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                                      SOMMAIRE

 

                   Page 140       QUATRIÈME ÉPOQUE

      

                   Page 183        CINQUIÈME ÉPOQUE

 

                   Page  227        DERNIÈRE ÉPOQUE (suite)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Quatrième époque

 

 

 

 

Guère plus de cent cinquante kilomètres séparent Aspiran de Rodez. Pourtant, une lame mal authentifiée fouraillant la gorge d’un bourgeois de cette grosse bourgade rouergate de six mille habitants, où l’ennui s’offre en passe-temps commun, fit plus de bruit à travers le monde que ne put en faire la fameuse explosion volcanique du Tambora. À Aspiran, aux auberges de Pierre Hues ou d’Antoine Gabriel que fréquentait Louis, le sujet récurrent des conversations se concentrait sur la personnalité de madame Manzon, Marie Françoise Clarisse qui, impliquée dans la ténébreuse affaire Fualdès, menaçait de tout révéler au second procès qui devait s’ouvrir le vingt-cinq mars 1818 à Albi. Elle affirmait que sa déclaration impacterait le royaume et, telle une bombe, le ferait sauter. Louis écoutait d’une oreille distraite les parleurs qui s’improvisaient chroniqueurs judiciaires. Car depuis le début de l’année 1818, il voletait sur un nuage de promesse d’une nouvelle paternité prévue fin août et effective le trente. Avec plus d’attention, Louis aurait pu relever que les trois éléments indispensables pour que la recette criminelle s’amplifiât, s’alignaient dès l’origine : le sang, les sous, le sexe et en touche finale les fantasmes malsains du public chauffé à blanc, propres à lier les ingrédients. D’ailleurs, les fantasmes s’étaleront en une trentaine de couplets de la complainte de Fualdès :

 

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Capitale du Rouergue

Vieille ville de Rodez

Tu vis de sanglants forfaits

À quatre pas de l’Embergue*

Faits par des cœurs aussi durs

Comme tes antiques murs.

 

* L’Embergue est une rue de Rodez.

 

Or donc, le vingt mars 1817, dans la rivière Aveyron, fluctue au gré de l’onde le corps inerte d’Antoine Bernardin Fualdès. L’homme âgé de cinquante-six ans fut sous la Révolution accusateur public, sous l’Empire procureur criminel ; le retour de la royauté le renvoie à la vie privée. Dès lors il soutient son train de vie bourgeois en s’affirmant homme d’affaires, et le mot « affaires » recouvre de multiples activités indéfinies. À l’époque qui nous intéresse, il consacrait une partie de son temps à la négociation du domaine de Flars, sur lequel le président de Seguret avait des visées. Le dix-neuf mars, il quitte son domicile, un rendez-vous à vingt heures l’attend. Son fils affirmera qu’il devait traiter des valeurs représentant une fraction du prix du domaine. Les investigations privilégièrent un guet-apens, où des crapules le saignèrent en cisaillant avec un couteau mal affuté le larynx, la jugulaire et la carotide avant de le délester de ses titres de valeurs. Les enquêteurs rapidement moissonnèrent les indices : la canne de Fualdès retrouvée rue du Terral ; un mouchoir ensanglanté, probable bâillon, dans la rue des Hebdomadiers ; un témoin reconnaissant, rue de l’Embergue, dans la nuit, une silhouette qui semblait être celle de Fualdès ; et, dernière preuve du traquenard, des joueurs de vièle poussèrent la musique, rue des Hebdomadiers, jusqu’à vingt-et-une heures.

Dans ce quartier sinistre, rue des Hebdomadiers, se dressait alors une maison louche peuplée de gens équivoques. Au rez-de-chaussée, Antoine Bancal, cinquante-et-un ans, prétendu maçon, sans activité réelle ; son épouse Catherine Bruguière, qui

 

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transformait son domicile en un lieu de clandestines rencontres galantes, pour ne pas dire un lieu de débauches tarifées. Puis une fille, Madeleine, dix-huit ans et trois moutards en haillons. Ils élevaient un cochon qui, selon la rumeur, se nourrit du sang de la victime. Au premier étage, des Espagnols discrets, ils ne se mêlent de rien. Ils n’observèrent rien de particulier dans leur immeuble la nuit du crime. Au deuxième étage, un jeune ménage : lui, Jean-Baptiste Colard, était belge, il ambitionnait la charge de bourreau de Rodez ; elle, Anne Benoit, blanchisseuse, vivrait encore, ou aurait vécu de ses charmes. Aux mansardes, deux fileuses : Marianne Albouis et Marie Bedoz.

La piste des moins-que-rien se développa avec la mise en évidence de plusieurs complices. La police, secondée de mouchards, en fouinant dans les cabarets interlopes, dont celui de Rose Teral, repéra des comparses de Colard-le-Belge. Le porte-faix Jean Bousquier et Bach, qui donnait dans la contrebande de tabac, parlèrent d’une grasse rétribution pour le portage d’un ballot.

 

« Depuis le début je le redis, il s’agit d’un crime politique. Voilà un homme, Fualdès, qui au bout de trente années au service de la justice est renvoyé comme le dernier des larbins, balayé tel un malpropre. Il devait donc détenir moult dossiers compromettants sur ces beaux messieurs les nobles. Quand cette dame Manzon parlera, si personne l’en empêche, nous connaîtrons des ci-devant toutes les turpitudes exécutées par des vauriens à leur solde, et avec la complicité de la police. »

 

Le jeune homme de vingt-deux ans qui s’exprimait ainsi, très au fait de ce crime, et qui dirigeait en soirée les débats informels dans la salle surchauffée de l’auberge, en cette période du second procès, en mars 1818, s’appelait Hyppolite Gautier. Il avait poussé ses études jusqu’au baccalauréat, un examen rénové dix ans plus tôt, en 1808, ce qui donnait à sa parole un poids conséquent. D’ailleurs, bien qu’il se fût établi marchand de chapeaux, par la magie de son verbe plus d’un s’était convaincu qu’il vivait de sa plume. En premier lieu le maire, Claude Montagne, qui, lors de la naissance de Joseph Marie, nota « écrivain » pour la profession du père, Hyppolite Gautier. Son épouse Marie Hélène Rieux portait alors, pour sa deuxième grossesse une fille, selon l’examen sérieux de la sage-femme Françoise Siliol, veuve Simon Boutou. Cette fille

 

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annoncée permettait à l’écrivain Hyppolite d’épiloguer à partir du prénom choisi : Artémise. Il évoquait les dieux de l’Olympe et le rôle de cette Artémis, rebaptisée Diane chez les romains, devant son public champêtre composé de ruraux au savoir rustique, friands des aventures oniriques de cette mythologie gréco-romaine. Bien que ce prénom Artémis n’eût pas été autorisé par la loi du premier avril 1803, notre prétendu écrivain l’imposa en douce le huit mai 1818 derrière Anne, prénom régulièrement admis. Il s’appuya aussi sur le précédent de l’aubergiste Antoine Gabriel qui, trois ans auparavant, avait déclaré sa fille avec les prénoms Anne Arthémise.

À l’auberge, le débat rebondit sur l’affirmation d’Hyppolite Gautier :

« Tu radotes, avec ces vielles histoires politicardes ! Le brave Fualdès, par son passé légaliste connaissait l’envers du décor de sa ville. S’il se hasarda dans ce quartier malfamé, il faut imaginer qu’il s’y fit conduire par une personne de confiance.

– Et tu penses à son bon filleul Bernard Bastide dit Grammont ?

– Ce Bastide-Grammont, son presque fils, brûlait la chandelle par les deux bouts : la noce et la bamboche. Puis, il fréquentait la maison Bancal et consommait les charmes des filles publiques du lieu. Enfin, point capital, le matin suivant la nuit du crime il saccage tant et plus le secrétaire de son parrain. »

– Mais quelques minutes plus tard, Bastide-Grammont est dépassé en sournoiserie par Jausion, un cousin de la pauvre madame Fualdès : avec son épouse Victoire Bastide et madame Françoise Bastide veuve Galtier, les propres sœurs de Bastide-Grammont, ils fracturent le bureau de Fualdès à coup de hachette ! Ils ont escamoté douze mille trois cent quatre-vingt francs de valeurs !

– Jausion au scandaleux passé ! Il débute dans la vie commis d’un marchand de drap un certain Brunet, un ami de la famille Fualdès, de qui il gagne l’entière confiance. Comme plus tard il obtiendra de Fualdès le blanc-seing en tant que son agent de change.

– Ce Brunet devient veuf. Il n’a pas traîné pour convoler avec une de ses nièces, Marie Fralisse ! Puis la maladie et l’infirmité l’ont affligé. Jausion, profitant de sa situation, séduit la jeune épousée et l’engrosse. Brunet sera convaincu que son épouse souffre d’hydropisie et le jour de l’accouchement il croira qu’elle subit une opération chirurgicale. C’était réglé côté mari, reste l’enfant. En principe, il devait être placé à jamais chez des frustes paysans du Rouergue profond, à qui on aurait remis avec

 

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l’enfant quatre pièces d’or. Mais la chose ne s’arrange pas comme prévu. L’histoire, vous le savez, a viré au cauchemar, un horrible infanticide, le nouveau-né retrouvé noyé dans la fosse d’aisance… »

Les hommes attablés dans l’auberge de Pierre Hues n’avaient rien oublié de cette révélation, lue dans les journaux un an auparavant. Cette monstruosité asséchait les gorges ; pourtant, silencieux, pas un seul ne portait aux lèvres le gobelet qu’ils écrasaient dans leurs mains. Certes, la mère indigne, condamnée au tribunal d’Albi, évita la peine de mort, mais rongée de remords elle bascula dans la folie. Toutefois, pour eux tous, le vrai responsable était ce Jausion de malheur, qui ne supporta nul questionnement de la police, et pu rebondir grâce aux liens familiaux. Pour être cousin de sa femme, Fualdès le protégea et lui remit le pied à l’étrier en l’employant dans ses affaires. Par bonté, Fualdès ferma les yeux et ne tint pas rigueur à Jausion, qu’il promut agent de change, de ses nombreuses indélicatesses ; entre autres, il empruntera à son profit sous la signature de Fualdès.

La conversation reprit :

« Avec une parentèle pareille, les ennemis sont inutiles. Mais une question me taraude et j’aimerais qu’on me rafraîchisse la mémoire : à quel moment apparaît la dame Manzon ?

– Dans cette affaire, n’importe qui peut être appelé à jouer un rôle de premier plan. Imaginez que la cour convoqua pas moins de trois cent vingt témoins ! Ce qui signifie que toutes les familles de Rodez avaient en leur sein au minimum un témoin qui arrangeait sa déposition pour qu’elle présente plus d’intérêt que celle de la famille voisine. Et il faut ajouter les témoignages provoqués. Celui des innocents comme les enfants Bancal, qui déballèrent juste ce que l’enquête souhaitait. Celui des inculpés tel Bousquier qui avoua, après que les plombs du pistolet du prévôt eussent sifflés à ses oreilles, que dans la sinistre maison où il devait avec Bach prendre en charge le ballot fait d’une couverture ficelée à deux barres, se trouvait Bancal et sa femme, Colard-le-Belge, un coutelier, Joseph Missonnier, une femme et deux hommes inconnus.

– La femme attendait son galant. Les hommes, ce sont Jausion et Bastide-Grammont. Ce que confesse Bancal à l’abbé Brats juste avant de mourir des suites de son suicide.

– Un suicide terrifiant. Il se donna la mort en avalant des gros clous.

 

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– Sa confession concorde avec la déposition de Bousquier, mais il rajoute des éléments. À savoir que Bastide-Grammont voulait liquider la femme, sauvée in extremis par Jausion qui semblait la connaître. Que lui-même, misérable ingrat, reçut des secours de madame Fualdès.

– Je crois que Clarisse Manzon voulait être l’inconnue de la rue de l’Embergue parce qu’elle se languissait dans sa vie routinière ; alors elle s’enrôle dans cette affaire pour mettre du piquant dans sa vie terne.

– Si les bourgeoises travaillaient de leurs mains comme nos femmes, elles ne se vautreraient pas dans la gaudriole et ne diraient pas comme cette Manzon que l’amour d’un mari en bonnet de nuit est ennuyeux… »

Tous ces paysans qui, en guise d’épopée ne se risquaient qu’au vin de taverne se sentirent injuriés, eux qui sortaient avec un couvre-chef et qui s’endormaient protégés d’un bonnet. Louis à cet instant ne pensait pas à sa calvitie qui s’affirmait. Il se rappelait la dérobade de Magdelaine, refusant de casser le confort de ses simples habitudes qui toujours l’enthousiasmaient, pour une aventure ennuyeuse à ses yeux.

Hyppolite Gautier repris alors la parole :

« Un coureur de jupons tel que Jausion, à coup sûr, connaissait la Clarisse Manzon, elle qui se complaisait dans les intrigues lascives au point de délaisser son mari ! Au point que son père, le juge Enjalran, refusa de l’héberger ; dès lors elle vivait seule, assouvissant ses vices dans des maisons borgnes. Puis elle rencontre le bel officier Clemendot qui se barbait à Rodez ; il revient au frère de Clarisse, le capitaine Enjalran, ami de Clemendot, de faire les présentations. Lui-même filait le guilledou avec Rose Pierret, fille du commandant de gendarmerie de Rodez.

« Clarisse s’attache à son officier. Mais le volage Clemendot papillonne, ce qui provoque les crises de jalousie de la belle. Au même temps, les commérages filaient bon train pour mettre un nom sur la femme anonyme. Au cours d’une nouvelle dispute, Clarisse jette à la figure de son amant qu’elle est l’inconnue, sans doute pour qu’il prenne peur. Ainsi, au cas où il s’aviserait de la quitter, il s’exposerait au mauvais sort des canailles qu’elle contacterait sans hésiter.

« À présent Clemendot sait qui est l’inconnue, alors il défend avec force l’honneur de toutes les dames que la rumeur dénonce – parfois elles sont ses amies intimes. Finalement, le préfet d’Estournel le convoque, et il trahit sa maîtresse.

 

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« À partir de là, cette affaire tourne à la farce. Le préfet convoque Clarisse. Elle avoue puis elle nie, ensuite elle s’accuse pour se renier, avant d’écrire qu’elle mentait quand elle confessait sa présence sur le lieu du crime que pourtant elle avait reconnue, pour admettre enfin que jamais elle n’y mit les pieds ! Parce qu’elle était terrifiée, parce qu’elle avait peur pour la vie d’Édouard, son enfant, alors elle dit une chose, puis le contraire, à la volonté de ceux qui la menacent, parce que ces gens-là, ils la tiennent bel et bien.

– De quels gens tu parles ?

– Ceux de la politique, qui ont renvoyé Fualdès ! Et de la justice aussi, pensez que son propre père, le juge Enjalran, la renie ! Ceux de la finance, qui n’hésitent pas à encourager les défaillants à se brûler la cervelle… Et puis il y a la franc-maçonnerie : Savez-vous que Fualdès était Vénérable, avec le grade de Rose-Croix ? »

Cette dernière phrase, prononcée à mi-voix, suscita la méfiance car beaucoup soupçonnaient les sociétés secrètes, qui se multipliaient, de vouloir chambouler par le feu et le fer la communauté nationale maintenant réglée par la royauté. Louis dressa ses oreilles. Son oncle Pierre, le Montpelliérain, lui expliqua un jour les buts poursuivis par cette société discrète qu’est la franc-maçonnerie. Il s’agissait, entre membres, de fraternité, de solidarité et, pour soi-même, d’élévation spirituelle ; en somme, une démarche éloignée de toutes violences.

C’est sur ces bases-là que le procès s’ouvrit le dix-huit août 1817, dans la plus grande salle de la ville de Rodez requise à cet effet. Car, comme le chante la complainte de Fualdès, le monde affluait à Rodez :

 

Écoutez peuple de France

Du royaume de Chili

Peuple de Russie aussi

Du cap de bonne Espérance

Le mémorable accident

D’un crime très conséquent.

 

La cour sentencieuse condamna à la peine de mort Bastide-Grammont, Jausion, Colard-le-Belge, Bach et Catherine Bruguière à présent veuve Bancal, ce dernier par son suicide échappant au bourreau. Aux travaux forcés à perpétuité, le

 

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coutelier Missonnier et Anne Benoit, la concubine de Colard. Grâce à ses aveux, Bousquier profita de la clémence du tribunal : un an de prison. Acquittement pour Marianne Bancal, Victoire Bastide, femme Jausion et Françoise Bastide, veuve Galtier. Enfin touche finale, pour son attitude digne du « grand Mamamouchi », Clarisse Manzon fut arrêtée et inculpée pour faux témoignage. L’incohérente Clarisse, depuis sa confortable cellule, écrivit ses Mémoires ; certes un bien grand mot que Mémoires, pour une femme que beaucoup considéraient écervelée. Cependant elle empocha pour son œuvre mille deux cents francs, l’équivalent d’une bicoque pour une famille de brassiers. Tous les condamnés, excepté Bousquier, se pourvurent en cassation au motif que des témoins ne respectèrent pas à la règle la prestation de serment. Albi fut donc le nouveau théâtre des débats, le vingt-cinq-mars 1818.

 

« Panem et Circenses ». De longue date, pour escamoter les problèmes, le pouvoir offre au peuple de quoi se divertir. Le mélodrame d’Albi présente cette opportunité. Car en 1818 le royaume subissait encore une occupation inflexible ; en effet, les puissances étrangères considéraient que l’évacuation de leurs troupes du territoire français n’était pas à l’ordre du jour. La population supporte mal les volontés des envahisseurs : outre qu’elle doit les nourrir, les loger et les distraire, ceux-ci font montre dans l’ensemble d’une superbe arrogance. Ainsi la justice d’Albi proposa au peuple un spectacle édifiant, de quoi frissonner avec les condamnations à mort renouvelées et exécutées au plein soleil sur la place publique, et surtout les révélations tant attendues de Clarisse qui cloueraient enfin le bec de ceux parlant à son propos de fantasmagorie. Las ! Clarisse affecta lors de son témoignage le jeu subtil de celle qui veut parler mais qui en est empêchée sur l’injonction d’ordres supérieurs. Ajoutons un détail troublant qui obscurcit encore cette ténébreuse affaire, le duc de Decazes, ministre de la Police, la gratifia d’une pension de mille francs.

Les acteurs principaux de ce crime, qui ne repose sur aucune preuve tangible si l’on considère que les aveux pour l’essentiel s’obtinrent par des moyens inavouables, virent leurs peines maintenues, sauf pour le coutelier Missonnier, qui apprécia l’allègement notoire de la sienne à deux ans de prison. Bastide-Grammont, Jausion et Colard-le-Belge montèrent sur l’échafaud dressé place du Manège d’Albi le trois juin

 

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1818. Pour Catherine Bruguière, veuve Bancal, et Bach, la cour demanda la clémence royale ; la peine descendit d’un niveau, ils accompagneraient Anne Benoit pour des travaux forcés perpétuels.

 

« Si vous voulez m’en croire, co,nclut Hyppolite Gautier un jour, le flot du sang des exécutions des prétendus meurtriers sèchera. Ce jour-là, les vrais coupables seront dévoilés avec leurs figures empreintes de forfaitures. Un juge assassiné ! Réfléchissez à l’image qu’auront de nous nos descendants dans deux siècles. Nous passerons pour des barbares, car dans leur époque enfin civilisée, un juge tué au mitan de la rue, le nez dans le ruisseau, cela ne se pourra pas. »

 

Pour dire le vrai, la population d’Aspiran ne se projetait pas si loin dans le futur, l’horizon du lignage se bornait, avant eux, aux pères et, après eux, aux enfants. Dans l’ensemble, les gens vivaient le présent comme une éternité immuable renouvelée en permanence, et même après leur mort ils imaginaient vivre d’une façon différente un présent éternel.

 

 

 

 

 

 

 

Faisant fi d’une philosophie grossière, la communauté aspirannaise élargie à celle de Lieuran-Cabrières apprécia davantage, au printemps 1818, le plaisir ingénu d’un évènement commun dont les acteurs cette fois-ci sortaient de l’ordinaire. Le dix-neuf avril 1818, l’agriculteur de vingt-trois ans Pierre Galabru, fils d’autre Pierre Galabru aussi agriculteur, légitimait par mariage sa fréquentation avec la demoiselle Marie Cabassut.

 

La famille Galabru s’adonnait par tradition à l’activité agricole sur des terres qu’elle possédait en propre. Cependant si la réputation de cette famille dépassait le cadre strict de Lieuran-Cabrières, commune mitoyenne d’Aspiran, pour rayonner à tout le canton de Clermont, voire même au-delà, la raison s’attachait à la passion du théâtre qui de manière atavique habitait depuis toujours les Galabru. Toutefois, l’engouement pour les feux de la rampe, puisqu’il faut dater l’histoire, leur vint l’année 1650. Lors, les États généraux du Languedoc se tinrent à Pézenas et son altesse royale Armand prince de Conti, pour distraire tous ces messieurs les délégués, manda force troupes théâtrales.

 

 

 

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Elles assouvissaient aussi et en priorité son enthousiasme pour cet art, avant qu’il ne virât à l’austérité monacale et ne chassât de sa vie tous les plaisirs que par décence il neût su voir. Or, la troupe de Charles Dufresne sillonnait le Languedoc, avec en son sein un transfuge de « l’Illustre théâtre » : il s’appelait encore Jean-Baptiste Poquelin, natif de Paris – mais à juste raison, Marcel Pagnol remarquera que Molière, lui, est né à Pézenas, soit à quatre lieux de notre petit pays. Selon les dires de Pierre Galabru père, il appartiendrait à un de ses aïeuls, comédien intermittent de la troupe Dufresne, d’avoir servi de modèle scénique à Molière en devenir.

« Mais bien sûr que je dis vrai ! Et cessez de rigoler, vous autres ! Sans les conseils avisés d’un mien parent, Molière n’aurait jamais pu servir avec un tel génie Thalie, Polymnie, Melpomène ! »

Pierre Galabru père roulait des yeux, fronçait des sourcils, d’un regard circulaire embrassait l’auditoire médusé, réduit au silence par la présence dense du bonhomme. Il savait débiter des énormités avec un tel aplomb qu’il aurait été injurieux de le contredire, d’autant que sa figure ne marquait nul rictus trahissant les invraisemblances de son discours. Ainsi, dans l’instant, personne doutait de sa parole jusqu’à ce que son rire tonitruant déchire les oreilles, avec au final sa phrase récurrente en point d’orgue : « Je vous ai bien eu, bougres d’ânes que vous êtes ! » Et il accentuait chaque syllabe par une prononciation appuyée. Donnant le temps à tous d’apprécier à quel point son talent était en mesure de les berner, avant que tous sans malice se moquassent d’eux-mêmes de bon cœur.

Chez les Galabru, les veillées se meublaient par des lectures de comédies et de tragédies de nos auteurs fameux. Cependant, ils ne proposaient pas à leur public rustique ces pièces-là, elles appartenaient en exclusivité à leur plaisir personnel. Depuis des générations, ce public si varié d’une place à l’autre, ils le connaissaient ; aussi, comme des professionnels des tréteaux, ils jouaient selon son goût. Lorsque les cultures à la morte saison occupaient moins son temps, ils chargeaient tréteaux et planches sur la charrette, et vogue le bateau vers les foires et les fêtes patronales. Ils produisaient un spectacle de leur façon basé sur l’improvisation, car il fallait apostropher les gens, accaparer leur attention, les dissiper de leurs occupations régulières. Seule la farce se prêtait le mieux à ce souhait, une classique pantalonnade variante de la « commedia dell’arte », un thème cent fois rabâché : Colombine et Arlequin s’aiment, mais Pantalon

 

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le vieux barbon prétend séduire Colombine, il tente de semer la discorde chez les amoureux en s’appuyant sur le fripon Scappino. Ils sont près de réussir lorsqu’intervient Capitan, matamore notoire, à la poursuite de sa Dulcinea ; il se méprend sur tous, ne comprend rien à l’intrigue, et assène de colère des coups de bâtons qui retombent juste sur le dos des malveillants. Le public montait au comble de sa satisfaction, criait son enthousiasme, applaudissait à tout rompre cette troupe villageoise dans laquelle il s’identifiait.

Or donc, ce dimanche dix-neuf avril 1818, après la grand-messe, la communauté aspirannaise présente au mariage se demandait si elle n’assistait pas une fois encore à l’une de ces espiègleries coutumières de cette famille de comédiens amateurs ; si Pierre-Arlequin, alias Galabru fils, à genoux devant l’autel et à son côté Marie–Colombine alias fille Cabassut, n’allaient pas subir les mauvais tours de Pantalon et de Scappino surgissant de la sacristie, poursuivis par le Capitan. Pourtant, faisant fi de toute bouffonnerie, dans la quiétude d’une cérémonie bourgeoise bien réglée, Pierre Galabru, veuf de feue Anne Delmas, mariait son fils avec la fille de Marie Blanc veuve de feu Jean Cabassut, en présence attestée du jeune ecclésiastique François Augustin Cabassut et aussi de celle du prêtre desservant Jean Pierre Cabassut. En définitive, les théâtreux, loin des lieux des cabotinages admis et attendus, sont gens communs bien ordinaires.

 

 

 

Un mois après cette union toute traditionnelle, s’installa à partir de mai 1818 sur toute l’étendue du royaume une canicule durable, touchant le nord du pays avec plus de férocité. Il est vrai que les gens du sud savent par habitude composer avec l’astre solaire, et se protéger de ses excès.

Les derniers mois de grossesse de Magdelaine, malgré l’incommodité des fortes chaleurs, passèrent sans trop de tracas. En fait, seul Louis s’impatientait, car à quarante-huit ans passés, au bout de seize ans de mariage, sa descendance se restreignait à une fille : Marie-Magdelaine. Ainsi, à l’instar de son frère François, dont le garçon Toussaint atteindrait ses onze ans le premier novembre, ou de sa sœur Élisabeth, dont le fils Jean-Jacques Debru, jeune gars de quinze ans, âge qu’aurait Marie-Magdelaine le

 

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six novembre, Louis espérait que la Providence lui donnât un fils. Avec persévérance, il interrogeait les sages-femmes : l’ancienne, Françoise Filiol veuve Simon Boutou, ou bien la bru de cette dernière, Gabrielle Bourrelis épouse Simon Boutou, sur l’opinion qu’elles se faisaient du sexe de l’enfant à naître à partir de la démarche et du maintien de Magdelaine. « Mon garçon », disait l’expérimentée, « Louis », disait la novice qui appartenait à sa génération, « Comment veux-tu qu’on sache ses choses, il faudrait voir à travers le ventre de ta femme ! Oncques cela ne se pourra ! » Louis les quittait, en maugréant à chaque fois entre ses dents. « Si la Marie Rigal vivait encore, de ses longs doigts elle aurait palpé Magdelaine. Elle savait tâter, bien comme il faut en prenant son temps, et au final sans se méprendre elle te disait : tu auras un gars bien conformé et bien membré. » Hélas pour Louis, Marie Rigal veuve François Castet reposait en paix depuis cinq ans au cimetière du village.

Vers neuf heures du soir, le dernier dimanche du mois, trentième jour d’août 1818, Louis, fils de Louis, égayait le foyer par son cri vital. Il arrivait avec à-propos, juste avant les vendanges, car celles-ci en mobilisant toutes les énergies, différaient les festivités à la fin de la récolte. Ainsi le temps était donné à Louis pour organiser des réjouissances familiales. Après la soupe du soir, Louis déplia la lettre de l’oncle Pierre le Montpelliérain. Posant son doigt sur la ligne, il s’appliqua à en donner lecture à sa maisonnée.

 

« Mes très chers neveux,

 

Ainsi ton retournement à tes pénates te conforte d’une joie bonne et plaisante. Une vie qui s’en vient consent à tous à l’entour, un regain d’espérance de ce futur qui nous tient. Las ! Ce futur que j’expérimente ces jours d’hui m’apporte moult tourments, certes mes septante et un ans d’existence sont un grand poids qu’aggrave ces temps-ci l’étouffante chaleur retenue par les vieilles pierres de nos maisons, retenue aussi par les rues sans air de notre ville. Toutefois, l’effort de te rendre visite ne m’effrayait point tant, itou pour Élisabet qui à septante-neuf ans est autant ingambe qu’elle ne le fut oncques.

Notre renoncement se doit surtout à l’énervement des troupes étrangères d’occupation, elles chassent dans les moindres recoins les ramifications du

 

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complot bonapartiste révélé à Lyon en juin de l’an dernier. Comble d’irritation pour icelles, les députés élus en septembre 1817 épousent par trop les idées libérales exécrées. Voilà que notre quotidien s’insupporte des vilaines arrogances de cette soldatesque.

Il n’est donc pas venu le temps des retrouvailles joyeuses, mais l’espoir demeure que nous recouvrions notre liberté avec le départ des troupiers avant la fin de l’an 1818 comme l’annonce la rumeur.

Il sera alors réaliste que nous vinssions vous visiter. Nous viendrons Élisabet et moi faire l’ultime ressourcement dans le bain de notre enfance lointaine. Nous emmènerons les enfants de Pierre : Fanny [née le douze avril 1804, en fait elle se prénommait Françoise Louise Hélène Zoé] et Pierre Louis [depuis le sept août 1818 celui-ci avait huit ans]. Il est prévisible que mon fils Pierre et sa femme Marie Louise Lonjon ne délaissent point l’épicerie, il y a des désagréments aux affaires lors de trop longues absences, or nous envisageons de consacrer moult journées à ce va-et-vient tant désiré. »

 

Louis regarda son petit Louis, il se trémoussait dans sa couche. « Tu devras attendre un moment avant que de connaître toute la famille. » Il rangea la lettre dans le meuble à tiroirs très fonctionnel comparé au coffre d’antan, d’ailleurs son nom de commode renforçait son côté pratique.

« Il ne m’étonnerait pas qu’ils datent leur visite quand nous saignerons le cochon, avant que s’installent les grands froids. L’oncle Pierre sait les usages des campagnes, tout citadin qu’il soit devenu. Il sait itou que le pain se gagne par le labeur et il ne manquera pas à ce temps de cochonnaille. Tout usé qu’il est, il mettra la main à la pâte, et la tante idem ; accablés par la gaucherie, ils s’entêteront, pour en remontrer aux enfants qu’ils amènent à la vie naturelle loin des faussetés des villes. »

Lors du baptême de Louis, le troisième du nom, deux sujets monopolisèrent les discussions de la parentèle. En priorité la vendange, qui devait débuter sans tarder car l’ensoleillement exceptionnel de la présente année rendait le fruit à sursaturation de sucre bien avant le temps ordinaire de la récolte. Ce fameux sucre qui provoquait l’élévation du degré d’alcool, souvent au-delà de sept et même huit pour cent d’alcool, rendant le nectar, s’il n’était allongé d’eau, imbuvable en l’état. À cette époque où le vin

 

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s’imposait de prime abord comme un liquide alimentaire, il ne devait pas provoquer l’ivresse et troubler les sens du consommateur.

François, Louis et Bernard Debru, voix autorisée d’Élisabeth, s’accordèrent sur l’ordonnancement des vignes à vendanger, et le foulage, et le pressage, et la vérification du matériel. Ensuite, la conversation glissa sur l’événement que représentait la visite des Montpelliérains. Les lettres de Pierre que reçurent les uns et les autres commandaient que cette visite correspondît au temps où l’on sacrifie le cochon afin, disait-il, d’édifier ses petits-enfants sur les us et coutumes du pays de leurs origines. Leur transmettre en quelque sorte l’héritage immatériel du lignage.

Régulièrement, au premier frimas de novembre, retentissaient dans les fermes les cris déchirants de l’animal parvenu au terme de l’engraissement. Pourtant, ces plaintes ne suffisaient pas à arrêter la lame tranchante qui s’enfonçait jusqu’à la garde dans son cou gras. Rien ne pouvait déroger à la fin inéluctable de l’animal, même pas l’affection qui au fil des jours de toute une année tissait ses liens entre celui-ci et les humains. Non, rien ne pouvait interrompre la tradition ancestrale qui prévoyait qu’avant les dures gelées, la nécessité première était de supprimer cette bouche à nourrir ou plutôt ce groin à goinfrer. Bien fini ce temps de la saison abondante où ses excès de gloutonnerie déclenchait la fierté familiale, comme si le cochon affirmait son amour à sa famille d’accueil en engloutissant sans modération toutes les cochonneries préparés par ses maîtres, alors attentionnés, afin qu’il devînt le plus gras du village et suscitât la jalousie des voisins.

L’automne 1818 se prolongea, allouant de douces températures au futur hiver. Cependant, les troupes étrangères levaient enfin le camp, grâce au paiement anticipé de la rançon exigée par les alliés et qu’ils nommaient « indemnités de guerre ». Ces troupes s’en retournaient dans leurs rustres contrées : c’est ainsi que les Languedociens imaginaient ces pays du nord en subissant le parler guttural de ces hommes sur le départ.

Début décembre, rue du Courrier, à la poste aux chevaux de Montpellier, s’ébranlait la diligence où s’étaient installés entre autres un vieil homme veuf depuis dix-huit ans, une dame d’un âge avancé célibataire de toujours, qu’accompagnaient un petit garçon empreint de vivacité et sa sœur vraie jeune femme pubère chargée de veiller sur eux. Le réseau de diligence, en ces années de résurrection de la royauté, s’étoffait, se

 

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densifiait, rendant les déplacements accessibles et mieux assurés. En outre, les voitures s’équipaient de suspensions à grand renfort de ressorts, elles offraient aux voyageurs une indéniable qualité de confort. Ainsi la cellule familiale arriva sans ressentir la moindre fatigue sur la Grand-Place de Canet. Toutefois, le point final du voyage se situait à une lieue de là, place du Griffe au Pouget et, pour confortable qu’elle fût, la diligence avait des horaires aléatoires. Pour cette raison il revint à Toussaint, du haut de son onzième automne, d’accueillir à Canet son grand-oncle, sa grand-tante, ses cousins issus de germains et de les amener à bon port. Il s’attela donc à cette tâche de responsabilité : d’abord il s’appliqua à nettoyer tous les recoins de la charrette avant de la rafraîchir de couleur. Le matin du jour mémorable, Toussaint empoigna la mule qui mâchonnait quelques gramina au chaud dans l’écurie. Il bouchonna la bête, puis la brossa, lui tressa la crinière et la queue, enfin luxe suprême lui vernissa les sabots. Sur le point de partir, sa mère Suzanne Boyer lui glissa dans les mains le gros savon de Marseille, et coinça entre bras et flanc une chemise propre. « À ton tour d’être propret et joliet. Surtout frotte bien ta couenne avec le savon. L’eau est chaude comme il faut. Fais honneur à ta maman, que je sois fière de toi. »

Toussaint patientait depuis des heures lorsque la diligence s’immobilisa sur la Grand-Place. Alors une inquiétude lui vint, car comment aborder des gens qui, bien qu’appartenant à sa parenté, lui étaient inconnus ? Il s’approcha, un sourire accroché aux lèvres, ayant par politesse et respect ôté son bonnet.

« Mes enfants, claironna Pierre, cetuy-ci est Toussaint, le fils de François mon neveu. Remarques-tu, Élisabet, la ressemblance d’avecque son père ? Étonnez-vous tous de sa force formidable ! »

Effectivement, empressé à l’excès, suivant en cela les recommandations de ses père et mère, Toussaint faisait montre de ses muscles durcis par l’effort en chargeant seul les lourds bagages de sa parentèle. Ensuite, il installa son monde sur la charrette rudimentaire, il prit soin d’éviter les nids de poule du chemin, tout en répondant à la multitude de questions que Pierre ou Élisabet lui posait sur les proches, sur les évènements familiaux, et aussi sur les anciens de leur génération : se maintenaient-ils en vie ? Étaient-ils déjà passés ? Sur ce dernier point, il leur suffisait de lire la mine interrogative de Toussaint, qui marquait ainsi son ignorance, pour ne plus douter de l’inéluctable sort de l’ami de jeunesse.

 

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Ce court trajet, d’à peine quatre kilomètres, déplaçait les deux anciens très loin dans leur passé, avant leur départ définitif pour Montpellier. Certes ils eurent en maintes reprises l’opportunité de faire retour près du clocher des origines, mais il s’agissait d’épisodes ponctuels souvent joyeux : des baptêmes, des communions, des mariages, mais aussi de tristes circonstances. Du Canet au Pouget, secoués par la charrette, ni Élisabet, ni Pierre n’en dire mot, pourtant ils se remémoraient leur visite dernière voilà dix-neuf ans, l’an VII de la République, le trente messidor, soit le dix-huit juillet 1799. ce jour-là, Louis Antoine, l’aîné de la fratrie, maître serrurier succédant dans le métier à Guilhaume du Quercy leur père, achevait sa vaine course ici-bas. Soixante-six ans auparavant, Guilhaume avait eu l’honneur que son fils, qui prit les prénoms de ses parrains, fût porté sur les fonts baptismaux par Antoinette et Louis, les enfants du seigneur-baron du Pouget, président de la souveraine cour des comptes, aides es finances de Montpellier, Jean Antoine Viel de Lunas. À cette époque, la féodalité, imaginant qu’elle perdurerait des longs temps encore, dispensait en de rarissimes occasions ses grâces aux plus méritants de ses affidés. Élisabet et Pierre s’obligeraient, une des prochaines veillées, à narrer l’anecdote, car de toute évidence incarnant la mémoire vive de la famille, les nouvelles générations les solliciteraient sur leur passé commun.

Parfois, un évènement vécu pendant l’enfance, cette période où les apprentissages se mémorisent pour toujours, détermine l’activité professionnelle de toute une existence. Résultat tangible de la visite, Pierre troisième du nom deviendrait charcutier réputé à Montpellier. Il n’avait au bout de huit années d’existence pour expérience que la vie citadine, vision déformée et incomplète des réalités. Ainsi, le premier vrai paysan qu’il coudoya se nommait Toussaint, son parent et aîné de trois ans, et celui-ci commandait la mule par la parole, sans utiliser le fouet comme le faisaient d’ordinaire les cochers de la ville ; certes de brèves interjections d’une voix grave, imitant en cela les mâles intonations des adultes, mais sans violence. Pourtant le monde champêtre qu’il découvrit les jours suivants ne s’exemptait pas d’instants féroces envers les animaux.

Un épisode de sacrifices animaliers se déroula un dimanche matin au foyer Debru. Élizabeth, maîtresse de maison accomplie, organisa un grand repas de famille où s’organiseraient entre la soupe et les liqueurs ces redoutables journées de l’abattage des

 

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cochons. Fanny et Pierre troisième, parfois aussi Élisabet et Pierre premier du nom, s’égaraient dans les prénoms et situations des présents : le foyer de François et Suzanne Boyer se formait de Suzanne, dix-huit ans, Toussaint onze ans et Rosalie six ans ; celui de Louis et Magdelaine Jeanjean se composait de Marie-Magdelaine, quinze ans, et Louis quatre mois ; enfin celui d’Élisabeth et Bernard Debru se forgeait de Jean-Jacques, quinze ans, Marguerite, neuf ans, Rosalie, six ans, et Rose, deux ans.

« Les enfants ! Allez me chercher les poules et les lapins, et surtout point de maladresses, ne me les abîmez pas ! »

À cet ordre d’Élisabeth se dressèrent Toussaint, Marguerite et les deux Rosalie, qui invitèrent Pierre d’un : « Tu viens avecque nous ! », la petite Rose trottinant sur leurs talons.

« Maintenant, point de brusqueries ! Il ne s’agit pas de les affoler ! dit Toussaint en pénétrant dans le poulailler suivi de la marmaille.

– Il faut celle-ci, l’autre, et celle-là aussi…

– Et les deux du fond !

– Tu as raison, Marguerite, avec cette crête qui leur pousse, dans pas longtemps ils dévasteront le poulailler, si jà ils ne le font ».

Spectateur attentif, Pierre assistait à la manœuvre d’encerclement appliquée par Toussaint, Marguerite et les deux Rosalie. La tactique consistait à acculer l’animal dans un recoin, lui interdisant la moindre issue. Pierre s’ébaudissait de l’approche réussie de ses rusés cousins quand il sentit les mains de Rose lui serrer la sienne à l’instant où huit mains agrippaient le premier volatile.

« Moi ! s’exclama Marguerite.

– Nous ! rétorquèrent les Rosalie.

– Non ! Honneur à notre invité ! balança d’autorité Toussaint en présentant l’animal à Pierre, dont le « j’en-fais-quoi ? » fit rire la tribu enfantine.

– Couic, tu lui serres le quiqui… quoi !

– Quiqui quoi, quiqui quoi ! » répéta Rose, hilare.

– Tu ne l’as jamais fait ? Bon, c’est simple, attrape son cou avec tes mains, puis tu serres… allez, serres ! mais serres donc ! On te dira quand tu lâcheras ».

 

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Volontaire, Pierre obéissait, il serrait de toutes ses forces et ses mains et ses dents, attendant le signal des cousins qui s’amusaient de son inexpérience, le laissant se crisper plus que nécessaire.

« Je crois que c’est terminé, pose-le. »

Pierre déposa la poule sur la terre, s’étonnant que l’animal ne se dressât pas sur ses pattes en s’ébrouant. Mais il garda pour lui sa réflexion, ne désirant pas être encore une fois la risée des cousins. Lorsqu’ils retournèrent à la maison, excepté Rose qui cavalait devant eux en éclaireuse, chacun des cinq enfants exhibait son trophée de plumes. Après l’accomplissement de cette tâche, ils s’attelèrent à leur deuxième mission, plus délicate dans la phase terminale. Le rite initiatique réussi par Pierre valait tous les baccalauréats et l’autorisait à prendre sa place de second mâle dans la horde. Aussi, bien que surpris par la sollicitation de Toussaint, Pierre ne pipa mot lorsqu’Élisabeth lui remit une clef singulière. Plus tard, lors d’une veillée, la grand-tante Élisabet lui expliquerait que l’aïeul Guilhaume, serrurier de son état, façonna des clefs originales de dimension, de forme et de poids ; elles servaient exclusivement à briser, d’un coup d’un seul, les vertèbres cervicales des lapins. Le maître serrurier nommait l’objet avec un humanisme de bon aloi « la clef des songes » – bel euphémisme. Aujourd’hui encore, dans quelques greniers au Pouget ou à l’entour, si ce n’est dans des halls d’entrée en guise de porte-clefs, on peut voir les œuvres serrurières de maître Guilhaume. Les filles arrivèrent les premières à la lapinière, ne se refusant pas le plaisir dernier de prendre dans leur bras la boule de poils chaude de vie. Mais il s’agissait aussi de tromper le lapereau en lui inspirant confiance car, au regard complice de Toussaint, Marguerite laissa tomber le lapereau, le tenant ferme par ses pattes arrières ; dans la même seconde le crac sinistre retentit et le sourire attendri de Pierre se déconfit à son insu avant qu’il ne réalisât que, tout comme lui-même, l’animal n’avait pas pu réagir à sa fin programmée, donnée avec une précision qu’égalait seulement la rapidité. Maintenant inerte, l’animal pendait au bout du bras de Marguerite. Elle regarda Pierre :

« Tu as vu, c’est facile, un coup sec et vif… Tu sauras le faire ?

– Il le fera, il est de notre sang », répondit Toussaint, ajoutant : « mais pour cette première fois, Marguerite tiendra les pattes de derrière, et moi celles de devant avec la tête. Tu frapperas juste un peu avant ma main. »

 

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Pierre s’assura de la clef. Ses doigts se crispèrent sur l’anneau. La tige percuta le cou du lapin d’une vigueur qui médusa la petite troupe, laissant Pierre interdit par son audace, subjugué par son geste définitif. Lui qui, quelques jours auparavant ne connaissait les animaux de basse-cour que dessinés sur des planches coloriées, voilà qu’à l’égal de ses cousins des champs il sacrifiait proprement, sans cruauté ni sensiblerie.

Assises sur le banc devant la cuisine, Fanny la citadine, ceinte d’un tablier protecteur de ses atours, apprenait de ses cousines Suzanne et Marie-Magdelaine la geste de déplumer les volailles. Au passage, les enfants agitèrent sous leur nez les connils, avant de les poser sur la longue table de la cuisine, où les trois belles-sœurs et tante Élisabet s’affairaient avec les carottes, les navets, les poreaux et autres légumes qui bientôt cuiraient avec les poules et les coqs apprêtés dans l’énorme marmite remplie d’eau, honorant le Vert Galant, quatrième Henri du nom : « Je veux qu’il n’y ait si pauvre paysan en mon royaume qu’il ne puisse mettre sa poule au pot tous les dimanche. » À l’autre bout de la table, l’oncle Pierre, François, Louis et Bernard Debru affûtaient tranchoirs, couteaux, hachettes, grattoirs. La conversation qui roulait alternativement du national au local, intercalait le futur proche dans le temps présent avec leur affaire de cochonnailles : nettoyer les seaux, les cuviers, les bacs ; réserver des tréteaux et des planches ; disposer à suffisance de sacs de sel.

Au sommet de l’État, les observateurs prévoyaient que le ministère ne passerait l’hiver. Le duc de Richelieu, Premier Ministre, avait émigré sous la Révolution et porté les armes dans les troupes de l’empereur russe. Ainsi ses adversaires le définissaient comme l’homme de France connaissant le mieux les affaires de la Crimée ! Son gouvernement, tiraillé par les forces centrifuges des libéraux et des ultra-royalistes, survivait à grand peine. Un exemple pour se convaincre de la confrontation est d’évoquer le mode du scrutin électoral. Il s’appuyait sur le niveau d’impôt, dit le cens, que devait régler le citoyen pour voter. Au-delà de cinq cents francs l’an se recrutait les ultras, au-dessous se situait une majorité de libéraux ; mais si le gouvernement, voulant contrecarrer les ultras, abaissait le seuil des impôts, les ultras réclamaient un abaissement substantiel autour de cinquante francs. À ce niveau s’enrôlait la paysannerie des humbles propriétaires de tendance ultra pour être devenu au fil de longues lignées de paysans des possédants pécunieux ayant avec habileté cousu,

 

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d’héritages en mariages, lopins de terre, champs, vignes, vergers, pâtures, afin de créer – but suprême de l’ambition paysanne – le mas familial d’un seul tenant. Ce système censitaire cloisonnait la population, avec la majorité d’innombrables citoyens passifs, qui travaillaient dur mais ne votaient pas, et une infime minorité de prétendus citoyens actifs, qui souvent ne fichaient rien mais composaient le collège électoral. Quant au sort des citoyennes, il se confondait dans le silence séculaire propre aux carmélites.

Indirectement, cette histoire de cens consacrant le droit d’expression avait provoqué la sourde colère de Louis à l’encontre du maire d’Aspiran. Louis, sur l’insistance de l’oncle Pierre, raconta sa déconvenue du trente et un août, jour où il déclara à l’autorité la naissance de son fils Louis.

« Vous n’êtes pas sans connaître que notre Louis vint au monde dans le soir du dimanche trente août. Le lendemain je courus sus à la mairie me conformer à la loi… »

Tous se tournèrent vers Bernard Debru, car sa balourdise de 1809 allumait encore les yeux de rires moqueurs. Sa fille Marguerite était née le seize novembre, un jeudi, et le délai légal de la déclaration courait jusqu’au lundi. Or, le baptême donné le dimanche perturba certaines mémoires, celle du père en particulier, s’imaginant revenu aux temps anciens où l’Église se chargeait de l’état civil ; ainsi, par le rite catholique il se crut de bonne foi exonéré de l’obligation réglementaire, si bien que le vendredi suivant, alors qu’il taillait quelques étoffes, le garde champêtre le surprit dans son atelier en l’apostrophant d’invectives pour agir tel un bandit de grand chemin. Bernard Debru ne dut qu’à sa position dans la communauté de ne pas avoir été traîné à la mairie par les poucettes d’infamie.

« …Or donc j’entrai dans le bureau de notre maire Claude Montagne. Le voilà à donner, tel le régent de l’école, sa leçon à d’autres conseillers politiques qui sont tous propriétaires. D’ailleurs Jean Claude Monvert et Alexandre Duviol acteront de leur seing ma déclaration. Cetuy-ci de maire dirigeait la discutaillerie sur les ceux-ci qui règlent l’impôt, sur qui repose la vie des communautés, et qui doivent en logique les gouverner, et puis les ceux-là qui profitent des bienfaits de la société sans contrepartie notable.

« De ce moment il me vit : dès lors, pour lester sa démonstration, il m’impliqua et il mésestima ma vie ordinaire. « Regardez cetuy-ci, qu’il dit en me montrant d’un coup de tête, il ne possède rien qui vaille, il ne contribue pas même d’un sou, et il

 

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ignore que notre percepteur se nomme Jean Charles Pages, comment pourrait-il, messieurs, administrer les affaires publiques ? »

« D’abord, que je réponds, je n’ai oncques eu de ma vie le goût pour ces intrigues-là, plus, pour votre gouverne, puisque vos yeux sont entartrés des résidus de fosses, sachez qu’en propre je possède maison et terres, certes je le concède de dimensions modestes. »

« Voici, messieurs, la preuve irréfragable, qu’il dit ; ce bougre ne saurait dire le métrage de son bien. Certes il a par-devers lui les papiers timbrés, notariés, légaux en somme, mais doutons, messieurs, qu’il en lise une ligne ! Quant à faire un compte, il y a péril à lui commander. »

« Cet affront dépassait ce que je pouvais ouïr. Ma colère m’emporta. « Messieurs, que je dis, présentement propriétaires d’héritages, nul parmi vous oncques ne me régentera d’orthographe et d’arithmétique ! Messieurs, je suis ici par la volonté de la Loi pour déclarer qu’il est né le jour d’hier de moi Louis Gribal agriculteur à Aspiran et de Magdelaine Jeanjean mon épouse un fils qui s’appelle Louis ».

« Quelle suite provoqua ton esclandre ? demanda l’oncle Pierre.

En défense de son homme, ce fut Magdelaine qui apporta la réponse mais après, toutefois, que l’aide sollicitée par Élisabeth fût comblée :

« Tu es un garçon escarabillé [éveillé] et costaud, dit celle-ci au petit Pierre, tu vas donner la main à ta cousine ».

Au compliment d’Élisabeth, le petit Pierre rougit. Il se fit un devoir de maintenir de manière satisfaisante les pattes postérieures du lapin.

« Nous allons ôter la chemise du lapin, puis le nettoyer ».

Si la question du nettoyage ne le perturba pas, en revanche petit Pierre s’interrogeait sur cette fameuse chemise qui ne lui apparaissait pas, lorsqu’Élisabeth trancha du couteau aux endroits judicieux la peau de la bête. Il convenait de ne pas abîmer cette fourrure afin de la vendre à l’habituel négociant, avec qui les ménagères s’usaient en palabres interminables. Une fois taillée, Elisabeth pinça et tira la peau.

« Surtout ne t’impressionne pas, Pierre, si tu m’aides bien, en récompense tu garderas les pattes soyeuses ».

Pierre regarda Élisabeth qui lui souriait, et ainsi pendant tout le temps qu’elle découvrait les muscles athlétiques de la bestiole, chaque fois que Pierre levait ses yeux

 

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elle souriait. Nulle cruauté ne trahissait son geste tranquille où transparaissait même une certaine douceur. En fait, d’instinct, Pierre facilitait le travail en versant le lapin d’un côté ou de l’autre, et s’il captait le regard de sa cousine c’était pour y lire le contentement.

« Tu m’as mieux soutenue que je ne le pensais, aussi je t’apprendrai, si cela te sied, mes secrets des terrines et des pâtés.

– Crois ton grand-père, mon garçon, Élisabeth t’offre mieux que l’or, et si tu mémorises ses recettes cachées, ce savoir de bonne chère, tu pourras, si ce goût ne se départit pas de toi, prendre l’état de fabriquant chaircuitier dans notre bonne cité ».

Cependant l’oncle Pierre ne s’égara pas d’avantage dans l’hypothétique futur du petit Pierre. Il réclama de Magdelaine qu’elle poursuivît la narration de l’anecdote.

« Mon bon Louis se renfrogna, car tel est le singulier des Gribal. Les conseillers ne ramenèrent pas la sérénité. D’un, Louis se buta et ne voulut point que l’outrage passât sans un regret de Claude Montagne ; d’autre, cetuy-ci justifiait son entêtement pour la raison que ses yeux n’étaient aveugles d’aucune crotte. Il advint qu’on écrivit que Louis avait l’état d’agriculteur, ce qui est attesté, et puisque à l’injonction du maire de signer le registre Louis ne répondit point pour la cause qu’il était parti, ils gâtèrent la feuille de la mention : ne sait signer, et par le fait qu’il ignore ses lettres. Vous vous rendez compte ! Écrire une telle menterie sur Louis !

« Être impulsif corrompt en bien des cas une réputation, affirma la tante Élisabet. Il me revient en mémoire une affaire de justice vieille de soixante et dix ans, qui toucha ma mère Marie Portal. Tu me regardes, Pierre mon frère, tant il est vrai que nul ne t’en a oncques informé. Meshuy j’ôte ce vieux voile, afin qu’à tous serve cette vilaine histoire. Elle se passa vers 1750. À cette époque, mon âge égalait celui de Toussaint, soit onze ans, et malgré ce temps l’empreinte de l’histoire s’est maintenue. Notre père Guilhaume savait son métier de serrurier, il s’y tenait tous les jours de toute l’année : il avait tant à faire de ce côté ! Tandis que notre mère Marie Portal veillait sur les travaux ordinaires d’une vie domestique à la campagne : potager, poulailler, pigeonnier, lapinière, porcherie… plus la maison à tenir et s’attentionner de nous, ses enfants… »

Avec un bel ensemble, Suzanne Boyer, Élisabeth Debru et Magdelaine Jeanjean opinaient leur chef de femmes des champs marquées du soleil des travaux de plein air.

 

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« À ce temps, l’âge de notre mère avoisinait les cinquante ; lors elle adoucit sa vie en louant certaines journées un brassier pour ouvrager la terre quand elle réclame de la force. Elle s’accointa avec un nommé Antoine Tourrou. Puis arriva le jour où notre mère se remonta contre ce bougre. Elle dit à notre père qu’elle avait renvoyé ce vaut rien de propre à rien, qu’il lui faisait bonne figure pour l’enfariner bonnement, que son allant lui servait à la berner par menteries grossières pour la raison qu’il la jugeait, comme moult femmes, crédule et donc propre à duper. Or, oncques nul n’aurait pu se jouer de notre mère sur ce travail de la terre. Ses vaines remontrances l’amenèrent à se relâcher de toute sa colère avec des mots outrepassant l’entendement. Hélas ! L’invective eut lieu publiquement ; ce malin d’Antoine Tourrou capta cet avantage et le fructifia, il demeura passif, à part des mimiques provocantes de sa figure qui alimentaient l’enragement de notre mère mais toutefois elle s’empêcha de le souffleter, ce que notre homme attendait. Après l’algarade, il eut l’audace, accompagné de quelques témoins complices, façonnés du même bois que lui, de s’en aller se plaindre par-devant le juge de propos calomnieux prononcés par Portal épouse Gribal dit Carsy ».

Élisabet suspendit là sa narration, à ce point où chacun retenait son souffle pour ne pas rater un mot de l’histoire. Ce fut l’oncle Pierre qui réclama la poursuite du récit.

« Eh bien, ma sœur, prolongez, nous sommes tous à vous ouïr.

– Oui-da. Notre père, de son art possédait la haute maîtrise, ce qui accroissait la demande de son office par tout un chacun. Or il ouvragea quelques années avant l’affaire chez un particulier nommé Fournier, qui était procureur de son état. Cetuy-ci s’enchanta de son service au point qu’il voulut marquer son estime. D’autre part à cette époque, au début de 1733, notre mère accoucha de notre frère Estienne, qui vécut quatre courtes année ; lors il revint à la dame du procureur, Louise Chabanette, de le porter sur les fonts baptismaux. Ne doutez point que meshuy la bienveillance de cette famille fut toute acquise à la nôtre, et je me convaincs que le procureur Fournier joua un rôle favorable à notre mère. Dire avec précision les attendus judiciaires je ne le puis, le problème dépassait mon jeune entendement, puis nos père et mère veillaient à ne pas encombrer nos juvéniles oreilles de cette vilaine déconvenue ».

 

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Le temps que passe un ange, s’installa un silence profitable à la méditation, propre à tirer une moralité de cette anecdote. Fanny, l’adolescente de la ville, l’interrompit en s’adressant à Pierre.

« Pardonnez-moi, mon grand-père, savez-vous la particulière raison du surnom étrange de votre père Guilhaume ? Sans doute vous moquerez-vous, mais je ne comprends pas ce mot : Carsy.

– Guilhaume, mon père, n’était point le simple serrurier tel qu’il s’en voit par ces jours-ci. Il dut sept années durant parfaire l’apprentissage de ce métier, avant d’être reconnu compagnon. Or l’usage imposait de se désigner par un nom déterminant, en principe son pays d’origine et, en outre, la qualité principale de son caractère. Ainsi Guilhaume devint Quercy pour toujours, mais le langage coutumier déforma ce nom en Carsy. Quant à te dire la qualité qui fut choisie pour le définir, j’avoue l’ignorer.

– Seul notre frère Louis, s’il n’était point défunt, ajouta Élisabet, pourrait le rapporter. Pourtant il me souvient qu’un jour il accueillit un compagnon serrurier de passage et cetuy-ci le nomma Quercy-l’Adroit ou bien Quercy-la-Droiture… Enfin ! Tout cela date de tant d’ancienneté que je ne puis préciser. Il est vrai itou que notre père s’empêchait de trop parler de sa personne, lors nous ne savons que des rares brides de son passé.

– Sur un point je te conforte : Louis, notre frère formé en apprentissage par notre père, devenu pour un long bail son compagnon, dut recueillir moult confidences de son maître et père. Songez que plus de trente années, ils partagèrent sur les chantiers leur art, les outils, et le pain, et le vin. Une amitié de trente ans ! dit Pierre, admiratif, avant de poursuivre. La pudeur conseille souvent bien mauvaisement : Louis me racontait peu sur notre père, et moi-même n’osait provoquer ses dires sur lui. Toutefois, vous tous ici, oyez le clairsemé que je sais du passé embrumé de nos origines ».

En cet instant, chacun perçut la gravité du récit, alors l’infime mouvement cessa. La petite Rose détailla avec ses yeux de deux ans le vénérable ancêtre qui suscitait tant d’attention.

 

« À l’entour des années 1700, vivait à Gourdon en Quercy un nommé Anthoine Guerinbal, appelé aussi Anthoine Guiribal. Soyons abrupt, le nom en ces temps reculés

 

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n’importait guère, seul comptait le métier du quidam. Pour son utilité sociale Anthoine était reconnu maître piqueur de limes. »

Devant les regards interrogateurs, Pierre compléta.

« En somme, notre Anthoine fabriquait des limes, l’outil indispensable de moult ouvrages de métal. Il vivait en légitime mariage avec Hélizabeth Lacombe. Celle-ci mit au monde un garçon, Guilhaume. Pour fixer son année de naissance, j’en viens à l’an 1777, le trente mai ; il rend son dernier soupir, on mentionne son âge approximatif : quatre-vingt-six ans, le simple calcul le fait naître en 1693. Or, Louis un jour m’avisa que lorsque Guilhaume fixa son enseigne il s’attribua force années supplémentaires pour inspirer confiance, donc je spécule sur une année de naissance plus proche de nous,autour de 1700… »

Au vrai, « le 14 7bre 1703 naquit et fut baptizé Guilhaume ». Il tenait son prénom de « son parrin mte guilhaume lafage escrivain de la presente ville, marrine anthoinete delacombe », cela consigné par Pierre Escuyer, curé du mont Saint-iean (Jean) de Gourdon.

« Oncques Guilhaume devisera sobrement de son enfance. Nul trait de son père Anthoine ne le marqueront, d’ailleurs ce dernier défuntera avant que Guilhaume dispose de l’intégralité de sa conscience de chrétien… »

Ainsi Guilhaume, âgé d’un an, ne s’affectera pas du : « 24 9bre 1704 après avoir reçu tous les sacrements décéda anthoine guiribal piqueur de limes âgé de 55 ans ».

« Orphelin de père, Guilhaume évoquait avec parcimonie sa mère Hélizabeth Lacombe, signalant juste qu’après quelques années de veuvage elle se remaria avec un nommé Portes, cuisinier de son état, sans être affirmatif toutefois, car son jeune âge l’en dissuadait. En outre, tout jeune enfant, il fut confié à un oncle chapelier, Pierre Lacombe, pour qu’il se chargeât de son éducation. La logique imposait donc à Guilhaume qu’il devînt chapelier. Pour expliquer ce manquement, Louis recueillit ses vagues explications : d’une, l’état de chapelier ne convenait pas à ses mains grossières, et d’autre, sa nature le poussait vers les ouvrages de ferrures. Lors je crois, moi Pierre son fils qui vous parle, que Guilhaume désirait être, par fidélité, ce qu’il imaginait que son père Anthoine aurait voulu qu’il soit. Il arrive de porter aux nues les proches tôt disparus, allant à sublimer des sentiments qu’ils eussent pu avoir si, oubliés par la faux définitive, ils vivaient encore. J’affirme que Guilhaume naquit véritablement lorsqu’il

 

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réalisa seul une serrure complète : Louis me le répéta moult fois, sa première œuvre il la dédia à Anthoine pour l’avoir exécutée avec force limes fabriquées et héritées de ce père défunt. Ainsi il se conformait en fils obéissant à la volonté paternelle qu’il s’inventait.

– Un amour filial posthume tragique, soupira Fanny qui, de l’intérieur de son institution, entrevoyait avec ses camarades le mouvement romantique d’avant-garde qui pointait ».

Suzanne, l’aînée de François, vivait ses dix-huit ans, Marie-Magdelaine versait juste sur quinze ans. Curieuses, elles harcelèrent Fanny leur cadette si bien instruite de cette mouvance qui bouleverserait l’expression des sentiments, de les éclairer du nouveau comportement à adopter. « À quoi rêvent les jeunes filles » s’interrogera bientôt Musset…

Les considérations des garçons étaient plus simples. Toussaint et Pierre troisième s’attentionnaient des propos de leur aîné Jean-Jacques Debru qui, de la double autorité que lui conférait son âge – quinze ans – et son métier – tailleur d’habits, dont il assimilait auprès de son père la geste – Jean-Jacques donc, détaillait la genèse de l’expression « la fête du cochon ».

« Tous ceux qui vécurent la période le savent. Un jour, notre calendrier qui marque le temps depuis Notre Seigneur Jésus-Christ s’échangea pour un autre qui repoussa aux oublis tous les saints noms à vénérer. À cette époque de révolution, on les considérait tous comme des idoles. Puis, quitte à changer, le comité chargea un poète médiocre, élu député, ami des extrêmes… »

Pierre l’ancien précisa :

« Il s’appelait Fabre d’Églantine. Ses vers n’étaient pas si détestables mais il s’allia aux terroristes ; lors sa réputation fut faite. Il naquit à Carcassonne à quarante lieues de ce pays-ci…continue, mon neveu.

– Il chamboula tout : les mois, les semaines, les jours…

– Nous nous y retrouvions fort bien, se permit Élisabeth Debru. Toi, mon fils, tu es né en prairial. Au printemps, les mois se terminaient en –al… »

Jean-Jacques considéra, inconsciemment, qu’il posait son doigt sur un épisode qui suscitait une montée de nostalgie de la part de tous les adultes présent. Il pensa que son récit s’entrecouperait souvent. Il enchaîna :

 

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– …Et en automne, les mois finissaient en -aire. Frimaire bouclait cette saison-ci. Puis Fabre d’Églantine estima que pour clore les vieilles superstitions, chaque jour serait fêté un animal, ou une plante, ou…

– Rendez-vous compte de l’ineptie ! s’écria François, un jour arriva et l’on se mit à fêter le fumier tout bonnement ».

La coupure déclencha force rire.

« Tu as raison, mon frère, surenchérit Louis, je me souviens ! Pour cela on choisit un jour de nivôse, mais au lieu de chute de neige, ce jour-là nous jetions comme flocons la m... des écuries ! »

Le rire redoubla. Consterné par les interminables fous rires graveleux, Jean-Jacques, néanmoins, poursuivit, encouragé par ses deux auditeurs attentifs.

« Donc, début frimaire, équivalent à fin novembre, il y eut le jour du cochon. Les nombreux sans-Dieu, les plus acharnés des mécréants se moquèrent de cette journée en évoquant la saint-cochon pour déclasser tous les martyrs de notre foi.

– Méditez ce conte, les enfants, déclara, sentencieux, Pierre l’ancien. Aux temps anciens, à la fin de l’année, nous saignions le cochon selon la tradition de nos pères, puis vint cette période troublée, exaltante, hélas sanguinaire et aussi poétique. Il suffit qu’un humble serviteur des muses dédie un jour spécifique à cet animal qui nous côtoie depuis des lustres, pour que notre vocabulaire change : à présent nous ne saignons plus le cochon, nous lui faisons sa fête.

– Mais…, alors…, on ne le tue pas ? osa timide Pierre troisième.

– Oh, le benêt ! Le petit bien-bien-aimé à sa mère ! se moqua Marguerite du haut de ses neuf ans, crois-tu que nous mangeons le cochon vivant ? Non point ! Et tandis que tu pelais le lapin, tu as dévoré au moins trois tranches de saucisson de ce bon Capelan ».

Une raison logique conduisait les Gribal à nommer les cochons qu’ils élevaient d’un mot en rapport avec les servants de l’Église. Il y eut Capelan ; avant lui, Tonsuré, Sacristain, Chanoine et tant d’autres… D’évidence, entre les servants de Dieu et ces animaux, l’appétit pour point commun sautait aux yeux. Pour clore son apostrophe, Marguerite risqua une saillie hors de tout contexte, mais propre à moucher son cousin citadin et surtout le maintenir un cran en-dessous de sa position sur sa terre natale.

 

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« D’abord, nous savons tous que ceux de Montpellier ont une grosse tête et un petit cul… », et avant que sa mère ne lui fît les gros yeux, elle termina par ce bouquet « …et quand ils pètent on les voit plus ! ».

L’anathème cueillit à froid l’assistance, avant qu’un, puis deux rires ne fusassent, entrainant toute l’assemblée dans un bain joyeux.

« Tu es bien la fille à ta mère ! » claironna tante Élisabet, pour ce qu’Élisabeth Debru était réputée des traits acides qu’elle assenait au comble de son argumentaire.

« Néanmoins, cette description hâtive, qui nous sert d’enseigne à nous tous de Montpellier, nous vient d’un de nos auteurs fameux, le plus facétieux de tous ». Pierre l’ancien repris son souffle, puis confia :

« François Rabelais s’installa à Montpellier à l’entour de 1530 pour parfaire sa médecine. Pendant la paire d’année de son perfectionnement, il se lia d’amitié avec notre savant Guillaume Rondelet alors à ses études. Plus tard, à une interrogation sur sa vie d’ici et son avis sur les gens du lieu, le malicieux François Rabelais s’est départi de cette phrase dite par notre Marguerite. Lors, puisque vous voilà en attente, sachez pour votre gouverne que les crânes des Montpelliérains ne sont bosselés que par les imaginations de ceux qui estiment que l’érudition délivrée par notre faculté provoque des déformations.

« Pour ce qui est des fondements, constatons que les derrières mafflus des bougres de campagnes en remontrent aux maigrichons des villes. Pour le reste, les bruits incongrus ne sont pas en cause, mais il fallait marquer les esprits, pour faire valoir que les billevesées dites par une sommité portent ladite sommité aux combles de la honte alors que le commun, avec son savoir limité, n’éprouve aucune gêne des bêtises qu’il profère. As-tu compris Marguerite ? »

Devant l’attention que tous lui portaient, la petite se borna à répéter : « Moi, je sais qu’ils ont une grosse tête… » avant que les rires ne l’interrompent, eux-mêmes cessant quand tintèrent les cloches appelant les fidèles à la messe.

« François ! Où donc va ta femme ?

– Elle recherche sa mère. Cette pauvre Élisabeth Imbert est devenue veuve l’an passé au vingt novembre [1817]. Depuis, elle ne se console point de la fin de Jacques Boyer, bien qu’à septante-sept ans il avait fait son temps. Lors, tous les jours elle s’en va prier sur sa tombe. Elle se mine. Sûr qu’elle partira de languitude ».

 

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François devançait cet évènement de quelques mois : sa belle-mère décéda à soixante-quinze ans, le quatorze juillet 1819.

 

 

 

 

« Regarde petit, regarde cette crapule, comme il retient son sang de couler ! »

Le banquet familial de la veille n’entrava pas la triste destinée des cochons. Tous surent se lever bien avant le soleil et se retrouver prêt à affronter ces rudes journées car pas moins de trois bêtes seraient abattues. Une par famille. Immobilisé sur la table, Tonsuré, ou Sacristain, ou bien Chanoine, saignait de tout son sang par sa jugulaire tranchée.

« Petit Pierre, tient ferme le seau, ne gâche pas une goutte de ce bon sanquet ».

À son côté, Marguerite provoquait un léger remous avec une longue cuillère en bois. Il fallait éviter que le sang ne figeât. Ils passèrent les cordes qui liaient les pattes postérieures du premier animal par-dessus la poutre du hangar, afin qu’ainsi pendu la besogne fût facilitée. La lame affutée glissa dans l’abdomen du cochon, tout ouvert en son milieu. Tel l’ultime souffle, la chaleur animale se libéra. S’en était fini. En cet instant, précis la transformation s’accomplit, l’être vivant devenait nourriture. Son corps et son sang retravaillés produiraient les denrées indispensables à la survie.

Chacun à son poste. Une vingtaine de mains nettoyaient, lavaient, brossaient, découpaient, les expérimentées imprégnaient la viande de sel, cet efficace agent conservateur. Pierre l’ancien s’étonnait de ses capacités à recouvrer ses gestes anciens, car juste avant qu’il n’agisse, une mémoire enfouie depuis des décennies se réveillait et lui dictait son action. Plus stupéfiant encore, il voyait son petit-fils Pierre, poussant de ses doigts dans le boyau, la chair maigre et le gras, que Toussaint réduisait en minuscules dés, avec une dextérité qui égalait celle de sa cousine Marguerite ; mais surtout celle-ci ne trouvait nulle occasion de le reprendre, comme si la geste ancestrale s’était gravée en lui dès la première minute de sa conception. De temps à autres, lorsqu’un chien trop curieux s’avançait en quête d’un dérisoire morceau de viande, il endurait la purge d’un seau d’eau salie, sous l’hilarité générale. Pierre l’ancien se

 

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réjouissait de la scène qui se déroulait sous ses yeux, il voyait se mettre en mouvement une peinture de genre, cette fête au village façon Bruegel qui ornait le couloir du logement de son frère spirituel de cette société discrète, Estienne Lonjon, qui devint son frère à part entière quand se marièrent leurs enfants : Marie Louise et Pierre second.

 

Les moments de bonheur raccourcissent les journées. Comme paraît long un jour sans pain ! Avant les vrais froids de nivôse – pardon : de fin décembre, les Montpelliérains plièrent leurs effets dans les malles. Ils évitaient de se regarder, de se parler, et si leurs yeux se croisaient, de pauvres sourires illuminaient les visages de tristesse. Cette séparation, tous la pressentaient définitive : la tante Élisabet et l’oncle Pierre, lestés par les années, ne reviendraient plus au Pouget ; un retour des petits-enfants, Fanny et Pierre, dépendait de leurs parents, eux-mêmes tributaires de la santé de leur négoce et ce dernier, pour être florissant, réclamait un investissement total des commerçants car la concurrence ne désarmait jamais. En pareil cas, même si nul ne croit aux promesses illusoires, elles réconfortent les cœurs lourds.

Toussaint d’une main tenait le licol, de l’autre appuyait sur le museau de la mule. Celle-ci accepta de reculer entre les bras de la charrette devenue lugubre, tandis que les bras de chair s’étreignaient d’ultimes signes d’affection. Toussaint secoua le cuir de la longe sur la croupe de la mule qui attendait ce signal convenu pour partir.

« Moi, je reviendrai te voir, je le jure ! » dit petit Pierre à Toussaint. Assis côte à côte, les gamins formèrent une brève association cochère de quelques trots de mule. Sur la banquette arrière, Élisabet et Pierre étanchaient leur soif des paysages des origines ; Fanny agitait son mouchoir ; Suzanne, la fille de François, lui répondait de sa main.

Ces deux-là échangèrent longuement les soirs de veillées. Puis, un matin, Suzanne se confia à Élisabet. Dans sa tête courait l’idée de l’ailleurs, à l’instar d’Élisabet, de vivre indépendante à Montpellier, et personne n’était mieux placée que la vieille dame pour convaincre François d’autoriser sa fille à quitter la routine d’une vie tracée à l’ombre du clocher du Pouget. L’oncle Pierre intervint de son autorité. Il cautionna le vœu de la jeune femme, d’autant que dans ses relations fraternelles il ne peinerait pas pour trouver, dès son retour, une maison bourgeoise convenable et la placer cuisinière, domaine où par bonheur elle excellait. Dès lors, Suzanne se persuada, à juste raison, que bientôt une lettre l’arracherait de sa glaise natale. Son affaire alla plus

 

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vite qu’elle ne le supposa : avant la fin de l’année, son frère Toussaint attèlerait la mule et la conduirait au relai où la diligence de Montpellier l’emporterait pour un épisode culinaire de plus de quinze ans, chez des particuliers de la meilleure société.

Mais reprenons dans l’ordre. Toussaint sauta de la charrette, il empoigna le licou de la mule lui glissant à l’oreille : « là… là… » et elle s’arrêta net.

L’hiver, pour une mule de sa condition, correspondait à la morne saison, où elle se désolait de ne rien faire d’utile aux champs. Heureusement, Toussaint lui évitait de trop se morfondre à l’écurie. Certains jours il lui mettait le mors aux dents et tous deux se dégourdissaient les pattes à travers les chemins.

Songeuse devant l’immeuble du relais, la mule regardait ses collègues équins, des hongres et des juments, imbus d’eux-mêmes, frémissant des pectoraux, piaffant des sabots ferrés de frais, fumant des naseaux, et quand ils la voyaient ils retroussaient leurs babines narquoises et secouaient la tête par ironie, pourtant qu’elle aurait aimé être eux, la petite mule de monsieur Toussaint, et tirer hardiment la diligence !

« Mon bon Toussaint, il est temps. Mais avant de se quitter… », l’oncle Pierre plongea sa main dans un bagage, « …voici un petit cadeau qui t’obligera à penser à ta vieille parentèle de la ville. » Il lui tendit un livre, relié en cuir de vachette, titré Considérations et filiations des dieux et des héros de la Grèce antique. Concordances des dits dieux avec ceux de l’empire romain. « Sa lecture exaltera ton âme pure, ses légendes oniriques te passionneront. Adieu, Toussaint, noble chevalier servant… » Pierre lui tapota la joue avant d’escalader les marches de la diligence.

Ce livre répondait aux interrogations mythologiques dont Toussaint s’ouvrit à Pierre une certaine veillée. Sa curiosité fut attisée par les prénoms de la dame Desalasc, épouse de Pierre Antoine Bouys, propriétaire foncier au Pouget d’une trentaine d’années. La dame naquit pendant la période extrémiste de la Révolution. Emboîtant le pas des esprits éclairés qui rattachèrent l’épisode républicain aux ancestrales démocraties grecques et romaines, nombre de citoyens écartèrent alors les saints prénoms chrétiens pour démontrer leur adhésion à la nouvelle société. Ainsi le citoyen Desalasc fit enregistrer Junon, suivi de Myrrha, pour singulariser sa fille. Celle-ci devenue adulte préférait qu’on la prénommât Myrtil et Jounou, en affectueux diminutifs.

 

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S’en retournant au Pouget, confiant à la mule la responsabilité de la conduite charretière, Toussaint feuilletait son premier livre lui appartenant. Ouvrage expurgé des indécents rapports charnels, des unions incestueuses, des liaisons dépravées, l’auteur présentait les mythes en jonglant avec les mots, toujours sur le fil du rasoir. Il mentionna Junon en tant qu’épouse de Jupiter (ou Zeus), sans préciser qu’ils étaient sœur et frère. Toussaint s’interrogea sur les liens entre ces deux-là quand il fureta dans la rubrique Cronos et Rhéa. Idem pour Myrrha, transformée par la vengeance de Vénus en arbre à myrrhes, qui enfanta, une fois végétalisée, du plus bel homme : Adonis, dont s’amouracha la susdite Vénus. Adonis, qui mourut de la violence d’un sanglier envoyé par Mars ou Apollon, amoureux éconduits de Vénus, à moins que ce sanglier ne fût libéré par Diane qui, dans une crise de jalousie, endossa ce crime. Mais peu importe l’exégèse ; Adonis, mortellement frappé, se transforma en anémone. L’auteur s’en tint à la beauté du conte, il tut qu’Adonis, l’œuvre de Myrrha, est dû aux attouchements malhonnêtes du père de cette dernière.

Quatre décennies passeraient. Toussaint, agriculteur, deviendrait grâce à Justine Issert le père d’une fille, et cette légende florale lue dans son enfance l’inspirerait jusqu’à faire enregistrer Myrrha comme quatrième prénom de celle-ci après Célestine, Suzanne, Anna.

 

 

 

Avant ce « plus tard », les communes de la vallée de l’Hérault se passionnèrent modérément pour les élections municipales de 1819, dont les résultats ne surprirent aucun des administrés, pour être jouées d’avance. Le vicomte d’Alzon colla, fin octobre 1819, à la suite de son titre nobiliaire, celui de maire du Pouget ; à Aspiran, Louis fulminait, car Claude Montagne rempila d’un nouveau mandat ; ces succès électoraux provoquèrent l’euphorie du collège électoral restreint et partial. La multitude, la tête emplie d’espoir d’une république restaurée ou d’un empire régénéré, patienterait, se berçant de l’illusion du changement futur en se souvenant du lustre passé, elle faisait encore enregistrer sa progéniture, pour la deuxième ou troisième partie, du prénom illustre du géant qui dépérissait sous le vent entre l’onde et l’azur. Le rocher de Sainte-

 

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Hélène, fossoyeur d’un empereur, sainte Hélène épouse d’empereur et mère de l’empereur Constantin le Grand.

La société revêtait, sur son corset de préjugés, la chasuble d’une morale étriquée taillée par Anastasie dame censure, avec son ciseau démesuré ; bientôt la presse souffrit d’un déficit de parole et les libertés individuelles furent mises sous surveillance. Le vocabulaire courant aussi subirait l’anathème sur les mots jugés trop orduriers, grossiers, vulgaires, d’ailleurs un principe considéra dans un camp les mots fins et convenables, dans l’autre les gros mots orduriers. Plus personne n’irait faire ses besoins aux lieux d’aisance et autres latrines, il faudrait par murmure évoquer le « cabinet » puis, le mot abrégé, d’un air entendu demander le caca, car cabinet devenait par trop connoté ; pour finir le lieu deviendrait l’action, alors il conviendrait de faire la distinction et le terme « petit coin » apparaîtrait. En lieu et place de l’incongru petit coin, les auberges et les hôtels surtout, créeraient la « centième chambre » : ils jetaient ainsi un voile lexicographique qui ne dupait aucun client, car la chambre cent se comprenait la « chambre qui sent ».

La société, afin de se prémunir par des règles strictes des dangers que représentaient ses marginaux aux idées décousues, s’encapuchonnait pour de longues années. Plus pragmatique, en cet hiver 1819-1820, il était utile que le peuple se pliât à cette nécessité vestimentaire. En effet, décembre puis janvier engagèrent un froid redoutable qui sévit avec dureté. Lors, les rivières à l’accoutumée se congelèrent, imitant les fleuves incontournables du Méridional : la Garonne et le Rhône, bordés de berges devenues marbres. La froidure intense se déchaîna, transformant la vallée en dalles géantes de pierre qui correspondaient aux lopins de culture. Pauvres cultures ! Les arbres de paix que sont les oliviers multiséculaires, quasi éternels, souffrirent le martyre des saints. Les petits arbres à Bacchus, nos vignes noueuses, porteuses des baies de raisins aux savoureuses promesses, éprouvèrent les tortures dignes du tourmenteur de l’Inquisition.

Le froid intense n’empêcha pas les soirées de gala de l’opéra de Paris où la société huppée paradait, tandis que tapi dans la pénombre un conspirateur isolé se préparait à réaliser son complot sanglant.

« Ah ! C’est un poignard, alors je meurs ! » chuchota le duc de Berry avant de sombrer dans son agonie la nuit du samedi treize au dimanche quatorze février 1820. Son

 

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assassin n’était marginal que par les idées, devenues chez lui fumeuses, à force de mauvaises digestions solitaires. Intégré dans un atelier de bourrellerie, l’homme porta le coup fatal avec une alêne, outil ordinaire de sa profession, sa victime crut que seul le poing nu de l’ouvrier portait la responsabilité du choc violent, avant de comprendre la gravité de son attentat. Les ruraux ne mesurèrent le drame que lors du sermon dominical, quand le prêtre expliqua à ses ouailles les enjeux d’une royauté héréditaire et les liens princiers. De sa chaire, Jean Pierre Cabassut, prêtre desservant la paroisse d’Aspiran, inspira l’air glacial de l’église Saint-Étienne, son index tendu accusant des ennemis invisibles, puis il attaqua :

« Toucher un prince, c’est blesser Dieu, assassiner un prince c’est réveiller son courroux. Pauvres pécheurs de cette France fille aînée de la Sainte Église, qu’avez-vous donc fait, malheureux ? Pourquoi vous plaisez-vous à obéir au Malin ? En moins de trente années vous envoyâtes de vie à trépas Louis le Seizième, le plus doux de nos rois, condamnâtes sa sainte épouse, malmenâtes jusqu’à sa mort son enfant Louis XVII, éliminâtes son cousin le duc d’Enghien de la lignée directe du roi Ssoleil, et ce jour d’hui vous trucidez lâchement son neveu le duc de Berry ! Croyez-vous que Dieu vous permettra de vivre sans que vous ayez à supporter sa terrible colère ? Repentance ! Repentance ! Repends-toi et tu seras sauvé ! »

Le listage des morts violentes de la famille royale secoua les consciences de tous les bords. Les débatteurs invétérés, avant de rejoindre leur foyer, jugèrent le motif du débat d’importance et firent valoir des opinions partisanes dans les auberges confinées d’Aspiran qu’ils survoltèrent de leur véhémence.

« Le courroux divin, je n’y crois pas ! Depuis Adam et Ève, le pauvre monde supporte toutes les calamités : la faim, le froid, la maladie, la misère. Le bon Dieu se creusera un moment les méninges pour trouver un nouveau fléau. »

– Il ne faut pas désespérer de Dieu, jadis il meurtrit nos aïeux de la peste, il nous enverra encore une ou deux vilenies. »

Ce bonhomme possédait la prescience des pathologies futures : le choléra se pointerait bientôt, en devançant d’autres épidémies ravageuses.

« Blasphémer, cela porte malheur.

– Non point, mais rabâcher du malheur attire le malheur.

 

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– Mis à part nos curés et nos bourgeois qui lisent Le Moniteur français, qui, ici, connaissait ce duc avant qu’on l’assassine ? Et, à raisonner à froid, qu’est-ce que ça nous fiche ?

– Détrompez-vous, messieurs ! L’affaire est capitale ! » L’instituteur Guillaume André, nommé récemment, plia d’une manière évidente son journal, Le Moniteur français. D’ailleurs, capitale est le mot juste, la presse annonce que l’assassin sera décapité ».

À ce mot définitif les auditeurs déglutirent, car l’instituteur malgré ses vingt-six ans ne se décrispait jamais d’une galéjade.

« Louis XVIII notre roi n’a pas de descendant direct, quand il défunctera son frère le comte d’Artois prendra sa place [Ce sera le futur Charles X] : ce dernier a un fils aîné et avait en second fils le duc de Berry.

– Ses possibilités à régner étaient infimes…

– Louis XVIII avant la Révolution également ! Cependant il règne. Ce fait incontestable provoqua dans la tête de l’assassin une nébuleuse de pensées confuses. Le monstre se convainquit que pour en finir avec la royauté, il devait éradiquer tous les prétendants au trône. D’ailleurs le journal précise qu’il se prétend bonapartiste, et que l’exécution du duc d’Enghien, supposé conspirateur, sur ordre du Premier Consul, déclencha son basculement dans le crime. Le journal souligne qu’il prévoyait toute une série d’attentats abjects ».

Pensif, Louis s’en retournait à son foyer où Magdelaine surveillait la soupe qui mitonnait.

« Que disent les bavards de la colère divine qui va nous châtier ?

– Songe, Magdelaine, qu’à cette heure, dans notre pays, se déchirent tant et tant de partis, prêts à en découdre pour leur cause, qu’ils croient la plus juste, prêts à vous embrigader. Il faudrait à les écouter se livrer corps et biens, soutenir leurs divisions, et même mourir pour des idées. Dans ses conditions il n’est nul besoin que le bon Dieu s’en mêle ».

Dieu se dispensa de toute intervention politique, en revanche les conditions météorologiques s’affolèrent en septembre 1820. Les fortes précipitations déclenchèrent, par les crues des rivières, des inondations redoutées. Sortant de son lit, le

 

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six septembre 1820, la rivière Aude noya Carcassonne. Aussi, par précaution, le pauvre monde psalmodia le saint nom divin dans des processions miséricordieuses.

En général, Louis écoutait, absorbait les arguments contraires, mais jamais il n’exprimait les siens en public. La crainte d’être moqué, voire rabroué, le dissuadait d’élever sa voix. Il se satisfaisait de venir en fin de journée aux nouvelles. Sa traversée du bourg l’amenait à des rencontres régulières avec les adeptes de la glose, ceux-ci lui serrait la main par réflexe, sans interrompre les débats. Toutefois, par politesse, l’un des bavards résumait parfois pour Louis la nouvelle hors normes par un : « sais-tu-la-dernière ? », auquel Louis, en guise de réponse, grimaçait un visage interrogatif. Malicieux, Louis, sauf rares cas, n’ignorait pas la dernière information, mais il se plaisait à confronter les diverses sources émises devant lui sans méfiance, car sa réputation l’assurait plus discret qu’une tombe. Ensuite il affirmait pour sa gouverne sa pensée profonde, puis pour finir, le soir, Magdelaine et Marie-Magdelaine profitaient de son analyse étayée des opinions des tiers qu’il jugeait valables, et consolidées par celles qu’il écartait d’un revers de main. Il concluait ses critiques quand il transformait sa soupe refroidie par un chabrot de bon aloi. Sa position personnelle se déclarait alors force de loi sous son toit, les deux femmes acquiesçaient avant de se livrer à leur accoutumé. Magdelaine s’absorbait aux tâches domestiques, tandis que Marie-Magdelaine prévoyait l’ordonnancement des travaux agricoles futurs. Cette responsabilité, l’adolescente s’en était accaparé vers ses douze ans, en 1815, d’une façon naturelle, car Louis à cette époque tentait son expérience dans la plaine au-delà de Montpellier. Elle eut la finesse de ne pas provoquer de heurts, il eut la subtilité de lui faire confiance, depuis ils ouvrageaient la terre en osmose.

« Nous en avons assez fait ce jour d’hui ! s’exclama Louis, si nous persévérons, demain nous n’aurons plus aucune besogne. »

Marie Magdelaine sourit. « Vous exagérez toujours, père. À tout à l’heure. »

Ils se séparèrent. Elle emprunta le chemin de la maison, lui celui du bourg. En cette fin mai 1821, le soleil employait toute la force de son rayonnement, la saison augurait des prévisions de culture optimistes. Louis, le cœur gai, se murmurait une chanson, lorsqu’il aperçut au loin un fort attroupement qui suspendit son entrain joyeux.

« L’empereur est mort. »

– Mort et enterré voilà deux semaines. »

 

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À mesure que Louis pénétrait le groupe, tous les détails du trépas se dévoilaient. Napoléon décéda, vers dix-huit heures, le samedi cinq mai 1821. À quelques mois près, le grand homme avait son âge, cette coïncidence toucha Louis. Il paraît que Napoléon s’adonnait au jardinage par obligation, car les mesquins Saxons le privaient de l’indispensable. Il se contraignit même à vendre vaisselle et couverts, pour subsister avec la dignité due à son rang.

« L’empereur prenait toutes ces vexations avec la hauteur du vol de l’aigle, rien ne pouvait l’abattre hormis la maladie, ou… le poison. »

D’autres facteurs interviennent aussi dans la dégradation de la santé des gens. Or, dès ce mai 1821, il sembla que le climat rendit hommage au disparu, un ensoleillement exceptionnel s’abattit sur cette Europe, terrain de ses exploits et désastres militaires. Hélas ! les chaleurs prolongées et extrêmes sont néfastes aux sujets fragiles. À l’avril printanier, la tante Élisabet fêta son quatre-vingt-deuxième et dernier anniversaire. Rien ne laissait présager que cet été de feu allait lui être fatal, sa solide carcasse en avait subi des plus dangereux.

 

 

 

 

« François, tu passeras à la poste, tu as reçu une lettre de Montpellier, et n’oublies pas tes sous pour la taxe. »

Une des attributions du garde-champêtre du Pouget consistait à aller quérir le courrier officiel au relais de la poste, pour le déposer à la mairie ; il relevait à cette occasion le nom des Pougétois concernés par une missive, ensuite lors d’une ronde de veille, il avertissait les destinataires. Cette promenade forcée le premier samedi d’août surchauffé n’enchantait pas François. Mais un courrier obligeait le réceptionnaire : si le correspondant employait ce moyen moderne, il jugeait donc que la nouvelle présentait un caractère de première importance. Avant de décacheter la lettre, François relut les suscriptions :

« Du sieur Pierre Gribal maison Rey place notre Dame à Montpellier, à sieur François Gribal le Pouget Hérault. » Il s’agissait du cousin Pierre, second du nom

 

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« Très chers cousins,

 

Je m’adresse à tous, et je te charge François, toi qui reçois la présente d’annoncer la triste nouvelle. Notre tante Élisabet nous a quittés. Son grand âge n’a pas résisté à la férocité d’un temps trop enduré. Après une nuit de fièvre, au matin du vendredi 3, (trois août 1821), elle s’éteignit telle une chandelle. Sitôt le constat établi, la déclaration faite, notre tante fut enterrée. À cause de cette fournaise les autorités exigèrent de ne point différer plus d’un jour. Or le prêtre ne pouvait donner l’absoute que le jour même, ou le lundi courant, réservant le samedi pour les bénédictions nuptiales et le dimanche comme il se doit pour Notre Seigneur. Il fallut se soumettre à cet impératif, si bien qu’à la réception de la présente tout sera fini. Mais ne vous chagrinez point : Suzette (Suzanne, la fille de François), a tenu dignement son rôle de représentation de toute la famille du pays. Je dirai pour finir le fond de ma réflexion, notre tante qui sa vie durant vécut réservée, aurait aimé ce départ discret, sans doute l’a-t-elle souhaité si fort qu’elle a été exhaussée ».

 

Les détails du trépas, Suzanne les rapporta lors d’un retour au Pouget, consenti par ses maîtres, pour faciliter par son apport la rentrée de la vendange familiale. En préambule de sa narration, une question taraudait tant Suzanne, qu’à brûle-pourpoint elle interpella promptement François.

« N’avez-vous jamais prétendu, père, que votre père Louis était serrurier de son état, formé dans ce métier par votre grand-père Guilhaume ? Alors comment se peut-il qu’Estienne Lonjon, intime de l’oncle Pierre et beau-père du cousin Pierre, instruit de notre famille, ait confirmé à la déclaration de décès, par lui seul faite, que Guilhaume était agriculteur, et non point maître serrurier ? »

François s’embarrassa d’explications floues, l’oubli, l’effacement, la déficience de la mémoire. François redoutait que sa fille lui demandât de décrire l’aïeul, qu’il connut un peu pourtant durant son enfance, puisque Guilhaume disparut le mois de mai de son neuvième anniversaire. Mais les traits, la corpulence du grand-père s’estompaient dans sa souvenance sans retenue, avec régularité jusqu’au gommage total.

 

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Quelquefois au retour des champs, François marchait devant une maison, il la regardait avec émotion, et la voix de Louis son père retentissait dans ses oreilles.

« Regarde cette demeure mon fils, toutes les ferrures, toutes les serrures, ont été réalisées par ton grand-père et moi. »

François sortit de sa méditation, il s’attentionna à la parole de Suzanne.

« Le dimanche après la grand-messe, tante Élisabet s’appuyait sur mon bras et nous promenions par les rues avant le repas. Un jour, me regardant dans les yeux, elle me lâcha le fonds de sa pensée : « Suzette, je vais partir, qu’elle me dit, il est des signes « qu’il faut lire sans crainte. Ton installation à Montpellier à une signification, ta venue « annonce mon départ, n’en aies pas de remord, la Providence révèle toujours par un « moyen voilé son dessein avant de l’appliquer. Arrivant ici j’étais une jeune femme, « vois mon état à présent ; toi, ce jour, tu es la jeune femme appelée à me remplacer ».

Pas un seul de la famille présent à cette veillée qui ne rendit hommage, en opinant de la tête, dans un respectueux silence, à la sagesse de la disparue.

« Le plus malheureux de tous, vous l’imaginez, c’est l’oncle Pierre, son frère si proche. Un jour, tante Élisabet me fera valoir que jamais, sauf des cas rarissimes, d’avec son frère, ils ne se séparèrent plus d’un jour. Puis, lorsque l’oncle Pierre devint veuf voilà des vingt ans et plus, leurs liens se resserrèrent.

« Elle me raconta que, dès lors, tous les matins, de la fenêtre de son logement de la maison Barthelemi rue du Courrier, elle guettait son apparition à l’angle de sa rue, à cet instant elle jetait dans l’eau frémissante des bonnes plantes pour que quand il pousserait la porte sa tisane soit à sa convenance. Parfois l’oncle pestait contre un bavard, qui de sa langue bien pendue le retenait au-delà de toute mesure, lui gâtant sa dégustation. Elle m’avoua que l’oncle maugréait sciemment pour la divertir d’une colère feinte qui ne la dupait pas ».

Or, si l’oncle Pierre affectait un état courroucé pour l’amusement d’Élisabet, comme elle il supportait mal cette année-là les températures qui trop s’élevaient, et que l’automne 1821 ne fraîchirait pas. Sa constitution s’en ressentit, il endura une accélération du vieillissement ; en outre la disparition du point de repère que représentait sa sœur éprouva son moral. La solitude crût et accentua sa difficulté de poursuivre. Certes, son fils Pierre, sa bru Marie-Louise Lonjon, les enfants Fanny et Pierre, le soutenaient chacun à sa façon, mais aucun ne mesurait que sa détresse

 

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basculait dans la zone de non-retour. L’hiver se pointa, exceptionnellement doux et sec. Rien pour l’oncle Pierre ne changeait. Le lumineux soleil le désolait, et l’enfermait dans une sombre langueur. La pluie depuis des mois n’arrosait plus les terres et lui desséchait les plus infimes sentiments, la plus succincte émotion. S’en était fini, il erra tel un somnambule jusqu’au dix mars 1822.

Ce dimanche-là il patientait, au logement de son fils, maison Rey, que toute la maisonnée fût prête pour assister à l’office religieux. À petite gorgée il avalait son infusion composée de camomille, d’anis et de réglisse, plantes stimulantes et tonifiantes, qualités idéales pour son état. Tous s’apprêtaient pour la sortie dominicale, nul ne se préoccupait de l’aïeul, qui d’ailleurs ne participait aux discussions qu’en de rares épisodes. Quand ils s’intéressèrent à lui, pour ce que l’heure était venue de se mettre en train, ils le découvrirent inerte, enfoncé dans la chauffeuse et, devant lui sur le guéridon, sa tasse de tisane fumait.

La famille obtint des autorités le temps nécessaire pour organiser de dignes obsèques sans précipitation. L’hiver, malgré sa douceur, autorisait un délai suffisant. Avertie par le courrier du mardi, la famille du Pouget se démena pour retenir des places de diligence. Mais, sauf à prévoir la date de l’évènement, il s’avérait impossible que tous prissent place dans la voiture. Par faveur, en considération de la gravité de l’affaire, les voyageurs réservataires se tassèrent dans l’habitacle, accordant à Élisbeth une place à l’abri tandis que les deux frères, François et Louis, s’installaient sur le banc aux côtés du cocher.

Dès son arrivée, Louis constata la densification de la ville depuis son dernier passage. Des immeubles nouveaux bordaient les avenues, et la foule s’écoulait par les rues d’un flot plus massif. Ils ne voulaient déranger personne, mais cette excuse masquait les vrais motifs d’une descente dans une auberge anonyme. Malgré les prévenances du cousin Pierre, il se sentait gauche, engoncé dans des vêtements démodés, maladroit et sans manières devant tous ces inconnus de Montpellier. Louis s’étonna de la facilité par laquelle sa souvenance des imbrications des rues et venelles, lui évitait, malgré toutes les années, les égarements. Alors que cette première visite de la cité tétanisait Élisabeth et François, Louis s’y déplaçait comme s’il en avait dressé le plan.

 

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À la messe du défunt, François retrouva sa fille Suzette, qui vint à l’office accompagnée de ses maîtres. Malgré leurs réticences, les Pougétois se forcèrent à occuper le banc réservé à la famille, d’où il se sentait observé et jaugé. Alors, pour se donner une contenance, ils fixaient presque continûment l’autel, où le prêtre célébrait la messe du Requiem avec emphase à l’attention d’un public de qualité venu nombreux. Puis un défilé inattendu stupéfia les Pougétois : bien qu’avant et pendant la cérémonie ils ne les vissent point, leur apparurent des hommes de toutes générations, vêtus de façon singulière. Ils portaient autour du cou un large collier, aux bouts des bras des manchons et sur le devant un tablier surprenant. Ces compléments vestimentaires présentaient des broderies faites de fil d’or, elles montraient des motifs enlacés : équerres, compas, triangles, colonnes, la lettre G.

Le cousin Pierre prévint le questionnement des Pougétois en murmurant : « ce sont les frères de mon père, ses frères spirituels, ils ont le pas sur nous pour l’accompagnement, même sur moi son fils. Nous nous rangerons à leur suite. »

– Pierre !, chuchota François, la déclaration fut-elle faite en toute régularité ?

– Ne t’inquiète pas de ces choses-là. »

Pendant toute la messe, l’obsession d’une mauvaise rédaction du registre perturba François. Or, le contrôle de l’annotation lui échappait et les mots rassurants du cousin Pierre ne l’apaisaient pas ; alors, un pressentiment le tenailla : serait-il exclu que, dans plusieurs décennies, les descendants de Guilhaume et de Marie lui reprochassent en tant qu’aîné, comme Suzette sa fille l’an passé, son manque de vigilance, pire sa légèreté, en rapport aux inscriptions inexactes sur la parenté ? Son levier d’action étant inopérant pour une éventuelle rectification, il espérait des déclarants rigueur et exactitude. En réalité, François aurait maugréé à la lecture de la mention du décès de l’oncle Pierre, effectuée par Vincent Lonjon de la belle-famille du cousin Pierre : l’aïeul Guilhaume n’a plus d’état, et son prénom modernisé s’écrit avec deux L, au lieu d’un L suivi d’un H ; quant à Marie Portal, son nom devient Portes. Insouciance de ce jeune marchand de vingt-neuf ans, rétif aux contraintes administratives.

Après l’enterrement, en groupes restreints, les gens revinrent du cimetière, situé au nord de la ville, au-delà du mur d’enceinte, sur la rive droite du ruisseau Merdanson, en aval de l’hôpital général, pour une ultime condoléance au domicile du cousin Pierre. La pièce la plus vaste du logement servit de salle de réception. L’essentiel du meuble fut

 

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rangé, pour gagner en espace, sauf le buffet, portes ouvertes, plein de produits restaurants, et une table supportant les désaltérants. Les Pougétois demeuraient discrets parmi les invités, mais parfois ceux-ci les abordaient, leur dévoilant une facette du défunt. Ce défunt qu’ils n’avaient connus de toute son existence qu’une paire de mois, si on formait un train de toutes les journées passées ensemble.

L’hommage se poursuivit jusqu’à la tombée de la nuit. À cet instant, la famille, enfin seule, réalisa qu’elle devait considérer la séparation à venir comme durable, d’autant qu’ils n’entrevoyaient nuls motifs de retrouvailles à brèves échéances. Ils s’abandonnèrent à force embrassade d’adieux, ne voulant point, le jour du départ prévu, le lendemain, donner le spectacle de séparations déchirantes malvenues ; d’ailleurs, pour le cousin Pierre et son épouse Marie-Louise Lonjon, la réouverture de la boutique s’imposait sans tarder.

François, Louis, et Élisabeth, quittèrent Montpellier l’âme désolée. Malgré les promesses, ils n’effectuèrent aucune emplette, ils n’avaient ni le cœur, ni l’envie de ces frivolités. Comme à l’aller, Élisabeth trouva une petite place dans l’habitacle et les deux frères encadrèrent le cocher sur son banc. Cette promiscuité empêcha la fratrie de poursuivre la conversation engagée dès le réveil, sur le motif de la succession du défunt. Le sujet s’imposa à ces terriens pragmatiques sans qu’ils le voulussent vraiment, mais la routine prenait le dessus puisque la vie continuait. Ils évaluaient, ils supputaient, ils adaptaient leur échelle de valeur rurale à celle inconnue pour eux de la ville. L’oncle Pierre possédait du mobilier, de l’immobilier et, dans la discrétion, valeur et numéraire d’une hauteur inconnue, donc en théorie indéterminable.

« Le meuble, dit Élisabeth, a été réalisé par des compagnons menuisiers talentueux, avec du chêne vieilli longtemps, cela ne se compare pas avec ce que nous baptisons mobilier à la campagne.

– La maison, ajouta Louis, est de bonne dimension, suffisante et sans prétention, sûr qu’elle fut construite dans l’art par des vrais maçons et des fins plâtriers !

– Quoi qu’il en soit, renchérit François, un héritage cela se respecte : il renferme et il reflète les efforts de toute une vie ».

L’ouverture du testament, réalisée le six juillet 1822, réduisit la volonté farouche de toute une existence à posséder quelques biens à deux modestes lignes :

 

 

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« Effets mobiliers : 1263,60

Maison à Montpellier : 3600 »

Néanmoins, deux indications suffisantes pour que l’administration fiscale appliquât le barème.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Cinquième époque

 

 

 

 

 

 

"La plus grande bête qu’on ait jamais vue. " La caricature représentait une girafe vêtue de la livrée royale, dont la gueule reflétait les traits de Charles X. Offrande du Pacha d’Égypte, cette girafe libérait l’acidité des dessinateurs satiriques, la presse qui les diffusait jetait le discrédit sur les capacités du frère et successeur de Louis XVIII, de ce roi ultraconservateur, à la gouvernance. D’ailleurs, si la faculté lui avait été donnée, Charles X eût volontiers effacé de l’Histoire de France les vingt-six années qui la révolutionnèrent.

À Aspiran, comme dans toutes les communes du royaume, les esprits surchauffés commentaient les trois journées glorieuses de 1830 qui chassaient le dernier roi de France. Certes Louis-Philippe, duc d’Orléans, à propos duquel d’aucun disait : « S’il ne remue pas, on s’aperçoit qu’il chemine », posa son séant sur le trône, mais au titre de roi des Français.

 

Louis, après le souper, à la fraîcheur des soirées de ce juillet 1830, se détendait d’une promenade familiale, Magdelaine à son côté, suivis par Marie-Magdelaine, qui à vingt-six ans passé tournait vieille fille, Louis fils qui fêterait ses douze années le mois prochain, comme il célébra le mois passé sa communion solennelle qui marquait son passage dans le monde des adultes. Deux nouveaux meublaient à présent le foyer : Jean-

 

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Antoine, qui naquit le huit août 1823, et Marie-Thérèse, qui vint au monde le dix-sept mars 1826.

Chemin faisant, ils croisaient d’autres groupes familiaux, alors d’une façon naturelle se recomposaient des associations, par affinité, par génération, par profession, selon les hasards des rencontres. En général, les femmes discutaillaient entre elles, la marmaille criaillait, les jeunes gens rougissaient de leurs audaces, puis ce beau monde regagnait leur domicile, tandis que les hommes poursuivaient la direction les menant place du Peyrou. Ils accéléraient le pas, ne voulant rien manquer des dernières informations transmises par le télégraphe optique et, étant le samedi trente-et-un juillet, ils s’attarderaient sans remords dans ces lieux publics faiseurs d’opinions puisque le dimanche, d’ordinaire, ils ne s’attelaient qu’aux tâches indispensables.

Louis passa la porte de l’auberge d’Hyppolite Gautier. Ce dernier détenait un certain niveau d’instruction ; la multitude lui attribuait par le passé l’activité d’écrivain, puis il prit l’état de marchand de chapeaux, avant que l’opportunité se présentât et lui permît de reprendre une auberge, soutenu par Marie-Hélène Rieux son épouse. L’homme possédait le talent de simplifier les situations complexes et, tout en servant la clientèle, il la nourrissait d’explications.

« Charles X voulait bonnement revenir à l’ancien système, ce régime de pouvoir absolu tel que tu l’as connu dans ta jeunesse, Louis ! qu’il nomma en guise de bienvenue.

– J’avais cinq ans en 1775 quand Louis XVI s’en alla se faire oindre à Reims avec l’huile sacrée de la Sainte Ampoule. Avec tous les chamboulements passés, oncques je n’aurais cru revivre un mi-siècle plus tard, un sacre à l’ancienne ».

Puis Louis se tut, car dans la pénombre il remarqua la présence de Pierre Montagné. Son état de garde-champêtre incitait à la prudence.

« Son sacre, il se l’offrit, un mois auparavant, en avril 1825, quand il fit voter une loi d’indemnisation des émigrés d’un milliard de francs ».

Pour donner corps à ce chiffre insensé, Hyppolite Gautier sollicita l’esprit retors des paysans :

« Imaginez un propriétaire, richissime, qui s’achèterait le département de l’Hérault : terres, domaines, maisons… et la ville de Montpellier en sus. Louis, ici présent, sait ce que représente cette cité en immeubles cossus… »

 

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Louis opina du chef d’un signe affirmatif.

« … Puis la grande girafe, au fil des élections, collectionna les échecs, mais pour la chasser du trône, par un bon coup de pied en son revers, la sotte bête devait accomplir la bourde irréversible. Il consomma alors du coup d’État légal, permis par la Charte. Cela vous ahurit mes amis, pourtant l’article 14 de ladite charte permet au roi de décréter règlements et ordonnances pour exécuter les lois et rétablir la sureté de l’État.

– Mais un coup d’État, c’est un coup de force, je n’imagine pas que la loi autorise cette manœuvre… »

Jean Vernazobres, qui venait de parler, frisait la cinquantaine. Tous connaissaient ses voix : la sienne d’abord, rugueuse à force de l’employer à l’activité de crieur public, puis celle mélodieuse de son hautbois enchanteur.

« Avec l’article 14, cher hautboïste, c’est le coup d’État permanent ! Ainsi lundi vingt-six juillet 1830 le roi ordonne – et du poing fermé d’Hyppolite Gautier se dressa le pouce –, un : suspension de la liberté de la presse – puis l’index–, deux : dissolution de la Chambre ».

Pierre Cellier, ancien clerc de notaire devenu instituteur, se fit le devoir de préciser :

« Des députés élus le mois dernier, mais hélas pour le roi, à majorité libérale et contestataire, et qui n’ont pas siégé !

– Merci, Pierre. Trois – et le majeur vint à la rescousse –, modification du système favorisant par l’augmentation du cens ses électeurs dévoués, qui enverraient en théorie des élus dociles par le scrutin prévu en septembre 1830 selon le point quatre, –mais sur ce point l’annulaire resta discret.

 

 

 

 

« Sire, ce n’est plus une émeute, c’est une révolution » furent les mots ultimes qu’entendit Charles X avant son exil, car le peuple balaya définitivement en trois jours glorieux les Bourbons. Ensuite, d’habiles manœuvriers, dans le confort ouaté des palais, proposèrent la lieutenance du royaume au duc d’Orléans.

 

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Les changements au sommet proposaient toutefois un intérêt relatif aux communautés villageoises, aussi éloignées du centre que l’étaient celles de la vallée de l’Hérault. Certes le nouveau roi, par sa vie domestique bourgeoise, ressemblait d’avantage à cette classe de la société qui détenait les leviers de commande de l’économie et de la finance, bref la France royale se dotait d’un roi normal : si elle eût été républicaine, à son sommet elle eût mis un président normal.

À ce temps de remaniement, la communauté aspirannaise bornait sa réflexion au futur renouvellement de ses édiles, attendu dès septembre 1830. Claude François Delerre, maire depuis un quinquennat, souhaitait prendre du recul dans les affaires publiques car les siennes, ses propriétés foncières, nécessitaient sa reprise en main. Il avançait cette excuse cache-misère qui ne dupait personne, chacun savait la réalité de son chagrin depuis le trois avril 1828, date de la mort d’Élizabeth Clergues son épouse. D’évidence nul ne doutait que son successeur se taillait du même bois de la notabilité locale. Au vrai, le conseil politique local se limiterait à un remaniement, avec le retour d’une personnalité, Pierre Couzin, ayant prouvée ses capacités de maire quinze ans auparavant. Il rendosserait, dans la semaine suivant le douze septembre, le costume de premier magistrat. Ce costume que peu ou prou il confia en octobre 1815 à Claude Montagne. Ce dernier, depuis leur algarade, bénéficiait de la part de Louis d’une antipathie manifeste et réciproque, confirmée lorsque Louis déclara aux autorités Jean-Antoine, son fils, « né la veille du neuf août 1823 (sic) ». Il borna ses paroles aux propos convenus en la circonstance et ne jugea pas opportun d’émarger ses dires, les témoins paraphèrent donc ainsi le registre : non le père qui de ce requit a dit ne savoir.

Dix années s’écoulèrent avant que Claude François Delerre ne revêtît les attributs de premier citoyen, début juin 1825. Vingt-cinq plus tôt, à l’époque où Louis s’installait à Aspiran, Claude François Delerre s’appliquait à diffuser des rudiments de savoirs depuis la chaire d’instituteur communal. Son assise patrimoniale lui permettait de ne pas se soucier du lendemain : vivant en dilettante tel un mondain, il se passionnait pour des exercices futiles ; et comme un citoyen responsable, il s’attelait par bénévolat à l’éducation des enfants de la communauté. Soudain, vers la quarantaine, l’homme subit une pression de la part de son entourage bourgeois, l’incitant à ne pas gâcher le beau parti qu’il était. Il céda aux épousailles convenues dans son milieu, profitant toutefois des plaisants avantages que lui proposait sa promise, Élizabeth Clergue, de surcroît de

 

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condition équivalente à la sienne. Elle avait la moitié de son âge ; pour compenser, il l’aimerait donc deux fois plus qu’elle et sur ce vœu ils conclurent la promesse le vingt-sept novembre 1811. Or, sa nouvelle situation l’entraîna à démissionner de son poste d’enseignant et un certain Pierre Doumergue prit le relais. Il se consacrerait en exclusive à sa maison en propre, avant de s’investir des tâches de la maison communale. À ce titre, Louis le rencontra le dix-sept mars 1826 pour lui déclarer la naissance avant matines sonnantes de Marie Thérèse. Louis appuya son propos par sa signature déliée de long temps contenue, preuve qu’il est des activités qui jamais ne s’oublient. Profitant par ailleurs que sa plume soit convenablement encrée, le soir même Louis rédigea une missive à l’intention du cousin Pierre le Montpelliérain, débordante d’optimisme :

 

« Cette paternité récente me porte au comble du bonheur, pour ce qu’elle peut être l’ultime, pourtant il me semble que mon corps se ragaillardit chaque fois que ma chère Magdelaine enfante. Ainsi du tréfonds de mes pensées se remet à flots l’idée d’un nouveau départ vers les plaines au-delà de Montpellier, il me suffit d’attendre que ma petite Marie Thérèse passe le cap des maux dangereux de l’enfance. Je t’affirme que ce coup-ci je forcerai le destin, aidé de ma femme, de mon aînée qui vaut n’importe quel brassier, et de mes fils, et surtout fort de mon expérience passé.

Mais comme je compte provoquer quelques joyeuses agapes à la Pâque (le vingt-six mars 1826), je te causerai de cela de vive voix. J’espère que tu nous visiteras accompagné de Fanny et de ton gendre, qu’il nous sera permis de connaître (Fanny, la fille de Pierre, avait convolé avec Jean Toussaint Muret) ».

 

L’espoir de Louis n’aboutit pas : le cousin Pierre ne délaissa pas sa boutique dans cette période précédant la Pâque, pour ce que celle-ci profite aux échanges commerciaux, une aubaine dont sa condition présente obligeait à recueillir les fruits. Car le cousin Pierre, à partir des années après celle de 1822, se démena comme un beau diable pour assurer un bien-être sûr à ses enfants, Fanny et Pierre. Il s’occupa de son garçon en priorité : celui-ci avait appris à l’école, sans excès, ce qu’il convenait d’apprendre, avant de s’adonner à sa passion, un métier de bouche, charcutier-traiteur. Le cousin Pierre joua de ses relations fraternelles pour qu’un maître sérieux lui

 

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enseignât les rudiments de cette activité. Quelques mois s’écoulèrent avant que l’élève ne surpassât le maître et, à ce stade de compétence, pour s’accomplir il devait s’établir.

Vers cette époque, entre 1825 et 1830, un rapprochement amical s’installa entre deux frères de cette société discrète, prégnante dans le milieu du négoce montpelliérain. Le cousin Pierre prit langue avec Louis Martin Frayssinhes, à moins que ce ne fût l’inverse, car Frayssinhes était père d’une fille qu’il devait positionner. Frayssinhes commença pendant son adolescence une carrière de revendeur de toutes espèces de marchandises vendables. Avant son dix-huitième anniversaire, en 1814, il était précocement en ménage avec Chicorée Thibaud, une femme de sa génération. Chicorée devait son prénom au fait d’être née le trois frimaire, jour dédié à la chicorée, mais elle préférait se détacher de cette marque révolutionnaire en se choisissant le prénom répandu de Marie. Lorsqu’elle accoucha de Magdelaine Louise, le dix juillet 1815, son mari versait dans l’ébénisterie : l’opportuniste Frayssinhes avait jugé lucrative l’activité de meubler cette nouvelle classe, la suffisante bourgeoisie, qui se développait dans ce siècle – tout comme le suivant, le XXe, se signalerait pour être celui des déplacements massifs, des déportations et autres réfugiés et fugitifs. Puis, quand les marges bénéficiaires se réduisirent, faute à la multiplication des marchands, Frayssinhes s’usa de réflexion pour se réorienter vers un secteur porteur. Symétrie des cheminements, au même moment, la réputation de Pierre, charcutier-traiteur, déployait son rayonnement. Tout concordait dans cette phase première : à l’un les moyens, au second le talent, pour que l’association fonctionnât. Optimiste, l’entourage supputait une sorte d’apothéose, présumant que les jeunes gens, au fil du temps, accordassent leur cœur, afin que les parents inquiets se rassérénassent de l’avenir de leurs fille et fils. D’ailleurs, les pères encouragèrent les inclinaisons réciproques, avec une dot confortable de vingt-et-un mille deux cents francs pour la promise, et pour le futur un don appréciable de douze mille francs. Le parachèvement de l’œuvre se déroula sur le plan civil le jeudi quinze novembre 1832 vers quatorze heures, à l’hôtel de ville de Montpellier. Plus tard, lors de la consécration religieuse, Magdelaine Louise, dans sa robe immaculée, semblait la communiante intimidée qu’elle avait juste cessée d’être.

Le cousin Pierre s’inquiétait surtout de Fanny, pour ce qu’à cette époque la condition les femmes ne s’exprimait qu’au travers du rang social du mari. Il fallait choisir un prétendant en s’instruisant de sa situation présente, passée, et se risquer à une

 

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projection sur l’avenir. Puis, allant de soi, garnir la corbeille de la mariée d’une contrepartie adéquate, en somme la doter afin que l’aiguille de la balance s’immobilisât au point d’égalité. D’entrée, le cousin Pierre écarta les gandins, les freluquets, les fats, les chasseurs de dot, se concentrant sur des rares sujets d’une assise incontestable. Tout le long de l’année 1824, qui était celle des vingt ans de Fanny, Pierre chercha le meilleur des gendres dont il attendait en sus douceur et attention à l’endroit de sa fille. Au fil des mois il se désespérait de la gent masculine valable résidant à Montpellier, au point de vouloir allonger le rayon de ses recherches, lorsque par obligation il assista, « le jour suivant celui du quatorze octobre 1824 (sic) », aux obsèques de dame Marie Miquel, dont la disparition provoquait le veuvage de Jean Toussaint Muret. Sa présence à la cérémonie témoignait juste sa solidarité corporative envers un collègue marchand. Ainsi Pierre occupa un peu de ce temps à détailler les atouts du veuf dans son projet matrimonial pour Fanny. Jean Toussaint Muret possédait le sérieux de l’homme mûr de trente-huit ans, qui reprit le flambeau de l’affaire pérenne de marchand tanneur, quand Jean Mathieu Muret son père trépassa, et la rendit prospère.

« Cher Muret, je viendrai vous visiter d’ici quelques jours, vous entretenir de plusieurs projets. Mes condoléances… »

Plus que le serrement des mains, ce fut le contact des regards qui amorça la discussion à venir. La vivacité d’esprit de Muret œuvra à son tour : ainsi, se séparant, les deux hommes savaient quel thème animerait leur conversation.

« Certes vous n’avez plus la jeunesse, attaqua Pierre, mais vous démontrez vigueur et charme propre à suggérer sinon la passion du moins l’affection. Or il n’est pas bon qu’un homme s’isole longtemps, il s’étiole, il finit par s’adonner à des plaisirs malhonnêtes… Puis, versé dans le négoce comme vous l’êtes, il est même urgent de reprendre une épouse. Certes de nouvelles épousailles ne gommeront pas le chagrin, mais elles vous aideront à vivre et à maintenir votre commerce, surtout si la future connaît de toujours cette activité particulière qui est la nôtre. Voilà sans détours ma proposition. Ma fille a l’éclat de ses vingt ans ; la réputation de mon nom, depuis cinquante années de présence sur la place, répond de notre moralité présente, il ne tient qu’à vous que nos familles s’accordent. Réfléchissez, monsieur Muret. Pour le reste, entre gens civilisés, nous trouveront un terrain d’entente ».

 

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Le projet se concrétisa sans l’aide du notaire, qui ne servit qu’à entériner l’accord, car habitués aux écritures des livres de comptes de leur négoce, ils se débarrassèrent des vaines palinodies pour aller à l’essentiel. La dot de la mariée s’élèverait à onze mille francs, mais vu l’importance de la somme – elle représentait peu ou prou la valeur d’une vingtaine d’années de salaire d’un ouvrier compétent – le règlement de cette dot s’étalerait par fraction à chaque anniversaire de la période déterminée. L’époux s’obligeait de son vivant à pourvoir au bien-être de son épouse, et lui assurer post-mortem un gain de survie de trois mille francs.

Une fois ces austères questions matérielles classées, les deux parties se focalisèrent sur la préparation dudit mariage. Or, Muret se devait de respecter un temps de réserve conforme à l’usage. Une mesure théorique, non écrite mais acceptée, graduait la durée du deuil suivant le degré de parenté : six mois pour le décès de l’oncle, deux ans pour le trépas du mari dans le cadre du grand deuil (pauvre veuve !) à quoi s’ajoutait une période de demi-deuil où l’endeuillée, par petit retrait des marques vestimentaires ostentatoires, revenait à son état antérieur, à moins qu’elle ne soit touchée par la disparition de son père après celle de sa mère, ou l’inverse. Alors, par le caprice de ces infortunes, elle ne se dépêtrait plus jamais de la noirceur, qui masquait par la triste voilette sa face pâlotte. Le problème du veuf se résolvait par l’intensité de la peine qui l’affectait aux yeux du voisinage, et de la compréhension dudit voisinage aux besoins physiologique d’un homme seul. La démonstration de son chagrin l’autorisait à raccourcir l’étape endeuillée à son seul gré. Néanmoins, dans le cas de Muret, par délicatesse vis-à-vis de la famille de sa défunte épouse, six mois de patience semblait une attente minimale pour convoler, et à condition que les épousailles prévues s’effectuassent discrètement dans la stricte intimité, ce qu’il advint dans l’après-midi du mercredi vingt-sept avril 1825 ; puis, à vêpres, les anneaux furent bénis.

À la nuit tombée de ce jour consacré, et pendant un lustre, Muret n’eut de cesse que de vouloir décompter toutes les étoiles du ciel de la façon la plus amoureuse. Prémonition, l’argument massue de Pierre pour forcer la main de Muret, avait été de lui prédire le risque, s’il ne se rangeait, d’emprunter la voie de la turpitude qui aboutit à la déchéance morale et physique. Or, l’axe marital si droit se révéla périlleux à ce mari enthousiaste, se surpassant d’ardeur dans le jeu de la prétentaine matrimoniale. Volontaire pour cueillir, plusieurs fois par jour, le guilledou conjugal, il s’exténua à ce

 

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badinage, et rendit son dernier soupir le vingt-et-un décembre 1830. Ce décès prématuré embarrassa Pierre, car il défaisait son édifice marital réalisé avec méticulosité. Il fallait s’atteler sans attendre à la recherche d’un nouveau gendre plaisant, mais à présent en tenant compte des avis autorisés de Fanny sa fille majeure.

Tous les évènements familiaux des Montpelliérains, Suzanne, la fille de François, se chargeait de les rapporter à chacun de ses retours aux pays. Le plus souvent, ils se produisaient à la période de la vendange, quelquefois avant les fêtes de la Nativité. Ses visites dépendaient des conditions météorologiques. Ainsi, octobre 1827 se remarqua par des jours pluvieux incessants entrecoupés de rudes averses et il advint que ces abondantes précipitations gâchèrent les vendanges de tout le Midi occitan. Suzanne se dispensa de son déplacement prévu : il représentait un danger réel, car outre les chemins bourbeux impraticables, toutes les rivières s’étalaient hors de leur lit douillet. Il se vit même une situation spectaculaire à Nîmes où la fontaine ingrate ravagea ses propres jardins.

Deux ans plus tard arriva le terrible hiver 1829-1830. Il s’installa trois longs mois, de mi-novembre jusqu’après la Chandeleur où progressivement il perdit sa vigueur. Néanmoins, cette exceptionnelle saison marqua son siècle, alimenta les conversations, au point que les trois journées révolutionnaires glorieuses ne les détournèrent point de son objet, à savoir les fâcheuses conséquences vécues comme la fin du climat tempéré : la rivière Hérault prise par la glace, et d’ailleurs toutes les rivières de France eussent pu se traverser à pieds secs, si l’abondance des chutes de neige ne l’interdisait absolument ; le manteau neigeux à tous endroits recouvrant les paysages de la hauteur d’un homme – à ce propos il se racontait que du côté de la Normandie, des voituriers se perdirent dans des sorties aventureuses et que la neige sinistre les dévora avec leur attelage. Il se disait que sur la façade Atlantique, la glace empêchait tout trafic portuaire, que les navires souffraient de son étreinte. Le vulgum pecus apprenait les degrés de son malheur grâce aux beaux esprits éclairés à la lueur de la science, équipés d’appareils onéreux de mesure des températures et des pressions atmosphériques. Ceux-ci constataient l’élévation négative des premières : moins dix, moins quinze, parfois davantage. Ils projetaient des prévisions à partir des variations des secondes, mais hélas les oscillations s’avéraient imperceptibles et interdisaient la moindre estimation. Ainsi l’exactitude scientifique provoquait le doute de tous sur la

 

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venue régulière du printemps, d’autant que n’étant pas versés dans les mathématiques, certains paysans concevaient les chiffres négatifs comme une œuvre empreinte de maléfice.

Finalement le printemps revint et bouta l’hiver dans ces retranchements polaires glacés. Au foyer d’Élisabeth Gribal et de Bernard Debru, une joyeuse effervescence délogeait les derniers vestiges de tristesse suite au décès de leur fille Rosalie, le six octobre 1828, fauchée à seize ans, à la floraison de son épanouissement. Son trépas soudain déconstruisait toutes les logiques admises. Les parents acceptaient, certes avec regret, le départ définitif de l’enfant en bas âge, pour être faible de nature, mais une fois ce cap passé, la règle voulait que les parents précédassent toujours les enfants dans l’incertitude de cet après redouté. Aucune cause connue ne justifiait son départ définitif. Si encore en consolation une épidémie ravageuse avait pu endosser la responsabilité du drame ! Mais les miasmes de la grippe ne sévirent qu’au printemps 1831, puis de l’automne 1832 au printemps 1833, et le choléra-morbus n’infecta Paris qu’au printemps 1832, avant de rayonner ici ou là dans le royaume, de 1833 jusqu’à 1837. Jean Jacques, l’aîné de la famille, projetait vers la fin de cette année 1828 son mariage avec Sophie Jourdan ; or, soucieux des convenances, il repoussa son union d’un an, ce qui l’annonçait à l’hiver 1829, mais l’épisode sibérien troubla le projet et reporta le bouillonnement allègre au printemps suivant, précisément à l’époque où le père de la promise, Joseph Jourdan, tomba malade. Dès lors, tous se résignèrent à un hypothétique rétablissement. Espoir déçu. Joseph Jourdan, propriétaire de septante-et-un ans, trépassa le vingt-quatre août 1830. Les fiancés durent calmer leur impatience et respecter un temps de deuil conforme à la tradition.

« Mon garçon, lui disait Élisabeth, moi-même et ton père itou, avons attendu des longs mois à la fin du siècle dernier, avant de nous mettre en ménage. Il me fallait prendre soin de ton grand-père avant que de penser au mariage et personne, non personne, n’a pu dire que je fus une mauvaise fille, je me suis occupée de mon père avec toute ma tendresse pour le conserver autant que possible. »

Jean Jacques, tailleur d’habits comme son géniteur, ne demeura pas bras croisés, il divertit son attente en se mettant à son compte, il devint patron ou, selon la dénomination de l’époque, propriétaire. Jean Jacques sut faire son miel de la parenté commerçante de Montpellier, la belle-famille du cousin Pierre : les Lonjon donnaient

 

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dans le négoce du drap et du tissu, et avec les relations de cette dernière, il développa un cercle de contacts utiles dans le domaine textile. Il lui fut aisé de franchir le pas, surtout fort du soutien de ses parents Élisabeth et Bernard, de ses sœurs Marguerite et Rose Bernarde, et surtout de sa promise Sophie qui se déclara couturière quand enfin, le vingt-six du mois d’avril 1831, le dessein s’accomplit.

Ainsi à Montpellier et au Pouget, les deux branches de la famille devançaient le célèbre mot d’ordre du futur ministre, l’austère Nîmois François Guizot, ode à la classe bourgeoise : « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne. » Mais à l’autre bout de l’échelle, du côté de Lyon, vers novembre 1831, les canuts chantaient : « c’est nous les canuts, nous sommes tout nus. »

 

 

Pourtant, ce qui passionnait les gens ce novembre-là bruissa depuis le haut plateau ardéchois puis se répandit au fil des mois, de clocher en clocher jusqu’à la plus isolée des paroisses. À Aspiran, le premier écho de l’affaire provint de la bouche de Jean Antoine Molinier, marchand ambulant au long cours :

« Une histoire terrible, des assassinats à la chaîne ! Quand je pense qu’un jour je voulais dormir dans cette auberge sanglante de Peyrebeille… Je tremble de ce que j’aurais pu subir ! »

Pourtant Molinier n’hésitait pas à délaisser son foyer pour cheminer loin de son village avec sa cargaison de marchandises de la plaine, qu’il négociait là-haut sur les plateaux du Massif central, et dont il ramenait les productions locales. Ce commerce rémunérateur présentait des dangers notoires : outre les agressions par des cheminots patibulaires, divers accidents advenaient tel que les bris de charrette, les glissements de terrain, les chemins coupés, les chutes de neige bloquante. Son épouse Catherine Raynaud vivait parfois des semaines d’angoisse, lorsque le courrier de Molinier ne lui parvenait pas, pour être comme lui coincé en quelque endroit. Elle se souvenait de ce cinq février 1829, où elle accoucha d’Anne Alexandrine. Avec l’absence de Molinier prisonnier probable de la neige, son inquiétude redoubla en raison la déclaration dont se chargea la sage-femme Gabrielle Bourrelis femme Boutou, car la règle générale commandait que celle-ci, à la place du géniteur, déclarât toujours à la mairie un enfant

 

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né de père inconnu. Cela se produisait à Aspiran, à cette époque, deux, trois, voire quatre fois l’an ; sauf dans de rares cas (par exemple le onze mai 1823, pour la naissance de Marie Adelaïne, fille d’Étienne Sabatier, ce dernier étant fermement retenu à la maison centrale de Montpellier), les registres signalaient dans la marge les enfants sans père par une croix de saint André agrémentée de quatre points entre les branches. Mais Catherine Raynaud se tourmentait sans raison, car bien que la sage-femme, pour ne savoir lire, ne contrôlait pas les annotations, sa parole suffisait si elle nommait le père et son autorité d’accoucheuse imposait les paternités même si les délais dépassaient de plusieurs semaines les fatidiques neuf mois entre le décès du présumé père et la naissance de l’enfant.

Inlassablement, pendant cette période d’hivernage de 1831-1832, Jean Antoine Molinier répéta la trame de tous les assassinats imputés aux époux Martin et à leur domestique Rochette. Il terminait son propos, pour ajouter foi aux folles rumeurs, en fredonnant les quatre phrases retenues de la complainte qui voguait de place en place dans le Vivarais :

 

Chrétiens venez tous écouter une complainte véritable

Celle de trois monstres inhumains leurs crimes sont épouvantables

Il y a environ vingt ans*

Qu’ils assassinaient les passants.

 

* La rumeur qui courait à présent soupçonnait les accusés d'avoir commencé leurs forfaits il y a plus de vingt ans.

 

De jeunes esprits cartésiens aspirannais ne se contentèrent pas de ces on-dit issus de source déclarée sûre, ils provoquèrent au cabaret d’Étienne Granier une soirée-débat sur le thème fantasmatique des champêtres criminels en série. L’instituteur Pierre Cellier, comme prévu, vint avec les cartes des terroirs impliqués, reproductions des fameuses études cartographiques de César et Jean Dominique Cassini. Afin de ménager celles-ci, Anne Bernat, l’épouse du cabaretier, posa sur une table le beau drap de lin de son trousseau dont elle se servait d’une façon exclusive pour ne point l’user ; lorsqu’une envie sensuelle de délicatesse la tenaillait, bras nus et tête nue elle s’enveloppait de son

 

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drap, le respirant profondément, pour que son corps entier s’en imprégnât. Elle jugea avec fierté que son drap rehaussait les cartes ternies du pédagogue.

« Ainsi comme tu nous l’as dit cent fois au moins, cet agriculteur septuagénaire, Jean Antoine Enjolras, a été retrouvé mort deux kilomètres en amont de Langogne en Lozère, sur la rive gauche de l’Allier, au terroir de Concoules de la commune de l’Esparon en Ardèche… »

Pierre Cellier, de sa baguette, situait le lieu que Louis, parmi d’autres, considérait. Les traits minutieux détaillaient la région d’une finesse supérieure aux almanachs de Louis qui, avec leurs plans grossiers des territoires, ne soutenaient pas la comparaison.

« Regardez à présent la disposition du lieu-dit Peyrebeille et des communes qui nous intéressent. Saint-Cirques-en-Montagne, où Enjolras, le douze octobre 1831, acquiert une vache à la foire, se situe à douze kilomètres à l’est de Peyrebeille. Saint-Paul-de-Tartas, village de résidence de notre homme, se trouve douze kilomètres au nord-ouest de Peyrebeille. Enjolras décide une halte à l’auberge dudit Peyrebeille qui est entre les deux villages, d’autant qu’il doit traiter d’une affaire avec Pierre Martin. Or, ce dernier a donné en gérance son auberge depuis un an à Louis Galland…

« Un mauvais payeur, du reste, que ce mal nommé Galland, d’après les échos qui bruissent dans nos études, ajouta l’aspirant notaire Mathieu Beloury.

– Il semble qu’avant la nuit Enjolras égare son bestiau, puis lui-même disparaît.

– Cela ne me surprend en rien, précisa Hyppolite Gautier, le cabaretier concurrent de Granier sur la place ; nous autres cafetiers savons comment se concluent les affaires dans les foires. Chaland et vendeur, après s’être accordés, trinquent et vident les chopines plus que de raison. Enjolras, imprégné de vin, quitte la foire de Saint-Cirques, ne nous étonnons pas si en chemin sa génisse lui échappe, alors voulant la rattraper, il s’épuise en vains efforts, avant un malaise et sa mort…

– A méno qué, ouno bandito à lui distribou le coup de espada, ou de coutélo, ou oun grandé coup de la barra de ferro sur la testa ».

Francisco Furioti, qui venait de s’exprimer, exerçait le métier d’étameur-chaudronnier. Il quitta Rivello, du royaume de Naples où il naquit en 1799, en empruntant au hasard un des chemins qui désertaient ces terres de misère et qui le mena à Aspiran où il pratiqua son activité de fabriquer et réparer casseroles, plats et autres

 

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ustensiles de cuisine. Ensuite, il sut charmer Marie Magdelaine Pouget, une couturière du village avec laquelle il se maria le vingt-six septembre 1830. Ce qui frappait lorsqu’il donnait son avis, et cela quel que soit le sujet, c’était la répétition du mot « bandito » ; parfois il lestait ce mot pour fabriquer l’expression terrible dans sa bouche : « bandito de camorra ».

« Notre ami le Napolitain a mis le doigt sur les causes véritables du décès d’Enjolras ! » Pierre Paul Severac, médecin-chirurgien novice, avait lu et relu les comptes-rendus des examens de ses collègues du Vivarais.

« Un objet contendant, soit une barre de fer, fracassa la partie latérale droite de la tête, les bras, les poignets, les genoux. Mais même si Enjolras est retrouvé mort le vingt-six octobre 1831, au pied d’un rocher en à pic de l’Allier, près de la commune de Langogne située à douze kilomètres à l’ouest et légèrement au sud de Peyrebeille, mes confrères excluent la chute accidentelle, la noyade, et s’en tiennent à la thèse du crime crapuleux. Alors imaginons qu’Enjolras croise un groupe de… « banditos », il confie avoir perdu sa vache, ceux-ci conçoivent dès lors le vieillard cousu d’or, ils le secouent, le frappent, lui dérobent l’argent puis, craignant qu’il ne parle, ils l’achèvent, le transportent pour brouiller les pistes, loin de son chemin habituel et, depuis un rocher, le jettent dans l’Allier.

– Mais la génisse, s’inquiéta le berger Gabriel Issert, aurait dû être repérée, dès le treize, broutant ici ou là pas trop loin de son égarement. L’a-t-on trouvée dans la ferme des Martin où notre homme devait se rendre ?

– Les neveux ont cherché leur vieil oncle Enjolras en priorité, le sort la génisse venait au second plan. C’est pendant ces treize jours de fouille que les langues se délièrent à propos des Martin et du domestique Rochette, au teint bistre presque africain, si effrayant, sur cette immense fortune amassée par vingt ans de crimes probables du temps qu’ils tenaient l’auberge. J’ai même entendu, moi Molinier qui vous parle, que ces infâmes faisaient avaler de force des liquides bouillants pour justement ébouillanter les clients de par leur intérieur. Imaginez la souffrance de ces malheureux ! Mais j’en apprendrai d’avantage quand je remonterai là-bas au printemps ».

Au passage, il croiserait les ragots qui en bas descendaient. En attendant, il donnait à tous rendez-vous à l’hiver prochain. Parmi les présents, Mathieu Hyppolite Beloury baignait depuis de longues années dans des études du droit et, s’il s’orientait

 

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vers le notariat, il conservait les bases du légaliste qui lui dictaient cette pensée que tout crime a son mobile qui désigne le coupable. Or, dans le cas des Martin et du domestique Rochette, du temps qu’ils géraient l’auberge de Peyrebeille, seule la vénalité, aux dires des commérages, commanda leurs actes criminels. Beloury s’assigna la tâche d’évaluer la prétendue colossale fortune des Martin par les renseignements incontestables obtenus auprès de ses confrères de diverses études notariales, afin d’établir si la suspicion de leur richesse reposait sur des éléments tangibles ou si elle se révélait n’être qu’un pur fantasme. Les estimations proposèrent le chiffre global et subjectif de quarante-cinq mille francs pour toute leur possession : biens fonciers, immeubles, meubles, fonds de commerce, cheptels, équipements et outillage. Le couple sexagénaire présentait un bilan patrimonial qui reflétait une vie de labeur acharné, doublée d’une gestion parcimonieuse. De plus, des hypothèques grevaient en partie leur bien : elles correspondaient aux dots de leurs deux filles, dont le paiement s’étalait sur plusieurs anniversaires. Les Martin se marièrent pendant la Révolution puis, autour de 1800, s’établirent fermier à Peyrebeille avec des moyens biens modestes. Pourtant, la conjoncture les servit si bien qu’au bout de cinq ans ils recrutèrent Rochette, avant d’étendre leur activité dans le domaine de l’hébergement-restaurant et de prendre autant que possible des terres en fermage. Bon an mal an, ils tiraient environ mille cinq cents à deux mille francs de toutes leurs activités confondues.

 

À la même époque, vers 1800, le cousin Pierre tentait avec force arguments de convaincre Louis de s’installer fermier sur des terres fertiles entre Montpellier et Nîmes, où des opportunistes investissaient dans les biens nationaux sans connaître avec précision le rapport de leurs placements fonciers. Louis tergiversa pour moult raisons, la principale étant le désir de son épouse Magdelaine de rester dans le giron de sa parentèle. Une décennie passa, et il crut son heure venue d’accéder par le fermage à une aisance promise ; hélas ! sa démarche volontariste cachait son impréparation familiale, il n’entraîna pas dans son aventure son plus proche soutien Magdelaine qui doutait, coupée de ses amarres, de la réussite du projet. Louis renonça provisoirement à ce rêve de devenir fermier, passage obligé avant d’accéder au statut de propriétaire de sa terre, but unique qui tenaille la pensée du plus humble des paysans. Pourtant, inlassablement, ce rêve le harcelait et à soixante-deux ans, il impliquait ses fils qui, en 1832, âgés de

 

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quatorze ans pour Louis et neuf ans pour Jean Antoine, vivaient cet épisode de leur vie où confiants ils croyaient aux belles aventures couronnées de succès.

Pourtant, quelquefois, le poids de son âge érodait son espoir, surtout les soirs d’insomnie. Néanmoins, dans le regard de ses fils il décelait cette envie de conquérir d’autres horizons, il sentait qu’ils ne moisiraient pas sur le périmètre réduit d’Aspiran. Louis échafaudait quantité de plans d’avenir pour les siens, dont un s’affermissait chaque fois d’avantage quand il le construisait. Il suffisait qu’il fasse de son vivant l’arrangement de famille pour vivre par procuration son vieux rêve. Il transmettrait sans retard maison, terre et argent. Ses affaires ainsi en ordre, ses enfants vivraient dans la certitude d’un capital sûr pour se lancer sur les chemins de l’existence. Louis et Jean Antoine toucheraient leur pécule, quitte à vendre quelques ares de terre pour équilibrer les lots. Ses filles Marie Magdelaine et Marie Thérèse possèderaient en propre des lopins de terre, puis elles se partageraient la maison qu’ils occupaient tous, lorsque lui, puis son épouse, en bonne logique après son départ, quitteraient ce monde. Les garçons seraient déjà partis sous d’autres cieux prometteurs où la réussite les attendait.

Louis souriait, se réjouissant par avance de cette planification qu’il améliorait à chacune de ses méditations. Pourtant il se reprit car la circonstance présente interdisait une expression de joie : il suivait le cortège funèbre de Françoise Céladier. Le onze octobre 1832, cette jeune dame laissait un veuf de trente-deux ans, le cultivateur Jean Coste, avec quatre enfants à sa charge ; deux de ceux-ci très vite disparaîtraient en bas âge. Les Coste s’alliaient aux Jeanjean depuis des générations, nous étions donc en ce jour funeste en réunion familiale élargie et nul ne s’avisa d’interrompre le long entretien entre Marie Magdelaine et le veuf. Lorsque plus tard Marie Magdelaine pénétra dans la cuisine, l’heure de la soupe approchait. Droite et immobile devant la table, elle détailla son noyau familial protecteur avant de s’épancher :

« Nous avons beaucoup parlé avec Jean. Nous sommes d’accord qu’il ne sert à rien d’attendre. Bientôt arrivera la saison morte de l’hiver, alors dès que les formalités seront remplies, nous nous marierons.

– Mais… quoi… comment… si vite ? prononça, éberluée, Magdelaine sa mère.

– Jean est un bon garçon. Vous ne direz pas l’opposé, père. Hardi au travail, et nulles habitudes malhonnêtes. Or j’en viens doucettement à ma trentaine… Dans pas longtemps si je n’y prends garde, je serais seule, abandonnée, et vieille. Jean veut bien

 

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de moi, il me sera un compagnon parfait. Pour le reste, nous nous arrangerons comme tant d’autres ».

De cette façon elle coupait court à la question embarrassante des sentiments. Sous-entendant qu’elle partait pour un long voyage avec un homme bien, et l’amour viendrait à son tour sans remous en complément de bagage. Louis regarda sa fille, convaincu que cette idée d’épousailles venait d’elle. Il se souvint de la décision de Magdelaine, sa future épouse, de sa phrase définitive : « quand je serais en âge, vous m’épouserez ». À cette époque elle avait six ans, lui vingt. Or son destin se déroula comme elle le conçut. Néanmoins, en priorité, il devait repenser son idée de partage, inclure le paramètre de la dot de la mariée. Louis dégagerait de son patrimoine dix-huit ares de vignes, proposant à sa fille par ce bien un revenu certes appréciable mais juste complémentaire à toutes les journées de labeur qu’elle fournirait à maints propriétaires fonciers. En somme, une rente de survie dans le cas d’un aléa pénible. D’ailleurs journalière sera son état, mentionné sur le registre des mariages à la date du mercredi vingt-trois janvier 1833 vers sept heures du soir.

À la lueur des chandelles, le groupe discret à cause du mari endeuillé fendit la nuit sombre et humide ; car cet hiver-ci supportait une douceur anormale due à la pluie incessante, il offrait un mariage pluvieux à un couple plus vieux. Louis s’attarda à la mairie juste le temps d’apposer sa signature, puis il accéléra le pas pour rejoindre le cortège composé des parents du marié, le cultivateur Jean Coste et son épouse Marie Sarragoussi, des jeunes enfants du marié, et de son foyer qui se réduisait ce jour d’hui par le départ de son aînée. Il fallait se dépêcher car le prêtre patientait pour bénir les anneaux.

Louis s’était figuré la noce avec plus d’ampleur, il avait imaginé le ménétrier Jacques Escot devançant le cortège avec les notes mélodieuses de son violon, ensuite les convives auraient virevolté à la cadence de son tempo ; le ban et l’arrière ban de la famille élargie aux alliés, à son invitation seraient venus banqueter et participer aux joyeuses libations plusieurs jours durant ; mais la situation particulière ne réclamait nul tapage déplacé et provoquant. Néanmoins, Louis ne s’affligeait point outre mesure, il lui restait trois enfants à marier, il ne doutait pas d’organiser pour l’un d’eux une belle et mémorable noce. Or il se trompait : il ne serait le témoin d’aucun des trois mariages envisagés.

 

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Comme prévu, les jeunes esprits cartésiens se réunirent à nouveau sur le motif de la désormais auberge sanglante de Peyrebeille. Mais à présent, en cet hiver 1833, les journaux alimentaient le public en arguments prétendument incontestables et le royaume se passionnait de tous ces assassinats, réels ou supposés, dont les accusés devaient répondre. D’autant que la presse se rendait attrayante par les caricatures féroces de dessinateurs talentueux. Honoré Daumier, en porte-drapeau des satiristes, cisela un dessin qui ridiculisa le monarque normal au tout début de son règne : Louis-Philippe Premier – et pour le railler, dernier – assis sur son trône aménagé en chaise percée, figurait par une taille gigantesque, digne de Gargantua (fils de Gargamelle et de Grandgousier). « Il mangeoit et avaloit, aurait dit Rabelais, toutes choses qui emplissoient des hottes que des porte-faix gracieux venoit décharger au fonds de son gousier royal. Par l’austre côté, par son cul chioit : avantaiges, prébendes, médailles, pensions, pour le grand bien de ses affidés ».

 

Louis-Philippe n’a pas ri

Daumier à Sainte-Pélagie

Pour six mois fut très mal nourri

De pain rassis et d’eau croupie.

 

Sur une table du cabaret d’Hyppolite Gautier, trois piles de journaux s’entassaient, préalablement classés par date depuis l’ordonnance judiciaire du douze décembre 1832, et par titre. Les quotidiens nationaux retenus, le Figaro, le Constitutionnel, et le Journal des Débats, représentaient les tendances marquantes de ce temps.

« De tout ce qui a pu se dire et s’écrire, articula le futur notaire Mathieu Beloury, la justice retient six assassinats ou tentatives, et plusieurs vols ou tentatives, un bilan très en deçà des mauvais contes alimentés par une fantasmagorie populaire douteuse !

– Moi je sais ce que j’ai entendu, je n’ai nul besoin de me faire la lecture des journaux de Paris, déclara Jean Antoine Molinier le marchand ambulant ; il n’existe pas une seule personne de ses contrées qui ne soit pas capable de raconter une histoire terrible sur ces criminels.

 

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– La fumée cache le feu, ou si vous préférez, l’absence de flamme provoque souvent des fumées épaisses… »

Bonnafy Joseph Hyppolite qui, à l’instant s’exprimait, n’était citoyen d’Aspiran que depuis son mariage, le vingt-deux novembre 1832, avec la demoiselle Anne Magdelaine Latreille, petite-fille du hobereau Henry Joseph, chevalier de Villevieille de la Treille. Âgé de vingt-deux ans, Bonnafy Joseph se signalait instituteur pour signifier son niveau d’instruction, car il ne donnait des cours qu’à des rares progénitures de bonne famille pour s’occuper en attendant de relayer son père Bonnafy Jacques, homme d’affaires de monsieur le vicomte de Saint-Juery. Il habitait avec les siens au domaine de Latour de Nébian, qui se situe à mi-chemin entre Aspiran et Nébian.

– Il est vrai que par rapport au grand incendie annoncé, il ne demeure que des flammèches. Voyons voir… »

Pierre Cellier, qui poursuivait dans la métaphore du feu, s’empara du Journal des Débats. Tout comme Bonnafy, Cellier se prétendait instituteur et de la même façon il recrutait ses élèves dans la même strate de la bonne société, en attendant son futur beau mariage prévu le trois août 1833 avec Élisabeth Delerre, fille du futur maire Claude François Delerre, propriétaire foncier qui en son temps pratiquait cette activité d’instruire des enfants d’une classe sociale triée sur le volet.

« Voyons voir, et prenons les affaires dans l’ordre. D’abord, les quatre inculpés : Pierre Martin dit de Blanc, sa femme Marie Breysse, son domestique Jean Rochette, son neveu André Martin. Passons aux crimes. L’assassinat de Jean Antoine Enjolras en octobre 1831.

– Sur le plan médical, annonça le docteur en médecine Pierre Paul Severac, aucun de mes confrères n’a déterminé avec des éléments incontestables la cause du décès d’Enjolras : coups, arme blanche, chute provoquée, noyade. La date du décès est définie avec une incertitude de deux à trois jours. Dans ces conditions, toutes les suppositions sont ouvertes. Est-il même passé à Peyrebeille, ce malheureux Enjolras ? Les témoins disent que telle était son intention, mais aucun témoignage sérieux sur la réalité de sa présence à Peyrebeille.

– Les gens de là-haut, déclara le marchand ambulant Molinier, disent qu’Enjolras a été liquidé par Martin parce qu’ils n’ont pas pu arranger leur affaire, et puisque Martin louait son auberge à Galland, il n’avait plus les facilités de faire

 

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disparaître le corps comme tous les autres d’avant, alors ils sont allés le jeter dans la rivière Allier, douze kilomètres plus loin, pour brouiller les pistes.

– Aucun témoin direct de ce transport de corps, messieurs. Tous parlent de ce que d’autres ont vu, mais ces autres, bien bavards avec eux, sont soit partis, soit morts, soit encore ils leur sont inconnus de nom pour être de passage dans la région. Façonnez votre opinion avec ses données ! conclut le futur notaire Beloury.

– Deuxième cas, reprit Cellier. Il y a sept ans environ (admirez la précision de l’accusation !) Michel Hugon se vante dans l’auberge Martin de ses bonnes réalisations à une foire. Lorsqu’il part, ledit Martin le suit, armé d’une pioche, avec laquelle il lui assène un coup violent, encouragé par le domestique Rochette. Malgré cette attaque Michel Hugon se défait des agresseurs et fuit à toutes jambes… pour aller porter plainte ? Que nenni ! craignit-il les gens d’armes à cette époque, ou bien l’a-t-on incité à faire la démarche ces jours d’hui ?

– Troisième affaire, reprit Bonnafy le nouveau concitoyen. À la fin juillet 1828, André Leyre est tiré de son sommeil par Martin, sur le tas de foin où il dormait, lorsque des charretiers arrivèrent. « C’est heureux pour toi que ceux-ci soient là » lui dit Martin. La question reste ouverte : Martin allait-il le faire passer de vie à trépas, ou bien André Leyre occupait-il la grange de Martin sans sa permission et ce dernier ne voulait-il pas lui infliger une correction ? Figurez-vous que depuis 1828, André Leyre ne porta pas plainte ; en revanche, à présent, il va en procédure.

– Le dossier Jean Baptiste Bourtoul, ce quatrième point, apparaît de prime abord plus inquiétant pour les accusés, déclara Beloury. Cependant, je vous livre ma perplexité. Martin, son neveu, et son domestique, coincent Bourtoul à la foire de Langogne le mercredi premier septembre 1830 et l’entraînent à l’auberge appelée la Foresteyre pour le dépouiller, selon les derniers dires tous récents de Bourtoul à la justice. Bourtoul remet à Martin, qui le menace de son couteau, sa bourse de cinq cents francs, sans se plaindre ce jour-là à qui que ce soit.

« Or, un jour de marché, la force publique, en nombre, s’assure de son bon déroulement. Pourquoi ne pas imaginer un Bourtoul mauvais payeur, débiteur d’un Martin qui n’a d’autre solution pour récupérer son argent que la menace ?

 

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– Et la dame Ytier Rose veuve Bastidon, s’énerva le marchand ambulant Molinier, qui répète à l’envie les paroles de Martin : « Où porterons-nous ce bougre-là », qu’elle entendit le soir où elle voulait dormir dans son auberge.

– Elle est si peu effrayée qu’elle n’avertira personne et passera sa nuit dans la grange de Martin, crut bon de dire Joseph Hues, aubergiste lui-aussi, avant de poursuivre en clignant de l’œil à Gautier ; d’ailleurs, nous aubergistes connaissons ces conteurs de balivernes, ils sont intarissables. Car la bougresse affirme que son départ précipité fut provoqué par des cris terribles…

– Mon Dieu, ne me tuez pas ! cria Molinier.

– Chose sidérante, conclut Joseph Hues, l’inconnu persécuté saute par la fenêtre de sa chambre, tombe à ses pieds, prend le temps de lui raconter par le détail que les Martin ont voulu le tuer à coups de couteau dans son sommeil, mais il oublie de se présenter, d’indiquer sa résidence, et surtout d’aller porter plainte.

– Cela se passa il y a environ deux ans, constata l’instituteur Cellier, mais persévérons dans le flou : vers 1826, les Martin assassinent un jeune homme inconnu. L’enquête ne déterminera ni son nom, ni son adresse. Plus loin dans le passé, il est question d’un riche marchand juif, trucidé, détroussé, transporté Dieu sait où pour n’être jamais retrouvé, lui également n’a ni nom, ni adresse, ni âge supposé, est-il seulement juif ? Le dossier s’étoffe d’un nommé Cellier qui prétend, ces jours derniers, avoir confié il y a trois ans à Marie Breysse épouse Martin, avant de se retirer dans sa chambre, la somme de six cents francs. Et le lendemain elle ne lui aurait rendu que cinq cents francs.

– Cette dernière affaire suscitera des vocations de plaignants, convaincus de pouvoir toucher, s’ils sont crus par les juges, des indemnités compensatoires, ajouta Beloury. Iront en justice Jérôme Barjette, qui dit avoir été dépouillé de la somme de soixante francs quand il s’arrêta à l’auberge Martin vers 1827, puis vers 1830 Pierre Bonnet se fait voler un couteau et Jean Sabaton un mouton.

– Mais alors, demanda le berger Gabriel Issert, la génisse d’Enjolras, c’est-y pas Martin qui y a mis la main dessus ?

– Ma qué, lui répondit le napolitain Franscico Furioti, avec les criminales tutto est possibilé ! »

 

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Cette soirée perturba Louis. Il s’y attarda au point qu’il se demanda ce qui se passait chez lui quand il vit son fils Louis lui signifier de la main de le rejoindre. « Il se fait tard père, et la mère s’inquiétait de vous. » Louis oublia l’heure de la soupe du soir tant le débat le passionna. D’un côté se rangeaient les gens instruits qui, posément, avec des arguments solides, contestaient une condamnation programmée. À l’opposé, la grande multitude qui côtoya cette famille singulière, partie de rien et élevée jusqu’au niveau du propriétaire foncier. Lui-même en connaissait, des types qui parvinrent à se hisser à cette hauteur enviée par tous les paysans. Avec l’âge, Louis versait dans la philosophie ; ainsi il se répétait que lorsque la charrette passe, certains sont déjà installés sur le banc, d’autres s’usent de patience, attendent et n’y monteront jamais, car les malins, les filous et les opportunistes vont les bousculer et s’accaparer les dernières places disponibles, parfois ils éjectent du char sans ménagement ceux qui ne savent préserver leur situation. Louis sentait un acharnement contre ces fermiers-aubergistes pour la raison que la place qu’ils occupaient désobligeait le plus grand nombre, pas moins méritant qu’eux, et qui contestait la façon de cette progression supposée délictueuse.

 

La justice serait amenée à trancher sous la pression populaire qui demandait, en bavant de rage, l’immolation sommaire des accusés comme exutoire de leurs difficultés, de leurs échecs. Le procès qui aurait dû se dérouler en début d’année 1833 fut repoussé au dix-huit juin de la même année, le Parquet voulant étoffer une accusation qui lui semblait si fragile qu’un aspirant avocat eût pu la démonter sans coup férir. Le Parquet recomposa les charges accusatoires avec les éléments subjectifs à sa disposition. Dans la centaine de témoignages, il suffisait d’en trouver cinq qui soient un minimum crédibles, ensuite les appuyer sur certains points par, disons, quatre dépositions, qui ensemble soutiendraient trois déclarations, pour fabriquer deux preuves incontournables sur la véracité des crimes commis par un couple frustre et cupide aidé de son domestique servile, car le neveu André Martin serait disculpé grâce à un témoignage attestant sa présence sur un autre lieu.

La première preuve : une confession sur un lit d’agonie. Claude Pagès a vu, dans la nuit du vingt-cinq au vingt-six octobre 1831, un terrible convoi qui exhalait une odeur pestilentielle. Il en fut si effrayé qu’il mourut dans les jours qui suivirent. Mais il

 

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confessa cette histoire, pour libérer son âme avant de rencontrer le Père éternel. À un prêtre ? que non ! le secret de la confession interdit toute révélation… mais à quatre bougres de son acabit : Louis Astier, Baptiste Testud, Pierre Crespis, et Jacques Benoit, qui seront aidés dans la formulation de leurs phrases par un procureur en verve, sur la base de l’idée forte qu’avant le trépas nul ne ment.

La deuxième preuve : une parole d’un pèlerin. Laurent Chaze revenait de Lalouvesc, situé à quatre-vingt kilomètres au nord-est de Peyrbeille, où repose Saint François Régis, auprès de qui il effectua force contritions. Un homme qui s’impose de pieux pèlerinage, s’interdit tout mensonge, sa parole est vérité d’Évangile… Grâce au témoignage de la veuve Bompoids, une chrétienne irréprochable qui déclara que le nommé Chaze lui aurait confié, le treize octobre 1831, une histoire extraordinaire, la justice, par des recherches minutieuses, retrouva le pèlerin Chaze dans l’une de ses pérégrinations et l’amena à la barre devant les juges. Laurent Chaze leur dit que le douze octobre 1831 au soir, dans le grenier de la maison Martin, il discuta avec un vieillard ayant perdu une génisse. L’irruption dans le susdit grenier, en pleine nuit, de trois hommes et une femme le réveilla. De sa cachette – car il avait eu le temps de se dissimuler – il vit les hommes qui empoignaient le vieillard tandis que la femme le forçait à boire un liquide suspect. Lorsque tous disparurent de son champ visuel, il entendit une voix plaintive après le bruit d’un choc violent. Lui-même plia son bagage avant de fuir discrètement.

Les avocats tentèrent, dans un climat de haine, de sauver deux têtes sur trois, faisant valoir que Marie Breysse n’était que l’épouse soumise et Jean Rochette qu’un valet obéissant, octroyant à Pierre Martin la responsabilité de la tribu. La tactique de la défense induisait la culpabilité définitive des inculpés comme auteurs ou complices. La cour, le vingt-cinq juin 1833, condamna à mort les époux Martin et le domestique Rochette, les exécutions devant être réalisées comme il se doit en public, à Peyrebeille, sur les lieux du crime.

Le mercredi deux octobre 1833, l’exécuteur des arrêts criminels et ses aides officièrent en présence d’un public de plus de quatre mille personnes, selon l’estimation du Courrier de la Drome et de l’Ardèche. Selon d’autres sources, le nombre de curieux s’avérait plus conséquent. Quelques-uns d’Aspiran firent ce voyage lugubre, ne serait-ce que pour constater le visage du crime. D’autres, estampillés scientifiques, voulaient

 

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mesurer les angles du crime, ils repartirent avec les têtes de ces pauvres gens, victimes des rumeurs alimentées par des ragots. Adeptes de la phrénologie, ils déterminèrent par le bosselé de la boîte crânienne le degré des aptitudes innées et définitives des guillotinés pour le crime. Ainsi fila l’année 1833, soutenue par ce seul sujet qui se répandait dans les journaux, dans les courriers personnels, dans les conversations, où le rationnel ne s’entendait plus, disparaissant à jamais.

 

 

 

Cependant, dans les foyers des particuliers, les affaires domestiques reprenaient le dessus. Louis, à travers sa fille Marie Magdelaine, se réjouissait que son âge soit glorifié du titre d’aïeul, il pressentait que l’enfant à venir serait son premier petit-fils. Aussi prévoyait-il une belle fête. Décidément, les prévoyances de Louis ne s’avéraient qu’à moitié exactes : il embrassa sa petite-fille Marie Théotiste au matin du deux décembre 1833, mais la fête baptismale, à sa grande joie, réunit une majorité de la famille. Les Montpelliérains s’excusèrent pour ce que cette assemblée familiale se plaçait mal dans la saison, juste avant les fêtes de fin d’année propices, par les réunions qu’elles suscitent, à une remontée du chiffre d’affaires des négoces qu’ils soutenaient. Toutefois, par l’intermédiaire de Suzanne (la fille de François, vétéran de la famille à soixante-cinq ans) qui cuisinait depuis plus d’une décennie dans des maisons bourgeoises de Montpellier, tous en apprirent d’avantage sur les aléas de la famille du cousin Pierre.

François fut accompagné de Suzanne Boyer son épouse et de leurs deux autres enfants, Toussaint, un gaillard de vingt-six ans, agriculteur comme son père, et Rosalie Marguerite qui, à vingt-et-un ans, accédait à sa majorité. Avec eux, le foyer Debru se déplaça : Élisabeth Gribal et son mari Bernard, l’adolescente de dix-sept ans Rose Bernarde, sa grande sœur de vingt-quatre ans Marguerite Élisabeth et Jean Jacques, le fils aîné de trente-et-un ans, qui manipulait et commerçait les étoffes comme son père, et père lui-même depuis février 1833 de Marie, l’enfant que lui avait donné avec difficulté Sophie Jourdan, si éprouvée après son accouchement qu’ils n’eurent point le cœur d’organiser des agapes. Bien sûr la famille Coste se devait d’être présente : Jean

 

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Coste, cultivateur, et sa femme Marie Saragoussi, parents du gendre cultivateur Jean Coste, dont trois enfants lui restaient du premier lit, et accompagné aussi de ses tantes, oncles, nièces, et neveux. Enfin sa propre tribu : son épouse Magdelaine presque quinquagénaire, Louis son fils de quinze ans, journalier, titillé par le virus d’aventure, cette soif d’une réussite loin du clocher natal, lentement inoculé au fil des innombrables veillées, attendant que son frère Jean Antoine, âgé de dix ans, mûrît et lui servît d’équipier, et pour finir Marie Thérèse la dernière-née, une enfant de sept ans.

Douze personnes s’installèrent dans la charrette de François. Elle délaissa le Pouget par les chemins qui l’amenèrent au territoire nommé « les Garrigues » qui, à cheval sur la rivière Hérault, se partageait entre Aspiran et Tressan. Sur la rive aspiranaise de ce lieu, dans une baraque, vivait Mathieu Magnes, batelier de son état, son épouse Marie Gallaud et leurs enfants. Il assurait le transport des marchandises et des particuliers sur les parties navigables de la rivière. Pour quelques sous, à la morte saison il assurait le passage d’un rive à l’autre. Les Pougetois qui se déplaçaient à Aspiran y gagnaient en temps, pour ce que le trajet se raccourcissait de deux kilomètres et qu’à cause de son encombrement on perdait patience au pont du Canet. Une fois la rivière traversée, la charrette emprunta le chemin des vignes qui montait vers Aspiran et enfin par la rue du Four ils arrivèrent à la maison de Louis. Ce dernier, avec ses fils, aménagea la grange, la pourvoyant d’un confort rudimentaire en ayant creusé au mitan une tranchée où crépitait des bûches enflammées ; au-dessus, traversés par la broche, rôtissaient mouton, poulets, pintades.

Tout d’abord, tous s’émurent de la petite Marie Théotiste qui passait de bras en bras des femmes présentes, avant que son cri ne rappelât à sa mère Marie Magdelaine ses devoirs nourriciers. Par un effet communicatif la petite Marie de Jean Jacques Debru et Sophie Jourdan cria aussi. À l’étonnement d’une partie des convives, Sophie sortit d’une sacoche une bouteille de verre pleine de lait, enrobée d’une serviette chaude, puis elle remplaça le bouchon de liège par un capuchon également en verre, de la forme d’un mamelon, percé de trous adéquats par lesquels le lait coulait dans la bouche du nourrisson sans risque d’étouffement ni de suffocation.

« C’est extraordinaire, chuchota Louis, sur mon almanach j’avais vu le dessin de cette tétine de Baldini, mais je ne croyais pas qu’elle trompe ainsi une enfant. Regardez ! elle tète comme si c’était le sein de sa mère, comme ma petite-fille.

 

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– Vous savez mon oncle, dit Sophie à Louis, l’avantage lorsqu’une mère a comme moi des difficultés d’allaitement, c’est qu’avec cette substitution le père peut allaiter ! »

Devant les sourires amusés, Sophie ajouta : « Jean Jacques prend beaucoup de plaisir à nourrir sa fille ». L’attendrissement fut général.

Ensuite ils parlèrent du temps, de la douceur et de l’humidité de ce décembre 1833, du froid sec qui hésitait à venir pour produire ses bons effets sur les cultures, puis, après s’être remémorés tous les hivers rigoureux passés suivis de saisons exceptionnelles aux productions abondantes, la conversation glissa sur les terres d’Algérie qu’ils imaginaient grillées par le soleil.

« Pouvez-vous me dire pourquoi nous avons posé le pied sur ces terres de sable et de pierre ? À quoi nous serviront-elles ? Nous n’y trouverons que des désagréments », déclara François.

Dans une discrétion complète, un corps expéditionnaire français, le cinq janvier 1830, avait pris Alger.

« Justement, ces terres vierges seront données en concession à des garçons aventureux de chez nous pour être mises en valeur. Parce que la terre, elle commence à manquer par ici et de partout en France, je parle de la terre grasse, collante à la main. Là-bas ils feront de l’élevage de biques, ou de la vigne, que sais-je ! » Affirma Jean Jacques Debru.

Louis père croisa son regard avec celui de son fils Louis : nul n’est prophète en son pays, pensèrent-ils, mais dans ce pays neuf la réussite attend l’audacieux.

« L’affaire n’est pas aussi simple, dernièrement les peuples de ce territoire ont désigné un chef, ils appellent ça un sultan. Il se nomme Abd-el-Kader, il a mobilisé ses combattants pour nous faire une guerre sainte qui nous chassera dans un mois, dans un an ou dans un siècle. Mais croyez-moi, un jour nous devrons partir », ajouta Bernard Debru.

« Remarquez qu’avec ce choléra qui traîne depuis des années, et toutes ses malheureuses victimes, des places vont fatalement se libérer.

– Ne pensez pas cela, oncle Louis, dit gravement Suzanne la cuisinière. À Montpellier, depuis que j’y suis, j’ai vu la misère grandir et les miséreux s’accroître. Dans les campagnes, sur deux ou trois ares de terre on fait pousser des légumes, on

 

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aménage des lapinières et des poulaillers, bien sûr il faut se casser les reins parce que la terre est basse mais on vit. Dans la ville, il faut chercher de l’embauche et les bras ne manquent pas qui se font concurrence, à la joie des bourgeois aisés et des riches patrons. Ils ont tous les pouvoirs pour baisser les salaires à leur convenance. Les petites gens ne s’en sortent pas, ils mangent mal, ils vivent dans des gourbis aux faubourgs de la ville, ils attrapent toutes les maladies de la pauvreté. Ainsi la grande contagion du choléra qui est derrière nous a été remplacée par la dysenterie et le rachitisme. Mais le pire, tout le monde le constate, c’est que la misère se développe avec des vagues de pauvres bougres qui arrivent d’où on ne sait, et elle s’installe à tous les niveaux de la société. Pensez que mes bourgeois m’ont demandée des efforts sur mes gages, au point que j’en suis à me demander si je ne dois pas retourner ici.

– Mais les cousins de Montpellier, comment s’en sortent-ils ?

– Grâce à la renommée qu’on leur accorde, leurs affaires tournent bien. Pierre le charcutier, dont la vocation lui vint chez nous, travaille avec son beau-père Frayssinhes, un malin cet homme-là ! Ils commercent dans le centre de la ville et tous les jours ils servent une clientèle triée sur le volet. Pierre s’est spécialisé dans l’art de fabriquer les saucissons, une réussite ! De plus, comble du bonheur, son épouse Madeleine Frayssinhes attend leur premier enfant, prévu vers mai 1834. Fanny, veuve depuis trois ans et qui approche de la trentaine, a été approchée par un prétendant d’une quarantaine d’année, veuf depuis quatre ans et père d’une fillette ; il s’appelle Louis Gervais Vialla. Étant fabricant de mousseline, il a des accointances avec les Lonjon, les oncles de Fanny négociants d’étoffes, d’où le rapprochement. Le mariage sera célébré le treize janvier 1834, qui tombe un lundi, ce qui me permettra d’y assister. Enfin, le cousin Pierre honore sa situation de marchand droguiste : maintenant, outre sa femme Marie Louise Lonjon, son beau-père Étienne Lonjon, qui vit avec eux, avec la fraîcheur de ses quatre-vingt-quatre ans, les assiste à la boutique. Celui-ci, qui de toujours négociait les étoffes, a basculé à l’aise dans le commerce des drogues.

– Cela ne me surprend pas, constata Jean Jacques Debru, quand la fibre du commerce circule dans vos veines, peu importe l’objet du négoce. Je considère même que l’âge du vendeur dans ce commerce de drogues est un solide argument ».

Les propos de Suzanne tranquillisèrent tout un chacun sur l’état de prospérité de la famille du cousin Pierre. Sans arrière-pensées ils banquetèrent en l’honneur de la

 

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nouvelle venue. Entre deux bouchées, Bernard Debru aborda sa nièce Suzanne sur le sujet de son avenir aléatoire derrière les fourneaux de sa maison bourgeoise.

« J’ai bien compris ton envie de ne poursuivre pas cette vie de servitude, qui ne te propose aucune possibilité de t’établir à ton compte, qui ne te procure qu’ennui et lassitude. Il est temps, avant que ne te vienne ton dessèchement, que tu optes pour une direction somme toute traditionnelle. Je veux parler du mariage, du bonheur de construire ton foyer, rien ne te l’interdit, surtout pas ton âge. Seule ta crainte de te mettre en ménage avec un garçon se dévoilant déplaisant après quelques temps fait obstacle à ce projet si commun. Si je te disais à cet instant que je connais un gars sérieux, travailleur et que je réponds de lui, ne serais-tu pas troublée ?

– Bon sang Debru ! s’exclama Élisabeth son épouse, arrête de tournicoter autour du pot, dit ton affaire, et cesse de faire languir Suzanne !

– Il s’appelle Antoine Laurés, grosso modo il doit avoir ton âge (précisément il avait six ans de moins que Suzanne). Je connais ce garçon par ses parents à présent décédés, ils résidaient au village de Celles qui se situe à une lieue d’Octon, mon village natal. Il te conviendra tout à fait, d’ailleurs il semblait t’attendre. Célibataire, il n’est point veuf encombré d’enfants (Debru précisa ce point dans un discret murmure). Il travaille la terre et il goûte les choses simples de la vie. Demain, si tu le souhaites, je te le présenterai ; ensuite, étant l’un et l’autre majeurs, il ne dépendra que de vous de créer la connivence propre à vous apprivoiser ».

 

Les jours suivants, affrontant quelquefois la pluie, Suzanne et Antoine Laurés, respectueux des convenances, se promenaient et s’amadouaient par des propos timides. Ils se fréquentèrent, en tout bien tout honneur, tout le long de l’année 1834, toutefois d’une façon épisodique : elle à Montpellier, lui au Pouget, tenus par leurs activités, ils ne profitaient que de rares journées telles des fenêtres pour s’apercevoir et se découvrir. Ils regrettaient tous deux avec amertume de ne savoir écrire. Néanmoins, le temps n’émoussait pas leur patience. Au début de l’année 1835, Suzanne rendit définitivement son tablier et s’investit dans ce projet longuement mûri. Le couple s’unit le dix-septième jour de juin 1835. En récompense de ses bons offices, l’oncle Bernard Debru témoigna de l’engagement réciproque et François dota sa fille d’un champ au Pouget, d’une valeur de quatre cents francs (soit approximativement un an de salaire d’un ouvrier

 

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qualifié). À cette occasion un personnage s’immisca dans les affaires privées des Gribal ; de par sa profession d’abord, Auguste Pierre Dartis, jeune notaire de vingt-sept ans en 1835, qui eut l’année précédente l’opportunité de reprendre une étude notariale au Pouget, dressa l’acte de la dotation de Suzanne, ensuite, comme employeur de Rosalie Marguerite, la dernière fille de François qui allait sur ses vingt-trois ans. Cette dernière se chargeait des soucis domestiques du jeune notaire et notamment des soins à prodiguer à son père Noël Dartis, plus que septuagénaire, ancien teneur de livres-négociant de Lodève, ou plus précisément secrétaire-comptable d'une maison de commerce.

 

À Aspiran, le début de l’année 1834, se meubla d’une affaire inédite. Cette affaire glissa discrètement de la bouche de l’un à l’oreille de l’autre, et les compères une fois avertis se juraient comme il se doit d’être muets comme la carpe ou le tombeau… Ainsi, toute la communauté, qui affichait une figure d’ignorance, ne méconnaissait point le cas scientifique hors du commun.

L’histoire débuta le dix-septième jour de janvier 1834. La sage-femme Gabrielle Bourrelis, femme Beautou, prêtait son assistance expérimentée par des dizaines d’accouchements à une parturiente, la dame Marie Magdelaine Brouilhet, épouse de Jean Moulins. Aucun problème particulier ne s’envisageait, il suffisait comme d’ordinaire que la dame supportât la douleur. Dans la pièce à côté, le mari attendait que le cri vital retentît à ses oreilles ; alors une proche parente, pour l’occasion sage-femme adjointe, sortirait de la chambre et lui annoncerait les attributs de sa fierté ou de sa déception. Jean Moulins se dressa, à l’ouïe il supposa l’affaire terminée, il attendit, attendit un temps qui lui parut interminable.

« N’entre pas dans la chambre, Jean, je reviens tout de suite ».

Telle furent les paroles que Gabrielle Bourrelis lui jeta en sortant en trombe de la maison. « Où tu vas ? » lui cria-t-il. « Médecin ! » perçut-il. Pour avoir cru un instant que la présence du curé s’avérait inéluctable, ce dernier mot le rassura.

Pierre Paul Séverac, médecin ordinaire de la commune, dubitatif, examina l’enfant sous tous les angles. Il le palpait selon les recommandations apprises de ses maîtres de la Faculté. Malgré plus de dix années d’études et de pratique, la nature lui proposait une énigme insolite : l’enfant qu’il visitait présentait la conformation des deux

 

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sexes. Avant de se déterminer, Severac interrogea Gabrielle Bourrelis sur les cas similaires qu’elle eût pu observer pendant les trente années de son sacerdoce. Or, elle aussi expérimentait ce jour-là une situation sans précédent. Pierre Paul Séverac réfléchit de longues minutes avant de donner son diagnostic au chef de famille.

« Votre enfant, d’après mes observations, ne peut se considérer comme un garçon communément formé. Est-il alors une fille ? Il en a des apparences mais masculinisé par des signes extérieurs assez significatifs. Dans l’immédiat je vous préconise de le déclarer fille, il souffrira moins en évoluant dans l’environnement fait de douceur du sexe faible. Plus tard, autour de ses douze ans, lorsque la puberté lui chauffera les sens, son orientation viendra naturellement. Nous entreprendrons à ce temps les démarches utiles ».

Jean Moulins suivit les conseils avisés du docte médecin et l’enfant fut prénommé Françoise. Lorsque la nouvelle atteignit le foyer de Louis, son épouse Magdelaine fouilla de fond en comble le tiroir des lettres, à la recherche de celle que Louis lui adressa vingt ans auparavant, relatant le cas analogue qui toucha la belle-famille du cousin Pierre.

« Veux-tu défaire ce paquet ? Ta lettre dois y être... »

En effet Louis la retrouva. Il coinça ses bésicles sur le nez et donna lecture.

 

«… Elle me confia une histoire inouïe et pas croyable si une autre qu’elle me l’eût contée. Elle touche Estienne Lonjon et son épouse Jeanne Brueys. Voici l’affaire : le vingt-sept décembre 1790, la dame Jeanne Brueys accouche d’une enfant que tous s’accordent à reconnaître pour fille et la baptise Marie-Antoinette. Puis le temps passe, c’est alors qu’advient le merveilleux : pendant son enfance, Marie-Antoinette voit ses organes féminins se transformer au point qu’apparaîtront un membre viril et ses génitoires. Huit ans après, le quatorze novembre 1798, le destin plein de facétie fera intervenir le président du tribunal civil, un nommé Perdrix, pour chasser du prénom toute chose femelle et ne demeure qu’un prénom mâle : Antoine. »

 

« Ma mie, reprit Louis, ta mémoire ne vacille point pour te rappeler cette vieille histoire. Tu me surprendras toujours ! Maintenant, au sujet de cette petite Françoise, il

 

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nous suffit d’attendre que la nature, aidée du Créateur, parle. D’ici une dizaine d’années nous en saurons plus ».

Vivre dix ans de plus, la chose se concevait pour Magdelaine et Louis comme une légitime possibilité. Ils vivaient d’une façon frugale sur les ressources du potager et de la basse-cour, avec en sus la piètre rente que leur procuraient le ou les pensionnaires irréguliers qu’ils hébergeaient sous leur toit. Même si ceux-ci quelquefois engendraient des désagréments par des départs précipités, oublieux du règlement attendu. Mais le pire advint le seize décembre 1837. Le pensionnaire d’alors était l’ancien militaire Jean Fabre né quarante-quatre plus tôt à Cabrières, village qui abritait son domicile régulier, et voisinait avec Aspiran. Solitaire, il aimait s’enraciner un peu chez l’habitant et la pension de famille de Louis lui donnait l’illusion d’avoir un foyer attentif. Or, ce samedi seize, Magdelaine s’inquiéta de l’attitude de Jean Fabre. Neuf heures allaient sonner et aucun bruit significatif n’émanait de sa chambre close. Louis le découvrit étendu sur le sol, sans vie. Pierre Paul Séverac, appelé à la rescousse, diagnostiqua une apoplexie foudroyante, coupant court aux rumeurs de choléra dont aurait pu être porteur le vieux bourlingueur militaire.

Vivre dix ans de plus, le destin mesquin n’offrit pas ce délai au couple Magdelaine et Louis. D’ailleurs, pour savoir le fin mot du cas singulier de Françoise Moulins, il fallut attendre vingt-et-un ans afin que ladite Françoise atteignît sa majorité ; qu’elle se décidât à braver les mœurs en cour de cette société du XIXe siècle corsetée par une étiquette bourgeoise oppressante ; qu’elle supportât, outre les frais judiciaires et médicaux, les expertises des docteurs en médecine en étalant régulièrement son intimité, et celles des docteurs en droit qui refusent souvent de remettre en cause la chose établie sinon jugée ; enfin qu’elle s’armât de patience, d’une en digérant les quolibets sans rien laisser paraître, et d’autre en espérant une décision avant que son dossier ne disparût sous une épaisse couche de poussière. Finalement, au bout de deux ans de procédure, « les mots masculin et François ont été substitués aux mots féminin et Françoise en vertu du jugement du tribunal de Béziers en date du huit mai 1857 rectifié par moi greffe du tribunal civil du roi en ce jourd’hui neuf mai 1857 signé Brial ».

Bien avant que le jugement ne fût rendu, un trait d’humour circulait lorsque le cas de cet enfant venait dans la conversation ; il émanait de la fabrique artisanale de chaises d’Antoine Barral où s’employait le tourneur sur bois Jean Montels. Lequel des

 

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deux prononça la phrase, nul n’aurait su le dire ; pourtant, souvent, en guise de conclusion, l’un des protagonistes finissait par dire : « maintes fois d’une chaise l’artisan fait un tabouret, rarement l’inverse ». Cette phrase se trouvait renforcée si d’aventure la jeune Françoise, mal attifée, passait dans les parages.

 

 

 

«Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne ». Or le travail, salutaire pour maintenir une société en équilibre, devenait rare. La mécanisation des ateliers et des manufactures jetait sur le pavée une pléthore de travailleurs sans ressources. Dans les campagnes, les journaliers, pour compléter de maigres revenus, selon la coutume, ouvrageaient des tâches simples, rémunérés à la pièce pour les fournisseurs agréés des manufactures qui ne leur donnaient à présent plus aucune besogne. En conséquence le nombre de brassiers, dépassant les possibilités d’emploi pour gagner son pain quotidien, écartait de toute activité agricole les plus faibles et les plus vieux.

Ainsi, autour de ses soixante-cinq ans, Louis se trouvait souvent en inactivité forcée. Fort heureusement sa maison qui abritait quelques locataires compensait le manque à gagner, puis ses deux fils Louis et Jean Antoine parvenaient à se louer sans embarras.

Sensible à cette misère grandissant, l’autorité municipale aspirannaise adopta une mesure adéquate en élevant au rang d’hôpital une bâtisse communale, pour accueillir et soulager les pauvres hères privés d’embauche et de secours. En fait, sa réalisation fut amenée par un drame sans éclat, qui reprocha à toute la communauté sa passivité. Il s’appelait Jean Ginouvés. Le neuvième jour de mars 1835, dans un état de lassitude extrême il se réfugia dans une auberge d’Aspiran, où il passa de vie à trépas. Il se prétendait frère ermite et vivait, depuis le décès de sa femme Mariette, dans un total dénuement. Il se sustentait d’herbes, de racines, d’escargots et autres expédients, car ayant dépassé les soixante-cinq ans aucun propriétaire ne l’engageait, ne fut-ce qu’une journée, et quel rendement pouvait-on attendre d’un homme âgé et chétif ? N’attendant rien de personne, abandonné de tous, léger comme la plume, il laissa des tonnes de remords à chacun. La conscience de la communauté exigea une solution digne.

 

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Évidemment, même un hospice bien tenu n’empêcherait pas les indigents de mourir, mais cela se produirait dans des conditions convenables. Ainsi décèderont, d’abord le vingt-huit février 1838, le mendiant Jean Vaquier, natif de Puéchabon, soixante-neuf ans ; ensuite, le quatre mars 1841, le pauvre mendiant Pierre Soulier, âgé de quarante-cinq ans, provenant du lieu-dit Creyssen, un arrondissement de Millau en Aveyron.

Sans qu’ils en eussent réellement conscience, les gens constataient néanmoins qu’une société différente de celle connue jadis et de tout temps s’implantait. Elle mécaniserait, elle capitaliserait, elle exclurait, elle créerait pour un long épisode deux mondes antinomiques issus d’une révolution industrielle empreinte de sauvagerie, deux classes face à face se livreraient une lutte sans merci. Des années de privations attendaient les laborieux des matins blêmes. Concernant la famille Gribal, elle traverserait quelques années crépusculaires dans lesquelles le deuil deviendrait le vêtement naturel, malgré les rares trouées lumineuses que sont naissances et mariages. Un ciel lourd de nuages gris, provoquant à la mi-mai 1836 des inondations catastrophiques dans une grande partie de la France, assombrirait les cœurs et provoquerait une distanciation des liens familiaux.

Le premier nuage porteur de drame éclata le cinq juin 1836. Au matin de ce dimanche, Sophie Jourdan épouse Debru accouchait, exténuée, d’Albin Jacques, fruit de plusieurs heures de souffrance. Dès le début du travail, la demoiselle Jeanne Portalés, sexagénaire, couturière, mais surtout sage-femme, avertit Jean Jacques Debru, le mari, de vite prévenir l’expérimenté quadragénaire Hilaire André, docteur en médecine dont le savoir s’avérait indispensable. De ce difficile combat pour la vie, la mère et l’enfant semblaient avoir gagné, certes meurtris mais vainqueurs. Sophie, pensait-on, se remit de ses couches avec moins de facilité que la solide cousine Suzanne Laurés (fille de François) ne l’avait fait en accouchant le vingt-huit avril 1836 de Susanne Marie Philomène Eugénie. Mais nul n’imaginait que le chemin de croix de Sophie et d’Albin durerait plus que la Passion du Christ. Sophie exsangue serait délivrée six jours plus tard, dans la soirée du onze juin. Albin, par son immaturité, ne survécut que jusqu’au soir du douze juin.

Conséquence de ce choc émotionnel, Louis s’inquiétait de l’issue de la grossesse de sa fille Marie Magdelaine, prévue à la fin octobre 1836 (Elle accoucha d’Élizabeth Philomène précisément le vingt-six octobre). Louis, par le hasard de la rencontre,

 

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s’ouvrit de son angoisse auprès du docteur en médecine Pierre Paul Séverac ; celui-ci le rassura sur son cas personnel, et l’alarma sur le plan général.

« Vois-tu, Louis, tout vient du corset, ce néfaste corset ! Nos filles, nos épouses, toutes les femmes, en somme, se sont fourrées dans le crâne qu’elles se devaient de montrer une taille aussi fine que leur cou, encouragées qu’elles le sont par les dessins qui représentent la mode et le bon goût dans tous ces foutus journaux. Alors elles achètent toutes cet instrument de torture qu’est le corset, en le resserrant jusqu’à s’évanouir. En contrecoup de ces désastreuses habitudes, sous l’effet de ce serrage permanent la matrice s’atrophie, les organes de la femme perdent toute souplesse pour subir trop de rigidité, et le fœtus dès sa conception endure des compressions inouïes dont les séquelles se maintiennent après la naissance. Pour que tu comprennes bien, Louis, si nous les hommes devions porter des vêtements qui nous comprimaient tout le jour l’appareillage viril, je te fiche mon billet qu’aucun homme ne produirait de semence…

« Mais pour en revenir à ton inquiétude, Marie Magdelaine, ta fille, a moins d’opportunité de porter le corset en travaillant les champs que n’en avait Sophie, ta nièce, en manipulant les étoffes. J’ajoute que les décès du côté de ta parentèle de Montpellier ne me surprennent point, dans une cité d’une telle importance, l’influence de la mode, du soi-disant beau maintien, provoque chez les dames la vanité d’être absolument belle et elles en viennent à risquer leur vie et la vie qu’elles portent en leur sein… »

Cette dernière allusion évoquait le triste sort des deux premiers enfants de Madeleine Frayssinhes, l’épouse de Pierre le charcutier. Pierre Vincent Louis avait vécu du vingt-cinq mai au sept novembre 1834, et Louis Martin du onze au treize juillet 1835. À présent, Madeleine portait en son sein Suzanne Eugénie, qui vit le jour le dix-sept novembre 1836, et qui prit le surnom de « Césarine ».

Sur le point de quitter Louis, Pierre Paul Séverac hésita, comme s’il ne pouvait empêcher que sa pensée fût appréhendée par un proche de celle qui ne survécut pas à son devoir de mère.

« Je te le dis en confidence, Louis : dans les mêmes circonstances j’aurais tenté la chirurgie. Ton incrédulité ne me surprend pas, sache qu’il est possible d’extraire l’enfant du ventre de sa mère par une incision de l’abdomen. Des opérations de ce genre

 

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ont été entreprises et nous savons, nous hommes de l’art, qu’en entaillant certaines parties du ventre les risques d’hémorragie sont infimes. Il s’agit d’une ouverture de quelques centimètres, juste de quoi pouvoir extraire l’enfant. Ensuite, bien sûr, nous recousons la lésion. Attention, Louis, je n’affirme pas que par mon intervention le sort de ta nièce Sophie eût été différent ! Mais je crois dur comme fer qu’un médecin doit se résoudre quelquefois à l’audace d’une pratique par lui inusitée, ne serait-ce que pour soulager la douleur d’une chrétienne ».

Pierre Paul Séverac évita d’évoquer, devant Louis le profane, que les césariennes réussies se dénombraient sur les doigts d’une main ; mais comme aucun registre médical ne mentionnait le nombre de tentatives, la porte restait ouverte à toutes les hypothèses sans plus de correction. D’ailleurs, il faut dire que la publicité, dans ce domaine particulier qui touchait la vie et donc ressortait du Divin, se limitait aux correspondances échangées entre praticiens. Pourtant, un cas d’école circulait depuis l’odieuse guerre d’Espagne napoléonienne, avec les barbaries commises à cette occasion qui déshonorèrent le genre humain. Il se racontait que la soldatesque française pourchassant des guérilleros avait mis la main sur une résistante retardée par son état de grossesse avancée. Un soldat plein de haine ouvrit le ventre de la paysanne avec sa baïonnette, et avec ses camarades jouèrent de l’enfant comme d’un ballon sous les yeux de la mère. Le sentiment de vengeance décupla la vitalité de la mère, seule elle parvint à se recoudre, et survécut à la césarienne criminelle. Une fois rétablie, la paysanne avec quelques compañeros n’eut de cesse de retrouver ses agresseurs pour les faire périr dans des cruautés féroces. La preuve, pensait Séverac, sautait aux yeux : une action entreprise par une personne déterminée s’engageait souvent dans le succès. Certes, il n’imaginait pas, concernant la césarienne, qu’un jour il expérimenterait une action désordonnée. De longue date il s’y préparait, lisant les traités gynécologiques, se déplaçant à la faculté de Montpellier, afin de suivre les cours des prestigieux docteurs en médecine qui démontraient leurs théories par les dissections de malheureuses mortes en couches.

Son jour tant attendu le surprit dans la nuit du vingt-cinq au vingt-six avril 1838. La difficulté majeure pour le docteur Séverac résidait dans l’état d’esprit des femmes qui refusaient d’admettre à leur chevet un secours masculin ; l’accouchement se considérait avant tout, et surtout à la campagne, comme une affaire de femmes. Pour que le médecin intervienne, il fallait que l’affaire vire au cauchemar, et encore ne

 

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l’appelait-on que pour constater l’étendue des dégâts, avant hélas de signer le permis d’inhumer. Il avait informé les sages-femmes du lieu, notamment Marguerite Maurin épouse Malavialle Jean Paul : en raison de son âge, la trentaine, il espérait l’entendement pour que l’accouchée profitât enfin de son savoir, afin que fût rompu le rite des habitudes. Or si la dame Maurin voulait bien s’ouvrir à une collaboration, la première concernée, l’accouchée, s’y refusait toujours. Une femme honnête n’exhibait pas ses parties intimes, même le mari ignorait les détails physiques de son épouse pour ne jamais l’avoir vu dans sa totale nudité.

Comme à chaque fois qu’une femme approchait de la délivrance, Pierre Paul Séverac préparait sans illusions son matériel médical au cas improbable où on l’appelât. Or, cette nuit-là, Antoine Rieux cogna avec force coups de poing à son huis :

« les femmes m’ont forcé à venir vous rechercher, il paraît qu’elles ne peuvent pas faire la chose sans vous, comme si les femmes de tout temps ne savaient pas faire ça toute seule ! »

Séverac partit sans répondre, ne voulant pas perdre un temps précieux, pressentant que des heures avaient été gâchées en vaines parlottes et que l’Antoine Rieux ne s’étaient point pressé pour le trouver. Quand Séverac poussa la porte de la chambre, d’un œil expert il évalua les dommages : enrayer l’hémorragie et inciser l’abdomen, voilà les tâches de première urgence qu’il s’assigna pour donner, à la lueur des bougies, une espérance de survie à la mère et à son enfant. Mais comme il le craignait, l’infortunée Virginie Conte épouse Rieux, anéantie et exsangue, s’éteignit vers huit heures au matin brumeux de ce printemps 1838, à son grand désespoir car sa césarienne, réalisée dans ces conditions périlleuses, pouvait être considérée par ses pairs comme pleinement réussie. L’enfant vivait, mais en souffrance à cause du délai qu’il endura pour venir dans ce monde-ci. Néanmoins il fallait le déclarer, ce dont se chargea la sage-femme Marguerite Maurin. Son premier prénom fut Benjamin, du fait qu’il serait le dernier de sa fratrie ; pour le deuxième prénom, en hommage aux soins prodigués par le docteur, Antoine Rieux, idée bizarre, choisit Césarien. Au fil des minutes, à la désolation de Séverac, l’état de Césarien empira. Désemparé par les limites de sa science, Séverac, triste spectateur de la dégradation de l’enfant, attendit la quatorzième heure du vingt-six avril 1838 pour déclarer aux autorités son trépas. Le fil

 

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de la vie des êtres fragiles se rompait bien souvent sans que le docte scientifique n’y pût rien, songeait Séverac.

Le froid glacial de fin janvier-début février, en apothéose de l’hiver 1838, emporta son lot d’infortunés. Parmi eux le marchand d’étoffes du Pouget, Bernard Debru, dans la soirée du vingt-huit janvier ; depuis dix jours il avait soixante-trois ans. Louis s’affecta de cette disparition, beaucoup plus que de celle de sa petite-fille Élizabeth Philomène qui mourut à l’été 1837 après dix mois d’existence. Bernard appartenait à sa génération et de ce fait il sembla à Louis que son décès donnait le signal du départ définitif de cette classe d’âge à laquelle il appartenait. Il ne se trompait pas. En l’espace de huit ans, tous les éléments de la famille ayant peu ou prou son âge partirentt, exceptée Marie Louise Lonjon, l’épouse du cousin Pierre qui survécut plus de vingt ans et termina ses jours à un âge avancé à l’hospice d’humanité de Montpellier.

Une nouvelle réjouissante égaya cependant ce temps crépusculaire. Vingt jours après le décès de Bernard Debru, les Montpelliérains firent part de la naissance de Simon Michel Pierre, le Pierre de la quatrième génération sur qui pèserait la destinée de sa branche. La vie reprit ses droits, du moins Louis ressentit ainsi le retour du printemps 1838, d’autant que sa dernière, Marie Thérèse, célèbrerait au mois de Marie sa communion solennelle. Il projetait cette journée de félicité, lui et Magdelaine endimanchés suivant les processionnaires qui psalmodiaient des cantiques, et parmi ceux-ci leur fille toute de blanc vêtue, sa main gauche gantée tiendrait le cierge brûlant de la flamme d’espérance, dans la droite, tout aussi gantée, s’enroulerait le chapelet qu’elle serrerait sur son cœur. Bien sûr, les fidèles ne remarqueraient qu’elle, et lorsqu’il l’accompagnerait jusqu’à l’autel, il devrait écraser, il le savait, du doigt une larmichette – avec l’âge son cœur s’attendrissait comme une jouvencelle. Il en profiterait, en s’approchant du chœur, secondant son petit ange, pour faire une prière bien sentie au profit de son fils Louis qui subirait bientôt la conscription car son vingtième anniversaire, le trente août 1838, approchait. Certes le tirage au sort avec un bon numéro pouvait arranger son affaire, mais l’idéal était que son statut de soutien de famille fût reconnu : et pourquoi l’autorité ne validerait-elle pas que le jeune Louis devait se charger d’un père presque septuagénaire, d’une mère sans emploi reconnu, d’un frère mineur, et d’une sœur sortant de l’enfance ? Ce service militaire durait sept ans pour trente à quarante pour cent d’une classe d’âge. Pendant ces années, autour de

 

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1840, seule l’occupation de l’Algérie par nos troupes présentait un danger mortel sous diverses formes. Des « blessures », sans autres informations sur lesdites blessures, eurent raison de trois garçons vigoureux d'Aspiran : le six avril 1836 du sapeur Jean Baptiste Sabatier à l’hôpital militaire de Bône ; moins glorieux mais avec de cruelles souffrances à soutenir, le fusilier Joseph François André subit des diarrhées chroniques jusqu’à sa fin le vingt-quatre novembre 1840 à l’hôpital militaire d’Alger ; tout comme Jean François Jeanjean, un lointain neveu de Magdelaine l’épouse de Louis, que des colites aigües affligèrent jusqu’à son dernier jour le vingt-cinq octobre 1841 à l’hôpital militaire de Mascara.

Comme une apothéose Marie Thérèse, qu’on appelait communément Joséphine, survola sa journée sacramentelle. Elle qui, depuis sa naissance, souffrait de mille maux pour être, à ce que disait les mauvaises langues, l’enfant tardif d’un vieux ménage, rayonna ce jour de liesse comme touchée par la Grâce. Pourtant il fallut déchanter et se résoudre à considérer que son bref passage ici-bas s’achevait. Le huit juin 1838, enveloppée de son aube immaculée de communiante, Marie Thérèse était prête pour cette ascension enrobée de Mystère.

Le jeune Louis, fils de Louis l’Aspirannais, petit-fils de Louis le Pougétois, rongeait son frein. Il se sentait suffisamment aguerri pour affronter les chemins aventureux qui délaissent le clocher natal, souvenance des longues veillées à écouter son père ratiocinant sur le profit qui s’offre à celui qui, abandonnant la routine, se remet sans cesse en question en embrassant d’autres horizons. Ce père qui, ne regrettant pas sa vaine tentative sur des plaines lointaines, mythifiait la réussite de son grand-père, un certain Guilhaume, orphelin de son père Anthoine fabriquant de limes, ce Guilhaume qui, quittant sa région reculée, façonnait, avec son héritage paternel constitué d’outils, de belles serrures, ici ou là, le long de sa route. Dès que les circonstances ouvriraient la porte de sa destinée, lui, Louis le jeune ne finasserait pas, mais pour le moment ses obligations de soutien de famille le bloquaient pour cinq ans. Ensuite, après son vingt-cinquième anniversaire, délivré de la conscription, il partirait. Son frère Jean Antoine atteindrait alors ses vingt ans et se saisirait de cette charge pour s’éviter d’aller outre-Méditerranée pour soumettre cet Abd-el-Kader et sa guerrière smala.

Projet d’éloignement à Aspiran, projets d’union au Pouget. Le veuf Jean Jacques Debru, devenu après le décès de son père chef de famille, échafaudait pour les mois

 

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prochains, soit pour l’année 1839 et les suivantes, les mariages de ses sœurs cadettes, Marguerite Élizabeth, Rose Bernarde et accessoirement son remariage, suivant les sages conseils du cousin Pierre assurant que la solitude est malsaine pour l’homme dans la force de l’âge, néfaste pour sa santé, perverse pour son commerce. Imitant en cela l’avisé cousin Pierre, il étudiait les meilleurs partis possibles et plusieurs pistes s’ouvraient à lui, il ne lui restait plus qu’à les aménager avec sérieux. La maisonnée bouillait d’effervescence, entraînant quelquefois Élisabeth dans une joie à peine esquissée, mais cela suffisait pour que tous imaginassent qu’elle quittait enfin les zones sombres des langueurs nocives. Erreur. Il est souvent des anniversaires douloureux. Le vingt-huit janvier, Élisabeth alluma la première bougie en souvenir du trépas de Bernard Debru son époux, ce fut le point de départ d’une mortification qui l’entraîna dans une issue fatale le treize mars 1839. À huit heures du matin, Auguste Dartis, notaire et ami de la famille, déclara l’évènement aux autorités. Ce décès, s’il contraria le mariage de Marguerite Élizabeth, n’empêcha pas sa réalisation dans la soirée du vingt-six août 1839 pour profiter de la relative fraîcheur estivale. Auparavant, Auguste Dartis aurait eu soin d’authentifier le contrat de mariage impliquant aussi, et pour cause, Jean Granier agriculteur. La mère de Jean Granier appartenait à la prolifique famille Fourestier tout comme Margueritte Fourestier, la grand-mère maternelle de Marguerite Élizabeth, l’épouse de Louis Gribal maître serrurier. Nul ne considéra le proche de degré de parenté des époux. Se soucier de la généalogie des uns et des autres ne pesait d’aucun poids dans les rapprochements des familles de niveau identique par le biais des mariages, sauf dans le cas de cousins germains, et encore certaines fois l’on s’affranchissait de tous scrupules. Les problèmes de consanguinité demeuraient le cadet des soucis par rapports aux beaux mariages entre beaux partis. Ce mariage-ci se rangeait dans cette catégorie-là.

Il est souvent des signes, consignés dans le Grand Livre des Destinées, qui se laissent entrevoir à tout observateur attentif. Alors qu’en douceur le bonheur réchauffait le cœur d’Élisabeth, il suffit que le mariage de sa fille se précisât pour qu’elle fût emportée, semblant dire que ce mariage ne devait pas se faire. Si une attention particulière avait été portée aux lignages de la famille Fourestier, ce mariage n’eût point été célébré. Pourtant les promis échangèrent les anneaux bénis. Alea jacta est. Quinze mois plus tard, le trente novembre 1840, Marguerite Élizabeth mourait en couches.

 

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Anecdote singulière, dans un espace-temps distinct, Jean Antoine, cousin germain de Marguerite Élizabeth, fera souche à Vendargues ; parmi sa descendance, sa petite-fille Marie Marguerite Christine décèdera en couches le vingt novembre 1921. Chose troublante, l’époux, simple ouvrier agricole, s’appelait Jean Granier.

Jean Jacques Debru tira la leçon du mariage discret, presque en catimini de sa sœur. Il voulait que son remariage soit éclatant, signifiant sa revanche sur le sort qui se complaît à désoler le moindre bonheur. Tailleur d’habits, marchand d’étoffes, Jean Jacques rayonnait au-delà de son cadre étroit communal et, à la trentaine passée, se présentait comme beau parti à épouser. Voilà qu’un jour se présenta à lui un sexagénaire, un certain Guillaume Falguières, propriétaire foncier et maire d’Arboras, une communauté de presque deux cents habitants, à vingt kilomètres au nord du Pouget. Son capital digne d’intérêt, dans l’instant présent, se prénommait Joséphine Élizabeth, elle approchait de son trentième anniversaire et son père se devait, après moult années d’hésitation, de l’établir bourgeoisement. Doublement respectueux des traditions, le mariage se déroula au village de Joséphine Élizabeth et en période hivernale, précisément le jeudi vingt février 1840, lorsque la terre sollicite moins la main de l’homme, par égard pour toute la famille Falguières qui travaillait ses propres terres. Le choix de cette date arrangeait aussi le désir de Jean Jacques de réunir en ce jour de fête toute la famille : celle du Pouget, celle d’Aspiran, celle de Montpellier. Pressentait-il que son mariage se présenterait comme le point culminant d’un cycle familial en fin de course et que, les mois suivants, viendrait l’écartement définitif des branches lignagères ? Jean Jacques n’avait pas la naïveté de croire qu’aucune anicroche ne troublerait les préparatifs de son projet.

La première alerte vint du ciel. Ce qu’il conviendra d’appeler plus tard un « épisode cévenol » produisit ses effets destructeurs au début de décembre 1840, avec en point d’orgue le déluge des neuf et dix décembre, quand plusieurs communes languedociennes subirent des inondations, notamment celle de Nîmes avec la crue de sa fameuse fontaine, point de convergence de tous les cadereaux. Puis, s’exhala depuis la rue du Four d’Aspiran le bruit d’une respiration qui n’annonçait rien de bon : Louis s’enfonçait dans une torpeur ultime, Magdelaine appela le médecin Pierre Paul Séverac dont le diagnostic ne laissa aucun espoir : « quelques jours, une ou deux semaines au mieux… Avec de la chance, il fêtera avec vous son dernier Noël. »

 

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« Mon oncle, articula Jean Jacques en saisissant les mains de Louis, vous n’allez pas me jouer un mauvais tour, il faut vous bien soigner, ainsi vous récupèrerez, et vous viendrez à mon mariage. Savez-vous que le cousin Pierre m’a confirmé sa venue ? Il a le même âge que vous, et malgré ses faiblesses il fera le déplacement…

– Non, marmonna Louis, Pierre est né en 73 [1773] comme ta pauvre mère… Moi, je suis plus âgé de trois ans. Cela m’aurait fait plaisir de le voir. Mais je crains que ce ne soit pas possible… Pourtant, vois-tu, Jean Jacques – Louis se dressa de son lit en agrippant son bras – je crois à l’immortalité des âmes ; où que je sois, demain, le jour de ton mariage, ou plus tard, je serais toujours avec vous par l’esprit… Maintenant je dois me reposer… »

D’un sourire, Louis raccompagna son neveu. Magdelaine remonta la couverture de son homme, une intention presque inutile tant décembre était doux, mais il lui semblait qu’avec ce geste maternel elle retiendrait celui qui lui échappait. Louis n’assista pas à la Nativité, il partit vers onze heures le vingt-quatre décembre 1839.

Ce décès chamboula le destin des proches. Premier point à résoudre, la succession de Louis : elle se composait d’une maison sise rue du Four et de quelques lopins de terre ou de vigne, aux surfaces réduites. Mathieu Hippolyte Beloury, notaire royal, estima l’actif à mille deux cents francs à partager entre les enfants Marie Magdelaine, le jeune Louis, Jean Antoine et la veuve Magdelaine, lui assurant pour ses vieux jours (elle n’avait alors que cinquante-cinq ans) une rente de survie. Beloury proposa une seconde solution, l’usufruit en indivision de la totalité des biens. Devant les mines interrogatives, Beloury en précisa la règle : « vous quatre demeurez propriétaires en commun des biens. Ensuite, par la mise en location de ceux-ci, vous tirez un bénéfice que vous vous partagez. De surcroît votre capital, représenté par les immeubles, fluctue par une démarche haussière profitable. Néanmoins, si l’un de vous ne souhaite pas d’engagement, il peut se retirer, à charge pour les cohéritiers de racheter sa part. »

– Et s’ils ne peuvent pas racheter la part ? osa murmurer un cohéritier.

– Il faut réaliser. C’est-à-dire vendre. Mais rien ne presse, réfléchissez, pesez le pour et le contre. Mesdames, messieurs, à très bientôt. »

« S’il n’y avait eu que des terres, commença le jeune Louis, suffisamment grandes pour assurer notre quotidien à tous, cela aurait valu la peine de rester.

 

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– Je suis de ton avis », ajouta Marie Magdelaine.

La sœur et le frère avait quinze ans d’écart, mais sur la physionomie on eût pu croire une mère et son fils, tant le soleil avait outragé aux périodes estivales les traits de Marie Magdelaine. Elle poursuivit :

« Avec trois cents francs, je pourrais investir dans l’achat d’une terre, elle sera d’un meilleur rapport que la location de la maison. Si notre père en tirait un modeste pécule, partagé en quatre le bénéfice sera maigre ».

À cet instant, ses yeux croisèrent le regard de sa mère Magdelaine.

« Vous savez bien, mère, que dans les conditions présentes, le père aurait donné son accord. Mais ne vous inquiétez pas, mère, vous viendrez vous installer chez moi. Cela ne changera pas vos habitudes, la rue de la Tour est voisine de la rue du Four ».

Jean Antoine, silencieux, imaginait le volume que représentait trois cents francs en pièces d’or, lui qui sa vie entière ne manipula que les quelques sous de son labeur de journalier. Pour le reste, à seize ans et demi, sa réflexion se bornait à suivre les volontés de son frère Louis. Ce dernier reprit la parole.

« Ne vous tracassez pas pour nous, mère. Je sais que notre père avait écrit à son cousin Pierre pour qu’il recherche dans ses relations quelques domaines où nous employer. Or, le vingt février [1840], le cousin Pierre sera le témoin du mariage de Jean Jacques [Debru]… Comme nous sommes invités, il me sera facile de lui parler.

– Vous irez, mes enfants, vous irez si vous voulez, moi j’en ai pas le cœur...

– L’idéal serait de pouvoir prendre des terres à la ferme, articula Louis pour lui-même, un bail de neuf ans afin de prospérer, puis revenir les poches pleines, à suffisance, acquérir des terres ici, chez nous, comme voulait le faire père... »

 

Le dimanche précédent le jeudi 20 février, la famille d’Aspiran eut la visite surprise des doyens de la lignée : l’oncle François et le cousin Pierre. À cette occasion, François jouait au cocher particulier de son cousin. L’oncle François s’était déchargé de la gestion de ses terres dans les mains de Toussaint, son célibataire de fils déjà plus que trentenaire. Le cousin Pierre avait fait seul le déplacement pour les raisons que, d’abord son épouse Marie Louise gardait son père, l’octogénaire Estienne Lonjon ; ensuite que sa fille Fanny commerçait la mousseline que son mari Vialla confectionnait ; et enfin que son fils Pierre s’attelait à préparer les charcuteries vendues chez son beau-père

 

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Frayssinhes. Après les embrassades, les évocations nostalgiques, le cousin Pierre en vint au motif de sa visite inopinée :

« Il y a quelques semaines de cela, mon regretté Louis votre père, m’adressa un courrier à votre sujet : toi Louis, et toi Jean Antoine. Comme si il pressentait sa fin dans l’immédiateté, il me chargeait de vous assurer une voie pour son après. Il voulait que vous eussiez la possibilité de choisir votre futur. Il s’inquiétait moins, selon son mot, de ses femmes [Magdelaine l’épouse, et Marie Magdelaine la fille], sachant d’expérience que ce sont les femmes qui façonnent le nid qu’elles ne veulent ensuite plus quitter. Pour en revenir à vous, mes enfants, j’ai fait le tour de mes relations, réveillé quelques liens endormis… »

De réputation, toute la famille n’ignorait pas l’appartenance avouée du cousin Pierre, et avant lui son propre père Pierre, à une certaine société dont le but avoué était de pratiquer l’entraide et la solidarité. Cette société discrète se nommait franc-maçonnerie ; l’époque de la grande Révolution de 1789 fut son heure de gloire, où elle sut imposer de haute lutte dans la devise républicaine son concept de fraternité. Liberté, égalité… Or pour le dernier terme eût pu convenir au choix : sécurité, ou solidarité, ou paix, ou citoyenneté, mais la signature franc-maçonne devait marquer de son sceau fraternel cette Révolution, dans laquelle ses nombreux adhérents, ou frères, s’activèrent.

« Je me suis démené pour vous trouver des points de chute valables. En affinant la recherche, j‘ai sélectionné quelques domaines de moyenne importance où vous apprendrez le métier de la terre d’abord en tant que domestiques. Cela vous permettra de vous qualifier pour qu’ensuite nuls problèmes ne vous encombrent sur le chemin du fermage, puis, qui sait, plus tard, dans le statut de propriétaire, ce que je vous souhaite pour la mémoire de Louis. Toutefois je vous recommande un propriétaire, un nommé Querelle ; ses terres se situent au hameau de Meyrargues de la commune de Vendargues, à dix kilomètres à l’est de Montpellier. Je lui ai écrit, et il vous attend pour ce printemps-ci ».

Au mois de mars 1840, un peu avant l’arrivée du printemps, deux frères quittaient d’un bon pas le clocher natal. Ils emportaient toutes leurs économies dans une bourse pendue autour du cou et aussi, au bout d’un bâton calé sur leur épaule, un baluchon contenant quelques vêtements, et enfin, dans une poche de leur habit, le passeport qui établirait leur régulière situation vis-à-vis de la force publique. Louis et

 

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Jean Antoine partaient, s’imaginaient-ils, pour quelques années. Comment auraient-ils pu concevoir qu’un tout autre destin les happerait à Vendargues ?

Lorsque Magdelaine embrassa ses fils, son cœur se serra au point de commander à ses bras de ne pas les lâcher. Un pressentiment l’avertissait que la séparation serait sans retour. par ces embrassades, elle revivait cette Noël dernière, où son Louis, malgré ses larmes et ses prières, s’en était allé. Puis, longtemps elle suivit des yeux le roulement des épaules de ses garçons jusqu’à ne plus voir à l’horizon que deux points imaginaires. À partir de ce jour, Magdelaine amorça son déclin. Elle emprunta seule son nouveau chemin sans réelle envie, avec un moral en berne. Alors lui apparut la longue monotonie des jours chassant les nuits, et son corps sans ardeur résista mollement à l’attirance du vide jusqu’au dénouement final, un premier mai 1841. Marie Magdelaine avait demandé un utile conseil au docteur Pierre Paul Séverac, mais ce dernier lui avoua son inexpérience sur les maladies de langueur : « Quand la mélancolie chasse définitivement la joie, nulle médecine accroche le patient à la vie », conclut-t-il. Lui-même amorçait une période où les jours se décomptaient vers son issue fatale, le quinze février 1842, dans la force de sa quarante-et-unième année. Vers la même époque, ses deux garçons se rapprochèrent avec enthousiasme de deux sœurs du lignage Rousset, pures autochtones vendarguoises, pour fonder entre les rivières Cadoule et Salaison, sur les bords du ruisseau Teyron, une descendance prolifique et durable, car aujourd’hui encore, en notre XXIe siècle, nom et renom demeurent dans les murs de la cité.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière époque (suite)

 

 

 

 

 

"Marseille ! Ici Marseille ! Dix minutes d’arrêt ! »

Malgré la dureté de la banquette en bois du wagon des troisièmes, Auguste somnolait. L’arrêt total du train lui permit de reprendre ses esprits, d’autant qu’il entendait depuis le quai les clochettes de la roulotte qui proposait au quidam de quoi boire et de quoi se restaurer. Auguste arracha du filet à bagages son barda réglementaire et le coinça sur son épaule.

Nous étions fin avril 1915. Auguste, avant de s’en retourner au champ d’honneur, répondait à l’appel de son cousin germain Jean Louis Bonnefoi pour témoigner en sa faveur au conseil de guerre. Tenter d’adoucir la décision dudit conseil tenait du miracle, tant les faits reprochés alourdissaient une ardoise déjà pesante, pensez donc : une première désertion de juin 1908 à mars 1912 sanctionnée de six mois de prison, suivie d’une deuxième, d’août 1913 à février 1915, qui justifiait la réunion de ce conseil de guerre peu enclin à la moindre indulgence. Les peines de principe, les peines

 

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plancher n’avaient à présent plus cours, nous passions aux peines plafond, aux pelotons d’exécution. Comme le dira une vieille ganache décorée : « Fusillez-moi ça pour leur apprendre à vivre ! »

Auguste, sans être un habitué, connaissait la gare de Marseille. À deux reprises par le passé il y s’usa de patience dans une attente ferroviaire : en octobre 1909, il avait prit sa correspondance pour Toulon, puis en septembre 1911 il sautait d’un train venant de Toulon. Entre-temps un vaisseau de guerre l’embarquait pour un séjour militaire de deux ans au grand port de Bizerte, retour compris. En revanche, de Marseille même il avait une idée aléatoire, ne l’ayant observée que depuis la fenêtre d’un wagon au confort sommaire.

Se dirigeant vers la sortie, il relisait sa convocation, en s’attardant sur les mots : caserne d’Aurelles…, XVe région militaire…, Marseille. Ses pas foulaient le sol marseillais, il devait maintenant situer cette caserne d’Aurelles. Il pensait la trouver sans difficultés, une âme charitable lui indiquerait bien la direction. Pourtant, à sa question simplette, les Marseillais demeurèrent dubitatifs, soucieux malgré tout de résoudre l’énigme que leur proposait ce soldat perdu.

« La caserne d’Aurelles, la caserne d’Aurelles, ma foi… je… Hé, l’homme ! Le trouffion cherche la caserne d’Aurelles !

– D’Aurelles ? C’est pas ici ! Enfin, je veux dire pas à Marseille.

– Réfléchissez, vous deux, pourquoi que ce pioupiou serait ici ? Voyez, même que sur sa convocation Marseille est marquée en gras !

– Peut-être, dit un quatrième, que d’Aurelles est l’ancien nom de la caserne comme le quai de la Fraternité celui du quai des Belges… ?

– Qu’est-ce que vous racontez, vieux croulant ! éructa un cinquième type, avant d’honorer les combattants belges le quai du Vieux Port s’appelait quai Napoléon !

– Môssieur ! cria un sixième homme, sachez pour votre gouverne que les Belges n’ont fait que leur devoir devant les Boches, comme le fera notre ami le soldat, tandis que Napoléon, lui, a fait la France !

– Mais si nous remontons dans la préhistoire, ajouta un septième individu, au temps où les sardines bouchaient le Vieux Port, et même avant au temps de Massalia et des Grecs, sûr qu’à cette époque le quai s’appelait quai des Phocéens ».

 

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Petit à petit, le groupe qui se constituait pour débattre de sujets marseillo-marseillais essentiels, exclut du forum le pauvre Auguste qui, peuchère ! avec son questionnement en suspens, se désolait. Auguste sentit alors une pression sur son bras. Un soldat du 173e régiment d’infanterie le tira vers lui.

« Si tu veux être renseigné, camarade, interroge-moi plutôt ! Que cherches-tu ?... Ah ! la caserne d’Aurelles. Ici personne la connaît sous ce nom, par contre en demandant la caserne du Pharo, alors là, dans ce cas, les Marseillais t’auraient proposé… une dizaine d’itinéraires pour te perdre, parce qu’ils aiment la galéjade et rien ne pouvait plus les distraire que de te faire tourner en bourrique sous les yeux de leur Bonne Mère. Ils sont tous facétieux de nature ».

Le soldat du 173e dessina sur une page de son carnet la marche à suivre pour aboutir à la fameuse caserne.

« Tu descendras les escaliers de la gare, tu prendras le boulevard d’Athènes et dans son prolongement le boulevard Dugommier, puis à main droite tu emprunteras la rue de Noailles et la rue Canebière à sa suite, tu longeras le port côté Notre-Dame-de-la-Garde, quai Rive-neuve. Tu contourneras le fort Saint-Nicolas et la caserne sera devant toi. En gros, tu marcheras deux kilomètres et demi, mais si tu as de la thune tu trouveras des taxis devant la gare et avec mon plan ils ne se risqueront pas à te prendre pour un benêt des champs. Adieu camarade, et bonne chance ! »

Auguste regarda partir cet adolescent si sûr, aux yeux si bleus. Avait-il seulement vingt ans, ce garçon pressé de prendre son train ? Puis un élément troubla Auguste : en théorie, le 173e régiment d’infanterie casernait en Corse par détachements dans les villes d’Ajaccio, de Bastia, de Bonifacio, de Sartène, de Corte, et de Calvi. Les fantassins, lorsqu’ils quittaient en permission l’île de Beauté, empruntaient sans bourse déliée le bateau militaire assurant la liaison jusqu’à Toulon. Si donc ce garçon se trouvait présentement à Marseille, et semblant connaître le caractère commun de ses habitants, il fallait croire qu’il s’honorait de la citoyenneté marseillaise. Auguste s’enorgueillit de son talent de déduction et remarqua, vu l’âge du garçon, que les Marseillais possédait du cran à revendre.

En réalité, sur toute la ligne Auguste se fourvoyait. Pour simplifier, le rassemblement de ses troupes, le 173e cantonnait à Marseille depuis la mobilisation générale du deux août 1914. Toutefois, pour aguerrir les jeunes recrues, la formation de

 

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base se déroulait en Corse : ainsi son interlocuteur avait fêté ses vingt ans à Corte, le vingt-sept octobre 1914, car son incorporation à ce régiment datait du début septembre. À présent, avant son départ au feu, il casernait à Marseille. Son empressement à sauter dans le train tenait au fait qu’il ne souhaitait pas gâcher une minute de sa permission, permissions dont il savait ne pas en ravoir avant longtemps.

Quel dommage qu’ils n’eussent pas pris un instant pour se présenter d’une façon urbaine ! Ils se seraient mutuellement éberlués en prononçant leur même nom : Gribal. Quelquefois le sort se complait dans l’ironie. Il met en présence des êtres qui possèdent plus que des points communs (il s’agissait dans le cas présent de sang, de nom et de filiation), mais ne va pas plus avant, préférant laisser une quote-part d’incertitude qui dépend des protagonistes. Dans n’importe quelle publication à l’eau de rose, un tel rapprochement fût allé de soi et n’aurait provoqué aucun étonnement du lecteur. Ici, rien de cela. Alors, le sort fit une deuxième tentative. Auguste fut versé au 173e régiment d’infanterie, où il entra de plain-pied dans la grande Histoire, tandis que Louis Antonin, à sa demande, bénéficiait d’une mutation au 55e. Pourtant les deux régiments furent maintenus sur les mêmes lieux de combats, où les hommes des deux unités se côtoyèrent quelques semaines encore. De là à imaginer que, dans la fumée des canonnades, le visage protégé d’un masque à gaz, les deux hommes coururent d’une identique foulée sus aux Boches, aucun élément contraire ne m’en dissuadera. Mais la réalité, ennemie de l’utopie, exigeait que les deux branches de la famille se séparassent dans ce siècle qui débutait, laissant en suspens les retrouvailles futures.

 

 

 

Le père d’Auguste se prénommait Louis Marius et le grand-père d’Auguste, Jean Antoine. Ce dernier, et son frère Louis, s’installèrent en mars 1840 à Vendargues. Ils épousèrent deux sœurs Rousset, Virginie avec Jean Antoine, et auparavant Marie avec Louis. Louis eut un fils, Joseph Antoine, le grand-père de Louis Marius. Avant que ce dernier ne se mariât et ne fît sa vie à Montpellier, deux Louis Marius vécurent donc à Vendargues à la même époque, et souvent les gens les confondaient. Et pour finir, Louis Antonin Barthelemy, natif de Montpellier, actuellement fantassin au 173e, portait,

 

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tradition oblige, le prénom Louis comme son arrière-grand-père. Ainsi Auguste et Louis accusaient une parenté au sixième degré dont ils ignoraient la quasi-totalité des gradations.

Sortant de la gare, Auguste hésita. Avec le plan en main il pouvait marcher jusqu’au Pharo, découvrir à chacun de ses pas cette ville inconnue. D’un autre côté, la cité phocéenne égalait-elle Montpellier sa cité de cœur ? La comparaison méritait-elle l’effort ? En fait, cet argument défavorable à une marche sous le soleil masquait son envie profonde de monter dans une voiture automobile, car jamais en vingt-sept ans d’existence il n’avait expérimenté ce moyen de transport. La tentation le tenaillait, renforcée par l’avenir incertain qui l’attendait au front. L’air modeste, il s’approcha d’un conducteur : « Bonjour monsieur le taxiteur, quel est le prix du trajet jusqu’au Pharo ? » L’incitation d’une fantaisie onéreuse, excitée par Louis Antonin, le lointain cousin, semblait donc trouver un écho favorable auprès d’Auguste.

Au même instant, le train de Louis Antonin s’élançait en direction de Montpellier. Il allait retrouver dans la maison route de Toulouse ses sœurs Élise Marie et Reine, ses frères Marcel et Lucien, Léontine Bacheron sa mère. Quand à Louis Marius son père, il espérait que son séjour à l’hospice de Font d’Aurelle aurait soulagé son début d’aliénation par une sévère médication à base d’abstinence, de douche glacée, de sangles et de camisole. Quelle décrépitude pour un si bel homme, admiré de toutes dans son uniforme somptueux de dragon du 14e régiment, basé à Carcassonne ! Une carrière militaire qu’il stoppa net en 1892, quand il céda à Léontine, qui sut le conquérir sans jamais l’asservir, d’où le goût immodéré de Louis Marius pour toutes les licences qui l’amenèrent à la dérive. Pourtant, son beau-père Barthelemy Bacheron, entrepreneur de maçonnerie qui lui mit le pied à l’étrier, le soutint dans ses commerces divers : sarments, charbon et autres, malgré les faillites régulières qui amenèrent finalement Louis Marius à vivre à la journée.

Toutefois, rien n’altérait le regret qui le tenaillait de n’avoir pas pu persévérer dans la carrière militaire. Ce regret se transforma en encouragement, donné à son premier fils Louis Antonin, à revêtir l’uniforme de soldat. Ainsi conditionné, guerre ou pas, la destinée de Louis Antonin devait se déployer dans l’armée française. La nation appela donc Louis Antonin un peu avant son vingtième anniversaire et le versa dans l’armée active. Son père Louis Marius proposa ses services à la nation le temps de la

 

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guerre mais la nation déclina son offre pour ce qu’il était né en 1868, car les régiments de réserve de l’armée territoriale n’intégraient que les hommes nés entre 1869 et 1874. Rejeté par celle qui eût pu être sa planche de salut, Louis Marius étreignit à bras et à corps perdus ses vieux démons, il replongea dans des excès funestes qui finirent par avoir raison de sa santé morale, psychique et physique. Dans la vaste chambre commune d’un sombre asile de triste réputation à Montpellier, Louis Marius rendit son dernier soupir le quatorze octobre 1916 à quarante-huit ans.

Joseph, frère unique de Louis Marius de dix ans son cadet, tenta d’empêcher cette déconfiture. Joseph revint du front le dix-huit avril 1915 avec une jambe en piteux état qui le réforma temporairement. Peu avant, dans la confusion, les services militaires avaient commis une grossière bévue en annonçant à la famille de Joseph le décès aux tranchées de Beauséjour, le quatorze mars 1915, de Joseph Denis son lointain cousin de huit ans plus jeune, et frère d’Auguste (en fait, ils étaient tous deux cousins issus de cousins germains). Dans la douleur, l’autorité démontrait que le malheur des uns participe au bonheur des autres. La commission ad hoc convoquait Joseph avec régularité, pour juger de l’évolution de ses fractures. À ces occasions Joseph visitait son frère et jusqu’au bout il l’assista. Joseph, lors d’une de leurs dernières rencontres lui annonça que son congé pour blessure se terminait, sous peu il devrait remonter dans l’enfer du nord, mais vu la complexion où Louis Marius se débattait il douta qu’il ne comprît son annonce. Toutefois, dans sa mansuétude, le Grand Quartier général ne convoqua Joseph qu’une fois la Noël 1916 passée ; il rejoignit ensuite le 56e régiment d’artillerie, début janvier 1917, délaissant Louise Mallet son épouse, ses enfants Antonin et Paule, et le mas qu’il valorisait à Vauquières, commune de Mauguio.

 

 

 

Le 56e, un régiment basé à Montpellier, opérait dans le secteur de Verdun. L’État-Major l’impliquait dans ses futurs plans stratégiques pour repousser les ennemis, afin de sécuriser Verdun toujours sous la menace, une pression exercée par les Allemands sur trois points situés à dix kilomètres au-dessus de Verdun, soit du nord au nord-ouest : la côte 344, le Mort-Homme, et la côte 304. Le 56e devait donner toute la

 

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puissance de ses batteries sur les positions ennemies du Mort-Homme dès le dix-sept août 1917, sans trêve ni répit, de concert avec quatre autres régiments d’artillerie. Premier objectif, tester le répondant de l’adversaire, mesurer la capacité de ses bouches à feu, et surtout préparer l’offensive prévue le vingt août au premier rayon du soleil à quatre heures quarante précise. Deuxième objectif, le jour J, protéger et ouvrir le chemin aux trois régiments d’infanterie de métropole qu’accompagnaient des unités de zouaves, de tirailleurs marocains et de légionnaires. Attaques, ripostes, contre-attaques, représailles, l’empoignade durerait une paire de mois avant que les lignes ne se stabilisent. Ensuite, vers avril 1918, le 56e régiment d’artillerie, avec Joseph dans ses rangs, irait canonner l’Allemand dans le secteur de Locre, situé à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Lille. Le régiment finirait sa campagne en renforçant les lignes aux environs de Mortiers et de Saint-Gobain, à environ soixante kilomètres au nord-ouest de Reims, mais sans Joseph qui, ayant eu quarante ans le dix-huit août, serait versé dans un régiment de réserve territoriale. Avant d’empoigner courant 1919 les outils traditionnels du paysan.

Louis Antonin, s’il était né à la campagne, aurait suivi cet exemple tracé depuis la nuit des temps pour des générations de ruraux. Son destin voulut qu’il naquît à Montpellier d’un père militaire dans l’âme qui ne put assouvir sa passion. Ce père retors à tout ordre venant d’un civil s’attacha à créer des affaires pour n’obéir qu’à lui-même mais, s’attachant peu aux problèmes comptables, ne distinguant point bénéfice et chiffre d’affaire, il encourut déconvenues et faillites ; il alla jusqu’à dispenser ses enfants de l’école primaire obligatoire, afin qu’ils pussent lui fournir une main-d’œuvre gratuite en guise de sauvetage. Ainsi, Louis Antonin ne savait pratiquement ni lire et ni écrire en dépit de la loi de Jules Ferry de 1882, mais il compensait ce défaut par une excellente mémoire et un art consommé du dessin. Ainsi, quand il arracha le plan de son carnet pour le confier à Auguste, celui-ci n’imagina pas une seconde son handicap scolaire. Louis Antonin se préparait à une vie laborieuse de manœuvre ou de journalier, si son père au fil des jours ne lui avait mythifié une vie d’aventure à servir la patrie. Ainsi il attendait son vingtième anniversaire pour signifier son espoir devant le conseil de révision, et signer gauchement un engagement, quand la guerre se déclara.

Louis Antonin venait de finir ses classes, à présent, en cette fin du mois d’avril 1915, et l’épreuve du feu l’attendait. Bon prince, son commandement lui accordait pour

 

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son délassement soixante-douze heures de permission et lui remettait son ordre de mission, à savoir obligation de rejoindre son unité du 173e à la fin du congé. Cette dernière gardait sa position, à vingt kilomètres au sud-est de Verdun, au lieu nommé Les Éparges, en repoussant les attaques allemandes, en supportant les tirs préparatoires de son artillerie et en se lançant dans des contre-attaques stériles pour conserver mordicus la position selon la volonté des caciques galonnés qui supportaient sans défaillir les pertes inhérentes à la martialité du temps. Et lorsqu’un régiment se révélait suffisamment amoché, un autre le relevait pour qu’il pût recouvrer ses forces par le renfort des nouvelles classes, afin de retourner derechef sur la ligne de front pour renforcer ou remplacer un régiment épuisé.

Le 173e tint les Éparges jusqu’au début juin 1915. Ensuite, il contrôla un secteur moins violent dans les environs de Saint-Mihiel à vingt-cinq kilomètres au sud des Éparges. Une douzaine de jours après, le régiment embarquait dans des camions automobiles pour remonter au lieu appelé La Gruerie se situant à quatre kilomètres à l’est des Éparges, pour contenir les assauts furieux de la horde teutonne qui attaquait avec la rage des forcenés par le fer, et le feu des flammenwerfer. Néanmoins, pour démontrer que ni les canonnades, ni la fatigue n’entamaient le moral de nos braves, le quatorze juillet 1915, avec un panache cocardier, le 173e participa à une charge héroïque. La dernière moitié de l’année 1915, et la première partie de 1916, le régiment renforça les défenses autour de Reims en Champagne, il releva à Pompelle, un lieu situé à une encablure au sud-ouest de Reims, le 118e régiment territorial durement éprouvé par ces gaz qui empestaient la moutarde et ravageaient les yeux, la peau, les poumons et les muqueuses, pour des cancers irrémédiables.

« Tenir à tout prix ! » Ordre impératif donné au 173e qui, fin mai 1916, densifia les lignes défensives de Verdun lors de la bataille qui se prolongea grosso modo toute l’année 1916. La côte 304, situé à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Verdun, fut l’objet de combats acharnés. Sur ce point stratégique se rassembla avec le 173e force régiments pour une gigantesque mêlée où seule la camarde y trouverait son comptant.

Louis Antonin participa à tous ces combats héroïques jusqu’au début juillet 1916, quand son régiment épuisé, mais reconnu par une citation, fut mis au repos pour un mois, relevé par le 55e régiment d’infanterie, un régiment du sud qui casernait à Pont-Saint-Esprit et à Aix-en-Provence. Louis Antonin prit langue, lors du relevage,

 

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avec les gars de sa région ; nostalgie aidant, il voulut être muté dans les rangs du 55e. Le grand quartier général satisfit son souhait le premier janvier 1917 par la décision n° 25779. Entretemps, début août 1916, il revint à l’action sur cette côte 304, où les engagements allèrent decrescendo dans la violence. Pour finir l’année, le 173e se déplaça à vingt kilomètres à l’est, sous la neige, dans les tranchées boueuses de la côte poivre, où il retrouva le 55e.

Avec le 55e, Louis Antonin s’employa toujours dans le secteur au nord de Verdun : Douaumont, la côte du Talou, le Mort-Homme, et encore la côte 304. Gelés l’hiver, assoiffés l’été, courageux en toute saison, les soldats de tous nos régiments découragèrent, dès fin août 1917, les Allemands de toutes leurs résolutions offensives. Le brassage des diverses forces françaises se déployant à l’entour de Verdun, amena Louis Antonin à côtoyer des unités singulières dont les zouaves et les régiments de marches d’Afrique. Au Mort-Homme par exemple, Louis Antonin sympathisa avec des zouaves du 2e régiment, dont une partie bataillait depuis août 1916 dans la région de Thessalonique en Grèce. La Grèce ! Louis Antonin la connaissait par les histoires merveilleuses que lui racontaient sa mère Léontine Bacheron, sur le panthéon des antiques grecs, car son épisode scolaire fut trop bref pour qu’un maître lui enseignât les rudiments de la fabuleuse mythologie olympienne. Dès lors, Louis Antonin intriga pour se faire incorporer au 2e régiment de zouaves, afin de découvrir les lieux dont Léontine savait le charmer.

La guerre mondiale présentait dans ce secteur géographique une ligne de front parmi d’autres, formée par la vallée de la rivière Strimon ou Struma, qui prend naissance au sud de Sofia et se jette au nord de la mer Égée dans une baie que protège le mont Athos. Cette ligne contenait les unités turques et bulgares, peuples alliés aux Austro-Hongrois et aux Prusso-Germaniques. Les combats que se livrèrent les forces en présence ne furent pas moins rugueux que ceux auxquels Louis Antonin avait participé auparavant. En revanche, comme lesdits combats se déroulaient, au fil des rencontres, dans une vallée longue de près de deux cents kilomètres, le dossier militaire de Louis Antonin mentionne qu’au deux octobre 1917, il passait au 2e de zouaves pour une destination inconnue. Cependant, le temps des récompenses venues, il reçut la médaille commémorative de la Serbie. Au final, un pays assez éloigné du théâtre des actions oniriques de ces dieux grecs tant évoqués dans son jeune âge par Léontine sa mère.

 

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Bien plus tard, l’orage guerrier passé, Louis Antonin s’établit jardinier. Il vendait ses produits à même sa charrette que tirait un cheval poussif. Au passage, quand il entrevoyait Pierre et René, ses jeunes neveux, s’impliquer dans quelques sottises enfantines, il affichait, pour rire, le masque terrible du guerrier, agitant un fouet désuet, articulant des vieilles menaces. La « Der des Der » retournait aux oubliettes de l’Histoire, les enfants faisaient semblant d’avoir peur de ces vénérables poilus, génération sacrifiée dans un embrasement qui se voulait dernier.

 

 

 

« Alors, soldat, c’est ta première visite à Marseille ? Tu connais un peu la ville ou je te fais la visite guidée ? Automobile-guidée, devrais-je dire ! »

Auguste, pour toute réponse, se plut à réciter la succession des noms des voies telle que son lointain cousin la lui énonça quelques minutes auparavant en terminant par : « surtout ne lambinez pas, je suis attendu par des huiles ».

Leurs regards se croisèrent dans le rétroviseur. Celui d’Auguste désarçonnait car il présentait ce qui se nomme communément une « coquetterie dans l’œil ». Le chauffeur jaugea l’homme robuste, à la tête massive, aux cheveux ras, à l’épaisse moustache terminée en pointe à la mode d’alors, d’une taille juste moyenne, assis à l’arrière du véhicule, qui considérait les mouvements d’une foule exubérante. Il jugea prudent de ne pas froisser ce paysan vigoureux qu’il soupçonnait rusé malgré sa rusticité, aussi l’amena-t-il directement à la caserne d’Aurelles.

Le service militaire apprend aux recrues, outre les leçons traditionnelles sur les gestes martiaux, la patience. Apprendre à se calmer, à canaliser sa fougue, à ne bouger que sur ordre, bref appliquer le proverbe : « il faut se hâter lentement ». Sur ce chapitre, Auguste n’avait pas attendu l’instruction militaire pour savoir attendre, la nature qu’il côtoyait depuis toujours le forma dans cet art ; aussi renonçait-il volontiers, au rebours de ses camarades, au recours à certains produits compensatoires tels que le tabac, l’alcool, les aventures tarifées, les jeux aléatoires. Combien de temps attendit-il dans ce long couloir, sans sièges ni fenêtres, à faire des pas réduits qui le délassaient, entre deux immobilisations, en un garde-à-vous irréprochable, devant un colonel ou un général qui

 

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allaient d’un bureau à l’autre, il n’aurait su le dire. Auguste réfléchissait aux arguments qu’il devait produire pour trouver des circonstances atténuantes à l’acte fou de Jean Louis Bonnefoi son cousin germain déserteur. Il remâchait inlassablement que Jean Louis, comme lui d’ailleurs, prit racines dans la campagne exempte de l’air vicié des sombres quartiers urbains, ainsi le fond de son caractère ne pouvait être mauvais, d’autan qu’il fut élevé très chrétiennement par Lucie sa mère, qui était aussi sa marraine à lui, Auguste. Mais au fond, Auguste connaissait tellement peu Jean Louis que pour le décrire il aurait sombré dans l’embarras. Il se rappelait un vague adolescent vu de ses yeux d’enfant. Depuis, tant d’années passèrent que, se croisant dans une rue d’un village anonyme, ils ne se seraient point salués, pas même d’un léger mouvement de tête. Cependant il fallait défendre l’honneur du nom, le préserver d’une tache honteuse, telle qu’un séjour au bagne. Auguste se promettait de lutter, mettant en exergue l’exemple de son frère Joseph, mort aux tranchées de Beauséjour, dont le sang versé était commun avec celui de Jean Louis.

« Soldat Gribal ! »

Dans l’encadrement de la porte, un colonel décrépi, d’un âge vénérable, reçut le salut réglementaire d’un Auguste qui lorgna les parements rouges encadrant les grades de l’ancêtre galonné. Un médecin s’occupait donc de justice.

« Par ici, mon gaillard ! Seat down ! comme disent les Rosbifs, Foin des chichis ! comme nous disons, chez nous. »

Auguste compris, au geste du colonel désignant le siège, qu’il devait s’assoir.

« Tu viens pour l’affaire…? Ah ! j’y suis, l’affaire Bonnefoi, quelle affaire ! Il va en baver des ronds de chapeau, ton parent ! »

Ajustant son lorgnon, le vieux colonel parcourut les procès-verbaux du dossier consistant du soldat Bonnefoi, en ponctuant son lire par de retentissants « foutre-diable ! » En conclusion, il noua la ficelle du dossier afin qu’aucune pièce ne s’en échappât, ensuite il regarda Auguste en oscillant la tête négativement.

« Ce n’est pas très bon, soyons francs, et je ne crois pas que ta déposition réduise la sanction d’une seule journée. Car je sais ce que tu vas me dire, que le soldat Bonnefoi s’est retrouvé orphelin de père à treize ans, qu’il a dû se charger de sa famille désemparée, que dans le monde d’adultes où il évolua il choisit les mauvaises fréquentations, les ceux qui bambochent, qui taquinent la bouteille, mais foutre-diable,

 

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soldat Gribal ! toi-aussi tu as suivi un parcours similaire, à tes douze ans révolus tu travaillais avec des adultes non dépourvus de vices, prêts à te faire basculer dans quelques diableries honteuses ! Mais toi, soldat Gribal, tu fis jouer ton libre-arbitre et toujours tu choisis le bien, le droit, la loi, la morale. Non, non et non ! n’en rajoute pas, soldat Gribal ! tes arguments, je les connais par cœur… »

Auguste pourtant ne pipait mot. L’ancêtre se leva de son fauteuil, prit une cigarette du paquet qui traînait sur le bureau, la mit au mitan de la bouche, en dessous de l’endroit où sa moustache blanche se teintait d’un jaune paille.

« Par cœur, tu m’entends, n’oublie pas que je suis médecin avant tout, rien de la nature humaine ne m’est étranger. Prends une cigarette, soldat ! »

Devant le refus poli d’Auguste, le vieux médecin militaire, à présent membre des commissions de réforme, de discipline, et autres charges à responsabilité, repris son monologue.

« Ton refus m’incite à penser que tu crois à ces fadaises sur la nocivité du tabac. Ces pseudo-scientifiques oublient vite que le tabac se consomme depuis plus de trois siècles ici chez nous et d’avantage encore chez les indiens d’Amérique, qu’il procure le calme, la sérénité, la concertation. Fais confiance au docteur que je suis, qui utilise cette bonne herbe à Nicot depuis son adolescence. Mais laissons cela… Revenons à ce galopin de Bonnefoi ; sans être la Pythonisse de l’antique mythologie, je peux te faire la prophétie de son avenir. Les vielles badernes de la commission de discipline vont lui coller le maximum de la peine, évidemment je leur citerai ton témoignage mais il n’influera en rien sur les cinq ans de bagne militaire qui l’attendent à Biribi (effectivement, selon le code de justice militaire, par les articles 235 et 236, Jean Louis Bonnefoi fut condamné à cinq ans de travaux publics).

« Biribi ! Nous pourrions croire un nom de jeu comme l’est le zanzi, quand on y joue l’apéro entre troufions, mais la réalité s’éloigne de toute rigolade ! Pendant un temps, j’assurais le service médical de ces centres disciplinaires situés en Afrique du Nord. Lorsque les responsables ne tardaient pas trop à m’amener les patients malades, blessés ou victimes des punitions, je parvenais à les remettre sur pieds, mais le plus souvent je me contentais d’apaiser leurs misères jusqu’à la fin... »

Le colonel prit une pause avant de poursuivre, car il n’avait pas signalé à Auguste la fin de l’entretien.

 

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« Ah ! tu insistes ! Tu veux savoir le fond de l’horreur ? Alors ouvre grand tes oreilles, tu te remémoreras cette histoire quand tu participeras aux rudes assauts du front et ils te paraîtront enviables en comparaison de l’horreur des bagnes où l’homme s’abandonne à la sauvagerie. Car là-bas, finis les rapports amicaux entre camarades, il ne subsiste que les rapports de force » ; entre ses dents le colonel-médecin marmonna : « et les rapports forcés ».

« Commençons par le début, connais-tu l’Afrique ? » Avant qu’Auguste ne lui signalât que d’octobre 1909 jusqu’à septembre 1911 il effectuait son service militaire à Bizerte en Tunisie, le cacique des commissions ad hoc poursuivait : « si tu connaissais l’Afrique, tu comprendrais que le soleil de feu est plus proche des flammes infernales que de la félicité paradisiaque. Avec la chaleur, la soif rapplique, elle tenaille en permanence le pénitentiaire au point qu’il ne résiste plus à boire des liquides infectés de microbes, qui provoquent la dysenterie, les fièvres et autres désagréments. Une constance dans ces lieux de désolation : la faim, la faim terrible pour laquelle tu te damnerais si en retour tu recevais seulement la promesse d’une pitance normale pour fournir le travail exigé. Hélas ! les gardiens et les indigènes à leur dévotion, les chaouchs, détournent et revendent à leur profit les rations réglementaires. Ainsi, le pénitentiaire ne se nourrit que s’il reçoit de ses proches une aide financière afin d’acheter aux maîtres des lieux la ration prévue par les textes de loi. Un trafic éhonté, érigé en système, dans lequel sont impliqués trop de profiteurs pour que les sanctions tombent. Le pauvre type abandonné par les siens mange les racines s’il lui reste des dents, les vers, les insectes, sinon il crève la dalle. »

Le colonel regarda droit dans les yeux désaccordés d’Auguste, avant de prolonger son explication.

« Tu crois qu’à leur place, il te suffirait de te plaindre à une autorité supérieure pour que les infractions cessent ? Naïf es-tu, soldat Gribal ! Entre la fripouille avérée et la fripouille cachée sous l’uniforme du défenseur de l’ordre, la société abusée, ou en pleine connaissance, choisira toujours celui qui semble être son protecteur efficace et excusera ses excès.

« Revenons au sort de ton parent. Il sera condamné au bagne. La chose est entendue, l’incertitude a trait à la durée de la peine. Quoi qu’il en soit, affecté à un groupe constitué, il devra se soumettre au test initial. »

 

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S’approchant du visage d’Auguste, le colonel lui cria sous le nez :

« À grands coups de poings dans la gueule, voilà le rite initiatique ! La brutalité ovationnée, devenue règle fondamentale, une épreuve pour mesurer le niveau de virilité du garçon. Bonnefoi affrontera le plus sauvage des plus agressifs du groupe ; face à cette brute sans pitié, qui va le démolir dans les moindres détails, il devra se battre sans espoir de gagner et surtout résister à l’avalanche des coups, toujours debout sans reculades, aussi longtemps qu’il plaira aux vrais chefs du camp : des truands, des bandits, des gibiers de potence sans foi ni loi. S’il satisfait cet examen honorablement, selon les critères des caïds, c’est-à-dire sans se plaindre, sans se coucher par terre, alors il sera respecté, autrement il vivra l’enfer.

« Tu crois à l’enfer, soldat Gribal ? N’aie plus de doute à ce sujet, il existe là-bas par-delà la mer. Si Bonnefoi se montre emprunté, ou pire lâche, il sera illico déclassé du rang des hommes ; alors une bonne âme, un dur reconnu le prendra sous son aile et le protégera, en contrepartie il se soumettra à ses volontés, lavera son linge, fera son lit, nettoiera sa chambre, et tout le reste exactement comme une femme. En fait, il agira en toute chose comme sa femme, partagera sa couche et subira ses assauts charnels. »

Auguste marquait sa perplexité. Certes il connaissait la vie, n’ignorait pas que certains hommes évitaient tout contact avec les femmes et préféraient la virile amitié masculine. Mais sa pudeur lui interdisait d’aller plus avant sur ce chemin condamné par la morale.

« Je sais ce que tu penses, soldat Gribal, tu imagines que le gars soumis à ces souillures tentera une rébellion salutaire. Erreur ! Erreur tragique que de se révolter. J’ai eu à soigner un jour, quand j’officiais à Biribi, un garçon qui avait toutes ses dents brisées et son fondement méchamment déchiré ; avec patience je le soignais et obtenais de lui des confidences ahurissantes. Cramponne-toi soldat, lors du fameux test les caïds jugèrent ce garçon trop timoré pour être un homme, ils le donnèrent à une pourriture, une brute infâme qui le violait, qui prenait aussi du plaisir à le battre comme plâtre, et pour finir vendait le corps de ce pauvre hère à qui le voulait. Or, un soir de beuverie, la brute le monnaya à la dizaine d’ivrognes avec qui il s’enivrait. Le garçon refusa avec ses poings et ses pieds, en se débattant comme il pouvait pour ne pas subir le viol collectif prévu. L’agression sexuelle vira au cauchemar, car un ivrogne se plaignit à la brute de la maladresse du garçon lors d’une pratique buccale, alors le monstre lui cassa

 

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toutes les dents, méthodiquement, l’une après l’autre, avec un manche de pioche, les autres pourritures le tenaient, rigolaient et applaudissaient, puis un vicieux parmi ces racailles imagina de le punir par où il péchait avec le manche de pioche. Rassure-toi, soldat Gribal, j’ai retiré ce garçon des griffes des barbares.

« Néanmoins, il faut observer la rapidité avec laquelle, sous certaines conditions, l’homme revient à ses temps primitifs. À cette époque où rien ne le distinguait des bêtes. Les humains d’alors vivaient en petits groupes de vingt à trente unités, à leur tête un chef unique, élu grâce à ses poings et à sa méchanceté. Il se réservait la primeur de toutes les femelles, les autres mâles s’arrangeaient entre eux, les plus forts soumettaient les plus faibles surtout quand leur venaient ces bouffées de chaleur qui tourmentent tant les sens et la chair. Cela durait le temps qu’un jeune mâle ambitieux se décide à affronter le champion, pour prendre sa place, par un combat fatal au vaincu.

« Tu as compris, soldat Gribal… chez les mâles une seule règle : la violence, toutes les violences, y compris la plus sournoise, celle de l’odeur, parce que les mâles des autres groupes devaient comprendre à l’odeur pestilente des traces renouvelées tous les jours par le premier groupe, qu’il fallait qu’ils se débinent sans s’attarder, sinon risquer l’affrontement à mort.

« Les femmes, physiquement moins fortes, utilisaient la ruse, ou mieux l’intelligence, pour éviter les conflits. Juste un seul exemple : afin de ne pas subir les assauts de tous les mâles ennemis vainqueurs de sa tribu, les femmes imaginèrent une tactique propre à se confondre dans le décor. Mutuellement, elles se frottaient le corps avec de l’herbe fraiche et des fleurs : ainsi elles captaient la couleur et l’odeur des plantes. La survivance de cette technique, qui a fortement évolué depuis, tu l’apprécies de nos jours, quand tu observes les femmes maquillées de fards et parfumées de fragrances issue de la flore. Seule différence notoire, hier elles se voulaient discrètes, à présent elles sont ouvertes à toutes demandes audacieuses…

« Mais abandonnons les femmes à leurs secrets, et revenons à l’enfer de Biribi. Sur le plan de l’intimité dévoyée, cette affaire ressemble, mais sur une échelle aux proportions démesurées, aux mœurs tant décriés de Sodome et Gomorrhe. As-tu entendu parler de ces villes antiques ? non ? bon, alors je vais t’apprendre les pires turpitudes de l’homme depuis qu’il apparut sur cette terre, mais ne perds pas de vue que depuis son apparition, le genre humain se scinde en deux groupes fluctuants : les

 

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dominés et les dominants ; et qu’un individu passe parfois momentanément, si les circonstances l’imposent, malgré sa nature profonde, d’un groupe à l’autre. Donc, les deux cités antiques étaient condamnées par tous pour s’adonner à des pratiques honteuses. En fait, les hommes les peuplant avaient pour une raison inconnue régressé jusqu’aux temps primitifs, comme les hommes affligés des unités de Biribi, malgré les milliers d’années de civilisation.

« Maintenant, soldat Gribal, comprends-moi à demi-mot. Le crime des hommes de Sodome ne fut pas tant de subir ou d’accomplir des actes charnels entre hommes que de se complaire dans une attitude de franche passivité à la conjoncture nouvelle, de s’adonner avec une certaine délectation à cet acte scandaleux, pour ensuite à leur tour pratiquer ces bestiales saillies selon leur appartenance : les dominés, afin de soumettre plus faibles qu’eux, hommes ou femmes, et se venger ainsi d’appartenir à la race des éternels soumis ; ou les dominants, par faiblesse passagère ou plus sûrement par faute de femmes.

« Pour avoir étudié à fond la question, je suis convaincu que les réminiscences de ces mœurs anciennes réapparaissent dès lors que des conditions extrêmes refont surface. Très vite les caractères innés, transmis de génération en génération, depuis le début de l’Humanité, reprennent le dessus. La civilisation et tous ses bienfaits, disparaît lorsque les paramètres de l’existence se durcissent. La division des deux groupes bientôt réapparait. Je te parlais tout à l’heure du crime de Sodome, et je suis sûr que tu brûles de savoir quel est le crime de Gomorrhe. Réfléchis, soldat Gribal… Au-dessus de la dépravation des mœurs, il existe un crime dont même le coupable avéré refusera tout aveu, toujours : il s’agit du cannibalisme. C’est le thème de ma thèse : elle secouera les vieux débris qui monopolisent les chaires des facultés, ces prétendus érudits estampillés par l’Académie !

« Le cannibalisme sans quoi toi et moi nous n’existerions pas. Tu crois que je déparle, comme le croient tous mes soi-disant collègues, mais rappelle-toi de la Parole : Mangez, ceci est mon corps, buvez, ceci est mon sang : certes il faut prendre ces mots-là avec prudence, ne nous méprenons pas sur son sens symbolique, mais j’y vois, moi, une espèce d’autorisation afin que l’œuvre de Dieu, sa créature – nous, quoi – puisse survivre en dépit des barrières morales que l’œuvre, ou la créature, a elle-même dressées. Les pauvres gars qui tombèrent à Biribi, je ne suis pas sûr qu’ils soient

 

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demeurés dans leur intégralité physique une fois les croque-morts de fortune partis, et je ne suis pas sûr non plus que ceux qui franchirent le pas, souvent des brutes épaisses, aient lu la Parole.

« Comprends, soldat Gribal, les conditions extrêmes où évoluent les disciplinaires : eau croupie, nourriture carencée, droit et réglements bafoués par les hommes chargés de les appliquer, travaux surhumains à réaliser, des routes inutiles à la façon des antiques romains, quelquefois attachés à la chaîne au boulet. Ajoutons les provocations, les humiliations, les vexations, à supporter sans la moindre trace de mauvaise humeur pour éviter les punitions raffinées de sadisme, je ne parle pas ici de quelques jours de trou ou de corvées de latrines, ou encore des sempiternelles brimades infligées à la bleusaille. À Biribi, nous escaladons plusieurs marches d’un coup. À la première rébellion, par une bastonnade, la forte tête sera durement ramollie, parfois définitivement et si cela s’avère insuffisant, le récalcitrant sera jeté dans le silo. Imagine une fosse assez profonde pour que le puni ne puisse en ressortir qu’avec l’aide d’un tiers : là il moisira des semaines dans ses excréments, nourri de temps à autre ; si les gardiens se soucient de lui, ils lui jetteront sa maigre pitance au fond de la fosse. Malgré cela, s’il reste au rebelle une once de rage, alors les gardes-chiourmes emploieront avec lui les grands moyens : la crapaudine et ses variantes.

« La crapaudine s’exécute en plein soleil en liant les chevilles et les poignets dans le dos du puni, il restera dans cette position tout le temps voulu par la volonté des surveillants-bourreaux. Mais ces derniers perfectionnent souvent le traitement de la crapaudine en la faisant effectuer au fond du silo. Il se raconte qu’un détenu ayant eu à subir ce traitement plusieurs semaines fut victime d’une septicémie due aux vers intestinaux qui, expulsés, le dévorèrent. Ou alors la crapaudine s’accomplit au clou, c’est-à-dire pendu à un crochet par des cordes qui, tendues, serrent les chairs avec tant d’excès qu’elles en deviennent bleues ou blanches. Ils appellent ça « le clou au bleu » ou « au blanc ». Le délire furieux d’inhumanités en tous genres, voilà la destination de ton parent.

« Fort heureusement, dans cinq ou dix ans, quand nous aurons éradiqué toutes les réminiscences de la sauvagerie primitive, les hommes, débarrassés de leur violence naturelle, se côtoieront en toute fraternité pour cheminer ensemble sur la voie de la science et du progrès. Et dans vingt ou trente ans, autour des années quarante, plus

 

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personne n’imaginera la réalité d’une guerre, ni… de nos camps de punitions. Voilà pourquoi, soldat Auguste, puisqu’il faut en passer par là, tu vas me faire une belle guerre, la dernière de toute, afin que nous puissions vivre dans une société vraiment civilisée, exempte de toute trace de barbarie. »

Auguste quitta la caserne d’Aurelles mais ne chercha pas de voiture, ni hippomobile, ni automobile, pour être ramené à la gare. Il aspirait à une marche propice à la réflexion. Il regrettait que l’autorisation de voir son cousin, Jean Louis Bonnefoi lui fût vertement refusée. Les mots du colonel résonnaient dans sa tête :

« les éléments suspects doivent être séparés des éléments sains et nous, médecins, y veillons, car tous contacts sont contaminants ».

Que craignait-il, ce médecin de malheur ? Que suite à cette visite familiale il suive le mauvais exemple et ensuite porte la parole impie de la révolte jusqu’aux premières lignes pour que les soldats désertent le front ? Puis il revint à Auguste la description de ce fameux Biribi, une description suffisamment précise mais toutefois invérifiable, juste pour qu’il entrevît les conséquences des terribles sanctions qui s’en suivraient en cas de mauvais comportement guerrier. Or la nation entière attendait des gestes héroïques. En somme, pensait Auguste, une menace à peine déguisée par la bonhommie de ce bougre de médecin.

Plus Auguste réfléchissait sur cet entretien, plus il doutait de la sincérité des faits énoncés. Ce médecin exagérait ou bien présentait des formes de sénilité. Auguste se souvint de l’affirmation énorme du médecin :

« Dans certains cas de figure, par exemple si la balle est tirée de très près sur l’homme cible, grâce à sa chaleur, elle cautérise la plaie à l’instant même où elle provoque la blessure : ainsi un bonhomme peut être percé de part en part et ne s’en trouver pas plus mal ».

Jamais, de toute son expérience d’infirmier, Auguste n’avait entendu une histoire aussi invraisemblable. Cela le confirmait dans l’idée que le médecin-colonel, par ses propos outranciers, l’avertissait du danger de fauter. Pareilles maltraitances, pensa Auguste, si elles existaient, auraient tenu une place importante dans le Petit Journal, le quotidien à un sou (cinq centimes) qu’il lisait dans la soirée aux cafés de Vendargues. Parfois le dimanche, selon l’actualité, il achetait le Petit Journal et son suppléant illustré, dont les dessins explicitaient mieux l’actualité que des longs articles.

 

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Or, jamais Auguste n’eut écho des faits narrés par le sénile médecin-colonel, même à l’époque de son service militaire effectué sur le sol africain, à Bizerte, donc proche de Biribi, d’octobre 1909 à septembre 1911. Il ne perçut pas le moindre bruit sur ces unités particulières et pourtant là-bas aussi il lisait le Petit Journal.

Le tort d’Auguste était d’accorder une confiance absolue au seul journal populaire qui faisait autorité. Or, le fondateur du Petit Journal dès l’origine, souhaita la survie de sa feuille ; repérant l’écueil il affirma : « la politique, c’est la mort certaine, il faut vivre ». Le journal, ni de près, ni de loin n’aborda ce sujet épineux. Ainsi l’affaire Aernoult-Rousset brilla par son absence dans les colonnes de ce quotidien. Pour connaître le détail de cette affaire qui dura, grosso modo, le temps du service d’Auguste, il eût fallu que ce dernier, paysan dans l’âme, osât une incongruité : acheter un journal politiquement teinté de rouge. D’autre part, si depuis 1848 l’Armée est la Grande Muette, du fait que les militaires sont exclus des suffrages électoraux, rien de l’empêche pour les cas sensibles la concernant d’être atteinte de surdité totale, et de conseiller à ses serviteurs de ne rien ouïr.

L’ouvrier couvreur Aernoult, jugé à l’automne 1905 pour des dégradations sur un chantier (en réalité il s’agissait d’une altercation virile à mains fermées entre des grévistes, auxquels il se joint, et des jaunes, des renards, des non-grévistes), Aernoult écopa de dix mois de prison. Obligé à un engagement militaire à l’issu de son emprisonnement, l’autorité le versa dans une unité disciplinaire en Afrique du Nord. Le drame survint le deux juillet 1909. Aernoult décéda, selon la version officielle, d’une congestion cérébrale à l’âge de vingt-trois ans. Mais des bouches se délièrent, des disciplinaires affirmèrent par une lettre, dans un anonymat craintif, que l’ouvrier couvreur mourut suite à des mauvais traitements suivis de l’infâme punition de la crapaudine exécutée sous un soleil de plomb. ils nommèrent les bourreaux à la vindicte des lecteurs de la presse de gauche qui s’empara de l’affaire.

Pourtant, à force de recherches, la police militaire repéra, quand des langues se délièrent, un nom, celui de Rousset, parmi les rédacteurs théoriquement anonymes de la missive. Cette découverte arrangeait bien la police : d'une réputation sulfureuse, Émile Rousset avait tâté de la prison pour vol et l’autorité militaire espérait que la triste renommée de ce disciplinaire discréditerait l’affaire Aernoult. Mais la presse gauchisante ne s’en laissa pas conter. Si la bourgeoisie humaniste sauva le capitaine Dreyfus du bagne, les forces populaires devaient protéger l’ami d’Aernoult, le « pas-de-chance » devenu délinquant,

 

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Émile Rousset, de l’arbitraire du jugement du conseil de guerre de février 1910, qui le condamna à cinq ans de mort lente, livré aux griffes acérées des bourreaux qu’il vient de dénoncer. L’affaire Aernoult-Rousset prit de l’ampleur mais presqu’exclusivement à Paris, dans le milieu intellectuel socialisant des faiseurs d’opinion, auprès de la masse prolétarienne des anarcho-syndicalistes, dans des manifestations démonstratives et aussi à la chambre des députés avec d’énergiques interpellations du ministre de la Guerre. Jamais le sanctionné Rousset ne fut abandonné. En septembre 1912, il obtint le non-lieu et un mois plus tard, par un grand meeting parisien avec ses soutiens, il fêta sa liberté enfin recouvrée.

Toutefois Biribi perdura. Les disciplinaires subirent encore d’inhumaines sanctions et des conditions de vie ignobles, certaines fois ils en crevèrent dans l’indifférence générale, nul ne désirant voir la lie qui se cachait sous la chape de plomb ; puis un autre sujet d’envergure, la guerre, se précisait, il surpassait ces problèmes de maltraitance de gens qui dans l’ensemble méritait leur sort.

 

 

 

La guerre programmait pour Auguste, en cette fin avril 1915, qu’il s’impliquât au plus près des redoutables combats des premières lignes. Jusqu’à présent sa campagne contre l’Allemagne se déroulait, selon la formulation militaire, « à l’intérieur », et comptait simple. À partir du sept juillet 1915, elle s’effectua aux armées et, au prix du danger, elle compterait double. Néanmoins la particularité visuelle d’Auguste, son strabisme convergent, l’empêchait de manipuler les armes à feu, jugées peu fiable dans ses mains pour atteindre efficacement la cible boche. Malgré tout, gonflé de courage, la boîte de secours pour les premiers soins sur son dos, il porta assistance à ses camarades sous le tir des balles ennemies. Le théâtre des hostilités où Auguste œuvra le second semestre 1915 se situait à une vingtaine de kilomètres à l’est de Reims, dans le secteur de Souain-Perthes-lès-Hurlus, Sommepy-Tahure et Beauséjour. Beauséjour où Joseph Patrice, le frère d’Auguste disparut dans une tranchée le quatorze mars 1915.

En 1916, lors de la bataille de Verdun, le 56e régiment d’artillerie de campagne et sa section d’infirmiers à laquelle appartenait Auguste, se déployèrent à l’entour de

 

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Thiaumont, à quatre kilomètres au nord-est de Verdun. Ne voulant pas être seulement celui qui réconforte les corps, Auguste se porta volontaire, plus qu’à son tour, aux demandes de reconnaissance des terrains des futurs affrontements, et de renseignements sur les effectifs des forces ennemis. Cruel dérivatif que de risquer sa vie, mais Auguste ne supportait plus au campement, en guise de délassement, les balourdises de ses camarades, depuis la réception d’une lettre terrible écrite par la main de sa fiancée Françoise Fenoul :

 

« Mon pauvre Auguste,

Je t’annonce une affreuse nouvelle. Ta malheureuse maman a été emportée ce dimanche cinq novembre [1916] par suite du chagrin qu’elle endurait depuis que le bon Dieu lui enleva Joseph ».

 

Sa maman Marguerite Reybaud avait à peine plus de cinquante ans quand elle ferma les yeux, victime, parmi les innombrables, d’une guerre où jamais elle n’apparaîtrait dans les longs décomptes statistiques.

À la fin de l’an 1916, le 71e régiment d’infanterie, qui casernait en temps de paix à Saint-Brieuc, prenait ses quartiers d’hiver vers Saint-Hilaire, une commune établie à trente kilomètres au sud-est de Reims. Là, il récupérait des formidables saignées de ses effectifs, pour ce que la hiérarchie ne ménageait point à l’exposition de la mitraille ces hommes frustes des confins des terres de l’ouest. Les bizarreries des réaffectations de soldats lors des nombreuses restructurations des unités combattantes mutèrent Auguste dans ce régiment de Bretons bretonnants, autant dire pour un Occitan de pure souche dans un univers inconnu, un monde étranger au langage rugueux. Tout le début de 1917, Auguste assaillit le service du personnel militaire afin d’obtenir le redressement de sa situation insolite par une nouvelle mutation, si le retour à son ancienne unité s’avérait impossible. Le transfert singulier d’Auguste déjoua le dessein de belles retrouvailles familiales, car à la même époque son lointain cousin Joseph, le Melgorien, l’oncle de Louis Antonin, remis de ses blessures à la jambe, reprenait son service au 56e régiment d’artillerie que lui, Auguste, quittait. De même, lorsque l’autorité militaire répondit d’une façon positive aux harcèlements d’Auguste en l’affectant le onze avril 1917 au

 

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173e régiment d’infanterie, ledit Louis Antonin en était parti, il avait déjà été versé au 55e régiment d’infanterie.

Chose curieuse, pendant les quelques mois du milieu de l’année 1917, et particulièrement fin août 1917, les trois régiments où évoluaient les trois Gribal, Joseph au 56e, Louis Antonin au 55e et Auguste au 173e, combattirent sur la même ligne de front, à un jet de pierre au nord de Verdun, d’ouest en est : la côte 304, Cumières-Le-Mort-Homme, côte du Talou, côte 344 et Louvemont-côte-du-Poivre. Pourtant, jamais les trois hommes, qui en ce mois-là se connaissaient, ne se croiseraient ; et si d’aventure en un moment de combat ils s’étaient côtoyés, la fumée des canonnades aurait interdit toute identification, car au plus fort des batailles souvent les militaires usaient de la boussole. Autre détail, malgré leur mutation inter-régiment, jamais le service postal n’intervertit leur courrier.

Ils ne se rencontrèrent pas. D’ailleurs, la nation ne les avait pas conviés pour quelques aimables réunions de famille. Leur présence, en ce lieu précis et à une date prévue de long temps, se justifiait par l’affrontement, encore et toujours. Malgré les lassitudes il faudrait s’acharner, en particulier les vingt, vingt-et-un et vingt-deux août 1917 où cette opiniâtreté distingua les soldats du 173e par une citation collective du régiment, et aussi par les citations individuelles des plus méritants, prononcées par le général Pétain en personne. Le 173e régiment d’infanterie se retapait alors, depuis une vingtaine de jours, dans le calme apparent de Bar-sur-Aube, à cent quarante kilomètres au sud-ouest de Verdun. Pour remonter le moral vacillant des populations, il fut décidé qu’une cérémonie de récompense des valeureux soldats de Verdun se tiendrait dans cette ville, au son du clairon, au rythme des tambours, à la date du vingt-trois septembre 1917. La troupe en rangs impeccables apprécia d’être détaillée par les yeux lumineux du grand soldat de Verdun, aux manches étoilées d’or, lors de la revue. Avec la solennité due à son héroïsme, le général Pétain considéra le régiment par cette citation :

« Régiment magnifique de bravoure et d’entrain. Les 20,21 et 22 août 1917, sous l’énergique impulsion du colonel Bizard, chef de corps d’une haute valeur morale, a enlevé des positions successives fortement organisées, sans se laisser arrêter par un feu nourri de mitrailleuses, ni par des réseaux de fil de fer incomplètement démolis, brisant la résistance désespérée de l’ennemi, résistant

 

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avec une vigueur sans exemple à toutes les contre-attaques. A capturé de nombreux prisonniers et un important matériel. »

 

Ensuite, le général Pétain honora les braves remarqués lors de ces combats. Entre autres, le récent promu soldat de première classe Auguste Gribal, élevé à ce niveau la veille de la cérémonie, fut cité à l’ordre du 173e :

« Excellent soldat énergique et courageux, s’est vaillamment conduit au cours du combat du 20 août 1917 et particulièrement dans une reconnaissance effectuée en avant des lignes.

Cette citation comporte l’attribution de la Croix de guerre avec étoile en bronze ».

 

Après le long affrontement meurtrier de Verdun, le 173e se déplaça en Lorraine, un secteur situé à une dizaine de kilomètres au nord-est de Nancy, un secteur calme selon l’expression consacrée. En réalité, les belligérants, tout en tenant leur position, se mitraillaient un peu, faisaient parfois tonner le canon, tentaient quelquefois des embuscades, juste pour signaler qu’ils se tenaient prêts à toute éventualité agressive. D’octobre 1917 à mai 1918, le régiment supporta les rigueurs d’un hiver glacial et surtout les interminables journées à surveiller l’ennemi. Il s’adonna au renforcement des lignes de défense d’où serait lancée, chuchotait-on, une offensive générale.

L’offensive générale finale, tous la pressentaient aussi lorsque le 173e, le quatre juin 1918, embarqua dans un train à destination de Pont-Sainte-Maxence, une localité au sud-ouest de Compiègne. Tous les soldats se doutèrent que l’affaire ne tarderait pas. De fait, l’État-Major prévoyait le lancement de la bataille de France dès début juillet 1918, sur une ligne depuis Verdun jusqu’à la mer du Nord, Compiègne étant le point stratégique central d’une importance capitale. L’État-Major l’imposa aux Boches, par unités interposées, avec en guise d’apéritif de multiples attaques partielles afin de les ébranler. Ces derniers ripostèrent en contre-attaquant notamment autour du dix juin 1918, obéissant à l’ordre de leur empereur qui voulait coucher à Compiègne, attaque vaine car le 173e ne plia pas. L’engagement dura grosso modo tout le mois de juin. Le 173e conserva ses positions avant d’être relevé le six juillet 1918 et de prendre un repos mérité toujours au sud-ouest de Compiègne, pas loin de Pont-Sainte-Maxence.

 

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La grande offensive finale débuta sous le soleil de plomb d’août 1918. Les hommes supportèrent des journées rendues interminables par le manque d’eau, sur de vastes plaines dépourvues d’abris hormis quelques bosquets, quelques maisons formant villages, et quelques fermes isolées, le tout le plus souvent ravagé ou en ruine. Le 173e, rattaché à la 1re armée du général Debeney, fut amené par camion à vingt kilomètres au sud d’Amiens, dans les bois de Junel, à l’est du village d’Ailly-sur-Noye. De ce lieu, les stratèges avait prévu pour le régiment un axe d’attaque tirant plein est, passant par Roye, Nesle, Saint-Quentin, étant entendu qu’après cette étape serait tiré un bilan que tous imaginaient marqué par le succès.

Auguste traversa des plaines désertiques exemptes de lieux sûrs, des villages détruits, dont nos soldats arracheraient à l’ennemi les maisons-tas de pierres. Il s’appliqua en des reconnaissances hardies, notamment après l’enlèvement, le vingt-six août, de Fresnoy-les-Roye, juste au nord de Roye, signalant la retraite des Allemands. Puis, après un temps de repos, avec son régiment, il reprit de l’activité le vingt septembre à l’entour de Nesle, repoussant l’ennemi du côté de Saint-Quentin, où ce dernier rassemblait ses forces pour ne plus subir de replis. Il existait, pas loin de Saint-Quentin, à hauteur de Croix-Fonsomme et de Seboncourt, deux fermes nommées Bellecourt et Forte, que les Allemands fortifièrent pour arrêter nos troupes. Le six octobre 1918, ordre est donné au 173e d’enlever ces deux bastions depuis lesquels les Allemands arrosaient par un feu nourri la terre environnante, rendant dangereuse la manœuvre d’encerclement. Auguste l’apprit par son crâne meurtri, le huit octobre, d’une balle le laissant pour mort.

Certes, le service sanitaire de l’armée soigna sa blessure, parvint à le remettre sur pieds, le jugea rétabli le trois février 1919 et le renvoya sur le front occuper les territoires germaniques jusqu’au dix-huit juillet 1919. Pourtant, cette blessure presque mortelle provoqua à l’arrière une mort certaine. Louis Marius apprit par une information erronée, non vérifiée, non recoupée, qu’Auguste son fils était mort aux champ d’honneur ; or, déjà traumatisé par les drames précédents, la disparition de son fils aîné et de sa femme, ce dernier coup dur secoua trop fortement son vieux cœur de soixante-deux ans qui cessa de battre le dix-neuf octobre 1918.

 

 

 

 

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Auguste, assis sur la banquette inconfortable des voitures de troisième classe, regardait par la vitre de son train la nature qui s’offrait à ses yeux, déjà les faubourgs de Marseille se raréfiaient par quelques vagues maisonnettes qui se nomment ici pompeusement mazet. Dans quelques jours, nous serions en mai 1915, cette nature exploserait de sa vie luxuriante tous les ans renouvelée. Puis la réalité revint vite troubler l’extase d’Auguste ; une vieille chansonnette des temps anciens aux paroles approximatives, ignoblement détournée par des galopins salaces, résonna dans ses oreilles.

 

Joli mois de mai quand reviendras-tu ?

Nous étions trois dames.

Nous étions trois dames.

Joli mois de maiquand reviendras-tu ?

Nous étions trois dames sous un pommier doux.

 

Ça, dit la première, je crois qu’il fait jour.

Ça, dit la seconde, j’entends le tambour.

Ça, dit la troisième, ce sont nos amours.

Ils vont à la guerre combattre pour nous.

Gagne la bataille aura mes amours.

Qu’il perde ou qu’il gagne les aura toujours.

 

La chose guerrière d’antan semblait fort simple sous la plume du poète. La jeunesse partait guerroyer, son amour attendait sous le pommier économisant pendant l’attente de doux baisers qui réconforteraient le vaincu ou qui honoreraient le vainqueur. Auguste se surprit même à fredonner la chanson, lorsque les yeux venimeux de quelques notoires va-t-en-guerre de l’arrière se braquèrent sur lui, jugeant incorrecte cette attitude nonchalante, et peu respectueux de ce temps de malheur que de chantonner mezzo voce des chansons grivoises. Ces yeux intimidèrent Auguste plus que la mitraille, avec qui il avait rendez-vous, n’allait le faire.

 

 

Fin du livre deuxième

 

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