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                                           SOMMAIRE

 

                              page 5     PRÉAMBULE

 

                              page 7     DERNIÈRE ÉPOQUE (suite)

 

                              page 31   PREMIÈRE ÉPOQUE

 

                              page 65   DEUXIÈME ÉPOQUE

 

                              page 97   TROISIÈME ÉPOQUE

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Préambule

 

 

 

Au crépuscule du XVIIIe siècle, je citerai pour prendre date celle du dix-huit brumaire an VIII (neuf novembre 1799), quand un général ambitieux força le destin et s’empara des rênes d’un pouvoir chaotique sinon vermoulu. Dans le département de l’Hérault, l’une des divisions administratives créées par un décret de 1789 mis en application début 1790, seules sept personnes vivantes se prévalaient alors d’un ancêtre commun, Guilhaume Gribal.

Les années vingt du XVIIIe siècle avaient vu Guilhaume, titré maître serrurier, quitter son Gourdon-en-Quercy natal pour la baronnie du Pouget et s’atteler au service exclusif du seigneur local, Antoine Viel de Lunas. Après quelques années, il avait fixé son enseigne, ouvert son atelier. Il avait eu une bonne raison pour se mettre à son compte : son mariage avec une jeune femme de Saint-Bauzille-de-la-Sylve, Marie Portal. Cette union fut féconde car pas moins de neuf enfants vinrent au monde mais six moururent en enfance ou en bas âge ; néanmoins, trois atteignirent leur majorité. Louis avait assuré la continuité de l’entreprise de serrurerie jusqu’à son décès, quelques mois avant le fameux coup d’État des frères Lucien et Napoléon Bonaparte mais,

 

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auparavant, il avait fait souche au Pouget. Élisabet suivit son frère Pierre qui osa avec succès s’établir à Montpellier dans le commerce de drogues à base d’herbes en ouvrant une boutique sise rue de l’Herberie, puis étendit ce commerce aux épices. Par goût, Élisabeth ne s’enchaîna pas à un époux. Est-ce à dire qu’elle préservait sa liberté ? Il eût fallu pour cela qu’elle vécût dans un autre siècle. À son époque, comme le dira sa consœur madame Rolland de la Platière, née Manon Philippon : « Ô liberté tu n’es pour moi qu’un nom », avant de constater peu avant son trépas devant la sinistre Louison qu’au nom de cette liberté, se commettaient des crimes en grand nombre.

Pierre avait produit une descendance en la personne de Guilhaume Jean Pierre, dit Pierre fils, après deux échecs douloureux. Son aîné Louis se flattait d’une descendance significative : sur les cinq naissances de son foyer, deux fils, François et Louis, et une fille, Élizabeth, survécurent et furent en mesure de perpétuer la lignée. François s’y attela le premier et après le décès de son premier enfant Élizabeth, la venue de son fils François semblait pérenniser le nom.

En résumé, la situation familiale se considérait par quatre branches distinctes qui bourgeonnèrent tout au long du XIXe siècle : au Pouget, les lignées de François et d’Élizabeth, enfants de Louis le serrurier et petits-fils de Guilhaume, maître serrurier ; à Aspiran s’installa Louis fils, également enfant de Louis le serrurier et petit-fils de Guilhaume, maître serrurier ; enfin, à Montpellier, le lignage de Pierre, frère de Louis le serrurier et dernier fils de Guilhaume, maître serrurier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Dernière époque (suite)

 

 

 

La permission d’Auguste se terminait. Encore quelques jours et il rejoindrait l’hôpital militaire de Perpignan où il reprendrait son service. Ces journées de congés l’embarrassèrent au point que s’il n’avait point annoncé à son arrivée sa date de départ, il s’en serait retourné bien plus tôt. Certes il eut beaucoup d’émotion de voir sa promise Françoise Fenoul, mais pouvait-il afficher son bonheur alors que Joseph, son frère aîné, sublimait par sa vie arrachée un combat héroïque, jetant dans l’affliction femme, enfants, mère, père et fratrie ? Cette permission lui avait été octroyée pour réconforter sa famille, mais pour cela encore eût-il fallu qu’Auguste employât tous les ressorts de la langue française ; or, son vocabulaire succinct ne lui permettait pas d’être la médecine bienfaisante qui sût calmer une détresse si intense. « C’est un grand malheur… un malheur terrible… allez… » Tels étaient les pauvres mots qu’il ânonnait en caressant une joue, une main, un dos. Alors, Auguste se rabattait sur son domaine de prédilection : l’entretien du potager, le soin des vignes.

Un jour, en fin d’après-midi, il reprit son habitude d’avant-guerre, une simple promenade qui le menait, par une ronde régulière, à faire une halte devant les trois cafés

 

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éponymes de Vendargues : le Bertaud, l’Olivier, le Lacroix, où il était bien rare qu’il passât la porte d’entrée seul. Il retrouvait des gars de sa génération devant l’établissement et avec eux commentait les derniers potins du pays ; ensuite, de façon alternée pour ne pas susciter de rancœurs de la part des mastroquets, un jour chez l’un, le lendemain chez l’autre, ils vidaient dans la joie une, parfois deux chopines de vins guillerets. Mais aujourd’hui, cette routine n’avait plus d’attrait. Toute la jeunesse s’était volatilisée sous des cieux infernaux, les cafetiers ne servaient plus que les vieux habitués de cinquante ans et plus, les radoteurs séniles, les vieillards perclus, de quoi se démoraliser des lendemains.

Il y eut un matin où Auguste voulut vraiment se changer les idées. En pleine semaine, il se vêtit de ses habits du dimanche prétextant une affaire en ville, il acheta un billet de train pour Montpellier. Aucune intention désavouable ne motivait son déplacement, seule une passion le justifiait. Lorsqu’il effectuait son service militaire à Bizerte en 1909, Auguste eut une authentique révélation le jour où le foyer des deuxièmes classes hérita du vieux billard du cercle des officiers dont on renouvelait le mobilier. Ce n’est qu’après un long temps d’observation pour comprendre la règle et la manière de pousser sa boule avec une queue de billard pour qu’elle heurte les deux autres et marquer le point, qu’Auguste se décida, encouragé par les camarades, à empoigner le bâton singulier de ce jeu inédit pour lui. Alors les moqueurs en furent pour leur frais. Dès sa première partie, tout hésitant qu’il soit, il exécuta en virtuose un nombre impressionnant de points. En douceur, en force, en direct ou par la bande, osant même des effets qui impulsaient à sa boule des trajectoires stupéfiantes, Auguste, en métronome, accumulait des séries à n’en plus finir. Concentré sur son jeu, il ne remarqua pas le rassemblement de curieux qu’il occasionnait. Rien ne comptait plus alors au monde que sa fichue boule carambolant les autres. Pendant les mois de son service militaire, aucun tournoi sérieux ne s’organisa au 13e régiment d’artillerie sans sa participation ; avec adresse, il s’appliqua même à perdre contre le commandant sans que celui-ci ne doutât un instant de sa propre gaucherie à ce jeu. Après son temps d’armée, Auguste n’eut guère le loisir de s’adonner à sa passion, car aucun des cafés de Vendargues ne crut rentable d’investir dans l’achat d’un billard digne de ce nom, même d’occasion. Auguste, faute de pouvoir pratiquer, rangea cet exercice dans le rayon des bons souvenirs du régiment et, de juste, c’est en racontant ses prouesses au jeu des trois

 

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bandes qu’un copain l’avait mis au défi de s’inscrire au tournoi organisé par l’académie de billard de Montpellier. Pour ne pas perdre la face en relevant le défi, il avait jugé prudent de vérifier le niveau de son adresse dans des établissements en ville pourvus de tables de bonne qualité.

Ce tournoi maintint en haleine les amateurs plusieurs soirées avant les phases finales du dimanche après-midi et la désignation du champion le dimanche soir. Dès l’inscription, Auguste se distingua : les camarades qui l’accompagnaient furent médusés par les frais de participation, car entre eux ils avaient convenu de partager le coût de la compétition et de s’accorder des agapes chez l’une des meilleures et des plus huppées tables de la ville ; or, pour le coup, l’inscription grevait une bonne partie de leur prévision optimiste. « Pas d’inquiétude, mes cadets, j’en viendrai à bout et nous banquetterons dimanche soir sans bourse délier ! » lança Auguste par pure bravade face aux regards dédaigneux de l’assistance hautaine composée de la bonne société montpelliéraine, dont quelques éléments avertis tentaient de lancer un rotary club comme il s’en créait outre-Atlantique. Évidemment, les sourires empreints d’ironie brisèrent sa provocation. Auguste et ses camarades auraient beau faire, ils ne seraient jamais pour les gens de la ville que des paysans endimanchés voire, pour certains de ces précieux, que des loqueteux prétentieux. D’entrée, par un tirage au sort orienté, Auguste affronta la meilleure main de l’académie. Dès lors, tout un chacun se délectait d’avance de la mise en ridicule du croquant arrogant. « Les occasions de rire, ma chère, sont si rares ! Ces odieux préparatifs de guerre nous gâchent tout ! » Très vite, une constatation s’imposa à tous. Le paysan possédait dans cet art une classe naturelle que rien ne perturbait, ni le chahut du public, hostile pendant la réalisation de ses coups, ni les interventions impérieuses des arbitres pour vérifier le bon aloi de son jeu tentant au passage de déstabiliser le joueur. Bien au contraire, de la première à la dernière partie amenant Auguste au triomphe, celui-ci afficha un flegme qui masquait une concentration que n’atteignaient plus les coups tordus des uns et même les amicaux encouragements des quelques autres.

Dans les jours qui suivirent sa victoire, Le Montpelliérain mondain, une feuille hebdomadaire réservée aux gens de qualité, se fendit d’un entrefilet mentionnant que dorénavant ne s’inscriraient aux tournois officiels de l’académie de billard de Montpellier que les seuls titulaires de la carte officielle d’une académie reconnue et

 

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agréée. Comme celle-ci s’obtenait exclusivement par parrainage, autant dire que la porte se fermait à tous ceux qui évoluaient hors du sérail modelé par la bonne bourgeoisie des cités. Auguste, après cet exploit, ne toucha plus une seule queue de billard jusqu’à son incorporation, le sept novembre 1914, à la 16e section d’infirmiers de l’hôpital militaire de Perpignan ; et encore profitait-il de la table juste pour vider un trop plein de vague à l’âme qui l’accablait ou franchir avec succès un écueil en apparence insurmontable. C’est parce que le billard lui imposait des difficultés à résoudre et qu’il arrivait à les solutionner par une extrême concentration, calculant avec certitude les meilleures trajectoires comme des évidences, qu’un phénomène curieux se produisait avec cet exercice ludique. Il semblait à Auguste que tout en jouant, les évènements de sa vie se dépouillaient de leurs encombrantes scories. Ainsi parvenait-il sans pression ni angoisse à une analyse claire de sa situation, dès lors il savait quelle attitude adopter. Un spécialiste du fonctionnement cérébral condamnerait à coup sûr cette théorie empirique, expliquant ce prodige par la division du cerveau et sa façon de s’activer, mais il n’est pas interdit de penser qu’une partie du cerveau sollicitée intensément par une occupation qui réclame un surcroît d’attention ou une réflexion précise sur des problèmes particuliers, ici trajectoires et intensité de la force à employer, libère une autre partie du cerveau qui dans le calme travaille à la recherche de solutions valables sur d’autres questions.

Auguste n’allait pas jusqu’à ce niveau d’étude ; il observait avec ce simple bon sens que le billard possédait une dimension au-delà du divertissement amusant, qui lui procurait un apaisement propre à considérer toutes les situations le touchant avec clairvoyance. Qu’en était-il de sa vie en ce printemps 1915 ? Dans quelques semaines, début juillet, si ses informations se confirmaient, sa section d’infirmiers du 56e régiment d’artillerie rejoindrait le front sur le terrain même qui avait vu les derniers instants de vie de son frère aîné Joseph. Bien sûr, il s’épargnerait en tant qu’infirmier les assauts meurtriers. Il remplirait son rôle avec l’assurance de rester en vie grâce au brassard marqué de la croix rouge qui le préservait en principe de tout attentat. Dès lors, le conflit ne l’empêcherait nullement de convoler. Avec Françoise Fenoul, ils envisageaient un mariage discret, sans tapage inutile, mais les circonstances qui desservaient leurs espérances les faisaient hésiter au point d’attendre des jours plus ensoleillés.

 

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La cellule familiale de Françoise se réduisait à son père Calixte Fenoul, veuf à vingt ans. En 1915, depuis vingt ans, il n’avait pas remplacé Marguerite Encontre qu’il épousa à Saint-Géniès-des-Mourgues le vingt-sept mars 1893, un contrat de deux ans de bonheur. Marguerite Encontre, de quatre ans plus âgée, était donc majeure, et native d’Avignon par pur hasard car son père, scieur de long, se louait ici et là sur tous les chantiers où il trouvait de l’embauche. Lorsqu’ils se fréquentèrent, Calixte, dont le prénom en grec ancien, Kallisté, signifie « le plus beau » – et par là pouvait remercier ses parents de la préscience qui motiva leur choix car sans discussion il incarnait la beauté – travaillait avec son père Victor comme carrier et lorsque l’exploitation de la carrière manquait de commandes, se louait à la journée cultivateur, car à l’évidence il constata très tôt que la seule beauté ne nourrissait pas son homme. Ainsi, une fois marié, Calixte installa son couple, par souci d’économie, chez son père qui habitait une maison au mas de Regagnas. Ce mas se composait de huit logements dont sept occupés par les familles Caramel, Fenoul, Courtes, Chaptal, Valentin père, Valentin fils et Valentin fille épouse Védrines. Tous les hommes et adolescents œuvraient à la carrière ; Caramel père, d’ailleurs, n’était pas peu fier d’être le responsable du carrousel, une mécanique qui régulait dans la carrière le transport des blocs de pierre. Dans le dernier logement habitait une vieille de septante-deux ans, Françoise Lhermet, qui vivait d’expédients et que tous se faisaient un devoir de soutenir ; en retour, la vieille dame canalisait volontiers les ardeurs de la dizaine de mouflets turbulents qui grouillaient partout dans le mas lorsque l’école était terminée. Ils vivaient à la façon des tribus primitives, peu importait qu’ensemble ils rissent ou s’engueulassent, tous savaient compter sur la solidarité du voisin, et chacun avait sa place. C’est là que naquit Françoise Fenoul, et là aussi que mourut sa jeune mère.

Lorsqu’il fut l’heure, les autorités militaires appelèrent Calixte pour qu’il effectuât son temps. Or, au vu de sa situation de soutien de famille, père d’une enfant, il bénéficia d’un premier report, suivi d’un second un an après, avant qu’on ne se résolve à l’incorporer en septembre 1897, pour dix mois au lieu des trois ans règlementaires, au 100e régiment d’infanterie qui casernait à Tulle. L’épisode martial achevé, il réintégra sa

 

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place au sein des carriers du mas de Regagnas jusqu’à la redistribution des rôles dans la famille Fenoul par le décès, le six octobre 1902, de Victor, le chef véritable de la famille, ce qui aboutit à l’atomisation de la cellule primitive.

Jusqu’à cette date funeste, le clan Fenoul – Victor et son épouse Philippine Fabre, leur aîné Calixte et sa progéniture Françoise, leur fille Laure et le mari de celle-ci Casimir Mirmon, lequel, sitôt la cérémonie terminée le cinq décembre 1896 rejoignit la société des pierreux, leur trois enfants et, pour finir, leur cadet Gustave, assidu à l’école communale primaire et laïque – ce clan, donc, vivait sur trois maigres salaires d’ouvriers carriers et encore dans les périodes pleines de fortes demandes en cairons, ces pierres taillées en dés rectangulaires. Après le décès du paterfamilias, Philippine, démunie, compta sur le soutien du foyer de Laure, laquelle ayant eu encore à enfanter se résolut, pour quelques picaillons, à allaiter les nourrissons que l’assistance publique lui confia. Gustave, à peine sorti de l’enfance, insuffisamment vigoureux pour le dur ouvrage de la carrière, se plaça domestique dans quelques mas ; Calixte s’éloigna à Vendargues, distant de huit kilomètres, où il savait que les exploitations de carrières réclamaient des bras solides. Auparavant, il était venu au renseignement pour trouver une modeste pension chez l’habitant, se contentant d’une simple chambre équipée d’un lit pour la fillette et d’une paillasse pour lui. C’est juste ce que pouvait lui proposer Louis-Marius Gribal, le père d’Auguste : le gîte, le couvert et les soins que prodigueraient son épouse Marguerite Reybaud à la petite Françoise. Ils s’arrangèrent à tel point qu’une dizaine d’années passèrent et qu’il apparut à tous que l’unique fille de l’un s’unirait avec le fils puîné de l’autre. Leur entente fut telle que Louis-Marius convainquit Calixte de s’adonner aux sains travaux viticoles au lieu d’un labeur dans une atmosphère appesantie de silice.

Au printemps 1915, Calixte perdit le privilège qui lui permettait en tant que soutien de famille de ne pas être mobilisé car Françoise, depuis février, avait atteint sa majorité. Mais entre la règle théorique et son application la marge est grande ; d’ailleurs, les stratèges prévoyants comptaient sur des garçons comme Calixte car ils ne les savaient que provisoirement empêchés. Calixte avait fait en 1902 et en 1905 ses deux périodes d’exercice militaire au 122e régiment territorial d’infanterie basé à Montpellier : la guerre l’invita donc dès le lundi trois août 1914 à rejoindre cette unité. Par son âge – il avait trente-neuf ans – il semblait à l’abri de l’affrontement direct avec

 

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l’ennemi et réflexion faite il jugea peu opportun de faire jouer sa situation familiale pour s’exempter en toute légalité de six mois. En outre, tous les spécialistes du conflit à venir penchaient pour affirmer haut et sans sourciller que la guerre s’annonçait brève, fraîche et joyeuse. Alors, pensa Calixte, pourquoi faire des manières pour se dérober et acquérir une réputation honteuse par une conduite indigne ?

En août et septembre 1914, le 122e régiment territorial assurait la surveillance du littoral dans le secteur du port militaire de Toulon. Fin août, les hordes teutonnes eurent le mauvais goût d’envahir le pays. Surgissant dans les Ardennes, elles tracèrent droit vers Paris. Il fallait protéger Paris, afin que la capitale ne fût ni outragée ni humiliée, et qu’elle demeurât libre ! Libre par l’initiative d’un Joseph Joffre réquisitionnant tous les taxis parisiens début septembre pour opposer aux envahisseurs toutes ses forces armées, libre par les efforts d’un Calixte Fenoul et de ses camarades qui créèrent un Paris-camp retranché par le creusement de tranchées. Ils s’y employèrent de l’automne 1914 au printemps 1915 et fort heureusement l’hiver, cette année-là, ne fut en rien excessif. À la fin de ce premier printemps de guerre, le commandement expédia le 122e régiment territorial à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Verdun. Il se positionna sur un axe partant de la forêt de Hesse jusqu’à Malancourt, en passant par Avocourt. Calixte, affecté au 3e bataillon, s’employait à Avocourt. La cruelle bataille de Verdun débuta le vingt-et-un février 1916 pour s’étaler toute l’année, l’offensive allemande utilisa en masse l’artillerie lourde, provoquant un tapis de feu qui saigna à blanc nos armées. Auparavant, dans ce secteur, les protagonistes s’intimidaient par des tirs réguliers et meurtriers, confortaient leurs positions par l’œuvre tenace des territoriaux. Calixte, sans être dans les premières lignes, n’en était pas moins exposé : il reçut son premier éclat d’obus en octobre 1915 – premier avertissement. Quand commença la bataille de Verdun, Calixte, remis de ses blessures, redoublait d’activité, ici en creusant des boyaux, là en aménageant des centres de résistance.

Face aux réguliers anéantissements partiels des forces, les états-majors réorganisaient sans cesse les régiments. Ainsi, avant que son bataillon ne fût dissous le trente-et-un août 1916, Calixte intégra le 111e régiment territorial d’infanterie de Montélimar qui appuyait et renforçait le 52e régiment d’infanterie basé lui aussi à Montélimar. Sa nouvelle affectation ne lui amena pas de changement notable. Son théâtre d’action se situait dans le même secteur mais à présent il œuvrait à une dizaine

 

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de kilomètres à l’est de Verdun, sur la zone de Damloup. Verdun fut le passage obligé, par la mise en place d’un système de rotation, de soixante-dix pour cent des régiments français ; mais si l’on tient compte des soldats réaffectés au cours de cette année terrible, par suite de réorganisations dans des régiments déplorant des pertes énormes, alors il est bien probable que le décompte en hommes ne vienne grossir la statistique.

Les Allemands ne choisirent pas Verdun au hasard pour leur offensive et le fait que le Kronprinz s’impliquât directement dans cette bataille n’était pas fortuit. Il faut remonter au traité de Verdun d’août 843, qui aboutit au partage de l’empire de Charlemagne. Celui-ci avait recueilli l’héritage des Francs, cette peuplade germanique qui en son temps s’installa en Gaulle et, sur cette base, il bâtit un immense empire comparable à celui des Romains. Sa ville-capitale, Aix-la-Chapelle, participait à son projet de ressusciter la Nouvelle Rome, mais la vieille loi franque du partage du royaume entre les héritiers mâles, réinstaurée par son fils Louis-le-Pieux, fit échouer son ambition démesurée. Pourtant, cet idéal d’empire, disons de reich, s’ancra si fort depuis cette époque dans toutes les têtes germaniques que l’héritier du trône caressa ce rêve insensé de rétablir l’empire du Gross Karl par un traité de Verdun à l’envers signé par le sang de héros dignes du Walhalla.

Calixte en donna encore de ce sang des braves, blessé à nouveau par éclat d’obus le vingt-cinq octobre 1916. Ses deux blessures lui valurent d’être cité à l’ordre du 111e territorial par la décision 197 ; elles le décorèrent de la Croix de guerre avec étoile de bronze et de l’insigne des blessés. De par la loi, comme tous les conscrits déclarés bons, Calixte devait se libérer définitivement de toute forme de service militaire actif et réserve à quarante-cinq ans, soit le premier novembre 1921. En fait, l’Autorité lui délivra son congé illimité le six janvier 1919, après cinquante-trois mois de campagne qu’il terminait vivant mais hélas affaibli, à tel point qu’un virus désigné espagnol pour l’histoire médicale eut raison de sa santé le dix février 1919. Il ne fêterait pas son quarante-quatrième anniversaire, le mois suivant.

 

 

 

 

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Autre difficulté, le soutien familial dû à Élise Vilcourt, veuve de Joseph Gribal, tombé en mars 1915, et à ses deux petites, Marie-Louise et Marguerite. Or les temps étaient durs, car l’une des conséquences majeures de la guerre, ressentie comme une attaque sournoise par la population, fut le renchérissement du coût de la vie et un mot jusque-là inconnu apparut dans le vocabulaire courant de tout un chacun : inflation. Dès les premiers mois de cette longue guerre, les prix des produits de première nécessité tels le pain, les patates, les œufs et autres, s’envolèrent. En moyenne, chaque année de guerre affichait un taux de vingt pour cent d’inflation, ajustant les salaires à un niveau de misère que nul n’avait jamais connu. À l’arrière, le risque de mourir de faim n’était pas moins grand que celui de trépasser au front, fauché par la mitraille.

Quand Auguste s’en retourna de Montpellier après sa journée de billard, s’étonnant de voir une femme conduire un tramway et davantage encore de constater que les gens à l’intérieur s’en remettaient à sa diligence, il jugea sa situation trop incertaine pour s’engager par mariage. Il savait surtout par sa promise, orpheline de mère en bas âge, combien elle souffrait encore de cette absence ; mais par-dessus tout, sa résolution d’attendre s’imposa par le regard qu’il endurait de ses nièces dans lequel il lisait une incompréhension mêlée de durs reproches lorsqu’elles le détaillaient, vêtu de son uniforme. Il lui parut alors intolérable de fabriquer par sa disparition sans doute héroïque mais à coup sûr prématurée une fratrie d’orphelins. Il pensa même à libérer Françoise de sa parole de façon officielle, afin qu’elle pût sans passer pour une dévergondée répondre favorablement à une demande en mariage. Sa vie étant en suspens pour toute la durée incertaine de la guerre, Auguste se refusait à obliger Françoise à de longues fiançailles, mais celle-ci l’arrêtait net :

« La guerre s’arrêtera un jour… Le bon sens prendra le dessus… Nous ne sommes plus à l’époque des guerres qui duraient des cent ans… ! Oui, Auguste, cent ans ! On t’a pas appris ça, à l’école ? Patientons, on verra après… »

Lorsque sa permission s’acheva, Auguste prit seul le chemin de la gare de Vendargues. « Je partirai par le premier train, cela vaudra mieux pour tout le monde » avait-il déclaré. Il redoutait aujourd’hui les au revoir déchirants sur un quai de gare où s’engouffraient les courants d’air glacials. Puis, un pressentiment qu’il se refusait à nommer superstition lui dictait de ne pas rejouer les adieux que son frère Joseph avait fait ici même l’été de l’an passé. Aussi, de bon matin, dès potron-minet, croisant par les

 

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rues du village des chiens maraudeurs qui vagabondaient, des chats revenant de quelque chasse nocturne, Auguste s’imprégna pour des temps indécis de son pays à lui.

 

 

 

Avant de partir avec la 16e section d’infirmiers sur le front de Champagne, Auguste se devait de déposer en faveur de son cousin Jean-Louis Bonnefoi devant le conseil de guerre permanent de la 15e région militaire. Or, que savait-il au juste de son fantasque cousin ? Presque rien en somme puisque de sa vie il ne l’avait vu que deux ou trois fois.

Jean-Louis naquit à Saint-Jean-de-Védas le douze novembre 1882, où ses parents Jean-Baptiste Bonnefoi et Lucie Gribal s’installèrent après leur mariage en 1876. La tante Lucie devint la marraine d’Auguste et lui donna comme second prénom Lucien. Jean-Louis vit donc le jour l’année même des fameuses lois de Jules Ferry ; de cette école laïque, gratuite et obligatoire, il en bénéficia jusqu’à la limite prévue par le texte : le décès de son père, modeste cultivateur, le vingt-trois juillet 1895, l’obligea à se louer pour des travaux d’hommes faits. Alors il serra les dents et, aussi et surtout, les poings. Très vite, il joua de ceux-ci pour attirer du moins la crainte sinon le respect dû à son nouveau statut de chef de famille, responsable à treize ans de sa mère Lucie et de sa sœur Marguerite Joséphine, de trois ans son aînée, qui, elles, travaillaient à la saison des vendanges ou à la journée pour d’éventuelles besognes ménagères. Précipité sans transition dans le monde adulte, Jean-Louis usa de la violence pour interdire et ne pas subir la règle qui veut que les anciens aient autorité jusqu’à l’abus sur les novices. Ainsi, il avisa la société où il évoluait par le prisme de la férocité ambiante ce qui, dès sa prise de conscience, faussa son analyse. Au demeurant, Jean-Louis faisait montre d’un incontestable dévouement, mais gâché trop souvent par des emportements à cause de broutilles. Dans ces moments de tumulte, seule Lucie parvenait à le calmer en l’enlaçant comme une mère sait étreindre d’amour son enfant saisi d’une crise mauvaise.

Le trio familial subit une modification à l’orée du vingtième siècle lorsque Marguerite Joséphine épousa Henri François Aynard, le vingt-huit décembre 1899. La

 

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position sociale d’Henri François, employé de commerce, ne laissait pas d’intriguer Jean-Louis. Vue de Pignan, cette activité possédait un lustre qui révélait sa condition médiocre et le jeune homme de dix-sept ans se prit alors d’ambition pour arracher à la société un poste plus reluisant : son beau-frère Aynard, natif d’Abeilhan, avait-il hésité, lui, à faire le grand saut à Montpellier et à postuler à un emploi dans une entreprise de commerce ? C’est à partir de cet exemple que Jean-Louis se convainquit que l’état de domestique agricole ne l’élèverait pas au pinacle. Il considérait Aynard, qui possédait une certaine envergure et avait su anticiper sur le secteur d’activité qui prendrait de l’essor en s’établissant, pour profiter de la vague, courtier en produits agricoles, ce qui lui garantissait un certain rang social peu après son mariage. Jean-Louis, en comparaison, se trouvait démuni de cette capacité à savoir se placer et à profiter de ces rares rencontres qui bouleversent un jour une destinée ; d’autant que Lucie, par son choix de continuer à vivre avec lui, empêchait par une affection trop protectrice qu’il ne s’ouvrît un chemin personnel. Il attendrait d’être majeur et de passer l’examen d’entrée dans le monde des adultes, réglé par le conseil de révision.

Celui-ci, chaque année, se déroulait au chef-lieu du canton. Tous les jeunes gens de vingt ans se devaient de se présenter devant les autorités militaires qui jugeaient les aptitudes physiques, intellectuelles et familiales du garçon avant d’inscrire sur la fiche ce simple mot : « bon », pour la plus grande satisfaction du garçon lui-même, mais aussi des édiles des communes du canton, qui effectuaient le déplacement et s’enorgueillissaient que tous leurs gars fussent aptes au service, preuve que leur village pouvait s’estimer comme le plus sain et le plus salubre, où florissaient les garçons les plus vigoureux du canton. Il y avait aussi, et c’est bien normal, ici et là, des petits groupes de jeunes filles, des rougissantes, des exubérantes, des taquines et, confessons-le, des polissonnes, dont l’œil avouait un émoustillement singulier à la vue de ces Apollons champêtres exposés à l’envie, tels des bêtes de somme de la grande foire aux ânes de Montpellier.

Les jeunes hommes, durant cette mémorable journée, devaient affronter l’épreuve redoutée de l’examen physique. Elle se déroulait dans la maison commune, à l’intérieur de laquelle étaient disposées des tables devant les murs de trois des côtés. Derrière l’une de ces tables, bien assis, un officier de santé annotait la feuille que lui présentait le conscrit, dès que son assistant avait testé ce dernier à l’un des appareils de

 

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mesure installé à proximité. Tout y passait : le poids, la taille, les yeux, les poumons, le cœur et bien sûr les génitoires, palpées il est vrai par un médecin d’expérience. Le quatrième mur servait de vestiaire ; en fait, les jeunes gens déposaient à même le sol leurs vêtements, roulés en boule sur les chaussures, afin de s’exhiber dans une nudité complète et absolue, tels qu’à leur naissance, devant une dizaine d’inconnus. Les pudiques – peu ou prou, tous l’étaient – s’assuraient de l’imprimé où seraient mentionnées leurs particularités pour camoufler au moins, avec un naturel forcé qui occasionnait le rougeoiement des pommettes, une virilité devenue timorée. Un vieux sergent, chargé d’organiser le déroulement parfait des différents examens, créait au mitan de la salle un long serpentin humain et sans malice conviait les conscrits à resserrer les rangs, pour que tout le monde pût prendre place, avec toute la crudité de son langage vert : « Allez la bleusaille ! Pas d’émoi de jouvencelles ! Bite à cul ! On est entre hommes, que diable ! » Puis, tirant l’un, poussant l’autre, il les tassait, celui-ci contre celui-là, et de fait annihilait d’un coup toute forme de pudeur.

1902 : Jean-Louis Bonnefoi était conscrit. Le conseil de révision se tenait à Pignan, chef-lieu du canton. Jean-Louis vivait un dilemme insoluble. S’il voulait éprouver comme les camarades de sa génération le rite d’entrée dans l’âge adulte, il devait répondre à la convocation ; mais de par sa condition familiale il n’ignorait pas que les militaires l’éjecteraient dès la rédaction de l’état civil car, orphelin de feu Jean-Baptiste Bonnefoi, fils aîné d’une veuve, la morale l’obligeait à assister sa mère et donc la patrie le dispensait des trois années de service. Se voir éliminer en début du conseil, si ça se trouve le premier de tous, sous des regards réprobateurs, lui sembla, par l’idée qu’il se faisait de l’honneur, proprement insupportable. Pour la première fois de son existence, lui qui ne se dérobait jamais face aux coups durs, se résolut à se défiler devant cette honte inéluctable. Un aréopage de beaux parleurs avait déterminé son éclipse : « De source sûre, lui avait-on dit, si tu ne te présentes pas, tu seras bon ». Il suivit le conseil fallacieux. De toute la journée, ni sa parentèle, ni ses amitiés ne le virent. Puis il attendit la fin de la soirée afin de se mêler sans vergogne à toute la jeunesse au bal des conscrits, où nombreux étaient ceux qui arboraient fièrement sur la poitrine la cocarde tricolore. Son absence entraîna la conséquence tant désirée : sa fiche militaire s’annota d’un « bon absent ». L’objectif était atteint ; bon parce qu’absent,

 

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certes, mais bon quand même, c’est ce qui lui importait et personne ne s’aviserait de le désobliger par un supposé patriotisme faiblard.

Jean-Louis apprit que le tirage au sort lui avait attribué le numéro 145, ce qui le positionnait en deuxième partie de la liste. Il patienterait donc plusieurs mois avant de rejoindre l’effectif de son unité. Convoqué le quatorze novembre 1903, il incorpora le 122e régiment d’infanterie casernant à Rodez. Là, il n’échappa à aucun de ses chefs, lors des différents entretiens, que le cas Bonnefoi était en distorsion par rapport à l’article 21 de la loi Freycinet du quinze juillet 1889, qui le justifiait soutien de famille. Malgré tout, Jean-Louis voulait que l’on tînt compte de son souhait d’effectuer son service comme les gars de sa classe. Il dut donc, par devant le conseil d’administration de son régiment, tenu en mars 1904, renoncer officiellement au bénéfice de sa dispense et dans le même élan s’engager pour trois ans d’armée. Cependant, lorsque l’autorité militaire se pencha sur son dossier pour l’orienter dans les services, son absence lors du conseil de révision, jugée inacceptable, pesa en sa défaveur, outre le résultat de l’enquête de moralité qui le desservit, car on ne joue pas avec ses poings sans risquer de se fabriquer une certaine notoriété.

L’engagé militaire Bonnefoi servit donc dès juin 1904, en guise de recadrage, chez les « Joyeux », à Bizerte ou à Tunis, dans l’un des quatre bataillons d’Afrique du 4e régiment de zouaves. Le commandement comptait sur le fort soleil du lieu pour ramollir les têtes dures ou appréciées comme telles. Il y expédiait les malfaisants, les malfaiteurs, les repris de justice, la racaille mais aussi les mauvaises réputations, les pas-de-chance, les pauvres bougres abandonnés à la naissance qui chercheront toute leur vie un peu de chaleur humaine qu’ils ne croiseront ni à l’orphelinat, ni par les placements chez les frustes paysans où ils s’échineront comme bêtes de somme, alors pourquoi ne pas tenter l’aventure par une évasion, faire la belle et se la couler douce sous des cieux cléments ? Mais dura lex, sed lex : la dure loi matait ces rebellions par le parcours classique de la maison de redressement, puis la colonie agricole, lieux propres à discipliner toutes les turbulences et, en fin de cursus, pour le trublion invétéré, les « bat’d’Af’ » et le terrible Biribi.

Le dressage de Jean-Louis dura presque un an, avant d’être versé en mars 1905 au 24e régiment d’infanterie coloniale. L’avantage de cette unité était son regroupement, entre chaque mission, soit à Cette soit à Perpignan. Pour Jean-Louis, cela facilitait les

 

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retrouvailles avec les siens à Pignan, où sa mère Lucie vivait au foyer de sa fille Marguerite ; celle-ci avait accouché de deux garçons, René en 1900, qui mourut très vite, et Jean en 1904. Jean-Louis se plaisait tant dans cette vie martiale qu’il renouvela son contrat pour trois ans supplémentaires et Lucie se satisfaisait du chemin emprunté par son fils, malgré le danger vital. Une voie où somme toute il s’épanouissait, vivant hors des coteaux de misère qu’était devenue la sphère viticole, en particulier pour les journaliers agricoles.

Car dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la vigne souffrit du mildiou, de l’oïdium, puis, horreur absolue, du phylloxéra. Malgré tout, la vigne non seulement survécut dans le Midi, mais l’on vit aux alentours de 1890 son développement effacer quasiment toute autre culture à son profit. L’époque de surproduction arrivait dans le Languedoc. Or, de mémoire de vignerons, le vin, depuis les époques lointaines se vendait sans réclame, la demande dépassant toujours l’offre. La balance penchait par trop du côté des consommateurs au point que les propriétaires virent le bon filon et s’engouffrèrent dans cette production, même ceux qui n’y connaissaient guère et aussi ceux qui exploitaient des terres dans les départements français d’Algérie. Ils n’étaient pas les seuls. Des canailles sans vergogne ouvrirent les yeux sur ce marché lucratif et fabriquèrent un liquide baptisé « vin » à partir d’acide et de produits chimiques, excluant le plus petit grain de raisin, à un prix ridiculement bas. La fraude s’installa et se pratiqua à grande échelle, en dépit de la loi définissant le vin comme étant le produit de la fermentation de raisin frais. La fraude camoufla le problème réel de la surproduction, attirant sur elle les foudres de toutes les classes de viticulteurs.

Le printemps 1907 fut le point culminant de la rage anti-fraude. Comme à l’accoutumée face à des crises d’ampleur, les parlementaires prirent la décision de créer une commission ad hoc. La commission ! Maître mot en démocratie pour toutes situations : examiner l’état des choses ; rédiger un rapport ; proposer une loi exemplaire. Or, le temps des palabres était passé : place à la révolte des gueux ! À sa tête, celui qui unifierait tout le Midi viticole, le « Rédempteur » Marcellin Albert, parti d’Argeliers accompagné de quatre-vingt-sept viticulteurs donnant de la voix avec la Vigneronne, l’hymne des gueux :

 

 

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« Jadis tout n’était qu’allégresse,

Aux vignerons point de souci,

Hélas aujourd’hui la tristesse

Règne partout en ce pays

On n’entend qu’un cri de colère

Un cri de rage et de douleur… »

 

Ils se retrouvèrent cinq cent mille au moins en arrivant au port, le neuf juin 1907 à Montpellier, point de rassemblement de tous les comités de défense viticole, à écouter le maire de Narbonne, ce bon docteur des pauvres Ernest Ferroul qui, après avoir préconisé la grève des impôts, appela dès ce jour à la démission de tous les maires du Midi. Cette démarche anarchiste intolérable provoqua la réaction répressive du chef du Gouvernement, Georges Clemenceau, le futur « Tigre ». Lucie Gribal avait appris de Louis-Marius, son frère de Vendargues, que les paysans du village pourchassés par la force gendarmique n’eurent alors d’autre solution que d’investir, comme aux temps moyenâgeux, leur église Saint-Théodorit, lieu d’asile par excellence. À ce point culminant de la répression, le 17e régiment d’infanterie, composé d’autochtones, d’urgence transféré de Béziers à Agde, se mutina le vingt-et-un juin 1907 et revint à Béziers crosse en l’air pour défendre du châtiment leurs pères, leurs frères, leur parentèle. Lucie fit brûler un cierge béni pour la protection accordée à son Jean-Louis de toutes ces turbulences où il aurait plongé à poings fermés, et aussi pour ne l’avoir pas incorporé dans ce régiment factieux où il se serait indiscipliné. Les mutins, par ailleurs, furent expédiés à Gafsa, en Tunisie, et les meneurs versés dans un bataillon d’épreuve. À la veille de la guerre, le régiment casernait à Épinal où les belles images l’édifièrent d’une façon salutaire, avant d’être plus qu’à son tour désigné pour les premières lignes.

Or, arriva l’été 1908. C’était tôt le matin d’une belle journée de fin juin. Dans leur maison de village, route de Cournonterral, Henri Aynard et Marguerite étalaient le beurre sur une tranche de pain, le café filtrait, Lucie avalait un peu de soupe chaude. Des coups furent assenés contre la porte.

« Au nom de la loi, ouvrez ! Gendarmerie nationale, ouvrez ! Sinon nous entrons de force !

 

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– Mon petit ! » cria Lucie. Blême, Henri Aynard tourna la clef, une escouade de gendarmes le bouscula en investissant la cuisine.

« Constatons qu’il est six heures ; par le mandat que voici, avons mission de perquisitionner. Gendarmes, faites votre devoir », dit le brigadier en remettant à Henri Aynard l’ordonnance.

« Vous sommons de nous remettre les clefs du cellier et de toutes autres dépendances », ajouta-t-il, restant sourd à toutes les demandes d’explications sur le motif de cette intrusion ahurissante, tandis que ses hommes ouvraient les placards, vidaient les tiroirs, ravageaient consciencieusement la maison, sans souci du petit Jean qui, debout dans son lit, pleurait d’abondance. Lucie eut le réflexe de saisir l’ordonnance des doigts de son gendre : son pressentiment était fondé. Parcourant la feuille de justice, elle constata que le nom de son fils s’accolait au mot « désertion ».

« Regardez, Henri, si vous comprenez la même chose que moi ». Sa voix chevrotait au rythme de son souffle coupé.

Henri lut en forçant la voie sur l’essentiel : « soldat Jean-Louis Bonnefoi…, manquant à l’appel du dix-sept juin 1908…, déserteur à la date du vingt-quatre juin…, coupable de désertion en temps de paix…, à l’étranger…, avec emport d’effets militaires…

« Dans quel pétrin s’est-il fichu, l’animal ! Oh, pardonnez-moi, ma mère, non ! Ça ne peut pas être bien grave ! Demain, oui dès demain, je prendrai un congé pour la journée, et j’irai voir un homme de loi, un juge de paix, un avoué ou un avocat, ne vous inquiétez pas ma mère, je suis là ».

Henri Aynard savait ce qu’il devait à son beau-frère : ni plus ni moins que son bonheur conjugal. Quelques années auparavant, Henri, employé de commerce pour le compte de la maison Arbousset Étienne, démarchait le propriétaire foncier qui utilisait Jean-Louis. Pour ce dernier, la journée de labeur s’achevait et c’est alors qu’Henri eut la révélation d’un bonheur possible par la vision d’une jeune femme semblant attendre le juvénile domestique agricole. De longues semaines s’écoulèrent avant d’en savoir plus, avant que par impatience il ne s’en allât trouver Jean-Louis en lui donnant l’impression d’une rencontre fortuite. Dans la vigne où il s’activait, ce dernier aperçut, sur le chemin qui ne menait nulle part après cette vigne, un chariot léger tiré par un mulet docile. Henri usait de ce mode de locomotion pour visiter ou pour fournir des produits à sa

 

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clientèle agricole. Sans façon, Henri héla Jean-Louis : « Hé ! l’homme ! » Ce terme employé à dessein flatta l’adolescent.

« Excusez-moi, mais je crois que je me suis perdu, je somnolais un peu et celui-là m’a traîné jusqu’ici. Mais il me semble vous connaître, vous êtes le cultivateur de ce propriétaire avec qui j’ai traité lors de ma dernière tournée. Alors je suis content de vous rencontrer, vous allez me dire vos impressions sur la qualité de nos derniers sulfates, j’aime à savoir l’avis des vrais utilisateurs de nos produits.

Pendant tout le temps de cette entrée en matière, Henri sortit de la poche de sa veste sa blague à tabac et le carnet de papier Job propre à rouler une cigarette. « Une cousue main ? » dit Henri tout sourire en tendant le tout à l’adolescent, l’élevant pour le coup au rang d’homme. Le ton affable par lequel il s’exprimait plut à Jean-Louis, qui versa dans une situation propice aux confidences personnelles. Ainsi, à la fin de la rencontre, Henri, sans avoir l’air d’y toucher, avait meublé sa curiosité. Il ne lui restait plus qu’à favoriser l’amitié et la complicité du frère pour s’attirer les faveurs de la sœur, et le transformer en messager, en porteur de présents, en avocat de sa dévotion auprès de Marguerite.

Le devoir accompli, la maison soigneusement mise à sac par la force légale, les gendarmes se retirèrent avec toutes les lettres que Lucie avait reçues de son fils. En fait, la correspondance dénombrait une faible quantité de courrier cacheté, car mieux que les longues lignes d’écriture en rangs serrés dont la difficulté le rebutait, Jean-Louis préférait donner des nouvelles brèves de son vécu par des cartes postales illustrées. Elles l’enthousiasmaient par leur variété et facilitaient le partage de ses impressions sur les lointaines colonies qu’il sillonnait. Outre une fréquence d’envoi plus soutenue, d’autres avantages se révélaient à lui : d’abord le passage sans problème au crible de la censure, puis la passion suscitée par la collection de toutes ces vues admirables qu’il avait pour décor quotidien et la transformation en cartes postales des poses photographiques du fils prodigue plein d’affection. Tous ces trésors classés avec soin par Lucie, usés par ses yeux pour les avoir souvent et longtemps regardés, partaient comme pièces à conviction.

« Soyez sans inquiétude, l’administration judiciaire vous rendra ces éléments d’enquête, après avoir opéré le décryptage des documents » avait dit le brigadier, pas peu fier de son butin dérisoire qui, pour des années, privait une mère de ces petits riens qui nouent tous les fils des souvenirs précis.

 

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Le lendemain, Henri Aynard, fidèle à sa parole, exposait à maître Anduze, avocat au barreau de Montpellier, les faits délictueux que ce dernier décortiqua.

« Le cas de votre beau-frère est limpide comme l’eau de source. En tant que militaire il sera jugé par une cour martiale, ainsi il ne pourra pas être défendu ni par moi-même, ni par un de mes collègues civils : c’est un officier qui jouera ce rôle, et je vous tromperai en disant que son conseil se citera en exemple. Donc, selon l’expression triviale, il passera au tourniquet ; et comme le jeu du même nom, ce tourniquet-là est totalement imprévisible. Bien sûr, il y a le code militaire, et que nous raconte-t-il, ce code ? De mémoire je puis vous dire que pour le moins grave, soit l’emport d’effets militaires, il risque de six mois à deux ans de prison. Ensuite, le plat de résistance, soit une désertion à l’étranger et en temps de paix : la peine s’échelonne entre deux ans et cinq ans de travaux publics.

« Ne soyez pas soulagé, monsieur Aynard, ces travaux-là s’effectuent aux ateliers spéciaux et les condamnés qui en reviennent ont des marques indélébiles dans leur chair et leur mémoire. En clair, c’est Biribi ! Un nom guilleret, Biribi, cela sonne comme un nom de cocktail qu’on commande au garçon du Grand Café du théâtre de la Comédie ! Pourtant l’euphémisme cache une réalité sinistre puisqu’il s’agit de bagne, des bagnes militaires. Nous sommes peu à connaître cette réalité. Sachez qu’en Afrique du Nord – au Maroc, en Algérie, en Tunisie – sous un soleil torride et en certains lieux, si vous êtes curieux vous croiserez des êtres faméliques aux yeux de félins, s’activant sur des routes irréelles partant de nulle part et allant vers le néant, réduisant des blocs de pierre en ballast. Les réputés irrécupérables sont chevillés à une chaîne traînant un boulet … ce n’est pas une légende ! … Le tout sous le fouet du chaouch, le garde-chiourme indigène trop heureux d’être du bon côté du manche, de plus payé pour donner le fouet ou le nerf de bœuf aux colons – ou plutôt à des gens vus comme tels.

« L’horreur va au-delà de l’inhumanité, au-delà de la bestialité, nous voilà revenu à la question du tourmenteur du Moyen Âge avec la crapaudine, le silo et j’en passe… Mon conseil, monsieur Aynard, est celui-ci : si vous avez un contact avec votre beau-frère, incitez-le de toute urgence à faire amende honorable par une soumission sincère, autrement il chantera amèrement cette chanson :

 

 

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« Compagnons de misère

Allez dire à ma mère

Qu’elle ne me verra plus, j’suis un enfant

Vous m’entendez

Qu’elle ne me verra plus

J’suis un enfant perdu ».

 

Maître Anduze, tout en articulant ce couplet, serra la main d’Henri Aynard, l’exhorta au courage et lui glissa d’une voie détachée que la question des honoraires se réglait à son secrétaire.

Des mois s’écoulèrent. Henri s’était établi courtier en produits agricoles, ses affaires tournaient bien, son carnet d’adresse valorisait son entreprise, son portefeuille de clients le conduisait vers l’aisance. Or il arriva qu’à plusieurs reprises il se sentît observé. Ce n’était qu’une impression ; pourtant, depuis que son beau-frère avait déserté, quand une personne le regardait intensément il se troublait et se persuadait que la « secrète » portait sur lui un soupçon. La « secrète » sous-entendait la police secrète, car chacun se disait et se répétait que les espions circulaient partout, épiaient les moindres faits et gestes et rendaient rapports sur rapports à l’ennemi séculaire teuton. Certes, on avait rendu son honneur à ce sombre capitaine juif qui perturba des années durant la nation, au point que des familles s’entredéchirèrent. Mais peut-être que des rastaquouères de tout poil trahissaient sans vergogne, et c’était alors heureux que la « secrète » veillât sur la population des vrais patriotes. Néanmoins, Henri Aynard s’agaça à tel point qu’il penchait pour franchir la porte du commissariat et porter une plainte valable, circonstanciée par les relevés troublants notés sur son agenda. Ce fut précisément ce jour-là qu’un homme mal entretenu l’aborda avec une dure vivacité.

« Aynard, c’est toi ! Je t’ai filé le train un brin, savoir des fois si t’en croques de la rousse… Bon, alors voilà : Bonnefoi a besoin d’artiche parc’que la cavale ça coûte, il dit que tu peux allonger les biftons, et que t’es malin à entortiller les vieilles badernes ».

Cette dernière évocation rappelait la façon dont Henri s’exempta du service militaire pour lequel il avait peu de goût et surtout qui bloquait son ambition trois longues années. Dans sa jeunesse, Henri avait eu à souffrir de ce que le médecin dépista, après une longue palpation, pour être une hernie inguinale. La prescription, à base

 

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d’interdictions, lui défendit tout le bonheur des jeux fous, vifs et rugueux de son âge. Ce même médecin, appelé plus tard à la rescousse, fournit un dossier inattaquable, qui prolongea l’interdiction à l’activité entre toutes connue pour sa brutalité : l’armée.

« Bien sûr que je peux tout à fait aider Bonnefoi ! Mais je veux être sûr de l’aider, lui. Donc il faut organiser une rencontre. Cela ne me pose aucun problème de me déplacer, par mon métier je dois courir les chemins, cela n’éveillera pas les méfiances ».

L’homme qui s’entremit pour faciliter le contact répondait au surnom de Grand’Bousille, pour la raison que les tatouages inscrits dans la chair se désignaient « bousilles » chez les tatoués eux-mêmes, et que cet homme se prévalait d’un seul et grand tatouage décorant son dos en entier : des mois à supporter le travail à la plume d’acier et à la lame de rasoir, outils ordinaires du bousilleur.

Ainsi les beaux-frères se rencontrèrent. Henri insista par tous les arguments possibles pour amener Jean-Louis à la raison. Un moment, il crut emporter la décision en lui démontrant que parmi sa clientèle il dénombrait certains propriétaires fonciers pourvus d’entregent. Cependant rien n’y fit. Jean-Louis resta évasif sinon fuyant. Par la suite, ils ne correspondirent que par les bons offices de Grand’Bousille, qui portait les subsides à l’un, ramenait les billets laconiques de l’autre qu’Henri détruisait sitôt qu’il en avait pris connaissance, s’efforçant de bien utiliser sa mémoire pour rapporter mot pour mot à Lucie les écrits de son fils. La situation s’éternisa jusqu’au vingt-et-un mars 1912. Alors, pour une raison aussi obscure que sa désertion, Jean-Louis se présenta à l’appel en toute innocence. Toutefois, une absence de presque quatre ans n’allait pas sans conséquences. D’abord il goûta à la honte du cachot avant de passer devant le conseil de guerre dans sa séance du sept mai 1912. La sanction, par application brutale du règlement ne pouvait qu’être que coercitive. Jean-Louis l’attendait lourde, mais mentalement il était prêt à payer l’addition. Il n’imaginait pas que son beau-frère Aynard pût, depuis les coulisses, par ses relations, l’alléger même de quelques semaines de bagne. Pourtant, l’énoncé de la sentence stupéfia par son indulgence. Le conseil condamna Jean-Louis à six mois d’incarcération dans la prison militaire de Toulon. Le tourniquet, dans sa grande bienveillance tourna, vira et s’arrêta juste sur la case clémence. En fait, l’appréciation du soldat de base s’était modifiée depuis que le chansonnier Montéhus magnifia vers 1910 les mutins du 17e régiment d’infanterie de

 

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Béziers ; le refrain de sa chanson trottait dans toutes les têtes, et les officiers supérieurs eux-mêmes se surprenaient en le sifflotant.

 

« Salut salut à vous !

Braves soldats du dix-septième

Salut ! Braves pioupious

Chacun vous admire et vous aime

Salut, salut à vous !

À votre geste magnifique

Vous auriez en tirant sur nous

Assassiné la République. »

 

« Que voulez-vous ! Le pioupiou Bonnefoi est une tête brulée, mais c’est un soldat sur lequel la République pourra compter le moment venu, à l’exemple des soldats de l’an II ». Par ses notes de musique bien placées, Montéhus accorda en somme les circonstances atténuantes à l’acte insensé de Jean-Louis.

Le dix-neuf septembre 1912, tout semblait se remettre en ordre : sa peine s’achevait ; la prison l’élargissait ; l’armée le versait au 22e régiment colonial stationné à Hyères. Que lui prit-il donc ce lundi vingt-trois août 1913 ? Quel souffle mauvais traversa son esprit pour ne pas répondre à l’appel ? Pourquoi écouta-t-il encore ses vieux démons malfaisants ? À Pignan, les gendarmes réinvestirent la maison de la route de Cournonterral, la saccagèrent consciencieusement, autorisés par la loi qui leur ordonnait une investigation scrupuleuse. La moisson fut moins fournie que lors de la première enquête : une paire de chaussette, un bonnet, un vague tricot, le tout semblant appartenir au repris de justice. Néanmoins, conjointement à cette action tapageuse d’intimidation, la surveillance s’intensifiait, les souricières se plaçaient aux endroits judicieux, il suffit que la « secrète » fît en toute discrétion parler les bavards, les cafards et les salopards prétendus durs de durs, et alors les renseignements affluèrent. Un comité d’accueil particulier s’organisa le seize février 1915 à la gare de Cerbère. À peine Jean-Louis eut-il posé le pied sur le quai qu’une demi-douzaine d’argousins l’empoignèrent, le clouèrent au sol de toute leur masse et crièrent comme pour un sourd

 

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de ne pas bouger ; comment cela aurait-il pu être possible, à six contre un, pris par surprise, mains et pieds vite entravés ?

Le chemin de croix, bien avant la date prévue par le calendrier pastoral, débutait pour le mauvais sujet. Car Jean-Louis dépendait à présent de la 15e région militaire dont l’administration se situait à Marseille. Tout le long du trajet, grâce à une publicité douteuse faite à son propos par la force publique qui le ramenait, Jean-Louis fut exposé à la vindicte de tous les mâles patriotes et de leurs femelles, jugeant inadmissible de lâcher le champ d’honneur, ignorant que sa désertion datait d’avant la mobilisation générale. Crachats, insultes, coups de canne et d’ombrelles, sous la molle réprobation des gardiens, furent le lot de Jean-Louis, qui encaissa l’opprobre, pressentant qu’à la séance du conseil de guerre qui statuerait sur son cas, le tourniquet se bloquerait sur la case « travaux à perpétuité ». Il réalisa au cours de ce périple que sa vie même se jouerait pour l’exemple, car il fallait dans cette époque belliqueuse remonter un moral qui flanchait. Une immolation, rien de tel que ce genre de pâture aux cocardiers de tout poil. Quand l’Autorité le lui permit, Jean-Louis écrivit aux siens un court billet.

 

« Mes biens chers parents,

 

Quand vous lirez cette lettre, je serais en train de subir le juste traitement, au pain sec et à l’eau, que me vaut mon inconduite. Mon retour ici à Marseille fut pénible, les gens ne m’ont pas épargné. J’ai dans l’idée que mon procès sera d’une grande sévérité. À ce propos, mon cher beau-frère, si tu pouvais plaider auprès de tes relations pour qu’ils fassent valoir à mes juges quel est mon véritable caractère afin qu’ils inclinent à la tolérance et me donnent plutôt l’occasion de me battre contre les sales Boches ? »

 

Lorsque sa famille reçut ce mot, vers la fin mars 1915, Lucie venait d’apprendre par un courrier de son frère Louis-Marius que son fils à lui, Joseph – et donc son neveu à elle – était mort au combat le quatorze mars à Beauséjour. Elle s’en voulut de ne pas pouvoir elle-même parler de son fils avec fierté. Au vrai, elle priait le Ciel que jamais il ne s’introduisît dans les bavardages qu’elle tenait avec ses voisines, la marchande des quatre saisons qui poussait sa charrette à bras, ou même le curé du village. Henri

 

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Aynard vit dans ce glorieux décès une opportunité à mettre au profit de Jean-Louis. Il tirait argument de ce raisonnement : si Joseph, cousin germain de Jean-Louis, avait fait le sacrifice de sa vie, cela prouvait que cette famille possédait comme innée l’étoffe des héros ; il ne servait à rien de trop punir l’un de ses fils, mieux valait envoyer sur le front un garçon pourvu de façon atavique de ce sang généreux. Dans un premier temps, il était nécessaire de connaître l’affectation militaire du cousin Auguste afin que Jean-Louis citât comme témoin de moralité celui qui avait obtenu le certificat de bonne conduite à l’issue de son service militaire. Sa parole pèserait favorablement car lorsqu’il s’exprimerait, tous entendraient son frère défunt Joseph.

 

 

 

Auguste, Jean-Louis… D’un proche cousinage et pourtant si éloignés de caractère, que savaient-ils de leurs origines ? En réalité très peu de choses : que Louis-Marius, le père du premier, appartenait à la même fratrie que Lucie, la mère du second, et que ces deux là avaient eu un frère aîné, Joseph Denis, décédé depuis 1904, à qui ils devaient d’avoir une jolie cousine sensiblement de leur génération, Christine, au destin tragique. Mais au degré supérieur, les grands-parents Jean-Antoine Gribal et Virginie Rousset, trépassés bien avant leur naissance, se les imaginaient-ils seulement, à une époque – vers 1870 – où se faire portraiturer à l’économie par un photographe était réservé à une élite aisée, car le commun n’affichait pas encore cette vanité ? Certes, dans les veillées, les fils évoquaient leurs aïeuls, qui vivaient à leurs dires dans une époque idyllique ; ou qu’alors, malgré les temps difficiles, les gens avaient à cœur, en se serrant les coudes, d’entrevoir le bonheur. Mais les enfants, les adolescents, absorbaient peu de ces histoires du passé, ils entendaient leurs devanciers ratiociner, et ils n’y prêtaient pas attention. Auguste, Jean-Louis, Christine, conservaient dans un coin de leur mémoire que le grand-père était originaire d’Aspiran, mais ils méconnaissaient le détail de cette affaire de pérégrination qui se déroulait un peu avant le mi-dix-neuvième siècle. Ce Jean-Antoine avait été ce qu’ils devraient être à leur tour : des gens de glaise, car il leur semblait que de toujours cela fut leur condition. Et dans le tréfonds de leur conscience ils devinaient l’arrière-grand-père, dont ils ignoraient le prénom, le père de

 

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Jean-Antoine donc, courbé vers la terre, lui arrachant de ses mains la subsistance journalière pour lui et les siens. Louis, car tel était son prénom, vint du Pouget, vécut avec son épouse Magdelaine Jeanjean à Aspiran, puis y mourut. Comme tant et tant de laboureurs riches ou pauvres le plus souvent, n’en déplaise à monsieur de la Fontaine, son empreinte s’effaça très vite de la surface bosselée de la terre, au point qu’en deux générations plus personne, proche ou non, ne parlait de lui. Avait-il même existé, ce Louis d’Aspiran ? Les registres, d’une façon laconique et formalisée, dès que les officiers civils de la nouvelle République du vingt-deux septembre 1792 s’en emparèrent, l’attestaient, mais pour sentir son léger souffle de vie, il était d’une impérieuse nécessité de secouer la vieille poussière des pages jaunies où Louis l’Aspiranais d’adoption reposait avec l’innombrable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Première époque

 

 

 

 

Voilà deux ans ou presque que Louis avait quitté le Pouget, son village natal, pour s’installer à Aspiran, le village où son épouse, Magdelaine Jeanjean, vit le jour quelques vingt ans auparavant, le cinq février 1784. Louis aurait pu, en toute légalité, se permettre d’exiger de son épouse qu’elle se fixât là où il le désirait, au Pouget bien sûr. Mais il s’était ravisé, considérant que Magdelaine, trop tôt arrachée à son terroir, se serait décrépie loin de ses habituels repères. Il remarqua plusieurs fois lors des traditionnelles fiançailles officiellement établies, combien l’humeur de Magdelaine différait selon le lieu. Au Pouget, lorsqu’elle y venait plusieurs jours, elle résidait chez un lointain cousin, Jean-Pierre Jeanjean, maréchal à forge, et malgré la bonne volonté de Jeanne Roquefeuil, l’épouse de ce dernier, et de leurs enfants, Magdelaine tombait dans une espèce de langueur dont un seul être l’en sortait, son promis Louis. Alors que, lorsque Louis la retrouvait à Aspiran, il constatait l’étonnant contraste ; là, dans ses murs, sa fiancée resplendissait. Cela l’émouvait et c’est à ces occasions qu’un sentiment de honte l’oppressait, car

 

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Magdelaine était un amour de jeunesse, de sa prime jeunesse à elle, il ne se rappelait plus au juste quand la première fois il la côtoya. Il se souvenait d’une petite fille de six ans pleine d’aplomb, lui qui à cette époque vivait ses vingt ans, dire avec cette assurance naïve propre aux enfants :

« Attendez-moi, Louis, ne désespérez pas, je serais grande et vous m’épouserez. »

Paroles définitives prononcées lors du mariage de son parent maréchal à forge, desquelles jamais elle dévia. Magdelaine traversa l’enfance, l’adolescence, avec comme ses consœurs des rêves de prince charmant, mais pour elle, il possédait les traits de Louis. C’était cela l’incompréhensible, Louis ne concevait pas que dans la précocité de son âge, par une parole qu’il estimait être un mot d’enfant, Magdelaine eût pu faire montre d’une constance aussi absolue. Pourtant les occasions de fréquenter de sémillants jeunes gens ne lui manquèrent pas à Aspiran ou dans d’autres lieux, lors des fêtes patronales camouflées sous d’autres prétextes, car honorer le saint patron dans la période encore révolutionnaire signifiait un mauvais esprit de mauvais aloi ; et Magdelaine ne se privait pas de danser, mais au grand jamais pas plus d’une volte avec le même galant. Ce naturel décontenançait Louis, il avait connu pour ses vingt ans une fleur en bouton qui lui promit sans retenue la plénitude de sa florescence et à sa surprise elle s’y tînt. Il s’ébahissait même qu’à son côté sa gaucherie habituelle envers le beau sexe s’évanouissait et lors des promenades qu’ensemble ils effectuaient, l’aisance des mots, des gestes, lui arrivait sans que cela ne lui coûtât. Il comprit que cette facilité, il la lui devait ; trop heureux d’accepter son offre il devint en temps voulu son mari et, puisque loin d’Aspiran elle risquait de dépérir, il s’astreint à cultiver la terre de ce lieu : cette concession ne lui coûtait guère qu’un déplacement de deux bonnes lieux.

La première saison de Louis sur les terres aspiranaises fut catastrophique. Certes tout le monde subit l’aléa climatique, car l’été 1803 souffrit d’un violent excès de fièvre dû au soleil qui interdit pour juin, juillet et août à la plus petite goutte d’eau de tomber des cieux. La moindre trace d’humidité fut bannie des cultures, d’ailleurs il subsistait peu de vie dans cette nature desséchée, même la belle et verte Normandie n’était qu’une paillasse où des bovins squelettiques et désespérés cherchaient une rare pitance. Les hommes, eux – enfin, les plus robustes – passèrent cette période sèche par le savoir ancien de conserver les produits alimentaires grâce au séchage, à la salaison, au fumage.

 

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Il y avait aussi un bienfait de la nature dont nul n’ignorait qu’il se conservait seul pour l’éternité ou presque : le miel, pour tout dire, qui depuis la Haute Antiquité apportait ses avantages sous toutes les latitudes. Cependant, concernant ces réserves, rares étaient ceux dont les provisions prévoyaient une disette de pluie de plus de cent jours, une durée propre à assécher les disponibilités naturelles d’eau, et que boire qui ne fût pas corrompu par cette atmosphère d’enfer ? Avec de la chance, ici en Languedoc, une coulée de lait de brebis ou de chèvre, ou alors une gorgée de vin adoucie de miel.

En automne 1803, le climat redevenu tempéré stimula la nature pour prodiguer ses faveurs habituelles. Cela tombait à propos pour Magdelaine dont la première grossesse atteignant le septième mois prenait de l’ampleur et réclamait une nourriture abondante et variée, d’autant que les vendanges, avec cet ensoleillement, furent précoces et réclamèrent toutes les mains disponibles y compris celles des futures mères. Les portions de vigne que possédait Louis n’atteignaient pas une surface telle qu’elle justifiât le recours de son épouse. La parentèle de Magdelaine résidant à Aspiran suffisait, mais la vendange, par la symbolique qu’elle génère, ce beau vermeil qui recèle la vie, le « Ceci est mon sang » apprit au catéchisme, attirait les volontés et Louis usait de stratagèmes pour faciliter celle de sa femme, à mi-voix il lui disait : « vois comme nos souches sont vieilles, elles ne portent guère, tu n’as nul besoin de t’éreinter beaucoup. »

Au dernier jour de vendémiaire, le vin nouveau fut tiré avec précaution et appréhension. Avait-on réussi la vinification, cette alchimie mystérieuse dont le résultat parfois affligeait, satisfaisait quelquefois, et une ou deux fois par décennie consacrait un millésime. Le soleil de plomb, saturant en sucre le raisin, provoqua la vendange dès fructidor, et classa la cuvée de 1803 comme exceptionnelle, une des meilleures du siècle débutant. C’étaient de bons augures pour le proche avenir dont les conversations remuaient en tous sens l’objet pour le voir sous tous les angles. Ainsi donc l’Empire semblait inévitable pour confirmer la Révolution et empêcher tout retour à l’obscurantisme du passé féodal.

Mais avant cette naissance constitutionnelle, il y en eut une capitale dans le foyer Gribal. Vers cinq heures du matin, le quatorze brumaire an XII – six novembre 1803 – se présenta Marie-Magdelaine, accueillie par la sage-femme Marie Rigal, épouse de François Castel, avec toutes les précautions de son art par ces gestes adroits qui

 

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s’apprenaient depuis les temps antédiluviens au contact de matrones confirmées par les multiples accouchements qui formaient la femme à la sagesse de la vie. Cette Marie Rigal eut toute son existence la soif de s’instruire en tous domaines. Elle approchait de la soixantaine quand elle s’engagea dans « le mestier d’accoucher les femmes ». Elle ne savait ni lire ni écrire, mais comme lui disait son mari avant de disparaître au printemps de l’an XII (juin 1804), avec le contentement dans la voix : « le jacques se dispense de ce luxe de vaniteux et ce qu’on doit savoir des livres le curé nous le dit ». Marie Rigal raisonnait autrement mais, devoir d’obéissance oblige, elle ne laissait rien paraitre. Pourtant, une fois libérée du pouvoir marital, elle arracha les rudiments de la connaissance qui l’autorisèrent quelques cinq années plus loin à signer son nom sans rature ni hésitation.

Louis, dans la matinée, après une nuit blanche, alla déclarer sa fille aux autorités municipales et n’eut pas trop de problème à les trouver. À une autre époque, lorsque le calendrier grégorien maîtrisait le temps, la difficulté s’en fut trouvée corsée, car Marie-Magdelaine naquit un dimanche, jour consacré comme il se doit au questionnement de l’âme et le maire, Pierre Couzin fils, aurait invité Louis à prendre date le lendemain, mais pour le calendrier républicain, point de jour du Seigneur, relégué à l’ignorante superstition. Quelques années auparavant, lorsque l’une des constitutions républicaines remplaça les maires et leur conseil par une administration municipale, Louis s’en serait allé proclamer la naissance de sa fille au citoyen François Aniel, officier public et officier municipal, frère de Jean Aniel, laboureur de son état – une position sociale comparable à celle d’entrepreneur agricole, en capacité grâce à la possession des outils et des ressources animales d’entretenir les propriétés des tiers. Jean Aniel était le père d’Anne Jeanjean, la mère de Magdelaine.

Pour Anne, la venue de sa petite-fille s’apprécia comme l’ultime bonheur de son passage ici-bas : elle décéda un mois plus tard, le vingt-trois frimaire an XII (quinze décembre 1803). Thanatos faucha et emporta Anne d’une façon inopportune, disons sans aucun savoir-vivre, car Jeanne, une de ses filles, préparait son mariage, prévu le vingt-deux nivôse an XII (treize janvier 1804). Depuis des mois cet évènement tenait les familles Jeanjean et Quillié – celle du futur – en haleine. Comme à l’accoutumée, la saison des épousailles pour les travailleurs de la terre se plaçait quand celle-là se reposait et la détérioration de la santé d’un des protagonistes n’entrait pas en compte ;

 

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on estimait qu’en faisant un effort sur soi, en économisant ses forces, il était possible de maîtriser le calendrier incertain de son existence et que de toute façon, la Providence suppléait tout manquement grâce à la prière, donc il ne servait à rien d’avancer une date pour avoir la certitude d’une présence, car la volonté céleste commandait un jeu que de toute éternité elle avait écrit.

Marie-Magdelaine profita du doux hiver 1803-1804 pour s’épanouir dans un foyer plein de projets, car le bilan de l’année passée fit comprendre à Louis avec plus d’acuité que la vigne permettait de sauver une saison mal engagée pour les autres productions. Or ses vignes cumulaient des décennies de vie et arrivaient à leur terme, il fallait replanter des plans nouveaux, rajeunir progressivement les ceps. Il s’attèlerait à un arrachage partiel après les futures vendanges, pour l’heure en ce printemps 1804, il sectionnait avec sa cisaille les bouts des sarments, les empêchant ainsi de pousser dans tous les sens et de s’accaparer, ces gourmands, de la sève au détriment des grappes. Quand il aurait terminé, avant de retrouver ses pénates, il se détournerait du chemin habituel et passerait par devant la maison commune pour écouter les dernières nouvelles.

 

 

 

Un des plus sûrs, des mieux informés de la place d’Aspiran se trouvait être un vénérable gaillard de quatre-vingts ans, Pierre-Philippe Aubrespy de Lafarelle, lieutenant-colonel en poste à l’hôtel national des Invalides depuis 1773, avec à cette date l’attribution de la pension de quatre cents livres par an affectée à cette charge, ce qui n’était que justice après presque quarante années de service à la défense du royaume. L’homme naquit à Montpellier dans la paroisse Notre-Dame-des-Tables le onze juin 1722. Son père exerçait le métier des armes comme capitaine au régiment de Bassigny, une minuscule région située dans la Champagne méridionale. Ainsi, en toute logique, à son treizième anniversaire il fit ses classes dans ce régiment sous le commandement de son père et sans trop de peine il se vit décerner le grade de lieutenant ; ensuite, il patienta jusqu’en 1746 pour acquérir le grade de capitaine dans le 2e bataillon de Béarn. Mais pour le propulser au niveau de grand soldat, il fallait un

 

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conflit d’importance, pourvoyeur de belles décorations, elles-mêmes sacralisant l’héroïque valeur martiale. Le conflit général de 1756-1763 allait éclater, la tension entre les futurs belligérants alourdissait une atmosphère étouffante, parfois l’orage tombait ici ou là : aux Indes, aux Amériques, sur le Vieux Continent, par des accrochages meurtriers entre des armées ennemies prêtes à en découdre.

Pierre-Philippe Aubrespy de Lafarelle s’embarqua à Brest à bord du Léopard, un vaisseau trois ponts de premier rang, en avril 1755, se mettre sous les ordres du commandant général du Québec Louis-Joseph de Montcalm-Gozon, un languedocien de la plaine nîmoise. Son cadet Aubrespy de Saint-Martin, né à Aspiran le vingt-neuf juillet 1741, fut bien moins servi dans sa carrière guerrière : insuffisamment aguerri, bien que volontaire au régiment Béarn à ses treize ans, les combats d’envergure de cette guerre lui furent épargnés. Par ailleurs, de son père Claude Aubrespy, décédé, il ne put attendre aucun soutien. Il se contenta donc de végéter comme lieutenant au bataillon de Béziers, de se voir ensuite versé dans les troupes de réserve des colonies. Quant à l’aîné Aubrespy, avant de trouver la gloire, il cueillit amour et beauté sous les traits de Marie-Louise d’Agneau Douville, native de la Belle Province, d’une famille qui paya un lourd tribut à la défense du Québec : son père d’abord, le capitaine Alexandre d’Agneau Douville, qui mourut de ses blessures ; puis ses deux frères qui pour l’un fut tué par les « Anglés » et pour l’autre, chose odieuse et inimaginable, fut mangé par les sauvages autochtones, néanmoins alliés des Anglais, au fort de Niagara ; et pour finir deux oncles : le sieur Jemontville, assassiné par les Anglais en 1755, donc avant le début officiel des hostilités, et le sieur Devilliés, mort à Québec.

L’officier Aubrespy de Lafarelle, chevalier de l’Ordre de Saint-Louis, distinction attribuée sans réserve aux roturiers pour de hautes et authentiques valeurs, et la demoiselle Marie-Louise d’Agneau Douville se marièrent à l’église Notre-Dame de Montréal le vingt-trois avril 1759, année qui vit le début de la fin de la domination française dans la nouvelle France. Sitôt la cérémonie du mariage terminée, le capitaine Aubrespy se positionna dans la capitale, Québec, où les Britanniques, dès juin, organisaient le siège de la ville. Une tactique éprouvée depuis Jules César : la poliorcétique. Cela consistait à affamer les assiégés qui généralement se reposaient sur la venue d’éventuels renforts pour leur délivrance puis, constatant au fil du temps la carence, ils se décidaient à une sortie, bien qu’affaiblis par un trop long jeûne ; alors les

 

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assiégeants les taillaient en pièces dans l’allégresse ou bien, pleins d’exultation, saccageaient la ville quand elle hissait le drapeau de la reddition. La plaine d’Abraham, le treize septembre 1759, fut le théâtre de l’offensive française pour briser le siège, ultime charge sous le commandement du marquis de Montcalm mortellement blessé dans la bataille. « Tant mieux, je ne verrai pas les Anglais dans Québec », dira-t-il en expirant son dernier souffle. De son côté, le capitaine Aubrespy se compta parmi les dix-huit officiers et les trois-cent-cinquante-deux soldats capturés par les Britanniques. La détention dura cinq jours, une infamie qui marqua à jamais Aubrespy de Lafarelle et, en guise de conclusion, il dut souffrir, de par sa présence, les négociations de la capitulation de la ville. Ensuite, avec son épouse du Nouveau Monde, il regagna la France, où il poursuivit sa carrière ici et là avant d’obtenir son poste à l’hôtel national des Invalides. Cela lui permit, lorsque vint l’époque perturbée de la Révolution, de prendre langue avec une multitude de personnages qui atteignirent la notoriété pendant ces évènements et par la suite il conserva au moins d’une façon épistolaire nombre de ces contacts. Ainsi, faisant retraite épisodiquement à Aspiran, la population locale profitait d’informations inédites et de première main. Quand Louis arriva sur la place, le vigoureux vieillard, qui en quelque sorte tenait salon, analysait la situation politique qui s’ouvrait à un nouveau régime, grâce à la future constitution dite « de l’an XII ».

Le personnage fascinait d’abord par sa vie passée, car tous connaissaient dans les grandes lignes son épopée, puis par sa prestance, sa stature au-dessus de la moyenne et sa mise. Son uniforme de lieutenant-colonel resplendissait dans un décor de ternes habits, sa main gauche agrippée à la garde de son sabre dont il jouait en la tirant un peu de son fourreau permettant à la lame de prendre un rayon de soleil qui démontrait qu’elle n’était point factice. Son mariage avait été l’occasion pour Louis de se mêler à la population aspiranaise qui s’était plu à lui narrer ce qu’il convenait de savoir de l’énergumène. Magdelaine et Louis n’avaient guère eu le loisir de convenir de la date de leur union, le trente fructidor an X (dix-sept septembre 1802), car l’autorité municipale, représentée par les citoyens Menard, Palot, Gabriel, Galissard et Couzin fils, citoyen-maire, la leur imposa le presque dernier jour de l’an 10, avant les cinq jours complémentaires qui concluaient véritablement la dixième année de la jeune République. À Aspiran, le mot « égalité » ne se prononçait pas en vain, car ce même trente fructidor, le citoyen-maire déclara le consentement réciproque de Jacques

 

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François Lautard avec Marguerite Pastourel et de Pierre Dominique Cabassut avec sa cousine Marie Cabassut. Toutes les familles mélangées entendirent la même voix monocorde articuler les phrases règlementaires et le discours de circonstance qu’exprimait la République par la bouche du citoyen-maire ; de toute évidence, trois mariages le même jour dans une commune peuplée d’un nombre restreint de feux, signifiaient par le jeu compliqué des alliances familiales que le village en entier, excepté les imbuvables scrogneugneux, se livrait à une fête de la fraternité, verre en main rempli du jus de la treille, car à cette époque où le calendrier sanctifié n’avait plus cours, le premier jour de l’année, soit le premier vendémiaire, était dédié au raisin. Ce jour-là, les habitants du village faisaient les gorges chaudes de la dernière prouesse d’Aubrespy de Lafarelle :

« Quelle gaillardise, cornegidouille, quand on y pense !

– Ventrebleu, il était bien pressé d’écourter son veuvage !

– Oui-da, sacrebleu ! Début nivôse (trente décembre 1801) le voilà veuf inconsolable et à la fin germinal (vingt avril 1802) il convole plus fringuant qu’il n’a jamais été.

– Forcément, cornegidouille ! En germinal, la sève te remonte par tous les nerfs, et alors comment résister aux formes girondes de nos luronnes ?

– On ne peut pas dire qu’il a le bois sec. À quatre-vingts ans, il a quatre fois plus de vigueur dans le déduit qu’un jeune homme de vingt ; et le soir des noces, d’après les domestiques, il a offert à sa moitié plusieurs services, ventrebleu !

– Et pour être sa moitié, cornegidouille, c’est bien sa moitié, puisque Marie-Magdelaine Sabatier est deux fois moins âgée que notre Priape ! »

La suite de la conversation se déroula entre clins d’œil salaces et sous-entendus grivois, où l’on démontrait à Louis, preuves à l’appui, combien il avait eu raison de s’établir dans ces lieux, où Vénus et Cupidon alliés se plaisaient à protéger les habitants, même à des âges avancés, de toutes les puissances maléfiques promptes à nouer les aiguillettes.

 

Lorsque Louis arriva sur la place de la maison commune, Aubrespy de Lafarelle évoluait à pas comptés devant l’auberge voisine où le menu peuple attablé ouvrait ses oreilles avec attention. Il passait et repassait entre les tables tout en s’adressant à la

 

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cantonade, lorsqu’il en ressentait le besoin il saisissait un gobelet, vidait le contenu par terre et, prenant le cruchon, il se versait d’abondance le nectar de la dernière vendange puis, par petites gorgées, il humectait son gosier soumis à une grande sollicitation.

« Oui, mes amis, l’Empire est à l’ordre du jour, qui qu’en grogne, quoique qu’en disent les infâmes comploteurs royalistes… »

Sans le dire, le vénérable vieillard évoquait la récente arrestation de Cadoudal, le prétendu commandant de l’armée catholique et royale, dont l’exécution interviendrait sous peu, et aussi le jugement assorti de la condamnation à mort du noble comploteur Louis Antoine de Bourbon-Condé, duc d’Enghien dont le sang tout princier qu’il fut, s’échappa de sa personne le vingt-et-un mars 1804, comme l’eut fait le sang du dernier des croquants dans les mêmes conditions.

« Souvenez-vous de tous les ci-devant, suppôts des rois qui, par-delà les frontières, ourdissaient des pièges ignominieux pour asservir encore le peuple, avec la complicité de tous les tyrans unis pour briser les reins de la République ! Res Publica ! La chose publique qui nous appartient à tous, à condition que l’ordre soit assuré. Qu’adviendrait-il, mes amis, si vous laissiez vos cultures aller à vau-l’eau ? Nous crèverions tous de faim, tout bonnement. Notre République, pour vivre en paix, doit avoir son protecteur inflexible. »

Pour appuyer sa parole, le vieux soldat défourailla son sabre et fit un salut solennel avant de le renfourner, tout en exhortant la petite foule.

« Un glaive qui tranche le col des renégats de tout poil comme vous arrachez les mauvaises pousses de vos terres et qui hache menu les hordes barbares à la solde des despotes qui maintiennent leurs peuples dans la servilité et l’ignorance, et dont notre devoir en tant que nation éclairée est de les libérer de l’oppression !

« La tâche est si grandiose qu’un seul homme me paraît capable de l’accomplir. Cet homme, vous le connaissez, moultes fois dans le passé récent il réalisa des prouesses digne d’Hercule : dois-je vous rappeler comment, à Arcole, à la tête des grenadiers, protégé par notre magnifique drapeau, il repoussa l’Autrichien ? Quand la nation a un fils aussi exceptionnel, elle le charge de sa destinée.

« Mais, me direz-vous, pourquoi le faire empereur, puisque depuis cinq ans il détient les rênes du pouvoir, en tant que consul provisoire d’abord, puis premier consul,

 

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et enfin consul à vie plébiscité à une écrasante majorité d’électeurs dont je m’honore d’être ? »

Pendant que le vieux militaire ménageait sa voix un court instant et réservait sa réponse attendue, Louis perçut dans son dos une brève discussion.

« Comment peut-il voter, alors que je n’ai pas vu son nom sur la liste des notabilités ?

– Un militaire tel que lui, avec toutes les campagnes qu’il a faites, est électeur d’office. Le cens, la liste des notabilités, ne le concernent pas ».

Le lecteur se souviendra que les militaires de carrière, en France, furent exclus du suffrage universel en 1848, véritable acte de naissance de la « grande muette » et n’obtinrent le droit de vote qu’après les femmes, qui elles, l’exercèrent en 1944.

« J’ai voté pour qu’il soit consul à vie, et j’approuve la motion du tribun Curée du dix floréal dernier (trente avril 1804). D’ailleurs, je connais un peu Jean-François Curée, il nous est arrivé une fois par le passé de voyager ensemble, mais vous aussi vous le connaissez, c’est un citoyen de chez nous, d’une cinquantaine d’année, natif de Pézenas, député de l’Hérault, élu à l’Assemblée législative en septembre 1791. Il est d’un commerce tout à fait captivant, car sa culture de fin helléniste est en tout point remarquable… »

Devant les visages dubitatifs de ses auditeurs Aubrespy de Lafarelle précisa.

« Tout ce qu’une intelligence peut étudier sur la Grèce antique, base de notre civilisation, il en est instruit. C’est donc en esthète qu’il s’implique dans la politique, loin de l’intransigeance de ces hommes du Nord qui ont fait glisser la Révolution dans un funeste destin. Lors de cet entretien, il y a bien des années, déjà il soutenait que seul l’Empire confié à cet homme dont le génie se mesure à l’aune de ses victoires, serait à même de nimber le pays d’une gloire retentissante. Mais notez tous que l’Empire ne nie pas la République, au contraire, il la justifie. De plus, lorsque les chefs des puissances européennes négocieront quelques traités, ne sera-t-il pas plus audacieux qu’un empereur, fameux soldat, parle au nom de la République ? Cependant, la grande idée de Jean-François Curée est de rendre la magistrature suprême héréditaire et, je vous l’avoue, j’étais réticent à cette théorie, je m’en suis ouvert auprès de ce politique, ce qu’il m’a dit, je vous le rapporte. »

 

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« Une fois encore, Aubrespy de Lafarelle avala une coulée avec un indéniable plaisir avant de reprendre.

« Monsieur, m’apostropha-t-il, vous êtes d’une génération empreinte de ce concept qui veut que les fils naturels et légitimes succèdent à leur père. Or, il ne s’agit pas ici d’héritage ordinaire de rois : nous imposons la garantie à vie de la République. Pour reprendre l’exemple, le père choisira son successeur parmi celui qu’il jugera digne d’être son fils spirituel. Ainsi, l’empereur une fois nommé sélectionnera celui qui lui succédera, et le formera en conséquence pour être un personnage hors du commun, au-dessus de la mêlée des basses manœuvres politiques, ayant une vision orgueilleuse de l’avenir du pays.

« L’Empire, en vérité, citoyens d’Aspiran, est dans le cours naturel de notre histoire, c’est la raison pour laquelle je voterai en sa faveur, et pour son hérédité, lors du plébiscite. Citoyens, mon salut ! »

La motion du tribun Curée fut adoptée par l’Assemblée. En récompense, Jean-François Curée fut promu au grade de commandeur de la Légion d’honneur, puis l’empereur le désigna sénateur avant de le faire comte de la Bédissière. Cocasserie de la République ? Certes non, puisque depuis longtemps elle avait cessé d’exister.

Toute la vérité, rien que la vérité ! Je le jure !

Cette vérité m’oblige à avouer qu’il était impossible à Pierre-Philippe Aubrespy de Lafarelle, au printemps 1804, d’analyser la situation politique sur la place du village d’Aspiran, car depuis un an il était mort. La Grande Faucheuse l’emporta le vingt-trois pluviôse an XI (douze février 1803), mais il n’en demeure pas moins vrai que les propos rapportés ci-dessus auraient pu, auraient dû, être tenus par le vieux guerrier s’il avait vécu seulement quelques mois de plus. Et qu’est-ce qu’une dizaine de mois à l’échelle d’une vie longue et bien remplie ?

Ce sursis, mon bon Aubrespy, je te l’accorde.

Bien plus tard, lorsque beaucoup d’eau tumultueuse, et tueuse à l’occasion, aurait passé dans le lit de la rivière Hérault, les anciens du village affirmeraient qu’en leur jeune temps ils entendirent un homme singulier glosant sur la conjoncture politique devant des hommes régulièrement rassemblés en un forum improvisé ; et ils rapporteraient quelques phrases éparses du discours de cet homme, sans rapport à

 

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aucune espèce de chronologie, telles que leurs pères les distillaient toutes chaudes à la maison pour les disséquer à la veillée.

« Cornegidouille, disait mon aïeul, cet Aubrespy n’est pas homme à détaler comme un connil !

– Oh non, sacrebleu ! En son temps glorieux, fracasser les Anglés l’occupait comme jeu joyeux.

– D’après les dires de mon grand-oncle, son occupation favorite entre toutes c’était d’être galant près des dames…

– Diantre ! Le bougre présentait bien, beaux atours, belle prestance, et nos luronnes se pâmaient volontiers.

– Sa verdeur, cornegidouille, sa verdeur ! Pensez que sur ses quatre-vingts, soit un peu avant ou un peu après l’Empire, je ne sais plus trop (quand l’aïeul racontait ça j’étais tendre mouflet), toujours est-il que sitôt sa bourgeoise au tombeau…

– Mon grand-oncle, ventrebleu ! disait qu’il l’épuisa dans le déduit et bigre, le bougre était né vingt ans avant elle.

– Eh oui, sacrebleu ! Pour vaincre, un bon soldat ne néglige jamais l’entretien de son arme…

– Je crois bien, cornegidouille, qu’il se remaria après la proclamation de l’Empire avec une femme, crévindiou, que mon aïeul aurait besogné de bon cœur. Elle venait de Bouzigues, une brune qui aimait les caresses… du soleil.

– Diantre, il se crut renaître, mais diantre il abusa tant de la bête à deux dos que diantre avant que l’année passe, il trépasse !

– Ventrebleu ! Vous n’y comprenez rien ! Il est mort en un combat magnifique en rendant hommage à l’Amour.

– Mon aïeul disait que pour honorer sa dame avec régularité il se gavait de poudre de mouches cantharides, c’était le secret, cornegidouille !

– Fichtre et foutre ! Mort au service de Vénus, beaucoup envieraient ce sort, avant que la décrépitude fasse que le seul plaisir qui survive un peu soit celui de pissoter mollement… »

 

 

 

 

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Après le départ de l’illustre, quelques-uns qui n’avaient vidé qu’en partie leur chopine prolongèrent entre eux l’analyse ; les autres, avec sagesse, imitèrent le combattant Aubrespy. Louis adopta cette dernière position. Sur le chemin il songeait à cette harangue passionnée favorable à l’empire héréditaire qui pointait à l’horizon. Il s’avoua que quoiqu’il en pensât, ce régime futur, comme le précédent et ceux passés, il le subirait sans pouvoir rien y changer car, au vrai, le pouvoir de s’exprimer par un vote régulier, la législation en l’état l’en dispensait. Il en aurait été différemment s’il n’avait pas délaissé son clocher natal pour Aspiran. Son aîné François, citoyen du Pouget dont la situation historique par les deux générations antérieures lui permettait de figurer sur la liste communale des notabilités, était de fait autorisé à signifier son choix politique – certes de façon indirecte par la désignation d’une liste à l’échelon cantonal, qui elle-même élisait une liste au niveau du département et ainsi de suite par palier jusqu’au sommet. Car la démocratie intégrale, directe et masculine, installée en septembre 1792, démontra ses limites quelques mois plus tard par les excès des hommes choisis pour l’œuvre politique. Dans le tréfonds de ses considérations personnelles, la politique n’absorbait peu ou pas les réflexions de Louis ; il constatait seulement qu’elle déterminait sa vie mais beaucoup moins que les conditions climatiques n’influaient ses cultures. Chemin faisant, il se répétait que rien ne surpasse en importance la terre, mais dans le même temps il s’en mordait presque la langue, se remémorant Louis, son père, qui consacra sa vie entière à tracer, fabriquer et installer serrures et ferrures, dont le savoir-faire rayonna loin autour du Pouget et lui assura respect et réputation. Louis le serrurier n’obligea aucun de ses fils, François et Louis, à embrasser son état, il laissa à sa fille Élizabeth liberté de choix de son époux, alors qu’ayant formé quantité d’apprentis de valeur il pouvait lui imposer le plus méritant et dès lors aurait considéré celui-ci comme un nouveau fils. Mieux encore, Louis père évita à ses fils de s’échiner au profit de propriétaires-rentiers, il investit à leur bénéfice dans l’achat de terres et constitua une dot à sa fille. Lorsqu’il sentit sa fin prochaine, tout était réglé à sa convenance. Il partit serein le dix-sept septembre 1799 à deux mois de son soixante-troisième anniversaire : jamais la décrépitude physique ne le toucherait.

Huit lieues à l’est du Pouget, ou mieux, à trente-deux kilomètres selon la dénomination du tout nouveau système métrique basé sur la mesure du méridien dont on

 

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retenait une fraction de ce dernier, notion arithmétique qui le dépassait, Louis l’Aspirannais se souvenait de cette époque par une lettre que leur envoya l’oncle Pierre, le marchand-épicier de Montpellier, fin novembre-début décembre 1799, avant le mariage du cousin Pierre fils. Il occupait alors avec Élizabet sa sœur la maison du père au Pouget.

 

« Mes biens chers neveux,

 

Avec le trépas de votre père, c’est bel et bien une partie de mon existence qui me fera défaut dans l’avenir. Certes nous n’étions pas, mon frère Louis et moi, à nous retrouver à toute fréquence, mais cela pesait peu dans l’affection que nous nous portions. Avant que nos vies s’axent sur des chemins particuliers, l’empreinte de ce passé commun, lors tous assemblés près de l’âtre dans la chaumine de nos bons parents, se ressentait si fort à l’un comme l’autre qu’un seul de nos regards nous retournait à ce temps béni, cette quintessence de nos vies à tous, exceptés les mal-nés et les malvenus tôt abandonnés à leur triste sort. J’eusse tant aimé rassembler lors du mariage de mon fils Pierre tous les composants de notre famille… Hélas ! le décès de Louis m’obligea par décence à repousser les épousailles, pourtant je n’abandonnais pas cette prétention à tous nous réunir face à la réputée famille de ma future bru, Marie-Louise Lonjon, dont tous les membres font ici la revente : qui de la toile, qui du drap, qui de l’indienne, qui même de la quincaillerie. Mais il était écrit que les difficultés se ligueraient pour créer moult empêchement. Ce fut souvent le déclin de la santé de ma bonne épouse Françoise Joulié qui suscita report et report... »

 

Françoise Jouliés, native de « Milhau » en Rouergue vers 1740, s’éteignit le deux fructidor an VIII (vingt août 1800). Elle avait sa vie durant soutenu son mari dans le commerce de drogues à base de plantes rue de l’Herberie, puis dans la revente d’épices dans la boutique sise en la même rue. Elle expira son dernier souffle quelques pas plus loin, rue de la Vieille, dans la maison Périmond.

« …Toutefois il fallait se décider car l’état de ma future bru n’accordait pas un délai outrepassant le temps d’être si grosse que tous le constatassent, et

 

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fissent quelques moqueries de mauvais aloi, surtout de la part de ces escarabins prompts à railler les mœurs régulières au lieu de fréquenter la Faculté et y assimiler savoir es médecine. En outre, comme vous tous le savez, Pierre est dans le présent enrôlé parmi les défenseurs de la Patrie, fourrier dans la compagnie des canonniers basée à Cette, et si de malaventure il advient que le calme du moment s’interrompit pour le tumulte qui oncques n’a cessé depuis la décennie passée, la sagesse impose la règle honnête qui veut qu’un enfant soit de père reconnu. Or donc le trente frimaire prochain (vingt-et-un décembre 1799) s’accompliront les épousailles, un simple constat officiel dépourvu de joyeuses libations. Reste entendu, mes chers neveux, dès que le ciel s’éclaircira des présents soucis, que nous viendrons vous présenter votre nouvelle cousine. »

 

En effet, le temps pressait pour que le mariage se prononçât avant que la grossesse de Marie-Louise Lonjon ne fût par trop visible. Elle devait accoucher d’une fille, prénommée Jeanne Clotilde Olympie, le sept floréal an VIII (vingt-sept avril 1800) à peine plus de quatre mois après l’évènement. Pourtant, l’accouchement à une date rapprochée ne suscita pas de commentaires malveillants. il faut dire que la commune de Montpellier se dimensionnait à un niveau tel que les habitants, et surtout les voisins, ne décomptaient pas de façon systématique le nombre de mois qui faisait bonne mesure comme on eût pu le faire dans des lieux plus réduits où souvent vivaient aussi des esprits réduits.

D’autant qu’en y regardant de près, la famille Lonjon jouissait sur la place de Montpellier d’une authentique considération car outre le négoce où elle excellait, plusieurs de ses membres appartenaient, comme Pierre père et Pierre fils, à cette société discrète qui prônait le lien fraternel entre tous ses adhérents et qui avait pris parmi l’élite éclairée une ampleur significative dans la cité une à deux décennie avant la Révolution. À titre d’exemple, lorsque le frère cadet de Marie-Louise fut baptisé, le trois janvier 1782, le registre recueillit les signatures singulières de ces frères associés : outre celle du père, Étienne Lonjon (avec d’autres Lonjon), celle de l’oncle maternel Mathieu Brueys, sans profession déclarée, de Léonard Baude, conseiller du roy et notaire (avec d’autres Baude), cernant le paraphe de dame Jeanne Malzac, épouse de noble messire Jean Marc Antoine de Marmiers-Prignan, commissaire des guerres provincial en

 

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Languedoc. Cette société se cooptait et formait dans le royaume d’alors un véritable parti politique qui jouerait son rôle dans l’évènement majeur à venir. En effet, elle enrôlait et brassait un large éventail d’individus dans toutes les classes sociales, exceptées les plus basses : brassiers, manouvriers ou « ménagets », ainsi nommés en Languedoc car au début de leur histoire, il s’agissait d’un « mesnage », soit un groupe familial très étendu, presque une communauté, tenu de mettre en valeur les terres du domaine seigneurial. Ailleurs dans le royaume existaient des métayers : à l’origine le mot se construisit sur « moitoiier », mais ne croyez pas que le propriétaire foncier et son métayer partageaient à égalité les fruits de la terre !

 

 

 

« Mon doux Louis, tu as mis un long temps pour t’en retourner ».

Assise sur le pas de sa porte, Magdelaine donnait le sein à sa fille Marie-Magdelaine tandis que dans l’âtre la marmite pendue à la crémaillère maintenait le souper à bonne température.

« Je suis passé par le plan de la mairie, savoir un peu les nouvelles, et ce brave Aubrespy de Lafarelle dégoisait sur l’Empire qui protègera bientôt la République.

– Ce bougre d’Aubrespy bascule en vieillardasse pour se passionner de politique ! Avant, il menait sa vie paillarde à ribauder et gare si une croupe mafflue passait à portée de sa main, le vieux grivois jouait hardi aux claque-fesses ! »

Avant de passer à table, Louis tirait l’eau nécessaire du puits, et arrosait le potager. En principe, son entretien tout comme les soins à la basse-cour étaient les tâches ordinaires qui incombaient à Magdelaine. Les travaux sollicitant la force physique d’un homme, tel le bêchage, ou bien les besognes salissantes, comme le nettoyage de la porcherie, Louis s’y attelait de bon gré.

« Ainsi, l’égrillard Aubrespy polissonnait à claque-fesses ?

– Oui, mais pas les miennes qui n’étaient pas à cette époque assez poupardes pour lui plaire ».

Louis considéra de sa main un chou-fleur et se saisit de son couteau.

 

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« Vraiment, tu réussis bien tes choux, demain tu me feras celui-ci « à la du Barry ».

Entre eux, il s’agissait d’un jeu que d’énoncer à voix haute « à la du Barry » quand Louis cueillait un chou d’une quelconque variété. Cela venait du jour où ce fameux Aubrespy promenait près du potager et s’émerveilla devant le rayon des choux-fleurs. Avec frénésie, il discourut à propos de ce légume à n’en plus finir, tant et si bien que pour s’en débarrasser Magdelaine lui en offrit un. Alors, humant le produit, le palpant avec sensualité, il déclara qu’il le goûterait « à la du Barry ». Depuis lors, espiègle, Louis reproduisait les gestes, la démarche et la voix du lieutenant-colonel.

« Maintenant que je sais la manie de ce bougre, je me dois de l’imiter en tout point, jusqu’à claquer quelques rotondités ! »

Ce fut alors une poursuite taquine entre les rangs de blettes et d’haricots, qui durerait encore si la petite Marie-Magdelaine depuis sa couche ne s’était pas irritée d’un rêve mauvais.

Ce simple bonheur lui ôtait une once des regrets sur sa vie passée au Pouget associé à son frère François. La séparation était sans doute inéluctable, la communauté de travail des deux frères dans ce domaine spécifique de la terre, qui ne supporte qu’un seul maître, ne pouvait que se désagréger. La cohésion de cette alliance fraternelle, du début de l’entreprise, reposait sur Louis père, le serrurier qui, malgré ses connaissances superficielles en la matière agricole et bien qu’il n’eût jamais touché aucun des outils ordinaires du paysan, se dévoilait comme le ciment véritable, le souverain des terres et des cultures. Lorsqu’il disparut en juillet 1799, François vivait en ménage avec Suzanne Boyer et des deux enfants qu’elle accoucha seul François fils survivait alors, encore pour quelques mois – il s’éteignit le vingt thermidor an VIII (huit août 1800), trente et un mois après sa naissance ; le soleil de cet été-là frappa juste ce qu’il fallait pour emporter les plus fragiles parmi tous.

La maison, point d’ancrage de la famille au Pouget, outre le père abritait Louis fils et Élizabeth. Cette dernière estimait avoir effectué son devoir filial comme il sied, appliquant la tradition séculaire admise dans les communautés rurales. Quand sa mère Marguerite Fourestier trépassa en 1780, elle n’avait que sept ans ; alors, sa grand-mère Marie Portal, qui vivait avec eux depuis son veuvage, prit le flambeau jusqu’à son décès en 1782. Forcée par ces deux évènements, Élizabeth accéda à la maturité dès son

 

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enfance et occupa cette place paraissant dévolue aux femmes depuis les origines. Néanmoins, s’atteler aux tâches domestiques de la maison de son père ne lui permit pas un apprentissage scolaire bien poussé, juste le savoir nécessaire, en somme de quoi signer après avoir lu. En principe, elle aurait dû convoler avec Bernard Debreu, tailleur d’habits dans la manufacture du lieu, tout au plus un an après le mariage de l’aîné François, soit dans l’année 1796. Louis, le puîné, se serait uni à Magdelaine Jeanjean au seizième anniversaire de celle-ci, soit courant 1800 et, dans l’attente de cet évènement, les deux Louis père et fils devaient s’arranger pour vivre en bonne entente, soutenus par la visite quotidienne d’Élizabeth pour éviter le dérèglement de leur vie et éliminer le désordre coutumier propre aux hommes seuls. Ensuite, Magdelaine deviendrait la nouvelle maîtresse de la demeure et créerait le nouveau noyau familial qui prendrait soin du devancier Louis selon les habitudes ancestrales, avant que n’arrivât cette vague générationnelle espérée, conséquence logique des mœurs de ce temps à la suite d’une union.

Or, l’histoire ne se planifie pas. Même si les projets établis ne s’exprimaient pas par un ferme vouloir dont on s’accorde à cerner à la mine dans l’almanach les dates retenues. Il advint après le mariage de l’aîné un long et régulier affaissement des forces du serrurier Louis. L’effet immédiat fut la résolution d’Élizabeth de rester auprès de son père, elle convolerait plus tard, car elle ne l’imaginait pas si tôt vaincu. Pourtant, François Lafeuillade, l’officier de santé, pourvu d’une longue expérience – plus de vingt années de pratique en chirurgie – la renseigna sur l’implacabilité du mal.

« Vois-tu, Élizabeth, notre Louis est à l’ultime période de sa vie, cela fait des années que je soigne ton père appliquant les enseignement de mes bons maître de la faculté de Montpellier et, à l’état présent, ses maux qui l’empoisonnent ont accéléré leurs effets néfastes. À ce rythme, sans trop me tromper, je dirais que le brave homme vivra ce printemps-ci mais pour l’autre… espérons ».

Louis vécut cet autre printemps, celui de 1796. De surcroît, il sembla alors poindre une amélioration, laissant perplexe François Lafeuillade, mais l’illusion n’alla pas au-delà de quelques mois ; ensuite, Élizabeth se transforma en garde-malade exemplaire jusqu’au jour fatidique.

Jadis, les communautés rurales se soumettaient aux règles traditionnelles de bonne grâce. Ainsi, par respect envers le disparu les proches se contraignaient à ce deuil

 

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codifié par l’usage. Le deuil ordinaire durait quelques mois mais n’excédait qu’en de rares cas l’anniversaire où l’on célébrait une messe souvenir. En outre, les endeuillés s’autorisaient à le lever en maintes circonstances, au moins partiellement. En ce qui concernait les trépassés d’un rang élevé, il était inconcevable que l’entourage n’observât point pour une année pleine le grand deuil pourvu de signes vestimentaires ostentatoires ; il était suivi, pour un temps équivalant à la moitié du précédent, du demi-deuil, en priant le Ciel que la camarde s’abstienne de tout fauchage intempestif pendant ce laps de temps, pour éviter de prolonger derechef la pénitence. Il y avait aussi des deuils qui marquaient en profondeur, quand l’attachement scellait les cœurs au point de les affliger d’une langueur d’une durée incertaine. Élizabeth chemina avec son père en le soutenant d’amour sur la voie malcommode de la maladie. Une fois le destin accompli, son dévouement se vida de sa substance, et elle s’effraya de ce manque. La bonne réaction eût été sans perdre un instant de se réaliser en se mettant en ménage avec son patient fiancé Bernard Debreu. Or, le deuil coutumier l’obligeait par décence à demeurer plusieurs mois encore dans sa torpeur, en société avec son frère Louis, et tous les deux sous le même toit. Aux vendanges de 1800, qui se concluaient dans la tradition par le repas festif de fin de récolte, fut arrêtée la décision de lever le deuil familial et fut annoncé de façon officielle qu’Élizabeth et Bernard Debreu s’engageaient, par réciproque parole donnée, à se marier après un an de fiançailles, et donc se fréquenteraient sous le regard de tous, sans offusquer un seul. Il faut noter que la prononciation locale du nom Debreu amena un changement dans l’orthographe du patronyme, car le deuxième E s’articulait d’une façon inaudible de sorte qu’il advint sa complète disparition : à terme, les actes officiels inscriraient Debru.

C’est après le décès du père que Louis prit véritablement conscience que sa vie se déroulerait sans doute sous d’autres cieux que ceux du Pouget, et en tout cas désolidarisé de son frère pour l’exploitation de la terre. Pourtant, un an auparavant, le quatorze fructidor an VI (trente-et-un août 1798), sous la férule de leur mentor de père, les associés François et Louis investissaient dans l’acquisition de trois hectares de vignes au prix de quatre cents francs, à Vendémian, commune limitrophe du Pouget, mais il s’agissait de l’ultime achat commun des frères. La dissociation se précisa le vingt-quatre floréal an VIII (quatorze mai 1800). Dix mois à peine s’étaient écoulés depuis le trépas de Louis père ; à cette date, Louis fils acquit par échange deux terres,

 

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champ et vigne, au Pouget, l’ensemble immobilier valant quatre cents francs. Sa partenaire de transaction, la dame Margueritte Toulouse, était unie à un élément de la famille Fourestier, dont une des ramifications aboutissait à Marguerite Fourestier, la propre mère de Louis fils. En revanche, les deux protagonistes restèrent discrets sur les termes de l’échange et nul ne sut jamais quel avantage en tira Margueritte Toulouse.

La séparation devint effective le trente frimaire an IX (vingt-et-un décembre 1800). La maison où logeait François et sa famille était pourvue de pièces annexes qui selon le vouloir avait vocation d’être cellier, entrepôt ou écurie. Or, la possession d’une écurie s’imposait à Louis pour abriter les animaux de traits de sa future exploitation personnelle. À l’issue d’une discussion opiniâtre, l’écurie que les deux frères détenaient en commun devint propriété de Louis qui, en contrepartie, dut se défaire d’une terre au bénéfice de François, et que ce dernier voulait entière et non morcelée ; ainsi, le premier déboursa cent francs pour l’écurie que vendait le second, qui acquérait la terre du premier évaluée à trois cent francs. Élizabeth, la future citoyenne Debru, s’était vue nantie par son géniteur, des années avant qu’il ne décédât, d’une dot considérée par tous (et le cas semblait naturel) comme solde de tout compte de l’héritage futur, l’excluant donc de toute part. Les deux frères, eux, devraient désembrouiller les appartenances des lopins de terre, des vignes et de la maison, établir un juste équilibre et éviter de se regarder de travers : bref une vraie gageure. Considérant que Louis, dorénavant et pour l’avenir, avait la jouissance de la maison familiale, François, qui en aucun moment ne pensait réintégrer celle-ci avec sa famille, demandait pour que Louis en soit pleinement propriétaire un dédommagement de la moitié de sa valeur, ou bien de lui régler à un terme régulier par eux convenu une sorte de compensation d’occupation, jusqu’à sa renonciation de cette jouissance, en tenant compte de l’hébergement d’Élizabeth, et en n’oubliant pas qu’elle assurait l’entretien de l’habitation.

À cette époque Louis concevait encore que son ménage avec Magdelaine s’établirait au Pouget, et que posséder sa demeure était une intention pleine de bon sens, d’autant que depuis le terrible hiver de nivôse an III (décembre 1794-janvier 1795), les saisons s’enchaînaient et servaient assez bien les intérêts des paysans. Il y eut même, au tout début du XIXe siècle, un hiver d’une exceptionnelle douceur et ce ne fut pas une rareté que de voir fin janvier 1801 des cerisiers en fleurs ; et si des graines de légumes eussent été semées par des jardiniers audacieux, la laitue, fort appréciée de tous, aurait

 

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agrémenté les repas dès février. Louis profita de ces bonnes saisons pour thésauriser, car la qualité d’économe prévoyant est inscrite dans la fibre des terriens depuis des temps ancestraux, et à la moindre ouverture cette corde vibre de plaisir. Toutefois, le capital amassé avec patience par Louis ne comblait pas les exigences de François. En outre, considérant l’endettement comme la première marche de la faillite, Louis ne sollicita aucun prêt, ce à quoi il eût pourtant pu prétendre, assorti de conditions modérées et abordables. Il préféra se délester, le quatorze floréal an IX (quatre mai 1801) d’une terre à Vendémian, qu’il négocia âprement à cent cinquante francs.

Ainsi, à l’issue de plus de quinze saisons d’une aventure agricole réussie en duo, les deux frères rompaient toute collaboration et se risquaient chacun pour soi à débuter une nouvelle histoire. Au cours de cette année décisive de 1801, mûrit dans la tête d’Élizabeth cette idée d’acheter la maison familiale à son frère Louis. Car enfin, aussi loin que ses souvenirs imprégnaient sa mémoire, depuis presque vingt années, elle se voyait bel et bien maîtresse de cette maison, l’âme véritable de celle-ci, et si cette maison présentait à ce jour fière allure, il fallait lui en reconnaître le mérite entier. Dès lors, elle admettait avec peine devoir se séparer de son investissement personnel, somme du labeur de toutes les années de sa vie consacrées à son entretien. Son mariage prévu fin 1801 ne l’entraînait pas en conséquence naturelle à loger ailleurs que sous le toit où elle naquit, et où elle vécut régente du lieu. Une fois son désir posé, il s’agissait pour elle d’influer sur le cours des choses afin que la trajectoire la servît. À cette époque, Magdelaine, du haut de ses dix-sept ans, se considérait comme l’épouse certes platonique mais véritable de Louis qu’une signature au bas d’un parchemin confirmerait à son heure, et s’imaginait, confiante, future maîtresse des lieux. Lorsqu’elle venait au Pouget chez son parent le maréchal à forge Jean-Pierre Jeanjean, sa première intention consistait, le cœur en fête, à approcher son promis, à dire qu’elle courait vers lui – il convenait d’ajouter à la vitesse de l’éclair – et lorsque Louis était présent tous les deux s’extasiaient du bonheur réciproque de se retrouver. Mais si pour diverses raisons Magdelaine devait l’attendre en tête-à-tête avec Élizabeth, femme accomplie plus mûre qu’elle de dix ans, alors les paroles prononcées par les deux futures belles-sœurs tournaient à l’aigre douçâtre. L’aînée se surpassait : « rends-moi cette justice que cette maison est bien entretenue… », et la perfidie tombait : « …quant à savoir ce qu’elle deviendra… », puis sentencieuse : « certaines passent leur vie à servir, qui le père, qui

 

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les frères, s’usent la couenne à s’occuper de la maison et du jardin et au moment de toucher les dividendes, elles se font chasser comme des malpropres… » Le fiel venait au final : « puis d’autres, qui sans rien prouver sont servies comme des ci-devant princesses ». Bien sûr, des deux c’est Magdelaine, vulnérable par sa jeunesse inexpérimentée, que les mots acides marquaient au point de lui tourner le sang et de la rendre maussade durant son séjour. Il lui aurait fallu un caractère mieux trempé pour affirmer son droit, et de la répartie face à cette adversaire inattendue, car enfin du vivant de Louis le serrurier, les propos échangés avec Élizabeth l’autorisaient à penser que sa nouvelle famille l’accueillait sans réserve, bras ouverts. Mais depuis deux ans, le patriarche dormait dans sa tombe, ses enfants s’émancipaient, jalonnaient le terrain convoité et pour se faire ourdissaient des plans retors. Magdelaine, devenue inopportune, choisissait mal son moment pour s’incorporer dans une famille qui franchissait un cap balayé par des sentiments contraires, un passage obligé qui consuma en partie l’année 1801 jusqu’à ce qu’une limpide évidence ensoleillât l’avenir de la fratrie.

Un soir d’été, Louis demanda à François de passer à la maison après souper. « Viens, on boira la goutte, et on discutera tous les trois comme avant ».

Quand François entra dans la cuisine, Élizabeth rangeait dans la souillarde les plats et les couverts, Louis feuilletait l’almanach à la recherche d’un conte qu’il n’eût point encore lu, ou à se ressasser un précepte qu’il digérait mal.

« Assois-toi François… Élizabeth, viens par ici avec les gobelets, et apporte ton eau-de-vie aux cerises que tu as bien faite ».

Louis, engoncé dans un vocabulaire approximatif, pesait le moindre mot à l’aune des expressions des visages de sa sœur et de son frère. Il persista.

« J’ai réfléchi un long temps, et je me suis pensé qu’il valait mieux ne pas rester ensemble car sous peu nous n’aurions à offrir à nos regards que nos faces chafouines. Lors soyons sage, gagnons notre indépendance et demeurons en belle entente. Nous avons parlé beaucoup avec Magdelaine, son plaisir serait de rester près de sa famille, elle est si jeunette, et comme elle me satisfait tant, ma parole est donnée : nous nous établirons à Aspiran. Depuis je n’ai oncques vu femme si heureuse, alors ça me plaît.

 

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« Le véritable problème s’applique à notre maison. Je dis notre parce que même si elle est mienne je refuse qu’elle parte dans des mains étrangères. Or donc ma fortune ne suffit pas pour la posséder et m’établir au pays de ma future, je dois m’en dessaisir.

– Mon avis s’assimile à celui de Louis, la maison doit rester entre nos mains.

– Les tiennes, Élizabeth, nous le savons car je ne me vois pas moi, François, rebrousser chemin, réintégrer les lieux maintenant que j’ai investi, pour abriter les miens, dans mes murs.

– Certes, mais en tant que notre aîné tu nous dois neutrement le conseil pour que le mouvement n’afflige aucune blessure ; de plus, à mon départ je ne conserverai nul immobilier, pour dire que je cèderais aussi l’écurie que je t’ai acquise ».

François extirpa de son gobelet une cerise dégoulinante d’eau-de-vie, et la mit gourmand dans sa bouche puis jeta le noyau dans la cheminée éteinte. Il se résolut à donner une estimation du bien en sa totalité, puisque Louis vendait tout d’un bloc. À partir de ce chiffre une discussion serrée pour la forme se distilla entre le vendeur et l’acquéreuse. Au vrai, depuis des semaines, des palabres à n’en plus finir opposaient les protagonistes, ces marchandages jetaient moult désagréments et souvent le soir une ambiance délétère troublait l’atmosphère. Pour réparer cette relation qui se corrompait, d’un commun accord ils décidèrent de soumettre le problème à l’avis d’un arbitre proche d’eux démuni de fausseté. Ainsi, à la lueur d’une lampe à huile – huile reconnue belle et lampante, plus que toute autre proposée à la communauté lors de l’appel d’offre annuel – devant l’aîné témoin impartial, le puîné et la cadette crachèrent dans leurs mains et les tapèrent : l’accord était enregistré et dès lors ils savourèrent avec délice les fruits alcoolisés.

« Comme toi, Louis, moi aussi avec mon fiancé avons beaucoup parlé. Notre père est décédé en messidor an VII (dix-sept juillet 1799), à la vendange de l’an IX (septembre-octobre 1800) la bague de fiançailles m’engagea, or dans quelques décades nous fêterons l’anniversaire d’icelles, Bernard Debru souhaite, et moi en accordance, signifier nos épousailles avant que nos trente ans nous accablent.

– Nous les avons bien, nous, les trente !

– Certes, mais les hommes sont moins sujets à flétrissures, encore une inégalité mais ici la nature est seule coupable. Si vous me prêtez attention, je vais vous donner

 

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lecture de la réponse de ma lettre adressée à notre oncle Pierre et notre tante Élisabet, écrivaine de fait ».

Rue du Courrier à Montpellier vivait Élisabet. À soixante ans passés elle conservait fraîcheur et dynamisme, elle appuyait Pierre son frère, veuf depuis le vingt août 1800, qui logeait toujours rue de la Vieille, à quelques enjambées de sa boutique d’épices de la rue de l’Herberie. Pierre fils le secondait ; il habitait, avec son épouse Marie-Louise Lonjon et leur fils Pierre Etienne né le onze ventôse an IX (cinq mars 1801), Jeanne leur première enfant ayant déjà disparue, place Notre-Dame-des-Tables en la maison Rey, à un jet de pierre de la boutique. Pour tout expliquer, l’église Notre-Dame n’avait pas résisté aux coups de butoir des adeptes de la déchristianisation. Complètement détruite en 1794, elle laissa un large espace propice à l’installation des revendeurs de tous produits et aux échangeurs de toutes devises : l’époque révolutionnaire ne se prêtait pas aux reconstructions ecclésiales. Par la suite, lorsqu’ériger des clochers ne posa plus de problème, la volonté manqua de troubler ce commerce qui procurait un dynamisme économique indispensable à la richesse de la cité. Toutefois la place, en dépit de la période qui regardait d’un mauvais œil les démonstrations religieuses honnies, conservera par commodité son nom place Notre-Dame malgré la démolition de l’édifice sanctifié justificatif.

 

« À mes neveux très chers,

 

Enfin arrive le temps des épousailles et celui de l’affliction s’éloigne de nous. Certes nous n’ignorons point qu’avec brièveté nous transitons ici-bas, pourtant le crève-cœur de voir partir nos êtres chers nous assomme sans recours. Votre oncle Pierre reviens tout doucettement de son deuil et reprend intérêt à ses habitudes passées, toutefois ses idées se troublent encore par ses vieilles pensées mais il est heureux et moi idem de te savoir, Élizabeth, dans des préparatifs radieux, à la recherche entre foire et marché, des ustensiles et meubles valables pour équiper durablement ton ménage futur. J’eusse aimé de seconder dans tes choix, cela dit j’ai réalisé moultes acquisitions qui feront se manifester ton plaisir.

 

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« Or donc, tu nous narres ta stupéfaction d’avoir vu déambuler à la foire réputée de Pézenas quelques femmes vêtues de robes à l’antique si transparentes qu’elles ne masquent rien de leur intimité. Ainsi cette mode s’affranchit, y compris aux endroits reculés, de toute licence. Sache ma fille que la vogue de ce veule déshabillage date de la fin de cette époque où il fallait croire que l’Homme nouveau formé aux idéaux révolutionnaires s’appliquerait à la Vertu, comme si la dépravation naturelle des hommes pouvait les faire se plier à règle si rigoureuse. Voilà donc sitôt l’austérité de mœurs enrayée, un relâchement inouï dans le vestimentaire, et voit-on nombre de dames même des plus réputées gravitant à l’entour des cercles du pouvoir et des arts s’accoutrer en ribaudes, s’exhibant dénudées à l’occasion des fêtes en l’honneur de la débauche recouvrée. Des robes faites de voilage, serrées sous la poitrine, le corps entier deviné, et le tétin si peu caché par cette toile qui se plaît à glisser sur la chair pour le dévoiler en toute occasion. Au début, ces hystériques s’affublèrent du nom de « merveilleuses ». Or, peux-tu me dire ce qu’il y a de merveilleux à voir fesses molles, cuisses flasques et chairs tremblotantes au moindre mouvement ? Le pire fut l’entraînement en ces excès des dames de qualité, toutes hontes dépassées exposant à l’envie ce qu’il convient de couvrir. Mais à tant montrer, ni une, ni un ne s’offusquent et ici à Montpellier lors des dernières représentations théâtrales le dénudement généralisé de spectatrices ne suscita point d’émoi.

« Puisque j’en suis au théâtre, je veux te conter par le menu le plaisir unique qui nous a été donné ce temps dernier. Voici notre Consul, qui est itou protecteur de la République cisalpine, expédiant à icelle la prodigieuse troupe des comédiens français, afin que cette république sœur apprécie les bontés de son aînée. Or, sur le chemin du retour, la direction de notre théâtre intrigua tant et si bien que la troupe se sentit de donner à ce public d’ici des pièces de nos auteurs illustres. Par son entregent votre cousin obtint la location d’une loge pour la représentation du Cid campeador de monsieur de Corneille. Quelle chose extraordinaire d’ouïr ce fabuleux comédien qu’est monsieur Talma ! Car à l’envers de tous ceux que j’ai pu ouïr, le grand Talma ne déclame pas les vers, il les coule au plus naturel qui soit et toutes les nuances des sentiments

 

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s’expriment et vous assaillent ; idem la troupe se plaît à s’accoutrer d’habits tel qu’à l’époque où l’action se déroule les personnages s’en revêtaient, oncques on ne vit en ce théâtre pareille révolution. Les bougons de nature ont jugés tels effets d’habillage désastreux car divertissant le public honnête du texte qui se suffit seul, à leur dire. Alors, contestera-t-on, puisqu’il en est ainsi autant se donner l’unique plaisir de lire, et tenir pour infime l’apprentissage de bien dire, de bien se mouvoir et sublimer les mots. Bah ! les petits en esprit toujours critiquent, et oncques n’admettent qu’on les surpasse... »

 

À ce point de lecture Élizabeth fit mine d’en avoir terminé, mais Louis l’encouragea à poursuivre.

« Il faut que tu ailles jusqu’à la fin, ma sœur, dire le conseil que notre tante te souffle.

– Si tu veux, mais je te l’ai dit déjà, j’ai le cœur trop enraciné ici dans cette terre pour le replanter ailleurs sans méfaits. Mais si tu y tiens… »

 

« …L’ambition, ma fille, conçois-la itou pour toi. J’ai pensé moultes fois à ton devenir, te marier est chose valable même si le conseil provient de quelqu’une qui n’a point eu le goût de cette affaire. Je voulais voir le monde, connaître des contentements autres que ceux de nos campagnes et je t’avoue que vivre dans cette cité-ci m’apporte satisfaction et indépendance, et oncques n’en ai eu regret.

« Or tu prétends que ton futur a cette qualité de savoir tailler des habits à partir des fines soies du pays. Imagine la possibilité de forcer le pas et faire commerce d’habits à façon, ici, pour nos bons bourgeois de Montpellier, dans votre boutique. En outre, imagine le peu d’embarras dans votre installation, car en plus de notre secours, la belle-famille de votre cousin, versée dans le négoce des étoffes, ne sera pas en reste de vous faire bonne réclame. Lors de notre visite à l’occasion de ton mariage je te démontrerai que ton envolée est réalisable. Réfléchis à cet argument palpable, le constat de la prospérité du commerce de ton oncle.

Mon affection à tous, tante Élisabet. »

 

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Lorsque le dix ventôse an 10 (deux octobre 1801) Élizabeth et Bernard Jean Jacques Debru unirent leur destin, deux voies valables s’ouvraient à leur avenir : une aléatoire à Montpellier ; l’autre assurée au Pouget. Or, pour se jeter dans l’aventure il faut au préalable l’avoir rêvée ou au moins l’entrevoir comme une possibilité crédible. Élizabeth s’attela trop tôt dans sa vie aux tâches rébarbatives du quotidien qui scellèrent à jamais tous ses rêves dans les limites de son Pouget natal. En outre, elle était au point de recouvrer la jouissance de cette maison dont elle formait depuis toujours, elle l’âme et l’autre le corps d’une manière indéfectible. D’ailleurs, sitôt mariée elle imposa son mari dans les lieux, marquant de façon significative son choix définitif. Il ne restait plus qu’à formaliser par acte notarié la transaction avec Louis et trouver trois cent francs pour l’écurie, mille francs pour la maison. Élizabeth disposait de sa dot, Bernard Jean Jacques Debru possédait des économies laborieusement épargnées sur ses journées de travail à la fabrique qui réunissait sous le même toit, pour façonner la précieuse soie, la filature, l’atelier de tissage et celui de la confection d’habits. Mais ils souhaitèrent néanmoins emprunter pour ne pas se démunir en totalité de leur épargne ; or cette affaire d’emprunt nécessitait une caution ou au moins un bien en leur possession à faire valoir, propre à rassurer le préteur. Alors le caractère cauteleux de l’homme de la terre fit montre de ses capacités. Le quatorze germinal an 10 (quatre avril 1802) Bernard Jean Jacques Debru achetait l’écurie de son beau-frère, il exploita ce bien comme un répondant pour solliciter un prêt avantageux, c’est-à-dire sans hypothèque, auprès de particuliers et en faisant jouer les offres. Une fois le prêt réalisé, le trois fructidor an 10 (vingt-et-un août 1802) par devant maître Bonniol, notaire au Pouget, les protagonistes signaient l’acte authentique certifiant le changement de propriétaire de la maison, qui cependant ne sortait pas de la famille. Huit jours passèrent et le onze fructidor an 10 (vingt-neuf août 1802) Jean Jacques se débarrassait de l’écurie au profit de Jacques Darlay pour la somme de deux cent cinquante francs. Certes, l’issue de la négociation profitait à l’acquéreur qui n’ignorait pas que cette écurie n’avait eu d’utilité que de peser

 

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dans la demande de crédit, mais l’acquéreur était néanmoins quémandeur alors on s’arrangea dans l’étude de maître André, avec l’opiniâtreté des maquignons, pour chasser toutes frustrations.

Louis considèrera l’année 1802 comme la véritable charnière de son existence ; un de ses pieds foulait Aspiran tandis que l’autre marquait pour quelques mois encore le Pouget. Pendant cet épisode il logea dans sa maison puis, après la vente, chez sa sœur, épisodiquement chez sa future belle-famille à Aspiran et, enfin, sous son propre toit une fois uni à Magdelaine le dix-sept septembre 1802. Il lui arriva même en quelques occasions de dormir à la belle étoile lorsque ses lopins de terre l’appelaient ensemble aux deux lieux distincts, lui mandant sa bénéfique sueur pour bien fructifier, et encore s’il en était que de lui ! Mais de ses bœufs attelés il lui importait de prendre soin, surtout ne pas les exténuer en une longue marche mémorable ; donc, attentif, Louis les ménageait, leur accordant des repos avant d’arriver à l’étable. À l’évidence les circonstances dictaient son choix, il devrait à court terme réaliser la vente de ses biens du Pouget, et couper les ponts d’avec sa terre natale. Au vrai, seule la rivière Hérault qui séparait les deux villages, dans ses colères, se chargeait avec régularité de les emporter.

L’hiver 1803 permit à louis de devenir pleinement citoyen d’Aspiran, en lui offrant le temps nécessaire pour liquider le dernier bien en sa possession au Pouget, une pièce de terre qui intéressa Jean Thoulouse, vaguement allié aux Gribal par une union incertaine, un cousin à la mode bretonne. Il s’en porta acquéreur pour la somme de quatre cents francs le quatorze ventôse an 11 (cinq mars 1803). Un mois auparavant, anticipant le bénéfice de cette vente, Louis achetait à un dénommé Jeanjean, un personnage affilié à la parentèle de sa femme (ici aussi cousinage breton) un champ au prix de trois cents francs, car il avait prudemment sous-évalué l’issue de la négociation de sa terre du Pouget.

Une charnière lie indissolublement deux pièces, une fixe et l’autre mobile. Cette dernière une fois positionnée offre une multitude de directions utiles : alors, circonspect, le sage autour du pivot fait sept fois tourner ses idées dans sa tête, il écoute les avis compétents, il en tient compte ou pas c’est selon, puis il choisit la meilleure solution, souvent c’est la moins pire, dans tous les cas il écarte l’aventure hasardeuse. Le paysan affublé de son bon sens atavique l’imite en tout point. Au mariage de Magdelaine et de Louis, le cousin de Montpellier Pierre fils était présent. Plus jeune de trois ans par

 

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rapport à Louis, la maturité cependant se situait dans le camp de la jeunesse. Pierre fils ayant été l’unique enfant survivant du foyer de ses parents, Françoise Joulié et Pierre père, considérait ses trois cousins, François (de cinq ans son aîné), Louis et Élizabeth, comme ses frères et sa sœur, d’autant qu’entre elle et lui, pour ajouter de l’authentique fraternel, neuf mois juste les séparait. Si la distance les éloignait, il fut rarissime qu’au moment de l’enfance ils ne se vissent pas une, deux, voire trois fois l’an et parfois lorsque à Montpellier s’abattait une de ces redoutables épidémies, Pierre fils en ultime refuge était mis à l’abri à la campagne pour se vigorifier pendant plusieurs semaines. Les liens nés de cette époque se distendirent certes, mais jamais ne se rompirent.

Pierre fils énonça une parole franche au profit de Louis, un conseil audacieux en guise de cadeau de mariage.

« As-tu remarqué, Louis, comme tu as eu facilité de te déraciner de là-bas pour venir ici ? Or donc, mets mon avis présent dans ta besace, tu y regarderas au plus près pendant les longs mois d’hiver qui s’annoncent mais pas d’avantage. Il se fait par ces temps-ci en notre cité table rase du passé et sous peu, partout, le pays s’organisera sur d’autres valeurs et par d’autres volontés. La société s’est ébrouée longuement, et beaucoup qui étaient haut se trouvent bas, lors, laissant moult places libres, les audacieux les saisiront. Déjà les fortunes se constituent, appuyées par les influences des pouvoirs qui s’installent et qui attendent le soutien de celles-ci en retour. Cette nouvelle société se construit maintenant et tu as l’âge où l’on entreprend ce qu’on a rêvé. Quand je m’en retournerai à Montpellier il faut que tu viennes avec moi, Louis ! Tu tireras profit de nos relations, car depuis des décennies avec père nous avons des accointances avec la meilleure et la plus haute société de la cité, je te présenterai à des propriétaires, je t’appuierai pour que tu t’accordes avec, et tu affermeras leur foncier. Crois-moi, je ne te parle pas là de quelques acres, tels que ceux qui forment tes propriétés, ici nous appliquons les nouvelles mesures, soit des hectares et des hectares de terres grasses et fructueuses. Prends d’avec moi ce pari Louis, tu viens de te marier. Dans quelques mois, à mon exemple et à l’exemple de François ton frère, tu auras un fils et avant qu’à celui-ci ne tombe ses dents premières tu seras tant réputé dans les affaires d’affermage que tu disposeras de ménagets et de domestiques journaliers. Approuves-moi, Louis et viens à cette heure ! Si tu te maintiens dans ce pays-ci tu végèteras petitement comme tant et tant… »

 

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Marie-Louise Lonjon avait donné au cousin Pierre un premier fils, Pierre Étienne, mais juste avant le mariage de Louis elle accoucha le vingt-quatre floréal an 10 (dix-sept mai 1802) d’une fille, Élizabeth Marie Clotilde. À cette date, le foyer vivait rue de la Vieille en la maison Bellounet, une maison voisine de celle qui abritait le veuf esseulé Pierre père. Pierre fils faisait allusion à la naissance dans le foyer de son cousin François et de Suzanne Boyer = d’un nouveau François arrivé le vingt-six prairial an 10 (quinze juin 1802). Celui-ci aurait-il l’espoir de vivre plus longuement que son frère François, défunté en août 1800 après deux ans et demi de survie ? Nul ne le dirait mieux que celui qui accède aux livres où tout est écrit et archivé.

Pour l’heure Pierre fils son épouse Marie-Louise, et tous les couples, y compris Marie-Magdelaine Sabatier et son mari Pierre Philippe Aubrespy encore débordant de vie, profitaient des violons du bal de ces trois noces jumelées de la fin de l’année dixième de la République. En réalité, un seul musicien rythmait les pas des danseurs, appuyé par sa partenaire qui par ailleurs était dans la vie son épouse régulière. Antoinette Causse cadençait avec le tambourin toutes les musiques qu’il offrait à son public divers, lors des fêtes privées ou publiques, des noces, et sans omettre les grand-messes dominicales, mais la raison véritable de sa présence auprès de son musicien de mari tenait au charme qui émanait de son mâle organe vocal, embelli par son doigté sur les cordes de son violon, car pour y avoir elle-même succombé, Antoinette Causse savait à quel point son cigalou, par le charme de son vibrato et de ses roucoulades, émouvait la gent féminine prête à s’abandonner en fausses pamoisons. Alors elle remédiait aux provocations énamourées – elle les connaissait bien pour être femme – en frappant de son poing serré sur le tambourin au plus près du visage de la fausse extasiée qui, moqueuse, détalait.

Tout en dansant, Pierre fils s’attardait tant qu’il le pouvait sur ce joueur de violon singulier, nommé Jacques Escot, virtuose autodidacte de longue haleine. Dubitatif, il s’interrogeait sur l’attrait formidable qu’avait exercé la musique dans le passé de Jacques Escot au point d’en faire ce présent un violoniste accompli, et de revendiquer comme étant son activité principale et nourricière la faculté de réveiller des sons mélodieux endormis dans le fond de son violon, et de les offrir sur les places des cités, encombrées et bruyantes, les jours de marché, à un public rustique qui, déridé par les belles envolées de croches, doubles et triples, desserraient les pinces que formaient

 

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leur mains et lâchaient en reconnaissance quelques piécettes. Jacques Escot se satisfit de son état de musicien-chanteur pendant de longues années. Il débuta dès son enfance juste avant l’évènement révolutionnaire et à l’école de la rue il apprit très vite à répondre à l’attente du public. Ainsi, dans le but de remplir son escarcelle et de vivre de son art, s’il se trouvait dans une foire aux bestiaux qui intéressait les maquignons rougeauds prompts à se donner des coups de coudes dans la bedaine, il proposait des chansons licencieuses, et voilà cette mère Michel qui avait perdu son chat, elle déclenchait l’hilarité et surtout ne trompait personne : ici s’évoquait l’hymen perdu et l’hilarité redoublait au vers suivant : « Allez, la mère Michel, votre chat n’est point perdu », la pornographie reprise en chœur s’étalait sur la place publique toute en sous-entendus, compréhensible aux seuls initiés. Mais pour délier les bourses il fallait que Jacques Escot s’introduise par les oreilles et touche les cœurs. Les plus sensibles à ce jeu, c’étaient les représentantes du beau sexe, lors des marchés aux fleurs, où se vendaient aussi crèmes, onguents et fards, artifices propres à redonner des airs de jouvencelles aux plus consommées, la sébile de Jacques tintait du bruit joyeux des pièces collectées.

 

« Chante rossignol chante, toi qui as le cœur gai,

Tu as le cœur à rire moi je l’ai à pleurer… »

 

Le rossignol, symbole de l’amour, son chant d’amour, ce bel amour, détaché des contingences physiques, et la femme, qui est de nature sentimentale, sent son cœur s’attendrir par les billets doux, rimés si possible, posés sur des sérénades, mielleuses autant que se peut. Par la culture d’alors nul n’ignorait qu’en poésie, la femme se confondait au fluide : la fontaine, la source, l’eau, la rivière.

 

« À la claire fontaine, m’en allant promener

J’ai trouvé l’eau si claire que je m’y suis baigné… »

 

Chacune imagine la communion des corps qui précède la fusion des deux amants. Mais tout a une fin. Les amours heureux existent-ils ? Réponds, poète, si tu

 

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peux ! Les amants se séparent, les cœurs pleurent, blessés par la flèche de ce sot de Cupidon.

« J’ai perdu mon amie, sans l’avoir mérité

Pour un bouton de rose que je lui refusais… »

 

Le bouton de rose, promesse exceptionnelle d’une fleur extraordinaire, d’où s’entrevoit un bonheur total et incomparable par ses formes, ses couleurs, ses parfums… Mais un bouton de rose est aussi un engagement pour le futur. Or, si rien ne le force, l’homme par nature demeure quiet et ce n’est que plus tard qu’il se repaît de ses regrets.

 

« Je voudrais que la rose, fût encore au rosier

Et que ma douce amie fut encore à m’aimer… »

 

L’homme, victime aussi de sa propre impulsivité, de son impatience, se lamente des saccages qu’il occasionne et parfois réussit le tour de force, après ses dévastations, de se faire consoler par sa victime.

 

Savait-il tout cela, Jacques Escot ? Le répertoire proposé à cet auditoire féminin qui consacrait sa popularité, tournoyait sur cet axe principal qu’il savait être un succès assuré : l’amour. Et si la météorologie passait dans son camp, il apostrophait les nymphettes : « Il pleut, il pleut, bergère… » Enfin sur le souffle, au dernier complet sa voix frémissante chantait :

 

« Laisses moi sur ta bouche

Prendre un baiser d’amour

Ne rougis pas bergère

Ma mère et moi demain

Nous irons chez ton père

Lui demander ta main. »

 

Dès les premières gouttes de l’averse, les matrones fusaient à la recherche d’un abri sûr, car avec l’âge le pragmatisme chasse les élans du cœur et les éclairs des orages

 

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ne sont que les signes avant-coureurs de la fluxion de poitrine. Les coups de foudre des mauvais temps d’antan, propices pour les couples assortis à se réfugier en des coins secrets, passent vite. Dans les temps antiques Didon et Enée surpris par l’orage trouvèrent refuge dans une grotte, et très vite l’Amour les y rejoignit. La pluie, alliée fameuse des amoureux. Il pleut bergère, chanta un jour Jacques à Antoinette… Ils se marièrent et leurs enfants devinrent bergères vocalisant dans les prés, bergers jouant du flûtiau. Cependant, les variations du violon ne pouvant à elles seules rendre la soupe grasse et consistante, l’Antoinette poussa son artiste à proposer ses services aux manufactures sises à Aspiran. À cette époque il en existait deux en pleine expansion, la fabrique de tuiles et le tissage des toiles. Jacques opta pour la fabrication du drap, le métier à tisser abîmerait moins ses mains que le contact de l’argile poisseuse. Toutefois ce n’était qu’un pis-aller, il se déclarait d’abord joueur de violon puis tisserand de toiles. Enfin, le temps passant, ayant l’opportunité de s’établir, il délaissa un peu la musique au point de se revendiquer, à son trente-deuxième anniversaire, pour la naissance de son fils Lucien Jérôme Napoléon, le dix-sept juin 1808, marchand épicier. Les violonades s’accommodaient mal de la nouvelle mode car à l’apogée de l’Empire, les prénoms des nouveau-nés en témoignent, le goût se portait sur les marches martiales ; or le son du clairon éteint celui du violon.

 

1802 ! L’année charnière pour Louis. Avant que Pierre fils ne lui élargît son horizon du côté de Montpellier, Louis projetait son avenir dans une aventure communément admise par la majorité de ses semblables agriculteurs : acquérir les terres nécessaires et supposer que les récoltes fissent vivre son foyer, acceptant de cultiver chez des propriétaires mieux nantis le temps d’accéder à la suffisance, puis priant le Ciel que certaines années, par sa clémence, le bon rapport frumentaire l’autorisât à étendre la superficie de ses terres.

Sans cette idée que Pierre fils lui planta dans le tréfonds du cerveau, Louis eût vécu sans se poser de questions embarrassantes, sans se soucier si son chemin était le bon ou s’il s’égarait. Et les jours de lassitude, quand l’inutilité des choses éclate et aveugle au point de déstabiliser la raison, Louis eût eu le recours ordinaire de se livrer à l’ouvrage, au lieu de se perdre dans le labyrinthe de ses considérations sur l’option qu’il n’osa pas choisir opportunément. Au fil des années, cette idée empoisonna le bilan

 

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régulier qu’il tirait de sa situation. De moins en moins il douta que la vraie prospérité ne l’attendît là-bas alors qu’ici il ne lui était permis que de végéter. Les années le convainquirent du bien-fondé de cette idée, au point de persuader ses fils, qui lui vinrent dans sa maturité tardive, de partir jouer leurs cartes à Montpellier, à l’imitation de son oncle Pierre père, et de s’appuyer sur l’atout que représentait son cousin Pierre fils. Pourtant, au tout début de son aventure aspiranaise, une fois marié et installé, produisant sur ses terres restreintes, bien que l’année 1803 fût délicate et d’un rapport modeste, il avait eu l’espoir chevillé au corps. D’ailleurs ses blés venaient bien et profitaient du beau printemps 1804, son épouse éclatait de ses vingt ans rayonnants, sa fille Marie-Magdelaine l’émouvait par le spectacle qu’elle lui procurait. En outre, il n’était pas douteux qu’il tirerait profit de ce climat de tranquillité qui régnait dans le pays et dont les habitants imaginaient que grâce à l’Empire, la France maintiendrait et renforcerait la paix acquise à la faveur des traités : de Lunéville le neuf février 1801 avec l’Autriche ; en grand secret la même année avec la Russie ; d’Amiens le vingt-cinq mars 1802 avec l’Espagne, les Pays-Bas, l’Angleterre, même si cette dernière sans vergogne renia sa signature un an plus tard en mai 1803.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Deuxième époque

 

 

 

 

Depuis qu’en grande pompe le sacre avait officialisé l’Empire par une cérémonie dans le froid glacial de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, transformée pour l’occasion en un décor de carton-pâte, célébrée par Sa Sainteté le pape aux ordres du maître qui, à grands coups de sabre, taillait son domaine, tout un chacun sentit plus ou moins en lui-même la flamme de la foi reprendre vigueur et les églises se remplirent comme à l’ancien temps. Au train où l’Histoire se déroulait, ceux qui avaient vécu cette époque d’avant la Révolution, la réponse à leurs légitimes questions tenait à ce seul mot : retour. En outre, depuis avril 1802, petit à petit, les ci-devant nobles et seigneurs profitaient de l’amnistie et s’en retournaient recouvrer leurs biens ; idem les ecclésiastiques bénéficiaient du Concordat, rétablissant sans le dire la religion catholique, apostolique et romaine, dans son autorité d’antan. Il n’était pas jusqu’au plus petit village qui ne ressentît les ressacs provoqués par cette vague ancienne. Au Pouget par exemple, un membre de l’ancienne noblesse fut nommé maire.

Quand au printemps les jours s’allongeaient et s’adoucissaient, certains dimanches, les familles de la fratrie Gribal empruntaient les chemins dans le sens Aspiran-le Pouget ou bien dans le sens contraire, et après une promenade de deux

 

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heures de marche, elles se retrouvaient pour passer le dimanche ensemble, ce fameux dimanche redevenu le jour du Seigneur que naguère il se flattait d’être – d’ailleurs le deux décembre 1804, jour du sacre, tombait dans le calendrier grégorien justement un dimanche, et le choix de cette date dans le calendrier révolutionnaire excluait tout hasard, car depuis des mois le calendrier de la Première République ne s’employait plus guère que pour les actes officiels. La question de l’abandon de cette relique de la vraie période révolutionnaire venait à l’ordre du jour régulièrement. Avec un peu de courage, après le sacre, le calendrier eût pu être liquidé au trente etun décembre 1804, si le vouloir de maintenir la fiction, qu’empire et république baignaient dans le même bain, n’avait été nécessaire pour les besoins de la tactique politicienne. Mais la situation mûrissait pour ce retour-là aussi : la France patienta jusqu’au dix nivôse an 14 pour qu’enfin lui succéda le premier janvier 1806. L’esprit malicieux remarquera la curieuse association : d’abord ce nom, janvier, issu de Janus, un roi antique divinisé à sa mort, et 1806, décompte des ans de notre chrétienté millésimée.

En général, les retrouvailles provoquaient comme il se doit joyeuses embrassades avant de se restaurer de biscuits et de rafraîchir de sirop les enfants, tandis que les adultes se vigorifiaient de lard, d’oignons, et d’une goutte d’eau-de-vie, alors les langues se déchaînaient. Le sujet persistant, pour ces ruraux accrochés à leur terre qui monopolisait la première conversation, c’était bien sûr les conditions atmosphériques et même Bernard Debru, qui œuvrait à la manufacture de soie, se passionnait du sujet, car la matière première de la fabrique en dépendait aussi. Or donc l’été 1805 s’annonçait redoutablement sec, autant si ce n’est plus que celui qui, deux ans auparavant, les avait accablés. Les avis divergeaient, mais les historiens versés en ce domaine déclareraient, statistiques en mains, que cet été-là surpassa en sécheresse son devancier. Ensuite, les trois femmes, Suzanne Boyer, Élizabeth et Magdelaine Jeanjean, se souciaient de leur enfants respectifs : Suzanne cinq ans et François trois ans pour la première ; Jean-Jacques, deux ans, pour la seconde ; et Marie-Magdelaine, presque deux ans pour la troisième ; ils avaient des âges où les maladies se jouent des piètres résistances des enfants en les emportant prestement au tombeau. Alors elles se repassaient les vieilles recettes médicinales dont la preuve de l’efficacité ne se démontrait plus. Les hommes pendant ce temps abordaient des sujets d’une autre élévation, car s’ils se montraient

 

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discrets ou prudents en public sur leur opinion politique, en famille, mis en confiance, ils se lâchaient volontiers.

« Tu te rappelles, François comment notre père gardait avec fierté la liste des opposants de premier rang au vicomte Daudé d’Alzon ? De ceux qui sans hésiter cotisèrent pour se donner les moyens d’une bonne justice…

– Bonne justice ? Louis ? Dis-le vite ! Le parlement de Toulouse débouta notre communauté du Pouget, malgré les preuves signées par beaucoup de nos anciens rois, au grand dam de nous tous ! Fort heureusement la bonne justice nous fut bel et bien rendue par la Révolution sur qui certains crachent dans ce temps.

– Tu te rappelles de cette réunion, en 1785 je crois, où notre père déclencha le tumulte contre le seigneur par cette simple phrase « nous ne sommes pas des ânes battus »… ?

– Bâtés… des ânes bâtés, Louis. Et où en sommes-nous à présent, au Pouget, vingt ans plus tard ? Le propre fils du vicomte a été désigné maire l’an passé [entre janvier et avril 1804] et il satisfait tant la population que si nous devions voter ce dimanche-ci il serait élu sans coups férir, aucun ne voudrait se mesurer à lui. Note que Jean-Louis Daudé d’Alzon n’est pas un homme imbu de prétention ni de morgue, d’ailleurs nous sommes de la classe, on se voyait au temps du catéchisme puis nous avons fait notre communion ensemble. Des fois, à l’occasion, il m’aborde sans manières. Il n’en va pas de même avec son frère cadet André Henri, qui doit avoir ton âge, Élizabeth…

– Non, il a un an de moins que moi, mais tu as raison ! Celui-là, sous tous prétextes, il remontre que sa position est supérieure à tous ».

Rappelons qu’André Henri Daudé d’Alzon fut élu trois fois député de l’Hérault sur la période de 1822 à 1830, il siègea sur les bancs les plus conservateurs de la Chambre, il accueillit le gouvernement ultra-royaliste du comte Jean de Villèle avec une joie qui l’émut aux larmes, et le considéra comme sa boussole en politique.

« Il se dit, poursuivit Élizabeth, que l’an prochain, donc en 1806, il se marierait avec Marie Jeanne Clémence de Faventine de Montredon, qui est la fille adoptive de Clément de Faventine, seigneur de la Condamine, lui-même époux de Louise Marie Joséphine qui a pour nom, tenez-vous bien, Daudé d’Alzon. Moi je vous le dis, ces prétendus nobles, c’est comme nos lapins et lapines : si on ne les sépare pas ils se

 

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marient sans vergogne avec leur propre famille, une vraie honte ! Et les curés tolèrent ces façons, dit-elle en se signant d’une croix rapide ».

Cette comparaison audacieuse déclencha les rires de tous, pour trop bien connaître les mœurs chaleureuses des lapins.

« À propos de curé, ajouta Bernard Debru, son mari, il serait temps de nous mettre en route…

– Surtout si on ne veut pas manquer les nouvelles et être renseignés sur l’état du pays. Et si tu nous racontais…

– Ah non ! vous ne m’obligerez pas encore à radoter cette vieille histoire qui date du déluge !

– Ta belle-sœur Magdelaine ne la sait pas, et il n’y a pas de raison de la laisser ignorante…

– D’accord, alors prends mon bras, Magdelaine, que je te conte l’affaire tout en marchant. Revenons à l’époque où les curés tenaient les registres des paroisses. Personne hormis ceux-ci ne les consultait. Or, quelques jours après la mort de Louis XV, donc après le dix mai 1774, je n’étais point encore de ce monde tu t’en doutes, Dominique Gourty, prieur, curé d’Octon, y rédigea, pour satisfaire l’envie qu’il en avait, son éloge personnelle pour les funérailles de ce roi qu’il aimait. Cela aurait pu passer inaperçu pour des siècles, parce que je suis sûr que dans deux ou trois siècles quelqu’un s’intéressera à nos petites vies… Oui, des siècles, si le dix juillet 1774 Marie Marguerite Benoit n’avait été baptisée. En l’occurrence, son père Jean-Pierre Benoit, son oncle-parrain Antoine Brunel et les témoins Charles Carles père et fils connaissaient leurs lettres ; ils parcoururent très vite l’éloge et le résultat fut que, rapportant la chose, pour l’avoir lu trop mal ils se contredirent et personne ne les crût. Puis on les moqua comme pitres et farceurs, on ajouta même qu’ils forcèrent ce jour-là, en cachette de tous, sur le vin de messe, le nectar divin. Parce que tu le sais, Magdelaine, dans les registres des communes ne sont notés que les noms des habitants. Ainsi, pour que louis XV fût inscrit sur un feuillet, il eût fallu qu’il naquît, vécût, ou défunctât à Octon et de cela, la population en eût fait le constat.

« Mais l’histoire a une suite. Vingt ans plus tard, les registres furent déposés à la mairie entre les mains de l’officier d’état civil et, se souvenant de cette histoire, un citoyen eut l’idée de fouiller dans les pages anciennes pour confondre le prieur curé de

 

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royalisme. Sans peine, il retrouva écrit dans la marge « mort de louis quinze le bien aimé roy de France et de Navarre… »

– C’est ainsi, continua Élizabeth avec de l’ironie dans la voix, que les paroissiens d’Octon apprirent avec vingt ans d’écart tous les faits et gestes du roi, et la raison de sa mort d’après le curé, la petite vérole. Mais dit-toi bien, ma presque sœur, que pour les grands en tous domaines la petitesse est exclue ».

Réalisant à contretemps la pensée d’Élizabeth, Magdelaine écarquilla ses yeux d’incrédulité.

– Oui-da, ma mignonne, la soie cache piéça les chairs faisandées des importants.

– Mieux vaut briser maintenant, nous arrivons », conclut Bernard Debru.

En effet, le clocher en forme de tour carré de l’église Saint-Étienne d’Aspiran se dressait devant eux.

 

 

 

« In nominé Patris et Filii et Spiritus Sancti, Amen… »

 

Depuis le fameux concile de Trente, qui se déroula dans la fureur des guerres de religion, la messe codifiée avec précision débutait « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit », évoqués par l’officiant en pur latin, auquel les paroissiens ânonnaient le répons dans cette langue ancienne qu’ils ignoraient absolument, mais au catéchisme pendant plusieurs années ils s’étaient efforcés de mémoriser autant qu’ils avaient pu, bien souvent aidés de quelques coups de badines, toute la liturgie. En réalité, le seul moment compréhensible pour une partie d’entre eux venait lorsque le curé montait en chaire dire son sermon. Lire serait le terme plus approprié, car l’évêque transmettait à tous ses subordonnés le message à diffuser aux fidèles. Or, le vocabulaire et la syntaxe employés par celui déroutaient moultes fois les capacités grammaticales du vulgum pecus. Néanmoins ce laïus-là ne se comparait pas à ceux de monseigneur Bourdaloue, qui sévit à la cour de Louis XIV, et dont les sermons démesurés torturaient tant par leur longueur les vessies des bonnes chrétiennes, que celles-ci n’assistaient à ses prêches, en le dissimulant sous leur robe, que munies de ce récipient si utile la nuit. Et donc à son

 

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corps défendant le saint homme donna son nom à l’objet. Ensuite, le rite reprenait en langue latine, avant que d’être libérés par la phrase attendue de tous :

 

Prêtre : Dominusvobiscum

Répons : Et cum Spiritutuo

Prêtre : Ite missa est

Répons : Deogratias

 

Sur le parvis de l’église que prolongeait la place ombragée, les paroissiens s’attardaient et nouaient des conversations où circulaient les informations locales et familiales. Car pour les autres nouvelles les citoyens de la base n’avaient point d’emprise sur la situation nationale qui les dépassait, et d’ailleurs on les dispensait de donner leur avis car à n’en pas douter ils auraient repoussé la contribution des portes et fenêtres, l’organisation des contributions directes et la création des contributions indirectes, mais la grandeur du pays passait par ces inconvénients fâcheux. Pour le reste ils y portaient un intérêt relatif, même s’ils apprécièrent en tant que paysans madrés la manœuvre du chef suprême qui obligea l’Espagne à restituer à la France la grande province de Louisiane, pour la vendre deux ans plus tard aux nouveaux États-Unis du Nouveau Monde pour une somme surpassant l’entendement.

Il n’allait pas jusqu’au curé en personne, gardien de la maison divine, qui ne raccompagnât à la porte du saint lieu, pour les saluer de distinction, les hôtes notables, sans toutefois s’illusionner sur les réelles convictions religieuses de ceux-ci. Pauvres pêcheurs qui pêchaient d’abondance en libertinage depuis la déchristianisation révolutionnaire ! Les « né de père inconnu », dans toutes les strates de la société, témoignent de ces déplorables habitudes… Le bon apôtre se devait à profusion de les abreuver de sermons édifiants et copieusement de les asperger d’eau bénite, pour les rassembler dans le bon troupeau. Citons en quelques-uns : le maire, Pierre Couzin fils ; son adjoint Jean-Jacques Ménard ; Pierre Galissard, greffier de la justice ; son secrétaire Jean-Antoine Cabassut ; François Guibal, notaire ; les familles bourgeoises : les Clergue, les Delerre, les Causse (pour ces derniers, l’un des membres se signalait géomètre), les Coste (dont l’un des siens se revendiquait grammairien) et celle de Jean-Antoine Thibal, maître-chirurgien diplômé de la faculté de Montpellier ; enfin, les petits

 

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hobereaux du lieu avec des titres insignifiants d’ancienne noblesse, écuyer ou chevalier – au vrai l’ignorance planait à ce sujet : donc les Biou de Lapierre de Monvert, les de Latreille de Villevieille (qui néanmoins inspiraient un respect de bon aloi pour être, sans l’affirmer avec certitude, affiliés aux branches majeures de nobles familles, n’étant eux-mêmes que des branches accessoires).

Coupant à travers les groupes épars les familles Gribal-Debru saluaient les uns, s’inquiétaient des tracas des autres et répondaient à ceux qui s’enquerraient maladroitement de la santé de leurs enfants. On félicitait François et Suzanne Boyer de ne s’être pas désespérés après la mort de leur deux aînés Élizabeth et François, et de présenter à tous de nouveaux beaux enfants, Suzanne et un autre François. Prolongeant la maladresse, on achevait en incitant les couples Élizabeth-Jean Jacques Debru et Louis-Magdelaine Jeanjean à imiter les aînés par une progéniture aussi abondante, et s’il advenait en outre qu’un plus curieux se renseigne sur la situation de la famille du cousin montpelliérain Pierre fils, il voyait sa curiosité satisfaite apprenant qu’une quatrième enfant, Françoise Louise Hélène Zoé, qui très vite prit comme prénom usuel Fanny, était venue compléter le foyer l’an passé, le onze avril 1804 (sa mère accoucha d’elle vers quatorze heure dans la maison Viallars sise place Notre-Dame).

Lorsque le ciel voulait les servir par un azur lumineux, ils installaient la table juste devant la maison. Une treille abondante les protégeait des durs rayons du soleil. Les enfants gambadaient en courses joyeuses sous le commandement souverain de Suzanne, l’aînée des rejetons du haut de ses cinq ans. Les trois femmes s’affairaient en cuisine. Déjà, les hommes à l’extérieur humaient ce bonheur longtemps mijoté dont ils se délecteraient ensemble tout à l’heure. Louis avait remonté de l’obscur cellier un carafon de vin frais et gouleyant de sa dernière vendange. Des gens passaient devant la maison et certains regardaient avec envie les retrouvailles familiales autour d’une table propice à combler les appétits, surtout ceux qui regagnaient leur domicile la tête absente et pourtant si pleine du souci de ce pain quotidien à gagner coûte que coûte, auquel s’ajoutait la rumeur d’une prochaine guerre certaine fomentée par l’Angleterre, l’ennemie traditionnelle qui, depuis qu’elle avait rompu la paix générale d’Amiens au printemps 1803 et surtout depuis que la France s’était dotée d’un empereur qui en représailles projetait d’envahir à partir de Boulogne l’île belliqueuse, tentait d’entraîner dans son sillage hostile, par un art consommé de la manipulation, la Russie, l’Autriche,

 

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la Prusse, la Suède. Ainsi, dans les mois et les années à venir, pour parer aux attaques, la conscription ôterait dans les campagnes un grand nombre de bras, vigoureux soutiens des familles humbles. Car tous les jeunes hommes de vingt à vingt-cinq ans étaient conscrits. Mieux, disons inscrits sur des listes dressées par l’administration municipale ; ensuite, un conseil, qui se composait d’un commissaire représentant l’État, d’un officier de santé et choisis par l’administration, de cinq pères de famille dont au moins un des enfants servait la nation, validait ces listes après un examen physique. En théorie, nombreux étaient ceux considérés comme défenseurs potentiels de la patrie, mais sur le terrain le gouvernement ne prélevait par tirage au sort que le nombre suffisant d’éléments pour répondre à l’agression. Il évitait ainsi de créer une opposition significative de réfractaires et en outre une disette par raréfaction de bras dans les champs. C’est la raison pour laquelle des deux cousins, Louis et Pierre le Montpelliérain, qui naquirent, le premier en 1770, le second en 1773, un seul, Pierre, reçu l’ordre de mobilisation pour défendre la patrie de l’épisode révolutionnaire du côté de Cette. À présent, dans cette famille, les pères comptaient trop d’anniversaires pour les entreprises guerrières selon la loi Jourdan, et leurs fils pas assez.

Autour de la table, la conversation s’appesantissait sur les personnages significatifs de la communauté aspiranaise.

« Je me suis toujours demandé, dit François, comment le maire d’ici ne fut pas choisi comme chez nous au Pouget parmi les familles des seigneurs…

– Parce que nos nobles oncques ne maîtrisèrent aucun rôle dans notre communauté, répondit Magdelaine. Et de poursuivre : aussi loin que ma mémoire m’éclaire, les dires de mes parents affirmaient que notre communauté était sous la coupe de l’abbaye d’Aniane ; le dernier abbé s’appelait Jean-Baptiste de Joussineau du Tourdonnet, mais rare qui se flatte de l’avoir connu en vrai, on composait avec les régisseurs qui ne nous ménageaient aucunement…

– Mon beau-père, compléta Louis, donne la raison pour expliquer la molle conviction en religion des habitants d’ici : ils tâtèrent plus qu’à leur tour le revers de la charité chrétienne qui se nomme tyrannie…

– Il n’est pas sûr que votre seigneur-abbé ait eu la connaissance des agissements de ses sbires, renchérit François. Dans l’ancien régime des rois, les nobles de l’épée ou

 

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de la croix intriguaient pour s’accaparer des bonnes terres, l’intérêt pour eux c’était d’accumuler des rentes et vivre dans l’opulence.

– C’est bien la réalité vraie, reprit Magdelaine, ceux qui savent ces choses disent que l’abbé Joussineau vit encore et qu’il a passé septante ans. Il viendrait du Limousin et serait né dans une puissante et noble famille de là-bas. Son père était le maître de la seigneurie du Tourdonnet qui se trouve entre Limoges et Saint-Yrieix, tandis que du côté de sa mère, ils possédaient la seigneurie voisine du Tourdonnet qu’on appelle Saint-Vitte. Alors, comme il était le troisième ou quatrième garçon, la tradition voulait qu’il suive la carrière religieuse prévue pour les cadets des nobles familles. Il commença sa prêtrise pour devenir très vite le curé d’Uzerche, une ville importante du Limousin au sud du domaine de sa famille, avant d’être appelé pour un poste de responsabilité au service de l’évêque de Meaux, près de Paris, et de prendre en charge l’abbaye d’Aniane.

– Présenté de cette façon, constata Debru, on comprend mieux que pour soutenir son train à Paris, il lui fallait des réserves de bon rapport ! Et bien évidemment il ne s’obligeait à un si long voyage jusqu’à Aniane que pour contrôler le bon ordre de son abbaye et la perception de ses bénéfices, ses usages, ses fruits et ses dîmes.

– À cette époque j’étais tendre moufflette, mais mon père disait qu’à Aniane vivaient plus de cent religieux sur l’abbaye, peut-être même deux cents…

– Fichtre ! Deux cents bouches à nourrir ! s’exclama Élizabeth. Tout bien compté, un seigneur et sa famille c’est moins coûteux pour les pauvres bougres que nous voilà !

– À la Révolution, l’abbaye a été vendue comme un bien national et celui qui acheta l’immeuble avait l’intention de le transformer en filature, mais je ne serais pas étonnée si dans quelques temps l’abbé Joussineau ne récupérait pas son abbaye ».

Sur ce point, Magdelaine Jeanjean supputait faussement, car si l’abbaye abrita plus de trois décennies durant une filature de coton, elle devint par la suite une maison de redressement pour les délinquants mineurs, un triste privilège qui métamorphosa la maison du Bon Dieu en bagne pour enfants. Une cruelle ironie se cachait dans la Parole « laissez venir à moi les petits enfants »…

Lors de ces réunions familiales, le repas se terminait toujours par la dégustation du café qui, comme toutes les nouvelletés, fut découvert grâce à l’oncle Pierre. Il les avait initiés à apprécier cette saveur inédite et cette initiation perturbait leur habitudes

 

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anciennes faites de la goutte d’eau-de-vie d’après dîner et des plantes infusées d’après souper. L’amertume les déroutait toujours à la première gorgée car le breuvage ne s’adoucissait pas par un apport sucré, mais puisque l’oncle Pierre assurait que les rois et les puissants raffolaient de cette boisson, qu’en ville s’ouvraient des établissements dédiés exclusivement à sa consommation et qu’à Paris des marchands ambulants de café proposaient à même la rue sa dégustation, alors, se considérant aussi dignes que ceux-ci en sensibilité gustative, ils savouraient à petite lampée, le front pensif, le café des repas de famille réussis. Cette pause permettait, avant de prolonger la discussion, un temps propice à la réflexion. L’après-midi s’écoulait, ils se reprirent à converser.

« Dis-nous, Magdelaine, au juste, ces Biou Lapierre sont-ils en vrai ce qu’ils prétendent ? interrogea François.

– Tu veux dire noble ? Personne ne peut le jurer mais beaucoup font comme si. Je vous ai souvent parlé de Pierre Philippe Aubrespy Lafarelle qui était officier dans l’armée. Or il se lia d’amitié avec un officier d’infanterie qui, à la fin de son temps vers 1760, s’installa ici à Aspiran. C’était Jean Philippe Biou de Montvert. Il se disait que Montvert était son pays d’origine près d’Aurillac en Auvergne. L’homme avait un fougueux caractère puisqu’il se ficha de la gruerie, et fut condamné pour délit de chasse en 1772. À cette époque il ajouta « de Lapierre », à son nom Biou de Montvert, sans doute pour peser face à notre seigneur gruyer l’abbé d’Aniane Joussineau du Tourdonnet.

– En tant qu’officier, il savait fort bien qu’il devait le droit d’usage pour les champs et les bois au seigneur, ajouta François qui d’expérience connaissait les coutumes du passé récent.

– Oh, il ne fut pas le seul de sa famille à passer en justice, mon père pourrait nous dire s’il s’agissait de son frère ou de son fils, mais trois ans avant ma naissance, soit en 1781, la justice obligea Joseph Biou Lapierre de Montvert, avant la saisie de force par un huissier, de vendre et de distribuer ses biens pour régler ses créanciers, et comme un pauvre hère, il se trouva « à-je-crois ».

– « à-je-crois », c’est une expression de chez nous, ça veut dire qu’il ne reste plus que l’espérance, expliqua Élisabeth à son mari Bernard Debru, natif d’Octon.

– Voilà où en fut réduit celui-ci pour vouloir vivre un train au-dessus de sa condition ! À l’inverse d’Augustin Biou Lapierre, qui maria la Marguerite Guibal, la

 

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fille du notaire François Guibal, mais d’après ce qui se colporte à son sujet, il ne serait guère gaillard, très, très las, et même proche du trépas, dit-on.

– Et à l’inverse, Magdelaine, des Latreille de Villevieille. J’en ai discuté avec notre cousin Pierre une fois, c’était des mois après ton mariage avec Louis.

– Oui-da ! je me souviens t’avoir parlé du décès d’Henry Joseph Latreille, qui eut lieu quatre mois après notre mariage ; comme nous nous sommes mariés le dix-sept septembre 1802, cela se passa donc fin janvier 1803. Je t’ai parlé aussi de tout ce monde qui était venu à la messe de requiem, du beau monde avec de jolis atours, seule la cloche du glas rappelait qu’on assistait à un enterrement.

– Voilà, nous y sommes ! Et le cousin Pierre avait glané des éclairements sur cette famille : il apprit que la maison Villevieille fait corps de l’ancienne et authentique noblesse du Languedoc et leur fief se trouve ce jour d’hui encore à l’entour de Sommières. Il faut se rappeler qu’avant que notre Cambacérès, par souci d’égalité, n’initiât le Code civil, la coutume voulait que dans ces familles, l’aîné eût tout et les suivants rien. Comme les Villevieille, habitants d’Aspiran, se comptaient dans les lignées mineures et secondaires, ils devaient trouver de riches héritières pour garder leur train ; quant aux filles, si elles ne recevaient pas de dot ou si leur parrain et marraine étaient désargentés, elles moisissaient le reste de leur vie au couvent.

« Cet Henri Joseph de Latreille de Villevieille, celui qui défuncta en 1803 à soixante-huit ans, épousa Marie Augé qui en apport amenait une belle dot ! Pourtant et malgré, il s’affligea de difficultés dans ses finances particulières ; donc en 1780, comme il ne put livrer sept muids de vin à Augustin Rodier, un bourgeois d’ici, ce dernier porta sans hésiter l’affaire en justice pour être remboursé de son avance, et aussi du dommage du manque à gagner. Ce fait retentit au loin et sa réputation beaucoup en souffrit. Il se prétendait chevalier dans le désir de signaler à tous sa réelle noblesse, d’ailleurs son neveu Jean Joseph de Latreille de Villevieille, fils de Jean Joseph de Villevieille et de Marie Christine de Fleury, s’affublait du titre d’écuyer, ce qui en vrai signifie qu’il sert un chevalier tout le temps d’avant sa maturité, pour devenir lui-même chevalier ensuite et mander de sa noblesse par ce titre infime. Il épousa une de ses cousines Marguerite de Villevieille. Dans cette histoire, celle qui eut la plus méchante vie c’est sa sœur Anne Jeanne de Latreille de Villevieille de Sorbes, qui endura de par son mari, un bourgeois

 

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d’Aspiran, Joseph Georges Cabassut, tant et tant de traitements mauvais qu’elle s’en plaignit à la justice dès 1771.

– Sans rien connaître de ce conte, releva Élizabeth, j’étais sûre que cette dame, pour avoir rué comme un cheval mal débourré, en refusant les abus des droits des maris, subirait la violence des mâles en rage pour l’assujettir.

– Oui-da, ma sœur, elle était devenue le mauvais exemple d’insoumission, on voulut la faire plier par la désorganisation de son économie. Sitôt devenue veuve, beaucoup l’accablèrent d’affaires judiciaires. D’abord Antoine Palot les assigna, elle et son subordonné Gabriel Issert, à lui payer un loyer d’une écurie. Onc personne ne sut le fin mot de cette histoire, savoir si Antoine Palot plaida abusivement, si Gabriel Issert se montra indélicat, ou si pour la raison qui lui semblait son droit elle s’absous de tout payement. Cela se passa en 1784 ; or, un an plus tard, c’est la dame Anne Jeanne de Villevieille qui déposa une plainte pour avoir été spoliée de son droit de banalité, pour l’usage de son four, contre le boulanger Antoine Boyer et sa femme Marianne Bousquet ».

Il faut garder en mémoire qu’antérieurement à la nuit du quatre août 1789, où par une exaltation inouïe, l’Assemblée nationale, par la voix des députés du clergé, de la noblesse, du tiers état, réunis en son sein, déclara l’abolition des privilèges, il existait depuis notre long Moyen Âge un ensemble pléthorique de droits seigneuriaux. Or, dans ce cas précis, la dame Villevieille veuve Cabassut détenait le privilège du four banal qui l’obligeait à ce que son four fût en état permanent de bon fonctionnement ; mais la contrepartie astreignait la population du lieu à n’utiliser que son four, moyennant redevance. Ainsi, pour les filous qui s’affranchissaient de la banalité, la sanction tombait.

– Je suppose que la justice des hommes la débouta !

– Détrompe-toi, Élizabeth, elle obtint bonne justice et le rétablissement de son droit. C’est alors que son beau-frère Georges Cabassut, en 1788, provoqua un procès contre elle sous prétexte que, mariée, elle dépendait en tout de son époux et devait en toute chose lui rendre compte. Il estimait que par malice et piperie elle s’octroya de son chef la dispense de régler à son mari la totalité de sa prébende. Voilà pourquoi Georges Cabassut l’attaqua pour la restitution de vingt-neuf années de temps de mariage, du droit de cuisson de pain, à ajouter itou les intérêts.

 

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– Diable de Cabassut ! Il aurait dû être condamné pour abus de justice !

– Peut-être que cela a été, mais la justice demeura aux côtés de la dame, car deux ans plus tard, en 1790, alors que les droits féodaux n’existaient plus, elle réclama par justice interposée à Antoine et Jean Molinier, père et fils, le reliquat de son privilège du four banal jusqu’à la date de disparition de ce droit.

– La pauvre devait en avoir bien besoin, soupira Magdelaine, car quand elle mourut, le huit juin 1801 à soixante-huit ans comme son frère, on l’enterra comme on enterre les indigents.

– Si la Révolution gâcha un moyen d’existence de cette dame, il révèle combien notre sort de femme fut et reste funeste malgré les idées avancées », conclut sentencieuse Élizabeth.

 

Un silence plana. À tout un chacun de digérer la conversation et d’en tirer une possible morale. Élizabeth songeait sûrement à ses douze ans, lors elle préparait sa communion ; son défunt père, Louis, avait reçu de son frère Pierre une lettre très enthousiaste des nouvelles idées qui circulaient, les illusionnant de lendemains enchantés, tous libres et égaux. La femme en devenir qu’alors elle était interrogea son père sur ces droits futurs où seuls les hommes entraient en considération tandis que les femmes, d’évidence, ne se mentionnaient pas dans la Déclaration. Louis promit vaguement de satisfaire son questionnement. Puis l’Histoire se déchaîna et vingt années passèrent qui n’amenèrent point à son goût le changement qu’elle espérait pour toutes ses consœurs brimées au quotidien : qui par un père, un fils, ou un mari. Néanmoins, au sujet du mari, une avancée fut accordée aux femmes dès le premier jour de la République : elles pouvaient s’en libérer en divorçant. Par la suite, avec le Code civil, s’il s’avérait de la maltraitance ou des sévices de la part du conjoint abusif et violent, la décision basculait en leur faveur. Ce droit à divorcer à l’initiative de la femme se maintint toute la durée révolutionnaire puis celle de l’Empire sans trop d’altération.

Il convient de ne pas méconnaitre le fameux et inédit Code civil, dit Code Napoléon, établissant les règles de vie fondamentales de la société. Il fut élaboré au début de la Première République par un groupe de députés que pilotait Jean-Jacques-Régis de Cambacérès. Celui-ci, natif de Montpellier en 1753, vit le jour dans une famille de noblesse de robe. Son père détenait la charge de conseiller en la cour des

 

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comptes, aides, et finances, sise à Montpellier, avant de la lui confier ; ensuite ses pairs l’élurent à la députation. Comme quasiment tous les députés des États du Languedoc, Cambacérès prônait une révolution qui limiterait ses excès de violence prévus et inévitables après des siècles de tyrannies seigneuriales. Malgré sa condamnation sous la Restauration pour régicide, Cambacérès ne vota pas la mort de Louis XVI. Il préconisa, en légiste réfléchi et argumenté, un jugement débarrassé de toutes manœuvres intempestives, hors de la pression de trublions et d’émeutiers : qu’alors le roi serait détenu jusqu’à la paix rétablie pour affronter ses juges. Toutefois, face à des collègues menaçants voire enragés, il se ménagea une sortie en ajoutant que si des évènements se produisaient tels qu’ils pussent mettre la patrie en péril, alors la condamnation à mort du roi s’imposerait cependant en ultime recours.

Sous la direction de Cambacérès, la commission ad hoc répertoria tous les usages, toutes les coutumes, de toutes les régions de France, afin de produire et de soumettre au vote des assemblées un texte auquel Napoléon attacha son nom. Ce dernier soigna Cambacérès de sa gratitude en le choisissant comme deuxième consul, pour les services qu’il lui rendit en tant que ministre de la Justice alors que lui-même exécutait, avec l’aide de son frère Lucien, son audacieux coup d’État. Ainsi le Montpelliérain, féru de droit, contribua à bâtir un empire en légalisant la prise de force du pouvoir. Dès lors, Napoléon se plut à le gratifier de titres reluisants : chancelier d’Empire, président du Sénat, grand officier de la légion d’honneur, président du Conseil d’État, président de la Haute Cour impériale et enfin duc de Parme. Cependant, par balourdise, Napoléon l’asticotait volontiers dans le domaine touchant l’intime. Un jour, l’empereur voulut s’entretenir avec son chancelier et visiblement cette visite inopinée surprit Cambacérès. Sans s’émouvoir, l’empereur lâcha : « à l’avenir, monsieur le chancelier, veillez à ce que vos maîtresses n’oublient ni leurs cannes ni leurs chapeaux ». Car il n’était de secret pour personne que Jean-Jacques-Régis préférait qu’on l’appelât votre altesse au lieu de monseigneur. Malgré cette singularité, peut-être à cause de celle-ci, sa détermination fut exemplaire lorsqu’il subit la pression des adeptes de morales traditionnelles millésimées. Jamais il ne biffa du Code ce droit à divorcer qui, constatons-le, ne le concernait pas tout à fait.

Les cloches de l’église Saint-Étienne annoncèrent vêpres, il était l’heure pour ceux du Pouget de lever le camp et de regagner leurs pénates avant la nuit tombée car

 

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bien que les chemins fussent plus sûrs, grâce au renforcement sous le Consulat et l’Empire du corps de la gendarmerie nationale, la totale éradication des dangers sur le territoire restait à parfaire et les déplacements nocturnes présentaient des risques réels, les brigands se complaisant toujours dans l’ombre pour assouvir de sombres desseins ; d’ailleurs, les magistrats, pour les satisfaire les maintiennent en général… à l’ombre. À l’inverse, le plein jour, dont profitait l’ensemble de la population, allait s’avérer désastreux par ce soleil de feu qui, de juin à octobre 1805, brûla la globalité des régions méridionales. Ce fléau infernal continuel fit subir canicule et sècheresse à ce monde vivant exposé à l’incertitude de sa survie.

 

 

 

Ajouté à ce réchauffement climatique, la fièvre guerrière se précisait. Les Anglo-saxons et, à leur suite, les peuples allemands et russes, voulaient une fois encore en découdre. L’idée apparut que la nécessité absolue serait d’éradiquer toute pensée belliciste de ces suffisants Britanniques et, pour se faire, de porter enfin le fer et le feu au cœur de leur île : la flotte française pouvait surpasser en valeur son adversaire. Or, notre flotte, éparpillée et bloquée dans ses ports d’attache par des moyens navals ennemis réduits, n’osait manœuvrer pour en sortir, craignant leur menaçante surveillance. La bataille de l’Atlantique était à l’ordre du jour. Elle se joua de mars à octobre 1805, avec Trafalgar en point d’orgue, sous les ordres du vice-amiral Pierre Charles Silvestre de Villeneuve dans le camp français, et de lord Horace Nelson dans l’autre.

Depuis le port de Toulon, profitant des éléments tumultueux, Villeneuve brisa le blocus exercé par Nelson, laissant croire à ce dernier qu’il se dirigeait vers Malte et l’Égypte à la poursuite d’un combat naval décisif. Or la stratégie, d’une envergure inouïe, commandait à Villeneuve de mettre le cap sur les Antilles britanniques pour châtier durement le secteur économique adverse puis, une fois le succès établi, servir de leurre pour attirer toute la flotte anglaise dans les Caraïbes, ce qui, de fait, libérait tous les ports français. Tandis que lui-même, faisant demi-tour vers l’Europe, rassemblait alors dans les ports français de la façade atlantique toute la flotte franco-espagnole,

 

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embarquant des troupes conséquentes d’infanterie, afin de prendre pied sur le sol de l’Angleterre dépourvue de défense maritime. L’opération reposait sur la rapidité d’exécution pour avoir toujours un coup d’avance sur l’adversaire. Or, si sur la terre ferme un plan se respecte à la virgule près, la mer oppose ses difficultés propres : vents contraires, force des courants, hauteur des vagues. En outre, le facteur humain se fragilise promptement sur cet élément et si la nourriture s’avarie ou si l’eau douce manque, l’humeur varie, les récriminations anéantissent les enthousiasmes. Alors, le commandant a le choix de forcer l’aventure sans s’encombrer de vains scrupules, ou de tenir compte des paramètres nouveaux qui infléchiront ses ordres jusqu’à rendre caduque sa mission. Le vice-amiral Villeneuve considéra l’état sanitaire de ses marins, apprécia la remise en état nécessaire de ses bâtiments. Quand il revint des Antilles, trop de temps était passé pour surprendre le plus lymphatique de nos adversaires, de surcroît cette durée excessive démobilisa aussi les rangs de nos marins de tous niveaux, d’autant qu’entre-temps les troupes d’infanterie lasses de patienter s’étaient mises en route et pénétraient le sol allemand.

Il advint que la flotte française et son alliée espagnole s’enfermèrent à Cadix, un port au sud de l’Espagne. Or, l’empereur en personne avait pensé et élaboré ce plan d’envergure : ne pas le respecter pour des motifs qu’il jugea inopportuns provoqua l’ire du maître et la suspicion de haute trahison du plus haut gradé de ses sous-fifres. Villeneuve, sous pression, ôta de sa réflexion l’idée d’hiberner jusqu’aux beaux jours pour tenter une action d’éclat propre à rejaillir sur le maître. Il possédait un atout appréciable pour attaquer – en nombre de bâtiments les flottes alliées dépassaient celle de son homologue anglaise, mais aussi un désavantage mineur, ce complexe d’infériorité inconsciemment ressenti face aux marins d’outre-Manche, et en particulier ici, devant le réputé Nelson et son équipage expérimenté.

Pour synthétiser, les batailles navales de cette époque se déroulaient par des tactiques codifiées. Pour la plus usitée, les adversaires considéraient le sens du vent, puis rangeaient les vaisseaux en ligne, perpendiculairement à ce vent, et en tiraient profit pour se déplacer, lorsque les deux lignes enfin formées se faisaient front, elles avançaient l’une sur l’autre dans le but de se croiser. Dès cet instant la poudre parlait, et la canonnade perdurait jusqu’à ce que les deux lignes s’éloignassent l’une de l’autre. Lors venait pour chacun des deux camps le décompte des forces disponibles ; soit le

 

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combat reprenait, donc reformation des lignes et nouvelle passe sous le feu du canon, soit le plus touché ramenait ses couleurs dans l’honneur et la dignité, recevant de son vainqueur le respect dû à sa témérité. Quelle que pût être le dénouement, la bataille ne durait guère plus de trois ou quatre heures, certes infernales.

À ce jeu, quand il décida de sa sortie de Cadix le vingt-et-un octobre 1805, le vice-amiral Villeneuve, supérieur en nombre de bateaux, devait l’emporter. En outre il incorpora dans la ligne la flotte alliée espagnole. Toutefois, en dirigeant seul la manœuvre sans prendre en compte leur avis il désobligea les Espagnols. Le rusé Nelson pressentit ces dissensions, les discussions stériles du camp franco-espagnol qui intervenaient à tous propos et surtout sur la prédominance du commandant desservaient leurs desseins glorieux. Nelson paracheva son œuvre par un coup tactique génial, qui était connu pour hasardeux et dangereux car il pouvait se retourner en désastre pour celui qui en usait. Nelson plaça sa ligne dans le sens du vent, l’ayant en poupe il coupa la ligne franco-espagnole par le milieu. La seule parade valable consistait, dès la perception de l’action adverse, à manœuvrer ses nefs de façon à les orienter aussi dans le sens du vent et à se positionner en parallèle de chaque côté des vaisseaux ennemis pour les canonner à feu continu.

Inspiré, Nelson coupa donc la ligne franco-espagnole, qui désorientée, se débanda. Dès lors, comme des rapaces, dans une gigantesque mêlée, les bâtiments anglais harcelèrent, et se jetèrent, sur nos vaisseaux isolés et esseulés pour les achever. Ce désastre inimaginable ruina notre marine dont seul le vice-amiral Villeneuve fut tenu pour responsable, au point qu’accablé de reproches, il ne trouva comme seul remède à son calvaire que celui d’être discrètement suicidé par des coups de couteau bien assenés, au fond d’un cul de basse-fosse, six mois après la fameuse bataille. Son redoutable adversaire lord Horace Nelson eut, lui, le bon goût de finir sa vie sur son bateau, en la donnant ce jour-là comme une apothéose, parachevant ainsi sa glorieuse existence par un triomphe.

 

Toutes ces considérations n’atteignaient pas les lieux-dits, les hameaux et les bourgs de nos campagnes. Les préoccupations ne dépassaient pas pour certains habitants le cap de la journée future, et la chaleur excessive de l’été 1805 transformait

 

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en prouesse le seul fait de le passer sans sombrer. Puis la nouvelle année vint, et l’espérance fut d’entrée entamée par une tempête inouïe qui traversa la France au mois de janvier 1806. Néanmoins, face à l’épreuve la solidarité joua et amortit le choc émotionnel, puis le climat sembla revenir à de meilleurs sentiments, il tempéra ses ardeurs, puis il parut à tous que l’atmosphère belliqueuse s’estomperait pour de bon, car quelque part au centre de l’Europe, dans un lieu au nom imprononçable, l’empereur avait maté par une seule bataille nos ennemis coalisés qui pour un moment se tiendraient cois. Puis la situation économique se stabilisa grâce à la confiance que tous donnèrent à l’ultime réforme monétaire, ce franc «germinal » né au Consulat et qui contenait de l’argent véritable, ou de l’or fin, enfin du métal sérieux. Toutes ces garanties amenèrent un grand nombre de gens à profiter de cette embellie en se projetant plus loin que leur propre génération.

Ainsi, de la famille Gribal, le premier foyer à ressentir les effets bonifiés de la conjoncture fut celui du citadin Pierre fils ; son épouse Marie-Louise Lonjon tomba enceinte au milieu de 1806, en conséquence le vingt-six février 1807 elle accoucha de Magdelaine Léocadie sous le parrainage de son oncle le négociant Matthieu Lonjon. Magdelaine encore, mais celle-ci née Jeanjean, l’épouse de Louis, qui toujours en ce milieu de 1806, s’épaissit de façon significative pour donner le jour, sous le ciel d’Aspiran, à Jean-François, le dix-neuf avril 1807. Au Pouget, ne voulant pas être en reste, Élizabeth épouse Debru s’arrondit en fin de 1806, jusqu’à la délivrance de François le sept juillet 1807. Suzanne Boyer, en retard sur ses belles-sœurs, porta ses enfants tout le long de l’année 1807 puis, assistée de maître Augé chirurgien accoucheur, elle mit au monde à la Toussaint 1807 des jumeaux, qu’à cette époque on ne nommait pas encore dizygotes, qui reçurent les prénoms de Toussaint François et de Rose Thérèse.

Cependant, la naissance qui intéressa le monde rural en cette année 1807, c’était l’aboutissement d’une gestation de plusieurs siècles. Le cadastre tant attendu voyait le jour sous l’impulsion de l’inamovible ministre des Finances du Consulat, de l’Empire, et des Cent-Jours, Martin Gaudin. Il en ressentait si fort l’intérêt qu’il disait à l’envi de cette opération gigantesque : « inutilement réclamée pendant des siècles et qui ne pouvait appartenir qu’au siècle de Napoléon ». Ce dernier récompensera ses talents, sa probité et son zèle, en l’anoblissant du titre de duc de Gaète. Par le plan cadastral, le

 

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possesseur de biens savait avec exactitude la surface de son foncier ; ainsi les approximations des compoix ancestraux, qui créaient des litiges, des disputes et des procès, se rangeaient aux oubliettes, tout comme cessèrent les réclamations au sujet des taxes aléatoires qui s’adossaient sur ces dits compoix car l’administration fiscale, s’appuyant sur des bases solides et vérifiables, imposa à la propriété de justes contributions.

Malgré tout, l’œuvre impériale qui approfondissait les réformes initiées dans la période révolutionnaire n’avait nulle emprise sur le premier des soucis de cette France éminemment rurale, les conditions météorologiques. Les chaleurs redoutées s’enracinèrent pour quelques méchantes saisons d’enfer déterminant des situations de vie mal assurées pour les faibles. Voilà le début de l’été 1807, fatal au nouvellement né François Debru après vingt jours d’existence. Toujours au Pouget, voilà François dont les parents François et Suzanne Boyer s’imaginaient qu’en quittant la petite enfance il s’affranchissait de toutes ces maladies inquiétantes ; or, le trente novembre, François avait à peine cinq ans lorsque l’eau gâtée et chargée de miasmes qu’il but malgré les défenses faites l’emporta après des ravages internes douloureux. Au village voisin d’Aspiran, la même cause, l’eau avariée, avait provoqué quelques semaines plus tôt les mêmes effets sur un jeune frère de Magdelaine : Guillaume Jeanjean but d’abondance pour rafraîchir ses huit ans de cette eau pourrie qui le vida de sa vie fin août 1807. Personne ne concevait que les conditions atmosphériques ne s’améliorassent pas en 1808, or il advint que le climat par malice resservit le mauvais plat de la saison précédente et le jeu de massacre se prolongea. D’abord à Aspiran le huit mai, en fauchant Jean-François, fils de Magdelaine et de Louis, puis au Pouget le six septembre en mettant fin à l’aînée des jumeaux Rose Thérèse. Car la croyance populaire, basée sur une logique éprouvée par l’empirisme, voulait que des deux jumeaux celui qui montrait le bout de son nez le deuxième avait été conçu le premier, parce que dès sa conception tous affectaient de croire qu’il se positionnait très haut dans la matrice maternelle et donc l’enfant conçu dans un deuxième temps se désignait par tous comme le cadet, prospérant au plus proche de l’issue, et se présentant au monde le premier. À tel propos, une légende courut un long temps en France, amplifiée et nourrie par l’autorité d’un philosophe qui prétendait que le plus grand roi rayonnant du royaume françois n’était que le cadet d’une naissance gémellaire, les on-dit affirmèrent qu’un frère parut des

 

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heures après lui, et donc véritable héritier de la couronne, il vécut caché aux yeux de tous pour ne pas provoquer une terrible guerre civile et enfin termina sa vie dans le secret d’une forteresse, masqué d’un ignoble heaume moyenâgeux.

Toujours au Pouget, trois jours après le décès de la jumelle Rose Thérèse, il advint, donc le neuf septembre 1808, un décès qui cloua le caquet à tous les médisants obtus, sauf bien sûr aux plus intransigeants d’entre eux en la matière. De longue date existait à Clermont-de-Lodève un établissement charitable accueillant les perclus des vieillesses trop longues, les incurables des maladies ruineuses des économies familiales, les abandonnés des naissances malvenues. Pour ces derniers, l’idée vint très vite de les placer au sein de familles d’excellente réputation chrétienne, dont la mère dans la force de l’âge procréatrice, pouvait d’abondance allaiter un deuxième chérubin outre le sien, quitte à allouer à la charitable maman une rétribution pour le besoin de linge. De fait cette compensation encouragea une ardeur compatissante pour les chétives créatures marquées du sceau caractéristique « de père et de mère inconnus ». Ces « inconnus », devenus parents malgré eux et refusant cette responsabilité, recouraient à l’abandon, après que la mère eût pratiqué l’absorption illusoire de potions abortives ou autres manœuvres non-recommandables. Voilà donc l’enfant rejeté par tous, voulu par personne, sauf de quelques nouvelles mères en manque de fifrelins, les gorges pleines de lait et dont le garde-manger à mauvais exemple ne conserve nulles denrées. Les temps difficiles amenèrent Élizabeth Fabre, épouse Pierre Bourgade, et sa belle-sœur Catherine Bourgade, épouse Manuel Cagnes, à assurer le sevrage dans de bonnes conditions des nouveau-nés recueillis, que l’hospice de Clermont leur confiait. Ils étaient malingres et rachitiques, l’espoir de se développer tenait du miracle. Ce prodige n’eut pas lieu pour « l’enfant femelle » Anne, âgée de quatre mois au jour de son décès le premier messidor an 12 (vingt juin 1804). Sa « mère nourrice » Élizabeth Fabre n’y pu rien, et pas d’avantage Catherine Bourgade ne sauva Placide « l’enfant mâle » de trois mois qui rendit l’âme le cinq messidor an 12 (vingt-quatre juin 1804). Les commérages se déclenchèrent au décès de Marie âgée d’un mois : cette enfant de l’hospice disparut près d’Élizabeth Fabre le seize thermidor an 12 (quatre août 1804). Certes, peu d’enfants devenaient adultes, même lorsqu’ils bénéficiaient en situation ordinaire d’un foyer attentif et de soins habituels sérieux, mais en un contexte de misère affective excluant toutes prévenances, les enfants dont le sort par avance était joué

 

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n’émouvaient personne. La vague d’autres rejetons plus robustes qui survenait remplaçait ces frêles avortons sans avenir, handicapés du soutien parental nécessaire. Toutefois, le véritable scandale qui révoltait certains se situait à aspect financier de l’acte nourricier, car non seulement ces familles touchaient un pécule qu’elles ne reversaient pas quand elles faillaient dans leur mission, mais encore l’hospice renouvelait sa confiance en confiant à leur diligence d’autres abandonnés. Ainsi le sort d’Antoine, âgé de quatre mois, fut scellé le onze thermidor an 13 (trente juillet 1805) sous le toit de Catherine Bourgade. Puis, sous un regard approbateur malsain, quelques-uns regardèrent comme un jour de justice ce fameux neuf septembre 1808, quand Jean-Manuel Cagnes, âgé de seize mois, fils légitime de Catherine Bourgade, ne survécut pas à l’absorption d’eau contaminée. Pour finir une boucle macabre, Magdelaine Léocadie résista jusqu’au vingt-huit septembre 1808 avant de se soumettre aux affections pléthoriques qu’une eau presque stagnante charriait mollement à la terrasse de Peyrou de Montpellier via le solide aqueduc que l’ingénieur Pitot de Launay érigea un demi-siècle plus tôt.

Cette eau sans laquelle rien n’existe s’avère redoutable par ses furieux débordements qu’excitent ces pluies torrentielles des épisodes cévenols qui adviennent avec force régularité avant la saison hivernale. Ce phénomène connu dans le Languedoc depuis la nuit des temps rendait prudents tous les riverains des rivières, qui regardaient d’un œil mauvais même le plus humble des ruisseaux. La rivière Hérault, dans la folle saison, inspirait toutes les craintes, et dans les veillées les vénérables ancêtres racontaient aux tendres mouflets justes avant qu’ils ne rejoignissent leur couche, dans le souci de les édifier, les risques de la puissante nature dans ses déraisons, que le cours d’eau si paisible qui sommeillait dans son lit comme la princesse des contes anciens se réveillait quelquefois hideuse sorcière échevelée, donnant des coups de pieds dans les arches des ponts, mordant les rives, arrachant de ses mains les murs des moulins, et au grand jamais il ne fallait l’approcher à l’heure de ses colères. Le téméraire mal inspiré encourait le péril d’être serré par des tenailles informes et avalé dans des tourbillons infinis. Les bambins instruits de ces dangers-là par des vieillards blanchis sous le harnais et si proche du sépulcre s’arrangeaient comme ils pouvaient pour trouver le sommeil dans l’obscurité des sombres chambres froides. L’avantage d’être confronté à des récits horribles tôt dans le jeune âge, c’est que l’habitude de domestiquer sa peur

 

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s’acquiert comme trait naturel du caractère, à moins que celui-ci ne soit trop imprégné de couardise. Mais entre entendre une anecdote et essuyer la brutalité des faits, il arrive que même les plus trempés sentent le sol se dérober, la nausée perturber l’équilibre régulier du cœur et de l’estomac et parfois pire, les entrailles se relâcher.

Les jours ordinaires de la semaine, fidèle à sa routine, Louis allait traîner un moment au cœur du village, parlait à l’un, écoutait l’autre, se sociabilisait avec tous. Or, le vingt-neuf décembre 1808 avant le souper, Louis, le souffle court, les yeux exorbités, repoussa la porte de sa maison, et bloqua le verrou.

« Louis ! Qu’est-ce qui se passe ?

– Il y a que je me trouve dans un pays de fous… L’entendement a disparu… L’horreur n’a plus de limite…

– Voyons, Louis, explique-toi ! »

Louis allongea son vin d’une grande quantité d’eau et puis s’assit. Le gobelet tournait entre ses mains nerveuses. Il regardait Marie-Magdelaine qui dans son coin jouait avec sa poupée de chiffon, avec les bras menus de ses cinq ans elle la berçait sur son cœur.

« J’ai vu une chose à ne pas croire. Imagine-toi que sur la rive de l’Hérault de notre côté, on-ne-sait-pas-qui a trouvé un noyé contre un arbre. Pourtant, cornes au cul ! nous savons tous qu’elle est dangereuse, cette rivière, même si cette année l’eau manque.

– Louis ! devant la petite, ne jure pas !

– Alors le maire Jean-Jacques Ménard et son adjoint Jean-François Cabassut mandèrent François Guibal notre notaire parce qu’il sait la loi, et Jean Séverac l’officier de santé pour l’examen du corps.

– Rien de plus normal.

– Attends le pire, et juge la finesse de leur suffisance. Il est écrit sur le procès-verbal : « le dit cadavre qui ne porte aucune espèce d’habillement et est entièrement nu », tu entends, entièrement nu, « qu’il n’a été trouvé sur le corps dudit cadavre aucune blessure à la réserve d’une petite écorchure au bout du nez ce qui peut provenir du frottement contre quelque arbre à raison du grand temps qu’il a resté dans l’eau ».

– Rien de plus naturel.

 

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– Non, madame mon épouse ! Il est resté un grand temps dans l’eau, un grand temps ! Dans l’eau il y a des poissons, et la rivière roulerait ce corps comme un galet, et des écorchures tant plus y en auraient que sur le seul bout de son nez ! Ecoute la suite : « ce cadavre est si putréfié que le « piderme » s’enlève en le touchant ainsi que les cheveux de la tête où il en reste très peu ». Et pour finir Jean Séverac termine le procès-verbal en avouant : « qu’il n’a pas produit une ouverture dudit cadavre en raison de la grande putréfaction et juge qu’il est mort noyé à raison du gargoyement des eaux dans le ventre et qu’il a été noyé depuis environ un mois et demi ».

– Et qu’est-ce que tu crois Louis ?

– Je crois qu’ici on règle vite les affaires de crime !

– De crime ?

– Voyons, Magdelaine ! Ce bougre-là n’a pas été emporté par les remous, sinon il serait vêtu ! Peut-être de lambeaux, mais vêtu ! Et non entièrement nu, cornes au c… ! Puis je ne crois pas qu’un pauvre bougre réduit à l’extrême désespoir range ses habits avec soin avant de plonger dans la baille… Et admettons qu’il voulut oncques ses affaires en ordre…

– Calme-toi, Louis.

– Mes nerfs ne m’emportent pas sans raison. Admettons que nu comme un nouveau-né il saute dans la rivière, il y demeure un mois et demi, et lors sa chair piéça pourrie tombe en lambeaux juste à l’effleurement et ainsi les blessures plus que le bout du nez ravagent toutes les parties du corps.

– Tout cela est vrai, Louis, tu me troubles avec ce noyé, ton idée à la fin…

– Pour moi, des gredins ont dépouillés un vagabond de ses maigres économies et de son linge, un malheureux trimard qui s’embauche à la saison dans les fermes. Avec méchanceté les bandits l’ont noyé dans un bras mort de la rivière qui ne se remplit que par les grosses pluies d’automne et où les poissons ne peuvent pas être faute de pouvoir y aller. Par le vice ils ont coincé le corps avec les racines de l’arbre, puis il fallut le temps pour que le débord s’assèche un peu et qu’apparaisse le corps du pauvre homme tout putréfié et petitement blessé. Pour moi ces suppôts du diable, si on s’en donnait la peine, on les attraperait…

– Louis, tu n’as rien dit de ton idée à personne ?

– Bien sûr que non… Qui sait si on ne m’aurait pas noyé aussi ».

 

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Louis ignorait le passé juridictionnel d’Aspiran. Toutefois, une sorte de prescience éclairait sa réflexion. Car une trentaine d’années auparavant, en 1774, Étienne Affre dit Manchot, et Guillaume Teil, berger de son état, s’empoignèrent violemment et le berger resta étendu sur le vert pâturage pour toujours. Des années avant cette bagarre, en 1761, la communauté déplora le meurtre de deux mendiants, les frères Claude et Étienne Durand, mais nul ne chercha plus qu’il ne faut le ou les responsables, car dans le rang des victimes la place des mendiants est trop éloignée pour s’en soucier.

« Ça me soulage, Louis, mais je ne comprends toujours pas ta frayeur de tout à l’heure.

– J’y arrive. Quand à l’auberge j’ai demandé si le noyé était connu, tout le monde se mit à rire tant et tant que j’ai cru qu’ils se moquaient de moi.

– Personne ici dans mon village ne se risquera à rire de mon mari !

– Les rires ont redoublé quand un gars se leva et me dit que c’était une question d’heure et que la présentation du personnage avait lieu maintenant. Alors, las de ces rires imbéciles, je suis parti. La nuit assombrissait la place, mais un rayon de lune éclairait un semblant de masque à hauteur d’homme, devant la porte de la mairie. Alors m’approchant j’ai vu l’horreur. De la rivière les hommes avaient emporté le noyé sur un charreton à bras ; sur le chemin, l’un d’entre eux un plus méchant eut cette idée d’exposer le corps aux yeux de tous pour tous le reconnaissent bien, avant que la raison ne dénie cette épouvante… Tout en excitation, ils enchérissaient dans l’horreur et ils s’accordèrent pour une exposition d’une journée ; lors ils basculèrent le charreton pour que le noyé se trouve en position debout et le voir beaucoup mieux. Parce que les jours sont courts ils lièrent une lampe à huile au bras du charreton. En définitive la lampe au gré du vent vacillait et éclairait la pauvre figure mais point en continuel, si bien que le visage semblait bouger par les ombres obscures. Je m’approchais tout en commisération, or l’un de ces vaut-riens caché par le char parlait à la place du mort : « viens à mon côté, Louis » que j’entendis, « donne-moi ta chemise », car les infâmes faisant fi de toute discrétion ne lui avait rien masqué… Alors la rage m’a pris, j’ai crié à cette gueuserie d’en finir, que de jouer avec un mort c’était pas chrétien, mais saoulés d’eau-de-vie ces gueusards m’ont ri au nez, j’ai poussé l’un, l’autre, j’ai fichu mon

 

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camp sans pinailler, les laissant se vautrer dans l’infamie, en colère que personne n’empêche cette honte qui rejaillira sur nous tous ! »

Louis se saisit d’un almanach ancien de sa possession, le feuilleta. « Regarde, Magdelaine, dire que je croyais que ça n’existait pas sur terre ! » Donnant force aux mots, il exhibait la page recherchée qui montrait une gravure représentant « l’enfer » de Jérôme Bosch, où les visages des personnages présentaient d’odieux rictus, effrayés par les animaux fabuleux qui les cernaient.

« Voilà ton pauvre village, Magdelaine, où les hommes sont pis que des monstres, des écervelés qui ne respectent rien, qui dansent et rient dans des rondes macabres. Quand ils iront chez le diable, pour sûr ils se sentiront en bonne compagnie ! »

La représentation spectaculaire pendant huit heures d’un corps en décomposition ne résolut point le problème de l’identification. Hors des murs du village les autorités ne produisirent aucune publicité, cette affaire ignominieuse se confina au sein de la communauté, car le conseil politique déplorant tel des enfants fautifs le niveau de turpitude débridée atteint par certains de leurs administrés, jugea impérieux de taire à tout prix une telle outrance. Le fossoyeur, sans bruit, la nuit venue, à la faible lueur conjuguée de la lampe et de la lune, ensevelit le corps et plus personne n’évoqua l’évènement sinistre. Sauf le curé qui, trois jours plus tard, admonesta dans un sévère sermon ses fidèles, qui épousaient « les diableries de Satan en dansant le sabbat autour de la dépouille qu’habita une âme chrétienne qui, pour son malheur, ne reçut pas le dernier secours de son sacerdoce et qu’il fallait plaindre au lieu de railler ».

Se garder en vie en ridiculisant la mort. Entrevoir la possibilité de demeurer en vie jusqu’à une vieillesse très avancée restait l’apanage de quelques spécimens qui défiaient les pénuries frumentaires, les maladies, les accidents, et même les héritages génétiques calamiteux. Dans ces conditions, exorciser la mort en bafouant son œuvre à travers un malheureux corps inerte ne se ressentait pas comme un réel sacrilège, d’ailleurs si l’âme du corps s’était dissipée, l’offense s’amoindrissait car seule l’âme importe dans la foi en tant que souffle divin. Quelques mois avant cette noyade criminelle, fort loin de la rivière Hérault, dans la province de l’Andalousie arrosée par la rivière Guadalquivir, située tout au sud de l’Espagne, naturellement sèche et ensoleillée de climat, se déroula un évènement

 

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considérable. À Bailén l’andalouse, le vingt-deux juillet 1808, des forces de l’armée impériale capitulaient en rase campagne face aux divisions espagnoles du général Castaños qui, fou d’orgueil, exigea que quelques drapeaux de ses meilleurs bataillons fussent brodés de l’inscription « aux vainqueurs des vainqueurs d’Austerlitz ». Ainsi, l’invincibilité du plus doué stratège de ce temps se voyait écornée sur ses propres bases. Les têtes couronnées du concert des nations européennes recouvrèrent dès ce jour leur fierté, et la chute de l’Ogre régulièrement annoncée par l’arrogante Angleterre, ne semblait point un rêve fol, d’autant que des militaires anglais recueillirent à Sintra, au nord de Lisbonne, le trente août 1808, la deuxième capitulation de troupes françaises. Le sang, la sueur et les larmes promis à l’usurpateur corse se concrétiseraient les années qui allaient suivre, et les batailles victorieuses des armées impériales se paieraient d’un tribut en perte humaine alourdi à chaque opération. Que ce soit au Pouget ou à Aspiran, l'information de la fin tragique des enfants du lieu ne parvenait qu'en écho fortement atténué. Le haut commandement n’adressait les extraits mortuaires des militaires que des mois ou des années après les faits sans nul égard pour l’impatience des familles qui s’interrogeaient sur l’absence de nouvelles d’un fils, d’un époux, ou d’un père. La Pâques 1809 tombait le premier dimanche d’avril et cette année encore les cultivateurs pressentaient que la période de réchauffement se prolongerait par la saison à venir. À peine si l’hiver qui venait de finir, avait osé produire une ou deux journées de gelée, et encore s’en apercevait-on en grattant la terre de ses ongles. Marie-Magdelaine, installée sur l’encolure paternelle, empoignait à pleines mains la crinière de Louis, quel plaisir que de chevaucher un cheval aussi docile ! À l’imitation des bourgeois qu’elle voyait passer devant la maison, elle claquait sa langue entre ses dents, donnait des petits coups de talons dans les flancs du père, préférant toutefois lui caresser la joue de sa main minuscule. Alors se prenant au jeu, Louis, gentil centaure, s’emportait d’un léger trot avec force hennissements, encouragé des cris de l’enfant : « Plus vite cheval papa ! Plus vite ! » Devant ou derrière la cavalière selon l’humeur de la monture, marchait Magdelaine. Tous trois se dirigeaient vers le Pouget ; au vrai, Magdelaine aussi portait quelqu’un, car elle entamait ce début avril son cinquième mois de grossesse. Quand elle arriverait à la maison de la famille au Pouget, elle apprendrait par la bouche de sa belle-sœur Élizabeth qu’elle aussi ressentait depuis peu les symptômes de cet état particulier. Mais si Magdelaine désirait un garçon après sa fille Marie-Magdelaine, Élizabeth

 

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souhaitait qu’une fille suivît son garçon Jean-Jacques, alors que François se satisfaisait des œuvres de Suzanne Boyer son épouse : Suzanne l’aînée, et le cadet Toussaint. Les quatre enfants, sous l’œil goguenard des parents, se soumettaient volontiers à une tradition qui s’enracinait dans les époques inconnues des temps anciens. La fête de Pâques, outre les représentations religieuses symboliques, terminait le Carême, cette période de quarante jours d’abstinence ou, du moins, de sincères efforts à une retenue alimentaire. Or, à Pâques, la coutume désignait les enfants, purs par essence, dont les mains sont encore non souillées par les bassesses qui avilissent lorsque vient l’âge qui à tort se nomme de raison, pour trouver la nourriture du repas familial. À l’aube de l’Humanité, la condition humaine s’appliqua très vite à la culture et à l’élevage et sur ce dernier point reposait la tradition, à savoir que dans les communautés rurales chaque foyer disposait de sa basse-cour, qui des lapins, des pintades, des oies, des poules. Pâques venu, dès potron-jacquet, les jeunes enfants couraient à la recherche des œufs des poules qui sans discipline nichaient dans les celliers, les remises, les débarras de la ferme, et donc repérer le volatile dans son nid facilitait la découverte des œufs qui agrémenteraient l’omelette pascale. Encore fallait-il que les volatiles eussent pondu le nécessaire, mais toujours, le matin de cette fête, comme par enchantement toutes les volailles couvaient, et si elles ne couvaient pas ce qui leur tenait de nid était rempli d’abondance en œufs. Ce miracle qui se produisait chaque année se préparait d’évidence par les parents qui, matois, dévoilaient des indices pour que les chérubins ne se désespérassent pas en vaines recherches : « il est en ma souvenance que pas plus tard que ce jour d’hier, j’ai vu une poulette dans le pailler, et une autre proche de la lapinière. De ce côté-ci il leur plaît de pondre… » Toutefois la récolte des œufs ne pouvait suffire pour le repas pascal, d’autant que les enfants ivres du bonheur d’une cueillette inespérée en écrasaient quelques-uns de leurs bras menus et de ceux qui restaient, un certain nombre glissait de leurs mains. Voilà pourquoi une autre pratique sacrée de cette fête venait fort à propos pour compléter la communion autour de la table fraternelle. Bien sûr, si l’agneau pascal immolé à cette occasion eût su de quelle façon l’attendait le chrétien attentif à la liturgie, il aurait décliné l’invitation. Les gens se fournissaient par deux possibilités en agneau, ou plutôt en mouton, car les chrétiens répugnaient par un curieux scrupule au sacrifice de l’agneau, tandis que d’égorger un mouton paraissait moins odieux sinon plus naturel. La première méthode

 

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consistait à contacter l’intermédiaire chargé par la communauté de ravitailler la population en viande au moindre coût, mais de préférence le particulier s’adressait au berger et réservait sur pieds l’une de ses bêtes. Pour abattre celle-ci, l’inexpérimenté confiait la besogne au boucher du village, mais la rémunération de ce dernier gâchait trop de sous âprement gagnés, aussi apprenait-on très vite la manière d’opérer en cette circonstance, qui d’ailleurs n’était guère plus compliquée que de s’occuper du cochon son temps venu. Par un cheminement décousu, la conversation s’engagea sur la voie de la géopolitique à l’étonnement de François. Sans doute le bruit du canon par-delà les Pyrénées depuis le printemps 1808 était-il audible en deçà de celles-ci. Louis reprit le fil au début de la discussion. « Nous évoquions le cousin Pierre, qui fit report de ses venues parmi nous tout ce temps dernier passé à cause du trafic des troupes vers l’Espagne ou le retour d’icelles, et qui font la halte régulière à Montpellier. – Le passage, trancha Bernard Debru, quel qu’il soit relève le commerce pour le besoin qu’il a de toute espèce de biens. Notre bon cousin est à suffisance roué, et possède bonne connaissance de cette base. À l’exemple, notre fabrique de soierie consigne de fortes demandes de belles étoffes depuis un an. Les gens de qualité de nos cités d’ici qui réceptionnent nos officiers allant et revenant du royaume d’Espagne se font devoir d’organiser des distractions : qui des bals, qui des comédies, et toutes ces dames concourent tant et tant de jolies pierreries, et de délicats atours. – Je n’y entends guère dans cette affaire-ci, poursuivit Louis, lors il me revient que les Espagnols joints à nous pour une bataille en la mer de Cadix, nous luttions ensemble contre les Anglais. Et ce présent par une virevolte, voilà jà ces Espagnols nous repoussant ! Les mœurs de la politique outrepasseront oncques mon entendement. La mauvaiseté de ce désaccord encouragera les esprits malintentionnés des tyrans étrangers, et je plains les conscrits qui seront levés plus massivement encore sans nulle exonération d’un seul, beaucoup passeront outre-vie sur des terres lointaines où ils ne sauront nommer ni les plantes ni les arbres ».

Magdelaine crut bon de compléter le discours de son mari en racontant le malheur d’une amie d’enfance.

 

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« Tout dernièrement ma chère amie Marie Combes a reçu l’avertissement de décès de son époux Jacques Navas, le deux mars 1809 à l’hôpital d’Alexandrie. Elle n’en avait point de nouvelles depuis plus d’un an, à ne pas savoir où il était et s’il vivait. Par des mots brefs, il est dit qu’il eut des fièvres et qu’il entra à l’hôpital le dix-huit juillet 1808. Comment consoler cette pauvre amie de la souffrance de n’avoir pas soutenu son époux qui endura six mois de fièvres, des terribles fièvres de là-bas, tout isolé ?... »

Mourir de fièvre en Égypte, à cette époque, n’apparaissait pour personne en rien anormal. Alors que ladite campagne d’Égypte se solda par le départ précipité du général en 1799, un mois avant son coup de force, et l’évacuation de ses troupes deux ans plus tard. Toutefois il convient de garder en mémoire que les traités des nations se réalisent en dépeçant les tierces nations affaiblies. Or, l’empire Ottoman souffrait déjà de décomposition et la Russie ayant pactisée en juillet 1807 avec la France se sentait libre de s’ouvrir un débouché sur la mer Méditerranée. La maison d’Autriche, qui ne désirait point un surcroît de puissance de son voisin russe, missionna son ambassadeur en poste en France, le comte Metternich, afin d’obtenir de l’empereur, puisque autour de 1808 les deux puissances s’aimaient, sa place lors de l’attribution des rôles au détriment de l’empire oriental. Voilà pourquoi Jacques Navas, incorporé dans un corps expéditionnaire, mourut loin de son clocher, à l’âge de vingt-six ans, la dernière année de sa conscription. Il débutait dans ce coin du Languedoc la liste de ces ruraux devenus soldats à sacrifier leur vie sur l’autel de la gloire impériale.

Le trois mai 1809, soit un mois après l’adhésion de l’Autriche à la cinquième coalition contre la France, car entre les deux nations le désamour était consommé, François Rouquette, natif du Pouget qui par son engagement volontaire devint capitaine au 26e régiment d’infanterie légère, fut tué à trois heures et demi du soir d’un coup de feu à la bataille d’Hebersberg, à l’est de Munich sur la route de Vienne, une bataille mineure dont la postérité de retiendra rien. La direction de Vienne sera fatale le vingt-et-un mai 1809 à son pays – c’est-à-dire originaire du même village – Jean-Jacques Pasquier du 67e régiment d’infanterie de ligne. Son poste de fourrier rassurait sa mère Anne, élément de la notable famille Darlay, pour l’imaginer à juste raison moins exposé que ses camarades. Mais les boulets de canons vont au loin chercher leurs victimes. La possibilité de marcher victorieux sur Vienne en venant de son sud sera ôtée à un autre

 

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enfant du Pouget, Louis Vincent du 9e régiment à cheval ; blessé sur cette route il fut admis à l’hôpital militaire de Venise, où il expira le vingt-sept août 1809.

Au 67e régiment de ligne, outre Jean-Jacques Pasquier, servait le sergent natif d’Aspiran Jean-Pierre Gabriel qui vit Vienne et mourut le treize août 1809 à l’hôpital de Tralence de Vienne où il soigna en vain pendant un mois ses blessures. Son pays Jean-François Siadoux, fusilier au 106e régiment de ligne ne paradera jamais triomphal à Vienne. Ses blessures l’emportèrent le dix-huit août 1809, les médecins de l’hôpital militaire provisoire d’Ordembourg ne purent venir à bout de celles-ci, infligées à la bataille de Roab, dont nul ne situera jamais le lieu précis sauf l’administration militaire de Vérone. Jean-François Siadoux, conscrit de l’an 12, donc né la même année que Magdelaine, découvrit dans la Grande Armée sa véritable vocation, au point que rendu à sa vie champêtre monotone au bout de cinq ans de service, sa famille d’aventures lui manqua tant qu’il décida de se porter suppléant, et moyennant un dédommagement financier selon l’habitude régulière remplaça le conscrit de 1809, Louis Massé de la commune de Montagnac. Hélas, disparaissant en début de sa conscription de remplacement il ne profita pas de son pécule.

Si le front de l’Europe centrale se calmait, l’autre front au sud, derrière les Pyrénées, accentuait cette nouvelle forme de combats appelée guérilla. Du Pouget, on en ressentit l’écho par l’extrait mortuaire de l’hôpital civil et militaire de Perpignan. Le 67e régiment de ligne dénombrait dans ses effectifs l’Aspirannais Gabriel, le Pougetois Pasquier et aussi un autre gars de vingt ans natif du Pouget, François La Feuillade. Son grand-père Jean Vincent Jausiol de La Feuillade, longtemps régent des écoles du Pouget, avait formé plusieurs générations de disciples aux matières cardinales de la société d’alors, où le sentiment de l’accomplissement du devoir était essentiel. En digne descendant de cet aïeul, le jeune François La Feuillade pousserait le devoir à son ultime élévation jusqu’au don de sa personne le vingt août 1809 à l’hôpital de Perpignan.

Cette affaire espagnole devint très vite incompréhensible à tous, même les plus éclairés se perdaient en considérations, et la lecture du Moniteur Universel ne clarifiait pas d’avantage les esprits curieux. Cette gazette officielle louangea jusqu’à la chute de l’Empire toutes les batailles gagnées sur les troupes espagnoles, au point de se demander pourquoi ces Espagnols n’imploraient pas leur grâce. Puis l’incompréhension se dissipa au moins au Pouget, lorsque circula la nouvelle de la mort du canonnier Jean

 

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Fabrègues, du 5e régiment d’artillerie à cheval, à quatre heures du matin de plusieurs coups de feu. Le régiment cantonnait sur la commune de Belchite au sud de Saragosse, lorsque dans la nuit du vingt-huit au vingt-neuf novembre 1809, les insurgés espagnols attaquèrent le camp. Ici, le combat classique en formation réglementaire enseigné dans les écoles militaires tombait en obsolescence devant ces menées terroristes où tous objets devenaient armes dans la nuit complice et si d’aventure l’un de ceux-là tombaient, un ami sortait de l’ombre à sa place. En fait, nos troupes occupaient une terre où tous les hommes dans l’instant s’étaient déclarés pour la libérer. Lors, six ans d’abomination se commettraient de part et d’autre et à l’étape de Montpellier, à l’aller ou au retour, dans les soirées divertissantes de l’honorable société, les horreurs perceraient quelquefois sous les manières élégantes des beaux officiers, confirmées par les conscrits prélevés sans restriction dans les régions limitrophes du royaume des Bourbons d’Espagne détrônés. Avec à-propos pendant cette époque de turbulences belliqueuses, aucun élément mâle de la famille Gribal ne fut touché par une conscription devenue dévoreuse des hommes de toutes les classes concernées par l’épopée napoléonienne, auxquelles s’additionnaient les hommes des classes anciennes rappelées et des nouvelles insuffisamment aguerries dans lesquelles par anticipation l’État-Major piochait d’abondance.

Toutefois, lorsque Louis, le mardi quinze août déclara tôt le matin le deuxième fils que Magdelaine lui donna et qu’il prénomma Jean Antoine, il vit principalement le signe que par ce jour de naissance, la Providence plaçait son fils sous la protection de la Vierge Marie, et cela le ravissait de le savoir sous cette sainte sauvegarde, d’autant qu’il ne doutait pas que cette bienveillance s’étendît à l’ensemble de son foyer. À cette période de sa vie – il fêterait sous peu son quarantième anniversaire – Louis se désolait qu’aucune des années passées à Aspiran ne lui apportât une vraie rentabilité au point d’en tirer de substantiels profits. Les conditions climatiques affligèrent ses cultures maintes saisons et ses pauvres terres n’offraient pas de réelles possibilités d’enrichissement. Il se ressassa souvent les paroles du cousin Pierre, que ce dernier prononça des mois avant que ne naquît sa fille Marie-Magdelaine. Pierre lui présentait un avenir sur Montpellier en devenant le fermier de quelques propriétaires fonciers de la ville qui étaient de ses relations. Or en ce temps Louis, imprégné du précepte qu’il vaut mieux tenir que courir, imaginait que la tempérance habituelle du climat faciliterait ses

 

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espoirs d’étoffer son bien par le bénéfice qu’il tirerait de ses terres, considérant qu’en se louant comme cultivateur il assurerait le quotidien. Hélas le ciel ne l’aida point, et la concurrence de trop de brassiers desservit les exigences financières de tous. Alors, comme une antienne, les mots de Pierre résonnaient dans sa tête. En somme, quel risque courait-il à prendre à la ferme des terres fertiles à l’entour de Montpellier, où il savait en outre attendre un soutien solide du cousin Pierre et de l’oncle Pierre ? Magdelaine, dans le premier temps, resterait ici à Aspiran dans sa maison pour lui éviter des inquiétudes, puis une fois Jean Antoine sevré, et son installation à lui achevé, il s’apprêterait à les accueillir dans cette nouvelle vie. En attendant, pour que son foyer ne fût pas démuni, il louerait ses lopins de terres ou il chargerait Magdelaine de le faire, la sachant rodée aux mœurs de sa communauté. L’opportunité d’exprimer son projet à son cousin, dont tout dépendait, se présenterait après les vendanges, lorsqu’on tuerait le cochon. Cette fête païenne réunirait la famille au complet, au Pouget, dans son berceau, car aucune main ne pouvait faire défaut pendant les quelques jours qu’elle durerait. Et pourtant, le jeudi seize novembre 1809 au matin, Élizabeth femme Debru délaissa ses compagnes, sa cuisine, l’élaboration des pâtés et des boudins, car prise par les tourments de l’enfantement, elle s’étendit sur sa couche jusqu’à la délivrance vers quatre heures de l’après-midi de Marguerite Élizabeth.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Troisième époque

 

 

 

 

Le battement d’ailes de papillons vivant dans des forêts impénétrables de lieux inaccessibles provoque, dit-on, des calamités surprenantes très loin de là, à des distances étonnantes. Ainsi ce frissonnement d’ailes de minuscules insectes se compare-t-il aux effets dévastateurs des catastrophes naturelles.

Lorsque chérubin, Louis, à la veillée, s’esbaudissait des histoires que les adultes se racontaient, l’une de celles-ci l’horrifia tant qu’il ne parvint jamais tout à fait à se la représenter. Elle se produisit en novembre 1755. Au début de ce mois, la communauté du Pouget, tout autant que bon nombre de communautés du royaume de France et même d’autres royaumes aussi éloigné que celui d’Écosse, ressentit un bougement de la terre au naturel imperturbable. Chacun s’ouvrit à son voisin de cette vibration inattendue, puis les jours passèrent et un autre sujet chassa cet événement singulier dans les discussions. Alors la nouvelle de la tragédie se répandit, elle abasourdit plus d’un chrétien devant l’incompréhensible plan du Très-Haut. À l’époque du Haut Moyen Âge, sur demande expresse de l’Église militante, Charlemagne établit dans la Chrétienté une nouvelle fête à célébrer. Tous les premier novembre se glorifieraient tous les saints martyrisés pour la vraie foi. Or, ce premier novembre 1755, dans la ville de Lisbonne,

 

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peuplée alors de plus de deux cent mille sujets, nul n’imaginait qu’il aurait tant à craindre, à l’abri dans les innombrables maisons du Seigneur de la cité. Lors, les secousses telluriques les firent s’effondrer en pleine célébration. Mais après l’anéantissement, la grande cité portuaire portugaise subit la suite logique du tremblement terrestre, car celui-ci repoussa la mer qui à son retour, par une vague magistrale, noya tous les quartiers bas de la ville. De plus, pour que personne ne fût épargné dans les hauts quartiers de cette ville érigée sur plusieurs collines, où à cette époque avancée de l’année les cheminées donnent de belles flambées, l’écroulement des logis mit en contact le feu avec les poutres et les piliers en bois pour un gigantesque brasier. Ainsi un séisme, une inondation, un incendie, eurent raison de la cité multiséculaire, en une journée dédiée à tous les élus de l’Église rayonnante. Bien sûr, les philosophes de toutes les écoles sapiences analyseront le drame à l’aune de leur pensée. Pour les athées, l’évidence sautait aux yeux, les soixante mille victimes prouvaient la justesse de leur thèse. À l’inverse, les doctes croyants trouvaient matière, par le sacrifice considérable de chrétiens en ce jour si particulier du martyre exalté, à justifier l’existence de la redoutable puissance divine qu’il fallait craindre.

Louis grandit le cœur pur empli par le souci d’être toujours en règle avec sa conscience construite sur la base des préceptes et des commandements de l’Église, rouage essentiel dans le dialogue de Dieu et de sa créature. Devenu adulte, Louis ne cria pas à l’injustice lorsque, installé à Aspiran, ses terres ne produisirent pas autant que l’abondance de sa sueur généreusement déversée pouvait lui permettre d’espérer. Toutes les médiocres saisons passées l’incitèrent, au mitan de sa vie, à suivre le conseil avisé du cousin Pierre et de s’appliquer comme fermier sur des terres réputées fertiles.

Aux antipodes du Languedoc, sur une des îles formant l’archipel indonésien, le volcan Tambora intensifia son activité jusqu’à l’apocalypse du dix avril 1815. L’explosion fut d’une force telle qu’elle abaissa l’altitude du volcan de quatre mille trois cents mètres à deux mille huit cents mètres. En outre le nuage de poussières, de cendres et de gaz, expulsé pendant cette période d’activité violente provoqua sur toute la planète un désordre climatique dépassant l’imaginaire : aucune des saisons ne remplit son rôle, étant toutes atteintes d’une folie singulière pendant plus d’une année. Les récoltes agricoles s’amoindrirent au point de provoquer de graves disettes et famines. Pourtant, en s’adonnant au labourage en ce printemps 1815, Louis ne doutait pas un

 

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instant que le ciel ne l’abreuvât de ses faveurs. Cinq ans auparavant, dans la force de sa quarantaine que sa nature n’assumait pas car, avouant son âge, il surprenait toujours celui qui recueillait la confidence, Louis s’était donc décidé à tenter le pari osé de proposer ses capacités de fermier aux riches possesseurs de domaine signalés à lui par le cousin Pierre. Celui-ci, en outre, le recommandait à ceux-là par un courrier bien senti à son avantage, bref, avant l’heure une lettre de motivation par procuration dont Louis ne mesurait pas l’influence.

En 1810, Magdelaine offrait aux regards sa belle maturité de vingt-six printemps, et Louis ne paraissait guère plus âgé. Jean Antoine, le dernier né, profitait des soins attentifs de toute la maisonnée, sa sœur comprise. Il s’agissait bien d’attention plus que d’affection, car depuis l’aube de l’Humanité les parents savaient à quel point l’espoir de perdurer pour les nouveaux-nés se fragilisait au fil des jours par la confrontation à tous les aléas de la vie. Certes, les adultes se répétaient à l’envie que tout ce qui ne détruit pas renforce, toutefois la mère et a fortiori le père s’autorisaient un attachement pour leur progéniture seulement après que de longs mois de vie se fussent écoulés, et le permissent. Si l’obligation de protéger les enfants s’admettait comme naturelle, en revanche l’amour maternel et paternel ne se considérait pas de prime abord prioritaire, il se développait à son tour renforcé par le temps ou bien parfois il ne venait pas du tout. Sans trop approfondir cette affaire de sollicitude due aux enfants, il faut remarquer que l’habitude se développa très tôt de la marquer davantage envers l’enfant mâle que l’enfant femelle, car l’idée était que la progéniture mâle prenait la relève, se saisissait du flambeau, prolongeait le nom, soutenait l’ensemble familial, alors que tout était à redouter du sexe femelle, les dépenses pour la doter ou lui assurer un gain de survie et, sous-jacent, le risque permanent du ternissement du renom par son inconduite possible. Louis se remémorait des recommandations de Pierre.

« Je t’ai dressé la liste des bourgeois instruis par moi de ta visite, présente-toi sans timidité ni outrecuidance, soit sobre et propre par ta vêture et ta parole, n’oublie pas d’être ferme dans la négociation, garde en tête le plan simple que tu leur es nécessaire pour bien mettre en valeur leurs terres, et ainsi nos bourgeois, soulagés par ton labeur des tracas de leurs affaires foncières, iront vaquer à leurs occupations citadines ».

 

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Néanmoins Pierre omit de révéler l’essentiel. Depuis sa suggestion faite voilà presque dix ans, la conjoncture avait évolué. Les opportunistes qui avaient investi des fonds en acquérant pendant la Révolution des biens nationaux maîtrisaient à présent le niveau de profit qu’ils pouvaient extraire de leurs domaines. Ils imposaient donc un fermage en proportion. Sur un autre plan, sans rien goûter des statistiques, tous ressentaient une autre évolution : la France en dix ans accusait un accroissement de sa population certes minime en proportion, soit trois pour cent à peine, mais en chiffre absolu il se dénombrait un million d’individus en plus à partir d’une estimation de vingt-neuf millions trois cent mille habitants en 1801. Le contexte concurrentiel à cette heure servait les intérêts des possédants et Pierre regrettait de n’avoir pas eu en son temps d’arguments plus convaincants.

Partant d’Aspiran, et dépassant Montpellier sur une ligne qui va à Nîmes, s’étale au sud de cet axe une vaste plaine fertile propre aux cultures abondantes. Louis confondit toujours les noms de villages qui cernaient le domaine dont il garantissait désormais l’avenir. Ils se nommaient Candillargues, Lansargues, Baillargues, Vendargues, Meyrargues et sa bouche les transformait en Badillargues, Vensargues, Meydargues, et même Aspirargues quand la mélancolie le happait certains soirs de solitude, et que résonnait à ses oreilles les paroles du propriétaire : « le domaine se situe une lieue après le mont Regret ». Louis avait eu quelques difficultés à repérer ce mont Regret lors de sa première visite ; au vrai il s’agissait d’un monticule modeste, une motte orgueilleuse qui se donnait des airs avantageux. Mais ce mont possédait un passé poétique prestigieux, une histoire que tout un chacun se racontait depuis le Moyen Âge, lorsque l’Église autorisa l’ouverture de l’université de Montpellier, où Guillaume de Grimoard, avant de devenir le pape Urbain V, y enseigna le droit et de cette matière acquit le titre de docteur. Or donc un jour, un estudiant ayant terminé son cursus au bout de longues années d’études quitta la cité le cœur lourd. Retournant en son pays, il pleurait le bon temps de ses vingt ans finissants. À peine eut-il parcouru deux lieues dans la direction de Nîmes qu’il dut escalader sans effort un minuscule relief. Là, une méchante nostalgie lui mordit le dos, il demi-tourna, regarda cette ville où mourut sa jeunesse et sanglota. « Mordiou ! » s’exclama un pèlerin qui pérégrinait fort à propos, et jurait tel un muletier.

 

 

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« Pleurez-vous mordiou

La perte d’un petiou ?

« Non point mon bon ami

Je pleure sur ce mont, le regret

D’un peu de ma douce vie

Qui bien contre mon gré

Pour toujours c’est enfuie. »

 

Car l’estudiant se piquait de versifier.

Certes il n’employait ni iambe ni trochée

Mais quelquefois ses phrases avaient le bout rimé.

 

La première saison de 1810 du fermier Louis s’équilibra avec peine. Le fermage élevé lui greva son bénéfice et les frais engagés par les nécessaires achats épuisèrent sa trésorerie. Toutefois cette année blanche ne le surprit pas, il considérait même que la chance lui souriait car pour ses préparatifs de départ et d'installation il escomptait dépenser bien plus, c'est la raison pour laquelle il s'ouvrit à Pierre sur l'avantage d'acquérir un mulet robuste. Ce dernier l’orienta vers Antoine Alexis Noguière qui en ce temps résidait à Aspiran et versait dans ce commerce. Mais la préférence de traiter en particulier avec ce négociant résidait dans le fait que comme Pierre, Antoine Alexis Noguière appartenait à cette société discrète dont les membres en frères spirituels pratiquaient l’entraide. Puis un jour, alors que les préparatifs s’accéléraient, Jean Malavialle approcha Louis. Jean Malavialle était veuf de Marguerite Vaissière, il frisait la cinquantaine et ses enfants à présent adultes évoluaient sans son secours ; en outre, la communauté lui reconnaissait d’indéniables qualités de franc travailleur.

« Ça me plairait que tu me prennes, Louis.

– Je voudrais bien, Jean, cela m’aiderait là-bas, je conviens que tes bras me seraient utiles, mais je ne pourrai pas te payer toutes tes journées, j’aurais l’impression de te voler, je manquerais à l’honnêteté.

– Mais, Louis, il n’y aura pas piperie, parce que je sais avec qui je m’engage, et je sais aussi qu’à ton côté, je trouverai une soupe chaude, un tranche de pain et une rasade de vin. Puis j’ai envie de changer de pays, ici je croupis tant et tant... Si tu savais,

 

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Louis, comme c’est dur d’être tout seul à la maison ! Ah, que j’ai regret du temps de la femme ! On se disait pas beaucoup des mots de tendresse, mais on était habitués l’un l’autre ».

En définitive, il ne déplaisait pas à Louis que Jean Malavialle partageât son aventure, il le jugeait solide et expérimenté compagnon.

À une lieue et plus – soit à cinq kilomètres selon la nouvelle unité de longueur – à l’ouest d’Aspiran, se situait le village de Péret. Dans cette communauté, pour assurer la survie de son foyer, Antoine Lairis, marié à Julie Soulignac, se louait cultivateur à la journée. Or, l’écho du départ de Louis arriva à ses oreilles et l’idée simple lui vint de s’occuper des terres du futur absent, ainsi il s’assurait pour un temps une certaine stabilité. Pour valider son dessein il quémanda l’appui de ces liens filiaux si denses qu’ils aboutissaient sans effort au plus près de Louis. Voilà cette Magdelaine Lairis de sa proche parentèle marié à un Antoine Jeanjean, qui comptait lui-même dans sa filiation, point trop éloignée, Magdelaine Jeanjean, l’épouse de Louis. Personne ne possédait meilleur atout pour voir aboutir son plan.

Autour d’une chopine, Louis et Antoine Lairis, avant de sèchement claquer leurs mains, s’accordèrent pour le temps de l’absence. Antoine Lairis cultive et conserve en bon état les terres de Louis, il loge dans une partie de la maison de Louis et en retour Antoine Lairis s’oblige à pourvoir à tous les frais, à payer toutes les contributions, à entretenir les bâtiments, et surtout s’engage à subvenir aux besoins de Magdelaine, de Marie Magdelaine et de Jean Antoine jusqu’à ce qu’ils rejoignent Louis, ensuite on procèderait à une renégociation.

De toute la saison 1810, la seule distraction que s’autorisa Louis fut sa visite à la famille de Montpellier, et encore parce que son cousin Pierre pour la sixième fois devenait père.

 

« À Magdelaine ma très aimante épouse,

 

Je te parlerai dans une prochaine lettre des avancées de mes cultures. Pour cette présente je veux te conter ma journée à Montpellier lors du baptême du petit cousin qui se nomme Pierre Louis Vincent, cet enfant est venu le 7 courant [sept août 1810]. Le sacrement se déroula

 

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le dimanche 12 entre la petite et la grand-messe avec tous les autres nouveaux-nés de la paroisse Notre Dame. L’église de cette paroisse se dressait il y a des vingt ans de ça en plein centre de la ville, mais elle est détruite à ce jour, et l’église consacrée à présent de ce saint nom se trouve rue du collège. On y accède en empruntant une ruelle qui débouche sur l’Esplanade, son parvis coincé entre des immeubles est rafraîchi de l’ombre agréable des arbres.

« Le matin de ce jour, pour deux lieues de marche, je partis avant la chaleur vêtu de mes habits du dimanche. Quelques enjambées et je passai à pied sec un ruisseau qu’ici on appelle le Teyron, qui charrie la pourriture quand il y a de l’eau, mais en été ce n’est qu’un fossé infect et puant. Plus loin on tombe sur la rivière Salaison, en cette saison elle peut se traverser sans se mouiller, mais au plus sûr en amont un pont l’enjambe. J’ai bu de son eau dans la saison où cette rivière est plus remuante, et au contraire de ce que les gens prétendent je n’ai pas senti le goût de sel sur ma langue. Cette rivière débouche dans l’étang de l’Or, ce dernier nom viendrait, si on croit les gens d’ici, du temps ancien où les seigneurs de Mauguio battaient monnaie de vrai or et d’argent. Une fois le pont passé, une belle avenue bordée d’arbres conduit jusqu’au pont de Castelnau-le-Crez où coule la rivière Lez aussi dangereuse pendant les fortes pluies d’automne que notre rivière Hérault, et qui sert de limite d’avec Montpellier. Après le franchissement du pont il faut marcher deux cents pas et prendre à main gauche le grand chemin dit de Nismes, démuni d’arbres protecteurs, alors pauvres voyageurs agacés par le dur soleil d’été, pour arriver à l’entrée du pile Saint Gilles où on évite de s’attarder parce que le ruisseau Merdanson dégage une odeur fétide surtout en cette saison de fortes chaleurs. Puis on doit monter une pente légère pour profiter de l’Esplanade qui sépare la cité de la citadelle.

« Quand bientôt tu quitteras Aspiran et que tu seras là avecque moi, je louerai des fois pour ton ravissement une voiture et un cheval et nous passerons la journée à Montpellier à baguenauder comme des

 

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riches bourgeois. Je t’avoue que cette journée-ci je me suis mis au plus possible dans l’ombre pour admirer tous ces personnages dont l’assise sur la place d’ici fait autorité, et surtout je réfléchissais, évaluant la force qui est mienne de m’élever un peu dans la société. Jusqu’à ce jour je ne mesurais pas l’autorité de l’oncle Pierre : beaucoup de gens d’importance s’inclinèrent en révérence devant lui, j’ai même ouï le mot de « vénérable » dans la bouche de quelques-uns à son endroit, et je ne crois pas que son âge, soixante-trois ans, en soit la cause. Le cousin Pierre m’a présenté à toute sa belle-famille Lonjon, tous versent dans le négoce d’étoffes. La tante Élisabet qui a septante ans, bon pied bon œil et toute raison, m’a conté qu’à leurs débuts à Montpellier, dans les années septante du siècle passé, Estienne Lonjon, le beau-père du cousin Pierre, était déjà marchand toilier et fut de bon conseil lorsque l’oncle Pierre s’installa. Puis elle me confia une histoire inouïe et pas croyable si une autre qu’elle me l’eût conté. Elle touche Estienne Lonjon et son épouse Jeanne Brueys. Voici l’affaire : le vingt-sept décembre 1790, la dame Jeanne Brueys accouche d’une enfant que tous s’accordent à reconnaître pour fille, et la baptise Marie-Antoinette. Puis le temps passe et c’est alors qu’advient le merveilleux ! Pendant son enfance, Marie-Antoinette voit ses organes féminins se transformer au point qu’apparaîtront un membre viril et ses génitoires. Huit ans après, le quatorze novembre 1798, le destin plein de facétie fera intervenir le président du tribunal civil, un nommé Perdrix, pour chasser du prénom toute chose femelle et ne demeure qu’un prénom mâle : Antoine. Cette histoire de vingt ans a eu cet effet que depuis, à chaque naissance dans la famille, l’usage veut que s’exhibent les parties cachées de l’enfant à tous visiteurs. Son parrain Mathieu Lonjon se chargea de cette besogne de faire constater la bonne conformation du nouveau-né, seul garçon de sa fratrie. Mathieu Lonjon, beau-frère du cousin Pierre, a la trentaine, plein d’abattage c’est lui le véritable homme lige de sa maison.

« Après la cérémonie et la grand-messe nous nous rendîmes à l’auberge du Cheval-Blanc, la meilleure de la cité, où tout était tant à

 

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discrétion que par abus de bonne chère le chemin du retour me fut pénible, mais ma réflexion s’aiguisa par tout le souvenir de cette journée et à présent je suis sûr avec qu’avec toi près de moi, un jour nous aurons notre aisance.

 

Reçois, mon épouse aimée, toute mon affection.

Louis. »

 

Ils attendirent décembre 1810 pour tous se retrouver après dix mois de séparation. Marie-Magdelaine produisait des yeux interrogateurs, son cœur lui commandait d’enlacer son père de ses bras menus, mais à présent sa conscience de sept ans lui faisait apprécier la situation d’une façon différente. Les retrouvailles de Louis et de sa mère représentaient pour sa raison juvénile la priorité, elle passerait au second plan, puis poussant sa réflexion plus à fond sur cette question de préséance elle considéra qu’après son épouse Magdelaine, son père voudrait embrasser son fils Jean Antoine pour être le deuxième homme de la maisonnée ; son tour à elle viendrait ensuite dans cet ordre naturel qui semblait régir ce monde depuis sa genèse. Ce déroulé ne l’offusquait pas, au contraire cela lui plaisait assez, car elle sentait monter la sensation d’accaparer à sa volonté pour la durée qu’elle déterminerait toute l’attention de son père, de lui livrer en caresses et en embrassades toute son affection si longtemps contenue. Les choses s’enchaînèrent comme elle l’imagina à un détail près, qui provoqua le rougissement de ses pommettes.

« Voyons maintenant ce que contient ce grand sac », annonça Louis qui s’agenouilla et plongea sa main dans le tréfonds dudit sac. « Oh ! cela est bien doux, mais en hiver et pour une presque jeune fille il n’y a rien qui n’aille mieux que ceci ». Louis déplia avec la délicatesse permise par ses doigts d’homme de terre un châle aux couleurs éclatantes agrémenté de franges. « Que vous êtes jolie, ma fille, couverte de cette véritable indienne de France ! Je vous crois maintenant prête à marier », précisa-t-il en ajustant le châle.

« Oh non ! Jamais je ne vous quitterais ! » cria Marie-Magdelaine en étreignant son père.

 

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Louis retira de sa besace, pour Jean Antoine, un jouet en bois peint, à la mesure de ses seize mois, figurant un cheval qui ravit le bambin. Enfin, Louis se redressa et vida totalement le sac des étoffes qui s’y trouvaient, il les étala sur la table afin qu’ils pussent mieux apprécier les chatoyantes colorations des pièces de tissu.

« Oh ! quelle beauté ! Quelle douceur ! Mais, Louis, tu as dû te ruiner !

– Ne t’inquiète pas, Magdelaine, la belle-famille du cousin Pierre, qui fait ce commerce-là, m’a consenti des prix de bonne amitié, et encore ils voulaient que j’en acquisse moult et moult, mais à tout considérer cela suffisait. Puis, plus d’achat à tels prix c’était abuser et se comporter en vil profiteur. D’ailleurs, avec tout ce tissu, tu pourras tailler au moins deux robes pour toi, une pour Marie Magdelaine, et un habit pour Jean Antoine, c’est bien assez pour ne pas exciter les jalousies ».

Louis cessa de parler, mais en son for intérieur il poursuivit son argumentaire :

« Vois, Magdelaine, ces jolies étoffes ! Lorsque tu les auras taillées et cousues en de remarquables atours, où pourras-tu t’en vêtir ? À Aspiran ou au Pouget ? Mais seulement à l’occasion d’un mariage ou d’un baptême, autrement les gens jaseront et médiront que tu joues à la dame, que tu te gonfles de vanité, puis les bourgeois ricaneront dans ton dos pour vouloir les singer comme une mounine. Je ne veux pas t’obliger par brusquerie de tout quitter, pourtant tous les jours futurs que je serais près de toi en cette sorte d’hibernation, j’éveillerais ta soif de connaître un horizon plus vaste, de côtoyer une société mieux policée où ta grâce fera merveille. Nous n’éprouverons ni plus ni moins de difficultés là-bas qu’ici, car je sais depuis toujours que la terre ne ment jamais, et celle de cette plaine ne demande qu’à produire. Alors nous améliorerons à coup sur notre quotidien, notre fille s’embellira, parce qu’elle a de toi le charme, et fera, pourquoi non, un riche mariage. Puis nos fils, celui-ci et ceux que tu me donneras dans le futur, se forgeront des situations enviables parce qu’auparavant ils se formeront auprès des meilleurs maîtres des meilleures écoles de Montpellier. Notre avenir Magdelaine, ma douce, se réalisera à Montpellier ou dans son proche alentour ».

Louis ressassait sa plaidoirie et ses yeux souriaient. Il regardait son petit monde : Jean Antoine qui jouait, les deux femmes de son foyer en train de former par pliages les futures robes qu’elles concevaient en imagination.

 

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Le début de l’hiver, que Louis passa à Aspiran alors que son compère Jean Malavialle, resté au domaine, se chargeait dans le même temps d’entretenir la ferme et de soigner les bêtes, s’écoula en sècheresse, ce qui ne présageait rien de bon pour la suite de la saison. Or, de cette saison-là dépend le cycle à venir, les pluies et les chutes de neige de cette époque sont indispensables pour que la terre recharge ses réserves de tous éléments utiles ; toutefois il est rare que le printemps ne rattrape pas le déficit. Avant que ce printemps 1811 n’arrivât, Louis méditait en préparant son départ sur la brièveté du temps qui passe. Cependant il partait joyeux car dans quelques semaines à Pâques, il s’en retournerait chercher sa famille.

Un jour, pour finaliser cet objectif, il alla à Gignac prendre les renseignements nécessaires à la poste aux chevaux sur la liaison en diligence jusqu’à Montpellier. Le service de la diligence se structura véritablement par l’autorité du Consul au début de ce siècle. Alors le maillage se densifia et la fréquence s’améliora. Par ailleurs, l’un des effets de cette double décennie belliqueuse fut la rénovation du réseau routier facilitant les déplacements de la Grande Armée pour que ceux-ci n’absorbent pas trop d’énergie à celle-là. On alla jusqu’à parachever l’idée de border toutes les routes et tous les grands chemins de l’Empire d’arbres ombrageants, afin que le dur soleil n’éprouvât pas les soldats dans leurs longues marches. Les anciens États du Languedoc, eux, tirèrent profit de la proximité de cette guerre d’Espagne qui sombrait, par les tueries des uns répondant aux massacres des autres, dans les abysses de l’horreur. Leurs voies routières s’embellirent de plantation. Certes, la soldatesque partait toujours au champ d’honneur mais elle s’y rendait par des promenades agréables et fraîches. Le retour, en revanche, s’avérait souvent pitoyable. Un gars du pays, Louis Palot, natif d’Aspiran, devenu chasseur au 3e régiment d’infanterie légère, y suivit son chemin de croix ce printemps 1811. Accroché par les troupes insurgées de cette Espagne rebelle de toute sa constitution – depuis son soleil jusqu’à la moindre brindille de ses rares bosquets, rien d’elle qui ne résistât pas aux conquérants avides – accroché, donc, le 2e bataillon auquel s’intégrait Louis Palot qui, gravement blessé, sommairement soigné, rebroussa chemin en compagnie d’autres camarades touchés, protégés par de rares valides. Le périple en terrain hostile commandait de faire vite en se cachant et surtout de prier avec ardeur de pouvoir passer la frontière sans être vu d’aucun de ces guérilleros qui sans scrupules n’auraient point hésité à les trancher vif, oublieux par représailles de terminer la sinistre

 

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besogne. Dans les pires conditions, la troupe des amochés arriva à l’hôpital civil et militaire de Perpignan le dix-huit avril 1811. Pour autant, le personnel soignant ne s’empressa pas au chevet des blessés, il y en avait tant et tant ! Néanmoins, dans le cas de Louis Palot, tout s’était d’apparence joué la veille, telle fut la conclusion du médecin qui constata le décès sans traînasser, par un examen superficiel de la dépouille. De toute façon, comme ses chances de survie, la date exacte de la mort de Louis Palot revêtait une importance limitée ; et si Jean Domenech, le directeur de l’hôpital de Perpignan déclara le dix-huit avril 1811 le décès à Delhomripol, officier d’état civil de cette ville, ce dernier n’expédia la dépêche mortuaire à son homologue Pierre Couzin fils, maire d’Aspiran assurant les fonctions d’officier d’état civil, qu’en juin 1813 : le pragmatique Delhomripol attendait la fin des hostilités franco-espagnoles afin d’établir une liste exhaustive, et le retrait progressif de la péninsule ibérique des armées de l’Empire à partir de juin 1813 l’autorisa à cette date à mettre à la poste aux lettres les courriers correctifs des états civils.

Selon son habitude, après le souper partagé avec Jean Malavialle, le rustique compagnon, Louis aimait à feuilleter son almanach à la lumière précaire de la lampe à huile. Deux dates illuminaient la page qui contenait le mois d’avril : le dimanche quatorze et le lundi quinze, célébrant Pâques 1811. Il était convenu que Louis attendrait femme et enfants, avec son charreton, à la poste aux chevaux de Montpellier. Louis avait repéré cette dernière lors de son invitation au baptême du fils du cousin Pierre, bien qu’il ne sût pas déterminer au juste si l’immeuble se situait rue de l’Aiguillerie ou rue Saint-Guilhem, ou à la jonction de celles-ci, ou encore à l’intersection de la rue Saint-Guilhem avec la rue du Courrier où résidait sa tante Élisabet. Toutefois, il s’y dirigeait droit sans hésitation. Le service de la poste aux chevaux assurait une multitude de prestations. Outre son objectif premier, les déplacements en diligence, le particulier pouvait y louer un cheval de monte, expédier des marchandises, des dépêches et des valeurs, laisser en pension son cheval aux écuries communes, trouver le gîte et le couvert, remettre en état sa voiture ou son attelage.

Louis arriva donc à la poste aux chevaux de Montpellier le samedi, alors que le soleil fléchissait de son zénith. Au cours de sa brève pérégrination, il constata de visu combien les cultures souffraient des insuffisantes pluies de printemps, elles manquaient de l’indispensable, et présentaient une bien triste figure, mais quelquefois, fin mai,

 

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début juin, des averses salvatrices maintiennent un semblant d’espoir. La diligence qui venait de Lodève ce samedi-là, transbahutait à son habitude son lot de voyageurs. Parmi ceux-ci ne se trouvaient ni Magdelaine, ni les enfants. Le lendemain dimanche, ce fut encore une déception lorsque descendirent de la diligence des passagers fourbus mais surtout anonymes. Louis se réconforta en pensant que Magdelaine désirait profiter jusqu’à l’extrême limite du pays où elle vit le jour ; ainsi, le lundi, il ne doutait pas de serrer dans ses bras toute sa famille. Mais la diligence n’amena à sa grande contrariété qu’une cargaison de tristes inconnus. Avant de se résoudre à se retourner au mas, il hésita ; sa réflexion l’absorbait tant que s’il n’avait pas eu dans ses gènes la fibre du cultivateur autant développée, il se serait orienté du côté de l’ouest, vers Aspiran. Jean Malavialle, bien que plus avancé en âge que Louis, récupérait ses forces avec moins de sommeil. Aussi, le jour se levait à peine que déjà il se présentait au relais de la poste située après le domaine de Saint-Antoine, avant Baillargues et en bordure du grand chemin arboré de Nismes. Ensuite il s’en revenait et Louis lui adressait un seul mot-question : « Alors ? »

– Rien de rien » répondait Jean. Dans la soirée, à grandes enjambées, Louis, à son tour, fonçait au relais de la poste. « Avez-vous une lettre… au nom de Gribal… Louis… de la ferme de …

– Rien de rien, mon bon » rétorquait le réceptionniste. Louis repartait pensif, la gorge nouée, sûr qu’il dormirait mal la nuit prochaine. Cela ne pouvait durer. Après quelques jours obscurs et quelques nuits blanches, il décida de son déplacement à Aspiran pour apprécier la situation. C’est alors que Louis vit venir vers lui un baudet sur lequel, empreint de dignité, se tenait un prêtre. Il serrait dans sa main son bréviaire d’où dépassait la bordure d’un pli. Par cette vision, des pensées mauvaises affluèrent toutes bouillonnantes sous le couvre-chef de Louis. Aux dires du prêtre, son homologue le père Jean Pierre Cabassut, prêtre desservant la paroisse d’Aspiran, avait rédigé sous la dictée une lettre pour lui. Il s’entendit prononcer « oui, je sais lire et écrire, mon père ». Bien, alors je m’en retourne mes amis, car je me suis acquitté de cette tâche, mais vous n’oubliez pas la vôtre dimanche qui vient, je vous attends à la grand-messe, je vous bénis. »

Louis déplia la lettre, fronça les sourcils, et lut en silence.

 

 

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« À mon très cher époux,

 

Le Seigneur nous l’a donné, le Seigneur nous l’a repris. La veille du Vendredi Saint (onze avril 1811) à l’Angélus du soir, Jean Antoine a été rappelé par notre Père Éternel. C’est une grande consolation de le savoir dans le Céleste Royaume dans les bras de notre mère à tous la très Sainte Vierge Marie… »

 

La lettre se prolongeait en un interminable sermon qui ne ressemblait en rien aux phrases simples du vocabulaire rudimentaire de son épouse. Sous prétexte de traduire la pensée de Magdelaine, le prêtre Cabassut dévoilait le désir enfoui de Magdelaine. Ainsi, tout en nuances, le prêtre Cabassut critiquait bel et bien l’attitude de Louis de déserter son foyer pour une hypothétique élévation dans la société, pour s’attacher à un bonheur illusoire par l’accaparement de pièces d’or. Certes, le prêtre Cabassut s’interdit de mettre en cause l’absence de Louis comme l’un des motifs du décès de Jean Antoine. Ce dernier aurait dû atteindre sa deuxième année en août 1811 et dans la petite enfance les seuls soins maternels suffisent, même si ceux-ci se révèlent inefficaces face aux dysenteries, aux fièvres et autres redoutables fléaux. D’ailleurs, le foyer Lairis, qui résidait sous son toit aspirannais selon les accords passés, subit à la mi-juin un drame similaire. Peut-être le contact de Jean Antoine contamina mortellement de ses miasmes l’enfant Fréderic Lairis, âgé d’un an à peine.

Louis termina la lecture désarçonné. À aucun moment il n’entrevit la programmation d’un départ de sa femme et de sa fille d’Aspiran. Pour cette année 1811 du moins il semblait acquis que l’affliction qui les touchait interdisait le temps du deuil tout projet de déménagement. Lors, le seul dérivatif qui vaille à Louis en ultime échappatoire fut de se plonger dans le labeur, d’autant que la sécheresse prolongée ouvrait des perspectives moroses. Louis ressentait cette saison à l’image de ce qu’il éprouvait dans sa vie à la même période : la mélancolie, sentiment qu’il ignorait de toujours.

 

 

 

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L’année 1811 glissa et l’on entrevit un bilan qui se confirma ensuite. Si la vendange donna un vin de qualité, en revanche la récolte des grains accusa un large déficit. Le pain, base des habitudes alimentaires de la grande masse de la population, manquerait. Quiconque doté d’un minimum de bon sens, et à la campagne cette qualité est la mieux partagée, prévoyait cette carence comme une évidence. Ainsi, dès la fin de l’hiver, autour de mars 1812, il ne fallait plus se jouer de mot : la disette produisait dans tout l’Empire ses effets. D’abord, la vieille règle de l’offre et de la demande, celle qui n’admet pour son salut que l’équilibre, balança de façon exagérée du côté de ceux dont le rôle est en théorie d’alimenter le marché pour satisfaire les besoins vitaux. Voilà donc le mot « accapareurs » dans toutes les bouches, comme aux terribles jours de la tourmente révolutionnaire, où les ventres affamés décuplaient des rages furieuses. Or, cette époque-ci différait de la précédente par une volonté politique affirmée. En quelques jours, le pouvoir central rétablit le prix maximum des grains afin que les spéculateurs ne trouvassent nulle matière à des profits honteux. Cette mesure était nécessaire en cette année 1812, alors que l’ Empire projetait d’écraser l’autocratie russe et multipliait les actes diplomatiques avec l’Autriche et avec la Prusse afin de libérer des forces ; il fallait qu’il n’y eût dans ses frontières aucun risque de secousses économiques. Le chef suprême de la France devenu le « Petit Caporal », pétri de l’ambition impérieuse de maîtriser l’Europe, garantissait à tous les Français la sécurité et les exaltait de l’orgueil des vainqueurs par une épopée onirique. En retour, la population sacrifiait volontiers ses enfants à cette habitude établie depuis plusieurs lustres de répondre aux appels de la patrie quoi qu’il en coûte. À titre d’exemple, la famille Aubrespy déplora seulement qu’un de ses membres, le fusilier Louis Aubrespy fut vaincu sans gloire par les fièvres le quatorze décembre 1811 à l’hôpital de Mantoue.

Cette histoire de blocage des prix des grains désenchanta la plupart des agriculteurs qui s’imaginaient compenser la médiocre récolte par une élévation des prix. Louis subit comme tous cet aléa administratif et tira un maigre profit de cette saison, il la considéra comme sa deuxième année blanche. Néanmoins, l’état de santé de Magdelaine l’alarma d’avantage, car depuis la perte de Jean Antoine, après celle de Jean-François, elle se perdait au fil des jours dans une langueur inquiétante. Pourtant il lui suffisait, pour obtenir la guérison de son épouse, d’activer le remède en sa possession, à savoir l’abandon de sa lubie et son retour au pays. Or, ce n’est pas par

 

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manque de lucidité qu’il refusait ce qu’espérait Magdelaine, mais le bail qu’il avait paraphé le liait pieds et mains pour au moins six ans ; le dédit l’obligeait à indemniser à perte et sans recours son propriétaire foncier, mais caractère de paysan retors s’y opposait. Toutefois, d’un naturel optimiste, Louis concevait qu’avant le terme Magdelaine se reprendrait puis le rejoindrait, ainsi il prolongerait son bail pour un nouveau cycle.

Pour l’heure, la fête de Noël approchait, la joie rallumait la flamme des cœurs, les amitiés s’y réchauffaient, les proches vous entouraient de leur affection, quelquefois se reconstruisaient pour ce temps limité les anciennes cellules familiales. Les derniers jours de l’année 1811 furent propices aux visites réciproques et Louis se plia pour l’essentiel aux désirs de Magdelaine de rencontrer la multitude des Jeanjean résidant par ici : son veuf de père, François, puis ses sœurs, puis ses frères, puis les maints alliés. Malgré tout, un certain jour, Louis entraîna son épouse à suivre les sentiers qui amènent doucettement au Pouget et leur fille Marie-Magdelaine s’enchantait de la promenade qui la rapprochait de ses cousins. Louis s’étonna que les retrouvailles avec son frère François et sa sœur Élizabeth, après une éclipse totale d’un an, se fissent sans réelle surprise, comme si la séparation datait de l’avant-veille ou guère plus loin. Certes, tous baignaient tout de même dans le contentement et pour cette journée d’allégresse fut délaissée la ripopée des jours monotones et la famille avec délice se délecta du vin tiré de la dernière vendange. Le premier vrai sujet de conversation tourna sur les futures espérances du foyer Debru. Au vrai, la grossesse avancée d’Élizabeth suscitait les interrogations traditionnelles auxquelles celle-ci répondait volontiers.

« En principe, si je compte bien, je devrais accoucher à la fin de l’hiver ou au début du printemps… Et pourquoi non le premier jour du printemps ? »

Son enfant tarda par rapport à cette date et vint au monde le vingt-deux mars 1812, un peu avant midi.

« Quand au prénom, il faudrait d’abord savoir le sexe. Comme nos sages-femmes qui disent sans erreur, à la seule vue de la forme du ventre ou de la démarche de la future mère, ce qu’il en sera, et qui dans mon cas ne se prononcent pas, je préfère choisir le prénom de mon enfant quand il sortira de ma chair.

 

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– Me concernant, déclara Suzanne Boyer l’épouse de François l’aîné, nous avons décidé, en souvenir de notre chère Rose Thérèse si vite partie, que s’il nous est donnée une fille elle s’appellera Rosalie et si c’est un garçon nous le prénommerons Rosalien ».

Tous les yeux se braquèrent sur Suzanne, car enfin elle annonçait officiellement son état. Elle entamait son deuxième mois de grossesse et en principe tout risque de fausse couche semblait écarté. Elle porta à son terme Rosalie Marguerite le neuf juillet 1812 et ne renonça pas à ce prénom Rosalie, alors qu’auparavant, lorsque sa belle-sœur Élizabeth la précéda en couche, celle-ci eut une attitude propre à jeter le trouble dans l’entourage : elle aussi choisit ce prénom de Rosalie pour sa fille, justifiant sa décision parce que, disait-elle, ce prénom lui plaisait et cela depuis le début de son attente, et qu’en définitive il ne subsisterait aucune ambiguïté de par les noms de famille des deux nouvelles-nées, qui de plus, une fois mariées se vêtiraient d’un nom nouveau.

Toutes ces histoires d’enfantement amenèrent la conversation à dévier sur l’une des dernières naissances enregistrée au Pouget, une naissance marginale, déclarée, comme les trois ou quatre autres de l’année, par la matrone du lieu en l’occurrence la sage-femme Susanne Léotard épouse Fournier, en lieu et place du père officiel qui préférait un discret anonymat, bien que les curieux supposassent avec raison le nom du géniteur. Pour tout dire ce genre de naissance ne suscitait point de scandale, de longue date le mot « bâtard » ne constituait pas une invective, personne n’employait encore ce mot pour insulter, nul en somme ne choisissait sa bâtardise alors qu’en couardise, par veulerie moult libidineux s’y vautrait. Souvent même, ce mot finissait en apothéose en nom de famille respecté après son passage obligé de surnom. Il fut une époque où être le bastard singularisait au point de revendiquer cet état comme un titre de noblesse. Cette naissance du dix-neuf novembre 1811 n’eut pas lieu dans le cadre feutré d’un manoir aristocratique. Toutefois nous étions loin aussi des masures dépendantes de quelques riches propriétés où végètent des femmes cernées d’enfants, certains voulus, désirés et légitimés, d’autres, simples produits accidentels de vifs troussages. La veuve Gousin vivait dans la maison d’habitation de la Mouline de Lestan, qui était un domaine dont Jean Gontier, vigoureux fermier assurait la marche régulière.

« Lorsque la Susanne, expliquait Élizabeth, si vous préférez la Léotard, l’épouse à Fournier, notre accoucheuse, quoi, alla trouver notre instituteur Bénézech qui tient aussi nos registres, pour déclarer Catherine la dernière-née de Marie Anne Gousin,

 

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personne ne gratta trop la chose, même l’instituteur qui sait les chiffres et les additions, et qui a l’expérience avec sa cinquantaine bien mûrie, ne s’émut guère que le temps de grossesse et la date du début du veuvage dépassent l’entendement…

– Dans le temps des pères des pères de nos pères, les médecins se querellaient au sujet de la longueur des grossesses des femmes, il en était des plus illustres qui affirmaient que cela se prolongeait quelquefois des onze mois, j’ai lu ça dans un de mes almanach, dit rapidement Louis avant d’entendre une moquerie, même si l’almanach faisait référence, mais, rajouta-t-il, c’était il y a longtemps.

– Eh bien moi je dis, réfuta Élizabeth, qu’à moins de conserver la semence ce qui ne se peut, il est des choses impossibles parce qu’elles vont à l’encontre de la nature.

– Au juste, interrogea Suzanne, qu’est-ce qui te choque dans cette affaire ? Une femme qui devient veuve ne choisit pas cet état-là, enfin en principe, et d’après toi elle devrait oncques se condamner à la chasteté ou pire s’enterrer dans un couvent ? Allons, Élizabeth, conviens avec moi que parfois nos sens nous emportent et advient ensuite ce qui doit…

– Il ne s’agit pas de ça, je connais la vie, je ne blâme pas la veuve des accrocs de son habit de deuil, mais certaines façons m’agacent. Si une femme de notre condition s’était retrouvé dans un cas pareil, on aurait écrit dans les registres : « cet enfant est né de madame sa mère et de père inconnu », et dans la marge on lirait uniquement le prénom de cet enfant. Tandis que présentement, la lecture donne à penser que le mari a fécondé l’épouse avant son décès, voilà mon trouble. D’autant que d’après notre accoucheuse la déclaration s’est faite avec force rires quand un de ces messieurs déclara qu’il n’aurait jamais cru d’un mort une telle gaillardise dans le déduit, et un autre pour faire bonne mesure insinua un blasphème en demandant à l’instituteur Bénézech d’ouvrir un registre pour les résurrections. Des résurrections dûment constatées par une ayant-droit, renchérit un troisième au comble de l’hilarité.

– Oh ! Il n’y a pas de méchanceté, ce ne sont que des rires ».

En réalité, Élisabeth ressentait, sans le définir précisément par manque de recul sur son époque, un changement profond dans les mœurs. La morale bourgeoise, bien séante, s’installait avec force de loi dans toutes les strates de la société. Sous peu, il serait de bon goût d’étouffer dans sa gorge certains vocables baptisés gros mots, il serait

 

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interdit de s’oublier en public de quelque manière que ce fût. Le temps où le grand roi, à son grand lever, devant un public trié sur le volet usait sans malice de la chaise percée, ne s’évoquerait plus. Acte devenu « mal propre », un curieux mot que celui-ci, ni propre, ni sale. De plus, du Roi-Soleil, il faudrait oublier la quinzaine d’enfants conçus hors des liens sacrés du mariage, actes tenus pour immoraux deux siècles plus tard, même si ceux-ci furent reconnus enfants de France. Bâtards certes, mais point illégitimes. Idem pour la douzaine de bâtards du roi Bien-Aimé aux frasques amorales, qui ne renia pas un de ses rejetons, sans en avoir reconnu aucun, ni légitimé un seul, au contraire de ce que s’autorisa son arrière-grand-père Louis XIV. Quand au malheureux roi guillotiné, par goût il ne filait pas le guilledou, aucune affaire galante ne macula sa réputation. La dernière personne couronnée par ses soins propres du titre prestigieux d’empereur ne courait pas plus qu’un autre la prétentaine, tout juste pour se rassurer de son pouvoir de séduction ; au vrai, il ambitionnait comme principal et unique objectif ce haut rang qu’autorisait son génie, alors que sur le plan privé il souhaitait vivre en petit-bourgeois : une propriété, une épouse et surtout un héritier pour renforcer sa position. Las ! Sur ce dernier point l’empereur doutait de ses possibilités. Marié depuis 1796, jamais il n’eut une occasion d’espérer sur ce plan. Puis, l’une de ses fredaines, Éléonore Denuelle de la Plaigne accoucha en décembre 1806 d’un garçon, Charles Léon. Or la qualité essentielle de la dame n’étant point la pudibonderie, Napoléon attendit trois ans, attendit surtout que cet enfant lui ressemblât un peu avant de regarder de travers son impératrice -épouse, car l’idée de légitimer son bâtard ne lui traversa pas l’esprit. Alors, tel un bourgeois avide et soucieux de transmettre son œuvre à sa lignée, et afin que cette dernière se construisît, il envisagea la répudiation. Le seize décembre 1809, il s’appliqua à lui-même cette loi du divorce, œuvre de la Révolution, pour réaliser une union dans la pure tradition royale. Cependant, le rite séculaire impliquait l’accord du chef de la Chrétienté ; or, le pape Pie VII, depuis la mi-1809, endurait une « mise en résidence » ordonnée par « son cher fils, un peu têtu », le dit Napoléon, que par ailleurs il avait excommunié. Pour ces raisons, le pape ne rejoua pas une seconde fois la grande scène du sacre et l’empereur se contenta, le deux avril 1810, d’un collège d’évêques dévoués pour concrétiser son rêve de bâtir une légitime lignée. Dès lors, à son exemple, tout particulier de bonne condition désira se réaliser au sein d’une famille irréprochable par son éthique rigoureuse ; ainsi, une nouvelle morale bien étriquée, qui allait corseter

 

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la vie civile plusieurs décennies jusqu’à la soixante-huitarde, voyait le jour au déclin de l’Empire.

« Ce ne sont que des rires ! L’important, assena Magdelaine, c’est la vie, toutes ces histoires paperassières se négligent, elles ne comptent pas.

– Pourtant c’est bien toi, Magdelaine, qui naguère t’étonnais de ces naissances hors de l’ordinaire. Tu nous disais, appuya Élizabeth, qu’elles faisaient les gorges chaudes de vos sages-femmes Marie Rigal, la veuve à François Castel, et sa commère Françoise Filiol, la veuve à Simon Beaulou, parce qu’en visitant les futures mères elles savaient toutes deux très bien les noms de ces pères inconnus : le père de Jean, d’Élizabeth Aubrespi (né le onze décembre 1809), et le père d’Anne Victoire, toujours d’Élizabeth Aubrespi (née le douze mars 1812), tout comme le père de Magdelaine, de la dame Marguerite Guibal, veuve d’Augustin Biou Lapierre (née le seize août 1810)… Et quand de bonne foi elles nommaient le géniteur par devant le maire ou son adjoint, pour que son nom soit écrit, comme pour Anne Honorine, de Marie Rouaud (née le dix-huit février 1810) ou Jean, d’Élizabeth Siadoux (né le dix-neuf mai 1810), c’était pour leur faire plaisir qu’ils notaient en marge « bâtarde » ou « bâtard » en leur affirmant qu’ainsi tout le monde savait qu’ils avaient un père connu.

– Oui, tout cela est vrai, murmura Magdelaine, mais c’était avant », sous-entendant : avant qu’un vent mauvais emporte son deuxième fils. Puis, soupirant pour elle-même sans se rendre compte que tous l’entendaient, « le vrai père, c’est celui qui est là, qui console l’enfant et réconforte la mère ».

Avant le printemps de 1812, Louis embrassa fort Magdelaine, demanda à Marie-Magdelaine d’être une grande fille et de bien aider sa mère, car il devait partir, la terre de la ferme, là-bas outre-Montpellier, allait porter de nouvelles cultures, elle réclamait pour les amener à terme les soins attentifs que dispensent volontiers tous les vrais paysans.

Cette société de toute éternité à laquelle souscrivait Louis, ce groupe social, Louis le voyait se diversifier dans ses activités à la morte saison. Ainsi lorsqu’il rejoignait ses pénates pour plusieurs semaines, Louis observait avec plus d’acuité ces confrères paysans du bas de l’échelle, ces cultivateurs simples journaliers dits brassiers se livrant à un second métier de survie. Sur Aspiran, il en était deux possibles : d’abord tisserand de toiles, un travail qui nécessitait un apprentissage sommaire pour produire,

 

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sur un métier rudimentaire, des toiles de lin, de chanvre ou de laine, par des gestes trop répétitifs pour s’y attacher, mais toutefois assez techniques pour revendiquer cet état car ayant reçu une formation spécifique par rapport à leur aptitude naturelle de cultivateur ; et puis cordonnier : la communauté aspirannaise dénombrait, installés dans ses murs, deux authentiques cordonniers-bottiers, deux frères, Julien et Jacques Aubrespy, ayant fait leur apprentissage chez un maître, sachant confectionner avec du cuir de Cordoue des chaussures à la mesure de chacun des pieds, le droit et le gauche, ce qui les différenciait de leurs aînés et compagnons de la corporation qui taillaient deux chaussures identiques pour deux pieds opposés. Les deux Aubrespy surent se faire apprécier pour leur art par un public s’élargissant avec constance, aussi devant l’afflux de la demande, ils solutionnèrent cette affaire en décomposant les tâches du procédé de fabrication, puis engagèrent pour les travaux fastidieux requérant une faible compétence quelques manouvriers qui, pour s’estimer mieux, se prétendirent cordonniers ; les modestes se définirent galochiers, mais au grand jamais nul ne s’affirma « cordonnier de campagne ». Cette expression était connotée car évoquant certaines pratiques sexuelles ambiguës venant de cette époque récente où les deux souliers étaient pareils. De là cette nécessité d’inverser régulièrement les chaussures du pied droit au pied gauche et réciproquement. Cet usage décida les persiffleurs, qui voyaient des individus hésitants dans leur orientation sexuelle, à asticoter ceux-ci sur un métier qui ne définissait pas encore les pieds, et d’enfoncer le clou en situant sans raison ces imprécis des sens à la campagne, élevant ainsi d’un ton la raillerie.

Lorsque s’évoquaient en sa présence les termes compagnonniques tels « maître », « compagnon », « apprenti », Louis revivait quelques instants les jours de sa prime jeunesse quand son père Louis œuvrait à l’atelier de serrurerie fondé par l’aïeul Guilhaume. De la profession de ses ascendants, Louis n’avait point eu l’attrait, pour la raison que la perception du monde lui fut donné par sa mère Marguerite Fourestier qui disparut alors qu’il avait juste dix ans. Pourtant, l’empreinte de cette femme marqua à ce point son existence qu’il considérait lui devoir non seulement la vie mais aussi les moyens de subsister, par ses leçons quotidiennes sur la façon de tirer profit de la terre nourricière. De son père, il ne vit de l’intérieur que les complexités qui assaillaient son géniteur et avec le recul il admettait que celles-ci infligèrent les problèmes de santé qui abrégèrent la vie de celui-là. Une fois le destin accompli, souvent il regretta de n’avoir

 

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pas bénéficié de cette familiarité que son père prodiguait d’abondance aux ouvriers qu’il formait, et que lui, le proche parmi les proches parents, ne captait pas, pour n’avoir jamais ensemble atteint ni même envisagé un objectif propre à ce resserrement des liens. À ce point de réflexion, Louis se jura que lorsque Magdelaine lui donnerait un fils ou plusieurs, car la jeunesse son épouse ne s’achèverait pas de sitôt, il prendrait sur lui pour être à l’écoute de ses futurs fils afin que jamais le lien ne se distendît.

 

 

« À mon époux Louis… » furent les premiers mots que Louis déchiffra en dépliant sa lettre. Le curé la lui avait remise à la fin de l’office, mais dès la communion en lui posant l’ostie sur la langue le curé lui glissa à voix basse : « Corpus Christi… Tu as un courrier… ». Il répéta : « Corpus Christi » car Louis surpris avait omis le répons : Amen.

« À mon époux Louis… ». Il s’étonna de ne reconnaître aucune des écritures des mains amies dont se servait Magdelaine pour correspondre.

 

« À mon époux Louis,

 

Ce jour d’hui, notre Marie-Magdelaine va écrire ma lettre, toutes deux sommes bien contentes de sa faculté et toi itou sera fier de sa suffisance en écriture … ».

 

Les yeux de Louis piquetèrent. Devant son compère Jean Malavialle, de son doigt semblant se gratter, il frotta une larme, les mots couchés avec maladresse sur la feuille l’émouvaient. Ils évoquaient tout et rien, qui fait que malgré l’insignifiance des propos se sentent les fils de l’affection. Louis retint cette nouvelle que se déroula à Aspiran, le deux avril 1812, un riche mariage bourgeois entre la fille majeure du notaire François Guibal, la dame Marie Élizabeth Guibal, veuve du bourgeois et propriétaire Augustin Biou Lapierre, avec le sieur Henri Latreille également bourgeois et propriétaire. Mais l’évènement surprenant de cette union fut la reconnaissance immédiate par les époux de Marguerite, la fille de la seule dame Guibal, dont elle

 

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accoucha le seize août 1810. Antoine Jeanjean, de la parenté de Magdelaine, présent et signataire de ce mariage, confia à celle-ci qu’il ressentit une impression bizarre dans cette reconnaissance simultanée avec l’évènement du jour, comme si cette légitimation s’incluait dans des conditions retorses et annexes de négociations serrées entre des familles qui parachevaient, ce jour de mariage, la création d’une sorte de société civile foncière.

Les semaines défilaient, un défilement accéléré par les besoins de cette compagne exigeante telle que peut l’être la terre. Louis était attentif à ses demandes d’autant qu’elles le distrayaient du manque de son foyer. Certes le savoir-écrire de sa fille le servait et les lettres lui arrivaient d’Aspiran avec une fréquence plus soutenue. Souvent il se disait que l’organisation de ce service du courrier était une chose bien utile, à condition d’accepter ses exigences, en tout premier le coût élevé de la taxe. Quand à l’ignorance de l’usager en matière d’écriture, l’écrivain public aux abords des postes aux lettres palliait cette défaillance moyennant rétribution. Ainsi, Louis ne comprenait pas qu’un homme, où qu’il fût, puisse laisser les siens sans nouvelles. Cet homme se nommait Pierre Jeanjean. D’une soixantaine d’années, il appartenait doublement à la famille de Magdelaine, car ce Pierre était marié à Geneviève Aniel, une sœur d’Anne Aniel, la propre mère de Magdelaine. Or à cinquante-six ans, le seize juin 1812, Geneviève termina sa vie dans sa maison ; la question se posa de savoir si à cette date elle était encore mariée ou déjà veuve car Pierre, depuis un long temps, se signalait par son absence sans que jamais nul ne sût ce que de lui il advint, il disparut un jour laissant moins de trace que le souffle léger de la brise.

Quelques semaines encore se succédèrent avant ne que pointât la morte saison, synonyme pour Louis de retrouvailles joyeuses emplies de vie. Ce retour fut propice à éclaircir une information car la dernière lettre que lut Louis révéla les limites d’une rédactrice qui, au sortir de l’enfance, pouvait se choquer de la description d’un geste désespéré d’adulte. La lettre annonçait un remue-ménage au sein de la communauté à la suite du suicide à huit heures du soir, le vingt-deux septembre 1812, du bourgeois Laurent Clergue. En fait, sous la dictée, Marie Magdelaine rédigea qu’il était mort de par sa volonté dûment constatée par le juge de paix du canton. Louis conçut les problèmes inhérents à ce suicide : enquête judiciaire tatillonne, blocage de la succession et surtout refus de la cérémonie religieuse, car il n’incombe qu’à Dieu de rappeler à lui

 

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sa créature. Louis se souvenait, pour l’avoir vu en personne, du mariage somptueux au milieu de la semaine, le mercredi vingt-sept novembre 1811, de la fille de Laurent Clergue, la jeune demoiselle de vingt-et-un ans Élizabeth Clergue avec François Claude Delerre, homme mûr de trente-cinq ans issu de la société bourgeoise et à ses heures semblant pour son plaisir instituteur, en la présence du cousin de la future, le notaire François Guibal, béni par le prêtre desservant Jean Pierre Cabassut. Louis s’interrogeait sur l’arrangement que ce dernier prendrait avec la religion pour apporter à la famille du défunt le secours de son ministère. Il pariait que le prêtre plaiderait la perte subite de l’esprit du défunt juste avant l’attentat fatal sur sa personne, car mieux vaut pour la famille un aliéné momentané qu’un pécheur pour l’éternité.

Dès octobre 1812, le thermomètre chuta brutalement, les premières gelées qui durcirent la terre annonçaient un hiver précoce et rigoureux. Il traînassa jusqu’en avril 1813 avec, il est vrai, des accalmies de douceur : quelques jours en décembre, presque tout le mois de février. Pourtant, malgré le froid ambiant, la vie communale aspirannaise bouillonnait de la fièvre politique, l’attribution des responsabilités municipales de mars 1813 échauffait les esprits. Cependant, il ne s’agissait pas d’élections car aucun citoyen d’Aspiran ne votait ; au demeurant, nul sujet de l’Empire ne détenait ce droit d’élire son maire et ses conseillers. La loi du vingt-huit pluviôse an VIII (17 février 1800) voulue par le Premier Consul futur empereur, institua l’attribution pour le Premier Consul le droit de nommer et de révoquer les préfets, qui eux-mêmes nommaient et révoquaient les maires et les adjoints des communes de moins de cinq mille habitants et proposaient au Premier Consul la nomination des maires des villes d’importance. Ainsi, par ce processus, toutes velléités d’opposition se réduisaient à un simple murmure à peine teinté d’amertume. Toutefois, le choix du préfet se déterminait à partir d’une liste établie par les citoyens notables des communautés, seule responsabilité concédée par le pouvoir établi aux personnalités flattées d’être tirées de l’anonymat. Pourtant, malgré ces contraintes, le débat débordait de passion, bien qu’à l’arrivée les mêmes propriétaires-bourgeois s’accaparaient des rênes du pouvoir local, ainsi Pierre Couzin fils devint maire d’Aspiran en mars 1813, remplaçant Jean Jacques Ménard qui avait lui-même succédé en août 1806 à Pierre Couzin fils.

Ces polémiques politiciennes ne passionnaient Louis que dans le cadre du spectacle théâtral qu’elles proposaient, car ici à Aspiran il appartenait à la classe des

 

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hommes qui n’étaient pas autorisés à émettre une opinion, à la différence de son frère François qui, bien que petit propriétaire au Pouget, incarnait à lui seul trois générations d’une famille devenue notable. Quant aux femmes, réduites de tout temps au silence, seul l’époux, après quelques décennies d’union avec une fille d’une famille du cru d’un niveau reconnu, avait droit à la parole ; Bernard Debru, époux d’Élizabeth, en fit sur le tard l’expérience. Néanmoins la parole se libérait, surtout à cette période de l’année où les rigueurs de cet hiver fou furieux imposaient une vie sociale plus affirmée. Ainsi à Aspiran, l’auberge de Pierre Hues remplissait ce rôle de forum à l’antique, d’autant que le malin Pierre Hues, outre sa qualité d’aubergiste, se livrait à l’activité de barbier entre deux services, activité qui, comme chacun sait, inspire en temps ordinaire bavardages insipides ou graveleux selon l’humeur, sauf qu’aujourd’hui la politique locale alimentait des propos de discorde amplifiés par les sensibilités portées par les liens familiaux complexes.

Il se débattait aussi de la situation générale, instruite par le Moniteur Universel dont les commentaires étaient repris par tous les journaux sous contrôle. Il y eut donc une information qui demeura en coulisse, car exposée aux feux de la rampe elle eût pu ouvrir un champ de possibles incertain. La facilité avec laquelle Claude François de Malet ourdit sa conspiration et l’amena presque aux portes de la réussite, dévoila à beaucoup la fragilité du régime. Au cours de l’année 1812, en juin, l’empereur et sa Grande Armée attaquait la Russie. Quatre mois plus tard, le quatorze septembre 1812, Moscou tombait entre ses mains. Contrairement au déroulé habituel des conflits, après la chute de la capitale russe, Napoléon Ier proposa à son homologue Alexandre Ier un armistice ; ce dernier tergiversa si bien qu’il fit lanterner Napoléon un mois, avant de refuser l’interruption des combats. Lors, dès la fin du mois d’octobre, le dix-neuf, Napoléon engageait le repli général, craignant l’enlisement sur un terrain hostile, aggravé par les dures conditions hivernales russes traditionnelles. Une prémonition qui allait se vérifier lors de la catastrophique retraite de Russie, avec la délicate traversée de la rivière Bérézina.

L’idée germa alors dans la tête du général de brigade de Malet de profiter de l’éloignement de l’empereur pour le renverser. Cette idée de coup d’État d’ailleurs l’obsédait depuis une décennie. Cela explique que l’autorité policière, se méfiant de lui, le tenait enfermé à prison de la Force, jusqu’à ce que le ministre de la police Savary, par

 

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faveur, adoucît sa détention dans une maison de santé moins surveillée. En outre, Malet, en octobre 1812, avait cinquante-huit ans, âge de raison ou plutôt âge de réflexion. Le plan du général de Malet se déploya à partir du vendredi vingt-trois octobre 1812. Il consistait à faire croire que l’empereur avait trouvé la mort sur le front russe d’un coup de fusil, une éventualité tout à fait probable, et pour renforcer ce malheureux événement un faux sénatus-consulte établissait, pour convaincre les incrédules et les dubitatifs, la déchéance du régime impérial et la formation d’un gouvernement provisoire avec la présence de figures historiques telles celles de Lazare Carnot et Victor Moreau. Ainsi les conspirateurs, munis d’une décision officielle fausse, citant les noms de fortes personnalités à leur côté, ne doutaient pas d’entraîner dans leur sillage force responsables militaires de la place de Paris d’abord, et ensuite imaginaient qu’à leur tour les autorités civiles et militaires de tout le pays se soumettraient au nouveau gouvernement. Entre-temps il suffisait de se saisir des ministres de la Guerre et de la Police, de l’Archichancelier, du préfet de la Seine, du gouverneur de Paris, et d’autres autorités de moindre niveau.

L’affaire semblait bien ficelée et bien entamée, elle aurait dû réussir si l’aplomb et le sang-froid avait été du camp des conjurés, et un peu de chance aussi. Las ! Il s’avéra qu’au matin du vingt-quatre, le général de Malet fut pris en défaut par le gouverneur Hulin. Troublé par les demandes d’explication de ce dernier, le général s’énerva et tira un coup de pistolet en guise de réponse, laissant le gouverneur en sang la mâchoire fracturée, il y gagnera son surnom de général « Bouffe-la-balle » ! Mais dans l’instant son coup de feu ruina sa conspiration. Rapidement, voilà Malet mis en état d’arrestation et à sa suite tous les comploteurs. Les hommes politiques en place, redoutant l’ire de l’Ogre, ne tergiversèrent pas : en quatre jours, ils feront juger et condamner tous les auteurs. Certains seront exécutés, de Malet en premier qui, superbe auparavant, répondit à cette question du juge « Avez-vous des complices ? – La France entière et vous-même, monsieur le président si j’avais réussi ! » et le bougre, avec sa petite troupe, aurait pu bonnement mettre à bas l’Empire et provoquer une révolution. Le temps était loin où Fouché, alors ministre de la Police, manœuvrait les comploteurs, noyautait les conspirations, avait toujours sous le coude une conjuration prête à le servir. Savary son successeur, par cette affaire, sombra dans le ridicule ; avec un air entendu on se questionnait : « savez-vous ce qui se passe ? – non ? – alors vous êtes de

 

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la police ». Ce trait d’humour détendit l’empereur et sa colère s’estompa. Pourtant un fait le troubla : la Constitution de son régime basé sur le principe héréditaire marquait si peu les esprits que nul ne songea avec sérieux à transmettre l’empire à son héritier, le roi de Rome.

À Aspiran, à l’abri de la froidure, dans la chaleur de l’auberge de Pierre Hues, nul n’imaginait l’ampleur de la tragédie de la retraite de Russie. D’ailleurs, comment savoir, alors que seule la parole officielle, qui en outre maniait un euphémisme trompeur, traversait le pays, et que les garçons de ce pays d’Oc alimentaient en priorité les armées envoyées combattre dans la péninsule ibérique ? D’ailleurs, si au nord-est de l’Europe les soldats crevaient de froid, au sud-ouest de cette Europe va-t-en-guerre les militaires s’égaraient en fièvres mortelles. Le Pouget paya encore son tribut à l’épopée onirique qui virait au cauchemar : ainsi, le chasseur Charles Blaquière, du 3e régiment d’infanterie, finit son existence à l’hôpital de Gérone en Catalogne le trente août 1812. Toujours par les fièvres, le vingt-quatre janvier 1814, à l’hôpital sédentaire de Bayonne, vint le tour de François Sauvagnac, jeune fusilier de vingt ans du 119e de ligne ; et encore le caporal Jean Jacques Benoit, du 67e régiment de ligne, à l’hôpital de Peñíscola, entre Barcelone et Valence, le dix-neuf février 1814. Ces deux derniers mourraient donc dans des délires enfiévrés pendant l’hiver glacial de 1813-1814 qu’on baptisa du nom d’ « hiver de cosaques ».

Entre les deux hivers, Louis, sans conviction, mit en valeur les terres de son fermage, tenu par sa conscience professionnelle qui ne tolérait pas le moindre abandon d’un seul pied de terre. Louis employait de préférence les anciennes unités de mesure, et encore par habitude il omettait de préciser, dans le cas de surfaces : pied carré. Son sérieux le poussait comme un réflexe dans les champs et dans les vignes, mais le cœur n’y était plus. Il savait que Magdelaine, sans qu’elle lui eût rien dit de concret, ne bougerait pas d’Aspiran. Elle appartenait à cette race d’êtres qui, loin du clocher natal, végètent et ternissent, qui n’emportent pas leur patrie à la semelle de leurs chaussures. Quelques naïves réflexions de sa part à elle et aussi de Marie-Magdelaine sa fille, projetant son retour comme acquis, induisaient Louis à penser qu’au terme de ce bail sa réintégration était inéluctable.

Au fil des mois de l’année 1813, de la main de sa fille il apprenait les nouvelles futiles et utiles de sa communauté d’adoption. Par exemple, la nomination de Guillaume

 

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Lauret à la fonction de garde champêtre. La loi en effet obligeait depuis près de vingt ans toutes les communautés rurales de se doter d’une force légale, encore fallait-il dégager des moyens financiers pour installer à demeure un empêcheur d’arrondir à son aise les angles des lois et règlements. Louis fut tenu au courant des suites du mariage bourgeois d’avril 1812 entre Henri Latreille et Marie Élizabeth Guibal, veuve Biou Lapierre, par la naissance en absolue légalité, le premier septembre 1813, d’Henry. Bien sûr, les mauvais esprits, conclurent que la dame, en donnant la vie à cet héritier, remerciait son époux d’avoir reconnu son enfant née deux ans auparavant pendant son veuvage. Il lut aussi l’annonce du mariage projeté pour le vingt-quatre novembre 1813 entre Étienne Cabassut, boucher fils de boucher, et Élizabeth Aubrespy ; toutefois, le futur mari ne promettait pas de reconnaître les enfants de sa future du temps de son pesant célibat, ce que tout un chacun considéra comme des manières honnêtes exemptes de veulerie. Il perçut l’enthousiasme de Marie-Magdelaine au sujet d’un prénom rare que les époux Étienne Lairis et Marie Claire Aniel, une double ramification de la famille Jeanjean, et donc parentèle de son épouse, s’apprêtaient à attribuer à leur future progéniture prévue en fin d’année : le choix se portait sur Théotiste, et suscitait maintes discussions.

 

« … Père aimé, sache qu’au catéchisme, j’ai tant voulu savoir que j’interrogeai notre prêtre desservant Cabassut, il m’a affirmé que c’était un des plus beaux prénoms de la Chrétienté, qui convenait moins aux garçons mais plus aux filles. Il m’a expliqué que Théo signifiait Dieu en grec ancien, une langue parlée, avec le latin, par les bacheliers et les hommes savants entre eux. La terminaison -iste marque l’accordance avec le mot ou le nom qui devance, ainsi celles qui portent ce prénom montrent la fidélité totale et la vénération à Dieu de sa famille. Je vous le dis ce jour, père, quand je serais grande à mon tour, si je deviens mère d’une fille je lui donnerai ce prénom saint. »

 

La fille du couple Lairis-Aniel naquit le cinq décembre 1813 ; elle se prénommait Élizabeth Théotiste. Quelques vingt ans plus tard, presque jour pour jour, Marie-Magdelaine accoucherait d’une fille et Louis constaterait qu’elle ne trahirait pas l’exaltation de sa prime jeunesse. Autre curiosité sur ce prénom (et ses dérivés) qui

 

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mettait Dieu à l’honneur : la loi du premier avril 1803 portant sur les prénoms autorisés n’en refoula aucun, preuve que la Révolution se classait déjà dans un passé révolu et en parallèle que l’époque d’une nouvelle christianisation ressortait en force des oubliettes.

À l’époque où naquit cette Élizabeth Théotiste, l’intensité du froid descendait à tel degré que les baptistères des froides églises ne supportaient en leurs fonds qu’une eau glacée, ainsi verser l’eau du baptême au nouveau chrétien imposait une difficulté inattendue. Cet hiver-là, dont le nom resta dans l’histoire pour être digne des cosaques, vint dès l’automne 1813, et ne s’estompa sans empressement qu’au printemps 1814. Il fut si insupportable que la référence à ce peuple de l’est provenait de ce que tout un chacun connaissait à présent de la retraite de Russie de fin 1812. Les hommes de la Grande Armée endurèrent des températures basses à l’excès, telles qu’elles réduisaient leur vitalité, limitaient leurs gestes et ralentissaient tout mouvement, alors que ces autochtones nommés cosaques, guère mieux vêtus qu’eux, ne ressentaient, en apparence, aucunes des incommodités du froid et les foudroyaient de grands moulinets de sabres, sans qu’ils ne pussent réagir, paralysés par cette froidure complice des terribles cavaliers. Ainsi, de la campagne de Russie demeurerait quelques années encore que le qualificatif de « cosaques » pour les hivers glacials. Pourtant, bien que redoutables, les hivers n’empêchaient pas les bonheurs d’avance publiés par des bans réguliers.

Il vivait à Aspiran depuis environ six ans, depuis qu’il avait émigré du royaume de Valence peu avant le début de la guerre d’Espagne en 1808. Mais le discret Jean Joseph Manuel Martinez se taisait sur sa vraie nationalité ; certes il évoquait, auprès de Français de tout temps faiblement instruits de géographie, un mythique royaume de Valence qui avait eu une existence réelle et qui un siècle auparavant fut absorbé de force dans le giron des Bourbons d’Espagne, mais la tension franco-espagnole d’alors l’incitait à la prudence. L’humble Martinez souhaitait vivre en paix, exercer son activité de jardinier et trouver à sa quarantaine sonnante l’âme sœur. Si les curieux l’interrogeaient sur son pays, il nommait Callosa de Segura son village natal ; aux plus incisifs, sans précision de dates, il évoquait la fin brutale du royaume de Valence ; alors la communauté d’accueil compatissait, et en diversion il décrivait les jeux cruels des gens qui furent naguère ses compatriotes. L’incompréhension mêlée de fascination se lisait dans les yeux de l’auditoire quand, dans un français appliqué il racontait :

 

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« Qué lé plous difficilé esta d’issoler la besta, per la capa, dou troupeau, qué la corna esse oun dandger… ».

Les domestiques du seigneur devaient, par feintes, en agitant une cape, attirer et séparer du troupeau les taureaux mâles avant que leur caractère ne s’affirmât au point de se battre à mort avec leurs congénères pour la suprématie du cheptel. Avant leur maturité, la mort était la destinée de ces descendants d’aurochs féroces dont ils conservaient dans leur patrimoine génétique toute la sauvagerie primitive, imperméables à toutes les époques passées aux tentatives de domestication des hommes, impropres aux travaux agricoles : les nobles militaires les utilisaient pour se parfaire par jeu aux joutes guerrières. Les domestiques excitaient donc de la cape toute la hargne du jeune taureau choisi. Le sort était joué, la suerte. L’animal fonçait d’un leurre à l’autre, certains hommes doués de souplesse se servaient d’une perche pour éviter la bête d’un bond périlleux. Sans qu’il s’en rendît compte, le taureau était conduit dans un pré où l’attendaient pour le cerner plusieurs seigneurs montés sur des chevaux, armés de lances effilées qu’ils agitaient pour avoir l’honneur d’arrêter la première charge bestiale. Il arrivait que le taureau bouscule cul par-dessus tête cheval et cavalier ; vite, alors, se précipitaient les serviteurs, qui de leur cape dégageaient l’homme à terre de la colère du taureau, vers un deuxième cavalier qui espérait réduire à néant une nouvelle charge pleine de bravoure. Justement, le taureau qualifié de brave fonçait sans répit sur les chevaux, que souvent il perçait de ses cornes, jusqu’à ce que la mort lui soit donnée par la lance. Quelquefois, le taureau renonçait, après une première blessure, à percuter cet animal bizarre qui le piquait au profond de sa chair. Les seigneurs se seraient sentis offensés de poursuivre un animal pleutre, ils l’offraient donc à la domesticité mais ils assistaient à sa mise à mort et ils s’en délectaient comme d’une farce donné sur la place du village les jours de foire, car les valets harcelaient la bête cornue avec les capes, ils la faisaient tournoyer à l’en rendre malade et lorsque la possibilité s’ouvrait à eux, ils enfonçaient les coutelas ou le fer aiguisé du bout de la perche ; à bout de souffle, l’animal s’affaissait ; dès lors, le plus adroit des domestiques lui plantait la lame entre les vertèbres derrière les cornes. Auparavant, il advenait quelquefois qu’un valet trop téméraire ou moins prudent subisse une encornée. La prairie, en ces fins d’après-midi, se peignait de carmin, du sang mêlé des bêtes et des hommes, cela sentait les remugles mélangés d’effroi et de courage.

 

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« Il né faut pas qué ses djeux se passe tchez nous. C’est pas civilidzé. C’est pas être chrétien cesté manière d’adgir, qué le plous infimé des bestas esse la créatoure de Dios. »

Les hommes opinaient de la tête, car cette humanité qui transparaissait les touchait. Bien que tous immolassent pour se nourrir toutes sortes d’animaux, ils se refusaient la moindre cruauté. Quant à donner la mort par pur divertissement, ici dans leur village ou même en Languedoc, cela dépassait l’imaginable, jamais dans ce pays-ci les hommes ne s’abaisseraient à telles vilenies.

Manuel Martinez montra son attachement définitif à la communauté et réciproquement puisque une femme du pays, native du village voisin, Paulhan, et de sa génération, l’accepta pour époux. Elle s’appelait Catherine Raymond. Ils se rapprochèrent d’une façon naturelle, sans arrière-pensées. L’année de ses trente ans, le neuf août 1804, elle devint la veuve d’André Vaissière. Comme elle n’avait pas de métier particulier, elle vivait de toutes sortes d’activités régulières ; ainsi lorsque la production jardinière de Manuel Martinez nécessita des mains expertes, cueilleuses d’haricots verts, de pois chiches, et autres pois mange-tout, Catherine Raymond se proposa. Très vite elle révéla aussi d’autres qualités jardinières : faire des semis et des repiquages, mais surtout vendre la récolte. Au fil des saisons, la chalandise voyait arriver sur les marchés ce couple officieux, lui silencieux tirant le char à bras, elle, de son franc-parler, vantant les frais mérites de la récolte. Nul n’imaginait qu’ils ne fussent pas unis par un document officiel. Or, les mois passant, pour être au plus près des plantations, Catherine s’installa sous le toit de Manuel, puis il y eut quelques hivers rugueux alors ils se tinrent chaud en partageant la couche, enfin en bonne logique ils se présentèrent devant le maire Pierre Couzin fils, le quatorze janvier 1814.

Louis, après cette accordance franco-espagnole privée, prépara sans presse son baluchon. À présent, son avenir s’éclaircissait, il lui restait deux saisons à vivre loin de son foyer, deux saisons avant de se dégager de toutes obligations envers son propriétaire. Une seule appréhension lui gâchait son plaisir de reprendre, après les deux futures saisons, sa vie ordinaire d’avant : il devait parler de sa décision à son compagnon Jean Malavialle. Or, depuis toujours, les mots dans sa bouche ne s’emmanchaient pas avec clarté pour révéler sa pensée. Mais de toute façon il savait avoir devant lui le temps nécessaire pour faire son annonce sans heurt ni bousculade.

 

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Afin d’assurer à la morte saison une sorte de permanence, les deux compagnons s’organisaient de manière qu’un des deux demeurât à la ferme. Louis passait décembre et janvier à Aspiran, puis à son retour Jean Malavialle partait en février jusqu’en mars.

Sur la route qui le ramenait à l’est de Montpellier, Louis se déplaçait rarement seul. Au vrai, il marchait avec l’Histoire. Le premier janvier 1814, les puissances européennes franchirent les frontières et posèrent leurs deux pieds sur le sol français pour débuter la campagne de France et en finir avec celui qu’elles surnommaient l’Ogre. Ce dernier, voulant refouler les envahisseurs, rassemblait tous ses soldats pour les affronter. Déjà, dans le sud de l’Europe, depuis juin 1813 ses troupes quittaient le bourbier espagnol et le processus s’accéléra lorsqu’à la fin de cette même année le Bourbon d’Espagne reposa son séant sur le trône. Ainsi, dès qu’il empruntait les grands chemins, Louis calquait ses pas sur ceux réglementaires des soldats qui s’en allaient se perdre dans des combats incertains sur les terres froides du septentrion. Toutefois, admettons que les terres méridionales, pendant cet « hiver de cosaques », égalaient en froidure celles du nord.

 

 

 

Louis, seul entre les souches, taillait la vigne. À l’accoutumée, il terminait ce travail avant le retour de Jean Malavialle puis, ensemble, ils entassaient au sec les fagots de sarments. Or, chose inhabituelle, le fidèle Jean fit faux bond le lundi vingt et un mars. Ce jour-là, il était prévu qu’il fût à pied d’œuvre mais les conditions climatiques exceptionnelles expliquaient son dédit. Pourtant, quelquefois, il advient que l’impalpable conditionne un état d’inquiétude irraisonné, qu’alimente une existence solitaire ; alors, quand tombe la nuit, le sommeil se défausse, reste le vertige angoissant du vide, le pressentiment d’une mauvaise nouvelle. La calamité, Louis put la lire le dimanche suivant à la sortie de l’office dominical. Cette lecture le foudroya :

 

« Une nouvelle effroyable nous est arrivée ce début de semaine. Père, sans détour je vous le dis, votre compère Jean Malavialle est mort dimanche vingt. La veille il passa chez nous, nous saluer avant que de partir, nous le

 

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chargeâmes d’une lettre à vous remettre et aussi de quelques pâtés de lapereaux et de coquelet de notre façon. Lundi vingt et un, les gendarmes à cheval donnèrent en mains propres à Pierre Couzin notre maire un pli cacheté expédié par monsieur Granier, le maire de Montpellier qui est baron d’empire et chevalier de la Légion d’honneur. Il était écrit que Jean Malavialle mourut dimanche vingt mars à onze heures du soir dans la maison de mendicité de Montpellier. Vous vous doutez, père, qu’ici depuis lors c’est le cri qui court, jà chacun pérore à n’en plus pouvoir. »

 

« Je le savais » murmura Louis. Puis il relut la lettre pour ôter de son esprit une espèce d’incrédulité qui lui venait quand il glissait dans sa poche la feuille pliée. « Comme un mendiant, ce n’est pas Dieu possible ! » se répéta-t-il moult fois. En pensée il déroula avec minutie leur parcours habituel, qui ne présentait nulle difficulté, hormis cette année avec cette vague de froid insensée. Les robustes marcheurs qu’ils étaient effectuaient le trajet en quatre demi-journées de trois heures d’une marche soutenue. À l’aller comme au retour ils se reposaient en faisant une étape au village de Saint-Paul ou de Saint Georges, une habitude où entrait en compte l’économie réalisée dans les auberges de ces lieux qui, pour quelques sous, servaient une soupe consistante que terminait le chabrot en apothéose de gourmandise et fournissaient une couche bien paillassée, mais souvent il advenait que des bourgeois accaparassent les chambres, alors le voyageur des classes communes se dirigeait au pailler. Louis se remémora qu’à son dernier voyage, dans le hangar fermé où était emmagasinée la paille, il se glaça les os et maintes fois dans la nuit ses propres claquements de dents le réveillèrent. Malgré cet inconfort, Louis était demeuré dans cet abri. À aucun moment il n’envisagea d’écourter son repos et de partir dans le froid et l’obscurité, sous prétexte que l’exercice physique eût pu le réchauffer. Un doute affreux le pénétra : son compagnon préjugea-t-il de ses forces, et se crut-il en état de reprendre la route ? En temps ordinaire, deux heures de marche séparent Saint-Georges de Montpellier, quatre depuis Saint-Paul ; or, cette année-ci avec cet hiver malhonnête, pensa Louis, un hiver bon pour ces peuplades sauvages que sont les cosaques, mon pauvre Jean, tes chances de survie était minces, je m’imagine ton chemin de croix, fouetté par le vent comme notre Seigneur par les lanières de cuir, martyrisé dans l’obscurité par ce froid qui forcit toujours la nuit et le

 

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matin pétrifie tout avec sa gelée qui givre arbres, hommes et bêtes. Dans quel état de débilité du corps arrivas-tu à Montpellier ? Sans doute des âmes soupçonneuses s’éloignèrent-elles de toi, tandis qu’enfin d’autres, charitables, vinrent te secourir dans l’infâme recoin où tu te tenais transi et paralysé, assistance vaine, trop tardive et surtout inefficace après des heures glaciales d’exposition aux intempéries. Dans des conditions similaires, mes tremblements provoqués les basses températures empêchèrent mon sommeil dès la mi-nuit, mais je demeurai à couvert, toi tu décampas. Celui qui te trouva mal abrité, puis t’emmena à cette maison charitable, certes s’apitoya de ta désolation, mais combien de temps passas-tu à grelotter avant son secours ? Que n’as-tu été, compagnon, frapper à la porte des miens parents de Montpellier ? Ainsi la froidure engourdit ton esprit au point de t’ôter la moindre pensée salutaire.

Une dizaine de jours après ce tragique décès, Louis, discret d’opinion politique, à l’instar des républicains de toutes tendances, des bonapartistes de tous les niveaux de fanatisme, déplora le désastre d’ampleur nationale qui se jouait à Paris. Les troupes de toutes les nations unies et ennemies de la France impériale investissaient sa capitale le trente et un mars 1814. Au son des fifres rageurs et des tambours furieux, la parade clinquante de toutes les armées victorieuses démontrèrent aux spectateurs silencieux et anxieux de leur avenir, par une longue marche empruntant l’avenue de Neuilly prolongée par celle des Champs Elysées que bouclait celle des Tuileries, l’arrogance que s’autorisent les peuples enfin vainqueurs pour extirper de leur histoire des lustres d’humiliations. Dans le sillage de la soldatesque étrangère, des spectateurs attentifs et pour certains émus reconnurent les visages hautains de toute la vieille noblesse des temps anciens qui ne doutait pas de restaurer le régime d’antan décapité voilà plus de deux décennies. La honte de la défaite, suivie de l’abdication de Napoléon qui usa de poison lorsque les sénateurs, que naguère avec soin il nomma, proclamèrent sa déchéance, les populations de nombreux départements la vivraient en instantanée ou en décalé de quelques heures, en particulier celles du nord et de l’est du pays, et aussi celles dans l’axe Paris-Lyon-Turin, grâce au télégraphe optique.

Le scientifique Claude Chappe explorait depuis la fin de ses études le vaste domaine pluriculturel. Or la Révolution survenant, il lui apparut urgent de développer les moyens de communiquer. Avec l’aide de ses frères, il mit au point un système constitué au sommet d’un promontoire, d’un mât où est fixée en son haut une traverse

 

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basculante, et aux extrémités de celle-ci deux barreaux articulés, symbolisant ainsi un homme dont les bras et avant-bras, par des positions codifiées, déterminaient un message ; grâce à une lunette optique, le préposé lisait et transmettait la graphie écrite loin de lui, d’où le préfixe grec « télé- ». La chance voulut que Claude Chappe eut un frère élu député, qui n’eut de cesse de promouvoir le procédé. Cette réclame tomba dans une oreille attentive, celle d’un officier ambitieux qui valorisa la télégraphie optique pour les besoins de sa stratégie militaire. Les théâtres où il s’employait se situaient sur les frontières du nord, de l’est et du sud, au-delà des Alpes. Pourtant, malgré les cruelles tensions outre-Pyrénées, le « Petit Caporal » ne jugea pas opportune la nécessité de pourvoir la frontière sud-ouest de cet équipement ; l’investissement représentait des sommes sans rapport avec l’intérêt tactique, d’ailleurs tous les stratèges envisageaient que l’Espagne n’opposerait nulle résistance, oubliant qu’un peuple peut se lever en masse, négligeant en cela la leçon de Valmy. Ainsi, à l’entour de Montpellier, les nouvelles de Paris parvenaient à l’auditoire curieux en quatre jours en moyenne. Les mieux avertis, réalistes, s’alignaient sur le nouveau train politique. Ainsi, des coffres poussiéreux émergèrent les artifices vestimentaires de la royauté passée, même l’empereur déchu s’auréolait de la couronne prestigieuse de l’anonyme île d’Elbe. Mais pour l’essentiel, les gens demeuraient circonspects sur l’attitude à adopter.

Un des jours d’avril 1814, en visite à Montpellier, Louis reçut de son oncle Pierre, en guise de réponse à son interrogation sur la situation publique, une métaphore fluviale :

« Vois-tu, Louis, je suis né le premier janvier 1747, ta tante ici présente Élisabet, malgré sa mine de jouvencelle est née huit ans avant moi. Nous appartenons à la génération disons des « anciens Gribal » pour ne pas user de désobligeance envers les représentantes du beau sexe. Nous vécûmes moult et moult évènements politiques déclencheurs de vagues et remous, oncques ma prudence me fit défaut, par elle j’épargnais à ma barque échouage et chavirage. T’es-tu jà adonné au canotage ? Jamais ! En ma jeunesse, je m’y livrais certaines belles vesprées des dimanches, t’en souviens-tu, Élisabet ?

– Oui-da ! Nous partions après-messe, Françoise [Joulié] ta défunte épouse était de ce monde et le petit Pierre articulait des babils que seule elle entendait. Nous marchions une demi-lieue jusqu’au port du canal de monseigneur le marquis de Graves.

 

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– Avec quelques sols je louais un canot et tirais les avirons pour le plaisir de tous. Cet exercice, Louis, a cette particularité que toujours tu progresse dos tourné à ton objectif, tu ne vois à la perfection que le trajet parcouru et au-delà tous ce que tes yeux en peuvent observer. Certes, ta direction, tu la vérifies en te tordant le col jusqu’à risquer quelques incommodités de corps. Mais pour dire le vrai de cette affaire, celui qui empoigne les avirons écoutera les conseils de son équipage, considèrera les manœuvres des canotiers à son entour, puis décidera s’il force tel aviron et dresse tel autre hors de l’onde, loin de l’emprise du tourbillon. Royauté, république, révolution, empire, sont des vagues, elles déferlent et nul pédant oncques te certifiera ses flux et reflux prochains alors que pour le passé, la dispute toujours s’élèvera en vaine âpreté. Tous, nous ne sommes que des canotiers ignares ».

 

Toute l’année 1814 défila dans une atmosphère lourde d’incertitude, renforcée par l’occupation du pays par des forces étrangères aux droits illimités. Certes elles lèveraient le camp, mais auparavant imposeraient les contraintes traditionnelles des vainqueurs. Pour amortir celles-ci, le nouveau vieux roi de la vieille famille régnante des Bourbons publia sa charte royale à l’occasion, à deux jours près, de la date anniversaire de sa dix-neuvième année d’accession au trône, à la sidération des esprits républicains ou bonapartistes. Ainsi la royauté se prévalait d’une continuité faisant fi des péripéties révolutionnaires et impériales. Le roi est mort, vive le roi. Louis XVII succéda à son père Louis XVI et après son décès à la prison du temple, en 1795, son oncle Louis XVIII releva le flambeau aux fleurs de lys. Toute l’agitation qui foisonna plusieurs lustres n’exista donc que dans la tête d’hommes fols. La réalité de ce roi résidait dans la seule royauté de toute éternité, quitte à adapter l’Histoire à cette vision tronquée. Un épisode de cent jours perturba pourtant cette quiète représentation du rôle qu’il s’apprêtait à jouer.

Louis s’acharnait, en ce printemps 1815, au labourage. À présent il vivait dans une quasi-solitude. Certes, lisant à voix haute les lettres reçues, il entendait ces voix aimées ; mais pour dire la réalité leurs vraies intonations lui manquaient. Certes, visitant les siens à Montpellier, il entrecoupa à deux ou trois reprises cette longue année, mais cette distraction à sa vie solitaire durait quelques heures tout au plus. Toutefois son acharnement présent reflétait cette idée qu’ainsi il raccourcissait les jours le séparant de

 

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Pâques qui pointait le dimanche vingt-six mars à venir et lui offrait une saveur particulière par la venue longtemps espérée de Magdelaine et de Marie-Magdelaine. Dès le samedi, dans la soirée, la tante Élisabet ou l’oncle Pierre les attendrait à la poste aux chevaux de Montpellier située à l’angle des rues Saint-Guilhem et du Courrier ; d’ailleurs ils logeaient à quelques pas de la poste : elle précisément rue du Courrier, et lui rue Vieille. Par commodité, l’oncle Pierre hébergerait les deux femmes la première nuit.

Le mulet brillait de tout son pelage ; ses sabots vernis, son attelage ciré, l’encolure pomponnée, le museau altier et la crinière tressée, il trottinait d’un pas aérien, tirant la charrette rafraîchie en peinture. Assis sur la banquette, vêtu comme un qui s’en vient demander la main de sa promise, Louis quelquefois jouait du fouet qui sifflait et claquait plus près des nuages que des flancs du quadrupède. À Montpellier il retrouva pour l’office pascal sa femme et sa fille, la tante Élisabet et l’oncle Pierre, le cousin Pierre son épouse Marie-Louise Lonjon et leurs enfants, Françoise appelée « Fanny » et Pierre. Ensuite ils partagèrent le repas qui ne dérogea pas à la tradition par l’agrément de la viande d’agneau.

« Par ces temps instables, je présume que vous fûtes maintes et maintes fois contrôlés », amorça l’oncle Pierre. Car la période empruntait des chemins hasardeux depuis que de son réduit insulaire l’Aigle avait pris son envol le premier mars 1815. La situation s’engouffrait dans une improbable aventure même si dans sa longue marche depuis le golfe entre Cannes et Antibes jusqu’à Paris, tous ceux chargés de la mission de l’arrêter ralliaient systématiquement sa bannière, promesse de grandeur.

« Qui peut, mon oncle, confondre une mère et son enfant avec des ennemies jurées de la nation ? D’autant que notre maire nous délivra notre passeport par les formes régulières attestées par tous les tampons de la légalité. Mais il est vrai que les communes que nous traversâmes dépêchèrent des officiers aux prétentions tatillonnes.

– Pour mon particulier, dit Louis, depuis cinq ans, ils se sont habitués à ma figure ! Or, malgré ce, mon passeport je fus bientôt et moult fois contraint de l’exhiber aux gens de l’autorité ».

Sur le ton de la confidence, l’oncle Pierre renchérit : « Mes relations doctement instruites de la chose politique m’affirment, et je les en crois, que cette ressuscitation de l’empire déchu altèrera notre futur, tant il est vrai que les puissances étrangères ne

 

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tolèreront point que la paix générale se bouleverse par les actes présomptueux de celui qui naguère se jouaient d’icelles. Pourtant oncques cet homme a semé dans toutes les têtes des gens de ce pays-ci le sentiment de la grandeur et de la puissance. Si tous ici voulez m’en croire, à fortiori vous les enfants, toi Fanny, toi Marie-Magdelaine, et toi petit Pierre, toujours celui qui relèvera cette idée emportera les suffrages, il sera l’homme providentiel, l’incarnation de la France éternelle, et tous aveuglés par sa brillance le suivront comme tous suivent celui-ci, reniant même comme pour tel maréchal la parole donnée ».

 

Le maréchal Ney avait juré au roi d’amener le fauve dans une cage de fer, et l’oncle Pierre évoquait son retournement dans le camp de l’empereur. À sa façon d’exposer son ressenti, l’oncle Pierre était représentatif d’une foule d’anonymes composée des humbles, des fortunés, des savants, des analphabètes, rêvant de revoir le rayonnement éteint depuis un an, tout en redoutant les conséquences néfastes de ce retour lumineux, qui inspirait la crainte à toutes les puissances européennes. Celles-ci, d’ailleurs, ne tardèrent point à s’allier pour abattre l’Ogre dans une morne plaine un dix-huit juin de désespoir où, selon l’un de ses généraux, la vieille garde préférait mourir que de se rendre. Ce général cloua même le bec à son homologue britannique qui l’incitait à déposer les armes, par ce fameux mot de cinq lettres, juron typique des Français, qui cingla l’Anglais, et distingua Cambronne mieux que ses titres d’Empire.

Cependant cette actualité politique, si elle n’effaça pas l’actualité propre à tout un chacun, oblitéra complètement l’actualité des forces de la nature, en particulier l’explosion en Indonésie du volcan Tambora le dix avril 1815. En l’occurrence, nul ne fit le rapprochement entre cette éruption et la désintégration de l’Empire, pas plus que nul n’avait remarqué la pluie des pierres météorites en Normandie du côté de l’Aigle en avril 1803, quelques mois avant la fondation dudit Empire ; or ces étoiles filantes auraient pu édifier les esprits.

 

 

Louis ne renouvela pas son bail et regagna Aspiran à la fin de la saison 1815, pour toujours y végéter avec son rêve inabouti, un retour certes compensé par la réalité

 

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de son bien-être familial. Dans cette aventure, si la richesse ne le toucha pas, en contrepartie la désolation de la ruine lui fut épargnée. Pourtant, cette expérience, un jour, il la glisserait dans l’oreille du fils espéré pour que, par procuration celui-ci réalisât un peu de son ambition.

Pour l’heure, dans le Languedoc, la deuxième partie de l’année 1815 atteignait un sommet de vengeances irraisonnées. Avertis par des rumeurs, les royalistes pourchassaient dans les moindres recoins du plus isolé des villages celui qui avait esquissé, pendant son retour raté, un soupçon de geste de soutien envers l’empereur. Leurs surnoms attiraient la sympathie : « miquelets » ou « verdets », rien de plus gentillet… Mais ils se livraient à des représailles barbares. À Montpellier, une garnison bonapartiste capitula ; en vain car cela ne brisa pas l’élan de ces furieux qui écharpèrent les soldats sans armes. À Nîmes, les exactions s’alimentaient des tensions religieuses passées : les royalistes menés par un surnommé Trestaillon massacraient en priorité les calvinistes suspects de républicanisme. À Uzès, le chef impitoyable s’appelait Quatretaillon ; en fait chaque élément de la bande s’appelait Quatretaillon, un nom générique à faire froid dans le dos. En bas la terreur blanche se noyait dans le rouge sang des victimes sommaires, en haut la terreur blanche se mouvait dans le rouge des moquettes et des velours des fauteuils, pour lister quelles sommités auraient le col tranché ou le cœur percé par le plomb. Cette insécurité imposait une prudente réclusion dans son quartier. Ainsi, même avec des passeports valides, la famille de Montpellier renonça à la visite coutumière chez Louis un dimanche de vendange. L’oncle Pierre approfondit les motifs de sa défection :

 

« À mon cher neveu Louis,

 

Il sera dit que cette année-ci, les vendanges se feront sans que nous vinssions nous mettre à pied d’œuvre. Cueillir les grappes violettes gorgées de suc, et le chanter, et le rire me seront aussi interdits, j’en ai moult regrets. Bien évidemment la situation troublée de ces jours-ci en est la cause majeure. Les routes sont malsaines et des excès s’y commettent sans règlement ni police, hormis en certaines conjonctures où les soldats des armées étrangères qui occupent nos villes et nos campagnes se mêlent de régler la sécurité de tous. Par

 

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leurs faits, les risques des déplacements s’effacent et c’est un constat navrant que nos routes ne soient sûres que par la surveillance de nos envahisseurs quand ils décident les contrôles.

« Nous avons eu ici entre nous moult controverses, à savoir se déterminer pour ce déplacement. Nos passeports ont été validés par nos autorités, et contre-attestés par les autorités d’occupation. Bien que les uns et les autres nous posent que devant le danger aucuns papiers timbrés tamponnés ne suffisent à notre protection, ton cousin Pierre et moi-même voulions prendre la route, mais la nature des femmes ne se convainc pas sans une indiscutable protection ; or donc cette-ci détermina notre inaction de ce moment. Toutefois, tous gens avertis augurent que la désorganisation finira avant l’hiver et laissera le champ à l’ordre attendu. »

 

Il semblait à Louis qu’avant de s’en retourner il ne pourrait achever tout le travail restant à terminer, malgré l’embauche de cultivateurs journaliers. Le train des semaines passaient en vif cortège. Outre les récoltes, en particulier celle des olivettes qui concluait la saison, Louis se devait de négocier celles-ci au mieux de ses intérêts, ensuite s’obliger à obtenir le quitus régulier de son propriétaire afin d’éviter un règlement par justice interposée comme cela advenait tant de fois entre les deux parties pour des produits dérisoires, et pour finir céder à son successeur pour une somme convenable tous les biens meubles amassés ces années écoulées. Il n’alla pas jusqu’au mulet qui ne changea de main ; d’ailleurs, à entendre ses hennissements, la randonnée de retour avec quelqu’un sur son dos ne l’enchantait guère.

Outre ses soucis personnels, Louis, comme tous ses compères travailleurs de la terre, s’inquiétait de la luminosité du ciel, surtout dans la soirée où les couleurs naturelles de toutes choses semblaient avoir été retouchées par le gigantesque crayon à estomper d’un peintre facétieux désireux de partager ses impressionnistes visions. La totalité de ces paysans laborieux méconnaissait les données scientifiques de la vulcanologie qui, à cette époque, étaient rarissimes. Ils ne se représentaient point même un volcan en irruption : quant à imaginer qu’un bouchon compact de terre et de pierres, figurant une colline haute de mille cinq cents mètres, explose en un instant, pas un seul n’aurait pu le croire, même annoncé par le curé lors du prêche dominical. Pourtant le

 

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nuage singulier depuis l’Indonésie, au gré des vents et des courants d’air, correspondant à des tonnes de cendres et de poussières se dissémina dans l’atmosphère de notre planète, empêchant le soleil de jouer son rôle dans sa plénitude. Dès lors, cet astre se présenta à travers un voilage formant un halo interrogatif. Sans doute la presse se fendit d’un entrefilet explicatif sommaire, il est probable que des revues savantes abordèrent le problème éruptif plus avant, mais elles s’adressaient surtout aux hommes de science. Car pour le peuple en général, les véritables sujets touchaient la fin véritable de l’Empire, le retour inéluctable du roi, le partage incontournable du Vieux Continent et de la France à Vienne en pays autrichien. Les violences terroristes blanches étaient passées sous silence. Quel inconscient, certes courageux, mentionnerait dans sa feuille périodique ces exactions réalisées par les prétendus soutiens de la monarchie ? Mais le sujet de proximité le plus irritant entre tous concernait le renouvellement des maires qui s’étalerait dans le temps à partir de l’automne 1815.

 

« Mon cher époux, avait fait écrire Magdelaine par sa fille, dans les jours précédents octobre,

« ici dans le village la question durable est de savoir qui remplacera – il se chuchote chassera – Pierre Couzin fils, notre maire, il se rapporte qu’il faut changer sans délai tous les hommes qui s’occupent des affaires publiques parce qu’ils ont été trop variables, plein de mollesse, et qu’ils ont suivi des Cent Jours celui qui rompit son exil et résilia sa parole. Pour les gens communs tel que nous voilà, ce sont des histoires qui nous posent sur le bord du chemin et nous laissent à pérorer sans répit. Pour ma part sans détour je te le dis, oncques homme grossier et populaire ne posera son derrière dans le fauteuil du maire qui restera l’apanage des gens de bien et des bourgeois. »

 

Le conseil politique d’Aspiran tenu dans la première semaine d’octobre 1815 confia à Claude Montagne la charge de maire. Son caractère excepté, il n’y avait là aucun changement notable par rapport à son devancier, tous deux appartenaient à la même société. À l’échelon supérieur il en alla d’une façon identique. La nouvelle Chambre accueillit un lot complet de députés conservateurs : ainsi « la chambre

 

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introuvable » monocolore ultraroyaliste d’août 1815, dont les idées partisanes surpassaient de loin celle du roi, perdurait.

Mais faisant fi de l’organisation politique, le sujet prégnant des paysans concernait la couleur du ciel et ses conséquences : la brume permanente formée de poussières volcaniques empêchant le soleil de percer provoquait la baisse significative des températures. Toutefois, depuis des décennies, la saison hivernale offrait avec régularité de belles froidures et donc cette année-ci personne s’en émouvait. D’ailleurs cette dernière semaine de l’année un autre sujet captivait les débats dans les auberges, et un fin analyste aurait décelé dans ces discussions au coin du feu les prémices d’une soif de romanesque que le mouvement romantique futur étancherait.

Ainsi ce comte de Lavalette qui vit le jour en 1769, tout comme l’illustre prisonnier de Sainte-Hélène. Il épousa Émilie de Beauharnais, la nièce de l’ex-impératrice Joséphine puis, après des tâches subalternes, il occupa le poste de directeur général des postes et en conséquence celui de directeur du « cabinet noir ». Son oncle par alliance prouvait ainsi sa confiance car le « cabinet noir » emprunte les ciseaux de dame Anastasie pour censurer à tour de bras tout propos hostile des journaux et des courriers particuliers. Cette soumission absolue, Lavalette la paya de sa condamnation à mort, et depuis des semaines il attendait donc à la prison de la Conciergerie que la justice suivît son cours. À ce point précis, la folle passion prit le relais. Tous les recours ayant été épuisés, le couperet tomberait donc un peu avant la Noël. Or Émilie repoussait une inaction coupable et, à l’instar de Lucile Desmoulins, elle intrigua et obtint la veille de l’exécution une ultime visite à son époux. Accompagnée de sa fille elle se présenta ainsi à la prison où un privilège insensé lui fut accordé, celui de partager en famille les derniers instants de Lavalette. Excluons la naïveté ! Sûr que la dame graissa la patte de quelques geôliers cupides. Mais aussi brève que fut l’entrevue, elle permit aux époux l’échange furtif de leurs effets. Le mari, paré de vêtements féminins, le visage caché par le châle hivernal, secoué par un incommensurable chagrin de comédie, guidé par sa fille, sortit de sa prison reconduit par les surveillants bernés. Mais la justice n’aime pas la moquerie. Son bras vengeur s’abattit avec dureté. Certes Lavalette échappa à la décollation promise, mais il erra pendant des années dans une cavale incertaine, toujours aux aguets. Lorsque, enfin amnistié, il retrouva Émilie, celle-ci se mouvait dans la déraison, les tourments de son incarcération et la mort de sa fille l’avaient plongé dans

 

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la folie ; quant à lui, la maladie qui l’emporterait déjà le rongeait.

Louis écoutait cette histoire d’évasion qui ressemblait aux contes de ses almanachs dont il se délectait. Cette dame qui sacrifiait sa liberté par passion l’inspirait et, toute proportion gardée, il tirait gloire d’avoir su brimer toute ambition solitaire. Ainsi, sa réussite se limiterait à une modeste existence dans son foyer harmonieux, couronnée par la venue souhaitée d’autres enfants à l’exemple de sa sœur Élizabeth, épouse Debru, qui se vit grosse avec certitude le jour de son quarante-troisième anniversaire, le cinq janvier 1816, en guise de cadeau de la vie. Rose Bernarde naquit le vingt-et-un juillet ; le vicomte Daudé d’Alzon, qui avait été reconduit des mois auparavant dans la fonction de maire, se délesta provisoirement de cette charge au conseil prévu peu de jours après cette naissance, au profit de son premier adjoint Fournier.

L’enjeu capital de cette nouvelle année 1816 et de celle à venir consisterait à ne point se trouver décompté dans le nombre des victimes de la faim. Car la conséquence majeure de l’explosion du volcan Tambora fut le changement radical des conditions climatiques de la planète Terre. L’hiver rigoureux se prolongea par un printemps froid et glacial, que suivit un été frisquet et pluvieux, de sorte que les paysans se désolèrent de voir leurs soins attentifs intégralement anéantis. La production agricole offrit une quasi-absolue pénurie et provoqua dans la société troubles, disettes, émeutes, famines.

Le retour de Louis dans son village d’adoption présageait un futur compliqué.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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