fiancés mais au vrai je devrais parler de promis, car ni l’un ni l’autre n’évoquèrent jamais les termes : de fiançailles, de présentation aux familles, ni de repas, ni de bague de fiançailles. Les circonstances ne s’y prêtaient pas, a-t-on idée de se fréquenter, puis de convoler un vendredi

 

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d’hiver, le dix-neuf février 1943, en pleine restrictions, avec des tickets de rationnement, à Sète une ville portuaire qui grouillait d’allemands.

Sur une des rares photos noir et blanc de l’évènement, Denise porte un tailleur sombre agrémenté d’une fleur claire en guise de pochette, des gants blancs, dans ses cheveux je devine un peigne fantaisie ayant la prétention du diadème, à son côté, la tenant de prés, son homme a revêtu un manteau, et luxe suprême un chapeau feutre recouvre sa tête, Marcel l’a placé de biais, sur un conseil judicieux de Denise, à l’imitation de la façon dont Reda Caire son chanteur préféré portait son couvre-chef. Plus je scrute la photo, plus m’apparait une vague ressemblance entre Marcel et Reda Caire, mais Marcel est plus beau. Moi aussi j’aurais craqué maman.

 

Si par hasard et sans manières

Le coup de béguin venait bientôt

Elle se donnait c’était sincère

Ah ce que les femmes ont pu me plaire

Et ce que j’ai plu j’étais si beau

Faudrait pouvoir faire marche arrière

Comme on le fait pour danser le tango

C’était bath le temps du tango

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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PLAISIRS AUTOMNAUX

 

 

A l’angle de la rue de la fontaine et de l’avenue de la gare, se situait mon école Saint-Jean-Baptiste dont il ne subsiste rien à présent, seul quatre de ses cinq platanes perdurent de nos jours. De ma maison à mon école deux itinéraires s’offrait à ma volonté : par en haut, place de la mairie et rue des devèzes, ou par en bas, avenue de la gare puis la remontée de la rue des muriers. Je choisissais de passer par en bas exclusivement à la saison des vendanges qui est aussi celle des jujubes. A cent pas de mon école, là où un utile parking fut aménagé, prospérait un magnifique jujubier grand de cinq mètres, il poussait dans une courette, derrière un mur de clôture de soixante centimètres de hauteur, et devant une maison à qui il dispensait ombre et fraicheur. A la sortie de l’école en fin d’après-midi l’homme qui habitait dans cette maison, que je voyais, avec mes yeux d’enfants, très vieux d’au moins cinquante ou soixante-dix ans d’âge, se plantait sur le perron de sa porte, allumait et rallumait sa cigarette, une cousue main, qui ne cessait de s’éteindre, avec un briquet chalumeau qui lui cramait la lippe, et les poils intérieurs du nez. L’homme attendait ses oisons de passage, ses petits oisons en culottes courtes.

Regardez-les passer ! Eux ce sont les sauvages.

Ils vont où leur désir le veut, par-dessus monts.

Et bois, et mers, et vents, et loin des esclavages.

L’air qu’ils boivent ferait éclater vos poumons.

(Les oiseaux de passage de Jean Richepin)

Nous étions des sauvages, nous ignorions les barrières, nous venions dans un vol, voler à ce bonhomme, sous son nez et à sa barbe, ces fruits délicieux, marrons-orangés, de la grosseur de la datte, qui nous empâtaient la bouche. Je parle d’envol exclusivement pour les garçons parce que les filles rétives à tout effort sportif, attendaient la chute des jujubes pour s’empiffrer, nous les athlètes des cours de récréation procédions avec le mépris des plaies et des bosses pour arracher des branches, par de magnifiques envolées, les fruits fameux.

 

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Coudes au corps, il fallait sprinter droit sur le muret, et transformer la vitesse en force élévatrice, pour être clair, je m’en vais te réaliser, ami lecteur, l’action au ralenti. D’abord repérer sur l’arbre la cible vitaminée, ensuite ayant pris un recul adéquat s’élancer en moulinant les baguettes qui nous servaient de jambes à la manière d’un Roger Bambuck ou d’un Piquemal (redoutables sprinters des années soixante), arrivés près du muret d’un bond, les pieds joints, les genoux formant quatre-vingt-dix degrés d’angle, lui sauter dessus, à l’instant où la pointe des pieds touchait la pierre, les jambes devaient se raidir, le buste exécuter une demi vrille, les bras se tendre, afin que les mains s’accaparent du Saint Graal promis.

Le vieux bonhomme, discret devant sa porte se retenait d’applaudir, néanmoins masqué par l’épaisse fumée de sa cibiche, il souriait d’aise, non seulement il se dispensait d’aller quérir la maréchaussée, mais avec des gestes appropriés il nous signalait les branches les plus abondantes en jujubes. Jamais dans les annales criminelles, il n’y eut de victime aussi avenante et courtoise que monsieur Espérou.

Quelques trente ans plus tard, je décrochais le téléphone à l’autre bout Denise m’informait des travaux notoires de l’avenue de la gare.

« Tu te rappelles du jujubier de monsieur Espérou, eh bien ils vont arranger toute la rue, et ils couperont l’arbre. Mais j’ai ramassé des rejetons, tu n’auras qu’à venir les chercher, fais vite parce que nous ne sommes plus dans la saison des plantations.»

Auprès de mon arbre je vivais heureux, je n’aurais jamais dû me séparer de mon arbre, chantais Brassens, mon arbre à moi celui de mon enfance, j’allais le retrouver et l’installer chez moi, et nous serions heureux, du moins le croyais-je. Hélas la nature à ses lois, elles sont intangibles. Des trois rejetons aucun ne survécut malgré mes attentions, les uns évoquèrent le rude climat des Cévennes, les autres une multitudes de causes raisonnables. Moi je savais le motif de leur rabougrissement, à l’entour de ma maison il n’existe pas d’écoles primaires, au bout de quelques mois les rejetons jujubiers s’en rendirent compte, ils se convainquirent alors qu’ils n’avaient aucunes raisons de prendre racines, car aussi loin que portaient leurs souvenirs de rejetons jujubiers ils voyaient une ribambelle de mioches virevolter autour du grand jujubier aux fruits généreux, là était le bonheur, et non point d’offrir des fruits à un seul vieux gamin ridé et blanc de cheveux.

 

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Si le jujube est un fruit exotique qui s’adapta dans nos contrées Dieu sait depuis quand, en revanche le raisin, qui vient à la même époque de l’année, pousse dans le Languedoc depuis le temps où la région se nommait la Gaule narbonnaise, quand les responsables de l’empire romain autorisèrent la culture du petit arbre à Bacchus dans cette province.

Dès lors, et pour les siècles suivants, le cycle de la vigne donnera le rythme à l’économie de ce pays. Rythme souvent radieux de la prospérité, mais aussi quelquefois rythme aux accents mortifères, l’oïdium, le mildiou, et surtout le phylloxéra à la fin du XIXème siècle.

Ce cycle de la vigne en mon jeune temps, je l’ai vécu, tu t’en doutes lecteur mon ami, au travers de Denise et de Marcel. Quand venait la période des labours souvent j’aidais Marcel à la besogne, pour dire le vrai j’allais encombrer Marcel fort de patience. Je me positionnais entre les bras de la charrue, Marcel derrière moi conduisait l’engin qui ouvrait la terre, je marchais dans le sillon comme un poivrot. Gamin le cheval, un facétieux, accélérait la cadence, je butais sur chaque motte, de plus pour être sûr de me faire culbuter, il empoisonnait l’atmosphère. Il lâchait vesses sur vesses, accompagnés de crottins qu’il expulsait, à mon étonnement, sans diminuer sa vitesse dans cet effort particulier.

Denise, venue avec moi en promenade, assistait à la scène à l’ombre du chêne de la vigne des claouzes du docteur Gouneaud, elle bordait la rue du Salaison à la sortie du village, maintenant la vigne n’existe plus, à la place du chêne tu remarques des poubelles, si utiles pour ceux qui logent à la résidence du parc Gouneaud.

Une fois le labour fini, Marcel calait la charrue sur la charrette, incitait Gamin à reculer entre les bras de celle-ci, tandis que Denise et moi prenions place sur le plateau de la dite charrette, enfin il desserrait la mécanique, c’est-à-dire rabattait le levier du frein pour débloquer les roues cerclées de fer, et nous rentrions au village. Denise descendait au bas de la rue de la fontaine, tandis que nous les hommes, surtout Marcel, devions nous occuper du matériel, matériel vivant : Gamin, et accessoirement des outils. La passion de Gamin était de vesser à tout propos, il reculait en vessant, il tirait la charrette en vessant, il retrouvait son écurie en vessant, quand Marcel lui remplissait la mangeoire de luzerne, il vessait encore, pendant qu’il lui refaisait la litière, il vessait toujours, ce n’est qu’une fois installé dans sa paille fraiche qu’il crottait en remerciement.

 

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« Fas dè ben à Bertrand, té lou rendra en cagant », marmonnait Marcel.

La saison se poursuivait, les jours de sulfatage Marcel rentrait à la maison tout bleu, les jours de soufrage tout jaune. Marcel vantait quelques fois les mérites du « cuprosan », un produit chimique efficace contre toutes les attaques que subissait la vigne, alors Denise soulignait : « avec toutes ces saloperies, tu finiras bien par attraper du mal, et bonne poire je te soignerais». Sa voix se modulait, il perçait le regret de voir Marcel s’exposer aux risques chimiques.

L’été surprenait toujours par sa température élevé, mais surtout il effrayait par les risques d’orage de grêle. La grêle le fléau du paysan. La parade consistait à percer le nuage juste avant qu’il grossisse des grêlons fabriqués par les différences de température entre la base et le sommet du nuage. Ainsi une fois ouvert, le nuage libérait que de la pluie, un mal moindre. Des hommes jugés compétents, équipés de fusées, montaient au cimetière, le point culminant de Vendargues, de là en visant bien, juste dans la bedaine du nuage, ils mettaient toutes les chances de leur côté pour lui exploser sa vessie.

Après bien des péripéties l’heure de la vendange sonnait. D’un coup notre maison se remplissait de toute la parentèle qui se libérait afin de gagner quatre sous et du vin, (deux litres pour le coupeur, trois pour le porteur et pour le videur des seaux). Pendant cette période Denise accomplissait chaque jour des miracles, car faire vivre ensemble sans heurts et nourrir cette multitude, sans savoir multiplier les pains, est une chose autrement plus ardue que de ressusciter des morts. Pour elle, pendant les deux ou trois semaines de vendanges, sa journée de travail durait vingt-quatre heures. Car outre la cueillette du raisin, elle devait dès la veille, faire les courses, préparer le casse-croute de neuf heures et le déjeuner de midi, au matin blême s’occuper déjà du repas du soir, réveiller son monde, s’adonner au tâches ménagères de la maison avant le départ, en fait elle dormait juste le temps du déplacement jusqu’à la vigne du jour, assise à l’arrière de la charrette le dos calé contre la pastière, bercée par le pas régulier de Gamin. Marcel pendant cette période, débordait de travail d’abord il prenait le grade de chef d’équipe, responsable de tous, il rusait avec les susceptibilités pour ne froisser personne, surtout au sujet du rendement minimum à fournir. Sa journée débutait aux aurores, finissait à la nuit tombée une fois la pastière propre, les seaux et les hottes nettoyés, les serpettes et les sécateurs ré-aiguisés.

 

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Pourtant malgré ce surcroit le travail Denise et Marcel aimaient ce temps de vendange, lui parce qu’il voyait le résultat de tous ses efforts de l’année, elle plus pragmatique considérait la rentrée d’argent qui permettrait d’enfoncer quelques clous (traduction : effacer des ardoises, si nombreuses, et toujours noires de chiffres additionnés). L’argent rentrait d’autant plus que leurs enfants s’y collaient volontiers, (avec les diminutifs) mon ainé Georgeou le premier, avant qu’il se marie, puis Suzy et Danou, mes sœurs, et enfin moi Vonvon qui ne connaitrait pas le vrai bon temps mythifié des vendanges d’antan. Les tu-te-rappelles que suivaient les qu’est-ce-qu’on-a-pu-rigoler de mes devanciers vendangeurs m’énervaient pour la raison que je ne profitais pas des anecdotes qui les amusaient.

Sauf mon oncle Gaston Jean qui m’en conta deux empreintes d’érotisme.

« Pendant les vendanges d’avant, j’ai toujours fumé à l’œil, je prenais mon tabac chez …, (ici je mets trois points par discrétion), la femme du tabac aimait un certain genre de conversation », pour préciser sa pensée l’oncle glissait son pouce entre l’index et le majeur, « tu comprends que passer la journée à tripoter des grappes bien juteuses qui éclatent dans les mains, sous le cagnard, cela fait monter la température de la femme, et de l’homme qui regarde tout le jour la femme pliée en deux à trémousser sa rotondité. On a un cœur, tout de même, alors pour ne pas risquer une embolie, il faut se détendre.»

En somme il s’agissait d’un problème médical, solutionnée par une thérapie ancestrale.

« Ton père (donc Marcel) n’étais pas le dernier à regarder par le fenestrou qui donnait sur la chambre de cette femme », jamais je n’ai pu repérer ce fameux fenestrou et à fortiori mettre un visage sur cette femme.

« Une fois sa toilette faite, elle se plantait nue devant sa glace sur pied, et le spectacle commençait, elle se mirait de dos, de face, de côté, se cambrait, se renvoyait des moues câlines, des sourires coquins, la garce elle savait qu’elle était belle, elle en faisait des manières et des chichis. Son jeu durait un quart d’heures, mais tu restais enivré de cette féérie ».

L’oncle savait dégoter les lieux improbables où apparaissent des mirages voluptueux, en l’occurrence, il avait repéré une maison où vivait une beauté. En fouinant il découvrit un espace avec vue sur sa chambre, et tous les soirs il

 

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assistait à la toilette solitaire du tendron. Son absence régulière à heure fixe intrigua Marcel au point qu’il en vînt à le suivre, pour à son tour s’émouvoir des lignes parfaites de la Vénus champêtre. Tous deux, s’en revenait à la maison, émotionnés par cette vision onirique, leur regard rêveur interpella d’autres amateurs d’apparitions paradisiaques, tels oncles et cousins adultes.

Ainsi bien avant les films licencieux des chaines télévisuelles cryptées, existait une lucarne magique d’où s’entrevoyait une femme qui émoustillait à son insu un public averti.

 

Félix Mayol, dont on devinait à ses gestes efféminés la préciosité, chantait sur les vendanges une chanson à double sens, si ce n’est à triple sens, ou bien sens dessus-dessous à l’envers comme à l’endroit.

Refrain

Ah !, l’envie me démange

D’aller en vendange

D’aller en vendange

Et de grapillonner

Dans ton p’tit panier

Dans ton p’tit panier

 

Couplet (un des plus sobres)

Sous la mousseline

De ton jupon blanc

Mon amour devine

Un trésor charmant

Viens sous la coudrette

Tous deux aimons-nous

J’te ferais Ninette

Un plaisir bien doux

 

Bien avant d’avoir l’âge requis, disons lors de mon passage à la grande école, soit autour de mes sept ans, j’ai commis les vendanges familiales. Certes la vigne dont Marcel jouissait en pleine propriété mesurait chichement 9 ares et 65 centiares.

 

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J’ouvre une parenthèse pour les rétifs de la science géométrique : petit un : tu es à la plage avec ta chaise pliante et ton parasol, ton besoin est de un mètre sur un mètre, soit un centiare ; petit deux : si un jour faste tu décides de construire ta maison, il te faut un espace de dix mètre sur dix, soit un are ; petit trois : dans un hectare tu glisseras un terrain de foot ou de rugby, quoi tu préfères le tennis ?, alors je peux rien pour toi, reste avec tes neurones encrassés. Fin de la parenthèse.

Les 965 mètres carrés de Marcel fournissaient en moyenne quatre hectolitres de vin rouge, pour les réfractaires du savoir volumétrique, un peu plus d’un litre par jour. Un homme seul en moins d’une journée pouvait rentrer la récolte, nous à huit ou dix, nous y passerions une paire d’heures, nous étions en famille, rien ne nous pressait, sauf Marcel qui voyait les aiguilles tourner, et souhaitait déposer la récolte à la cave coopérative avant le grand flux de fin de journée. Quand il s’ouvrait de cette inquiétude, Denise superbe lui envoyait ce trait :

« Si tu n’es pas content, tu n’as qu’à mettre ton cul au vent ! »

Je riais comme un bossu, tant il est vrai que le bossu aime à rire. Au vrai j’imaginais un bonhomme, angoissé ou fébrile ou énervé, posant culotte pour rafraîchir son fondement afin calmer ses maux. Je n’y résistais pas, incrédule de cette médecine… fondamentale. Pourtant aux alentours de 1980 une chanteuse populaire nommée Rika Zaraï signera un livre aux prétentions médicales dites naturelles, le point qui fera débat aura trait à une méthode thérapeutique singulière basée sur le bain de siège à l’eau froide. Son livre se vendra à des dizaines de milliers d’exemplaires provoquant les sarcasmes, si ce n’est l’ire, des plus diplômés de nos doctes universitaires.

Cette célébrité de la chansonnette appuiera ses dires par son exemple, car condamnée par la faculté, elle se remettra sur pied par sa seule volonté, et accessoirement par le truchement d’un bain-marie à l’eau fraiche de ses fesses. Elle aurait pu chanter à la gloire de sa médecine ce qui suit :

Patients !, rage de dent, rhume, et verrues,

Une seule thérapie le bain de cul,

Idem vague à l’âme, sensation d’être nul,

Derechef dans l’eau trempez-vous le cul,

« Cette Rika Zaraï, dira dépitée Denise, devrait s’en tenir à son métier de chanteuse, pour finir par, si elle avait tout le mal que j’ai moi, sur le bout de la langue, elle ne s’en sortirait pas avec un bain de bouche, et elle ne raconterait pas pareilles âneries. »

 

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Marcel devenu patron pour quelques heures se voyait mouché en public par sa bourgeoise, il ne s’en offusquait pas, il riait à l’unisson en disant :

« Vous seriez bien surpris vous autres si je le faisais ! »

« Vas-y donc Marcel, montres-nous tes joues de derrière ! »

« Mais je vais le faire, à condition qu’on finisse la vigne dans la demi-heure. »

« C’est impossible ! Ou alors il faudrait vendanger comme les espagnols. »

Les espagnols ! Redoutables de rapidité pour arracher le raisin, et rentrer la récolte au pas de charge. A cette époque de mon enfance, plusieurs propriétaires viticoles vendarguois provoquaient la venue d’équipes d’espagnols dont ils appréciaient le sérieux, la compétence. Les propriétaires, avant la filière espagnole, engageaient souvent « au petit bonheur la chance », qui des étudiants volontaires, qui des chômeurs imposés par le bureau du chômage, ils présentaient biens mais au pied de la souche, au bout de deux ou trois jours, ils détalaient comme ceux qu’une envie pressante tourmente, et les propriétaires pleuraient entre les rangs de sa vigne abandonnée. Qui n’a jamais vu un propriétaire larmoyer les soirs crépusculaires devant son capital en déperdition ne connait rien de la vraie douleur.

Avec les espagnols plus de risques, il suffit de s’accorder sur le prix de la tonne de raisin rentrée, une pièce avec matelas qui leur sert de chambre collective, un oignon, une tomate, une harengade, une bouteille de rouquin, et tout content ils se chargent de l’affaire. En général ils formaient une équipe de quatre coupeurs et un porteur, les coupeurs se tenaient en équilibre sur une jambe, avec l’autre ils tassaient, sans les écraser, dans le seau, les grappes qu’à mains nues ils arrachaient des sarments, tandis que le porteur, selon la distance de la pastière aux coupeurs, sprintait ou bien récupérait son souffle. Ils manœuvraient ainsi du lever au coucher du soleil.

Quand je m’étonnais auprès de Marcel de leur capacité, il m’expliquait :

« Ce sont des gens miséreux parce que l’Espagne est très pauvre, alors pour gagner des sous ils se dépêchent de vendanger ici, ensuite ils vont chez une autre propriétaire, puis encore un autre, tout le temps des vendanges ils courent pour amasser des sous, puis quand ils s’en retournent chez eux ils sont un peu riche parce qu’avec le change de la monnaie ils y gagnent. »

 

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Sur cette affaire de change, Denise me fournira une explication carrée, par l’appui involontaire de sa tante Angèle, émigrée aux états unis, qui un jour de retour au pays lui donna un dollar :

« Ce dollar je voulais le garder, mais dans cette maison l’argent rentre par la porte sort par la fenêtre, on le voit juste passer à condition d’avoir des bons yeux. Bref ce dollar je devais le changer, ça nous ferait quelques sous. Je me mets sur mon trente-et-un, je prends le car pour Montpellier, direction la Banque de France. Une banque magnifique, du marbre très rare, des fauteuils en vrai cuir, des guichets vitrés, une splendeur. L’employé cravaté me donna du madame par-ci, du madame par-là, alors je m’attendais à une forte somme, puis il compta, un, deux, trois, quatre, et cinq francs. Cinq francs pas plus, je ne savais plus où me mettre, j’ai détalé sans demander mon reste, sure que dans mon dos tous rigolaient. Pour me consoler je m’installais au café de la comédie, et je dégustais un moka. Quand je suis rentré je ne possédais ni dollar, ni francs, ni rien. »

A cet exemple, j’imaginais que les espagnols d’un seul franc obtenaient une multitude de pesetas. Ainsi par cette illustration j’assimilais cette notion de taux de change, plus tard je me pénètrerais d’autres notions telles que : balance commerciale, masse monétaire, et surtout instrument de titrisation.

Par les vendanges le nom d’un savant grec tinterait à mes oreilles de par sa célèbre vis. Il s’agit d’Archimède. Une fois que la vigne paternelle était vendangée, de son pas volontaire, Gamin, le cheval que le docteur Gouneaud prêtait à Marcel pour la circonstance, nous tirait, la pastière à demi-remplie, Marcel, et moi, jusqu’à la coopérative. Il fallait déposer à cul, c’est-à-dire faire basculer la pastière en arrière et ouvrir le haillon. La récolte glissait dans la fosse de la forme d’un triangle presque régulier inversé, au fond, formant un côté, sur la pente montante du triangle, une vis sans fin tournait, soit un axe habillé d’une collerette hélicoïdale en acier d’environ soixante centimètres de diamètre. Fasciné, je voyais les grappes au fond de la fosse remonter par paquets, grâce à cette fabuleuse invention, et disparaitre, emportées et avalées pour accomplir leur destinée de grappes.

« Tu vois, me disait Marcel, c’est un truc tout couillon que cette vis sans fin, pourtant il fallut qu’un savant, Archimède, fasse plein de calcul pour que ça marche bien comme il faut. C’est pour ça que la vis porte son nom. »

 

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Marcel aimait à se souvenir de son très bref passage à l’école primaire, et du savoir sommaire qu’il y acquerra.

« Archimède, c’était le grand savant des mathématiques, pas comme le professeur Nimbus. » Ajoutait Marcel en clignant de l’œil. Le professeur Nimbus, héros de bande dessinée, singularisé par un seul cheveu en point d’interrogation, sévissait dans les pages du Midi Libre, et provoquait la joie de Marcel, qu’il me faisait partager. Tandis qu’Archimède vivait chez les grecs, au temps d’avant Jésus-Christ, il a écrit son principe bien à lui, qui explique pourquoi la pierre va au fond de l’eau, tandis que le bout de bois flotte sur l’eau. Bon aujourd’hui tout le monde le sait mais à son époque il fallait que quelqu’un donne une explication

Plus tard au collège, à la classe de science, à ma confusion, je verrais une pierre (ponce) flotter, et un bout bois (exotique) couler. De là j’imaginais la raison pour laquelle certains ont pu marcher sur l’eau sans mouiller leur bure. Seule la texture de l’eau, plus ou moins fluide, pouvait expliquer ce phénomène. Cependant je taisais ma découverte, m’évitant aussi moult railleries des esprits obtus, rétifs à toutes explications cartésiennes.

Les grappes qui disparaissaient dans le jeu compliqué de la tuyauterie de la cave coopérative « les grès » de Vendargues, je les retrouvais des semaines plus tard transformées en vin. Régulièrement poussant la remorque à main qui trimballait deux bombonnes de cinq ou dix litres, j’allais chercher le précieux nectar, gardant par devers moi avec vigilance le laisser-passer délivré par monsieur Allègre où il inscrivait les informations utiles, tel que le reliquat restant de notre production. Monsieur Allègre par sa physionomie et sa corpulence ressemblait un peu au dirigeant communiste Jacques Duclos, cela dit ami lecteur pour que tu aies une meilleure visibilité, encore faut-il te souvenir de cet homme politique tombé aux oubliettes.

J’aimais cette odeur de vin qui flottait tel un halo tout à l’entour de la cave, et exhalait dans tous ses recoins. Mon pauvre Proust, ma madeleine à moi a du corps, et de la cuisse, elle est longue en bouche, de couleur rubis comme des lèvres, lascive et sensuelle comme une amante. Alors que la tienne hume le feu de cheminée, la charentaise, et la pipe Saint-Claude. Elle embaume la tristesse.

 

 

 

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CONSOMMATIONS DIVERSES

 

«Regarde, celui-là, il est aussi fort que Charles Rigoulot », me dit Marcel.

Assis sur les gradins des arènes de Mauguio, Marcel et moi regardions le spectacle que donnait l’homme au centre de la piste pendant le temps de l’entracte. A mon interrogation Marcel me précisa qu’à l’époque de sa jeunesse le susdit Charles Rigoulot était considéré par les journalistes comme l’homme le plus fort du monde, et de surcroit le personnage était français. Ainsi l’éclat de sa force prodigieuse rejaillissait sur l’ensemble de notre nation, une nation enviée par tous les peuples de la terre, à condition que lesdits peuples se tinssent au courant des mérites éblouissants de notre nation.

Au centre de l’arène, l’homme se démenait comme un cheval sauvage qui refuse d’être monté. Auparavant à sa demande, des gens du public le nouèrent avec une longue chaine, deux types à chaque bout, ils tirèrent très fort sur celle-ci lorsqu’ils tournèrent autour du bonhomme, puis à la fin de cette manœuvre tournante ils cadenassèrent la chaine en plusieurs points. Il me semblait impossible que l’homme se dévête de cette chemise en maille de fer, pourtant à force de se tordre dans tous les sens, une boucle sauta par-dessus son épaule, il se débâtit encore, et d’autres boucles glissèrent sur ses jambes. Il avait réussi, mais son succès m’interpella, et si son numéro n’était que du chiqué. A ma grande honte, je m’avouais que mon incrédulité rendue publique, blesserait cet homme qui à présent quêtait le public par une sorte de tour d’honneur. Je détaillais l’homme, avec sa tête écarlate, ses mains blanches vidées de son sang qui tendaient la sébile, et son torse, et son dos, violacés avec les creux blêmes des marques des maillons de la chaine. Je fus heureux que Marcel jette une piécette.

 

De retour à la maison je racontais par le détail la spectaculaire évasion du bonhomme en concluant : « il est aussi fort que Charles Rigoulot ! »

En simple réponse Denise fredonna une chanson que chanta Pauline Carton, j’ai un faible pour les forts,

Les Totor, les Hector,

Les ténors à pector’

Les Pollux, les Castor,

Et les sergents-majors

 

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« Ah, ajoutait-elle, que j’aimerais faire sauter cette ceinture qui nous prive de tout, comme le fait ce bonhomme. Mais notre ceinture à nous est bien mieux serrée que ses chaines. »

Hélas la magnificence nous refusait ses avantages, juste nous narguait-elle en passant devant chez nous pour s’en aller vite rendre visite à des ceux-ci, et des ceux-là, qui n’en avaient pas besoin.

« C’est toujours les mêmes qui ont la chance, et plus ils en ont et plus il leur en vient. »Tranchait Denise.

Elle ne comprenait pas que, s’usant la couenne d’un bout à l’autre de l’année, elle ne parvienne ni à améliorer l’ordinaire, ni à se sortir de la mistoufle. À la maison Denise détenait le maroquin de ministre des finances d’une main de fer, cependant il faut l’admettre, d’une main trouée à maints endroits.

A titre d’exemple, si le journal annonçait une augmentation de la paye journalière de l’ouvrier agricole, elle se débrouillait d’une façon anodine pour le signaler à monsieur Gouneaud, le patron de Marcel.

Il faut noter que par le passé Denise supporta de sa part une négligence qui mit ses nerfs à l’épreuve. En principe le vendredi, ou en rattrapage le samedi, en fin de matinée, monsieur Gouneaud rémunérait Marcel pour la semaine écoulée. Or il advint que pour une raison particulière monsieur Gouneaud s’absenta quelques jours oubliant involontairement de préparer l’enveloppe de Marcel. Ce qui en soit ne présentait pas un caractère d’extrême gravité, sauf que, à une époque où beaucoup vivait au jour le jour, l’enveloppe permettait à Denise de repartir d’un bon pied après avoir effacé les ardoises, d’un coup le sol se dérobait sous elle. Avec la honte de ne pas honorer les créances venait l’angoisse de priver son foyer de toute nourriture, ne s’imaginant pas soutenir les regards désapprobateurs de l’épicier, du boulanger, du boucher.

Denise rongea son frein tout le temps de l’absence de monsieur Gouneaud. A force de ressasser son amertume, ses nerfs se tendirent et craquèrent. Lorsque les Gouneaud regagnèrent leurs pénates, ils eurent la surprise d’un accueil singulier. Comme la Fantine du roman, Denise, les yeux cernés d’un sommeil perdu, avec ses enfants en bas âge muets du pressentiment du malheur, attendaient dans la cour de leur sauveur. Un sauveur culpabilisé de n’avoir pas imaginé que le foyer de son ouvrier vivait sans quelques fifrelins ni à gauche, ni de côté, ni devant eux.

 

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Mais avant de constater les effets de l’augmentation Denise projetait déjà les investissements utiles pour être comme tout le monde.

« Si on t’écoutait nous vivrions encore à la bougie, nous mangerions dans des écuelles, et nous dormirions dans la paillasse. Il faut être moderne, s’enrageait Denise, mais avec oun vièl croquant comma teus coumint faïre, (avec un vieux croquant comme toi comment faire). » Pourtant Marcel à qui elle s’adressait avait juste passé la trentaine.

Ainsi elle remettait en circulation l’argent qu’elle n’avait pas encore touché. Certes les dépenses ne revêtaient pas les traits d’envies compulsives. Il fallait s’équiper : frigidaire, machine à laver, poêle à mazout, et autres objets que la réclame affichait comme étant indispensable, objets que la ménagère pouvait acquérir à tempérament (à crédit).

Boris Vian dans sa Complainte du progrès l’évoquera :

« Un frigidaire

Un joli scooter

Un atomixer

Une cuisinière

Avec un four en verre

Et des tas de couverts »

La tentation d’achat existait aussi pour les équipements plus ordinaires, par exemple : batterie de cuisine, trousseau complet, et cætera. Sous la forme du colis épargne, la ménagère achetait, dans son épicerie préférée, avec les quelques sous restant de ses courses, des timbres qu’elle collait sur son carnet, lorsque la collection s’avérait terminée, elle touchait enfin l’objet de ses rêves, sachant qu’au paiement comptant elle l’eut acquis à moindre frais, mais comme disait la publicité : la ménagère avec malice s’équipe sans efforts, sauf qu’au passage monsieur colis épargne touchait sans scrupule son bénéfice.

Denise suivait le mouvement de ces années glorieuses même si pour se faire elle s’encroumait jusqu’aux yeux.

Le poêle à mazout émerveilla Marcel, de sorte que gaiment, il détruisit force moulinets de masse l’immonde cheminée qui mangeait une bonne part de la cuisine.

 

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« Avec le mazout, tu tournes le bouton, et tu as la chaleur que tu veux. Puis la cuve prend moins de place que le bois. Puis avec la cheminée, quand tu te tournais pour te chauffer le dos, tu te brulais le cul, et devant, ta goutte au nez se transformait en stalactite. Puis le mazout, c’est par cher… »

«Et puis le mazout, concluait Denise, ça t’arrange bien pour ne plus aller faire le bois en campagne. Tandis que moi, la machine à laver, c’est du travail à la maison à faire des lessives pour l’un et l’autre. »

La machine à laver constituait un investissement considérable, mais en tenant compte de l’allègement du travail, la machine à laver représentait un progrès majeur dans la société. J’ai connu ce temps où Denise faisait cuire le linge dans la lessiveuse, triturant celui-ci avec un bâton pour que le savon liquide imprègne bien partout, ensuite elle rinçait le linge à grande eau en le battant, sur la pierre de l’évier, avec une pelle en bois exprès. Elle ressortait de ce combat vidée de ses forces, trempe de sueur, et d’eau de lessive.

Les machines à laver première génération, à la portée des bourses plates, essoraient le linge d’une façon manuelle, et ce travail m’incombait. Je tournais la manivelle qui entrainait deux rouleaux en caoutchouc, ceux-ci pinçaient et compressait le linge, avec l’épaisseur du linge je déployais la force adéquate comme l’eut fait le susmentionné Charles Rigoulot avec ses biceps démesurés. Je regardais les miens raides et bandés avec fierté, ils me vaudraient en récompense le fameux cadeau Bonux, cette nouvelle poudre à laver récemment créée.

 

 

 

 

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Malgré les lessives, le repassage, les travaux de couture, les heures de ménages, et les vendanges, travaux ordinaires de Denise qui venaient en complément du revenu d’ouvrier agricole de Marcel, la situation du foyer demeurait dans la précarité des lendemains incertains. Cette situation nous la partagions avec des millions de braves gens qui se définissaient, avec fierté et un soupçon d’orgueil, par cette enseigne «Pauvre et Honnête ». Au-dessous de notre strate, existait une catégorie sociale, au sort peu enviable, désignée par le terme d’indigent.

Ami lecteur je te sais être un adepte de la sémantique, à la question de savoir la différence entre un indigent et un mendiant, tu m’expliqueras que ce sont deux malheureux dont un reçoit un secours public et l’autre une aide privé aléatoire.

Pour beaucoup autour des années 1960, tomber dans l’indigence, ou mendier son pain, et se complaire dans cet état, à moins de circonstances exceptionnelles, signifiait son reniement à l’honneur. En fait la société d’avant 1968 se calquait sur l’enseignement de l’église catholique : le paradis, le purgatoire, l’enfer. Aux riches : le paradis : luxe, calme, et volupté ; aux indigents : l’enfer, la mouscaille, l’opprobre; et pour la multitude le purgatoire : l’espoir de ne pas tomber si l’ascension s’avère utopique.

Mais il excitait aussi des spécimens inclassables. Dans la marge vendarguoise vivait une jeune femme aux formes plantureuses, or je m’éveillais alors à la sensualité, et je n’osais regarder la chair que ne masquait pas un short trop juste, et que laissait deviner un tee-shirt étriqué, elle s’adonnait selon les on-dit à un commerce obscène, à des manœuvres douteuses décriées par les femmes honnêtes, et approuvées par les impatients libidineux. Ami lecteur, toi qui fut un adolescent boutonneux, tu dois peut être à cette beauté des soins particuliers qui rendirent ta peau lisse, et à propos de police imagine la Vénus épousant sur le tard un triste sire de la poulaille, qui aurait passé sa vie à chasser les amoureuses vénales. Quelle leçon !

Cette marge recueillait également une autre femme de Vendargues, fort éloignée de la première. Les gens de ma génération, celle des baby-boomers, se souviennent de cette dame alerte d’un âge avancée, au visage talqué, d’où le surnom de « Farinette », qui son carton à dessin sous le bras, reproduisait à n’en plus finir toutes les faces de Vendargues d’un coup de crayon assuré. Mon bon lecteur met la main sur ces dessins, et tu verras mon village d’antan, et accessoirement tu auras ma reconnaissance.

J’ai aperçu épisodiquement dans cette marge un homme assez repoussant pour l’enfant que j’étais. Je ne me souviens plus de son surnom, était-ce, sauf le respect que je dois aux Envoyés Divins, Jésus ou Mohamet, ma mémoire flanche. Il passait par les routes, sur un vélo lancé à toute vitesse avec sur le devant une banaste. Le visage sombre masqué par des poils noirs, il portait sur la tête un turban noir, et sur le corps des vêtements noirs aussi, le tout lustré par une crasse datant, cela va de soi, d’un lustre. Le lustre, lecteur curieux, puisqu’il faut te le dire, égale cinq ans.

 

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Cet homme vivait d’expédient, et de cueillettes diverses. Marcel me disait qu’il vendait des escargots, je trouvais curieux de pouvoir vivre de cette activité, alors que juste en se baissant, il s’en ramassait à foison sur chaque brin d’herbe. Nous n’étions pas les derniers à la chasse aux gastéropodes, toutefois Denise évitait certains lieux, où la récolte s’avérait selon les dires de quelques-uns, particulièrement propice.

« Tu te rends compte, disait-elle, ils les ramassent autour du cimetière. Moi, ça me dégoute, va savoir où ils se sont promenés avant d’arriver dans ton assiette. En plus ils te disent sans honte qu’il n’y a que là qu’ils sont les plus beaux. Ah, je suis écœurée. »

Avec le recul je sais à présent pourquoi les ramasseurs des abords du cimetière trouvaient des spécimens splendides. Les réticences à effectuer des prélèvements près de ce lieu particulier par un nombre conséquent de quidams, amenait la sacralisation de l’endroit, de sorte que l’escargot se sachant tranquille affichait la prospérité ventripotente du sénateur, et l’enthousiasme lubrique dans le jeu fécond de la reproduction. Ainsi les collecteurs sans-scrupules affichaient des mines réjouies quand ils partaient récolter les bestioles, ils se savaient dans ce lieu qu’avec de rares compétiteurs.

Denise et Marcel prenait leur revanche d’une façon plus distinguée, ils cueillaient les « cagaroulettes », qui sont des escargots adolescents. En général ils trouvaient les « cagaroulettes » accrochés sur les tiges de fenouil, qui est une plante embaumant l’anis lorsque tu l’écrases dans tes mains, ou mieux encore quand tu la mâchonnes en promenade. Un régal.

Marcel faisait glisser la branche du fenouil, chargée à l’extrême de gastéropodes au poids non-réglementaire, entre le majeur et l’annulaire de sa main en creux, cette main remontait de la base de la plante jusqu’à sa fleur, Denise suivait la manœuvre délicate de cette main avec un sac ouvert en dessous afin que les « cagaroulettes » tombent dedans comme des fruits murs sans s’abimer. Ils se contentaient de deux ou trois passages afin de ne pas tarir la source. Denise les préparait en salade avec une vinaigrette chargée d’ails. La réussite du plat dépendait de l’ébouillantement des bêtes, un passage rapide dans l’eau suffisait, il ne s’agissait point que les bêtes se prélassassent dans leur bain, pour qu’ensuite elles se recroquevillassent au fond de leur coquille, et qu’au final elles gâchassent notre dégustation. Ce met précieux, composé d’ails, d’huile d’olive, de minuscules boules de chair au gout d’anis, te donnait l’impression que tout le rugueux Languedoc te « gisclait » dans la bouche, or ce met raffiné ne te coutait pas une pistole.

 

 

 

 

 

 

 

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Notre table se garnissait, sans nulle dépense, des produits de la pêche, sans permis, de Marcel, prélevé sur l’étang de Mauguio, poissons honnis par Denise tenus par elle pour des sous-espèces du vrai poisson, qui chacun le sait est marin ou mieux océanique. Un soir Marcel étala fièrement sur la table une anguille monstrueuse, il jubilait :

« Ne me dit pas que celle-ci ne vient pas l’océan, elle arrive de l’Amérique ! »

Interdite Denise ne pipa mot. Elle savait que ces bestioles vivaient aussi bien en rivière qu’en mer. Mais elle se reprit.

« Remet ça dans ton sac tu effraie le petit ! »

J’allais, au moment de sa préparation, être pétrifié par la vitalité de cet animal. D’un coup de hachoir Denise décapita l’anguille, aussitôt nos deux chattes réclamèrent la tête, mais le corps sans tête remuait avec plus de vigueur qu’auparavant, le hachoir retomba, dix centimètres de corps atterrirent dans la marmite, alors le reste de l’anguille se démena furieusement.

« Aides moi donc, cria Denise à Marcel, au lieu de rire ! »

Le hachoir fragmenta la bête en des parts individuelles, puis la curiosité me vint de regarder au fond de la marmite. Une horreur ! Tous les bouts d’anguille, pris de folie, s’agitaient en tous sens, comme s’ils cherchaient à reconstituer l’être vivant qu’ils formaient. Denise ôta la marmite de dessous mon nez. Elle affirma :

« Une fois bien cuit, demain, nous allons nous régaler. »

Avant ce demain il y avait une nuit, et les visions de Breughel l’ancien n’étaient que des bluettes comparées à mes cauchemars de cette nuit-là.

 

Pourtant les immolations d’animaux, qui étaient monnaie courante à la maison, et dans le village, ne me troublaient pas. Très tôt je compris la nécessité des fins programmées de nos lapins, peut-être parce que Denise excellait à la préparation de son civet. Je regardais Marcel assener deux coups de la tranche de sa main derrière les grandes oreilles du lapin, au premier coup j’entendais craquer, c’était fini, mais Marcel redoublait l’acte avec la même détermination :

« Il te faut toujours donner le coup de grâce, au cas où. »

A ce propos il courait dans la famille une anecdote horrible. Un de notre parentèle, d’un coup qui se voulait mortel, avait juste estourbi un lapin qui revînt à lui lors de son dépeçage, alors avec son pyjama partiellement décousu le lapin se mit à bondir dans toute la maison.

 

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« Toujours le coup de grâce ! »

J’acquiesçais afin qu’il ne doute pas que, lorsque mon tour viendrait d’être sacrificateur je sois à la hauteur. Mais ils abandonneront l’élevage des lapins, avant que la tranche de mes mains se soit suffisamment endurcie, quand la myxomatose s’acharnera à semer ses miasmes.

Quand je vins au monde, Denise et Marcel, avait déjà abandonné l’élevage des pigeons, et des poulets.

« Tu comprends les volailles, ça prend de la place, et notre cour est bien petite, puis ça pue, puis il faut acheter le grain, tandis que les lapins avec quatre cages cela suffit, tu n’as besoin que de faire l’herbe, ils ne te coutent rien. »

En revanche ils mourraient de jalousie quand en promenade nous passions devant certaines maisons.

« Ils ont de la chance ceux-là de pouvoir engraisser le cochon. Ah ! Si nous avions la place… »

« Un cochon, ça coute pas beaucoup, parce qu’il finit les restes, et même si ça coute un peu avec la viande qu’il te laisse tu t’y retrouve. »

Avant que je réfléchisse sur la manière dont le cochon te laissait sa propre viande, j’eus l’explication, car malgré mon jeune âge je subodorais une entourloupe dont le cochon faisait les frais.

«Le problème, c’est de bien savoir le saigner. »

« Oh, tout s’apprend. »

Cela était dit sans méchanceté, et sans masquer la réalité. Leçon : nécessité fait loi, à condition de ne pas perdre son âme.

 

Le véritable dégout m’affligea quand nous singeâmes les riches et que nous agrémentâmes notre table d’un met, l’ortolan, soi-disant digne des princes et des rois. Un jour radieux d’entre les jours ensoleillés de mon enfance, Marcel déballa sur la table une dizaine de minuscules volatiles.

« Je les tiens de Mr x…, il m’a dit que nous allons baver de plaisir tellement la chair de l’ortolan est incomparable. Puis attention ça coute une fortune ces petites gâteries. »

 

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Denise détailla les ortolans des yeux, de la pointe du couteau elle les souleva, interloqué que l’on pût manger ces oiseaux-là.

« Un pigeonneau, nous en faisions, je comprends qu’on les mange. Des cailles, à la rigueur, quoique tu ne fasses pas ta journée avec ça dans le ventre. Mais ça ce ne sont que des moineaux. »

« Mr x…, c’est un raffiné, il sait ce que sait que manger bon. Il m’a dit de les déplumer, de les faire cuire avec leur tripaille. »

Denise fit alors de savants calculs pour solutionner le problème du temps de cuisson par rapport à un volatile courant. Pendant tout ce temps Marcel déplumait les ortolans sans leur arracher la peau. Les plumes voletaient, les feuilles de papier voltigeaient, et Denise s’arrachait les cheveux. Il lui fallait transformer les grammes en kilos, les minutes en heures. Une gageure pour elle qui trimballait comme seul bagage scolaire, un satisfecit du primaire, voilà de ça quarante ans, et moi j’entamais tout juste mon primaire. Bon garçon je lui prêtais volontiers les doigts de mes deux mains quand elles cherchaient des doigts en plus des siens, pour de délicates opérations. Finalement elle adopta la solution : « Berèm bèm » (nous verrons bien), se fiant à son expérience de rôtisseuse expérimentée.

Denise posa le plat chaud sorti du four, sur la table. Les bestioles, dans ce plat prévu pour des poulets, semblaient insignifiantes, pourtant les dix fois quelques grammes nous pesaient des tonnes de reproche. Les yeux fixés sur les ortolans nous attendions je ne sais quel feu vert, peut-être aurait-il fallu un maître de cérémonie pompeux, et son annonce :

«Fournée de suprême d’ortolans saisis dans leur vol, avec sa sauce de misère. »

Après quoi le courage nous serait venu de les boulotter. En tant que chef de famille Marcel se décida :

« Allez hop, on va pas y passer la nuit. Ça se mange avec les doigts, en douceur. Allez zou en avant ! »

Depuis lors je n’en ai plus mangé. A présent je sais que les ortolans se dégustent en s’abritant des regards par la serviette mise sur la tête et dont les bords cachent l’ignominie de se goinfrer sans retenu, et aussi l’indécence de se repaitre d’un luxe vulgaire.

 

Si mon machin c’est du poulet

La poule-au-pot doit bien se marrer

Depuis que je touche des nouveaux francs,

J’mets des virgules aux ortolans !

Les temps sont difficiles !

Chantait Léo Ferré. Aujourd’hui comme hier, les temps sont toujours difficiles, mais pas pour tous.

 

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CARRIÈRES

 

 

Une des singularités de Vendargues, reconnue par un public pointu sur la production pierreuse, tenait à la maitrise incomparable de ma réputé cité dans la taille du cairon, (et non du taille-crayon tel que le lecteur facétieux pourrait l’énoncer).

Pendant tout le XIXème siècle, débordant même sur le XXème, des générations de carriers, aux fonds des carrières vendarguoises, traçaient dans la roche du crétacé ou du jurassique, voire du hercynien, des dés rectangulaires à des fins constructives, les fameux cairons. Puis le béton chassa la pierre, les carriers remisèrent leurs outils, évacuèrent les carrières, avant d’aller au dispensaire soigner leurs poumons-dentelles silicosés.

« Quelle vie ont eu nos grands-parents

Entre l’absinthe et les grands-messes

Quinze heures par jours le corps en laisse

Ils étaient vieux avant que d’être »

Jacques Brel, en quatre vers, avait tout résumé.

Bref quand je vins au monde, les carrières s’étaient transformées en cavités naturelles propices aux jeux aventureux d’enfants téméraires qui transforment les réalités en rêves audacieux.

Sur ce dernier point, tu veux sur le champ, lecteur curieux, un exemple, lis donc ce qui suit. Lors des récréations à mon école Saint-Jean-Baptiste, notre maître monsieur Joubard nous prêtait un vrai ballon de football. Les virtuoses du dribble formaient les équipes en faisant « la monte », c’est-à-dire, deux garçons vis-à-vis tout en se tenant la main reculaient de la longueur de leur bras, ensuite un pied devant l’autre, chacun à son tour, ils avançaient l’un sur l’autre, jusqu’à ce que l’espace restant ne permette à l’un, que de poser son pied sur le pied de l’autre, ainsi il gagnait la monte, et le droit de choisir le premier son premier équipier, évidemment le meilleur technicien, ensuite au fil des choix le niveau des sélectionnés régressait.

Je dois avouer à mon grand déshonneur, que par manque de sélection, je participais rarement à ce jeu. Il fallait un concours exceptionnel de circonstance, genre épidémie générale de grippe, pour que mes camarades se convainquent en me nominant faute de mieux que j’avais réellement les pieds carrés. Fort heureusement pour moi, nous étions plusieurs dans ce cas, ensemble nous jouions à chat perché ou à la ringuette, (pour ce dernier jeu je t’expliquerais les règles plus tard, sache dès à présent que ce n’est pas sale).

 

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Puis un jour, en leçon d’Histoire, le maître nous enseigna la révolution française et Napoléon. Que, grâce aux magnifiques couleurs de notre drapeau, nous, les français, apportâmes aux peuplades primitives de toute l’Europe, tenues sous le joug d’infâmes tyrans, le vrai bonheur d’être libre. Certes, ami lecteur je te l’accorde, d’une manière rugueuse, un tantinet brutale.

De ce jour tout changea dans la cour de récréation, d’abord en délégation nous nous fîmes remettre par le maître le drapeau tricolore qui décorait notre école aux commémorations nationales. A sa question : « Pourquoi faire ? », en chœur nous répondîmes, arguments massues, nous allons défendre le moulin de Valmy, et passer le pont d’Arcole, et voir le soleil d’Austerlitz se lever.

Ainsi pendant que les écervelés poussaient de leur pied un ballon, nos pieds de doctes historiens, dignes héritiers des soldats de la liberté, dans un coin de la cour restée libre, battaient la poussière pour d’héroïques combats. Nous ne jouions pas, nous étions des sans-culottes, mais par décence en pantalons courts, la soldatesque révolutionnaire qui, drapeau au vent, repoussait les hordes ennemis, les suppôts des tyrans, ces affreux suppôts qui se cachaient dans l’invisibilité, ou bien dans des cavités secrètes (ce qui sied à un suppôt).

 

Revenons aux carrières, à mon jeune âge, il s’en trouvait encore route de Jacou et chemin de Bannière, si dans le passé d’autres carrières furent exploitées, à ma naissance elles étaient comblées.

Le cratère de la route de Jacou présentait l’agrément d’être tapissé d’une couche de terre qui amortissait les chutes lors de nos turbulentes aventures. Ces aventures mon bon lecteur tu les connais, elles n’ont pas été différentes des tiennes, sauf une ou deux à la rigueur. Par exemple nous jouions au Vigorelli, j’explique, au vélodrome du Vigorelli en Italie, se battait avec régularité le record du monde de la distance parcourue en une heure sur une bicyclette de course. Jamais nous n’aurions rien su de ce vélodrome si nos pères, grands pédaleurs dans leur jeunesse d’avant l’automobile, ne s’étaient passionnés des champions cyclistes et de leurs exploits. Marcel, à l’instar de tous les pères des copains, m’évoquaient les heures glorieuses des Maes, Robic, et Bobet.

 

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J’ouvre une parenthèse sur Robic. Au risque de me faire traiter d’affabulateur, j’affirme, bien qu’étant né en 1954, l’avoir vu pédaler sur les routes du tour de France, mais il ne participait pas à la course. Robic contrairement à ses collègues cyclistes qui ouvrent des magasins de cycles une fois leur carrière finie, Robic dis-je, découvrit après sa vie de champion, que ni dans ses mains, ni dans ses poches se trouvaient les gains de ses victoires, alors il vivait parfois d’expédients prestigieux comme celui d’ouvrir la route du tour, à pédaler seul devant le peloton. Il participait à l’animation d’avant tour, où Marcel et moi usions notre patience à attendre les coureurs sur la route entre Mauguio et Montpellier.

Et puisque j’en suis à patienter, une dernière anecdote pour…, la route. Une année sur cette même route, entre les voitures de la caravane publicitaire qui te jettent au passage des souvenirs fabuleux de l’évènement exceptionnel tel des calots en papier que nous arborions fièrement, sur lesquels sont inscrits en lettres larges ses mots devenus interdits par des politiques n’ayant pas lu Tartuffe, tel PASTIS RICARD, ou APERETIF SUZE. Sur la route donc, à un moment donné tout le monde s’écria en chœur : « C’est elle ! ». Marcel pointa son index en m’ordonnant de regarder : « C’est Yvette Horner ! ». Au-dessus d’une fourgonnette roulant bon train, dans une bulle de verre, assise sur une chaise, je vis des cheveux rouges, des dents blanches, et un accordéon dont je perçus les couinements. J’apprécierais la virtuose du piano à bretelles que bien plus tard.

 

Un côté de la carrière montait en pente raide et débouchait tout en haut sur la voie ferrée. Cette pente nous intéressait parce qu’elle incarnait le virage du vélodrome, virage unique de notre Vigorelli. Ainsi nous tournions, force coups de pédales, au bas des falaises sur l’anneau irrégulier du cratère, sauf au virage, où comme des pistards nous remontions la pente juste ce qu’il fallait afin qu’elle amplifie notre accélération dans la descente et nous fasse atteindre des vitesses folles au moment du sprint. Et si le vainqueur ne recueillait pas la bise traditionnelle, j’avoue que souvent des chutes pittoresques nous firent embrasser en une gigantesque mêlée le sol assoupli par sa couverture limoneuse.

 

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Les carrières proposaient une deuxième aventure, lorsque les conditions climatiques s’y prêtaient, la baignade, et les jeux d’eau. Les carrières n’étant après tout que des gigantesques creux dans la pierre, les pluies d’automne, et de printemps, qui replissaient celles-ci, nous proposaient des plans d’eau pour des mois. L’inconvénient, de se tremper dans la carrière, provenait des remous que nous occasionnions, qui transformait le lieu eu une énorme mare boueuse d’où nous ressortions le corps bistre. Une seule plume glissé dans notre crinière cimentée par la terre nous eut confondus avec Geronimo et ses camarades scalpeurs.

Je rentrais à la maison, sale et crasseux, le plus discrètement possible mais Denise, à qui rien n’échappait, fulminait, me menaçant au comble de son emportement de me mettre avec le linge dans la machine à la laver.

En fait je crois à présent qu’elle avait peur que la noyade m’emporte. Et malheureusement cela arriva. Il s’appelait Fabrice Itier, il avait mon âge, autour de ses quinze ans, ceint de pneus de voiture, qu’il récupéra dans une décharge sauvage proche de la carrière du chemin de bannière, pleine d’eau à ras bord, il glissa dans celle-ci, et empêtré par les pneus, il ne remonta pas. Autour des années cinquante, soixante, et soixante-et-dix, les particuliers modestes qui possédaient une voiture, l’équipait pour de substantielles économies, avec des pneumatiques usagés mais rechapés. Un train de pneus neufs bouffait le mois du prolétaire besogneux, en outre comme il roulait avec une occase, il n’allait pas donner dans le luxe capitaliste honni.

Évidemment grâce aux fissures de la roche, à quoi s’ajoutait l’évaporation naturelle, l’eau finissait par disparaitre, excepté pour la carrière du chemin de bannière, future meurtrière, qui conservait certaines fois des nappes d’eau l’année entière.

Marcel je l’ai mentionné plus avant se passionnait pour la pèche. Son naturel doux et pacifique trouvait sa satisfaction à piéger le poisson où qu’il se trouve, mer, étangs, rivières, plans d’eau. Plusieurs fois je l’accompagnais à la carrière du chemin de bannière. Nous y allions à pied, après sa journée de travail, mais avant d’arriver sur les lieux, il se soumettait de bonne grâce à la socialisation par quatre ou cinq arrêts d’aimables conversations. Marcel connaissait tous les habitants du village, et réciproquement, de plus je précise que tous le saluaient avec plaisir, même de bien loin.

 

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Installé près d’une nappe d’eau, le cérémonial commençait. Marcel emboitait ses cannes à pêche, composées de trois bouts de vrai bambou, ensuite il faisait glisser le fil nylon dans les anneaux fixés sur la canne, enfin il préparait le piège. Ayant fait coulisser le flotteur en liège à un bout du fil, il fixait au-dessous une ou plusieurs billes de plomb, et enfin il préparait l’hameçon. Entre ses doigts gigotait un petit ver, sorti d’une boite en fer rouillée. Sans façon il accrochait le ver à l’hameçon qui frétillait comme si l’électricité le traversait.

« Maintenant plus de bruit. » Me chuchotait-il.

Alors en silence nous attendions. Pendant ce temps je farfouillais sa valisette à fourbi de pêche. Les flotteurs aux vives couleurs m’intéressaient, je m’imaginais les lâchant dans un petit ru, afin de les opposer dans une course folle, mais Marcel veillait à ses accessoires, ainsi il me dit :

« Surtout n’ouvre pas l’autre boite en fer, je m’en servirais tout à l’heure. Si ça mord cela sera plus amusant. »

Excitant ma curiosité j’eusse aimé qu’il s’en servît sur le champ, je souhaitais m’amuser expressément, cette attente me barbait, bien qu’aucun poil ne sorte de ma face juvénile. Par chance le poisson mordit tant et plus. Et chaque fois avec une douceur, dont j’estimais ses grosses mains calleuses incapables, il décrochait le poisson coloré de rouge, pour le remettre dans son élément.

« Ce n’est pas du poisson qui se mange, c’est juste pour jouer.» M’avoua-t-il.

« Attend, maintenant on va rigoler. »

Il ôta du fil les plombs et le flotteur. Il entrouvrit la fameuse boite, et glissa dedans son pouce et son index. Dans l’étau de ses doigts une sauterelle s’inquiétait de son sort, en un rien de temps elle fut fixée sur son destin par l’hameçon enfoncé dans son dos. Au bout du fil Marcel la promenait sur l’onde, quelques fois son naturel de sauterelle prenant le dessus, elle bondissait sur les vaguelettes, ultimes bonds avant que des gueules ouvertes au raz de l’eau se disputassent sa carcasse. Marcel riait à s’en faire péter la glotte.

« Regarde comme c’est drôle. » disait-il, en resservant le plat bondissant à une horde aquatique friande. Je riais aussi puisqu’il m’avait indiqué l’instant drolatique, je riais de bon cœur afin qu’il ressente ma joie comme un cadeau, et que son plaisir soit complet.

Sur le chemin du retour une question me tarabustait, ne craignant pas de l’embarrasser puisqu’il possédait un savoir certain dans le domaine aquacole, sans ambages, je m’ouvrais :

« Dis papa quand la carrière est vide de son eau, comment font les poissons pour partir, et puis pour revenir. »

  

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Il mit longtemps avant de répondre, sûr que les neurones de son cerveau clignotaient de toutes leurs couleurs comme une belle guirlande électrique.

« D’abord cela n’arrive pas souvent, me dit-il, ensuite n’oublie pas les poissons volants, ton maître a dû t’apprendre en leçons de science l’existence des poissons volants. »

Je dodelinais de la tête guère convaincu, à cela il ajouta :

« Et il y a les oiseaux. Quand ils vont boire un coup dans une rivière, les écailles de leurs pattes accrochent des œufs de poisson, puis quand ils ont soif de nouveau ils vont reboire aux carrières, et là, les œufs se décrochent. »

D’un coup tout s’éclairait, spontanément je déclarais.

« Mais alors cette histoire, c’est comme celle que m’a raconté maman sur les cigognes qui portent les bébés chez les gens qui ont passé commande. »

« Exactement, tu as bien raisonné. Yvon, tu n’es vraiment pas le dernier des couillons. »

L’avenir prouverait quelques fois le contraire !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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SECRETS

 

« Il était tout seul quand il empoigna le drapeau de la France. Puis, de son exil, il redonna à notre pays son prestige et sa grandeur en disant que la France avait perdu une bataille mais n’avait pas perdu la guerre. »

Le maître donnait la leçon d’Histoire. Il s’appesantissait sur cette période où le général De Gaulle, drapé de l’oripeau tricolore que d’aucuns avaient jeté dans la boue, haranguait les patriotes de ne pas se désespérer, que, selon son mot, madame la France se relèverait et vaincrait grâce à leur soutien.

La rentrée scolaire de 1965 venait d’avoir lieu, or le maître ne vantait les mérites, en général du Général qu’à sa saison généralement admise, au mois de juin, où il nous lisait son fameux appel. Mais peu m’importait, j’aimais l’Histoire de mon pays, des grands hommes qui l’ont faite, et des scientifiques, des artistes, des écrivains qui lui assurèrent son lustre. J’étais fier n’être né dans ce pays, le plus beau du monde !

« De plaines en forêts de vallons en collines

Du printemps qui va naître, à tes mortes saisons

De ce que j’ai vécu à ce que j’imagine

Je n’en finirais pas d’écrire ta chanson

Ma France. »

Signé Jean TENENBAUM dit Jean Ferrat.

J’ignorais que cette leçon sur De Gaulle, la classe la devait essentiellement à la future élection présidentielle qui se déroulerait en décembre 1965. Le maître sans nulle gêne, sous couvert d’Histoire d’une période non prévue au programme, le manuel scolaire s’achevait à la grande guerre 14/18, le maître donc sans état d’âme, de tout son cœur de gaulliste, distillait ses opinions politiques.

Et personne parmi les parents d’élèves ne venaient le lui reprocher. Il allait de soi qu’une école libre et confessionnelle fût de droite, et soutînt le général, qui avec la régularité du métronome sauvait la France. Même les plus déterminés dans des positions politiques contraires à celle de l’illustre Charles ne la ramenaient pas, pour la raison qu’ils auraient dévoilé une couleur politique qu’en ce temps, la sagesse indiquait de ne point divulguer en public, de plus mettre sa progéniture dans un établissement marqué d’un sceau certain supposait une adhésion totale à ces idéaux. Bref voter pour les partageux en fréquentant, par enfant interposé, une école libre indiquait une contradiction dans ses idées pour de pas dire une incongruité voir un désordre mental. Quand on est proche du goupillon, on soutient le sabre, ou alors on se tait. Mieux vaut s’abriter dans le secret.

  

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« La politique, c’est secret. » Me répondait Marcel à ma question dérangeante, à propos de l’élection future.

 

J’ouvre ici une parenthèse, toute les années qui suivront, et jusqu’à sa disparition, jamais Marcel n’indiquera le sens de son vote, jamais il citera le nom choisi. Pourtant un jour, je devais avoir autour de quinze, seize ans, l’âge où il semble qu’en claquant des doigts on provoque le grand soir de la révolution, j’écoutais sur mon tourne-disque un florilège de chants révolutionnaires. Il entra dans la pièce où j’étais et s’exclama en pointant son index :

« Ça c’est le drapeau rouge ! »

Effectivement, « le drapeau rouge », c’était le titre de la chanson. Son émotion me troubla. Pour la première et unique fois devant un tiers, en l’occurrence son fils, il donnait une indication que je pris à tort pour un indice politique. Le pressant de questions il se justifia en disant :

« Quand on est jeune, on n’a pas toutes ses idées. »

On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, aurait dit Arthur Rimbaud.

Je compris tout par les quelques bribes de sa conversation. L’évènement politique majeur dont il fut le témoin s’apprécia sous le nom de « front populaire ». Cet épisode fut une embellie pour une masse de gens toujours pliés en deux sur le labeur, enfin !, pendant quinze jours ils pouvaient se redresser, et regarder la beauté de l’horizon. Marcel en 1936 avait quinze ans et demi, il voyait des lendemains enchantés se lever juste par des chants, des chants de toutes sortes y compris révolutionnaires, tel ce « drapeau rouge ». Chanta-t-il ? La question reste posée à jamais. Ses seize ans lui remontaient au cœur, ce jour-là en décalé nous vivions la même émotion, nous avions seize ans tous les deux, cela aurait dû nous rapprocher, hélas je ne réaliserais l’importance de ce rendez-vous manqué que bien tard, trop tard.

 

 

 

 

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La politique, c’est secret. Cette réaction paternelle n’arrangeait pas mes affaires lors des palabres écervelées des cours de récréation. Certains camarades forts des convictions qu’affichaient leurs pères au sein du domicile privé, renforcés par le magistral numéro télévisuel du grand Charles : « on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant l’Europe, l’Europe, l’Europe », jouaient les fins analystes devant une cour d’initiés. Ils rabâchaient les dires des pères, et prenaient une voix de fausset imitant un général empreint d’ironie. Je réalisais les désavantages que représentaient la non-possession d’un téléviseur et le mutisme obtus de Marcel sur cette affaire d’élection. Je demeurais hors-jeu pour ne savoir piger des sous-entendus que mes camarades se donnaient l’illusion de comprendre, et en imitant leurs pères ils grimaçaient presque tous à l’unisson des « tu-m’as-compris » convenus.

Il me paraissait incongru de demander à une femme son opinion politique, pourtant Denise en fit les frais.

«Qu’est-ce que tu veux que je te dise. Aujourd’hui personne ne sait à quel saint se vouer. Avant les choses étaient simples il y avait les culs-bénits et les rouges »

Pour ne pas l’embrouiller, je n’osais demander : avant quoi ? Mais je me doutais qu’elle évoquait la période d’avant Marcel, celle de son enfance.

«À Sète il y avait les blancs et les enragés, et ce beau monde se « pistachait » (faisait le coup de poing) dès qu’ils se voyaient, et ton grand-père n’était pas le dernier à balancer son poing dans le « mourre » (la figure) d’un adversaire. Puis ils allaient se saouler tous ensemble. »

« Mais le grand-père, il se battait contre qui ?, et dans quel camp était-il ? »

« Est-ce que je sais moi. La politique ça n’intéresse que les hommes, et ils en deviennent fous furieux. Nous les femmes, nous avons d’autres choses à quoi penser. Et crois-moi des choses autrement plus sérieuses !»

 

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Ce manque d’intérêt de la chose politique de la part de Denise ne me facilitait pas la tâche pour me forger une opinion claire. D’ailleurs je constaterais par moi-même qu’elle ne feignait pas le désintérêt, le matin du vote Marcel lui glisserait dans les mains le bulletin de vote discrètement plié.

 

Le mystère sur ce sujet demeura. Pourtant à écouter ses réponses à mes questions, qui glissèrent sur la notion de cette idée du secret, je me rendrais compte qu’il existait d’autres secrets dont les éventuelles révélations auraient pu provoquer de graves déconvenues. Par exemple, elle me dit :

« À Sète, à l’époque (de son enfance bien sûr) il y avait la police secrète. Les hommes qui en faisaient partis, étaient chargés de repérer les communistes, parce que sur les docks ils pullulaient. Les policiers s’habillaient en boumians (en bohémiens), mal-rasés, et ils se confondaient dans la foule. Mais tout le monde les connaissait, même quand il en arrivait un nouveau, alors ils arrêtaient jamais personne. Remarque s’ils avaient voulu, ils en auraient mis quelques-uns en prison, les communistes faisaient un tel tintouin que sans être de la police tu les repérais à une lieue à la ronde.»

Il me semblait que cette affaire fût un secret dans la mesure paradoxale où ceux qui savaient, c’est-à-dire à peu près tout le monde, gardaient le silence. Cette révélation inouïe m’ouvrit un champ de perspective illimité, ainsi un secret demeure secret si personne n’en fait de commentaire, tout en sachant que l’information est sue de tout le monde, d’ailleurs comment oserait-on commenter un sujet qui doit être tu absolument à moins de risquer sa réputation, et passer pour une commère de bas-étage.

 

J’ouvre une parenthèse sur l’expression commère de bas étage. Jusqu’à une époque relativement récente il existait, relégué aux sous-sols des lieux publics (bars, restaurants, et même esplanade de Montpellier) les commodités prévues pour nos besoins physiologiques, ces endroits étaient maintenus dans l’état de propreté par les «dames-pipis », dont d’aucuns imaginaient qu’elles pussent faire des commentaires désobligeants sur le manque de correction ou sur la pingrerie des utilisateurs qui, omettant de laisser un pourboire, évitaient le moindre signe de respect à l’endroit de la dite-dame. Deuxième explication, toujours dans cette époque assurément lointaine, il n’existait pas d’immeubles bourgeois dans de respectables quartiers, sans la présence au rez-de-chaussée d’une concierge patentée qui savait tout sur les infimes détails privés des résidents de son immeuble, et pour peu que la bignolle soit bavarde, imaginez le reste. J’ouvre une parenthèse dans la parenthèse, bignolle trouve sa racine dans un vieux mot françois : bigner, regarder de près.

 

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Vous voilà à présent, pour une expression, avec deux explications. Elles ne reposent évidemment sur aucun attendu dument constaté, et je ne suis pas peu fier de t’avoir emmené en bateau lecteur attentif, et avoue que l’air du large t’a aéré.

 

Revenons à nos secrets. Denise m’en révélera un, pratiquement dès le moment où ma conscience se forgeait, qui toujours me laissera pantois. Les faits se déroulaient à Sète, à Vendargues, et sans doute partout en France aux lieux où l’honneur demeurait vivace.

« C’est une famille qui a beaucoup de mérite », me disait Denise, tandis que Marcel acquiesçait, « pendant la guerre ils ont caché pleins d’enfants juifs, tu les aurais vu, les pauvres enfants, pouilleux, galeux, une vraie misère. »

« Mais tout le monde voyait ces enfants ? »

Sans comprendre ce que sous-entendait ma question, tel que le problème inqualifiable des dénonciations anonymes, comme une évidence Denise poursuivait.

« Eh oui, heureusement que des gens biens les cachaient, sinon les allemands les auraient embarqués.»

Lorsque je jouais à cache-cache avec mes cousins, le but de la manœuvre consistait à ne plus être vu, et nous ne risquions rien à être vu. En ce temps douloureux les dangers présentaient des facettes autrement plus terrifiantes. Car les enfants juifs prétendument cachés se dissimulaient si peu que, tout un chacun pouvait soupçonner des entorses aux lois vichyssoises, à les voir s’épanouir, tant bien que mal, loin des tourmenteurs.

Y-a-t-il eu des dénonciateurs, des arrestations, jamais Denise ou Marcel n’en firent mention, faire du mal aux enfants quelle horreur, surtout juifs, Denise souvent me le répétera :

« Ils sont juifs, et alors, quand il était enfant Jésus-Christ, c’était un juif ! »

Argument imparable. Dénoncer un enfant juif équivalait à trahir l’enfant Jésus, et le jour du jugement dernier tu risquais de morfler l’enfer à perpète. Je résume l’idée singulière de Denise.

Sur cette époque sombre, parce qu’un jour une image d’une femme tondue en public me tomba dans les mains, je posais la question dérangeante. Ni Denise, ni Marcel n’épiloguèrent, Denise dira :

 

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« Ceux qui les tondaient, bien souvent avaient fait pire. Puis tout ça c’est vieux, et c’était la guerre. Et surtout, nous avions faim, parfois pour un quignon de pain on peut faire des bêtises… »

Marcel ajouterait son traditionnel :

« Quand on est jeune, on n’a pas toutes ses idées. »

J’ignore si à Vendargues, ou à Sète, il y a eu des tondues, (à Sète probablement oui), en revanche l’embarras de mes parents me troublait, j’y voyais plus qu’une gêne presque de la honte. Honte sans doute de cette lâcheté qui parfois fige face à la difficulté, et fait détourner la tête, tellement qu’on voudrait être loin de ces bassesses, loin de sa propre couardise.

Je ne perdrais aucune de ces leçons de vie. J’éviterais les années qui viendraient, autant que faire se peut, de m’attarder sur les sujets inopportuns. Je me garderais toujours de toute dénonciation déshonorante. Je n’attendrais pas longtemps à appliquer cette résolution.

Le bonhomme passait vers la fin de l’année, aujourd’hui je serais incapable de le décrire, il était terne, comme une espèce de grisaille il glissait par les rues de Vendargues, et proposait des petites fioles avec lesquelles les gens fabriquaient le pastis-maison, une sorte de bouillasse bien épaisse, une boisson d’homme, un apéritif brutal, qui se déchainait au fond de l’estomac, tordait tripes et boyaux, et finissait pour les plus imbibés par leur noyer quelques rares neurones opérationnels. Je supposais à voir le bonhomme, bien qu’étant enfant, qu’il convenait d’assurer une parfaite discrétion sur les allées et venues de celui-ci, et sur son négoce marginal. Un commerce secret, opéré en plein jour, qui en définitive contentait tout le monde, il permettait l’été de se rafraichir d’une anisette certes redoutable mais avant tout méridionale.

« Petit va chercher ta maman ! »

La tête du bonhomme dépassait du portail de notre courette, elle me faisait un peu peur cette tête sans corps, aussi je ne m’attardais pas à la dévisager. Une fois par moi avertie, Denise accourait en trottinant à sa rencontre le porte-monnaie à la main, elle entrouvrait le portail, il sortait une ou deux fioles, et par ici la monnaie. La transaction silencieuse terminée, le bonhomme disparaissait tel un courant d’air. Un soir mon oncle Lucien, frère de Marcel, buvaient tout deux ce pastis rugueux qui vrillait les papilles, lorsque Lucien s’inquiéta de notre stock de fioles.

 

 

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« Parce que, dit-il, le père x…, qui trafiquait sous le manteau les burettes de pastis, a été coffré par les gendarmes de Castries. Ils l’ont pris sur le fait, ils te l’ont collé en prison, et ils lui ont fichu une amende salée ! »

« Le pauvre type a dû être dénoncé, et les gendarmes n’ont pas pu faire autrement que de l’embarquer. Avec une plainte contre lui, les gendarmes étaient bien forcés d’appliquer la loi. Il y a toujours des jaloux ! » Conclut Marcel.

Le bonhomme ne gênait personne, hormis un individu abject envieux des quatre sous que rapportaient, le commerce illicite, au bonhomme. Ce triste individu poussa son vice jusqu’à contraindre, par le biais d’une dénonciation, la maréchaussée, qui n’est pas forcément toujours naïve, et voyait ce manège délictueux, à ouvrir ses yeux sur ce délit mineur, car en somme frauder le fisc par une si faible envergure, n’empêchait pas le contrôleur des contributions indirectes de dormir.

En revanche les clients réguliers, abonnés du pastis frauduleux s’attristèrent, et pour 55% d’entre eux une grave question les tarauda avec quoi fêteraient-ils la victoire du Général ? Car le Général, sans doute le sais-tu lecteur passionné de politique, remporta l’élection présidentielle de décembre 1965, pour ce faire pendant la campagne électorale je le vis sillonner les rues de Vendargues. Avec son képi étoilé, il apparaissait par le toit décapoté de la deux-chevaux, les bras levés en V de la victoire, puis ses deux bras, en signe de salutation, faisaient le mouvement singulier de celui qui bat la mesure à des musiciens de peñas.

A ce moment Marcel éclata de rire en criant :

« Denise ! Vite viens voir ! Il y a une bande de couillons qui font les andouilles ! Regarde, il a le masque de De Gaulle ! »

Qui y avait-il derrière le masque, mystère, la politique c’est secret !

 

 

 

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SCIENCES

 

Ce jour-là, la leçon de science se donnerait dans la cour de récréation, depuis des mois, nous, élèves passionnés, étions en effervescence. Un évènement considérable, qui se produit une fois dans sa vie, allait pénétrer la mienne le mercredi 15 février 1961 peu après le début de l’école vers huit heures et demi. Il était bon que cela se passât l’hiver, que les platanes ne s’encombrassent pas de feuilles, et ne nous cachassent point la vue céleste.

Pour prolonger l’insoutenable suspens j’ouvre ici une parenthèse, dans mon jeune temps la coupure de la semaine scolaire s’effectuait le jeudi, ainsi les boudeurs, à la mine dégoutée de toutes nourritures intellectuelles, espéraient qu’il vienne enfin ce temps fabuleux des semaines des quatre jeudis.

Le phénomène exceptionnel, annoncé par les doctes scientifiques, durerait quelques minutes, juste le temps que la lune passe devant le soleil, et masque complètement celui-ci. Ce prodige se nommait éclipse.

Lecteur incrédule mon ami, tu te demandes comment à mon âge vénérable, je peux me souvenir de la date précise de cet évènement. Ta question est légitime. Lorsqu’à la maison nous eûmes la télévision, en l’an 68 du siècle dernier, Denise consentit à l’achat du magazine spécialisé « Télé 7 jours », pour ce qu’il offrait outre la présentation des programmes des deux chaines, deux chaines qui ne manquaient pas de provoquer des animosités et des divisions au sein de la cellule familiale au moment du choix, ce magazine donc, proposait des dossiers sur lesdits programmes, afin que le « vulgum pecus » aille plus avant dans la compréhension des sujets difficiles. Et dès ce moment je me mis à archiver cette documentation, sans soucis d’ordre chronologique ou thématique, je récoltais tout ce qui m’accrochait. Un soir la télé diffusa le film « Barabbas » avec Anthony Quinn, or l’article de « Télé 7 jours » indiquait que l’image de la crucifixion de Jésus fut tournée précisément le mercredi 15 février 1961 pour que l’éclipse donne de l’effet à la pellicule. Crucifixion du Jésus du film, parce que la vraie crucifixion eut lieu comme chacun le sait à l’an 33 de l’âge de notre Seigneur, et le dirais-je en l’absence de toutes caméras.

 

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Pour voir l’éclipse il fallait atténuer la puissance du rayonnement solaire, car le soleil, nous confirmera le maître, est une boule de feu gigantesque, de plus il nous démontrera en situation l’idée du gigantisme. Tous réunis autour de lui contre un mur de l’école, Il confia une balle de ping-pong à un élève dont l’assimilation scientifique posait des problèmes, ledit élève traversa la cour jusqu’à l’autre bout d’icelle, soit environ cinquante mètre, il tenait la balle entre le pouce et l’index et levait son bras très haut, alors le maître expliqua :

« Imaginez qu’il existe une boule aussi grande que moi, et bien c’est la dimension du soleil, là-bas au loin la balle représente la terre, l’éloignement vous donne une idée de la distance entre la terre et le soleil. Maintenant si je souffle en direction de votre camarade croyez-vous qu’il va en ressentir les effets ? »

Nous sentions tous la gravité de notre réponse, aussi personne n’osait prononcer un mot, alors le maître souffla fort à vider ses poumons, et héla l’élève présentant la terre de revenir, à la question de savoir s’il avait senti l’expiration de son souffle, il affirma que seule l’odeur exhalée par le cabinet gâta son odorat, illico ses joues ressentirent un preste flicflac.

« Les enfants si j’étais soleil, mon souffle aurait brulé les joues de votre camarade…, et je n’aurais pas utilisé ma main pour ce faire.»

D’ailleurs comme notre camarade niait le brulement en dodelinant sa tête négativement, un deuxième leste aller et retour l’obligea à ramener pavillon, ne voulant à aucun prix devenir la tête à claque de service.

Les mœurs de cette époque permettaient aux adultes de faire distribution de beignes, tartes, et torgnoles, à discrétion. Et je rassure le jeune lecteur mon maître n’utilisait sa main qu’une fois délesté de sa chevalière, mais le cérémonial du retrait de la bague donnait au geste, au geste du retrait seul, une certaine noblesse.

Les rayons phénoménaux du soleil risquant de bruler à jamais les rétines de nos jeunes yeux, il convenait que nous prissions quelques élémentaires précautions. Le maître imposa aux parents des élèves, qu’ils noircissent à la fumée des bougies un verre d’une dimension telle qu’il masque correctement la vision de l’astre solaire, il allait sans dire qu’enfreindre ses prescriptions, l’obligeraient à renvoyer à leur domicile les enfants démunis de cet équipement.

 

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Or au village, si ma mémoire ne défaille pas, le véritable métier de tonton Blaise, outre ses activités de marchand de friandise à la sortie de la messe, de marchand d’esquimaux et de chips salées aux arènes, était celui de vitrier. Ainsi tonton Blaise par cette demande inopinée profiterait de la retombée économique de l’évènement. Epoque bénie où même les phénomènes naturels alimentaient le taux de croissance. Sauf pour le marchand de bougies qui se morfondrait de ne pas voir un pic dans ses ventes, il faut dire que le service électrique de ce temps étant guère fiable, chaque foyer conservait à portée de main, bougies et lampe à pétrole.

 

Il existait un moyen de palier aux sempiternelles pannes électriques, le maître nous en ferait une frissonnante démonstration collective alors que nous formerions, nous élèves assoiffés d’expérience, une classique farandole dans le sanctuaire du savoir, l’école, d’où s’excluait la rigolade. Comment expliquer le courant électrique à des enfants ? Une gageure ! D’autant qu’autour de 1960 le voltage avait doublé de 110 volts nous étions passés à 220 volts. Je demandais à Marcel une explication de ce changement.

« L’électricité c’est quelque chose de bestial, mais tu ne vois pas sa méchanceté, et maintenant c’est deux fois plus méchant. Regarde ce fil… »

Marcel me présentait deux fils torsadés, composés chacun d’un fil de cuivre gainé d’une sorte de fibre isolante d’une matière indéterminée, dans ces temps préhistoriques le plastique venait juste de voir le jour en toute discrétion, il nous empoisonnerait plus tard.

« L’électricité circule dedans le cuivre, mais on ne le sait que quand on touche le fil de cuivre à nu, et seulement s’il est sous tension. »

« La tension c’est quoi ? »

Quelle réponse pouvait donner Marcel qui ne suscitât point de ma part une autre question embarrassante. Il avait beau chercher il tournait en rond, car pour avoir la tension il fallait brancher le fil à l’électricité, et l’électricité n’est là que s’il y a la tension. Echec et mat, Marcel triturait son fil, je crois bien qu’à ce moment il eut une montée de tension. Le pragmatisme de Denise le tira d’affaire.

 

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« La tension, tu l’as quand tu es tendu, et alors l’énervement te prend, et tu casse tout, et l’électricité c’est pareil. Met ta langue entre les lamelles ! »

Denise tenait dans sa main, sortie du placard, une pile électrique, ayant préalablement redressé les deux lamelles, elle m’indiquait du doigt où mettre mon bout de langue. Je soupçonnais une entourloupe déjà les commissures des lèvres de Marcel rejoignais ses oreilles. Avec courage je m’exécutais, et d’un coup je sentis un frison irradier mes papilles jusqu’aux amygdales qui garnissaient encore le fond de mon gosier.

« Et la pile n’est remplie que d’une électricité de 4 volts de tension !, triompha Marcel, tu vois combien tu as été chatouillé, avec un peu plus de volts tu aurais été secoué jusqu’à ce que mort s’en suive »

Jusqu’à ce que mort s’en suive, la gravité de l’affaire m’en imposait. Je tiendrais de Marcel cette méfiance vis-à-vis de cette électricité qui agit à la sournoise pour mordre férocement. Des années passeront, lorsque promenant sous la pluie dans la campagne de l’Allier, et dans l’Allier il pleut souvent, celle-ci se transforma en vigoureux orage avec éclairs et tremblements. Le bout ferré de mon parapluie capta dans l’air ambiant une once d’électricité qui titilla ma main d’une façon singulière que je reconnus. Je me débarrassais de cet objet sournois, et méditant dans ma course folle pour m’en retourner chez moi, je trouvais l’explication du surnom pépin pour désigner le parapluie.

Outre l’atmosphère, l’électricité se trouvait aussi dans le moteur des véloSolex, à condition que la solexine remplisse le réservoir. Dans la cour de l’école la guirlande grise de la couleur de nos blouses de coton, attendait main dans la main, la substantifique preuve que l’électricité était aussi contagieuse, et elle l’était. Lorsque le maître invita l’élève le plus proche de lui à se saisir de quelques embouts de fils du véloSolex que prestement il mit en route, nous nous trémoussâmes, puis nous nous esclaffâmes, en ce temps de prime jeunesse les guiliguilis nous divertissaient.

 

Les circonstances nous proposaient aussi, bien que de façons ponctuelles, des divertissements hautement scientifiques. Il arriva qu’au matin d’un jour, une voiture tractant une remorque haute mais d’une dimension modeste pénétra dans la cour de l’école. Le conducteur discuta longuement avec le maître, nous élèves révérencieux, nous tenions, à distance respectueuse, néanmoins nous forcions nos oreilles à s’allonger afin de percevoir les brides d’une conversation que nous supposions nous intéresser au premier chef. Nous ne nous trompions pas.

 

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« Ecrivez, nous dit le maître, afin d’apprécier, d’app-pprécierr-rr !, une démonstration animalière d’un grand profit scientifique, veuillez, veuillez-zz !, remettre à votre fils la modique somme de cinquante centimes,… il y a plusieurs centimes !, voilà !, vous remettrez cela à vos parents. »

Un authentique bestiaire vivant, pour élargir notre horizon sur une faune invraisemblable, voilà ce que proposait le type, et que de sitôt nous ne reverrions, à moins de s’appeler Paul-Emile Victor, et d’explorer à son exemple des « terra incognita » polaires où on se gèle, sauf votre respect, les fesses. Si je parle de cet homme, la raison est que déjà dans mon enfance lointaine des scientifiques se préoccupait de protéger notre planète qu’ils jugeaient menacée, et Paul-Emile avec d’autres tiraient la sonnette d’alarme. Mais à la fin de sa vie notre Paul-Emile, devenu raisonnable, trouvera plus judicieux de danser le tamouré dans les iles paradisiaques de Polynésie.

L’après-midi muni du fameux sésame, sonnant et trébuchant, qui je l’apprendrais par la suite ouvre toutes les portes, je me délectais par avance de mes découvertes.

Or qu’appris-je ? Lorsque le type abaissa la première porte-guillotine, nous apparut un chat, certes pas n’importe lequel celui-ci appartenait à la race des sauvages, à la baguette le type le tarabusta afin qu’il se redresse et fasse la parade par quelques pas chaloupés. La deuxième cage contenait un raton-laveur, un animal très propre qui lave ses mains et sa nourriture avant de passer à table. Pourtant quand le type lui lança un quartier de pomme, le raton-laveur l’engloutit sans faire de simagrées. La troisième cage abritait un hibou ou une chouette qui surprit par la luminosité nous tourna le dos en clignant des yeux. Alors pour compenser le manquement du hibou au plus élémentaire des savoir-vivre, le type ramassa dans sa cage une sorte d’œuf de couleur brune.

« Ceci mes enfants est une pelote de déjection ! Car le hibou ne détaille pas, quand il se saisit d’une proie il la mange complétement, par la suite l’estomac rassemble les os, et les poils, et oblige le hibou à vomir cette espèce de boule. »

A cet instant notre camarade, grand amateur de blagues scatologiques, se fit un devoir de compléter :

« Que ce soit par en bas ou par en haut, il y a de la m…. dans le tuyau. »

 

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Le leste flicflac magistral le remis à la raison, et par punition il ne put voir l’habitant de la dernière cage. Or cette dernière cage ne fut ouverte qu’après moult considérations du bonhomme, car elle protégeait un vampire. Un vrai vampire qui ne se nourrit que du sang de sa victime. La ligne de devant, composée des petits, amorça un mouvement de recul, bien bloquée par la ligne de derrière formée par les grands, des adolescents de presque quatorze ans pour certains. Ils s’obligèrent à pincer les petits au moment précis où la porte-guillotine chue, afin qu’apeurés ils criassent.

Je dois convenir que malgré mon jeune âge, j’avais ouï des histoires fabuleuses de morts-vivants, qui devenus vampires se complaisaient à sucer le sang des honnêtes travailleurs, et dont on pouvait se défaire grâce à un pieux, et une gousse d’ail, en revanche concernant l’utilisation de ces deux instruments j’ignorais où se plantait le premier, et où s’enfonçait le second. Je pressentais que ces contes surnaturels renfermaient des monceaux de fantasmagories inconsommables, à l’image de ce barbu tout de rouge vêtu qui se déplaçait en charriot à la vitesse du son sur lequel j’émettais quelques critiques existentielles, sauf à la période des fêtes de Noël, pardi !

Le vampire était aussi grand que mon avant-bras, un avant-bras d’un garçonnet de huit-dix ans, il pendouillait, tête en bas, accroché par ses pattes arrières au plafond de sa cage, avec ses pattes avant il semblait s’enrober tout le corps d’une percale noire, il en recouvrait même sa tête, de plus l’impoli nous tournait le dos. Le type ne fit rien pour le faire bouger, prétextant qu’animal nocturne le vampire risquait au grand jour une crise cardiaque ou pire un coup de sang, un comble pour celui qui s’en nourrit.

 

Ainsi en une heure de temps mon panel animalier s’élargissait d’une façon significative, car mon horizon dans ce domaine s’étendait aux animaux domestiques et à de rares spécimens sauvages vus dans des cirques familiaux de passage. Néanmoins de cet horizon il ressortait un animal, qui me fascinait par sa force, et dont Marcel assurait les soins attentifs. A ces occasions accompagnant Marcel j’allais admirer Gamin, percheron de race, placide de caractère, musculeux comme l’haltérophile. Justement pour exhiber une musculature de cet acabit il fallait une saine alimentation. Un fourrage de qualité, distribué tout le long de la journée, pour ce faire, une quantité suffisante devait tomber à point, et à heure fixe, dans la mangeoire. Il ne s’agissait pas de bourrer la mangeoire jusqu’à provoquer des troubles digestifs chez Gamin. La science mécanique vint au secours de la médecine du bien-être.

 

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« Le réveil qui sonne à quatre heures, déroule la fine corde entravée au remontoir, et la course de cette dernière libère la trappe d’où tombe le fourrage.»

Marcel radieux m’expliquait les points techniques d’un système astucieux élaborés par un des fils du docteur Gouneaud pour en quelque sorte proposer à Gamin son petit-déjeuner avec le temps de la nécessaire dégustation loin de la bousculade matinale si stressante.

Mon ami lecteur je te sens dubitatif face à une technologie que tu ne visualise pas, pour toi je m’en vais plus avant dans le détail, et pour te mettre dans l’ambiance attache-toi à retrouver les odeurs de paille, de chaleur bestiale, de pierre froide, et de crottin chaud. Avant de retrouver l’écurie, au bas de la rue de la fontaine, Marcel ouvrait le portillon aménagé dans le grand portail plein qui cachait la cour intérieure, nous traversions celle-ci en nous dirigeant côté gauche. Une fois dans l’écurie Marcel refaisait en trois coups de fourche la litière de Gamin, puis nous montions par l’étroit escalier en bois à l’étage où se trouvaient les provisions de bouche de Gamin. Ayant fait glisser la ration fourragère dans la trappe qui aboutissait à la mangeoire formée d’une grille à barreaux largement espacés à la hauteur du museau, Marcel ramenait, bloquait la trappe et posait par-dessus la seconde ration fourragère.

Maintenant lecteur attentif imagine tout un système de poids et contre poids, de poulies dont les effets démultiplient les forces, un réseau de fines cordes qui s’entre lie, et sur l’étagère à proximité de la trappe un réveil dont Marcel programme la sonnerie à quatre heures. Ensuite Marcel saisissait une corde d’entre les cordes avec laquelle il entourerait la clef du remontoir de façon qu’elle se libère lorsque, le réveil sonnerait et qu’il provoquerait les circonvolutions de la clef, alors chose inouïe la trappe s’abaisserait en douceur et Gamin aurait sa pitance à condition que Marcel débloque la trappe en partant, ce qui nous obligeait à une descente de l’escalier empreinte de souplesse.

Evidemment j’aurais dû à l’époque relever les plans de cette mécanique, car j’entends ici et là des questions perverses sur des détails pointus de l’affaire, auxquelles je ne puis répondre. Mais à tout bien considérer lorsque je voyais la lune minuscule dissimuler l’énorme soleil, s’il n’y avait eu que de moi pour rapporter la chose, m’aurais-tu cru lecteur sceptique ?

 

 

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