l'enfance de Gérard de Nerval

 

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                                    SOMMAIRE

 

 

                      page 1    PROGRÈS

                      page 8    MEMEE

                      page 13  HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM

                      page 27  SPECTACLES

                      page 35  LA FIN DERNIÈRE

                      page 42  DÉCOR

                      page 52  LEÇONS DIVERSES

                      page 60  ENJOUEMENT LUGUBRE

                      page 66  LE PETIT CHAT EST MORT

                      page 75  REPAS NATURE

                      page 81  DERNIÈRES COUILLONNADES  

 

 

 

 

                     

 


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                                        PROGRÈS

 

Ils vivaient en dehors des chemins forestiers

Ce n’était nullement des arbres de métier

Ils n’avaient jamais vu l’ombre d’un bucheron

Ces grands cyprès fiers sur leur tronc

Le grand chêne, chanson de Georges Brassens, remaniée par mes soins.

 

Le grand chêne de la chanson ne résista pas aux coups de hache du couple odieux qui l’avait pris en pension, comble d’ignominie au fil des couplets le grand chêne subira du couple infâme tous les outrages. Un scandale de la maltraitance, tu ne me crois pas lecteur sceptique ? Va-t’en écouter tonton Georges, tu seras édifié.

Les arbres du côté de chez nous furent mieux aimés, et pas un tractopelle ne chatouilla les racines des deux cyprès de « Pioch Palat ». Mais pour bien comprendre l’affaire il me faut revenir au temps ancien de mon enfance, en ce temps-là, autour de 1960, la population avait une faim, mieux une fringale inextinguible de consommer. Charles Trenet louait la route des vacances cette fameuse « nationale 7 », alors le quidam fourrait dans sa voiture d’occase achetée à tempérament : sa bourgeoise, ses moufflets, l’irascible belle-mère, Totor le chien baveux, qui après cent bornes deviendra irascible, tandis la belle-mère ronflerait comme une vieille chatte avec ses longs vibrisses aux aguets. Mais ce quidam, chauffeur au long cours du mois d’août, viendrait buter à la porte de Montpellier, et avec tous les particuliers de son acabit bouchonneraient la route nationale 113.

A ce propos, la lectrice, le lecteur, qui se passionnent d’histoire connaissent au sujet de la France l’expression : « frontières naturelles ». J’affirme que Vendargues a les siennes en plein accord avec Paul-Luc Sabatier notre poète-paysan, premièrement : « entre Cadoule et Salaison », ces rivières qui bordent le village la première coule du côté est, et la seconde se répend du côté ouest, et secondement j’ajouterais les grands chemins des cartes Cassini, famille de géographes du 18eme siècle, celui des Cévennes au nord, celui de Nîmes au sud. A la réunion de ces chemins, qui deviendront routes, existait un estaminet nommé la Cambuse, sur lequel notre poète local commettra une chansonnette légère où Cambuse rime avec amuse.

  

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Justement comme la file des voitures commençaient à ralentir, et à ne plus s’amuser dès la Cambuse situé à dix kilomètres de Montpellier, il fallait prendre une décision moderne telle que la construction d’une autoroute qui délesterait la RN 113. Alors les bataillons de géomètres, d’architectes, les professeurs Nimbus de l’arpentage, sortirent tout blême des sombres bureaux d’études, en criant : eurêka !, ce qui en grec ancien veux dire : j’ai trouvé !, car ils aimaient aller voir chez les grecs toutes sortes de rectitudes architecturales. Eurêka !, la terre du « Pioch Palat » servira de remblai. Une parenthèse pour ceux qui n’ont pas fréquenté de calandreta, le Pioch est un Puy, un monticule prétentieux avec des rêves de pic montagneux. Au sommet du Pioch poussaient deux vénérables et vénérés cyprès, or dans le langage végétal, d’après l’ancêtre chenu qui me donna le renseignement, un couple de cyprès aux racines entremêlées signifie : bienvenu. Savait-il cela l’homme qui décora sa vigne de ces deux arbres ? Savaient-ils cela les écologistes préhistoriques qui les défendirent bec et ongles ?

Les tractopelles s’activèrent, des mois, des années, avec cette envie de mordre de leur unique mâchoire aux dents acérées, ils entamèrent le Pioch mais en aucun cas ils n’osèrent bousculer les cyprès. En réalité ils opérèrent de telle façon que les arbres se remarquèrent mieux, furent visibles de bien loin. D’ailleurs plus tard ils me servirent pour me situer, lorsqu’au hasard de mes mutations je discutais avec l’autochtone.

« Si vous descendait dans le sud, et que vous prenez l’autoroute la Languedocienne vous remarquerez sur le bord de celle-ci deux arbres sur une butte… »

Pour peu que mon interlocuteur soit sorti de son trou, jamais je ne finissais mon propos. Que pouvais-je ajouter, que pendant ces travaux d’aménagement, les engins emportèrent mon décor d’enfance, mais de cela le bonhomme féru de progrès s’en fichait, de plus il ne manquait pas de me signaler son admiration pour cette ville avant-gardiste aux formes pyramidales, mais devant ma moue dubitative il se forçait à conclure que décidément j’étais un brin moyenâgeux, rétif à toute modernité.

 

 

 

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Toute modernité !, la locution est excessive, toutefois les débordements de ladite modernité me déplaisaient, cette boulimie de consommation présentait un inconvénient haïssable, ici ou là au gré des promenades s’entrevoyaient des tas suspects, formés d’objets hétéroclites qui selon le quidam promu consommateur avaient fait leur temps. Marcel, d’une logique imparable, nommait ces dépôts, conséquence d’un progrès qui accélérait sa cadence, des bazars, il s’y trouvait de tout. Une chanson pleine d’à-propos abordera ce phénomène appelé à perdurer :

« Derrière chez moi savez-vous quoi qu’y a

Y a un bois, le plus joli des bois, petit bois derrière chez moi

Et dans ce bois savez-vous quoi qu’y a

Y a une godasse, la plus jolie des godasses, la godasse dans le bois

Petit bois derrière chez moi

Et dans cett’ godasse, savez-vous quoi qu’y a

Y a un pneu, le plus joli des pneus, le pneu dans la godasse

La godasse dans le bois

Petit bois derrière chez moi, etc…, etc… »

J’arrête là l’insoutenable suspens, tu as compris lecteur perspicace que le bois joli devient au fil des phrases rythmées un dépôt d’ordures.

Cependant à cette époque il s’agissait plus de se débarrasser de reliquats vieillots que de vrais déchets ménagers, par exemple : jeter des chaises et des meubles en bois massif, et les remplacer par du joli mobilier en pur formica agrémenté de chrome. Marcel prit l’habitude d’aller visiter les divers bazars de campagne qui environnaient notre village. Il revenait de ces lieux quelques fois joyeux en ramenant une belle trouvaille presque neuve : une bonbonne pour le vin à peine ébréchée du goulot, des poids en fonte pour ces balances Roberval classées vieilleries du passé, poids que je traine avec moi depuis plus de trente ans et qui ne me servent strictement à rien, un vieux vélo à retaper avec les pièces d’un second vieux vélo bazardé sur lequel il mettrait la main bientôt, une armoire en fer, et à étagères pour ranger son fourbi, et tant d’autres choses qui revivaient grâce à un coup de peinture, ou par un renforcement de clous et de planches. Puis un jour le hasard lui proposa un monticule composé de carrelages de toutes espèces de dimensions, de dessins, et de couleurs, surplus inutilisable de matériaux démodés. Or depuis des mois voire des années, Denise le tarabustait pour qu’il arrange la courette afin de la rendre toute proprette.

 

 

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« Marcel, disait-elle, ça serait pas un luxe que tu cimente cette cour, que quand on y marche dessus, on trimballe la terre dans la cuisine. Il me faudrait faire le ménage quinze fois par jours, et encore ça ne serait pas propre. »

Un jour ou l’autre Marcel aurait fini par obéir à l’injonction, mais par cette découverte le ciel arrangeait son affaire d’aménagement à faire avec du béton, et du béton à produire exclusivement à la main, à présent il suffisait de mettre à niveau la terre, la couvrir d’une couche de ciment maigre, et de poser les carreaux, un jeu d’enfant, mise à part la multitude d’allers, et des retours la brouette pesante de pavés dépareillés.

« Mais avec une cour de toutes les couleurs nous allons faire Chichois ! » se désola Denise.

Pour information « Chichois » est le nom d’un personnage de comédie, mal fagoté, droit dans ses bottes trop spacieuses, grotesque par son maintien, ridiculisé pendant toute la pièce, chacun bien sûr reconnait son voisin dans cette caricature qui provoque la moquerie. Mais attention ami lecteur emploie ce terme avec discernement, en certains lieux (Sète par exemple) il n’est pas rare de voir un poing dur s’écraser sur une molle figure après un usage excessif du mot.

« Allons, allons, tu vas voir ce que tu vas voir ! » répliqua Marcel en verve.

D’abord on ne vit rien, excepté Marcel en train de ranger les carreaux par motifs, puis on put le surprendre fronçant des sourcils, la lèvre inférieure recouvrant la supérieure, un crayon rouge de maçon dans sa main calleuse exécutant dessins sur dessins sur des feuilles délicates promptes à se déchirer.

Et comme le dit la chanson :

« Il s’enfermait tout’ la journée

Au fond d’ son atelier

A faire ses expériences

Et le soir quand il rentrait chez nous

Il nous mettait en transe en nous racontant tout »

 

« Samedi je commence les travaux de la cour » dit-il sentencieux.

 

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Les carreaux s’ajustèrent comme il le souhaitait, la cour s’orna de pavés qui ensemble composèrent une mosaïque d’un sobre et beau motif géométrique, cependant Denise n’apprécia le génie artistique de son mari qu’après la visite enthousiaste de ses frères sétois Pierre et Gaston.

«Ô Marcel ! Tu as fait ça tout seul ! C’est fort, très fort ! »

« Ô Marcel ! Tu te débrouille comme un chef ! »

L’émotif Marcel rosit telle une jeune fille avant le bouquet final délivré par Denise :

« Quand il veut, il fait des choses dans cette maison ! »

Dois-je dire que l’excédent de carreaux s’en retourna d’où il provenait, dans un hypothétique bazar rançon du progrès.

 

Il arriva aussi que le progrès vînt à la maison, pratiquement tout seul et sur ses deux roues. Il s’agissait d’une moto 125 cm3 grise de couleur, sur le porte-bagage était fixé le siège du passager, se trouvant ainsi surélevé par rapport au siège du pilote sous lequel se remarquait une sorte de coffre prévu pour ranger un outillage minimum, en creusant mes souvenirs à la poignet gauche s’actionnait les trois vitesses il suffisait de serrer la manette, de tourner la poignet pour que le tenon s’enfonce, en relâchant la manette, dans un des trois crans des vitesses. J’ai comparé l’image gravé dans un coin de ma mémoire avec des représentations des motos de cette époque, la 125 Peugeot 1950 me parait réunir d’innombrables points communs.

J’ignore les détails de l’acquisition de l’engin, ni comment se négocia l’affaire, mais Marcel fut tenté. Je suppose que le vendeur sût appâter l’esprit d’indépendance qui chez Marcel sommeillait. En réalité Marcel se s’imaginait pas piloter une automobile pour plusieurs raisons, d’abord la cherté du produit, même d’occasion, ensuite autour de la quarantaine il se dévaluait au point de se croire dans l’incapacité d’assimiler les gestes de la conduite automobile, et quand j’y pense aujourd’hui, à cinquante ans de distance, il me semble qu’un nombre conséquent d’hommes de sa génération se refusèrent toutes tentatives de se présenter à l’examen probatoire, jugeant incertaine, à un âge qui alors se considérait comme avancé, la moindre chance de réussite. De même que les femmes hésiteront longtemps avant de prendre pied sur la première marche l’indépendance et de la liberté en empoignant le volant. Pour terminer j’ajouterais que Marcel, lorsqu’il prenait place dans un engin motorisé fermé, souffrait du « mal de mer » et de ses désagréments.

 

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Pourtant pour piloter une moto de 125 cm3 il fallait prouver par un examen oral ses connaissances du code de la route, mais s’il avait dû aussi valider sa conduite moto par un examen, il n’aurait eu guère d’angoisse considérant que ses années d’expérience de cycliste le servait, et à bien considérer, entre un vélo de course à vitesses, et un deux roues motorisés, la différence consistait, assis sur le deuxième, à ne plus tourner ses jambes. Argument imparable.

Le code de la route, il fallait bien l’apprendre et le connaitre sur le bout du doigt. Par chance Marcel eut une répétitrice attentionnée, sa fille Damienne surnommée Danou. Dès le petit déjeuner au hasard des pages elle tarabustait Marcel de questions vicieuses et piégeuses. À midi elle se plantait devant lui et comme un sémaphore elle singeait avec ses bras tous les gestes que prenait l’agent au carrefour pour fluidifier la circulation, des façons gendarmeuses qui se sont hélas perdues de nos jours, car à la vérité nous devons à ces mimiques codifiées des fous rires interminables. Le soir derechef le bombardement de questions assaillait Marcel mais il ne manquait jamais de bien riposter. Avec un tel régime il s’avéra que le jour de l’examen Marcel eut l’impression, par une interrogation sommaire, par la brièveté de la vérification de ses connaissances, de ne pas mériter l’obtention du permis. D’autant que les inspecteurs étaient considéré comme « des peaux de vaches », des vicelards de la pire espèce, des tourmenteurs sadiques. Dans cette caractérisation des inspecteurs je ne suis pas très impartial pour la raison que j’aie décroché mon permis à ma cinquième tentative.

Ainsi au premier essai Marcel obtint l’unique diplôme de son existence, dont il profiterait que pendant un temps réduit, à cause d’une générosité contrainte. Une pièce rapportée de la famille de la race importune s’autorisa l’emprunt de la moto, il présenta l’excuse que sa vie presque dépendait de l’utilisation de l’engin, et Marcel céda à contrecœur mais il était poussé dans ce prêt par Denise ouverte à tous les arguments même fallacieux.

Le champion des motocycles tel qu’il se présentait rata un virage et s’encastra dans une voiture, il s’en sorti indemne, mais il n’avait nul permis, nulle économie, le conducteur de la voiture accepta un arrangement à l’amiable pour éviter au fâcheux un séjour au cachot. Dois-je dire par qui furent réglé les dégâts ?

 

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La 125 Peugeot 1950 partit à la casse chez un de ces nouveaux professionnels qui commençaient à décorer nos garrigues de toutes sortes d’épaves motorisés, dividendes réguliers du progrès. Pourtant bien que je fus rarement son passager, j’ai de cette 125 un souvenir inaltérable, et il m’arrive maintenant de la piloter… en rêve, et parfois même son vrombissement me porte jusqu’aux arbres de « Pioch Palat » !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                               MEMEE

 

« Yvon ! Tu vas faire les commissions ! »

Ces quelques mots, Denise les prononçaient sans les ordonner, et sans non plus donner à cette phrase un ton interrogatif, en réalité l’enfant Yvon entendait les vrais mots sous-jacents : « fais plaisir à ta maman, et sois gentil ».

J’empoignais le cabas d’une main, et tenais de l’autre la demi-feuille de papier noircie des besoins du jour. Je marchais en cadence en me chantonnant du Berthe Sylva, hommage personnel à ma sollicitude.

« C’est aujourd’hui dimanche

Tiens ma jolie maman

Voici des roses blanches

Toi qui les aimes tant »

En deux complets de ce mélodrame chanté, j’avais fait le court chemin qui va du 8 rue des devèzes à l’épicerie de « Mémée ». Je ne saurais dire à présent le vrai prénom de madame Irles, était-ce Edmée ou Aimée ? Si tu veux le savoir lecteur curieux adresse-toi à quelques anciens vendarguois, tu pourras voir ces têtes chenues à la belle saison orner les bancs publics, formant de belles foires aux vieux, des guirlandes décrépies radotant des souvenirs de leur jeunesse passée, moi-même parfois par mégarde je m’assois sur ces dits-bancs, et je vois passer, je dis bien je vois, le jeune homme que je fus, qui rigolait de bon cœur devant tous ces sépulcres tremblotants, n’imaginant pas qu’au coin du bois la vieillesse vengeresse me lancerait un vilain croche-patte.

« Va quand je serais grand

J’achèterais au marchand

Toutes ses roses blanches

Pour toi jolie maman »

Sur le côté gauche de l’entrée de l’épicerie se remarque un bloc de pierre qui porte un pilier en pierre aussi, et au-dessus de celle-ci est fixée une croix. J’insiste sur ce détail avec force car à Vendargues un terreau propice permet aux croix de croître, et je crois lecteur croyant qu’il se compte autant de croix que d’apôtres.

 

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J’entrais dans la caverne achalandée de Mémée en poussant la porte vitrée à gauche de la grande baie transparente. Je descendais deux marches, et j’attendais mon tour en ne me lassant jamais de voir toute cette profusion, sur le mur de droite des étagères supportaient les conserves, à main gauche les fruits et les légumes bataillaient de couleurs et d’odeurs, au fond le comptoir équipé de la balance Testut avec un plateau pour les poids réglementaires en laiton et l’autre plus grand pour peser le produit, et au milieu un cadran triangulaire arrondi de belle dimension, abritant un longue aiguille qui passait et s’arrêtait sur des séries de chiffres multicolores, mais ce que je remarquais avec envie se situait près du comptoir, deux grands récipients d’où s’extrayaient à la louche percée des olives noires rabougries, ou vertes satinées selon le choix de la cliente avec qui Mémée discutait.

Car Mémée aimait parler. La timidité s’excluait de ses gènes, en bonne commerçante elle parlait de tout et de rien, malgré son défaut d’élocution. Elle ne bégayait pas franchement, mais certains mots retors cassaient le rythme soutenu de sa conversation. Je lui tendais le papier des courses, et dès ce moment elle entamait avec moi la conversation. De ma tête en souriant, je dodelinais des oui et des non, parce qu’à la vérité, elle parlait à ma place. Une fois le cabas remplit, elle me rendait le papier, ayant pris soin de marquer le prix à la suite des produits, et le total en bas de la feuille. Ce total Mémée l’inscrivait sur notre ardoise, en suspens jusqu’en fin de semaine où miracle de la paye, elle serait effacée.

En sortant Mémée me lançait :

« Tu diras à ta maman que je peux l’ar…ra…ranger sur les salades ! N’oublie pas petit, hein ! »

Parfois il s’agissait de tomates, ou de bananes, ou de carottes. Mémée nous arrangeait en réduisant de façon significative le prix des produits que les clientes, celles qui payaient de suite, le porte-monnaie à la main, boudaient, les jugeant trop datés, devenant trop grossiers pour leur fine bouche. Nous à la maison nous avions des mâchoires prévues pour toutes sortes de mastication même ces molles aubergines que d’un aller-retour j’emportais.

 

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Bien sûr à trop jouer avec les dates limites de fraicheur, quelquefois nous étions sur le fil du rasoir, et il advenait des discutailleries entre Denise et Mémée sur les réalités de l’accommodement. Certes elles finissaient toujours par s’accorder, toutefois pendant plusieurs jours une espèce de guerre froide glaçait leur rapport, et dans ces moments-là, au summum de la tension, j’allais en comptable économe les sous à la main, faire les commissions à l’épicerie en face de Mémée. Là, au-dessus de la porte étroite je lisais : primeur, je remarquais aussi une enseigne était-ce : coop, codec, ou casino, une enquête s’avère indispensable. L’épicerie étroite s’étalait en longueur, moderne elle s’illuminait de néons. Les gens qui la géraient, s’appelaient Jean ou Jeanjean, ils assuraient le service dans une simple discrétion car comme disait le monsieur : «quand on tient un commerce, on ne peut pas parler ! ».

Or, personnellement, le fol caquetage débridé de Mémée m’enthousiasmait, fort heureusement la bouderie avec Denise n’étant jamais définitive, je retrouvais rapidement mon épicière. Je dois préciser pourtant que Denise avait la fâcherie irrémédiable et sans retour. Un exemple suffira pour évaluer son degré de détermination dans cette voie du rejet, après des coups qu’elle jugeait fourrés, ou au moins tangent sur le plan moral. Denise gardait dans une valise toutes ses photos, hormis celles qui illustraient quelques cadres, elle classait les dites-photos dans des enveloppes singularisées par le prénom du personnage le plus représentatif de la collection, soyons clair si une enveloppe portait le prénom de sa tante, tu y trouvais dedans tous les proches de cette tante : ses enfants, son mari, sa belle-mère, etc… .

Évidemment elle interdisait toutes manipulations intempestives des enveloppes, mais souvent sous son contrôle je maniais et regardais ses photos. Entre deux examens parfois plusieurs mois s’écoulaient, et les rapports entre Denise et un personnage avaient pu se détériorer, ainsi tu remarquais dans une photo de groupe, genre mariage ou communion solennelle, une découpe circulaire préalablement tracée au compas, et en lieu et place de la tête du personnage honni se trouvait un trou, un joli trou exécuté avec application avec un ciseau de couturière affuté comme un rasoir de guillotine. Dans ces moments je taisais toutes questions impertinentes pouvant raviver une polémique.

 

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Des années plus tard, au collège ou au lycée, le professeur d’histoire donnera la leçon sur un pays solide comme le roc et qu’une vague emportera, dans ce pays, l’Union Soviétique, l’habitude fut prise de réécrire l’histoire, ainsi sur des documents, films ou photos, des spécialistes gommaient les personnages devenus indésirables dans une pseudo-réalité officielle. La comparaison s’arrête là car ses spécialistes œuvraient sur ordre des politiques manipulateurs, alors que Denise extirpait tous les témoignages d’une affection trompée et donc déçue, aboutissant à la conclusion connue de ne plus vouloir voir la personne ni en peinture ni en sculpture, et si d’aventure la vie rapprochait Denise avec cette ou ce proche, ce n’était pas pour en terminer de cette brouille, mais simplement les convenances obligeaient Denise à suivre le corbillard de celle ou celui avec qui, les rapports seraient en froid désormais pour longtemps.

A ce temps où cette femme gaillarde aux cheveux châtains-roux, aux propos intarissable, me servait du cantal vieux et des patates nouvelles, donc Mémée, une mode ludique envahissait la société qui voulait consommer, sous prétexte de collection les marques d’alors proposaient, lors d’achats conséquents, en signe d’encouragement, un porte-clefs. Quand nous remplissions les conditions j’étais fier de ramener à la maison la magnifique reproduction miniature du produit monté en porte-clefs, évidemment nous n’y accrochions rien, la grosse clef de notre entrée mesurait quinze centimètres, et la boucle était épaisse comme mon pouce de gamin, de plus clef unique elle restait toujours pendue à son clou, en outre dans la journée que l’on soit présent ou que l’on s’absence, jamais nous ne verrouillions, heureuse époque où les monte-en-l’air n’angoissaient que le rentier (Houlà ! virerais-je anar sur le tard ?). Bref le porte-clefs, objet dont l’utilité dans notre mode de vie d’alors restait à démontrer, nous paraissait au moins en collection indispensable, même si pour se faire notre stock d’eau de javel pourvoyait à nos besoins pour plus d’un an. A son épicerie Mémée exposait les siens, innombrables, et pour cause ses fournisseurs la dotaient en abondance. Tu les découvrais en entrant, en regardant sur la gauche, ils pendouillaient sur un panneau jaune avec des trous exprès pour les positionner avec un minuscule crochet, un panneau fixé sur le mur à côté de la porte de son logement, à une hauteur suffisante pour qu’aucune main crochue ne s’y attarde.

 

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« Objets inanimés avez-vous donc une âme

Qui s’attache à notre âme et à la force d’aimer ? »

J’ai posé la question aux rares porte-clefs de mon enfance en ma possession :

« Dans mes pauvres mains tremblantes ils gigotaient

Ces témoins de mon passé et mes yeux pleuraient »

Ces deux vers sont de ma prétention, aussi triste que ceux de Lamartine, quoi !, tu rigole !, tu verras quand tu auras mon âge, galopin !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                       HEUREUX CEUX QUI ONT FAIM

 

Le poing fermé, Je serrais deux pièces de un nouveau franc, missionné par Pierre mon oncle sétois, j’allais lui acheter son paquet de gauloises avec filtre. Le paquet de cigarettes coutait un franc et trente-cinq centimes, et je savais qu’il m’abandonnerait la différence, la somme non négligeable de…, soixante-cinq centimes, me répondis-je sans hésiter, grâce aux exercices de calcul mental dont notre maître nous abreuvait.

Régulièrement, depuis l’acquisition par Pierre, de la bonne occase, une dauphine Renault à trois vitesses, traction arrière, et moteur arrière aussi, singularité qui obligeait Pierre par mesure de prudence à toujours lester d’un sac de sable le coffre situé à l’avant, Pierre avec ma marraine Yvonne venant de Sète, passaient l’après-midi à la maison.

Par un usage qui remonte au moins au paléolithique, je dois mon prénom à ma marraine, car contrairement à ce que supposeront par la suite nombre de mes interlocuteurs, malgré mon prénom Yvon, rien de breton ne m’effleura jamais. Et petite digression à propos de ce prénom, autour de 1960 nous étions deux à Vendargues à le porter, l’autre personnage, plus âgé que moi de quinze ans environ répondait au surnom de « Piston », car pour tourner rond ce Piston-là demandait des besoins énergétiques spécifique que n’aurait pas renié Bacchus, Yvon-Piston poussait parfois la philosophie à des très hauts degrés, jusqu’à des 51 ou même des 1664, une pure folie pour moi qui m’en tînt à l’âge pré-adulte qu’aux 9 degrés réglementaire de la coopérative Lou Grés.

Yvonne avait été soignante puis infirmière diplômée, avant que des transports de cerveau, selon l’expression de ce temps, la mettent dans l’incapacité définitive d’exercer son sacerdoce. Pierre œuvrait sur les docks de Sète à cette époque où la force physique des hommes primait encore sur les engins mécanisés. Il avait abandonné son index et son auriculaire de la main gauche sur l’autel du dieu travail, certaines voix supposent une version plus romanesque au sujet de ce double abandon. Pour être au plus près de son épouse malade, ayant épuisé ses jours de congé, il demanda à un camarade docker de lui broyer au marteau son auriculaire. Livide, les jambes flageolantes, son doigt pendouillant, il courut des docks jusqu’à l’hôpital se faire amputer, il obtint avec une douleur extrême les jours d’arrêt de travail qu’il souhaitait. Mais son affaire s’ébruita pour la raison que des camarades louèrent trop fort

 

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son courage et son abnégation, néanmoins la direction des quais déconsidéra ces commentaires pour n’être que des vils ragots, en outre la conscience professionnelle de Pierre, bien reconnue sur les quais depuis des lustres, décrédibilisait ce genre de commérage.

Quand on aime on ne compte pas. Yvonne rechuta, la gravité de son mal ne faisait aucun doute, au milieu du 20éme siècle les affections du cerveau possédaient des contours mystérieux, de sorte que pour s’occuper de sa femme, il fallait à Pierre de la disponibilité, bien plus de jours que les quinze de ses congés payés. Dès lors le sort de son index était scellé, mais cette fois-ci il ne sollicita l’aide d’aucun camarade. En solitaire au fond de la cale sombre du bateau il massacra son doigt avec une rare conscience, puis au bord de l’évanouissement mais cependant le plus naturellement possible il rejoignit les dockers de son groupe, ces derniers ne manquèrent pas de lui faire observer d’un criant : « qu’est-ce que t’as fait ? », que son index pantelait, les phalanges écrabouillées tenant que par les nerfs et les tendons.

« Quand on a sa femme dans l’état où est la mienne on n’a pas la tête au travail » répondit Pierre avant que ses copains le soutiennent, et l’amènent demi-inconscient à l’hôpital, bredouillant néanmoins que de son poing il arracherait la tête de celui qui médirait des faux-bruits. L’intensité de la voix donna du poids à l’argument, interdisant aux plus bavards toute glose débridée.

La maladie par la suite s’éloigna d’Yvonne, et les huit doigts de Pierre ne s’angoissèrent plus sur leur avenir ordinaire de doigts, et ils œuvrèrent comme-ci ils fussent dix. Le métier de docker dépendait, et dépend encore, du trafic des bateaux, et le fret bousculait bien souvent les horaires des crocheteurs. Je dis crocheteur, car le crochet était l’instrument commun du docker avec lequel il saisissait mieux les fardeaux.

« Tu comprends, me disait Marcel mon père, avec ça dans la main tu as beaucoup plus de force. »

Il me faisait le geste d’empoigner la barre transverse du crochet. Marcel et Denise au début de leur mariage vécurent un temps à Sète, cela se passait dans les années d’après-guerre, pendant la période de reconstruction du pays. Entrainé par Damien son beau-père, contremaître docker, Marcel se retrouva un beau matin sur les quais attendant que l’on cite son nom pour intégrer une équipe de débardeur. Je devrais dire son surnom, tous les hommes avaient le

 

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sien plus ou moins glorieux, Marcel, malgré mon insistance, ne me dira jamais par lequel il se distinguait, j’exclue dans ce cas toute de forme de pudeur pour retenir le caractère facétieux sinon moqueur du sétois, et je conclue que son surnom lui déplaisait. Néanmoins dans ces efforts mille fois répétés Marcel acquerra une force dont il aurait pu se servir pour rectifier quelques faces persifleuses mais son caractère bannissait la méchanceté, il avala donc l’impertinence en tant que rite initiatique du quai.

La force contenue dans les mains de Marcel me sera révélé des années plus tard, lorsque adulte j’apprendrais les défis insensés auxquels se soumettait les hommes de Vendargues près des forges de Vulcain, qui s’entrevoyaient depuis l’espace de la croix de la mission, quand ils patientaient leur tour avant que le camarade de travail, percheron ou boulonnais, ne soit refait des quatre fers. Un tel pouvait se glisser sous le poitrail du cheval, qui était de bonne composition, pour le soulever le temps qu’on lui ajuste les fers aux deux sabots de devant, tel autre, un surnommé Lisou, accrochait un seau rempli de dix litres d’eau à son appendice viril transformé par ses soins en un orgueilleux porte-manteau plein d’arrogance, le public masculin de la forge, spectateur rieur, jalousait une telle performance, pour être incapable dans les mêmes conditions d’arborer ne fut-ce qu’un léger panier d’osier. La performance de Marcel s’exerçait au niveau de ses doigts qui s’employaient comme un étau et parvenait à soulever une enclume d’au moins vingt kilos. Le vieux bonhomme en me racontant ces anecdotes me regardait droit sans ciller, et l’œil contre l’œil tel un joueur de poker je tentais de détecter la moindre expression de menterie mais le vénérable disait le vrai, certes son souvenir embellissait les choses le cheval après tout n’était qu’un mulet, au fond du seau n’y avait-il qu’un peu d’eau, mais pour l’enclume de papa son estimation ne peut souffrir de contestation, ou alors lecteur soupçonneux de mon poing je te frictionne le nez comme mon tonton !

Justement revenons sur Pierre le docker, ses horaires particuliers, travail de nuit, ou en continu, lui permettait quelquefois de disposer d’après-midi qu’il passait à chez nous avec Yvonne. Quand ils venaient le jeudi ils s’inquiétaient de mes progrès à l’école, suivant mes résultats le montant de mes étrennes se gonflait en conséquence. Ma marraine ira même un jour jusqu’à me donner un billet de cinq nouveau franc, je n’oserais jamais le dépenser, et bon garçon j’en ferais le prêt à Denise un jour de grande dèche, j’ai longtemps espérer revoir

 

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mon billet mais maintenant que Denise est partie, je ne me fais plus guère d’illusion, soyons réaliste, la restitution s’avère hypothétique.

Une fois en guise de récompense Pierre entreprit de me fabriquer, avec des rogatons de bois trouvés dans l’atelier paternel, un magnifique jouet : des barques de joutes sétoises ! Évidemment il fallait forcer l’imaginaire pour se les représenter à partir d’une découpe sommaire d’une planche, un profil vaguement fuselée sur laquelle deux bouts de bois montant portaient le plateau figurant la tintaine. Ensuite il plaça dessus des bouchons de liège dans lesquels il enfonça des allumettes en guise de lances.

« En avant la rouge, doucement la bleu ! » Cria-t-il

Pierre manœuvrait les « barques » afin que les jouteurs-bouchons s’affrontent, et en même temps il imitait par sa seule bouche le son des hautbois, le rythme des tambours, la voix du commentateur, et la fanfare en l’honneur du vainqueur. A partir de ce jour collectionnant toute sorte de bouchons de liège, y compris les bouchons particuliers des vins mousseux, je reproduisais en boucle le réputé tournois international de la Saint-Louis sétoise, international car des jouteurs de Frontignan viennent à Sète concourir.

 

Malgré les quatre ans de différence Denise et Pierre étaient très proche et entre deux tasses de café les souvenirs d’enfance leur revenaient, tel un feu d’artifice des : « tu-te-souviens-de… ».

« Mais si, rappelle-toi…, une vieille toute de noir vêtue que quand elle te parlait elle lâchait des gaz…, que dans peu plus…, pendant la guerre les gens voulaient la bruler ! »

« Ah oui c’est vrai, tout Sète avait débarqué au trou de Poupou*, heureusement que papa (donc Damien) était-là sinon elle se faisait étriper. »

(*le trou de Poupou est une impasse dont l’essentiel des immeubles appartenaient à une dame joufflue. Son surnom vient de ce que les gens pour parler d’elle gonflaient leurs joues à l’extrême jusqu’à ce que sorte de leur bouche ce borborygme significatif : pou, pou, pou,…)

« Elle dénonçait ? » demandais-je.

« Pire que ça, elle disait à une personne : donne-moi tes tickets de rationnement et la semaine prochaine je t’en rendrais deux fois plus. Les gens pensaient qu’elle fricotait, alors on la croyait. Et au début son affaire marchait, les gens retrouvait le double de tickets, sauf qu’au bout d’un moment cela

 

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coinça parce qu’elle remboursait les premiers avec les dépôts des derniers, tout en prenant sa part sans se priver, puis au fil du temps les délais de restitution s’allongèrent, alors un jour ça était la révolution, le trou et la placette étaient noires de monde, quelle histoire ! »

Une histoire dont nous ne saurons jamais la fin. Lecteur attentif admet donc ma supposition, Damien avec autorité arrangea l’affaire de la vieille dame aux intestins troublés, et si ça se trouve ils furent perturbés dès ce jour de grand émoi. Car Damien poussait son autorité jusqu’à la tyrannie, je suis sûr de son emprise sur une foule en colère par cette anecdote significative. Un jour il s’accrocha avec un voisin de son immeuble, querelle de voisinage à propos des parties communes que Damien trancha à la façon du jugement de Salomon en traçant sur le sol à la craie une ligne définitive séparant couloir et escaliers, trait autrement plus efficace que certains murs, ici les fondations se nommaient fermeté de caractère, si bien que lorsque le tracé disparu il demeura l’habitude de n’emprunter que le côté désigné par l’autocrate du trou de Poupou.

Mais juste retour des choses, il est une personne devant qui Damien ramenait son pavillon, je possède une photo de cette dame, la mère de Damien, une photo bien sûr en noir et blanc, mais même avec la couleur il n’aurait pu se voir que du noir et des nuances de gris. Venue en France avec la famiglia autour de 1900, depuis le sud de l’Italie, elle présente toutes les caractéristiques de la mama : vêtements funèbre, cheveux noirs dépassant du foulard obscur, visage sombre affichant le masque douloureux de celles qui ne savent pas que le rire est propre du genre humain, les diamants noirs que sont ses yeux te pénètrent jusqu’à l’âme, on sent de suite qu’elle appartient à la race de celles qui ont rayé de leur vocabulaire les mots plaisir de vivre. En résumé mon arrière-grand-mère sur cette photo à tout l’air d’une œuvre du peintre Pierre Soulages, une noirceur lumineuse.

« Tu te rappelles quand nous étions enfants de toutes les femmes du trou, tous les jours on se serait cru à un enterrement ! En plus elles ne parlaient que le dialetto ! » Se remémorait Pierre.

« Tu n’as pas à te plaindre, petit, seul garçon, tu étais le roi ! Toutes te faisaient la fête ! »

 

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Pierre se tournait vers moi, il me précisait : « c’est-à-dire que, elles me grimaçaient des sourires à m’en faire attraper des féroces cagagnes, et personne pour me dire que c’était de la tendresse »

« N’écoute pas ton oncle, ajoutait ma mère, la vie de ces femmes n’était pas drôle, elles ont eu une vie dure, elles ne riaient pas tous les jours !»

« Jamais ! Elles ne riaient jamais ! Et où ? Et quand tu les as vues rigoler ? »

À la façon italienne, il accentuait ces mots par ses mains, les pouces de celles-ci faisant face aux autres doigts, elles cadençaient les phrases.

« Parce que pour nous, jeune (le jeune, c’était moi), la vie à cette époque (avant la guerre de 39/45), c’était pas de la rigolade, à douze ans ta mère faisait la boniche, et moi à quatorze ans je déchargeais les bateaux, et en plus le dimanche nous n’avions même pas un sou pour nous payer une glace ! Avec les mœurs d’avant, notre père encaissait nos paies, et nous laissait rien. Adolescent pour fumer, comme je savais où mon père rangeait son tabac, je lui étouffais un paquet sans qu’il sans doute. »

« S’il avait su il t’aurait massacré. » Précisa Denise.

« Le meilleur pour celui qui fumait, c’était quand un bâtiment s’amenait avec une cargaison de tabac, avec la défauche* tu fumais gratis un bon moment, à condition d’être dans l’équipe de dockers sur des bateaux intéressants. »

*La défauche étant le prélèvement que les dockers s’autorisaient sur les biens qu’ils déchargeaient. Ils effectuaient les retraits avec tact, intelligence, et doigté autrement ces actes eussent été confondus avec des vols infâmes. La défauche, lecteur rigide qui n’excelle pas dans la nuance, se considérait par tous, y compris les directeurs et les armateurs, comme un pourboire en nature.

« Te rends-tu compte jeune, qu’à cette époque les fumeurs ne jetaient pas les mégots. On avait tous une boite en fer pour mettre nos restes de tabac, avec quatre mégots tu roulais une nouvelle cigarette, une corsée, un concentré de nicotine. Et même le mégot de celle-là on s’en resservait ! Ensuite il y a eu la guerre, les tickets de rationnement, presque plus de bateaux à décharger, puis plus du tout quand les allemands ont pris le contrôle du sud de la France, alors toute la famille s’est réfugiée chez ta mère à Vendargues. »

«Je venais juste de me marier avec Marcel. Et en fin d’année j’avais mon petit. »

 

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Ajouta Denise par automatisme, l’œil vague revivant cette période terrible, avant de reprendre.

«Là, nous avons souffert. Je suis sure que notre père a attrapé son cancer à cause des privations. Les tickets de rationnement ne suffisaient pas pour manger à sa faim, de plus quand vous êtes tous arrivés de Sète ça était un pataquès inimaginable pour qu’on vous les délivre ces fichus tickets. Papa a fait du grabuge, tu te rappelles Pierre, dans peu plus il arrachait la tête du type des tickets.»

« Avec ou sans tickets nous crevions la dalle ! » Assura Pierre en se découpant une belle tranche du bras de Vénus, un gâteau crémeux qu’ils amenaient de Sète.

« À cette époque, les gros cela n’existait pas, nous étions maigre comme des stocks-a-Fish (le stockfish désigne la morue séchée) ». Dit Marcel en guise de bonjour, il rentrait de sa journée de viticulteur. Puis s’adressant particulièrement à Pierre sur le ton de la blague il lui dit qu’il l’avait attendu en vain dans la vigne.

« Eh oui jeune, j’ai fait le paysan tout le temps passé à Vendargues, à supporter la mauvaise volonté du propriétaire pour qu’il te fasse les fiches de paie, sinon sans elles, tu partais au travail obligatoire. Tu te rappelles Marcel de celui qui ne voulait rien entendre à propos des papiers ? »

« Si je m’en rappelle, dans peu plus ce couillon nous envoyait en Allemagne ! »

« Tout ça pour frauder les assurances sociales, alors il nous payait au noir. C’était la couleur de cette période où tout le monde fraudait. Tu te souviens Denise quand papa faisait pousser du tabac ? »

« Va-t’en savoir où il avait trouvé des plans. A la limite des vignes et des terres où il travaillait, au milieu des herbes folles il cultivait son tabac, deux pieds par-ci, trois par-là. Puis un jour voilà qu’au loin il voit attroupé des gendarmes avec des gens. »

« Il était gonflé papa, sans se démonter l’outil sur l’épaule, il demande ce qu’il se passe, si on a trouvé un mort, ils lui désignent les plans de tabac l’œil soupçonneux. Eh alors !, qui leur dit en les regardant l’un après l’autre à leur faire baisser les yeux. Mais …, c’est du tabac…, dit l’un. Qu’est-ce que ça peut me foutre qu’il répond en faisant tomber son outil, tout en approchant sa

 

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figure près de celle du type à qui il murmura : dit leur que c’est moi ! Juste pour voir !»

Nous aimions que Pierre nous narre cette anecdote, il nous tenait en haleine, en ménageant des pauses afin de visualiser la scène où Damien pris la main dans le sac allait tomber dans l’opprobre pour plantation illicite.

« Bon, bon, ça va pour cette fois, avait dit le gendarme, et puisque vous avez un outil commencez par détruire ces plantes. Alors Papa ramassa l’outil, il cracha dans ses mains, retroussa ses manches, il prenait son temps, un visage de marbre avec aux lèvres une espèce de rictus mi-figue mi-raisin, et ses yeux de glace à te refiler des frissons ne lâchaient personne, au moment où enfin il allait ravager les plans, il s’arrête, ôte sa casquette, sort son mouchoir, essuie son front, et tout à trac il leur dit : vous n’avez rien d’autre à foutre ! Et le gendarme de lui répondre : bon, bon, on vous laisse. Et ils partirent, laissant papa avec son tabac sur pied qu’il n’arracha pas bien sûr. »

Pierre passait sous silence la toile de fond historique, les évènements se retournaient à la défaveur des occupants, ils pointaient l’incertitude des temps à venir, et les gens surveillaient leurs attitudes. Pierre s’attachait uniquement à l’emprise de Damien dont la présence en inspirant la crainte le désignait toujours chef incontesté. Tout comme nos cousins les grands singes certains humains naissent équipés d’aptitudes propres à devenir le mâle dominant ou parfois même la femelle dominante du groupe.

« Papa avait les yeux bleus ou verts suivant son humeur, le bleu de la glace ou le vert tendre de l’herbe, mais quand ils étaient bleus t’avait froid dans le dos et tu serrais les fesses ! » Dit Denise.

« Le curieux de l’affaire, de tous ses frères et sœurs, papa était le seul aux cheveux châtains clairs presque blonds et aux yeux bleus, pour être né au sud de l’Italie où ils sont tous noirauds c’est bizarre ! », dans la foulée Pierre lança l’énormité sur le ton blagueur avec un visage austère, « tout laisse supposer que la grand-mère, malgré son masque de tragédie à te refiler la colique, a fauté. »

Yvonne ex-infirmière, nuança les propos de Pierre en expliquant que les traits physiques certaines fois sautaient les générations. Ce qui donna à Pierre l’opportunité d’un commentaire historique plein de sous-entendu.

 

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« Tu te rends compte jeune, les normands ont ravagé l’Italie au moyen âge, et depuis dans toutes les familles italiennes de temps en temps il leur nait un grand blond aux yeux bleus. »

Denise et Yvonne dodelinait un oui de la tête approuvant l’explication sommaire. Mais Pierre ajouta une touche scientifique.

« C’est comme celles qui accouchent de leur premier enfant, sept mois après le mariage, des prématurés de huit livres. »

Denise et Yvonne restèrent de marbre. Les mœurs rigides des années avant 1960 n’admettaient pas que les demoiselles missent la charrue avant les bœufs.

« Mais quand j’y pense à ces histoires de tabac et de fraudes, je me dis Marcel qu’ils se sont bien acharnés sur ton père. Juste pour un lapin de rien. »

En guise de réponse Marcel adressa à Pierre un haussement d’épaule fataliste. Cette expression de Marcel pouvait aussi traduire son désir qu’on ne parle pas de cette affaire de braconnage. Auguste le père de Marcel, héros médaillé de la grande guerre, dut s’abaisser pendant les temps difficiles de l’occupation à piéger les lapins de la garrigue. Désemparé de ne pas pouvoir assurer le quotidien d’une progéniture à charge, il abusa, comme ultime palliatif, du moyen illicite de la braconne, et tel un margoulin sans morale il viola le septième commandement de Dieu alors la loi des hommes lui tomba sur le râble. Or tomber dans les griffes de la justice, même pour une infraction de classe inférieure, représentait pour le contrevenant de son acabit, une honte absolue, la tache indélébile marchée au fer rouge de l’infamie, cela pour des siècles et des siècles, Amen ! Auguste avait été pris par un garde zélé en train de ramasser sur le sol caillouteux un lapin curieusement étranglé avec un fil de pêche, à coup sûr le crime d’un anarchiste voulant mettre à bas une société multiséculaire avait dit l’assermenté champêtre en rudoyant le vétéran de 14/18, que nenni répondit le vieux soldat il désirait simplement enterrer l’animal avant que ne se déclenche quelques redoutables épidémies. Le garde n’ayant pu prouver implication d’Auguste dans la pose du traquenard illégal, mit le rescapé du premier conflit mondial en garde vue le temps de chercher une sanction dans le code rural sur la détention d’animal sauvage dépossédé de son énergie vitale. Il ne trouva rien, à moins qu’une matière indéfinie lui bouchât les yeux. Cependant pour Auguste et les siens demeura le déshonneur d’une journée privée de liberté pour un civet de survie.

 

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Le déshonneur atteint quelquefois les gens d’une façon indirecte. A cette époque de grande privation, et aussi de grande solidarité, Denise hébergeait je le rappelle toute sa famille sétoise, et donc son plus jeune frère Gaston un gamin de sept-huit ans. En ce temps de disette, guidé par son appétit insatisfait, Gaston maraudait suivant la saison à travers les vignes, les vergers, les potagers, soustrayant ici une poire, là une grappe de raisins, ou encore dévorant le cœur tendre d’une laitue. Or un jour, à la manière des antiques romains, il s’allongea entre des pieds de tomates afin de dévorer à son aise les belles pommes d’amour rouges satinés. A ce moment précis il sentit le sol glaiseux se dérober sous lui, et se retrouva en train de nager dans le vide ses chevilles serrées par la poigne d’un cul-terreux.

« Ah mon gaillard !, tu croyais apprendre à faire la grimace au vieux singe ! »

Et effectivement les traits simiesques du bonhomme, enveloppés d’un poil rêche, prouvaient les théories de Darwin. Celui-ci n’eut aucun mal à trouver la famille du moufflet, la seule sur le territoire de Vendargues au teint basané, et au fort accent du vent marin, celui du large.

« Je vous ramène votre voleur de fils ! Cette canaille sans moralité ! » Criait-il en secouant Gaston toujours prisonnier par les chevilles.

« La prochaine fois je le ferais mettre en maison de redressement, au pain sec et à l’eau! Comme tous les coquins de sa race ! »

Les criailleries du type attirèrent l’oreille puis l’œil du voisinage, il en appelait aux gendarmes, aux juges, à la justice divine qui devait lâcher une foudre d’entre les foudres. De tout temps les scandales passionnèrent le public, en cette soirée estivale la ronde se forma prête à ce distraire de ce cirque improvisé.

« Lâchez mon garçon, et dites-moi à combien se monte votre préjudice. »

Damien s’avançait sur le type, une de ses mains farfouillait dans la poche de son pantalon, à sa mine décidée il semblait à tous qu’il cherchait son couteau effilé à cran d’arrêt, du coup le type s’inquiéta, des gouttes de sueur humidifièrent son poil quand il s’aperçut qu’un homme blond aux yeux bleus se signalait en tant que chef de cette tribu de rastaquouères à la peau bistre.

« Euh…, pour dire le vrai je n’ai pas réfléchi…, »

« Moi je vais vous dire, mon fils a du manger trois ou quatre tomates, soit un kilo, je vous en donne le prix courant, si vous voulez plus alors c’est du

 

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marché noir…, d’ailleurs je me demande si vous n’en tâtez pas de ce commerce-là. »

Damien savait d’expérience que certains paysans abusant de la situation gonflaient les prix sans vergogne. Marquant un temps de réflexion Damien remit son portefeuille dans sa poche, et déclara.

« Finalement vous avez raison, allons voir les autorités. »

Ils partirent presque bras dessus-dessous Damien entrainant le cul-terreux, au grand désappointement du public, qui s’étant dérangé pour rien demandait à être remboursé. Une fois passé le coin de la rue dans sa grande mansuétude, appuyé par la frousse, le cul-terreux convint de passer l’éponge qu’entre français il fallait se serrer les coudes.

« Malgré la rouste que papa lui avait donné au retour, dit Denise, Gaston continua son chapardage, en plus chez ce paysan pour le faire enrager il ne se cachait plus. »

« Nous avions la peau sur les os, qu’est-ce qu’on a eu faim ! » Conclut Pierre en se redécoupant une tranche du bras de Vénus, car un gargouillis significatif exigeait qu’il complète son bol alimentaire.

« Et le cheval ! » S’exclama Marcel.

« Ce coup là, nous avions la folie. » Répondit Pierre avant de poursuivre.

« La tchic-tchac (la sulfateuse) sur le dos, on arrosait les vignes au sulfate de cuivre, c’était presque la fin de la guerre, les allemands quittaient notre coin et remontaient au nord, Marcel et moi nous regrettions que de la tchic-tchac ne sorte pas des flammes, on leur aurait cramé volontiers l’arrière-train. Mais bon ils partaient et on les regardait partir avec nos chevaux réquisitionnés et nos charrettes pleines de leurs rapines, des tonneaux pleins de vins, ils ne crachaient pas sur le rouge ces fumiers ! »

« Ils n’étaient pas tous teigneux et mauvais, précisa Denise, certains étaient tchécoslovaques, ils étaient enrôlés de force. »

« Oui, repris Pierre ironique, en regardant Denise de travers, c’étaient tellement des braves types que, quand tu leur demandais l’heure ils te refilaient leur montre. Bref, ils fichaient le camp lorsqu’on entendit un grand raffut dans le ciel, on vit alors les avions anglais volant en rase motte qui leur envoyaient la purée, une vrai douche, je sautais de joie. »

« Parce que tu avais vu le cheval s’affaisser, et s’allonger de tout son long. A cet instant tu m’as dit… »

 

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« Marcel on va faire les commissions ! Et comme tu es long à la comprenette je rajoutais que ce soir nous aurions du steak dans l’assiette. »

Les deux larrons affichaient la mine hilare de ceux qui viennent de faire un pied de nez à la camarde, car la farce qu’ils jouèrent ce jour-là put se révéler dramatique.

« J’ai commencé à comprendre, dit Marcel, quand tu as vidé l’eau pour le sulfatage du baquet en me demandant de t’aider, ensuite lorsque tu ouvris ton couteau je n’ai plus eu de doute. »

« Et nous voilà parti en direction du cheval raide mort dans le fossé, en nous abritant tant bien que mal sous les platanes. Les allemands se mettaient en position de défense, ils se foutaient du cheval, et les anglais aussi qui revenaient à la charge en lâchant des pluies de balles, puis nous en dessous avec le baquet qui courions comme des dératés en zigzagant pour être les premiers sur le cheval, parce que d’autres qui travaillaient, l’avaient vu aussi, et attendaient que l’orage se calme pour rappliquer. Ce cheval je le voyais en rumsteck, en daube, en pot au feu. Il fallait voir le tableau les anglais arrosaient les allemands, les allemands allumaient les anglais, et nous, les ventres affamés sans oreilles, en train de dépecer la cuisse du cheval, et de remplir le baquet. À chaque rafale nous rentrions la tête dans les épaules, et on se blottissait contre le cheval sans lâcher le morceau qu’on découpait au canif. On aurait pu se faire tuer cent fois par des balles perdues, pourtant dans le vacarme nous étions tranquille parce que il n’y avait que deux fadas à déchirer les bons morceaux de viandes, mais quand les avions partirent, que la paix s’installa, alors là ce fut l’anarchie, une nuée de types arrivèrent pour participer à l’hallali, les couteaux tranchaient, tailladaient, cisaillaient, et surtout se menaçaient. Moi je tenais en respect les plus récalcitrants, et je leur criais que cette cuisse était qu’à moi ! Méfie à tous ! Et Marcel qui prenait son temps, et que je t’aiguise le couteau sur la pierre, et que je te fais des politesses… »

« Le baquet était plein à ras bord, il pesait un cheval… mort, enfin on a quand même pu le poser sur la charrette. »

« Pour ne rien perdre, ajouta Denise, nous avons fait la distribution de viande à toute la famille, et même à des ceux-ci, que je me demande encore par quels côtés ils sont de la famille. Nous mangions de la viande matin, midi, et soir, cela pendant au moins un mois, sans avoir été malade… »

 

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« Sans presque avoir été malade ! N’oublie pas le presque. » Ajouta Pierre, soutenu par ses mains en formation italienne réglementaire, les pouces affrontant les autres doigts.

« C’est que nous n’avions pas de frigo, mais avec notre puits profond, la viande était à la fraicheur… »

« Tu te rends compte jeune, nous possédions le seul puits de France qui donnait de la viande au lieu de l’eau ! »

 

Sur le chemin du bureau de tabac, je passais devant Pouget le boucher, sa boucherie se situait dans la grand-rue après Chaptal le mastroquet. La pièce où Pouget commerçait, était de dimension réduite, j’y accédais par la porte fixée à droite, et en entrant je voyais à main gauche le comptoir de la tentation : des pâtés, et du jambon, alors voulant ne pas saliver immodérément, je levais les yeux au plafond, horreur et damnation !, au-dessus du comptoir pendouillaient des saucissons pur porc et des saucisses sèches, alors la bave me venait aux commissures. Mais le comble de la délectation s’apercevait au fond et à droite de la boutique, la porte du placard froid, le seul placard de France aurait dit Pierre, d’où Pouget le boucher sans se tromper extrayait toutes les viandes : steak, bifteck, romsteck, du filet, vrai et faux, et peut être du collier bien franc. En voyant le dextre Pouget devant son étal, tranchant, dans le calme avec ses couteaux aiguisé, des portions régulièrement admises, j’imaginais à sa place les maladroits Marcel et Pierre embarrassés de cette cuisse de cheval à cisailler promptement, et jetant les morceaux dans le cabas de la ménagère. Je souriais à mon illusion, tout en pressant le pas vers le bureau de tabac.

Cinquante mètres avant la grande croix de la mission, sise à l’embranchement de l’avenue qui part de la grand-rue et va à la coopérative, on considéra une croix d’une mission plus modeste dressé à l’embranchement de la grand-rue et de la rue fallacieusement nommée du Salaison parce qu’au bout de cette rue, à moins que la rivière ait quitté son lit, tu ne trouveras point de Salaison, seulement la preuve que les vendarguois aiment la galéjade. De l’autre côté tu remarqueras la rue de l’amandier, honneur posthume à un amandier que je ne connus pas, à l’angle gauche se fixeras le crédit agricole, à l’angle droit se trouvait le revendeur de l’herbe taxée du célèbre Jean Nicot. Là je débitais après un convenu bonjour madame, la phrase recommandée en tendant les deux pièces d’un nouveau franc.

 

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« Pour mon tonton Pierre je voudrais un paquet de gauloises bleus à bouts filtres. »

Ma mission accomplie, je sortais et je ne manquais pas d’apercevoir le magasin exigu à l’enseigne du « Bon Lait », où effectivement il se distribuait du lait infiniment bon que les femmes du lieu puisaient d’une marmite gigantesque, et aussi du beurre en motte, un cône inouï resplendissant de sa couleur or, et aussi du fromage blanc , des petits suisses frais à l’unité enveloppés de leur papier spécifique.

« Tu te souviens Pierre, disait Denise, quand papa achetait au marché noir du lait au prix de l’or pour que mon petit ne manque pas. »

« Qu’est-ce qu’on a faim ! »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                         SPECTACLES

 

Le petitou était hilare. Il regardait sa main, il la découvrait. Denise venait de lui raconter la magnifique histoire de ses doigts :

« Voici ma main, elle a cinq doigts

En voici deux en voilà trois

Le premier ce petit bonhomme

C’est le pouce qu’il se nomme

L’index qui montre le chemin

Est le second doigt de la main

Entre l’index et l’annuaire

Le majeur joue les grands frères

L’annuaire porte l’anneau

Avec la bague il fait le beau

Et le minuscule auriculaire

Marche au côté de ses grands frères

Regardez mes petits doigts travailler

Chacun son petit métier ».

Alors Denise saisissant le poignet de l’enfant obligeait sa main à des mouvements semi-rotatifs.

Dès qu’une maman passait le portillon de notre maison, précédée par la poussette où rêvassait son chérubin, Denise, après s’être esbaudie comme il se doit devant l’œuvre de la maman bouffie d’orgueil, parfois même simplement bouffie, inconvénient dû à la grossesse qui stocke des réserves kilographiées (Ne cherche pas lecteur fureteur, ce dernier mot est de mon invention), Denise donc débitait son compliment à l’enfant, à condition que Denise juge ledit nourrisson apte intellectuellement à s’attentionner du petit poème. Son critère principal pour évaluer son coefficient intellectuel se basait sur les capacités cérébrales de sa génitrice, dès lors pour quelques-uns Denise s’en tenait du bout des lèvres aux guiliguilis d’usage. Mais il semblait que l’enfant en faveur, qui bien sûr ne comprenait pas un seul mot, ressentait grâce à l’intonation particulière de certaines syllabes toute la beauté du texte, d’ailleurs en grandissant l’enfant en voyant Denise tendait ses deux mains.

Ses deux mains car Denise distribuait à chaque main son compliment. Je sens jovial lecteur l’envie te démanger de connaitre l’autre historiette, la voilà.

Denise désignait le pouce : « Ah !, dis le premier, que j’ai faim !

 

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On n’a rien de rien à manger, dit le second (Lecteur mon ami il s’agit de l’index ! Un peu de concentration que diable !).

Comment faire pour ne pas mourir de faim ? Interroge le troisième (C’est le majeur voyons ! Mais c’est la dernière fois que je t’indique !)

On ne peut pas aller voler ! S’indigne le quatrième (Un détail parce que tu m’es sympathique, ce doigt-là avec son alliance en or pur il s’en croit comme Artaban)

Pi-ou ! Pi-ou ! Pi-ou ! Qui travaille vit ! Qui travaille vit ! (Mon bon lecteur je te laisse le soin de nommer celui qui s’exclame ainsi). »

Ce dernier texte plus trivial possédait des ressorts comiques d’une désopilance qui provoquait auprès des enfants de longs rires fous-furieux jusqu’aux spasmes. Denise utilisait cette narration avec parcimonie, ainsi après plusieurs décennies j’ai eu un mal de crane inimaginable à m’en souvenir, mais pour toi lecteur familier que ne ferais-je pas.

La vérité m’oblige à dire qu’il existait un troisième texte pour amuser les bambins, ce dernier texte se disait en patois, mais pour l’enfant cette caractéristique linguale ne gâtait en rien sa joie. Aujourd’hui je te le livre, toi qui me lis, en langage vernaculaire, à charge pour toi de trouver un bon traducteur. Cela commence par l’auriculaire : « le plus petit (Pitchounnanet), plus grand que lui, plus grand de tous, lui qui distingue, replet et petit, et on finit par guiliguili en gratouillant la petite main de l’enfant réjoui.

Evidemment si dans son entourage on éprouve des difficultés pour trouver un enfant, en aucun cas il ne sera possible de considérer à sa juste valeur le spectacle de ces jeux de doigts. Le texte incompréhensible par l’enfant peut paraitre superflu, pourtant il s’avère indispensable pour son développement, les quelques mots lui permettent de prendre conscience de son corps en l’occurrence ses doigts. Si quelqu’un en doute qu’il entrouvre un ouvrage de Françoise Dolto, elle qui sans façon parlait à l’enfant in utéro, et je le précise à toute fin utile seulement à travers la paroi abdominale. Denise le dirais-je n’a jamais lu Françoise Dolto, elle ignorait même son existence, si elle s’amusait à réciter ses textes il ne faut pas chercher un motif scientifique, simplement Denise se régalait des mimiques de l’enfant qui au fil des minutes passait de l’état de spectateur à celui d’acteur dans les yeux de la récitante.

 

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A la réflexion en ce qui me concerne, ce passage, disons cette première envie consciente d’échanger ma situation d’observateur à celle de représentation, je puis en donner le cadre sinon la date pour la raison que j’étais dans mon jeune âge. A cette époque des comédiens amateurs, d’authentiques gais lurons vendarguois, proposaient des spectacles récréatifs dans la salle des fêtes devenue depuis l’espace Jean Teissier. J’ai encore en mémoire les bribes d’une scénette drolatique qui nous fut proposée (Je sais, le mot scénette fait un peu cucul-la-praline, aussi faut-il le remplacer recta par : sketch). L’artiste nous livrait une composition comique (Comme précédemment le ridicule sera évité en utilisant les termes : one man show, stand up). Le bonhomme s’exhiba dans un déguisement de paysan rustique endimanché, son chapeau melon trop large, sa fausse moustache, et son fard ne me permettront pas de jeter son nom sur cette page, seuls quelques vrais vendarguois désigneront pour l’avoir reconnu à travers son masque de comédie, le nom véritable du fantaisiste.

Son personnage empruntait le car qui va de Nîmesse à Bézièsse, il voulait voir le matchess de rrugeby. Par ces quatre mots déformés, sa présentation, plus la prononciation imaginée d’un gars des champs, et tout l’auditoire se tenait les côtes. J’en vois aujourd’hui des blasés qui haussent des épaules, tant pis s’ils ne lisent pas la suite. Le personnage assiste au match de rugby, assis à côté d’une femme plantureuse, l’artiste nous décrit par ses mains l’opulence des formes de la dame, du coup certains périnées sensibles n’y résiste pas d’un relâchement. Quand soudain prenant une voix féminine le fantaisiste dit : « touche, je dis touche », et je compris sur le champ qu’il jouait à présent deux personnages distincts, or le fantaisiste réincarnant l’homme devenu libidineux déclenche un ouragan de rire, et certains, bouche ouverte comme les poissons sortis de l’eau, cherchent une goulée d’oxygène salvatrice. Touche, pas touche, finalement il touche, et il reçoit un soufflet, souvent femme varie disait un de nos rois. Ensuite le personnage honteux va s’assoir plus loin, et comme ses chaussures le blessent il les quitte, à cet instant son voisin, un gaillard musculeux, se met à crier : « mêlée !, mêlée au centre du terrain ! ». Le fantaisiste fait l’imitation d’un gars penaud obéissant à l’injonction : « met-les ! », et il se dirige au centre du terrain mettre ses chaussures, certains maintenant agonisent de rire à même le sol (Puisqu’on peut mourir de rire il faut bien auparavant agoniser,… et toc !)

 

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J’entends ici et là les réflexions obscures de gens qui me traitent de faussaire et d’imposteur, ne croyant pas un seul instant qu’après un demi-siècle je ressorte intacte d’un neurone assoupi cette scénette qui chatouilla mes zygomatiques jusqu’à provoquer de redoutables crampes. A la vérité dès notre retour à notre maison, pour des longs moments, vissant sur ma tête le béret paternel, je répèterais encouragé par un public strictement familial la scénette du fantaisiste poussant à son comble la lassitude dudit public qui devenu ingrat m’obligera à remiser cette mini-comédie champêtre.

Mais le clou du spectacle de cette soirée divertissante, qui fit rire la multitude j’avoue tout de go n’avoir rien compris du ressort comique, et pourtant les gens s’esclaffaient. Le motif de cette désopilance ne m’apparut point alors, il me manquait probablement des clefs pour savourer le sel du numéro. Aujourd’hui je ne décrirais que le duo comique tel qui nous apparut. Il se composait de deux hommes, l’un fin et longiligne, au visage torturé, se nommait Angelo Constantin, et le second, rondouillard avec une moustache singulière dont les poils prenaient la forme d’un guidon de vélo de course ou d’une vague de surf, s’appelait Hubert Armingué. Dès qu’ils approchèrent sur le devant de la scène un fou-rire secoua le public d’une manière irraisonné car le duo n’avait encore pas prononcé un mot.

Hubert portait un chapeau de paille, des lunettes noires, et une chemise bariolée de vives couleurs. Il jouait le rôle d’un journaliste sportif aux manières efféminées, ce qui provoque toujours des gloussements irrésistibles. Dois-je rappeler cette pièce de théâtre mettant en scène un couple de fofolles où le personnage le plus efféminé du couple tente vainement de tartiner des biscottes sans les briser. Bref l’oiseau rare de toutes les couleurs amusait par ses mimiques la galerie. Je me dois d’ajouter qu’Hubert possédait des dons réels de pantomimes, plus tard devenu adolescent je le constaterais moi-même à l’issu d’un de ces repas où la rigolade vient en bonus des joyeuses libations. Hubert nous faisait alors une démonstration de l’art de pissoter chez différentes peuplades, bien sûr cela ne volait pas très haut, mais Rabelais lui-aussi a commis quelques écrits dans l’art de bien se torcher le cul. Que veux-tu que je te dise lecteur mon ami nos contingences naturelles nous amuserons toujours car nous n’y sommes jamais à notre avantage. Hubert commençait par l’allemand martial dont l’envie de se soulager prenait des allures d’un viril présenter-arme militaire, puis il contrefaisait le british maniéré saisi par l’obligation impérative de pissouiller dans la discrétion avec la démarche d’un éléphant évoluant dans un magasin de porcelaine, et enfin il terminait par le méridional exubérant qui utilisait ses parties génitales à la manière du joueur de pétanque quand il doit achever un point délicat en discutant avec ses partenaires et en désobligeant ses adversaires.

 

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Revenons à la soirée de mon enfance face à Hubert multicolore, Angelo se distinguait dans un habit de cycliste plus sobre, entre ses jambes il maintenait son vélo, un vrai vélo de course, cadre allégé, selle en cuir, roues montées en boyaux. Mais à dire le vrai Angelo jouait presque son propre rôle, car il pouvait être vu par les rues de Vendargues sur son destrier métallique poussant du braquet, escaladant la côte terrible du Peyrou, ou celle redoutable de Meyrargues, ou encore celle épuisante de l’Esperance, un authentique champion cycliste sommeillait dans la fibre musculaire d’Angelo. Le Figaro littéraire ou bien Télérama diraient à l’unisson que le ressort comique de la scénette reposait sur l’incommunicabilité, aux questions saugrenues d’Hubert, journaliste français aux mœurs singulières, répondait Angelo au verbe italien charmeur soutenu par des mains démonstratives, en parodiant un italien tel qu’on les imagine en étant lui-même italien, Angelo ajoutait une touche de drôlerie.

Marcel me dira un jour, qu’Angelo construisit lui-même sa maison avec seulement l’aide de Marie Thérèse son épouse ce qui confirme l’idée que la génétique pourvoit les mains des italiens d’une truelle, d’une taloche, et autres instruments bâtisseurs, et pour les divertir entre leur jambe soit un ballon soit un vélo.

 

Puisque j’en suis à la famille Constantin leur fils qui se prénommait Jean Pierre n’hésitait pas à faire montre de ses dons dans le spectacle taurin. Avec lui, deux autres audacieux allaient taquiner la vachette, le fin Ivan Bros, et le musculeux Kiki Rouquette. Ils représentaient les pieds nickelés de la « charlotade » taurine, des caricatures volontaires à la Alfred Dubout de nos courses nocturnes à la piscine. Glorieux vendarguois, clowns illustres et lumineux de nos soirées anciennes aux arènes archaïques, vous fûtes dignes de Ribouldingue, Filochard, et Croquignol, vous rendiez folle la vachette que le portier Eugène Delmas dit Gazo vous délivrait sur l’ordre de la trompette de cavalerie bien embouché par le père Allut.

Face à la vachette facétieuse, nos trois farceurs opéraient dans des registres en équations avec leurs qualités intrinsèques renforcées par un rembourrage vestimentaire pour Jean pierre, sans peur et sans reproche, et pour Kiki, viking aux yeux bleus à la moustache de type Brassens, quand à Ivan, félin à la démarche souple, il se savait épargné des éventuels mauvais coups de cornes « emboulées ». Il convient que je précise pour le lecteur résidant au nord de la France, qui comme chacun le sait commence dès les reliefs de Ganges, que le manadier fixait aux cornes des vachettes des embouts métalliques d’une forme évoquant le bouchon des vins mousseux ou effervescents. La vachette se sachant privée de ses fines armes aiguisées n’insistait pas trop avec ses cornes

 

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champagnisées, elle lançait sa tête, et comme elle n’accrochait aucun fond de culotte, ni ne perçait nuls fondements qui je le rappelle sont pourvus de ce nécessaire, la vachette donc filait à un autre côté de la piste.

Il fallait parfois tout l’acharnement de Jean Pierre qui n’avait de cesse de présenter son postérieur empaillé sous le museau de la bête pour que celle-ci daigne lui donner de sa corne mais elle le faisait sans passion presque par inadvertance, toutefois à chaque bousculade Jean Pierre roulait dans le sable après un vol libre de quelques mètres, totalement en apesanteur il parvenait à nous présenter des figures dignes des spécialistes de ce genre de vol sauf bien sûr que Jean Pierre donnait dans le style volontairement grotesque ce qui sied mieux à des spectacles burlesques.

 

« Une jolie fleur dans une peau de vache

Une jolie vache déguisée en fleur »

Kiki fredonnait du tonton Georges, les poils de sa moustache frisotaient, la vachette allait sans méfiance à sa rencontre, quelle erreur ! Elle trottait vers celui qui la rendrait ridicule à tout coup ou presque. Kiki débordait de force physique entretenue sur les chantiers de travaux publics qui sont les salles de musculation des travailleurs, est-ce la raison pour laquelle les personnes compétentes ne reconnaissent pas à ces ouvriers la pénibilité de leur labeur ? Eux, pauvres responsables politiques, qui n’ont souvent qu’un yacht pour se forger des muscles. Revenons à mes joies d’enfant, Kiki voyant approcher la vachette trottinait des pas de danseur classique ou de tango selon son humeur, tout en se positionnant devant la vachette, cette dernière se rappelant de Jean Pierre tentait de bousculer l’athlétique Kiki, elle agitait sa tête et ses cornes contre le dos du bonhomme, mais Kiki utilisait une parade inattendue pour la vachette. Avec sa force statique il parvenait à ralentir, et ensuite à bloquer la bête, en lui proposant une sorte d’obstacle naturel qui la maintenait en arrêt un petit laps de temps, quelquefois le secouage amenait Kiki à mordre la poussière, mais sur le champ il se redressait, et son pied vengeur atterrissait sur ce qui sert de fesses à l’animal. Dans de rares cas Kiki couchait la bête dans le sable, et s’il avait eu sous la main un bouquet, en le lui plantant dans le trou de son museau, il aurait, n’en déplaise à l’illustre sétois, déguisée en fleur une jolie vache. Par la suite de sa prestation la vachette évitait toute rencontre avec l’énergumène viril.

 

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Enragée elle galopait sur le svelte Ivan, sûre de pouvoir « le briser menu » (lecteur cinéphile mon ami j’ai, moi aussi, vu quinze fois les tontons flingueurs), ses embouts métalliques sentaient déjà le corps mince d’Ivan contre la barrière, les os de ce chat agile allaient craquer en même temps que les planches, ensuite avec ses sabots artiodactyles elle se sentait d’achever l’élancé Ivan. (J’entends dans le fond un lecteur curieux des mots s’interroger sur artiodactyles. Je décompose : dactyle signifie doigt ; artio se traduit par pair. Car la vachette bondit sur deux doigts par patte devenus sabots. Le cheval se déplace que sur un doigt par patte, il appartient à l’espèce des périssodactyles. Périsso égale impair. La semaine prochaine interro écrite !). Pourtant rien de ce que prévoyait la cruelle vachette ne se passait, au moment crucial Ivan d’un changement de pied, d’un mouvement de rein, d’une feinte de corps, disparaissait aux yeux de la vachette il n’y avait devant ses cornes emboulées plus rien à percuter. Quelques fois Ivan le souple, par distraction, dois-je dire que les vendarguoises de tout temps furent de belles luronnes, ratait son stratagème, et se trouvait dans la trajectoire de la vachette, le choc devait se produire inéluctablement, or au moment critique comme malgré elle la vachette bifurquait, se satisfaisant d’un frôlement. Une situation inexplicable pour un cartésien en devenir, car cette chance se reproduisait fréquemment, alors j’interrogeais, l’un, l’autre, qui embarrassés me répondait des billevesées.

« C’est qu’il est imprégné ! » me dira Denise, et devant ma mine dubitative elle ajoutera comme une évidence.

« Le père Bros est berger, à vivre perpétuellement aux côtés des moutons, des brebis, il s’imprègne d’animalité une sorte de phéromone, qu’il transmet à son fils Ivan qui est réceptif, et quand la vachette fonce sur lui au dernier moment elle le reconnait comme un animal inoffensif alors elle se détourne. »

Un enfant croit toujours ses parents sauf ce jour-là où je trouvais l’hypothèse fort discutable. D’abord ce mot de phéromone dans la bouche de Denise semblait surréaliste bien qu’elle posséda un petit Larousse dont des feuilles détachées à force de consultation tenaient à grand renfort de « Limpidol », une colle plus efficace que notre Super Glue 3. Pourtant je devrais reconnaitre un accent de réalité à cette imprégnation. Une nuit lors d’une course, la vachette boudait son toril à l’heure d’y entrer. Ivan prit alors la décision qui s’imposait, à la surprise générale il trottina devant la vachette qui se résolut à le suivre, en direction du toril dont Eugène dit Gazo tenait grande ouverte la porte, lors au

 

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moment de bifurquer Ivan pénétra dans le toril, la vachette derrière lui, stupéfaction du public, personne n’aurait joué un nouveau franc sur sa survie dans un espace réduit encombré de vachettes désemboulées, pourtant après quelques minutes il sortit par où il était entré avec un magnifique sourire.

 

Longtemps je fus facteur jamais pendant ces années là il n’y eut de chien qui se permit de me mordiller, et pourtant souvent le souffle des museaux réchauffait mes fines fesses. Des museaux de bergers allemands aux aboiements gutturaux. Puis j’évoluais dans la carrière, et je délaissais la sacoche. Des chiens aux colliers noirs cloutés ne s’y trompèrent pas, ils m’attaquèrent, je n’avais plus cette imprégnation subtile que me transmettaient tous les chiens de ma tournée, je n’étais plus des leurs !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                     LA FIN DERNIÈRE

 

« Allo !, la poste de Générargues j’écoute ! »

« C’est toi Yvon… c’est moi ! Tu sais la nouvelle Robert Espaze est mort ! »

Au prononcé de ce nom je voyais l’homme, son teint mat, ses cheveux noirs légèrement ondulant, ses yeux plus noirs encore mais étincelants, au-dessous de l’un deux un grain de beauté attirait le regard, exactement comme la cocarde rouge du taureau fixe l’attention. Sa fine moustache sombre rendait son sourire resplendissant lorsque par mégarde il souriait.

Ami lecteur du nord fraichement installé, sache qu’en Camargue se pratique un jeu spectaculaire d’une grande émotion. Dans une arène, un redoutable taureau, le cocardier, s’opposera pendant quinze minutes aux hommes vêtus de blanc munis d’un court crochet à trois branches avec lequel, en frôlant l’animal, ils tenteront d’ôter des cornes, non protégées, de la bête les attributs préalablement fixés : cocarde rouge, glands blancs, et ficelle liant le tout.

Robert Espaze avait été un de ses hommes en blanc, un crocheteur à la main habile, qui rivalisa avec les meilleurs de son temps, et quelques fois les surpassa. Ses prestations de haut niveau se situent dans mon enfance au tournant de 1960 à cette époque entraient en piste le quatuor magique nommé carré d’as : Canto (victime tragique d’un coup de corne), San Juan, Pascal, et Soler. Inlassable lutteur, athlète de haut vol, au physique ordinaire sans esbroufe, Robert prenait des risques insensés pour récolter le maximum d’attributs, il allait carrément dans les cornes du taureau cueillir son butin, cela déplaisait à la bête qui tentait par des courses folles avec ses cornes aiguisées de déchirer l’homme pour teindre de rouge son habit immaculé.

 

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Quand mon œil d’enfant vers 1960 découvrit les courses camarguaises celles-ci différaient évidemment des présentes. D’abord les taureaux vivaient libres dans de vastes espaces sauvages loin de tout contact humain excepté les manadiers. Ensuite les hommes, sans l’aide d’écoles, faisaient leur apprentissage dès leur prime enfance au côté du taureau, ou plutôt devant le veau et ses deux pouces de corne au début, puis devant la vachette, ensuite devant le taureau jeune entier, et enfin ils affrontaient le cocardier. En solitaire ces hommes arrachaient leur connaissance du taureau que par l’affrontement, les premières années cette confrontation tournait toujours à l’avantage de la bête jusqu’à ce que l’expérience, par plaies et bosses, rentre dans la peau de l’apprenti. Enfin aguerri, s’il n’était dégouté des coups, l’homme dominait la bête. Mais chaque homme par ce cursus singulier gardait sa façon particulière d’attaquer la bête, toutes les personnalités s’exprimaient, aucunes ne se fondaient dans le moule.

« Bon Di-ou de bon Di-ou ! » criait Marcel

Le public debout avait vu une corne du taureau frictionner le souple Robert au moment du franchissement de la barrière. Cet instant délicat propice à l’assaut meurtrier de la corne vengeresse. Robert rasait de si près la bête qu’il limitait grandement son espace de saut, ainsi à chaque passage il esquivait de justesse la barrière, et parfois la bête l’aidait de force à la franchir. À présent de la piste le taureau semblait attendre le résultat de son acte désastreux, on voyait des hommes derrière la barrière s’attrouper, Robert devait être étendu, assommé, ou raide mort, des secondes éternelles passèrent avant de revoir la tête de Robert, et dans la même seconde sa main droite s’agiter, au milieu du crochet il exhibait un point rouge, la cocarde !, levée de haute lutte.

« Robert Espaze est mort ! », avait dit Denise, avant d’ajouter que les gens du voisinage résolus de marquer leur solidarité voulait envoyer une couronne de fleurs à la famille, mais il ne connaissait pas précisément son adresse actuelle, moi j’intervenais sur ce point précis. An mitan de l’année 1990 j’assurais la fonction de receveur-rural à la poste, cet emploi nécessitait une grande rigueur comptable, lors par reflexe je comptabilisai l’âge du pauvre défunt, en 1960 il devait avoir vingt-cinq ou trente ans, sur qu’en 1990 il n’avait pas atteint ses soixante ans. La camarde déguisée en taureau rageur était parvenue à le coincer avant la barrière.

Si Robert résidait à Vendargues, il fallait en attribuer la raison à Cupidon qui d’une adresse diabolique lui avait tiré une flèche dans le milieu de son cœur, en l’occurrence la flèche présentait les traits et le charme d’une fille Padilla de Vendargues. Monsieur Padilla père exerçait le métier de coiffeur par défaut car d’après les dires il possédait une solide formation de parfumeur, ce qui sort de la banalité des habituelles professions. Le commun se contente, s’il se parfume, d’un sent-bon grossier en déversant sur lui quasiment toute la bouteille, il empeste alors son monde sans vergogne de senteurs agressives de citron ou de lavande, pour être complet certains portent en sautoir une cigale en plaqué or. Comme le commun prédomine majoritairement la masse des gens il reste très peu d’esthète pour apprécier les délicates fragrances du créateur de parfums, et s’il ne parvient pas à une petite notoriété le parfumeur ne vit pas de son art. Il crée alors pour son plaisir ou pour celui de sa fille qui frémit à la vue du beau brun en habit blanc qui défie les taureaux noirs. Robert quitta donc son pays d’Aigues-Vives pour un long séjour à Vendargues avant d’y retourner pour y mourir.

 

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Jeune lecteur pubère je vais à présent te parler de la modernité des années autour de 1990. Sache que pour rechercher l’adresse d’un quidam, à condition qu’il détienne une ligne téléphonique, il suffisait d’actionner l’instrument révolutionnaire mis notre disposition que nous appelions Minitel. Il ressemblait à un mini-téléviseur, enfin un téléviseur d’avant écrans-plats, un téléviseur à tube cathodique qui sur son devant comme le perron d’une maison présentait en terrasse son clavier de machine à écrire. Une merveille d’avant-gardisme, le progrès absolu, en tapant sur les touches 36 15 le monde s’ouvrait à toi, bien sûr il fallait ensuite saisir le code dans mon cas j’écrivais : annuaire. Les vicieux, les libertins, les libidineux s’employaient à taper des mots scabreux, et découvrir les pages licencieuses, toutes roses, de dames délurées à forte poitrine.

Denise savait que le bureau de poste dont j’avais la charge possédait cet équipement « high-tech », et je ne fus pas long à lui donner l’information toutefois pour lui éviter des frais substantiels d’unités téléphoniques pendant les minutes de recherche je l’incitais à raccrocher, je la rappelais par la suite. Pour mon jeune lecteur pubère qui n’a pas lâché ce texte, un petit bravo ensuite je tiens à lui révéler la clef de ce concept énigmatique d’unités téléphoniques qui s’appuyait sur le temps passé en ligne et la distance entre les contacts, forcément les bavards séparés par des distances incommensurables se brulaient les doigts lorsqu’ils découvraient leur facture. Si tu ne me crois pas demande à ton papé la somme qu’il dépensait en téléphone pour les beaux yeux de ta mamé qui jeune fille faisait sa chichiteuse.

 

La mort ou plutôt la fin dernière, selon l’expression qui circulait lorsque j’étais enfant, je la mesurerais lorsque, impitoyable, intraitable, elle frapperait chez nous. Je déclare avoir pris de conscience de notre fin inéluctable le lundi vingt-deux février 1965, lors j’avais à peine plus de dix ans, Auguste mon grand-père soixante-dix-sept ans depuis quelques jours.

« C’est fini ! » Annonça la tante Georgette en poussant la porte de la cuisine.

Denise cuisinait le repas du soir, mes sœurs devaient probablement faire leur devoir dans la chambre à l’étage à moins qu’elles apprissent par cœur les chansons à succès de ce temps, moi je jouais dans la cuisine à même le linoléum avec mes personnages miniatures, et mon tank en fer blanc qui crachait un feu de Dieu en avançant lorsque je me pliais à deux conditions essentielles, remonter la clef du ressort, et glisser sous la roulette moletée une pierre à briquet. Alors le tank dévastait les lignes de mes personnages toutefois après son passage toujours je remarquais que des figurines restaient debout dans leurs lignes.

« La guerre, c’est comme ça, me disait Marcel, ton grand-père, papé Gribal, en est revenu, beaucoup d’autres y sont restés. »

 

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Papé Gribal vivait à la sortie ouest du village, rue lamasse quartier des clauzes, après la maison, le village cédait la place aux vignes, et aux champs. Ces champs libres de toutes cultures devenaient notre terrain d’aventure à nous les cousins, les copains, les gamins. Cette maison de plein pied aux dimensions réduites abritait en outre mon oncle, ma tante, et leurs deux fils : un garçonnet et un bébé. A l’extérieur cerné par un muret se dressait une remise minuscule, un abri pour le bois, et dans un coin le fameux édicule, nous le nommerons petit coin, exposé aux quatre vents qui sont le mistral, le marin, le cers, et la tramontane, personne n’y moisissait. Avec l’espace exigu qui restait, papé Gribal, faisait venir des légumes.

De papé Gribal je conserve le souvenir d’un vieillard triste devant qui par respect je me taisais, espérant recueillir de sa bouche quelques mots définitifs, du genre de ces phrases historiques que le maître nous rabâchait pour notre édification. Je me taisais aussi car je le savais malade, et Denise m’ordonnait d’être très sage en sa présence. Sa maladie débuta par un classique problème de tuyauterie, avant que la faculté diagnostique le dérèglement de sa prostate, déclenchant la saloperie qui lui boufferait les entrailles l’amenant à sa fin dernière en cinq ou six ans. J’aurais cette curiosité d’en savoir d’avantage sur ces prostates qui se détraquent.

« La prostate c’est un organe que seul les hommes ont, qui parfois fait ses caprices.» Me dira Denise.

J’enrageais que le bon Dieu ait mis que dans le corps des hommes cet organe démoniaque.

« Mais crois-moi, ajouta Denise, nous les femmes avons une ribambelle d’organes que les hommes n’ont pas, et qui se déglinguent plus souvent parce qu’ils sont délicats. »

Tant mieux pensais-je, il n’y avait pas de raison que les femmes soient préservées des maladies. A cette époque j’en voulais aux femmes parce que le curé nous avait révélé qu’à cause d’une d’elles au temps de la Création le bon Dieu s’énerva et botta l’arrière train du premier homme, chassant manu militari du paradis ses deux premiers occupants.

Toutefois pour le gamin que j’étais la maladie allait de pair avec la vieillesse, de plus à mes yeux les gens devenus vieux étaient forcément fatigués d’avoir vécu parfois des soixante-dix ans, mais bizarrement je ne liais pas l’âge avancé d’une personne avec sa mort certaine. Tant il est vrai que la notion du temps se relativise suivant les périodes de notre existence, enfant un jour parait bien long, et un mois semble une éternité.

 

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De papé Gribal je garde de lui une photo superbe où il n’affiche pas ce masque morose accablé de douleur. Nous sommes un peu avant 1960 il pousse la porte de sa maison vers l’extérieur, sans doute l’opérateur vient de l’appeler, il a l’air surpris, cette visite est inattendue, derrière son énorme moustache blanche je devine un sourire joyeux, ses yeux marquent des plis rieurs. J’imagine que la sournoise maladie œuvre en douce, en hypocrite, sous peu elle le ferait hurler de douleur, j’entendrais depuis sa chambre, alors que je jouerais avec mon cousin à l’extérieur, ce vénérable vieillard héros de la grande guerre crier plusieurs fois des mamans déchirant à fendre la pierre. Ce jour-là on m’ordonnerait de partir, et main dans la main avec mon cousin nous irions à ma maison, sur le chemin nous croiserions le docteur Gounaud dans sa mallette il possédait l’attirail qu’il fallait pour arraisonner le mal de grand-père. Je savais pour avoir harcelé Marcel par mes questions d’inquisiteur qu’une piqure de morphine suffisait à éclipser la douleur, et j’étais bien content de vivre dans une époque où l’avancement de la science permettait de tel miracle.

Pourtant vint la période où mes visites à papé Gribal me furent interdites, mais en contrepartie nous avions à la maison plus de mouvements qu’à l’ordinaire. Il nous rappliquait de la parentèle venue en priorité voir celui qui ne passerait pas l’hiver, celui qui était à l’article de la mort, et cette parentèle s’attardait à notre maison. Je laissais trainer mes oreilles afin de connaitre les secrets que se disaient les adultes à voix basse et l’œil humide.

« Il a eu trois piqures, elles l’ont calmées un moment. »

« Mais le docteur a dit qu’il ne pouvait pas aller au-delà. »

« Pourtant il faudra bien qu’il le pique encore, c’est pas humain de laisser les gens dans la souffrance. »

« Plusieurs fois le curé est venu le voir. »

« Ah ! Cette engeance de malheur. »

« N’empêche après qu’il lui a parlé, Papé est devenu plus calme, il a même demandé les derniers sacrements. »

« Peuchère, l’extrême onction, alors il sait qu’il est foutu. »

Avec le recul je me convaincs que la tranquillité de papé Gribal tenait plus à la fréquence et aux doses de morphine que le docteur Gounaud lui injectait qu’au prêchi-prêcha du ratichon bien que les mots de la compassion chrétienne ne fussent pas inutiles à l’instant du grand saut.

Comme il est courant dans la majorité des familles, la nôtre se pliait à cette règle qui commande la fâcherie entre certains de ses membres. Issue de vagues brouilles reposant sur des motifs futiles, alimentée par des incompréhensions appelées aussi mots de travers qui envenime la querelle, l’altération des relations parvient toujours jusqu’au paroxysme de la fâcherie à mort. Or papé Gribal conservait précieusement encadrées et sous verre ses médailles militaires acquises dans les tranchées de la grande guerre, elles alimentèrent sous couvert du motif du souvenir du défunt la convoitise exacerbée des uns, et en réponse l’avidité exaltée des autres. Las de voir des protagonistes en vaines discutailleries au pied du lit du gisant, la sanction tomba s’en appel, une main décrocha le cadre du mur, le glissa de force sous les bras raidis du défunt, et en guise d’hommage posthume une voix déclara qu’il partirait avec pour les avoir gagnées avec son sang.

 

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Après le passage de la camarde auréolée de la crainte qu’elle inspire, la vie reprend toujours ses droits ou plus exactement se ressent plus fort le bonheur d’être vivant, alors on conjure la peur de la mort sur le ton blagueur de l’humour noir. Mais s’il advenait qu’on parlât de cet homme mort crispé, et en mauvaise posture, assis sur le trône infâme de la petite pièce au fond du couloir, c’était, sans moquerie aucune du trépassé, juste pour se souhaiter une mort plus digne, une mort qui vous fauche en pleine santé d’un coup rageur.

Denise rappelait en ces occasions funèbres que ses origines sétoises la favorisaient en lui permettant de revendiquer le droit de mourir sept fois. Cette façon originale de défunter à plusieurs reprises est prévue à Sète depuis l’origine de ce port, et personne de cette ile singulière ne manque de faire régulièrement le décompte de son reliquat. Cette affaire de morts multiples m’intriguera fort, et cela à l’instant où je perçus la complexité d’une mort simple. Ainsi dès que l’opportunité se présentait d’être au contact d’un sétois aux origines bien tracées je m’aventurais à la questionner expressément, pourtant au grand jamais les réponses ne me convaincront complètement. Je dois avouer qu’au décès de Denise je demanderais des comptes à cette fichue camarde pour n’avoir pas respecté ce contrat tacite et inexpliqué entre elle et les sétois, car concernant Denise personne par le passé ne m’avait annoncé, selon les dires autorisés de prétendus sétois, ses six pseudo-trépas par six fausses nouvelles. Voilà donc l’explication la plus plausible qui tombait dans la fosse commune, et je désespérais de connaitre la vérité sur les septuples morts sétoises lorsqu’un jour dernier dans le cadre d’une librairie de renom un éclaircissement glissa sous mes yeux, révélé accidentellement par un ouvrage philosophique, genre que je ne prise pas. Pourquoi ouvris-je ce livre ? Pourquoi m’y intéressai-je ? L’auteur expliquait l’antique conception d’un philosophe grec ou romain, que tous nous vivions plusieurs vies dans notre existence, si donc nous vivions plusieurs vies nous mourions également plusieurs fois, tant il est vrai que l’enfant que j’ai été, dut mourir pour laisser place à l’adolescent qui le remplaça, adolescent qui disparut à la naissance de l’homme que je fus, ainsi de suite jusqu’au soi-disant senior que je suis à présent, avec déjà un pied sur le pas de porte de la sénilité. Maintenant sans prétention j’imagine l’origine mythique des multiples trépas sétois. Un jour sur la plage de la corniche, où selon Brassens le sable est d’une incomparable finesse, un professeur de philosophie oublia un ouvrage. Le lendemain parmi les pécheurs à la traine, il en fut un qui s’accapara du bouquin, butant sur les mots, se torturant l’esprit, il le lut, retint que tout un chacun mourait plusieurs fois. Ensuite pour faire l’intelligent auprès des autres pécheurs, il expliqua tant bien que mal cette idée, et pour appuyer son propos il révéla qu’à six reprises dans le cours de sa vie il frôla la camarde. Tous ses collègues réfléchirent, puis lui assurèrent qu’eux-mêmes furent peu ou prou caressés par la grande faucheuse. Hélas pour le pécheur-lecteur le jour même il tomba à la mer, et ne sachant nager, se noya. Alors de la corniche au Saint-Clair et jusqu’à la pointe-courte tout le monde sut que le septième frôlement était funeste.

 

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Ami lecteur de Sète tu me jugeras avec raison incompétent des affaires funéraires des habitants de ta ville. Pourtant sache que j’ai connu un homme qui les dimanches et jours de fêtes rasait par jeu les cornes acérés des noirs taureaux camarguais. Cent-sept fois dans ces courses il risqua de se faire mortellement trouer la couenne, moi qui te parle étant jeune homme j’ai vu Robert Espaze vieillissant descendre encore en piste pour placer les cocardiers redoutables afin que ses collègues disposassent au mieux desdits cocardiers. Je me souviens de celui qui se nommait Goya, qui provoquait l’hésitation des hommes tant sa dangerosité était patente, et devant lequel par expérience il s’évita le pire. Cet homme-là était indestructible, et à sa manière de côtoyer les taureaux il est bien mort sept cent sept fois à la façon des sétois, mais il fallut qu’il mute dans une autre période de sa vie pour devenir vulnérable une seule et définitive fois.

Hommage

COUPO SANTO

E VERSANTO

VUEJO A PLEN BORD

VUEJO ABORD

LIS ESTRAMBORD

E L’ENAVANS DI FORT

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                              DÉCOR

 

Poil dans la main

Payé à rien foutre

Regarder la poutre

Dans l’œil du voisin

Qu’il est donc doux de rester sans rien faire

Tandis que tout s’agite autour de soi

Touche à tout sauf à la moustiquaire

Touche à tout juste bon à m’amadouer

 

Hymne à la paresse chanté par Jacques Higelin.

 

Aux soirs d’étés de mes jeunes années, après le souper rapidement englouti, nous sortions chaises et tabourets pour prendre le frais, et il n’était pas un quartier de Vendargues qui ne regroupât ses habitants. Une fois dans la rue nous attendions les voisins, mais parfois c’est eux qui nous attendaient. Quelques fois des touristes, races perfides, se mêlaient aux autochtones, cette intention louable méritait des applaudissements, et j’aurais volontiers claqué des mains si ces philistins de malheur n’eussent altéré pour toujours la réputation des méridionaux. Sans vergogne ils allèrent jusqu’à traiter de paresseux tous les gens du midi sous prétexte qu’ils bavassaient le soir et consacraient l’après-diner à la sieste. Ces vacanciers en villégiatures ignoraient qu’aux heures de leurs grasses matinées, les femmes et les hommes de chez nous s’activaient depuis l’aurore à des labeurs épuisants. Et maintenant que je suis bien remonté je veux dire à ces envahisseurs estivaux que j’ai vu la Beauce et sa vastitude, je n’y aperçus nul bancèls, nulles traces de faïsses, ni murets en pierres sèches qui gagnent sur la nature quelques ares de terre. Nos aïeux qui s’échinèrent à façonner leur environnement se retournent messieurs dans leur tombe lorsqu’ils entendent vos fadaises.

Nous prenions le frais ! Il faut entendre ce concept dans son sens littéral, ainsi nos corps s’accaparaient de la fraicheur du soir pour nous la restituer le lendemain aux heures les plus chaudes, j’affirme que l’homo méridionalis possède des organes spécifiques, assurant cette possibilité, que n’a pas l’homo septentrionalis. Mais pour absorber la quantité nécessaire de fraicheur il

 

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convient de s’exposer au frais pendant une durée de plusieurs heures, et que faire pour patienter sinon se raconter les dernières nouvelles, et prendre le ton blagueur de la dérision lorsque celles-ci se révèlent si pénibles que la gorge se noue et les yeux s’humidifient. Derechef les touristes présents ne percevront pas que les galéjades masquent la pudeur des sentiments, ils décrèteront que nous sommes à jamais une race de turlupins.

Il est vrai que quelques fois nous riions sans fin et sur plusieurs soirées pour des motifs futiles, surtout lorsque le plus jovial des voisins s’y employait. L’homme, un jour, se fit surprendre par son patron. De loin ce dernier avait constaté que Garçon son cheval ne tirait plus la charrue et que son cultivateur, notre homme, s’était évaporé.

« Qu’est-ce que vous voulez ça m’a pris comme ça, des fois c’est irrésistible, alors entre deux souches je m’accroupis, et juste à ce moment voilà-t’y-pas que le patron rapplique. Que fais-tu donc qui me dit ! Ah ! Ah ! Ah ! Ah ! Comme si ça se voyait pas ! Ah ! Ah ! Ah ! »

Et l’homme de se taper sur les cuisses, entrainant dans son rire tout l’aréopage d’esthètes.

« Alors ! », cria en chœur l’élément féminin dudit aréopage.

« Alors je lui dis qu’il tombait à pic, et que si ce n’était un effet de sa bonté qu’il me détache quelques feuilles de vigne. Ah ! Ah ! Ah ! »

« Alors ! », hoqueta la gente féminine abandonnant toute grâce.

« Alors très sérieux il me dit que c’était un bon amendement pour de la vigne, et que c’était le meilleur contrôle médical quand on y va bien. »

L’histoire nous tint en haleine une pleine semaine car tous les soirs un ou l’autre des voisins améliorait l’anecdote de ce qui aurait dû être dit par les protagonistes, au final nous tenions une pièce de théâtre en un acte sublime que Rabelais n’eut pas reniée. Mais les gens de basse extraction ne conservent rien de ce qui fut leur vie aucuns écrits, pas une ligne, lecteur mon ami heureusement que tu m’as et que tu te régale de mes radotages.

Pourtant ces conversations tardives m’ennuyaient souvent, ne participant pas du monde adulte, celui-là m’excluait des discutions à voix basses d’où fusaient des rires exubérants, ou pire camouflait nombre de ses dires par des mots à double lecture que je ne savais interpréter. Je préférais les fins d’après-midi quand nous nous asseyions Marcel et moi sur la marche devant notre portillon et que selon l’expression de Marcel nous regardions le mouvement de

 

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la rue. Des rues devrais-je dire, la rue des Devèzes qui sur la gauche nous amenait à l’église, et sur la droite dans la garrigue, et puis en face la rue descendante des muriers où s’activait en bas de cette rue les camions géants d’une entreprise de transports.

 

Presque en face de chez nous, en tournant la tête sur le côté droit, notre voisin André Granier entrait dans notre champs de vision. Il avait les mêmes habitudes que nous à cette différence que, sur son devant, son habitation ne possédant pas de marche pour s’assoir, il sortait de sa cour avec sa chaise pliante. Après les phrases convenues, André, Marcel, et moi, nous nous adonnions à notre occupation vespérale favorite d’attendre le bougement. En quelque sorte nous étions le poste frontière ou mieux encore l’octroi des temps moyenâgeux mais le péage consistait à nous rétribuer de quelques mots aimables, et non comme en ces temps antiques en monnaie de singe, cette monnaie, lecteur mon ami tu t’en souviens depuis ton apprentissage primaire, reposait, pour les saltimbanques qui entraient dans les cités, sur l’aptitude de leurs singes de pouvoir faire des tours plaisants, et des grimaces, face aux responsables intransigeants de l’octroi.

Il faut que j’ouvre une parenthèse sur André Granier, dans sa jeunesse il servit le club de foot le point d’interrogation de Vendargues au poste d’ailier, il était, d’après les experts de ce temps, avec sa taille menu et sa rapidité, un vrai farfadet footballistique, ce que je ne supposais pas quand je le voyais déambuler avec ses jambes arquées. Est-ce par esprit de rébellion ou bien pour ne pas subir une comparaison désavantageuse que son fils Michel honorant plus tard le maillot du même club de foot ne jouera qu’au poste de gardien de but, à l’opposé de son père ? Ce père surnommé, pour une raison non élucidée « Casson », subira à l’âge heureux de la retraite, comme un certain nombre de vendarguois, les désagréments de l’artérite, et au fil du temps il perdra pieds, jambes, et cuisses. Monsieur Belezza, retraité radieux, qui habitait au bas de la rue des muriers, subira ce même sort tragique et réductif. Denise, Marcel, et moi, étions allés rendre une amicale visite à monsieur Belezza juste avant qu’il parte, madame Belezza nous conduisit au pied du lit du malade. L’émotion nous gifla si fort que personne ne put prononcer un mot, monsieur Belezza n’était qu’un tronc maintenu assis par des coussins qui le calaient, les larmes vinrent à tous, contagieuses, chaudes de compassion. Il mourait, il le savait,

 

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déjà la moitié de son corps était dans la tombe, il ne s’illusionnait plus, que pouvaient les mots, seuls les pleurs silencieux exprimaient ce que les gorges sèches et nouées ne révélaient pas par pudeur.

 

Reprenons la narration. Nous regardions à droite, à gauche, au centre, moi en plus je relevais ma tête, je considérais les alouettes perchées sur les quatre lignes électriques, petites notes noires de musique posées sur une portée tronquée, péremptoire des cinq lignes, j’éliminais la ligne de Fa à cause de sa hauteur, une tonalité que je réservais aux voix féminines, puis je déchiffrais avec mon maigre savoir musical cette partition singulière et hasardeuse, pourtant un jour presqu’à mon insu, je chantonnerais pianissimo « l’internationale ». Tu en doutes lecteur sceptique !, tu as tort, dis-toi que les signes célestes sont également impénétrables, car les oiseaux eussent pu se poser en composant « l’ave Maria ». Il fallut le « tais-toi ! » impératif de Marcel pour que je calme mon ardeur harmonieuse et néanmoins contestataire.

Mais ayant ma tête levée j’apercevais dans l’encadrement de sa fenêtre du premier étage madame Durand notre voisine de gauche, la mère d’Abel dont la maison à lui formait un angle de la rue des devèzes et de la rue des muriers, plusieurs fois dans la journée, Abel dans la rue et sa mère à sa fenêtre conversaient pour des motifs circonstanciés et variés, il lui tenait compagnie avant que madame Dumas, la fille de madame Durand, vinsse passer du temps avec sa mère. Je dois dire que jamais je n’ai vu madame Durand descendre son étage et sortir de chez elle. La brave dame handicapée par son poids et son âge avancé vivait coincée dans son logement, et seule sa lucarne lui permettait de participer à la vie de la communauté à condition bien sûr que celle-ci levât de temps en temps sa tête, or de cette communauté seul l’être le plus cher pour elle, lui portait de l’attention. Abel, puisqu’il s’agit de lui, travaillait ses vignes et les mettait en valeur avec un matériel récalcitrant, son tracteur capricieux demandait toujours qu’il lui resserrât les boulons, et graissât les rouages, avant de partir sur un train saccadé, pendant ce laps de temps sa mère lui donnait force conseils, surtout de s’attentionner de sa personne, comme il est d’usage de la part d’une mère pour son fils, et ce dernier malgré une maturité bien comptée obéissait plus sagement à sa mère que je ne le faisais enfant aux recommandations de la mienne, mais en douce je crois bien qu’il s’en battait

 

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l’œil. A propos de son tracteur poussif Abel citait sa phrase imparable aux conseilleurs qui l’engageaient à le changer.

« C’est un bon tracteur, il a duré jusqu’à présent, il tiendra bon une paire de jours. »

Et le tracteur sensible à la flatterie consentait à démarrer. A cette époque où l’agriculteur boudait son cheval de trait pour acquérir un tracteur, ledit tracteur généralement était d’occasion d’une performance aléatoire, et il convient d’ajouter que le paysan découvrait alors la technologie retorse des moteurs. Or un peu plus loin côté garrigues de la rue des dévèzes un bonhomme, dont je tairais le nom, dut supporter le refus de démarrer de son tracteur, le bonhomme s’emporta, traita cette mécanique de malheur de tous les mots orduriers du vocabulaire, donna quelques coups de massette ici et là mais le tracteur borné refusait toujours, alors d’un geste désespéré et inattendu le bonhomme toutes dents dehors, écumant de rage, planta lesdites dents dans un pneu arrière du tracteur comme s’il lui mordait une fesse. Les témoins de l’affaire secoués par le rire ne prêtèrent nulle attention à la réaction du tracteur, et jamais personne ne sut l’efficacité du procédé. Néanmoins il convient de préciser avant de traiter le bonhomme de fada, que souvent entre l’agriculteur et son cheval des tensions advenaient, le geste maladroit entrainait le hennissement voire même la ruade, et l’homme à bout de ressource employait la rudesse, tel Marcel qui de ce temps conserva un déplacement osseux de la dernière phalange du petit doigt pour avoir fait le coup de poing à l’encontre de Gamin le cheval un jour d’incompréhension. Ainsi, lecteur assidu, tu peux comprendre que toutes ces attitudes passées remontaient quelque fois à la surface, et que face à un objet inerte et rétif elles devenaient grotesques.

 

Dans la maison qui faisait l’autre angle de la rue des devèzes et de la rue des muriers vivaient un vieux couple, monsieur et madame René Berthézène, ayant eu le malheur de perdre leur fils unique, mais en consolation celui-ci avant de disparaitre leur avait laissé un petit-fils Rémi qu’ils gâteront plus que de raison.

À ce propos Denise me disait : « Tu comprendras plus tard que perdre un fils pour une mère, c’est plus qu’un malheur, en plus tu penses un fils unique ! Alors à ce petit-fils, ils lui passaient tout, ils le chérissaient comme un trésor, bien trop quand même ! Tu te rappelles Marcel quand, tout petit, il ne

 

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voulait pas manger sa soupette, on le voyait partir de sa maison tout coléreux, et sa grand-mère docile avec des mots doux le suivait avec la soupette dans ses mains comme un saint sacrement, moi peut-être bien que je lui aurais mis une claque sur les fesses, mais bon quand on n’a plus qu’un être à donner tout cet amour de mère, qui sait si je n’aurais pas fait pareil. »

Des braves gens donc, avec pour monsieur René Berthézène une généreuse couche d’altruisme puisqu’il donnait régulièrement et en abondance son sang vermeil aux collecteurs toujours en manque, ce sang dont il se serait vidé si cela eut pu conserver son fils unique. Justement un jour par la lecture du journal le Midi Libre Marcel ébahi nous apprendrait de combien de dizaines de litres de sang, les malades, via les collecteurs, étaient redevables à notre voisin, un chiffre impressionnant pour un écolier débutant souffrant de sévères lacunes en sciences naturelles. Ignorant au juste la quantité de sang circulant dans les veines et artères d’un corps humain, Je n’imaginais pas, malgré ce défaut de savoir, qu’on tirât de lui autant de litres, m’informant auprès de Marcel qui pour être aux ordres du docteur Gouneaud récoltait près du scientifique, du moins m’en persuadais-je, une manne médicale d’importance, il m’instruirait de cette affaire en me révélant que chacun pouvait compter sur une réserve de cinq litres de sang. Denise ajouterait pour s’élever à la hauteur de son érudit mari :

« Cinq litres peut-être mais pas pour tout le monde, toi qui est enfant tu ne dois pas en avoir plus de quatre litres. Puis le sang il ne faut pas qu’il soit trop fort ni trop épais parce qu’é té faïssé tout pétat aqui didin »

De son doigt, signifiant où le sang pouvait faire péter mon intérieur, elle touchait menaçante mon buste au niveau du cœur.

« Mais toi tu n’as rien à craindre, je suis là. »

Pendant toutes les années de mon enfance Denise dosera avec virtuosité les apports nourriciers nécessaires afin de maintenir ce fluide vital dans les paramètres réguliers définis par l’organisation mondiale de la santé, ainsi lorsqu’elle jugeait mon état apathique peu importait ses moyens financiers je trouvais dans mon assiette un beefsteak de cheval gorgé de sang, à l’inverse dans un état de grande nervosité j’engloutissais sur son ordre un bouillon maigre, j’ose dire aujourd’hui que j’ai beaucoup simulé. Toutefois une question restera en suspens, si nous admettons que cinq litres de sang circulent bel et bien dans nos corps il a fallu un jour qu’un chercheur curieux vérifie la chose en

 

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vidant un corps vivant, car je n’ose imaginer en quel endroit il put planter sa jauge de contrôle.

 

Nos voisins de droite s’appelaient aussi Berthézène, sur le mur de leur maison l’œil averti déchiffrait la mention épicerie, une épicerie qui s’activait bien avant ma naissance. Sur leurs prénoms respectifs ma mémoire baigne dans un léger flou aussi ne citerais-je que deux prénoms, Nicole, la fille cadette de la maison, elle avait deux ans de moins que moi et Alain le fils de la maison, ce fils perdra un œil dans un accident de chasse. Néanmoins madame Berthézène m’affligeait le plus, une personne de grande taille, de forte corpulence, et de la même génération que Denise. Elle se déplaçait avec peine car ses jambes ulcérées lui imposaient des douleurs insupportables, aussi ne sortait-elle qu’avec ses jambes enserrées dans des bandes molletières qui se maculaient dès leurs mises en place terminées.

« Personne n’y peut rien, affirmait Denise, c’est de famille que d’avoir un sang trop fort, et il n’y a rien à faire que de subir. »

Ainsi quand je la voyais déambuler je me signais d’une croix afin que mon sang ne prenne point trop de force. Je te sens sourire lecteur narquois, un sourire moqueur, lis donc ce qui suit à propos du sang destructif.

Il advint un jour où Nicole eut une quinzaine d’années. L’histoire se déroulait avant le souper d’un soir de je ne sais plus, ni le jour, ni le mois, ni l’année. La famille autour de la table patientait que tous fussent réunis afin de commercer le repas, Nicole dans la salle de bain fignolait sa toilette pour être toute à son avantage au bal de la soirée, finalement il se peut bien que ce jour-là fût un samedi. A travers la porte plusieurs fois madame Berthézène engagea Nicole à moins de coquetterie lui faisant valoir que tous n’attendaient plus qu’elle pour manger. L’absence de réponse de Nicole ne troubla pas sa mère tant il est admis qu’une jeune fille a besoin de temps pour se mettre en beauté, et que cette activité perturbe les autres sens, audition surtout. Certes Nicole n’avait nul besoin de beaucoup de minutes pour s’apprêter, c’était déjà une jeune femme formée d’une haute stature, avec un visage poupin, des cheveux frisotants, et surtout un sourire radieux agrémenté par les dents du bonheur. A bout de patience le père se leva de table, et maugréant un : « maintenant ça suffit ! » décida d’aller la chercher quitte à défoncer la porte. Cet excès d’emportement lui fut vain, il ne peina pas à ouvrir cette porte non verrouillée,

 

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et découvrir Nicole allongée à même le sol, plongée dans un sommeil définitif. Elle gisait, un côté du visage bleuie par un transport au cerveau ou, autre dénomination hémorragie cérébrale, mais peu importe le nom qui couvre finalement l’action de la force du sang capable de déchirer une artère, ou de son épaisseur qui interrompt sa propre circulation, et provoquer la fin d’une jeunesse en fleur. Deux, trois jours plus tard, un cercueil tout blanc éclatant de blancheur sous un soleil étincelant emportait ma juvénile voisine en éternité.

 

Conformation des êtres, organisation cataclysmique de la nature, la dangerosité sévit partout.

« Aï vis à qu’este nuiéi qué fasïés yaouz é yaouz ! »

Lecteur embarrassé, voici la traduction : « as-tu vu la nuit dernière tous ces éclairs d’orage »

L’homme qui, à brule-pourpoint, apostrophait Marcel concentré sur son occupation régulière de vigilance d’avant-souper, s’appelait Joseph Hermet dit Catou (petit-chat en langage vernaculaire, mais il est préférable d’entendre gentil-chat ce qui se rapprocherait de gentilhomme, et conviendrait mieux au bonhomme). Malgré son œil aiguisé Marcel s’étonna d’être facilement surpris par Catou. L’homme, il est vrai, présentait une taille modeste faite en longueur tout comme son visage accentué par le port de son béret qu’il posait à l’arrière du crâne dégageant tout son front. Il se vêtait comme tous, d’habits de travail aux couleurs ternes, de godillots aux pieds, et sur le nez il calait ses lunettes de vue teintées le protégeant du soleil, seule licence permise au progrès par Catou. Il faut savoir que Catou jusqu’à la fin ne transigera jamais avec le respect d’une façon de vivre traditionnelle apprise dès son enfance, qui lui convenait si bien qu’il jugea inopportun d’en changer pour le reste de sa vie. Il sera le seul, unique, et dernier agriculteur à travailler ses terres avec le cheval, tout comme il ne s’embarrassait point des fuseaux horaires, seul comptait pour lui l’astre solaire, et il marchait dans son pas, ainsi vers quatorze heures alors nous avions fini depuis longtemps notre repas, il passait avec son attelage, et rentrait chez lui manger, été comme hiver, la soupe de midi. Ne croyez pas qu’il cherchait midi à quatorze heure, le soleil lui indiquait le vrai midi il s’en tenait là.

Encore un point sur Catou précisément sur la souplesse du bonhomme, adolescent je l’ai vu lors d’une ferrade, une ferrade lecteur parisien qui m’interroge à ce propos consiste à marquer la cuisse du veau au fer rouge des

 

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caractéristiques de la manade, dans la foulée le manadier lui fera une escoussure, une escoussure ami de Paris est une entaille signifiante pratiquée sur une oreille du veau, quoi tu trouves cela barbare et rétrograde, mais pas d’avantage que ton piercing et ton tatouage, mais puisque tu le prends ainsi je te déclare que pour finir que si le manadier juge sa bête valable il la bistournera sans façon, et pour ce dernier mot tu n’auras aucune explication na !

Reprenons, les gardians après avoir séparés le veau du groupe des bêtes, poussait celui-ci vers le groupe humain qui à mains nues l’attrapait et l’amenait près du feu où rougissait le fer, mais souvent le veau malin échappait à sa capture et tentait de rejoindre le troupeau, à ce moment intervenait le rusé Catou qui lui coupait sa route en l’effrayant. Il sortait d’une broussaille bras levés, vociférant à se déchirer glotte et épiglotte, le veau se dirigeait alors d’un autre côté, où à la première broussaille il retrouvait Catou agitant les bras et lui criant dessus, derechef il changeait de direction n’imaginant pas voir sortir de chaque fourré Catou encore, encore, et encore, de tous les buissons il voyait surgir ce petit chat matois qui l’inquiétait, qui le terrifiait. Or entre-temps la jeunesse cernait le veau s’en emparait.

« Oh Marcel aï lountain qué ne tïés pas vis, arriva qué té fasïés un poutou ! »

Soit « Oh Marcel cela fait bon temps que je n’ai pas senti à mon côté ta présence amicale, et que je n’ai pas vu ta face joyeuse, aussi permets-moi une embrassade virile, en tout bien tout honneur, sans donner à ce geste sympathique des intentions malhonnêtes ».

Le féru d’occitanisme ne retrouvera pas dans ma traduction toutes les nuances et joliesses de la langue des troubadours, pourtant j’affirme avoir retranscrit l’esprit de la phrase que Catou prononça de sa voix éraillée, et si tu me crois lecteur aimé « té farié un poutou » à Pâques et à la trinité.

Marcel se redressa de sa posture assise, puis se plia presque deux afin que les joues piquantes de poils drus se frôlent. Debout, et face à face, les deux hommes continuèrent leur conversation en patoisant un dialecte ancien dont je veux t’éviter, mon bon lecteur, la fastidiosité, car moi-même le jour de cette rencontre, à mon âge tendre, je décrochais assez vite, mais par la suite Marcel me dira la teneur de la discussion, où essentiellement il fut question de l’orage nocturne, donc des fameux « yaouz ». Catou dira à Marcel en substance que dès la fin du jour de la veille il sentait le ciel hypocrite prêt à faire des siennes, à balancer une pluie diluvienne propre à tout ravager, et ne laisser aux vignes

 

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que des grappes meurtries, délestées des grains de raisin. Il se coucha angoissé de ce futur proche qu’il redoutait, ainsi il ne fut pas surpris de la violence des éclairs, et des rugissements du tonnerre. Il eut le besoin de se lever à la mi- nuit pour constater l’avancement du phénomène. Bien sûr il ne pouvait rien faire d’utile face au tumulte du ciel, pourtant il lui semblait qu’en étant debout en pleine nuit il démontrait la force de sa passion pour ses vignes à qui de droit, et par la pensée encourageait celles-ci à résister. Il était là avec elles, surveillait les quatre coins du ciel, espérant que ce ciel l’aidât un peu.

Marcel écoutait, il écoutait toujours, Marcel comptait ses mots, les mots l’effrayaient, ils avaient toujours des sens doubles ou triples. Toutefois Marcel encourageait son copain à tout lui dévoiler de sa nuit homérique seul face aux éléments avec son espoir pour soutien.

A la fin de leur entretien ils se dirent « adiou ! », indiquant par là qu’ici-bas ils se retrouveraient sans doute, sinon à Dieu certainement, ce que l’un et l’autre méritaient.

Suite à mes interrogations Marcel m’expliquera l’angoisse du viticulteur devant la menace du ciel qui déchainé emporte toutes les espérances. Lui-aussi avaient peu dormi cette nuit-là, se ressassant toutes les phases de son travail dans les vignes, elles pouvaient être mises à mal en quelques minutes de colère d’un ciel bas. Alors je te le dis à toi touriste qui t’arrête à la superficialité de ta première vision, dans ce petit pays de ton estive les gens ne travaillent pas moins qu’ailleurs, et quand ils récupèrent des forces ils pensent à leur labeur, passé ou futur, jusqu’à passer des nuits blanches, ces dernières n’ayant aucun rapport avec celles réputés d’une certaine côte d’azur, ou plus précisément d’une côte saphir aux vagues d’argent d’une onde plus claire qu’un diamant, à mille lieues du geste simple des hommes de chez nous de mon enfance qui pour me dire bonjour me tapotait les « gaouttes »(joues) de leurs grosses « pastasses »(mains) cornées. Adiou à toutis !

 

 

 

 

 

 

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                                       LEÇONS DIVERSES

 

 

Jambes écartées, un bras étiré au-dessus de ma tête ma main cherchant à caresser les cieux, tandis que mon autre main glissait sur ma jambe et que mon buste penchait de son côté. Je faisais mes étirements, mes camarades de la classe unique à l’unisson exécutaient le même mouvement, notre maître donnant l’exemple commandait ces mouvements gymniques.

« Et un, et deux, et trois, mens sana in corpore sano ! » Criait-il

Un esprit sain dans un corps sain, en principe lorsqu’on évolue dans son enfance cela va de soi pour la majorité des individus, le vice et les dérèglements n’arrivant qu’au fil des années. Néanmoins ces habituels exercices physiques matinaux m’ennuyaient, car tous les matins nous ne passions pas moins de dix minutes à cette activité faite plus pour tempérer nos ardeurs que nous maintenir en forme, même lors des matins pluvieux nous devions, coincés par nos bureaux d’écolier, nous employer à moult moulinés de bras, d’avant-bras, et d’épaule. Pourtant quitte à me barber je préférais le grand air, où je profitais d’une vue panoramique de tous mes camarades, car nous formions une immense ronde, dont les moins lestes qui sombraient dans le ridicule d’un mouvement mal exécuté, surtout le petit rondouillard à lunettes qui sévit dans toutes les écoles de France et de Septimanie. Je suis sur ami lecteur que tu te souviens de celui de ta classe, son nom, son prénom, ses tics, pas vrai ? Le mien trainait à plus de douze ans dans le primaire attendant l’âge légal de l’apprentissage du métier de boucher, ayant fait sa communion il portait un pantalon long, de préférence celui de gardian camarguais à petits carreaux blancs et noirs, ou en velours brun avec le liseré noir sur les côtés, du plus bel effet, et il n’étaient point rare que nous fissions, admiratifs, la ronde autour de lui, une sorte d’arène de bon aloi car les cheveux drus et frisés de notre camarade le faisait ressembler à un taureau camarguais dont il possédait par ailleurs les attitudes pour les côtoyer souvent depuis sa monture.

Plié en deux les doigts de mes mains saluaient ceux de mes pieds, je sentais mes tendons tendus à l’extrême à l’arrière de mes jambes raidies, puis sur ordre nous nous redressions, à cet instant précis par-delà le mur d’enceinte je constatais que, depuis sa fenêtre avec vue sur la cour de notre école Saint-Jean-Baptiste, Nana profitait de notre spectacle rythmé et néanmoins sportif.

Nana était l’épouse d’Hubert Armingué dont j’évoquais plus haut, dans la chronique : SPECTACLE, ses dons de comédien, doublés de surcroit par ses talents d’instrumentiste pour jouer en virtuose du saxophone, Nana ou plus respectueusement madame Armingué accoucha d’une fille, que son Hubert de mari s’empressa de prénommer Cécile en l’honneur de la sainte patronne des

 

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musiciens, elle deviendra une bien jolie jeune fille à qui j’aurais volontiers adressé des compliments si j’avais été de son âge, or c’était une grande et de surcroit elle fréquentait. Madame Armingué, petite de taille, avec un léger surpoids, présentait un visage jovial et rieur, une fatalité cruelle l’affligeait d’une gênante claudication. Elle tenait une épicerie à l’angle de la rue de la fontaine et de la rue de la gare, la porte d’entrée se situait précisément dans l’angle, sitôt que je poussais celle-ci, s’offrait à mes yeux une profusion de friandises, et de gâteries, parfois Hubert rangeait les produits sur les rayonnages de sa seule main droite, il occupait sa main gauche par le portage d’un paquet de biscuits secs au beurre dans le lequel il piochait en regardant admiratif son travail de belle présentation, il regardait souvent, il piochait abondamment. Une fenêtre donnant sur la rue de la fontaine servait de vitrine devant laquelle je rêvassais à n’en plus finir. Dis-toi lecteur moqueur qu’autour de 1960 dans mon village cette fenêtre était l’unique ouverture proposée à mon imagination. Un jour j’y trouverais exposé les figurines de personnages de corrida en action, je t’assure lecteur incrédule qu’ils proposèrent à chacun de mes arrêts contemplatifs un spectacle scintillant de grâce et de couleurs où les actions discutables n’existaient plus pour en être bannies à jamais.

Digression en rapport avec les propos précédents. Devoir du samedi 14 novembre 1964 : faire un court paragraphe d’une inondation. Le garçonnet que j’étais empoignera sa plume, et produira ce texte :

 

« le 6 juin 1963 le fleuve a débordé de 30 cm de haut. Le soir, sorti de l’école, impossible de marcher. On aurait vu les gens pour faire les commissions couraient. Quelques-uns glissaient et tombaient c’était rigolo amusant. Enfin j’arrive, la maison était bien chauffée, de suite je pose mes souliers pour me chauffer les pieds. »

 

Le fleuve en question n’est autre que le Teyron qui ruisselle à présent, comme à cette époque, sous le macadam de la rue du Teyron. Un seul garçon de notre école peut se vanter de connaitre mieux que quiconque le Teyron enfoui, il s’agit de mon cousin Dédou que je regardais avec fierté car bientôt il aurait l’âge requis pour apprendre à souder et à remettre à neuf les carrosseries des camions. Une autre raison me rendait admiratif devant ce garçon affable, serviable, et flegmatique, il se chargeait de récupérer le ballon

 

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de football, alors qu’il ne jouait pas à ce jeu, chaque fois qu’un maladroit l’expédiait par-dessus le mur de l’école et que la déclivité de la rue entrainait irrésistiblement celui-ci dans le regard conduisant au lit souterrain du ruisseau tout sec. Dédou revêtait les vieux vêtements de jardinage du maître, vêtements de « peillarot » aurait dit Denise, et muni de la torche électrique il partait seul pour une expédition digne du commandant Cousteau, lorsque ce dernier farfouillait quelques cavités sous-marines. Dédou revenait toujours avec aux lèvres un large sourire et surtout le ballon que les footballeurs lui arrachaient des mains le maudissant de leur avoir fait perdre un temps précieux de jeu. Mais Dédou était heureux d’avoir rempli sa mission et j’ignore à présent qui après son départ s’employa à cette tache singulière.

Le lecteur tatillon me signale une incohérence, le 6 juin 1963 tombe un jeudi, or à cette époque le jeudi dispensait les élèves d’école. Je réponds aussi sec à ce turlupin pointilleux qu’il me les brise menu, et qu’à dix ans l’erreur est permise, néanmoins l’évènement s’ancrera dans ma mémoire au point que sans peine j’ai retrouvé mon cahier de classe cinquante ans après les faits. L’inondation due à des pluies torrentielle induira la montée irrésistible de ce filet d’eau qui pénètrera dans le magasin de madame Armingué endommageant une partie importante de son stock. Les jours suivants cette catastrophe madame Armingué bradera devant son magasin les produits sauvés du désastre.

A-t-elle reçu à cette occasion néfaste des marques de sollicitude de la part de la communauté ? Je ne saurais répondre à cette question, pourtant je veux croire qu’elle bénéficia d’un élan mérité de sympathie. Plus tard à l’âge ingrat de l’adolescence je constaterais l’hommage singulier, une rare dédicace, qu’elle recevrait d’un admirateur bourru. L’homme, surnommé « Sottise », baroudeur notoire, légionnaire au long cours, ayant œuvré dans le Djebel et pourchassé, selon son expression, le sale Viet en Indo, pantouflait au poste de garde de Vendargues, taraudé par la passion du taureau, il réalisa son rêve de fonder sa manade, et le premier produit de la manade « Sottise » fut une vachette qu’il nomma sans barguigner : Nana. D’ailleurs Sottise signifierait aussi son estime à René Ruas en donnant son surnom : Toté, au premier veau de son élevage.

Toté Ruas apparaitrait dans mon champ visuel lorsque, avec mes quatre poils au menton, je fréquenterais le café Chaptal où avec les frères Itier :

 

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Fabrice et Fabien, et Henri Durant dit Macoco nous jouions à la belote avec une technique balbutiante comparée à celle digne d’un professionnel de Maurice Cammal, capable lui de mémoriser toutes les levées de la partie précédente afin de pouvoir anticiper dans la nouvelle partie le jeu du partenaire et des adversaires par rapport aux cartes qu’il détenait, un as de la belote vraiment !

Nous appelions Toté pour qu’il nous apporte un tapis, des jetons, et des cartes, car Toté aidait le service en faisant le garçon. La cinquantaine bien sonnée, la phrase mesurée, le cheveu rare mouillé et peigné avec soin, une taille modeste, sa tête ronde posée sur un buste sphérique, Toté fumait un éternel cigarillo Niñas qu’il posait dès qu’il œuvrait, essentiellement de sa main gauche car le destin voulut qu’il ait un bras droit atrophié terminé par une main rachitique composé de deux doigts minuscules. Toté ne remplissait pas son temps avec cet emploi aussi assurait-il les fonctions de fossoyeur, de gardiennage et d’entretien du cimetière, il vivait avec sa sœur Annette qui lui ressemblait beaucoup, mais avec des traits plus fins, de plus elle allait à la messe plus souvent que lui. Toté boudait le bon Dieu à cause de sa mauvaise farce.

Je n’ose imaginer les moqueries qu’endura l’écolier Toté dans son enfance tant la cruauté enfantine surpasse les bornes de la simple moquerie. Par expérience je peux citer les méchants quolibets qu’endurèrent mes camarades recalés lors des examens magistraux de nos mains et de nos oreilles par le regard acéré du maître. Un corps sain sous-entendait un état de propreté irréprochable exempt de toutes remarques acerbes de sa part. L’obligation de toilettage s’effectuait sur le champ à la pile en pierre de la cour de récréation sous le regard ironique de tous, les plus enragés parvenaient avec des mots blessants à provoquer des pleurs du malpropre. Dois-je confesser qu’en ces occasions l’effet de groupe jouant, je mettais à jour le côté sombre de mon caractère au risque de passer pour un malotru ? Je préfère avouer, en chantonnant du Brassens, que :

 

Le pluriel à l’homme de vaut rien, et sitôt qu’on

Est plus de quatre, on est une bande de cons,

Bande à part sacrebleu c’est ma règle et j’y tiens

Parmi les cris des loups on entend plus le mien

 

 

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Toutefois puisque je me confie je ne laisserais rien dans l’ombre surtout pas cette déconvenue d’un geste déplacé par lequel je vivrais mon premier moment de solitude extrême. Lorsqu’en classe nous faisions quelques exercices nous devions garder le silence du trappiste, afin que le maître selon son souhait entendît le vol d’une mouche. Mais je me rappelais des paroles adultes des pré-adolescents du dernier rang affirmant sans vergogne qu’avec de la salive et un peu de patience ils pouvaient faire subir à la dite-mouche les derniers outrages en plein vol. Ma lectrice préférée considèrera avec satisfaction l’étendue de mon tact, et admettra en connaissance de cause que l’incompréhension des exercices ajouté à une sévère monter de sève rendaient ces garçons vigoureusement pubères volontiers libidineux. Néanmoins il suffira dès après la récréation que le maître ordonne le silence par un : « Je veux entendre une mouche voler ! », pour que la grasse plaisanterie des grands résonne à mes oreilles, et comme j’ai le rire partageur je répandais autour de moi la gaudriole. Or le maître voulut savoir, et ne pouvant satisfaire à sa curiosité je murmurais que je riais sans motif, irrité il me fit savoir que seul les gens sans raison riaient sans cause. Clairement traité de fou devant mes camarades irradiant de joie je voulus avoir le dernier mot du genre : « c’est celui qui dit qui l’est », ou plus précisément le dernier geste, en guise de réponse mon index vengeur prit le chemin de ma tempe, avant d’exécuter un seul tapement je ressentis une grande douleur au niveau de ma face sans doute le réflexe gestuel n’avait point permis à mon maître d’ôter la chevalière de son doigt, ensuite saisissant du pouce et de l’index quelques fins cheveux juste au-dessus de mon oreille, il m’inviterait sans façon à une promenade entre les bureaux. Je ne voulais pas pleurer, je serrais les dents, puis de ma langue je fus content de nettoyer la coulée visqueuse qui glissait sur mes lèvres, elle n’avait pas le gout salé d’une larme, et c’est l’œil sec que j’encaissais la punition de conjuguer, lors de la future récréation, le verbe respecter à tous les temps et à tous les modes, en appuyant fortement mon mouchoir sur mon nez.

Déjà ma conformation dorsale m’empêchait de courber l’échine, et les années passant cette raideur vertébrale devant un pouvoir abusif m’affligerait des punitions autrement plus consistantes qu’un verbe à conjuguer avec un nez douloureux. Pourtant dès les classes primaires le maître nous inculqua des notions de savoir-vivre, des rudiments de bonnes manières, une palette nuancée de gestes de maintien à faire dans certaines situations. J’étais

 

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suffisamment réceptif en ces matières pour obtenir des satisfécits pour ma conduite, ma politesse, et mon ordre, mais il faut croire que mon taux d’exaspération s’égarait bien vite dans des niveaux que ne corrigeaient point les automatismes d’un individu civilisé.

A présent après soixante ans de réflexion je crois percevoir un début d’explication à nos gestes sauvages, ainsi je te demande ami lecteur de redoubler d’attention, et d’imaginer la durée extrêmement réduite d’une vie humaine mise en rapport avec les millions d’années de la formation de notre planète, et les millions d’années nécessaires à l’éclosion de la vie sur ladite planète, à cette échelle de temps, la distance qui sépare l’homme primitif et l’homme civilisé requiert l’utilisation d’un chronomètre aux centièmes de seconde, parfois même ce chronomètre s’avère inutile tant à la vue tu te rends compte lecteur mon ami que ceux qui t’entourent sont proches de nos lointains ancêtres, à moins que, autre hypothèse, en avance sur notre temps ils nous laissent entrevoir notre futur où prédominera la barbarie. Au choix !

Dans le primaire notre maître nous aidera à gravir les degrés des marches de la civilisation qui consistaient à ne pas mettre les coudes sur la table, à dire bonjour et merci, à se sortir les doigts du trou du nez et ne pas retirer de celui-ci , comme il est d’un usage enfantin, des concrétions immondes. Il évoquerait le concept du livret d’épargne sur lequel se plaçaient les économies, une notion abstraite pour un garçonnet qui voyait comme beaucoup de familles l’argent passer en coup de vent entre les murs de sa maison. L’économie selon les dires de maître consistait à conserver un peu de cet argent qui entrait au domicile et le déposer dare-dare à la caisse d’épargne sur un livret pour l’utiliser plus tard avec les intérêts acquis, ainsi énoncé l’affaire se conçoit sans peine. Je visualisais la chose en concrétisant les mots, je voyais l’argent, billets ou monnaie, rangé dans un carnet personnel aménagé de façon à ce que rien de se perde, puis ce carnet était entreposé dans une caisse d’une grandeur suffisante pour abriter tous les carnets des gens économes. Je dois avouer que ce système de mélanger mes sous avec les autres dans une caisse, fut-elle compartimentée, vaste, et avec des étagères nombreuses, ne me plaisait pas, et j’imaginais qu’il ne séduisait pas non plus mes parents, d’ailleurs Denise balayait cette histoire d’intérêts d’un revers de main.

« Il vaut mieux tenir que courir ! Puis l’argent qu’on distribue comme ça, qui te tombe du ciel, j’y crois pas trop. »

 

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Elle concluait par : « Nous verrons cela quand nous serons riches», un rêve jamais concrétisé.

Pourtant un jour suivant un camarade d’école sortirait fièrement de son cartable son livret de caisse d’épargne. Prévenu par le maître nous cernerions le nanti avec des mines patibulaires, et dans un silence inquiétant, avec la précaution indispensable de maintenir à distance des démunis envieux aux regards fiévreux, le camarade tournerait les pages fortunées de son minuscule fascicule d’où rien ne tomberait. Dépité je regardais le prétendu nanti avec pitié, comment pouvait-il croire qu’avec son carnet soi-disant bien pourvu il achèterait après la messe dominicale ne fut-ce qu’un seul carambar à tonton Blaise notre pourvoyeur de friandises. Malgré son air suffisant je le savais enfariné, et intérieurement je me moquais de sa prétention. Cependant un doute m’assaillait ses parents avisés ne se serait pas fourvoyés dans des combinaisons risqués, d’autant que cette famille évoluait dans une aisance certaine excluant l’aventure financière, bien qu’elle distribuât au chérubin avec déraison une profusion de liquidité pour acheter les vignettes contre la faim dans le monde.

Chaque année ce camarade fortuné acquérait à lui seul une pléthore de vignettes qu’il collait, avec la morgue du possédant, à l’emplacement prévu sur la planche cartonnée fixée au mur, et dont l’ensemble fini représentait une grande image moralisatrice de l’effet des dons sur les défavorisés. À ce stade nous avions le droit de conserver la planche en récompense, mais une autre planche remplaçait la précédente, et tout était à recommencer. A cette époque la faim touchait le monde de plein fouet, et j’imaginais qu’en l’an 2 000 nous parlerions de la faim de ces années prétendues glorieuses de la même façon que des pestes moyenâgeuses.

Evidemment j’achetais très peu de vignettes, juste une pour marquer le coup, mais cette bonne action me privait d’au moins deux Malabars que je regarderais avec envie lorsqu’à la sortie de la messe tonton Blaise lèverait le hayon de son break-magasin enchanteur. Cependant mon égoïsme devant ce grand malheur des disettes permanentes me culpabilisait aussi vis-à-vis du maître en guise d’excuse à partir d’une réalité authentique je produirais une rédaction où je me permettrais de broder la vérité, notamment le passage du mendiant à notre maison, où je tiendrais un rôle avantageux. Regardons ce texte ancien et enfantin.

 

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Samedi 7 novembre 1964

Rédaction

Dans mon village je connais un pauvre. Chaque jour il va d’un village à un autre village. Le dimanche il va à une porte de l’église demander l’aumône.

Il est bien accueilli puisque tout le monde lui donne la pièce.

Mais quelques-uns se moquent parce que : il n’a pas de souliers, parce que : il a des béquilles, parce que : il est mal habillé.

Quand il se présente chez moi je demande à ma mère un bout de fromage et du pain, j’y donne l’aumône de tout mon cœur, et puis il s’en va.

 

Que personne ne s’y trompe si les deux dernières lignes témoignent d’une affabulation du môme que je fus, elles dénotent toutefois une singulière prescience. Les années passant n’arrangeant rien à l’affaire, un humoriste en salopette mettra mon plan en action, et voudra qu’en pays gastronomique il n’y eut pas une personne qui ne se restaura pas d’un bout de fromage avec du pain.

 

Poème du XVème siècle

Par ce temps cher mon corps est consumé,

J’ai peu mangé, encore moins humé,

Et je suis d’être en ce monde las

La cause y est : faim me tient en ses lacs*.

(*lacs pour lacets, à prononcer las en accentuant le s final)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                        ENJOUEMENT LUGUBRE

 

                    Et quand la mort lui a fait signe

                    De labourer son dernier champ

                       Il creusa lui-même sa tombe

                       En faisant vite en se cachant

                       Pauvre Martin pauvre misère

                     Creuse la terre, creuse le temps

 

Je n’ai pas connu le Martin de cette chanson de Brassens, en revanche il me revient en mémoire le Martin de mon enfance. Il s’appelait Jean Riazza, et avec un sens coutumier de l’à-propos tout le monde le surnommait la Pipe car justement il fumait la pipe, une espèce de brule-gueule courbe dans lequel il pompait son nécessaire de nicotine juste de quoi couper un air ambiant trop pur pour ses bronches, car l’homme, à le voir déambuler par les rues vendarguoises, paraissait maladif. Noir de cheveux, cheveux qu’il tirait en arrière une fois abondamment mouillés, l’homme se rasait bien souvent avec la queue de la cuillère, alors celle-ci laissait toujours négligemment sur sa face émaciée aux joues creuses des ombres noires, en réalité ce visage sombre qui soufflait devant lui un nuage gris inquiétait les gens, trop de noir pour être honnête. Fluet, vouté, il marchait d’un pas sec sans prêter attention à rien ni à personne. Je ne serais dire aujourd’hui ses sources de revenu, sans doute vivait-il au jour le jour d’expédiant, j’aurais dû à cette époque montrer un peu de curiosité auprès de Marcel, car l’homme surnommé la Pipe était mon oncle. Certes un oncle par alliance pour être marié à Agnès, ma tante incontestable, la sœur de Marcel.

« Ton papé (le père d’Agnès et de Marcel) ne voulait pas qu’elle se marie, me confiait Denise, à cause que ta tante a de l’emphysème ce qui l’empêche de vivre comme tout un chacun, avec cette maladie elle ne peut pas respirer normalement et en plus ça lui use le cœur. »

Avec un tel handicap son passage ici-bas serait bref quarante-cinq années pas une de plus, ses poumons de pierre demandait à son cœur trop d’efforts pour qu’il résistât à une usure prématurée. Si encore la nature l’avait produite menue !, or sa grande carcasse réclamait une profusion d’énergie qui l’épuisait.

« Elle se marie, continuait Denise, bon, contre l’avis de son père, bon, mais en plus avec un type qui fume, et qui lui empoisonne tout l’air dont elle a besoin. Si encore il se contentait de cigarettes comme tout le monde, mais non, monsieur fume la pipe, que ça lui détruit toutes les dents de devant, et après il bave comme un escargot que tu suis à la trace. Ah ! Ça me dégoutte ! »

 

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Denise exagérait, car raisonnablement personne n’aurait pu suivre Jean Riazza par son flux salivaire, il bavait juste d’un rare filet qui s’écoulait le long du tuyau de sa pipe, et tombait sur le sol épisodiquement, mais je te l’accorde lecteur attentif, cette attitude amoindrit l’élégance qu’il sied à un gentleman.

Nous étions dans un temps de chagrin, papé Gribal venait de mourir dans d’affreuses douleurs, et la question de son enterrement se posa, car lui-même n’avait rien prévu, pas de caveau, pas même une concession perpétuelle. Pourtant son épouse depuis plus de dix ans l’attendait au pied d’un cyprès, gisant dans une parcelle de terre concédée par un bail renouvelable. Alors émergea l’idée de faire comme tout le monde, de réunir post mortem les membres de la famille dispersés, papé Gribal et son épouse Françoise les premiers devaient pour l’éternité reposer côte à côte dans leur dernière demeure, leurs dépouilles bien rangées sur une des étagères du caveau. Provisoirement, le temps d’édifier le caveau, papé Gribal dans son cercueil fut mis en terre.

A cette époque Jean Riazza chômait, et plutôt que de creuser la tombe à des moments perdus Marcel et son frère Lucien convinrent de confier cette tâche à leur beau-frère qui pouvait s’y atteler toute la journée sans démordre. A partir du jour où Jean Riazza se mit à l’ouvrage, régulièrement j’irais voir l’état d’avancement des travaux de cette construction bizarre où les occupants se complaisent à passer leur perpétuité dans les fondations en envoyant pour effrayer le quidam quelques feux-follets de bon aloi du tréfonds de leur trou.

Les feux-follets ne m’ont jamais épouvanté car je savais de Marcel l’explication incontestable, qui lui l’a tenait de son patron, le docte médecin Gounaud. La science explique tout… sauf ce qu’elle ne peut pas.

« Savez-vous Marcel à quoi sont dû ces feux-follets qui apeurent tant les gens ? »

Devant la mine ignare d’un Marcel qui cherchait dans un coin de sa cervelle une lumineuse indication, le bon docteur répondit à sa propre question.

« Le corps humain, Marcel, est composé d’éléments fluides et d’éléments solides. Or sitôt la mort du sujet le corps se décompose, et ces éléments en partie se gazéifient, ce sont donc les échappements de ces gaz de couleur bleu-verdâtre que nous nommons feux-follets. »

Marcel avait opiné un oui-monsieur. Ensuite en famille il nous donna en primeur cette information capitale. Mais Denise lui coupa net son effet en provoquant un magistral fou-rire.

 

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« Il n’y a pas besoin d’attendre d’être mort pour faire des gaz ! » Une réflexion pleine d’à-propos, et loin d’être inepte.

Quatre piquets plantés dans la terre, et une ficelle reliant ces piquets formaient une zone rectangulaire accessible au seul Jean Riazza qui, pipe au bec, piochait et pelletait de toutes ses maigres forces. Alors qu’il s’enfonçait avec peine dans la terre, en levant la tête par temps clairs je voyais se dresser au loin les curieuses pyramides blanches de la Grande-Motte, pyramides qui, dans les temps anciens, servaient de sépulcres aux pharaons d’Egypte. Puis un jour l’excavation prit la forme qui convenait à ce genre d’édifice, d’ailleurs depuis quelques temps il ne se voyait plus, émergeant du trou, qu’une noire crinière, et encore fallait-il regarder avec soin.

Une fois maçonnée la dernière demeure attendit ses premiers habitants. Comme prévu Papé Gribal fut déterré puis déménagé dans sa spacieuse résidence, pour une solitude provisoire, le caveau était conçu pour abriter une douzaine d’hôtes, son épouse Françoise l’y rejoindrait après s’être conformée à quelques formalités administratives. Un déplacement de cette sorte nécessitait la présence du fossoyeur, qui dans cette affaire jouerait son rôle en contre-emploi, la force publique, qui s’assurerait de la régularité de l’opération, il ne s’agissait pas de déplacer n’importe qui par une regrettable confusion, et pour finir un ou des éléments de la parentèle, ces personnes devant se rencontrer en même temps au cimetière communal.

 

Le cimetière communal de Vendargues à cette particularité qu’une fois franchi le portillon de l’entrée, le visiteur obligatoirement piétine quelques vieilles tombes formant des dalles au mitan de l’allée principale, à moins de les esquiver en jouant tel un enfant à la marelle. Ainsi pour éviter le sacrilège tu tombes irrémédiablement dans le blasphème de gestes impies.

« À Vendargues ils ne font rien comme tout le monde. Nous à Sète, disait Denise, sous entendant à l’époque d’avant son mariage, nous avons deux cimetières : le marin, celui des riches, et puis le ramassis pour tous les autres qu’on enterrait sans faire de chichis. Les riches !, il fallait voir tous les falbalas de ces enterrements de première classe, d’abord on savait quand quelqu’un aller y passer parce qu’on voyait le curé dans la rue en grande robe en disant des paters noster, et son enfant de cœur lui ouvrait le chemin en portant goupillon et eau bénite. Ensuite la maison du mort était couverte de grande

 

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tenture noire avec au sommet les initiales du défunt. Mais le plus beau c’était quand le corbillard venait prendre le mort, attention un corbillard tiré par quatre chevaux noirs, l’été c’était un phaéton, l’hiver une patache… »

« Et à la demi-saison un pata-ton » Interrompait Marcel en hurlant de rire, fier d’avoir bien mélangé PATAche et phaéTON.

« Regardez-moi le ce Marcelas ! » Disait-elle en haussant les épaules, et pour bien montrer la splendeur du cérémonial, elle s’enthousiasmait.

« C’était très joli à voir, et j’en ratais par un. Devant les chevaux, couverts de noir avec un plumeau blanc sur la tête, marchaient deux suisses avec leur hallebarde, habillés comme au temps des rois, le cocher portait un tricorne noir avec des liserés argentés. En toutes saisons des fleurs magnifiques camouflaient le cercueil de sorte que par ignorance tu pouvais confondre les funérailles avec la procession d’une fête d’un saint, le curé mettait sur son dos sa plus belle chasuble bordée de fils d’or, et les gens étaient en tenues habillées avec chapeaux haut-de-forme, fourrure en visons, et tout, et tout. »

Un jour en ultime démonstration, pour signifier que l’enterrement, à cette époque de son adolescence, était l’apothéose d’une longue existence Denise prononça ce mot sublime.

« Avant les gens mouraient vieux… maintenant les jeunes… ils ne savent plus… », Et avant que quiconque s’esclaffe elle reprenait la parole.

« Quand j’habitais chez mes parents au trou de Poupou (c’est le surnom de l’impasse Cadiac), une tante par alliance surnommée Julia la belge y logeait aussi, elle se plaignait tout le temps qu’elle avait mal ici et là, avec ma mère nous la plaignions et nous y faisions ses courses et son ménage, elle te rabâchait toujours cette phrase d’une voix chevrotante : le matin je me lève sans savoir si je verrais le soleil se coucher, et le soir je me couche en espérant voir le jour se lever. Total, elle a enterré tous les gens du trou de Poupou ! On dit qu’on apprend à tout âge, tu peux me croire qu’elle n’a pas attendu la fin de sa vie pour apprendre à mourir. Mourir, elle n’a fait que ça de toute son existence ! »

 

A Vendargues le cimetière a aussi cette autre particularité de se situer sur un monticule réservant à l’outrepassé cette joie posthume de voir, d’où qu’il soit, ses proches, ses amis, ou prétendus tels, suer à grosses gouttes pour l’ultime accompagnement, et dans de rares cas si le corbillard pousse fort l’accélération, de constater que certains cœurs n’y coupent pas d’un infarctus.

 

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Denise, et je tiens d’elle ce caractère, ne supportait pas l’hypocrisie en aucun cas elle se serait forcée à monter la rude rue du Peyrou pour une ou un avec qui un contentieux resteraient par la force du destin en suspens. Alors elle déclinait l’invite de Marcel à suivre les obsèques du fâcheux en attestant cet argument imparable.

« Pourquoi veux-tu que j’aille à son enterrement ? Est-ce qu’il (ou elle) viendra au mien ? »

 

Françoise feue l’épouse de feu Papé Gribal reposait je l’ai dit depuis plus de dix ans en pleine terre, tout le monde se doutait des dégâts causés par l’œuvre du temps sur une caisse en bois de bas de gamme, et sur le pauvre corps, aussi parmi la parentèle peu d’individus se déclarèrent spontanément volontaires. J’entendais la répulsion par cette phrase limpide.

« Bon, s’il faut y aller j’irais, mais j’aimerais bien que ce ne soit pas moi, j’aurais trop de peine à la revoir. »

Je regardais Denise la supposant suffisamment aguerrie par les épreuves de la vie pour affronter celle-ci, pourtant elle ne se déclara pas, en revanche pour contre balancer cette présumée dérobade elle rappela bien haut qu’elle n’était pas la fille de la défunte, et qu’elle avait fait pour celle-ci plus que ne le réclamait sa position, elle remit dans toutes les mémoires qu’elle participât au jour de la mort de sa belle-mère à la toilette et à l’habillage mortuaire.

« Je me souviens que j’étais avec madame … (ici je mets des points de suspension car son nom m’échappe), madame … avait l’habitude des gestes qu’il fallait faire, et heureusement parce qu’à moment donné en déplaçant la belle-mère, son bras a bougé, et moi je suis restée pétrifiée, alors madame … m’a rassurée en me disant que parfois des nerfs se coinçaient dans les os, et cela provoquait des mouvements malgré la mort. »

« J’irais ! » Marcel avait rompu le silence en installant par ces mots autoritaires un silence lugubre. Dans ma petite tête d’alors je voyais Marcel debout devant le carré de terre dédié, observant le moindre des gestes de Toté, René Ruas pour l’état civil, fossoyeur en titre, extirpant de la caisse pourrie les restes anciens de l’aïeule. Je frémissais en sentant mon incapacité d’agir dans la même situation avec la même dureté de caractère, à présent je me dis qu’il faut beaucoup de sentiment pour imaginer dans ce qui est, l’être qui a vécu, vous donna avec la vie, le sein, l’amour.

 

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Quelques années passeraient, et un jour de malchance Jean Riazza casserait sa pipe, il profiterait sans l’avoir vraiment désiré du travail réalisé de ses mains opiniâtres.

Puis d’autres années encore, et le destin ferait évoluer ma carrière à Marseille où en flânant dans les quartiers huppés je considèrerais l’entrée d’un immeuble haussmannien savamment décoré d’une belle tenture noire avec des initiales au sommet, mais des chevaux vapeurs, ou mieux encore des chevaux DIN, avaient remplacé les chevaux à crottins de la jeunesse de maman.

 

Mais où sont donc les funérailles d’antan ?, s’interrogeait Georges Brassens.

Les belles pom, pom, pom, pom, pom, pompes funébres,

On ne les reverra plus, et c’est bien attristant,

Les belles pompes funèbres de nos vingt ans.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                              LE PETIT CHAT EST MORT

 

 Le chat de la voisine

 Qui mange la bonne cuisine

 Et fait ses gros ronrons

 Sur le bel édredon dondon

 Le chat de la voisine

 Qui s’met pleines les babines

 De poulet de foie gras

 Et ne chasse pas les rats

 Miaou miaou.

 L’histoire terrible du chat qui suit ne ressemble en rien à celle chanté par Yves Montand

 

« Alors ces bougres, ils avaient beau chercher, et personne ne trouvait le chat. »

 Je jouais à même le sol quand mes oreilles relevèrent cette phrase de Marcel, sous entendant une énigme emberlificotée, la disparition mystérieuse d’un chat. Je dis un chat car les Bessou en possédait une ribambelle ils couraient de partout dans ce qu’ils nommaient pompeusement : la campagne.

 Les Bessou appartenaient à ma famille, des cousins germains à Marcel. L’aïeule se maria successivement à deux frères Gribal, lorsque l’ainé mourut à la grande guerre, le cadet prit la relève, non point sur le champ de bataille mais sur celui plus doux de l’oreiller où se livre quelques fois des luttes homériques. Lectrice de mon cœur tu ne me vois pas mais sache que je t’adresse un clin d’œil salace. L’aïeule devint veuve une seconde fois, et des trois filles qu’elle eut, deux étaient parties, aussi vivait-elle à présent avec Manon, Etienne l’époux de celle-ci, et deux de leurs enfants, des jumeaux dizygotes, une fille et un garçon du même âge que Danou ma sœur, ce dernier point a son importance car tous les trois préparait ensemble leur communion solennelle.

 Les Bessou vivaient à cheval sur deux habitations, ils louaient en ville une maison sise au début de l’avenue de Baillargues, laquelle ne disposait ni d’électricité, ni d’eau courante, comme au temps de Mimile Zola. Les Bessou puisaient l’eau à la fontaine, s’éclairaient à la bougie, et vidaient le Bourdaloue à la bouche d’égout qui donnait sur le ruisseau Teyron, devenu sous-terrain.

 

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Lecteur curieux tu te demandes pourquoi le pot hygiénique s’affuble de ce nom de Bourdaloue ? Ta question est légitime. Sache, lecteur attentif, que sous Louis XIV sévissait un prédicateur redouté pour la longueur de ses sermons, ceux-ci mettaient les vessies à de rudes tortures. À tel point que les nobles dames ne manquaient pas d’aller à la messe que munies du petit vase qui s’utilise nuitamment. Il appartenait à la servante de sortir le vase en cas de besoin et de le dissimuler après emploi. Ainsi du grand prédicateur que fut Louis Bourdaloue il ne reste de lui que son nom qui s’attache à un objet sordide. Quelle leçon pour les vaniteux de tous poils !

 

Chaque année au jour de l’an, en fin d’après-midi, Marcel en tête, nous allions présenter nos vœux aux Bessou dans leur maison de ville où le progrès ne pénétrait pas. Ils n’étaient guère bavards, et même Denise qui faisait parler les murs se cassait les dents sur leur mutisme, si bien que la visite se réduisait à la liqueur maison pour les hommes et au café pour les dames. Moi, je serrais dans mes mains l’enveloppe contenant mes étrennes, pour me distraire je regardais le sapin, et surtout la crèche qu’une unique et vaillante bougie s’acharnait à éclairer, je remarquais l’abondance de coton figurant la neige comme décor de la crèche, et cette idée me plaisait elle ajoutait le dénuement à la naissance divine. Personne n’y pense mais la neige tombe aussi dans le dessert, les Bessou sans radio ni journal le savaient.

 

Pendant la saison froide, les Bessou entraient en hibernation en ville, et la campagne dont ils jouissaient en pleine propriété demeurait, la porte et la fenêtre closes, le potager à l’abandon. Mais dès les premiers jours venus, les Bessou transhumaient de la ville à la campagne. Une distance de trois cent cinquante mètres parcourue deux fois par jours aux demi-saisons, en tirant une remorque à mains remplie de l’indispensable, avant de passer l’été complet en villégiature à la campagne où une petite brise rafraichissait les nuits tandis qu’à la maison agglomérée à une ville où aucun souffle ne pénétrait, ils étouffaient. A cette époque trois cent cinquante mètres suffisait pour retrouver la garrigue environnant le village.

 

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A la campagne située presque au bout de la rue Lamasse ils retrouvaient leurs innombrables chats qui avaient, pendant les mois rigoureux, survécu, tant bien que mal grâce à leurs chasses. Tout ce temps ils veillaient de leurs yeux lumineux sur la minuscule maison composée de deux pièces en enfilades de dix mètres carrés chacune. La porte d’entrée donnait accès à la pièce à vivre, en face de celle-ci un passage menait à la chambre-dortoir aérée par une fenêtre. Par-delà la fenêtre, donc derrière la maisonnette, il se voyait un débarras à ciel ouvert où se rangeait des planches, du grillage, des meubles hors d’usage, enfin toutes choses inutiles que l’individu commun met de côté dans le cas de besoin. Il se remarquait aussi un utile appentis propice à nos régulières envies de solitude. A côté de la maisonnette le précieux potager de moins de cent mètres carrés méritait qu’on prît soin de lui, et grâce à l’eau de la citerne, à l’eau de la ville parcimonieusement comptée, à une abondante sueur, il donnerait une profusion de légumes indispensables à une famille modeste, dont le seul homme, Etienne, ouvrier sans qualification, travaillait, ironie du sort pour quelqu’un vivant dans son logement principal sans eau courante, ni tout-à-l’égout, à l’usine Bonna une fabrique de tuyaux, de canalisations, et de buses en béton, vers laquelle il se rendait par une marche d’un kilomètre et demi, effectuée avec des pieds démunis d’orteils, ce qui le gratifiait d’une démarche à la Charlie Chaplin jouant Charlot la canne en moins, mais avec des souliers qui rebiquait de la pointe comme les moyenâgeuses poulaines.

 

Pour autant que je pouvais en juger, une fois l’an et dans la pénombre, les femmes Bessou tenait leur maison de ville dans un état de propreté acceptable dans le cas où le propriétaire eut à jeter son œil fourbe dans son immeuble. En revanche à leur maison de campagne il ne fallait pas s’attarder à rechercher une netteté excessive des lieux, la responsabilité de ces clairs obscurs douteux incombait à la vieille cuisinière à bois et charbon qui tirait mal. Le conduit ne bénéficiait d’aucun ramonage parce que la partie poêle servait peu juste pour adoucir les fraiches soirées d’été, mais ce temps suffisait à emplir l’intérieur de la maisonnette d’une couche de suie, et d’une odeur de fumée tenace. Cette odeur se mélangeait à celle sournoise de la dizaine de chats de la maison, chats que les jumeaux savaient précisément nommer, et qu’ils gardaient le soir par devers eux refusant qu’ils passassent la nuit dehors à se morfondre.

 

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« On peut aimer les bêtes mais pas au point de coucher avec elles, disait Denise scandalisée par ces habitudes, chacun chez soi ! »

 Il est vrai que chez nous nos animaux profitaient de la maison qu’aux heures permises par la bienséance, et sitôt leur repas du soir avalé, Mirza le chien, Catoune la chatte, suivie de Catounette sa fille, filaient retrouver leurs pénates. Auparavant nous aurions assisté au bref numéro de dressage que nous proposait Marcel dans le rôle du dompteur, et nos animaux dans le rôle des fauves. Mirza ayant fini sa gamelle le premier se positionnait assis devant Marcel qui soupait tranquillement, les deux chattes prenaient plus de temps à mâchouiller leur pâté, lorsqu’elles en avaient terminé, elles rejoignaient le chien, et tous dans le calme attendaient le bon vouloir de Marcel. Marcel par jeu ne les regardait pas, tandis que nous les spectateurs épions les attitudes des prodigieux acteurs. Les chattes trouvaient une contenance à se mettant à leur toilette, le chien avec ses yeux de chiens fixait l’un ou l’autre comme ci il eut envie d’entamer une conversation. La tension devenait palpable il allait se passer des choses merveilleuses. D’un coup, et sans piper mot, Marcel plia la lame de son Laguiole, alors dans la même seconde Mirza se dressa et dansa seul une sorte de quadrille tandis que les deux chattes exécutaient des tangos langoureux en se frottant aux pieds des chaises et de la table. A présent Marcel absorbé par de ténébreuses pensées se tenait debout, en deux pas il arriva à la porte d’entrée pour faire une sortie de cirque, il se tourna vers nous un large sourire illuminait son visage. Un A prolongé sortit de sa bouche.

 « À….. Vos rangs… fixent ! »

 Sous nos yeux encore une fois étonnés, Mirza, Catoune, et Catounette, se rangèrent en file indienne derrière Marcel qui ouvrant la porte ordonna.

 « Sortez ! »

 « Les animaux le comprennent parce qu’il est lui aussi un animal. » Concluait Denise lorsque devant un auditoire elle racontait ce numéro de music-hall.

 

Nos animaux passaient la nuit dans l’étroite remise située dans la courette de la maison, pêle-mêle lovés sur une paillasse. Cette remise supportait un pigeonnier désaffecté que Denise transforma en une pièce à conserver les raisins, et les pommes. En pleine saison de sauvegarde il émanait de cette pièce des fragrances de fruits qui t’attiraient bien mieux que n’avait pu le faire à leur époque les remugles oubliés par nos pigeons aux vols gracieux. D’ailleurs Cette puanteur fut la cause de leur hécatombe assumée et revendiquée par Denise.

 « Vraiment ça sentait trop mauvais ! »

 Casse toi tu pues et marche à l’ombre. Chantait Renaud le titi parigot, le moineau de Paris.

 

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Les pigeons mijoteront à l’ombre du couvercle de la casserole. Tu juges, lecteur mon ami, les mœurs rurales un peu trop rugueuses à ton gout, eh bien je vais te rajouter une couche supplémentaire d’horreur, mais prends d’abord en guise de calmant ce précepte de Denise avant de juger.

 « Celui qui n’aime pas les bêtes n’aime pas les gens. »

 Mais parfois elle adaptait ce principe aux circonstances. Par exemple quand comme animal de compagnie nous n’avions à la maison que Catoune, Denise à certaines périodes n’hésitait pas malgré ses miaulements déchirants à l’emprisonner dans la remise, alors la pauvre Catoune refusait de manger et passait sa journée à nous observer derrière le fenestron grillagé. Je la plaignais beaucoup et souvent me prenait l’envie de la libérer mais Denise s’y opposait fermement.

 « Je l’enferme parce qu’elle ne veut pas être sage, c’est une vilaine, elle préfère écouter tous les chats du quartier, des teignes, qui lui disent d’aller avec eux trainer les rues à des heures indues. Mais ça lui passera avant que ça me reprenne ! »

 Je ne comprenais pas trop cette dernière phrase, mais comme souvent elle concluait les discutions j’imaginais que la personne qui la prononçait, voyait se soumettre à sa volonté l’auditeur qui l’entendait. Et Catoune au bout de quelques jours faisait sa soumission en se frottant aux jambes de Denise.

 « Catoune, petite coquine, tu vas me faire tomber ! »

 La paix se rétablissait par ces gestes familiers entre Denise et Catoune jusqu’au prochain épisode des tourments naturels de la chatte. Or justement il y eut des périodes où la vigilance de Denise se tempéra, ou bien est-ce Catoune qui parvint à déjouer la surveillance, la conséquence de ces relâchements aboutissaient aux dévergondages de Catoune, et contrecoup de ses actes, outre les réprimandes de Denise, une portée de chatons se prévoyait à brève échéance, et pire son génocide programmé.

 

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Le moment de chatonner venu Catoune s’attachait à trouver à l’intérieur de la maison un lieu discret et secret, propice pour se faire. Mais avant que Catoune s’installe dans la penderie ou dans l’armoire, Denise lui procurait son nid douillet formé d’une banaste tapissée de peilles et de peilloux, qu’elle glissait sous une sorte de table guéridon, et pour assurer la tranquillité de la chatte elle punaisait aux pieds de la table une pièce de tissu.

 « Alors ma Catoune, tu souffres »

 Catoune répondait par des miaulements déchirants, alors je détournais mes yeux car déjà tout enfant mon cœur s’affligeait des souffrances contre lesquelles je ne pouvais rien entreprendre. Mais dans le cas présent je savais Catoune en de bonnes mains, et déjà Denise se tenait à genoux devant la banaste, du bout des doigts elle effleurait l’abdomen de Catoune qui se rassérénait.

 « Tu vas voir ça va bien se passer ma Catoune. Aussi si tu m’écoutais un peu, si tu voulais être sage, mais tu préfères courir les matous et tu es bien avancée maintenant, heureusement que je suis là…, voilà j’en tiens un…, doucement…, je te le tire doucement…, »

 Un après l’autre Denise rendait à la vie les chatons, tout en murmurant à Catoune des mots apaisants.

 « Regarde Vonvon comme ils sont jolis ! »

 « On va les garder ? »

 « Non, nous allons les placer chez des gens qui aiment les chats, comme nous avons fait pour les autres. Nous ne ferons pas comme les Bessou qui en ont de partout et ne savent pas quoi en faire l’hiver. »

 Cela me paraissait être une sage décision, bien sûr les jours suivants Catoune n’était pas très heureuse de ne plus voir ses chatons, elle les cherchait partout, elle miaulait en regardant l’inflexible Denise. Malgré la compassion que je ressentais pour Catoune, je comprenais la décision de Denise de placer les chatons.

 

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Puis un jour d’entre les jours la révélation me brula les yeux. Pourquoi étais-je à la maison ce jour-là, sans doute la maladie me retenait au lit, alors Denise me croyant endormi, profitant d’une escapade de Catoune, s’occupa des chatons d’une façon particulière, enfin des chatons qui n’avaient pas trouvé de familles adoptantes, car j’en suis témoin des gens venaient s’extasier devant ces douces boules de poils avant de s’en faire réserver une. Mais pour les autres, les malheureux délaissés à cause d’une robe moins jolie ou trop ordinaire le châtiment injuste les attendait. Qui osera prétendre que l’habit ne fait pas le moine et qu’une belle présentation ne sauve pas une situation. Un angle de mur, un coup sec, adroit, brutal, et immolation du chaton. Abasourdi je regardais depuis la fenêtre Denise user d’une violence définitive qui provoquait l’explosion de la petite tête. Horrifié je m’enfouissais dans le lit le drap me couvrant tout à fait je ne voulais pas voir ce sang, ne pas entendre le fracas, et ne pas crier mon désespoir. Comme les trois singes je n’avais rien vu, rien entendu, et je ne jetterais jamais à Denise des mots rancuniers.

 

Par la suite les aléas des conversations adultes m’apprendront les deux autres techniques, noyade et étouffement, employées pour terminer les petits chats. Il existait aussi une méthode ignoble, celle du poison, usitée à l’aveugle par des sans-cœurs qui ne supportaient pas l’envahissement de leurs dépendances par le monde animalier, ainsi la mort-aux-rats empoissonnait les rongeurs, et ceux-ci agonisants transmettaient le poison à nos petits félins dont notre Catounette un jour de malheur à venir. Sa mère, notre Catoune, n’avait pas eu le temps de lui enseigner sa science dans l’art de saisir les moineaux dans leurs exhibitions aériennes. Devant la remise de la courette, et protégé par le mur d’entrée poussait un superbe abricotier avec des fruits gros comme mon poing d’enfant. Ils faisaient les délices des moineaux malgré les feuilles d’aluminium, emballages ordinaires des plaques de chocolat, fixées çà et là dans les branches. Catoune montait au plus haut dans l’abricotier et ne bougeait plus guettant l’instant propice pour se jeter griffes sorties sur le piaf inattentif et gourmant. Elle le harponnait d’un seul ongle et s’agrippait avec son trophée à une branche basse. Nous voyions alors les copains du piaf virevolter autour de l’abricotier en criant leur rage par des sifflotis désespérés alors que Catoune entamait sa collation, elle les regardait pensive et sans méchanceté s’en doute repérait-elle dans la bande sa prochaine victime.

 

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Si Denise à sa façon régulait les naissances des chatons, les Bessou ne contrôlaient rien du tout dans ce domaine, pourtant lorsqu’ils intégraient leur campagne en début de saison ils revenaient grosso-modo le même nombre de chats que l’année précédente malgré toutes les portées de la belle saison, la sélection naturelle chère à Darwin opérait d’une façon radicale. Tout comme les Bessou, les chats réinvestissaient les deux pièces de la campagne avec cette différence qu’eux se concurrençaient violemment par leurs phéromones et leurs marques naturelles, s’accaparaient des endroits les plus douillets, et se servaient à manger à même la casserole. Avec l’habitude aucune personne du lieu de se choquait du sans-gêne des chats, d’autant que les enfants, les deux jumeaux adoraient leurs batifolages.

 

Pourtant il est une, ma sœur Danou qui apprécierait guère ce mélange de genre. Préparant sa communion solennelle avec les jumeaux, et Dieu sait que le catéchisme est une matière ardue, elle inviterait ceux-ci à manger à la maison, et en retour répondrait à leurs invitations de plusieurs repas, pendant lesquels elle devrait lutter farouchement pour préserver son déjeuner des coups de griffes avides des chats affamés qui chassaient dans son assiette. Ces chats émaciés ne perduraient que sur les ressources de leurs chasses, et ils voyaient en Danou qu’une adversaire peu douée pour sauvegarder son bol alimentaire de sorte que Danou crevait la dalle ensuite de tout l’après-midi son ventre gargouillait ce qui nuisait à son apprentissage de l’histoire religieuse.

 

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« Alors les bougres, ils avaient beau chercher, et personne ne trouvait le chat »

 «Ça ne m’étonne guère, si ça se trouve il est mort dans un coin, écrasé par une voiture comme ma petite siamoise. »

 

Je me souvenais avec tristesse de notre siamoise, elle ne vécut pas très longtemps avec nous, à peine sortit-elle de son enfance qu’un abruti du volant la fracassait méchamment dans la rue devant notre portillon. Elle attendait sa première portée, une portée de bâtards dans laquelle nous espérions que tous les chatons prissent les joliesses de sa mère. Denise la déposa toute cassée dans une banaste douillette en la cachant du monde, là avec pour seule compagnie la souffrance la pauvrette attendit la mort. Plus tard devenu adolescent, puis adulte, j’attendrais des ordures se glorifier de leur prouesses, sur les hérissons pétrifiés, sur des lapins éblouis, que d’un adroit coup de volant ils écrabouillaient. Ah ces fumiers appartenaient-ils au genre humain ?, répond-moi donc lecteur sensible ?

 « Oh non peuchère leur chat n’a pas été écrasé, c’est bien pire, beaucoup plus pire ! »

 A peine avais-je le temps de penser à un tourment horrible que sans malice Marcel enchainait.

 « Figure-toi que leurs chats, tu le sais, ils trainent partout dans la maison, et comme il faisait frisquet, un de ceux-là entra dans le four tiède par la porte toute béante et se coucha dedans. Mais le soir l’aïeule qui se trouvait seule, qui ne voit plus clair et qui n’entend plus rien, dans cette pièce sans électricité, ferme la porte du four et sans malice remet une buche dans la cuisinière… »

 « Arrête Marcel le petit écoute » murmura Denise.

 Hélas le petit de jadis que j’étais, avait tout compris de l’horreur.

 

 

 

 La vie

 Moi je la revendique

 Pour le moindre moustique

 Pour la bête de somme

 La vie

 C’est la fleur sans fusil

 C’est la terre sans patrie

 C’est le berceau des hommes

 LA VIE !

 Signé Henri Tachan, j’y souscris.

 

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                                         REPAS NATURE

 

   « Tient !, voilà la caravane Pacouli qui arrive ! » me disait Marcel quand en fin d’après-midi assis sur la marche de notre portillon d’entrée nous tentions de coincer la bulle légendaire jusqu’à l’heure du souper, et qu’il se pointait à l’horizon de la rue des Devèzes ou de la rue des muriers un équipage abracadabrantesque.

 

  Pour toi mon ami jeune lecteur je me dois de faire une digression. Dans les années 1960 le dernier cri du progrès, la télévision… Ah, la télévision !… je me dois d’ouvrir une parenthèse dans la digression : télé en grec ancien, une langue que plus personne ne marmonne même pas les vieux grecs chenus qui sentent un peu le fromage de chèvre, télé veut dire loin. Ainsi par le truchement de cette lucarne magique, les images captées lointainement se profile dans la féérique fenêtre. Donc la télévision se démocratise grâce au système du paiement à tempérament ou crédit. Mais en ce temps le mot crédit avait mauvaise presse à cause de l’abus dudit crédit qui fut à l’origine de la retentissante crise de 1929.

 

  A la maison nous ne possédions pas de téléviseur, certes dans le village pour nous les embarrassés du portefeuille, les désespérés aux bourses-plates, il existait deux salles, une publique l’autre privée, dédiées, pour la modique somme de vingt centimes la séance, à notre plaisir télévisuel. Toutefois Marcel sans fréquenter ces lieux délectables connaissaient par le bouche à oreille les réalisations que proposaient la télé, car les possesseurs de récepteurs se faisait un devoir de raconter aux démunis par un luxe de détails leurs féériques visions, par exemple ce feuilleton au mémorable succès, titré : la caravane Pacouli. La trame de ce feuilleton, que je retiens encore dans un coin de ma mémoire par ce principe d’oralité, je peux mon ami, pubère séborrhéique ou sénile parkinsonien, te livrer ce jour le ressort de cette trame champêtre : la famille Pacouli s’adonnait à la viticulture dans notre sud, or victime d’une calamité due à un ciel détraqué à cause des spoutniks, en ce temps l’aéronautique soviétique possédait une légère avance sur son ennemi états-unien, voilà cette famille jetée sur les routes de Camargue. Alors avec sa caravane tirée par ses chevaux faméliques, cette courageuse famille cherchant son petit coin de paradis expérimentera une existence aventureuse aux hasards des rencontres. Les américains nous volerons le concept qu’ils désigneront du terme de road-movie sous lequel ils produiront une pléthore de films.

 

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  Il existait aussi une façon rudimentaire pour que les dépourvus de la boite à image puissent prendre connaissance des sublimes feuilletons réalisés dans ce temps où tu savais distinguer dès les premières images les gentils des vilains, ce moyen se nommait le roman-photo. Et Denise toutes les semaines acquérait ce monde d’évasion avec lequel elle oubliait pour un temps son quotidien. Ces publications s’appelaient Intimité, Nous Deux, sans négliger les informations utiles lues dans ce genre de magazines les pages les plus attendues étaient celles qui contenaient le roman-photo, distillé en feuilleton pour harponner la lectrice.

 

  L’enfant que j’étais, se passionnait de cet art, et quand cet enfant décortiquait péniblement les mots alignés en phrase avec un savoir-lire rudimentaire, les photos donnaient du relief au texte. Ainsi quand je voyais la mine déconfite du bellâtre fortuné qui encaissait de la part de l’héroïne un : « Non je ne vous aimerais jamais ! » et que cette héroïne à la photo suivante avec des yeux énamourés se blottissait dans les bras de l’ouvrier, non seulement je trouvais ça beau, mais en outre l’analyse de texte paraissait superflue pour démontrer à la ménagère qu’avoir choisi un ouvrier pour mari n’était pas une bourde, du coup à cet instant je voulais, pour le câlin d’une femme, jeune et belle, embrasser une carrière d’ouvrier. Aujourd’hui avec l’expérience je me dis que l’héroïne avec ses cheveux clairs, blonde probable, présentait une aberration mentale en préférant un ouvrier qui surement bambocherait avec sa paye à se mettre la tête à l’envers et ne lui laisserait pas un seul picaillon vaillant afin qu’elle n’aille pas cul-nu. Mais bon les femmes, tu le sais compère lecteur, sont pourvues par la nature d’un caractère alambiqué.

 

  Revenons à la télévision. Autour de 1960 un feuilleton remporta un fabuleux succès il s’agissait du « Temps des Copains ». À l’instar de Rastignac un personnage de Balzac, trois damoiseaux s’en viennent à Paris assoiffés de conquête, mais l’originalité provient de la présence parmi ceux-ci d’un franc méridional, joué par Henri Tissot imitateur patenté du général De Gaulle. Et notre Henri, pour notre fierté à nous gens du sud, répond à l’attente de la France entière, un gars du sud à la voix ensoleillé, toujours gai, et volubile comme le crissement de la cigale. Évidemment je n’ai vu ce « Temps des Copains » que sous la forme du roman-photo diffusé par Nous Deux. Hélas l’intérêt tombait irrémédiablement pour ne pas entendre le dialogue « avé l’assent » car seul notre Henri monopolisait l’attention du feuilleton.

 

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   Avec Nous deux, ou intimité, la lectrice se voyait proposer en supplément un roman-photo complet avec de magnifiques histoires à l’eau-de-rose, mais aussi des adaptations tirées d’ouvrage littéraire telle l’histoire du Dr Jekill et Mr Hyde. J’ai lu sous cette forme ce roman de Stevenson (l’auteur de l’ile au trésor), et à l’âge que j’avais, j’avalais toute crue cette histoire, or comme dans la même période je subissais un traitement par piqures intramusculaires, j’avoue avoir souvent regardé ce brave docteur Gouneaud avec un œil soupçonneux. A présent je me dis que Stevenson possédait cette préscience d’anticiper cinquante ans avant l’Histoire, l’itinéraire de ces médecins dévoyés devenus tortionnaires dans des camps d’horreur. Je termine là cette longue digression.

 

  La caravane Pacouli représentait donc pour Marcel un équipage bizarre propre à attirer l’attention. Mais il excluait toute forme de moquerie pour la raison qu’une fois l’an nous étions nous-même la caravane Pacouli, et nous assumions fièrement ce rôle.

 

  Denise et Marcel portait dans leurs gênes cette séculaire tradition d’organiser le dimanche ou le lundi de Pâques, selon la clémence du ciel, un pique-nique familial avec comme plat principal une omelette flambée. Longtemps la question me tarabusta avant que je me décide à mener mon enquête sur cette coutume. Il semble qu’au temps premier du christianisme les doctes théologiens eurent à débattre sur les aliments interdits à la consommation pendant le Carême.

 

  Une parenthèse pour toi ami lecteur, ancien catéchumène, dont la mémoire flanche. Juste avant le début officiel du Carême dans toute la chrétienté les gens festoyaient et se débauchaient, cette période nous est connue sous le nom de carnaval. Carnaval provient de deux mots latins : carne = viande et vale = adieu. Ainsi l’authentique chrétien pendant les quarante jours précédant Pâques renonce à consommer de la viande, toutefois manger du poisson est permis, renoncement aussi au vin et à l’alcool, accessoirement il évite également tout rapprochement libidineux. J’entends d’ici un lecteur lascif marmonner que sous la couette et les volets clos on peut écorner le règlement, non point ! Abstinence totale ! Pas de passe de droit. Sur ce point les théologiens s’accordaient en revanche ils s’empoignèrent au sujet de l’œuf, cette substance n’était-elle point de la viande en gestation ? Dans le doute au vu et au su des connaissances moyenâgeuses ils convinrent que l’œuf ne se consommerait pas. Mais cet interdit ne condamnait pas les poules à ne pas pondre ainsi avec cette profusion d’œufs amassés pendant la quarantaine les chrétiens confectionnaient de gigantesques omelettes, seule façon de manger le produit sans risquer à minima le dérèglement du transit intestinal, et pour minimiser ce risque il convenait de faire flamber l’omelette avec un alcool fin.

 

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   Je doute que Denise et Marcel sussent les détails de cette affaire culinaire, et de là où ils trouvent il y a peu de chance qu’ils m’indiquent l’origine de leur savoir. Il faut donc admettre que la mémoire orale, quand ils vivaient, traversait les générations et les siècles. Un détail qui confirme mon affirmation, Marcel lorsqu’il jetait son mépris sur un type veule ou lâche employait le mot définitif de connil, mot que Jean de La Fontaine se sert pour désigner le lapin, ce même La Fontaine écrit poreaux au lieu de poireaux, or Marcel n’utilisait que ce mot de poreaux quant à leur saison il s’en allait en chercher des sauvages dans la campagne. Le mot sauvage convient tout à fait pour ce légume bestial qui se plait à brutaliser les entrailles.

 

  Ainsi tous les ans à Pâques nous formions la caravane Pacouli. Marcel, géant de presque un mètre quatre-vingt-dix, torse bombé, marchait devant en tirant la remorque à main, vers le lieu enchanteur qu’il avait repéré et préparé dans la semaine, toujours différent de celui de l’an précèdent qui d’après Denise avait trop de ceci et manquait de cela.

  « Bon Dieu, s’exclamait-elle, est-ce tant difficile de trouver un coin agréable ! »

 

  Moïse le prophète biblique mit quarante ans avant de trouver la Terre Promise, or si on évalue à mille kilomètres la distance à parcourir pour atteindre sa Terre Promise, soit vingt-cinq kilomètres par an, ou soixante-dix mètres par jour, je crois et j’affirme, ayant mis mon nez rouge de clown en place, que déjà à son époque les femmes discutaillaient et contestaient le bien-fondé de l’attrait des lieux que proposaient le désemparé Moïse.

 

  Derrière Marcel suivait la famille, famille étendue à la parentèle proche, grosso modo une dizaine de personnes, spectacle étonnant à travers les rues d’une manifestation bruyante et bariolé.

  « Profitez-bien ! Il va faire beau ! » Nous disaient en passant des villageois que je regardais avec la suffisance d’un qui apprécie ces petits plaisirs fugaces que la vie lui accorde en plaignant les malchanceux :

                 Qui rêvent de filer ailleurs

                 Dans un monde meilleur

                 Ils dépensent des tas d’oseille

                 Pour découvrir des merveilles.

                 Ben moi ça m’fait mal cœur

                 Car n’y a pas besoin

                 Pour trouver un coin

                 Où l’on se trouve bien

                 De chercher si loin

                 Un seul dimanche au bord de l’eau

                 Aux trémolos des p’tits oiseaux.

 

         Chanté par Jean Gabin dans le film « la belle équipe »

 

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   La seule difficulté de cette affaire de repas en pleine nature provenait des préparatifs à faire, et surtout ne rien oublier. Il ne s’agissait pas une fois arrivé à notre Eden après trois, quatre kilomètres de marche de se désoler de n’avoir pas pris les œufs. Denise s’attachait à l’organisation de l’intendance allant jusqu’à tarabuster Marcel pour qu’il gonflât des sept kilos réglementaires de pression les pneus de vélo de la remorque, pour que ceux-ci jouassent leur rôle d’amortisseur afin que les œufs ne n’entrechoquassent point.

   Surtout commander le pain en quantité suffisante. Denise avait renoncé à m’envoyer chercher le pain pour la raison que, selon son mot, je lui ramenais à chaque fois qu’un « rousigous » du verbe « rousiguer » ou en langage vernaculaire ronger, rogner. M’en retournant de la boulangerie je résistais longtemps, des secondes éternelles, avant que la tentation m’assujettisse. Alors chemin faisant mes doigts sans que je les commande entamaient le premier quignon, puis bien que ma faute m’humiliât, je consommais le deuxième quignon en regrettant qu’il n’y en ait pas un troisième, passant devant l’église je demandais pardon avec force signes de croix, hélas contournant le lieu saint, sans doute le diable m’attendait-il, je rognais les croutes des entailles que provoquait la lame du boulanger sur le pain. Le pain ne présentait pas une belle mine, Denise non plus d’ailleurs, elle fronçait ses sourcils mais ne me grondait pas, resservant sa colère à mes deux sœurs si par inadvertance celles-ci se permettaient de me copier dans cette débauche gloutonne. Je sens fulminer une féministe, dis-toi charmante amie que dans ces années pré-soixante-huitardes les filles étaient tenues serrées, tandis que nous les garçons étions les rois. Injustice traditionnelle de ce temps qui reposait sur une culture multiséculaire où le mâle imposait sa loi sans qu’aucune ou presque ne la conteste.

   Notre caravane Pacouli investissait enfin le petit coin de paradis arrangé par Marcel. Des pierres formées en cercle composaient le foyer, à son côté se remarquaient des fagots de sarments ajustés à la bonne dimension, foyer placé au mitan d’un espace assez vaste pour allumer le feu en toute sécurité, et tout autour des arbres, des pins ou bien des chênes verts selon les années, où nous les enfants jouerions à Tarzan, à cache-cache, ou à Blek le roc un trappeur d’Amérique au corps super-bodybuildé dont je dévorais les bandes-dessinées de ses épisodes aventureux. D’ailleurs nous commencions nos jeux criards sans perdre une seconde, tandis que les femmes déballaient, et les hommes se rafraichissaient. Ne rouscaille pas amie féministe, cette époque défunte admettait cette sacro-sainte loi du mâle qui déterminait les places en fonction des qualités reconnues à chaque sexe.

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    Manger en plein air ne diffère en rien des repas à domicile excepté les attaques effrontées des fourmis, des guêpes, des mouches, des bousiers, ces derniers sans la moindre gêne traversaient la nappe blanche en poussant par devant leurs excréments mis en boule cependant ces manœuvres grossières ne nous coupait pas l’appétit.

   Venait enfin, après les hors-d’œuvre l’unique plat de résistance l’omelette flambée dont les œufs vigoureusement battus donnaient le spectacle, à l’instar des commis du restaurant de la Mère Poulard du Mont Saint-Michel. C’est alors que d’une voix effacée Denise interrogea :

   « Qui donc fume parmi nous ? »

    Question en apparence saugrenu mais qui dévoilait un oubli essentiel.

   « Noun di Diou ! Ne me dis pas qu’encore tu n’as pas pensé aux allumettes ! » Hurla Marcel.

    « Et toi y as-tu pensé ! » Tonna Denise.

 

  Retournement de situation, faute partagée, match nul, concluais-je discrètement. Ainsi il nous appartenait à nous les enfants de jouer au jeu des allumettes en repérant dans les parages des amateurs de déjeuners champêtres munis du précieux artifice. Alors je me prenais réellement pour Blek le roc, certes un Blek le roc fluet, mais capable dans une nature hostile d’abattre d’un seul coup de mes poings menus le bison menaçant, et d’écraser du talon la vipère prétendument lubrique, dans la recherche de la flamme salvatrice des repas chauds.

   Ayant trouvé un bout de grattoir et des allumettes auprès de gens urbains nous revenions la chanson aux lèvres car dans la nature :

 

         On a le cœur plein de chansons

         L’odeur des fleurs nous met tout à l’envers

         Et le bonheur nous saoule pour pas cher

                      Chagrins et peines

                      De la semaine

         Tout est noyé dans le bleu dans le vert

         Un seul dimanche au bord de l’eau

         Aux trémolos des p’tits oiseaux

         Suffit pour que tous les jours nous semblent beaux

 

La chanson date de l’entre-deux guerres, entre horreur et atrocité.

 

 

 

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                          DERNIÈRES COUILLONNADES

 

     « Je suis né dans un de ces lieux où j’aurais aimé naître » réflexion faussement naïve de Paul Valery.    

 

      Plus humblement je dirais que : « j’ai eu la mère et le père que j’aurais aimé avoir »

     Certes, me dira le lecteur ironique, mais pouvais-tu turlupin du dimanche faire autrement ? Que répondre ? Il semble pourtant que certains enfants ingrats ne s’encombre pas de scrupule en affublant leurs géniteurs de ce petit vocable de trois lettre qui commence par C et fini par N avec un S au pluriel, en faisant précéder ledit vocable de l’adjectif vieux prononcé avec une grimace dédaigneuse pour bien accentuer le côté péjoratif du désastre que représente la vieillesse, synonyme de sénilité, de radotage, d’organes qui se relâchent, d’oublis indésirables, et de puanteur.

     « Ce ne sont que des vieux c… ! » Hurlent-ils, quand ils n’ajoutent pas de rage et de dépit à force d’attendre un héritage qui s’éternise : « Ah ! S’ils pouvaient y passer ! »

   Remarque, lecteur déstabilisé par cette violence, il tombe souvent de la bouche de ces parents en guise de réponse définitive la variante de ce petit vocable familier avec le suffixe : ard ou asse. Il m’est arrivé de voir dans ma longue carrière au service du public, des pères ivres de colère taper du poing sur la table, se gargarisant d’insultes sur leur progéniture.    

 

      La seule violence, en ces jours anciens, qu’usèrent envers moi Denise et Marcel fut la bonté, une bonté désarmante, une bonté dirais-je implacable. Note, lecteur attendri par le souvenir de ta maman, de ton papa, qu’à cette époque prétendument glorieuse la solidarité ou mieux encore la fraternité se vivait naturellement sans que personne eût besoin de rappeler ces sentiments.   

    Jamais aussi loin que je me ramène, il n’y eut entre Denise, Marcel, et moi une fâcherie pas même une bouderie. Pourtant je n’étais pas un ange mais ils prirent l’habitue dès ma prime enfance d’arrêter mes diableries par les phrases des petites gens attentionnés, prononcées d’un ton désolé qui me serrait le cœur :


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    « Y faut pas faire de sottises parce que si tu en fais, ça nous fait pleurer. Si tu es méchant tu resteras méchant, plus personne te parleras et tu seras seul. C’est vilain de faire des grimaces parce qu’après ta grimace peut rester coincée sur ta figure et tu n’es plus jamais joli. »

    Je ne voulais pas faire pleurer Denise et Marcel, je ne voulais pas moisir tout seul, et surtout je voulais me maintenir toujours joli. Et lorsque je voyais passer devant notre maison de la rue des Devèzes des messieurs affreux et des dames toutes laides, je savais qu’ils avaient été des enfants détestables et que c’était tant pis pour eux s’ils affichaient maintenant une face de pet ou une tête de cul.      

      

    Bien sûr dans le temps de la petite enfance avant que l’on soit pourvu de réflexion nous commettons de singulières bêtises dont les victimes se font un devoir de nous les rappeler, en nous poursuivant avec, jusqu’à un âge avancé. Ma grand-mère Antoinette Marie vivait à Sète à l’impasse Cadiac nommée aussi le trou de Poupou, car je le rappelle, la principale propriétaire du lieu présentait un visage si mafflu, que les habitants du lieu lorsqu’ils parlaient d’elle gonflaient leurs joues démesurément de sorte que de leur bouche fermée tonnait ce borborygme : pou, pou, pou,…   

       Dans ma prime enfance, afin de soulager Denise, ma grand-mère me gardait quelques semaines par an. Ce trou de Poupou formait une vaste cour intérieure où les enfants grouillaient en toute liberté. Mon oncle Gaston aménageait son logement, avec minutie il collait sur les murs des pièces biscornues le papier peint soigneusement mesuré. Je le regardais fasciné, j’aurais bien voulu l’aider mais il ne me demandait rien, oubli de sa part, oubli funeste. Absorbé par son travail il ne regardait pas le mien qui consistait à décoller le papier qu’il posait, à le déchirer avec application, afin de tapisser convenablement le trou de Poupou qui disons-le carrément, le méritait. Quand l’oncle Gaston se recula de deux ou trois pas pour juger de l’effet produit, alors il sentit son visage s’empourprer juste avant que sa noire moustache fournie d’un poil dru se hérisse.


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     « Ce jeune ! Je le tue ! Je me l’assassine ! » Hurla-t-il 

     Les jeunes qui dans l’impasse couraient en tous sens prirent la poudre d’escampette, inutilement car la foudre tomba sur moi.

     « ‘Egade tonton pa-eil… tout beau…  yoli… »

     Mes babils estompèrent à peine sa fureur, il lui fallait de l’eau pour rafraîchir ses sens échauffés, le baquet sous le robinet fit son affaire, mais au lieu de tremper sa tête à lui, il m’y flanqua dedans tout habillé. Moralité : cette leçon me servit, et aux temps à venir j’y regardais à deux fois avant de donner la main à quelqu’un.  

     Il y avait eu un repas de famille dans le trou de Poupou, un de ces repas où les adultes boivent le vin pur, entre l’apéritif et la liqueur, de quoi avoir les yeux exorbités, et la tête à l’envers. Ma grand-mère, en ces occasions, donnait aux enfants du sirop de grenadine lequel imite si bien le vin que les enfants les plus âgés jouaient à être biturés à ne plus tenir debout. Ainsi naïvement je crus que ces derniers, qui singeaient remarquablement les adultes, buvaient aussi du précieux nectar. Et pourquoi donc me dis-je que je ne rigolerais pas également comme un bossu, ces bossus qui d’après les on-dit sont les champions de la rigolade, en titubant et en disant des gros mots, des ribambelles de cacas-boudins. 

    Minuscule comme je l’étais, je parvenais sans attirer l’attention, entre deux compères avinés, à saisir le verre de l’un deux, à le vider dans le mien, parfois même ayant bu celui-ci, je capturais le verre du deuxième que j’avalais incontinent. Avec un flegme que n’aurait pas renié le prince Charles de Galles, lui qui depuis des lustres attend que le trône d’Angleterre se libère, je me pochetronnais avec tac et méthode.                 

   « Mon Dieu, mon Dieu ce petit, mais qu’est-ce qu’il a ! »

   « Regardez ! On y voit le blanc de l’œil, il faut vite aller chercher le docteur ! »

   « Ce doit être le soleil, il a la tête en feu ! »

   « Mon Dieu, mon Dieu, renchérit ma grand-mère, s’il arrive quelque chose Denise m’en voudra à mort ! » 


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    Le docteur arriva, il me trouva allongé par terre, raide presque mort. Tout le monde se pendit à ses lèvres détaillant tous ses gestes. La tension, le cœur, les réflexes, enfin l’œil puis le fond de la gorge, une gorge qui empestait les vapeurs de barrique.

    « Mais dites donc vous autres, vous a-t-on dit qu’on ne fait pas boire de l’alcool à un moufflet ! Même pour la galéjade, jamais d’alcool ! Cet enfant est saoul complétement saoul ! Il est en plein coma éthylique, ah c’est du propre les parents d’aujourd’hui ! Oh oui du propre ! »

   Le docteur partit en maugréant qu’il allait de ce pas avertir la police. Cette dernière allusion dessoûla la joyeuse compagnie effrayée de finir les agapes dans un sombre cachot de dégrisement. Le lendemain lors de la visite du docteur je balbutiais en pleurnichant  la triste réalité, sauvant ainsi l’honneur de la famille.             

     Je possède une photographie de ce temps prise par un photographe devant sa boutique pendant le bref instant ou ma tante Francine discutait avec une amie, d’ailleurs je commençais à appeler ma tante : maman, Denise s’alerta de ce danger et mes séjours à Sète s’espacèrent. Néanmoins sur cette photo avec mon air placide presque triste, personne ne me soupçonnerait d’être à cet âge un adepte de la couillonnade. 

 

     J’omettais en parlant de nos rapports, Denise, Marcel, et moi, une saute d’humeur que j’eue à l’encontre de Marcel. Je tente en vain d’oublier ce fait obscur qui depuis ce jour à son simple rappel me donne mauvaise conscience presque un dégout de moi. Je devais avoir cinq ans, et je vivrais mon premier souvenir merdouilleux. J’emploie ce dernier mot, lecteur mon ami grand amateur de sémantique, qui n’est pas officiellement homologué par les sages de l’académie française mais il correspond à la réalité, alors tant pis pour la linguistique. 

    Cet après-midi-là Denise devait vaquer à quelques occupations ménagères chez des vieillardes percluses. L’école étant fermée, il incombait à Marcel de veiller sur moi malgré son travail du moment : labourage, taille à deux yeux, espougassage, taille ou vendange verte. 

 

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     Précision pour mon ami lecteur peu versé dans les soins de la vigne : la taille à deux yeux consiste à laisser deux bourgeons sur le sarment taillé, la taille verte évite que la vigne ne produise que des sarments feuillus, l’espougassage est une taille grossière avant la vraie taille, pourquoi espougasse-t-on me demande un lecteur avide de connaissance ? Parce que la taille est une opération longue et minutieuse produite dans un temps donné très court, et qu’il ne convient  pas que la sève nourrice trop de bourgeons.

     Marcel et moi, assis sur le banc de la charrette tirée par le percheron Gamin, discutions d’homme à homme, une discussion intense même pas gâché par les oublis de l’espiègle Gamin, une discussion précieuse parce que profonde, sorte de communion entre un père et son fils qui advient rarement et même parfois jamais. Sous la pureté d’un ciel lumineux Marcel s’épanchait sur sa vie pour mieux ébaucher mon existence future.

    « Un jour il te faudra choisir une carrière, me dit-il, une vrai carrière, rien ne presse mais il faut y penser, parce que des fois les choses s’accélèrent. Tiens, vois notre Gamin il est tranquille avec son pas régulier, pourtant regarde… »

      Marcel empoigna le fouet et avec dextérité sans le toucher il le fit siffler aux oreilles du paisible Gamin. En réaction Gamin modifia son allure, il se mit au petit trot, soumis à cet effort soudain ses muscles puissants frémirent. Ce détail faussa mon jugement au point de me persuader que pour sa démonstration Marcel avait sciemment fouetté Gamin. Ma réaction fut cinglante, le pointant avec mon index je hurlais :

     «Arrête ça de suite sinon je rentre à la maison ! »

      Des secondes éternelles immobilisèrent le temps, ne comprenant pas le sens de ma réplique Marcel demeura silencieux un moment, se sentant comme un gamin prit en faute à tort, pour un peu il se serait écrié : « mais je n’ai rien fait de mal ! »                                

       Non tu n’avais rien fait mal Marcel, d’ailleurs la violence ne t’allait pas, et moi outrecuidant merdaillon par mon emportement je te clouais le bec. Le reste de la demi-journée passa dans la morosité, nous étions gênés tous les deux, dis t’en souviens-tu Marcel ?, même Gamin se refusait de péter. Quelle tristesse ! Plus tard beaucoup plus tard sentant ta fin prochaine tu sortis de ton débarras ce fouet incriminé.

     « Tiens, prend-le, ça te fera un souvenir ! » 


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     Tes yeux verts plantés dans les miens m’en disaient beaucoup plus que tes quelques mots, des mots bien pesés faisant valoir l’excellence de ta mémoire. Honteux je détournais mon regard tout en me saisissant du fouet lequel est à présent pendu dans l’encadrement de la porte de ma cuisine. 

 

     Marcel ne se répandait pas en bavardage inutile, bien qu’il pût parler de toutes ses connaissances acquises par l’expérience, il se taisait. Il ne partageait rien de son savoir pour la raison qu’il supposait que ce maigre savoir arraché à la vie, tout un chacun en était pourvu, il craignait aussi la saillie moqueuse de son interlocuteur qui assurément lui aurait fermé le clapet. Mais quelquefois il évitait volontairement de trop en dire surtout les jours où il ramenait à la maison un lapin de garenne. Il le tirait de la banaste solidement fixée à son vieux clou à pédales en marmottant mezzo voce :

    « S’en est un qui c’est trop approché de moi, alors je l’ai cueilli comme une fleur. »   

     «  Avec tes couillonnades, murmurait Denise, c’est toi qui te fera cueillir. »

    Mon vocabulaire à cette époque ignorait encore le mot braconnage, et lorsque ce mot entra dans mon panthéon malgré mes demandes Marcel garda le silence sur la manière de façonner entre deux souches une cravate efficace propre à endimancher nos repas d’un civet.

    « Tu vois cette langue, disait Denise en me montrant celle du lapin, elle n’a jamais menti. »

    «  Moins on en dit, surenchérissait Marcel, et mieux c’est. »  

    « Parfois tu n’as pas besoin de parler, les choses se voient à en crever les yeux. »

      Embarrassé Marcel tirait vers lui le magazine catholique le Pèlerin qui trainait sur la table, il le feuilletait alors en faisant la sourde oreille.

     « Tu peux faire celui qui n’entend rien, moi je me rappelle très bien de la M… (Ici par discrétion je tairais le prénom de la dame), oui la M… cette garce qui aux vendanges devant tout le monde te passait la main sur les cuisses et même remontait sous le pantalon court. » 

    Un malaise s’installait révélant par ce toucher singulier, que je considérais innocent, mais au jeune âge tout est pur, une action coupable, une probable sottise de grandes personnes, bref une couillonnade !  

 

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    Je m’aperçus alors avec ce dernier épisode que je venais de poser mon doigt malhabile sur un sujet délicat que je résumerais par cette interrogation : les anges ont-ils oui ou non un sexe, si oui lequel ? 

   À un âge précoce, sans recevoir l’information préalable, on admet comme allant de soi que l’univers humain et animalier soit peuplé, en nombre presque égal, de femelles et de males, or j’allais faire dans ma tendre enfance cette découverte sensationnelle qu’il existe aussi des inclassables.

     Nous étions tous les trois dans la cuisine, notre pièce à vivre où chacun s’employait à une occupation particulière. Denise manœuvrait sa machine à tricoter indocile qui refusait d’exécuter la moindre maille, pas plus à l’endroit qu’à l’envers. Pourtant l’habile vendeur à domicile lui avait assuré après démonstration qu’avec cette machine un enfant pouvait réaliser, tricots, chandails, et bonnets, et qu’une femme comme elle versée dans cet art, accomplirait toute sorte de point : le point jersey, le point mousse, le point ajouré, et les torsades, dans les couleurs et les tons les plus variés, et que sans forcer son talent en un rien de temps elle habillerait tout le régiment de Sambre et Meuse. Ce bonimenteur de haute voltige embobina une Denise ébahie, qui l’aurait été également si notre camelot eut vendu des violons à coulisse. Et Denise s’encombra d’une machine inutile et d’un crédit conséquent. Le bateleur connaissait son métier. Bien joué !

      Marcel lisait le journal, il s’attardait à la page des informations et pronostics hippiques. Stylo en main il cernait, le numéro du cheval ayant une chance d’après le journaliste de participer à l’arrivée, ensuite il affinait son choix en traçant un deuxième cercle qui encerclait le premier, mais parfois peu sûr de lui il reprenait sa lecture sur les performances des chevaux, alors il ne savait pas trop quoi penser, il laissait tomber les cercles pour adopter une nouvelle méthode, celle des astérisques qu’il traçait à côté des noms des possibles vainqueurs. 

     Tout en feuillant les pages histoires de mon dictionnaire, cadeau de Noël de ma grand-mère sétoise, je le regardais du coin de l’œil, et je me disais que si les directeurs des hippodromes avaient organisé des courses de chevaux de trait, Marcel aurait palpé le tiercé dans l’ordre à tous les coups. Mais ces tordus de directeurs ne faisaient courir que les chevaux à pédigrée, des prétentieux bouffis d’orgueil qui s’en croient.


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   Marcel à présent délaissait les astérisques pour des points d’interrogation qui convenaient mieux à cette affaire.

   « Papa, demandais-je, dans la colonne sexe il y a un C pour cheval, un J pour jument mais que veut dire le H ? »

    Gêné aux entournures, Marcel lâcha le mot hongre, s’attendant à la question suivante de ma part. 

    « Qu’est-ce que c’est qu’un hongre ? »

    « Comment t’expliquer, dit Marcel en hésitant, en quelque sorte il s’agit d’une variété de cheval, voilà, une espèce particulière de cheval. »

    « De celle à qui on a coupé les oreilles, ajouta Denise par reflexe. »

 

    Très vite je compris qu’ils me couillonnaient, mais à malin, malin et demi, j’avais maintenant sous les yeux mon dico. Marcel ne pouvait pas me raconter des bobards comme ce fut le cas quelques mois auparavant lorsque je l’accompagnai à un loto communal. Marcel avait la passion des lotos, contrairement à Denise qui s’ennuyait à ce jeu. À Vendargues Marcel n’en ratait pas un seul qu’ils fussent organisés par les culs bénis de l’église, les chasseurs à qui il chipait du gibier, ou les libres penseurs ou panseurs (je ne sais plus) de la laïque. Marcel jouait d’une façon scientifique, minutieusement il  choisissait les cartons marqués par des chiffres alliés. Lecteur dubitatif mon ami voici un exemple de corrélation le 23 est un ami du 32 parce que les deux chiffres se reflètent. Mais Marcel complexifiait ce système en tenant compte des chiffres connus pour être toujours antinomiques, et d’un tas de paramètres qui serait trop long à expliquer ici. Bref il passait un quart d’heure à choisir puis lorsqu’il s’asseyait il te disait.

    « Tu vois ce bougre là-bas, il va gagner, il a pris le bon carton, quand je l’ai vu il l’avait  déjà dans les mains le salopiot. »

     Effectivement le type gagnerait et Marcel se brosserait. Mais j’en viens à sa fourberie.

   « Quatrième quine, un magnifique chapon ! » Annonça le tireur des numéros.

   Des « oh ! » et des « ah !» sortirent des gorges pleines de convoitises.

   « Papa c’est quoi un chapon ? »

   « Comment t’expliquer, dit Marcel en hésitant, en quelque sorte il s’agit d’une variété de volaille, voilà, une espèce particulière de volaille. »   

 

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    Mes doigts maladroits feuilletaient les pages de la lettre H du petit Larousse illustré.             

Hongre : cheval impropre à la reproduction. Puis rubrique suivante, Hongrer : châtrer un cheval par la méthode hongroise.  Rubrique Châtrer : priver des organes nécessaires à la reproduction. Rubrique Reproduction : fonction permettant de perpétuer l’espèce. 

    Avec mon dico d’une définition à l’autre je tournais en rond, toutefois les exemples de botanique qu’il donnait, et la métaphore de Denise sur les oreilles,  m’indiquaient clairement la voie d’un bouturage radical. Il faudrait qu’un jour avec ruse j’arrache ce secret, sur le moment je glissais sous le coude cette énigme à élucider, néanmoins je ciblais déjà le cousin qui pourrait m’instruire sur les dessous du mot châtrer.

    Des cousins j’en avais à Vendargues, mais également une pléthore à Montpellier qui, de loin en loin, nous rendaient visite. Maintenant lecteur mon ami concentre toi, Louis et Eugène dit Gazo étaient frères, Elise et Janine qui en réalité se prénommait Annette étaient sœurs, Louis épousa Elise, ils eurent neuf enfants,  Eugène épousa Janine, ils eurent huit enfants. Je supposais que les fils d’Eugène, Bernard et Claude dit Pioupiou, cousins que je fréquentais depuis nos ballades effectuées en poussettes, ignoraient tout comme moi, puisque nous faisions ensemble les mêmes études primaires, ce que recouvrait le mot Châtrer.

      Bernard et Claudou étaient des copains même s’ils habitaient loin puisqu’à cette époque ils vivaient dans un logement accolé à une carrosserie pour camions et poids lourds de la zone industrielle. La zone industrielle se construisait en bordure du chemin qui va à la rivière Salaison, chemin longeant la voie ferrée en fonction alors, mais les choses avançaient lentement ainsi nous trois avions pour nous seul une aire de jeu démesurée. Nous jouions aux peaux-rouges l’oreille collée sur la voie du cheval de fer, nous jouions aux chevaliers sans peur et sans reproche comme  Bayard, caparaçonnés de cartons pillés dans une remorque en stationnement, parmi les remorques et camions garés derrière la carrosserie, le bâton-épée tournoyait dans nos mains  avant de s’abattre sur nos minces armures, nous finissions nos combats la tête cabossée, le corps bleuté du plus bel effet. 

 

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     Puis un jour ce fut la couillonnade, un camion dont la remorque était aménagée en crèche mobile attendait que les carrossiers prissent soin de lui. L’occasion était trop belle pour ne pas voir l’envers du décor, et but suprême faire mouvoir les personnages de la nativité. Nous nous s’entêtâmes plus que de raison sur les poulies, les engrenages, les courroies, et les ressorts, à coups de pieds d’abord puis avec des pinces, des clés, des marteaux empruntés dans la caisse à outils d’Eugène. Nous nous acharnâmes sur une mécanique retorse afin qu’elle fonctionne juste un bref instant sous les sourires cucul-la-praline des santons, mais rien à faire, il fallait un miracle que ce petit blondinet de  Jésus au mitan de la crèche ne savais pas encore produire tandis que nous petits diablotins ravagions les coulisses en complet désastre.

     « Ah non ce n’est pas nous. Nous, on jouait comme d’habitude à la ringuette. »

    Avions-nous affirmé devant Eugène, dont l’envie démangeait de jouer de son ceinturon sur nos cuisses de grenouille. Nous n’eûmes point l’audace de soutenir que nous étions avec un copain du primaire à jouer à la messe, un jeu qui  passionnait tant ce garçon, qu’un jour béni il endossera la soutane. A l’autre extrême un garçon notre âge, mais plus précoce que nous sur un plan particulier, aimait exhiber en douce pendant la classe sa drôle de quenouille, un truc bizarre, une anomalie par rapports à nos quequettes à nous, un bidule rigide d’aspect, et tout violacé à l’extrémité pareil que le bout du nez saisi par le froid. Depuis j’ai perdu de vue ce copain et j’ignore si avec ce bel atout il fit carrière, mais lecteur mon ami libidineux, je me renseignerais, promis juré.       

        Cela écrit, revenons au point de départ, donc sur le mot châtrer. Didier mon cousin de mon âge de Montpellier, le fils de Louis, pour vivre et être éduquer en ville, devait connaitre plus de mots que moi. Il fallait que je l’interroge sans en avoir l’air lorsque qu’il débarquerait de la traction-avant avec ses sœurs et son petit frère, ses ainés par manque de place restaient à Montpellier, néanmoins outre Elise et Louis, les parents, six ou sept enfants sortaient du véhicule. Pour mettre Didier en confiance je lui proposais une promenade à travers les rues pittoresques de Vendargues, mais le but de cette manœuvre consistait à l’amener devant le maréchal-ferrant où des chevaux sans doute attendaient le ferrage. C’était le cas. J’attaquais franco ma question d’un seul trait en respirant bien à fond.

     « Dis-donc Didier, tu crois que ces bestiaux sont des hongres châtrés ? »


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    Voilà mon Didier qui se plie en deux d’un rire fou. Un rire qui me fit rougir de honte sans trop savoir pourquoi. En réalité Didier riait à cause de la formulation de ma phrase avec des mots du dimanche inattendus entre nous, des enfants. Grosso modo il me renseigna sur le même ton :

    « À mon sens ces bestiaux ne sont point espagnols. »

    Devant ma mine ahurie il me confirma :

    «Réfléchit-donc, s’ils étaient espagnols ils nous joueraient de la musique avec leurs castagnettes. »

    Et le revoilà repartit à s’époumoner d’une hilarité que je ne comprenais pas, je ne possédais pas encore les clefs de cette turlupinade.

     Je ne connaissais pas non plus la parade à la plaisanterie non-comprise, or un jour Marcel me livrera le secret. Lors d’une conversation il avait ri avec son interlocuteur sans avoir saisi tous les tenants et  aboutissants de la boutade provoquant  l’expression joyeuse du type.

     « Tu comprends, me dit-il par la suite, même si j’entends rien de drôle dans ses paroles, puisqu'il rigole, je rigole avec lui ça lui fait plaisir, et il est content. »

     « Le rire, ce n’est pas comme le manger, précisa Denise, on peut toujours se contenter des restes. En plus on est aimable à pas cher à rire des blagues des autres. »

     Marcel me confia le secret le jour où probablement il réparait quelques chaussures avec le support de fer aux bras inégaux où les godasses de toutes tailles s’emboitaient pour résister sans mollir à ses coups de marteaux furieux. Les lèvres serrées sur une ribambelle de clous qui lui composait par une dentition originale un sourire d’acier interdisant le rire. Son rire délicieux et bon qui résonne depuis presque vingt ans à mes oreilles. Denise ne riait jamais aux éclats, sauf par bonté pour satisfaire quelques interlocutrices qui de force, par des démonstrations incongrus, l’entrainaient dans cette voie. Le vrai rire de maman venait de ses tripes, mieux de son ventre où je me suis nourri à satiété, les contractions de celui-ci provoquaient, lorsqu’elle était assise, des tressautements qui n’en finissaient plus. Tu étais assise maman sur des chaises pourries que tu avais achetées à un prix exorbitant, et je t’en ai fait reproche portant l’outrecuidance à élever la voix contre toi,  j’étais devenu alors un adulte superbe de suffisance. Ce n’est que sur ta fin maman que la vérité me fut dévoilée, une voisine du quartier d’un âge vénérable devenue veuve, avec de maigres ressources presque indigente, quittait Vendargues pour toujours, elle 


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se défaisait du mobilier de toute son existence, tu lui achetas ses chaises inconfortables, rapiécées de planchettes mal clouées, repeintes d’une couleur détestable. Mais depuis vingt ans maman je te vois te tressauter dessus, dis maman avec ton rire silencieux ne te moques-tu pas de moi  quelques fois ?                 

      

    

 Fini en Mai 2015

                     

                  

          

                                        

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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