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                                            Chapitre  I

 

 

  Auguste, assis sur la banquette des troisièmes classes, regardait, par la fenêtre du train qui l’amenait à Montpellier, l’océan de vignes qui bordait la voie ferrée. Pourtant il ne voyait rien du paysage, les souches pouvaient bien verdir sous le doux soleil d’avril 1915, il s’en désintéressait totalement, tout comme les jacasseries des autres voyageurs le laissaient indifférent. Il ne cessait de ressasser ce qu’il avait vécu depuis sa mobilisation le sept novembre 1914, à la 16e section d’infirmiers basée à Perpignan. Cette affectation n’était pas due à un savoir médical particulier, car viticulteur chez des propriétaires dans le civil, il n’avait jamais donné le moindre soin à quiconque. La faveur que les autorités militaires semblaient lui accorder tenait au fait que lorsqu’il fit son service militaire, il n’opposa pas le moindre refus pour traverser la Méditerranée et devenir canonnier au grand port militaire de Bizerte, sans espoir de revenir au pays pendant les deux ans du service, soit d’octobre 1909 à fin septembre 1911. Encore faut-il préciser qu’il était canonnier en second, c'est-à-dire qu’il se contentait de nettoyer les engins meurtriers sans les utiliser lui-même lors des rares manœuvres. Auguste, en paysan pratique, s’était plu à voir l’avantage pécuniaire de cet éloignement, car la solde, bien que peu élevée, subissait une majoration ; de plus, la vie en Tunisie coûtait beaucoup moins qu’en métropole et donc les sorties entre camarades ne nécessiteraient pas de grandes dépenses. Dès la proposition faite, Auguste calcula que sur deux ans, avec les économies amassées, il s’achèterait une vigne, bien à lui, ou un terrain pour construire sa maison.

 

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À son retour, il reprit son travail, n’osant pas entamer son capital ; en revanche, il fut surpris de voir la belle jeune fille de dix-sept ans toute menue, toute mignonne, qu’était devenue Françoise. Depuis presque dix ans, les parents d’Auguste hébergeaient chez eux moyennant arrangement financier un veuf, Calixte Fenoul et sa fille Françoise. Auguste commença sa cour tendrement, sans effaroucher Françoise, car pour la séduire il ne pouvait compter que sur sa prévenance. Elle ne le repoussa pas et accepta l’idée qu’ensemble ils puissent former un couple aimant. Cependant, elle émit le désir de se marier l’année de ses vingt ans, en 1914 et pour que la fête soit réussie, la cérémonie se déroulerait dans l’été en juillet ou en août, mais les bruits de la guerre les en empêchèrent. Peu importe, ils attendraient qu’elle finisse ; d’ailleurs, les hommes politiques, l’État-Major, les grandes plumes du journalisme la prévoyaient d’une durée extrêmement courte : quelques semaines, pas plus. Auguste se tint prêt lors de la mobilisation générale mais ne fut pas appelé au début de la guerre, les stratèges n’ayant nul besoin d’un canonnier en second qui, en outre, ne connaissait rien au maniement des armes traditionnelles et n’avait jamais participé à une seule grande manœuvre digne de ce nom. Lorsque les combats firent rage et que les blessés affluèrent en grand nombre, il fallut une grande quantité de soignants même peu qualifiés. Entre autres, les responsables militaires chargèrent Auguste de s’occuper d’eux et il le fit plus avec son cœur qu’avec son savoir médical sommairement acquis. En revanche, Joseph, son frère aîné de deux ans, fut dans la tourmente dès le début ou presque puisqu’il rejoignit son corps, le 122e régiment d’infanterie, le cinq août, soit trois jours après la mobilisation générale. Contrairement à Auguste, Joseph reçut une instruction militaire complète lors de son service militaire qu’il effectua du côté de Rodez, lui permettant d’être opérationnel immédiatement pour contenir les assauts germaniques. Des deux frères, en bonne logique, le cadet aurait dû partir avant l’aîné mais la tactique militaire imposait le plus grand nombre possible de soldats de l’infanterie et, bien que Joseph fût marié, père de deux fillettes, Marie-Louise et Marguerite, il partit guerroyer le premier. Élise Vilcourt, son épouse, grande, élancée, élégante, comme la citadine native de Montpellier qu’elle était, l’accompagna avec leurs filles à la gare de Vendargues pour un simple au revoir car personne parmi ceux qui accompagnaient les mobilisés ne doutait que tous ces jeunes gens ne revinssent pas pour les vendanges.

 

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Élise, au moment du départ, sentit son cœur s’emballer. Elle vit son homme, son petit homme par la fenêtre du train lui sourire à pleines dents, agitant son calot pour les saluer encore et encore, dévoilant ses beaux cheveux noir-corbeau qu’elle se plaisait à entretenir, pour être fière de lui et qu’on l’admirât, car bien souvent l’amour qu’une femme porte à son homme repose sur les deux sentiments qui sont ses piliers : fierté et admiration ; autrement il s’agit d’un amour bancal ou d’un amour fictif. Le train fuma, s’ébranla, s’éloigna, s’éloigna, s’éloigna… plus jamais ils ne se reverraient. Auguste, présent ce jour-là, sentit ses yeux s’embuer de larmes lorsqu’il serra Joseph sur son cœur, jamais les deux frères ne s’étaient embrassés si fort, l’occasion ne se reproduirait plus jamais.

Lorsque son capitaine le fit entrer dans son bureau, inconsciemment Auguste savait l’annonce qu’il allait entendre.

« Soldat Gribal… repos ! J’ai plusieurs nouvelles à te communiquer. La première est que sous peu tu vas monter au front. Je sais qu’ici tu es très efficace comme infirmier, mais là-haut il faut des braves, puis tu devais t’en douter, l’instruction que tu recevais t’amenait au combat, fatalement, affirmatif ! Je sais que tu seras tout aussi efficace face à l’ennemi boche ».

Sur ce point le capitaine ne se trompait pas : le soldat Auguste Gribal, passé au 71e régiment d’infanterie, se distingua par une citation lors du combat du vingt août 1917. Les autorités militaires lui décernèrent la Croix de guerre avec étoile de bronze et l’élevèrent soldat 1e classe. Le huit octobre 1918, une balle ennemie l’atteignit au crâne ; soigné, rétabli, il rejoignit son unité en février 1919, pour en finir avec l’armée en juillet 1919.

« La seconde nouvelle concerne ta famille ».

Auguste faillit s’évanouir, tout son corps se couvrit d’une sueur glaciale ; le capitaine lança comme une gifle :

« Bonnefoi Jean-Louis, ton cousin germain à ce qu’il dit, te cite comme témoin de moralité pour son procès en cour martiale. J’ai reçu sa demande récemment. C’est un drôle de coco, ce gars-la, si tu n’as pas eu de ses nouvelles, je vais t’en donner. Voilà un garçon, fils de veuve, qui par le fait est dispensé du service, qui renonce au bénéfice de cette dispense et qui s’engage en 1904 dans les zouaves d’Afrique. Un drôle de zouave qui déserte quatre ans plus tard… Qu’est-ce qu’il devient ? Mystère ! Tu as une idée, peut-être ? Toujours est-il qu’il se présente à l’effectif en 1912, oh ! pas pour

 

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longtemps, un an, juste le temps de se requinquer, ou de se faire oublier. Six mois de prison à Toulon, six mois à la coloniale, et le voilà qui fiche son camp Dieu sait où. Mais sa cavale vient de se terminer, les gendarmes l’ont cueilli à la gare de Cerbère le 16 février de cette année 1915. Il m’en coûte de te dire cette nouvelle ; moi, les déserteurs, en guerre ou pas, douze balles dans le coffre voila leur dû, les ronds de jambes on les fera après la guerre si on vit encore ! Enfin, tu agiras en conscience ».

Le cousin Jean-Louis, pensait Auguste, fallait-il qu’il soit dans de gros ennuis pour se souvenir de son existence. Leur dernière rencontre remontait très précisément le vingt-huit décembre 1899 lors du mariage de Marguerite, la sœur de Jean-Louis, avec un employé de commerce de Montpellier, Henri François Aynard. Auguste se rappelait très exactement cette journée, car pour la première fois de sa jeune vie (il aurait onze ans le mois suivant) il empruntait le chemin de fer. Il faisait nuit encore quant il vit apparaître le train qui venait d’Alais. Tous les Gribal de Vendargues s’étaient endimanchés : il y avait son père Louis-Marius, sa mère Marguerite Reybaud, ses deux frères Joseph et Marius, et puis son oncle Joseph avec sa femme Jeanne Pages et leur fille Marie. Tout ce petit monde manquait d’aisance dans leurs vêtements, pourtant taillés à leurs mesures par la couturière qui de surcroît les confectionna en leur laissant une marge suffisante pour qu’ils se meuvent sans gêne, avec naturel. Auguste manifestait une certaine fierté de se voir si beau, même si ses frères portaient exactement la même tenue vestimentaire. Cet hiver-là, les températures affichèrent des niveaux qui leur permirent de ne pas s’encombrer de manteaux. Arrivés à Montpellier, ils prirent la correspondance pour Pignan au moment où le soleil pointait ses premiers rayons, la journée serait magnifique. Ils débarquèrent sur le quai de la gare ; Jean-Louis les attendait patiemment pour les guider rue de la Vieille-Église où ils vivaient, lui, sa mère Lucie Gribal et sa sœur, son père étant mort depuis quatre ans. Auguste n’était pas venu aux obsèques, aussi véritablement voyait-il ce cousin pour la première fois. Cet adolescent l’impressionnait, car devenant très tôt le seul homme de la maison, il dut passer d’un coup de l’enfance à l’âge adulte, pour prendre en charge sa famille. Il travailla sans se ménager cette terre qu’il exécrait, il fit ce métier de domestique sans l’avoir souhaité : les vicissitudes de la vie portaient la responsabilité de sa condition. Il s’ouvrit de tout cela à ses oncles en marchant dans les rues de Pignan. Le mariage de sa sœur lui donnait l’espoir d’abandonner cette terre ingrate, il ne doutait pas que sa mère

 

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soit soutenu par Marguerite et son nouvel époux, ainsi son espoir de vivre comme il le désirait se concrétiserait prochainement ; alors, cette journée, il la vivait comme une ouverture dans sa vie nouvelle.

Une fois le mariage passé, pendant les quinze années qui suivirent, Auguste ne revit plus son cousin. Certes il apprit que Jean-Louis s’était engagé dans l’armée au 4e régiment de zouaves basé en Afrique. D’ailleurs, cela l’incita en partie à effectuer son service sur cette terre lointaine, où il espérait le revoir, mais à cette époque déjà Jean-Louis avait déserté. Aujourd’hui que pourrait-il dire sur la moralité de cette mauvaise herbe ? Cependant il le défendrait résolument, peu importait ses désertions : Jean-Louis demandait son témoignage, il répondrait présent, la famille l’investissait de cette mission sacrée. Néanmoins, Auguste s’interrogeait de la façon par laquelle Jean-Louis avait pu savoir son affectation. Jusqu’à quel point l’appel à l’aide que lança le zouave, auquel l’infirmier ex-canonnier en second, mais surtout le soldat exemplaire, répondit par sa déposition, influença-t-il la cour martiale qui condamna Jean-Louis à cinq ans de travaux forcés sous le dur soleil africain d’Orléansville, nul ne le sait.

Le capitaine termina son entretien par le coup de poignard redouté.

« La dernière nouvelle va te remplir de fierté : ton frère est mort glorieusement à l’ennemi, voila l’exemple, faire le sacrifice suprême pour la patrie ! Ses deux filles et sa veuve peuvent s’enorgueillir de cet acte héroïque ».

Auguste n’entendait plus rien de la logorrhée patriotique du capitaine. Devant lui apparaissait Joseph, son grand frère, si petit de taille, un mètre cinquante-six à peine, que compensait sa remarquable prestance attirant sur lui les regards de tous, plus exactement de toutes dont l’œil avouait quelquefois des sentiments à peine discrets. Son Joseph, mort le quatorze mars dernier sur le champ de bataille, aux tranchées de Beauséjour, et lui complètement abasourdi, chargé par les autorités, qui lui accordaient une permission exceptionnelle, de réconforter toute la famille, quels mots sortiraient de sa bouche pour annoncer cette cruauté sans nom ? Et le capitaine d’ajouter, pour donner le coup de grâce, qu’ils ne pourraient pas même récupérer le corps. Joseph se dénombrait parmi les disparus, mais vu l’enfer où il se trouvait, il considérait sa disparition comme définitive. « Affirmatif », conclua-t-il.

Le train entrait dans la gare de Montpellier. D’ordinaire, avant de prendre sa correspondance pour Vendargues, Auguste se donnait le temps de flâner dans la grande

 

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ville. En deux enjambées, au sortir de la gare, il remontait la rue de Maguelone pour déboucher sur la place de la Comédie puis, selon son humeur, poursuivait son périple dans l’une ou l’autre des rues commerçantes. Souvent, il descendait la rue des Étuves voir les coupes nouvelles des vêtements pour hommes que proposait la maison Escassut. Régulièrement, il pénétrait dans les Nouvelles Galeries, le grand magasin établi dans l’immeuble côté ville, à l’angle de la place de la Comédie et de l’Esplanade, qui présentait les dernières tendances de la mode de Paris ; là, outre le rez-de-chaussée, sur deux niveaux s’étalait une profusion de marchandises inimaginables. Ou alors il s’arrêtait chez le concurrent, tout aussi imposant, dans un immeuble du haut de la rue Maguelone, Au Paris Montpellier « spécialiste des nouveautés », comme il l’affichait clairement sur la façade de la bâtisse. Toujours, par un foulard, des gants crochetés, un flacon de parfum, il gâtait sa Françoise. Le choix mis à la disposition du chaland était tel que celui-ci se perdait en de trop grandes considérations avant de se décider. Mais cette fois-ci, trop de pensées lui encombraient la tête ; il posa son sac et s’assit sur un des bancs du quai. La foule par vagues au gré des arrivées des trains passait devant lui, il ne la détaillait pas selon son habitude pour repérer quelques connaissances, afin d’engager la conversation pour que l’attente soit moins longue. Aujourd’hui, il regardait ce flot d’humains sans voir personne. Si les soucis ne lui avaient pas obstrué l’esprit ce jour-là, son attention aurait été attirée par un visage lui ressemblant à s’y méprendre.

 

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Joseph Gribal revenait du front. Il descendit du train qui l’en ramenait avec difficulté, à l’aide de ses béquilles. Il déambula de son mieux, encombré de son sac dont les anses lui taillaient les épaules, vers le quai de sa correspondance pour Mauguio. Si son regard avait pu se détacher des dangers possibles du parcours le menant d’un train à l’autre, il aurait salué l’homme assis sur le banc, dont la figure possédait des traits communs avec les siens. Même si ce Joseph-là n’avait rien à voir avec le frère d’Auguste. Il fallait remonter soixante-quinze ans en arrière pour comprendre ce qui liait ces deux hommes.

À cette époque, deux frères avaient trouvé à s’employer en tant que domestiques

 

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agricoles dans l’exploitation de monsieur Querelle au hameau de Meyrargues, situé à un kilomètre de Vendargues, sur la route du hameau de Saint-Aunés. Ce dernier s’incluait alors dans la commune de Mauguio, avant de conquérir plus tard son autonomie. Ces deux frères fondèrent deux branches distinctes : Joseph était le petit-fils de la branche ainée, Auguste celui de la branche cadette. Joseph naquit à Vendargues dix ans avant Auguste. Déjà, à cette époque, les membres des deux branches qui se côtoyaient à l’occasion des festivités locales ou des cérémonies religieuses ne se fréquentaient plus de façon systématique. Puis, pendant qu’Auguste servait la nation sur la côte Tunisienne, Joseph, le dernier représentant de la branche ainée résidant à Vendargues, s’installait avec son épouse Louise Malet, une melgorienne et leur fils Antonin au hameau de Vauguières dans la commune de Mauguio, dont la terre était particulièrement propice à la production agricole. Mais il n’en fut pas toujours ainsi. Dans une époque lointaine du passé, la multitude considérait ces terres bordant l’étang comme des lieux démoniaques d’épidémies et de fièvres où, dès que les jours rallongeaient, la mort se jetait sur le pauvre monde. La cause : la mauvaise eau, la mala aïgua en occitan (le a se prononce o), qui baptisera en conséquence cet endroit la « malo-aïguo », puis Mauguio, terre marécageuse infestée de moustiques. Pourtant, les suzerains de cette plaine étaient alors si puissants qu’ils avaient la permission du roi de battre monnaie.

Les réflexions de Joseph ne portaient pas si loin ; se déplaçant en appui sur ses béquilles, il regardait sa jambe estropiée. La guerre le ramenait handicapé certes, mais vivant et les risques de remonter au front se réduisaient pour quelques temps à néant, sans préjuger de l’avis de la commission spéciale de réforme qui en déciderait en fin de compte. Il se remémorait son aventure sous l’uniforme. Dans un premier temps, il fut incorporé au 19e régiment d’artillerie pour effectuer ses trois ans de service militaire de novembre 1899 à septembre 1902, comme deuxième canonnier servant et c’est parce qu’il était apte à servir la bouche à feu qu’il fut opérationnel dés le sept août 1914. Après cette date, sa mémoire s’embrouillait sur la succession des périodes ; il n’avait des évènements vécus que des ressentis lacunaires, les batteries de canons portant le feu dans les positions ennemies, ses camarades et lui-même, alimentant les pièces d’artillerie en obus, le plus vite possible, les ennemis leur tirant dessus, en améliorant à chaque tir la précision des trajectoires. Puis un bruit gigantesque qui explose tout autour

 

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de lui et au même moment une éclatante blancheur qui l’absorbe dans sa lumière. L’instant redouté, l’ultime seconde, le rien, le néant, tout est-il dit pour toujours ? Le réveil s’étala sur plusieurs semaines. Joseph eut d’abord la conscience d’être dans son corps, ensuite par sa volonté il l’anima, par petites touches, au prix d’incommensurables efforts qui le vidaient de ses forces. Cependant une jambe résistait à son vouloir ; alors, redoutant le pire, il appela les soignants pour savoir la réalité de son état. Le médecin, gradé lieutenant-colonel, ne joua pas le mystérieux.

« Mon gaillard, tu reviens de loin ! L’explosion que tu as vécue en a fait passer plus d’un l’arme à gauche et toi tu t’en tires avec une fracture du péroné provoquée par des éclats d’obus et un gros œdème qui se résorbe avec difficulté. Regarde ! »

Il aida Joseph à s’asseoir et leva le drap. Joseph s’étonna de voir cette chose au-dessous de son genou qui semblait être un tuyau de poêle lisse et rosé, le coude se situant à la cheville, à l’extrémité ses orteils minuscules qui conservaient leur taille habituelle et, ce faisant, devenaient grotesques. Joseph s’esclaffa et retomba sur le dos hilare. Il pensa que la fine blessure, celle qui renvoie le soldat dans ses foyers définitivement, lui avait été épargnée ; donc, bientôt, pour son malheur, il retrouverait le champ d’honneur. Sur ce point il avait tort, car à deux reprises la commission statua sur son cas, en janvier puis en novembre 1916. Il fut deux fois réformé temporaire et il finit cette guerre dans des services auxiliaires, car pour courir sus à l’ennemi les deux jambes doivent fonctionner. Son fils Antonin et Paule, sa fille née juste avant le conflit, ne seraient pas orphelins.

Joseph monta dans son train, aidé par un compagnon de lutte qui alla jusqu’à l’installer dans le confort rudimentaire du wagon des troisièmes.

« Tu as besoin de quelque chose ? casse-croûte ? tabac ? questionna Louis Mourgues.

– Non, merci, camarade », répondit Joseph.

Un regard, un sourire, des mains qui se serrent, puis Louis Mourgues descendit du train. Il avait du temps devant lui, son train l’amenant au Pouget ou plus exactement proche du Pouget, n’était prévu que dans deux bonnes heures ; alors il rendait service aux camarades qu’il voyait se démener maladroitement avec leurs bagages et leurs blessures, parfois il s’asseyait près d’un, qui ruminait de sombres pensées et lui parlait, faisant en sorte que le taciturne libéra sa parole. Louis avait été touché très tôt par

 

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l’épreuve du deuil. Son père, Aimé Mourgues, le mortifia dès son septième anniversaire par son décès alors que lui, l’unique fils, accaparait la totalité de cet amour paternel et surmonter cette absence ne lui avait été possible que par le dialogue permanent avec sa mère Oralie Chauvet vivant le même drame, sur un plan évidemment différent. Bien qu’Oralie sût depuis le début de sa relation avec Aimé qu’ils ne vieilliraient pas ensemble, à cause de la constitution fragile de celui-ci, ils se plurent à croire que les mailles du filet seraient trop larges pour mettre fin à leur bonheur. L’enchantement dura huit ans. Une période de félicité si dense et si intense qu’elle remplit une vie à elle seule. L’enfant qu’ils voulurent concrétisait le triomphe de la vie et de l’amour quoi qu’il advienne. Louis hérita de son père sa faiblesse physique, mais toujours depuis la petite école, il voulut agir comme n’importe quel être humain et ne tolérait pas le moindre sentiment de pitié à son égard. Il alla plus loin encore : si son père fut, l’âge venu, exonéré du service militaire, il tint, lui, à faire comme les garçons de sa classe. Pourtant les autorités militaires l’ajournèrent à deux reprises en 1893 et en 1894, avant de le classer dans les services auxiliaires en 1895. Quand la guerre survint, Louis avait dépassé la quarantaine, était marié depuis dix-huit ans avec Marie Bernard, qui lui avait donné deux filles, Blanche et Louise. Il n’hésita pas et se présenta à son corps d’armée ; la hiérarchie militaire provoqua, le quatre octobre 1914, la réunion de la commission de réforme pour se décider sur son sort et finalement l’affecta au 122e régiment territorial d’infanterie en janvier 1915. Malgré sa volonté, il ne fut pas incorporé dans des unités combattantes, mais servit la nation d’où l’armée avait voulu qu’il fut jusqu’en janvier 1919.

Louis Mourgues s’approcha et s’assit à côté d’Auguste.

« Alors camarade, tu as une permission ?

– Je m’en serais bien passé, je la dois à mon frère qui est resté là-haut. Je me demande comment je vais pouvoir dire ces choses.

– C’est ton premier deuil ?... Auguste fit oui de la tête.

– Ton père, ta mère, tu les serreras dans tes bras, tu leur parleras après, bien après… Ton frère était marié ?

– Oui, avec une belle femme… et ils ont deux filles ».

Comme moi, dit Louis Mourgues pour lui-même.

« Quel âge ont-elles ?

 

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– Oh, elles sont toutes petites, elles n’auront pas trop de chagrin, par contre sa femme l’adorait ».

Un long silence s’ensuivit, avant que Louis ne reprenne la parole.

« J’étais enfant lorsque mon père partit, ma défunte mère me disait souvent que je lui ressemblais, j’ai sa fossette au menton, ses cheveux noirs, et – il allait rajouter sa faible constitution mais il s’arrêta pour reprendre – et puis sa démarche. J’étais heureux lorsque j’allais la voir au Pouget quand j’obtenais une permission, elle me regardait et à travers moi je suis sûr qu’elle voyait aussi son mari. En quelque sorte nous étions encore tous les trois.

– Le Pouget, releva Auguste, je crois bien que mon grand-père est natif d’Aspiran, tout à côté ».

Ils continuèrent leur conversation jusqu’à ce que le train pour Vendargues entre en gare, ils se levèrent ensemble et se serrèrent la main.

« Au fait, j’ai oublié l’essentiel, je m’appelle Louis Mourgues.

– Moi, c’est Auguste Gribal, adieu ! »

Cela voulait dire « je souhaite que l’on se revoit, car j’ai eu plaisir de cette discussion ». Une fois installé dans le train qui le ramenait au Pouget, Louis méditait. Le nom de famille d’Auguste résonnait dans sa tête d’une curieuse façon. Il connaissait ce nom, déjà dans sa vie il lui était apparu dans des lieux, dans des circonstances, qu’il ne pouvait cerner. Alors il se concentra et des personnages lui apparurent dans son subconscient, dansant une folle sarabande ; les visages étaient recouverts de masques, il les voyait dans de bizarres décors composés de cadres connus de lui mais imbriqués les uns dans les autres, par exemple, en plein Montpellier au détour d’une rue, il reconnaissait une ruelle du Pouget menant à l’église, il poussait la porte pour se retrouver dans la cantine de son régiment territorial où ses camarades présentaient tous la même figure attristée d’Auguste, mais dans le fond de la pièce, il reconnut le vrai Auguste, il s’approcha de lui à l’instant où les murs s’évanouissaient, les soldats disparaissaient, et les tables se transformaient en tombes ; il regarda à droite, à gauche, il identifia le cimetière du Pouget et lorsqu’il reprit sa marche vers Auguste, il s’aperçut qu’il avait cédé sa place au couple Célestine et Gustave Coulet.

« Justine Gribal ! » s’écria-t-il en se réveillant. Ses voisins de banquette sursautèrent, il leur sourit en guise d’excuses et se remémora cette journée de fin mars

 

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1902 où Célestine accompagnait sa mère pour son dernier voyage. Madame Justine, comme tout le monde l’appelait au village, avait réintégré sa maison au Pouget vers 1880. Il se souvenait d’une vieille dame, alors qu’elle abordait à peine la soixantaine. Quelques années auparavant, son mari avait voulu tenter sa chance dans l’Aude, du côté de Ginestas, et c’est là qu’il mourut. Madame Justine ne s’habitua jamais à ce pays audois. Elle en revint dès que son mari y fut enterré ; d’ailleurs, elle n’était pas la seule à ne pas aimer cette terre du Minervois ; très rapidement sa fille Célestine convainquit son mari Gustave Coulet de remettre en état et en valeur les terres agricoles qu’elles possédaient au Pouget et d’y revenir très vite. Louis jugea la coïncidence peu banale : un homme dans la peine, assis sur un banc dans une gare, avait attiré son attention et voila par extraordinaire qu’il lui apprend que ses racines sont proches de cette dame qui portait son nom et que la multitude n’interpellait que par son seul prénom, ignorant, à de rares exceptions dont il faisait parti, le nom marital. Pour le coup son visage prit une expression béate et il se promit de rendre visite à Célestine pour lui narrer cette anecdote.

Le train doucement le berça, il bascula dans une semi inconscience. Son front appuyé sur la vitre, il regardait tout en somnolant la vaste garrigue. Il reprenait son rêve à l’endroit où le réveil l’avait abandonné, ce cimetière du Pouget qui prenait la forme de la place d’armes de sa caserne. Curieusement, elle se retrouvait en plein milieu des chênes verts de cette garigue sauvage, à l’ombre, à l’abri du soleil de plomb de ce mois d’août 1896, dont les températures cependant n’atteignirent pas celles de l’été précédent qui fut un été caniculaire, quand la sécheresse s’installa durablement. Près de deux mois à souffrir de ce feu solaire, excitant sans trêve ni repos les cigales, qui, la nuit venue, aux dires de certains méridionaux, crissaient toujours. Louis, assis à même le sol, le dos soutenu par un chêne dont la courbure du tronc épousait parfaitement son revers, buvait à la régalade ce bon vin blanc élaboré à Pinet, que des audacieux avaient soustrait au cercle des officiers. Avec les joyeux compagnons qui l’entouraient, ils en riaient en se racontant des blagues, et en tournant en dérision des réservistes plus que trentenaires à l’exercice, avec leurs uniformes étroits et décolorés, leurs « présentez armes » approximatifs, leurs mises au pas laborieuses ; cet entrainement appliqué, rythmé par des ordres aboyés par le sergent, provoquait même parmi les réservistes quelques rires étouffés.

 

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En freinant pour entrer en gare, le train occasionna le réveil brutal de Louis et immédiatement l’image d’un jeune homme aux yeux gris et aux cheveux châtains clairs surgit de sa mémoire. Pierre appartenait à ce groupe de réservistes et c’est parce qu’il émanait de lui une grande douceur que Louis se surprit à pouvoir énoncer sans effort son nom, bien qu’il ne l’ait entendu qu’une seule fois lorsqu’il se présenta. Pierre Gribal résidait au centre ville de Montpellier. Dès sa sixième année il devint orphelin de mère et cette particularité avait déclenché à l’évidence chez Louis une écoute attentive. Louis s’émerveilla des capacités de sa mémoire qui, à son insu, s’était accaparée de tout son vécu, sans rien perdre ni oublier, l’avait classé dans le tréfonds de son cerveau ; encore fallait-il retrouver dans les recoins des sillons de cette cervelle les personnages et les évènements du passé. À partir de l’instant où l’information est saisie par l’un de nos cinq sens, l’organe central stocke le renseignement et le réel problème vient de l’aptitude que possède ou non le cerveau à ranger aux bons emplacements les données captées, à condition que le renseignement ait été enregistré par le passé. Louis Mourgues avait secouru un blessé de guerre par des gestes simples mais il omit, parce que le train de Joseph allait partir, de se présenter dans les règles : ainsi, par cette inadvertance, il ne sut pas le nom de Joseph ; autrement, en remontant le moral d’Auguste, et déclinant leur identité au début de leur discussion, celle-ci aurait pris, à n’en pas douter, une tournure totalement différente, les souvenirs sollicités par la conversation auraient refait surface du fond de la mémoire de Louis et il aurait pu parler de ces deux femmes : Célestine et Justine, vivant dans un village proche de celui d’où la famille d’Auguste était issue. Ce dernier, paysan comme son père et son grand-père, se serait étonné d’apprendre par Louis, pour finir, qu’un certain Pierre Gribal, montpelliérain d’origine, avait suivi jeune homme des cours d’architecture.

Des informations qui tombent dans des oreilles qui trainent, des interrogations en suspens et une vérité inaccessible car il faudrait donner trop de temps pour la chercher. Trois hommes se sont croisés dans un espace-temps unique, ils ne se rencontreraient peut-être jamais plus car il n’y avait aucune raison pour cela. Le seul qui pouvait éventuellement leur trouver une justification pour les mettre en rapport, Louis Mourgues, employait toute son énergie, dans cette période terrible, à soulager par le geste et par la parole les valeureux soldats de l’empire français. Sa tâche présente se déployait dans un domaine qui se dispensait de désentortiller les lignées familiales ; il

 

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lui manquait une information capitale pour qu’il se passionnât à démêler le nœud gordien ; il fallait qu’il sache que dans ses veines coulait, en faible quantité certes, le même sang qu’Auguste, Joseph, Justine, Célestine et Pierre. Les possibilités de connaître ses origines et de tenter de faire le lien étant très réduites, quant il vivait avec sa mère Oralie Chauvet, leur principal sujet de conversation concernait son avenir et le souvenir de son père, rarement ils parlaient de ses grands-parents Rose Bernarde Debru et François Chauvet, décédés l’un en 1870, l’autre en 1873. Jamais ils ne s’entretenaient de ses arrière-grands-parents Bernard Debru et Elizabeth Gribal. Cette dernière mit au monde cinq enfants au début du XIXe siècle ; cent ans plus tard, Louis Mourgues et ses deux filles étaient ses seuls descendants.

En réalité, pour savoir le véritable début de cette saga familiale il fallait commencer l’histoire par l’ancêtre commun. Le récit débuterait comme un conte par : « Il était une fois, près de la rivière Hérault », mais la suite diffèrerait du conte, parce que les personnages ont réellement vécu sur cette terre, les traces de leur passage difficilement repérables existent et témoignent de leur vie. Bien sûr, aucun chroniqueur à aucune époque du passé, ne s’intéressa particulièrement à écrire la biographie d’un inconnu et de sa famille anonyme parmi la multitude. Fallait-il suivre cet exemple ? Laisser dormir dans les registres ceux des nôtres qui nous précédèrent ?

 

Je fais le pari inverse et j’assume mes maladresses, dans le but principal de rendre hommage à ceux qui furent nos devanciers, en les évoquant.

 

 

 

 

 

 

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                                             Chapitre  II

 

 

 

   Le train cheminait à présent vers Vendargues. Installé dans le wagon des troisièmes classes, Auguste, arrière-petit-fils d’un aïeul dont il ignorait tout, méditait. De cette ignorance, d’ailleurs, comment aurait-il pu en être autrement ? Entre le décès de Louis fils et sa propre naissance, un demi-siècle s’était écoulé. À peine savait-il que son grand-père avait suivi son frère aîné, quittant tous deux, dans leur jeune temps, la commune d’Aspiran où ils étaient nés. Arrivés à Vendargues dans les années 1840, ils se firent cultivateurs chez l’un et l’autre des propriétaires du lieu ; et encore, Auguste ne se souvenait de cette anecdote que parce que Louis Aurélien Mourgues s’était assis à son côté sur un banc du quai de la gare de Montpellier, un jour d’avril 1915.

Louis Aurélien Mourgues devait avoir dépassé ses quarante ans, songea Auguste, car il appartenait à un régiment territorial. Pour être précis, le 122e régiment d’infanterie territoriale basé à Montpellier. Ce régiment servait à la défense du littoral, à la surveillance des voies, aux transports du matériel et des munitions aux premières lignes et à la fabrication des chevaux de frises et des caillebotis ; il aménageait les routes et les voies d’accès à l’arrière des lignes et accessoirement il escortait les prisonniers. Lors de la discussion, Louis Aurélien Mourgues tint à préciser que sur sa demande, depuis mars 1915 il s’incorporait au 121e régiment d’infanterie territoriale dont le casernement se situait à Béziers. Ce 121e régiment était composé de trois bataillons : le premier et le deuxième accomplissaient leur mission au Maroc alors que

 

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le troisième, ayant reçu une instruction poussée, devenait un bataillon de campagne ; d’ailleurs, il appuya des régiments combattants dès décembre 1914. Louis Aurélien, arrière-petit-fils d’Elizabeth – devenue au début du XIXe siècle madame Debreu – allait renforcer ce troisième bataillon de combat. Son instruction était achevée et avant son départ il s’en retournait au Pouget pour donner les consignes à son domestique, Louis Hébrard, mais surtout pour serrer fort dans ses bras son épouse Marie Bernard et ses filles Blanche et Louise. Son rôle, toute l’année 1915, lui commanda d’assurer la défense du secteur de la Somme puis celui de Dunkerque, avant que son bataillon ne fût dissous en janvier 1916. Louis Aurélien rejoignit alors le 73e régiment d’infanterie territoriale pour tenir le même rôle de défenseur du même secteur de Dunkerque auquel s’adjoignit celui de cheminot pour effectuer la remise en état des voies ferrées de la zone. Une activité nécessaire certes, mais pour Louis Aurélien, si près des ennemis, la tentation d’en découdre se faisait pressante. C’est alors qu’il apprit que le 27e régiment d’infanterie territoriale, en campagne dans la Marne, dans le secteur de Prosnes, avait subi une terrible attaque le trente et un janvier 1917 et que les pertes s’élevaient à six cent cinquante hommes. Son désir fut donc de rallier ce 27e régiment et il obtint satisfaction le vingt et un septembre 1917, mais cette intégration fut de courte durée car le commandement militaire démantela ce 27e régiment territorial. Le quatre octobre 1917, Louis Aurélien rejoignit donc le 5e régiment d’infanterie territoriale dans le secteur de Reims où il remit en état les chemins et les boyaux de la zone jusqu’à la dissolution de ce régiment en août 1918. Louis Aurélien termina son périple guerrier au 81e régiment d’infanterie – pour le coup, un vrai régiment combattant – avec quatre citations à l’ordre de l’armée ; celles-ci permettraient de distinguer le 81e régiment par l’attribution de la fourragère jaune, la plus élevée des distinctions étant la fourragère rouge, correspondant à la légion d’honneur. Lorsque Louis Aurélien le rallia, ce régiment, qui casernait à Montpellier, refoulait avec succès les Teutons hors de nos frontières. Ainsi, bien que les stratèges ne lui donnassent pas l’opportunité du geste héroïque retentissant, Louis Aurélien Mourgues servit la patrie jusqu’au deux janvier 1919. Il fêta son quarante-septième anniversaire trois mois plus tard avec les trois femmes de sa maison et son fidèle domestique.

De la conversation tenue un jour d’avril 1915 sur un banc de la gare de Montpellier avec Louis Aurélien, une question remontait du subconscient d’Auguste :

 

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quelle raison poussa un jour son grand-père Jean Antoine et son grand-oncle Louis à partir d’Aspiran, pour finir dans une situation comparable à celle qu’ils auraient sans doute vécue dans leur village d’origine ? Ce grand-père, tout comme ce grand-oncle, Auguste ne les avait pas connus ; pourtant, Auguste savait qu’ils s’étaient démenés pour posséder en propre quelques ares de terre, mais des acquisitions trop réduites pour qu’elles les dispensent d’être journaliers dans des domaines d’importance. Cependant, quand on est travailleur de la terre, rien n’importe tant que d’en acquérir un peu, de cette terre, même une infime parcelle, ouvrant une perspective d’espoir : puisque un premier achat a été réalisé, rien n’empêche que d’autres suivent. Auguste baignait depuis sa naissance, le vingt-cinq janvier 1888, dans cette idée que la terre est un capital de survie et qu’il vaut la peine de s’acharner au travail pour en être possesseur, puis ne pas plaindre sa sueur pour la valoriser. La parenthèse guerrière retardait la réalisation de sa modeste ambition. Elle serait pour d’autres jeunes paysans vigoureux un arrêt brutal et définitif. Joseph, son aîné de deux ans, subit du destin son ironie morbide, la mitraille le faucha le quatorze mars 1915, trois jours avant qu’il ne fêtât son vingt-neuvième anniversaire. Sa femme, Élise Vilcourt, avait confectionné, pour ce premier anniversaire qu’ils ne fêteraient pas ensemble, le paquet-poste au poids réglementaire. Il contenait le renouvellement du trousseau : des chaussettes, un tricot, un cache-nez, des gants, le tout tricoté par elle en pensant à lui toutes ces longues soirées ; puis du tabac, puis du vin de Vendargues dans un bidon en fer-blanc ; puis une petite lettre aux mots doux, « fais attention à toi mon amour, je t’aime, reviens-moi vite », qu’accompagnaient les dessins de ses petites filles : Marie-Louise, cinq ans et Margueritte, trois ans. Le colis lui reviendrait au bout de quelques semaines, affichant la mention : « destinataire décédé, retour à l’envoyeur ».

Auguste se souvenait du fameux samedi premier août 1914. Les cloches de l’église sonnèrent le tocsin à toute volée, très longtemps. Les habitants de Vendargues n’imaginaient pas que cette alarme sonore ne les avertît d’un autre évènement que de la mobilisation. À l’école primaire laïque, obligatoire et gratuite qu’Auguste fréquenta jusqu’à son douzième anniversaire, il avait appris qu’un jour le peuple français devrait prendre sa revanche sur les hordes prussiennes et germaniques de 1870. Sa revanche sur les humiliantes défaites de toute une série de batailles, sur les capitulations honteuses des vieilles badernes décorées qui dirigeaient les troupes. Sa revanche, enfin, sur les

 

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conditions épouvantables du traité de paix de Francfort du dix mai 1871 où la France, outre la perte de l’Alsace et une partie de la Lorraine, se voyait rançonnée de cinq milliards de franc-or – mille cinq cent tonnes d’or – avec l’occupation d’une partie pays et l’entretien des troupes occupantes jusqu’au paiement du dernier franc de la rançon qui intervint en fin d’année 1873. Auguste se rappelait du visage de la France, sur la grande carte derrière le bureau du maître, juste au-dessus de lui, de sorte qu’en regardant le maître les enfants regardaient aussi la France. Sur le côté est de la carte, le maître avait fixé un drapeau tricolore, avec de petits clous il avait arrimé l’étoffe d’une façon telle qu’elle masquait totalement, par des plis laborieux, les provinces arrachées. Cela donnait à penser aux élèves que la patrie n’abandonnait pas ses enfants à un autre drapeau.

Auguste, son aîné Joseph et son cadet Marius appartenaient à ces générations qui, outre la lecture, l’écriture et le maniement des chiffres, le tout enseigné sans bourse déliée, furent conditionnées pour reconquérir les provinces perdues. Le service militaire, en bout d’apprentissage, sublimait cette idée en l’ancrant dans le tréfonds de la pensée des futurs combattants. Marius ne profita pas de la dernière partie du programme, car à vouloir dénicher les oiseaux sur des arbres très grands quand on est trop petit, il advint un rappel brutal de la dure loi de la gravité. Une chute, un bassin qui se rompt côté droit et se ressoude approximativement, engendrant une claudication ad vitam aeternam. Le désavantage, Marius le ressentit pour ses vingt ans, au bal des conscrits de 1910 : aucune jeune fille n’osa se ridiculiser devant ses amies en dansant avec un éclopé. Or, cet accident de la vie le sauva d’une mort quasi certaine, car à deux reprises la commission spéciale militaire le réforma – en septembre 1914 puis en mars 1917 – au titre du cas numéro deux : malformations congénitales ou acquises. Des os déformés, l’acquis de sa turbulente jeunesse.

Il était très tard quand Joseph rentra chez lui, ce samedi premier août 1914. L’irrésistible tocsin, dès quatre heures de l’après-midi, l’avait appelé à se diriger au cœur du village chercher quelques informations. Venant des vignes, il trouva devant son logement (une maison sise avenue de Baillargues), Auguste et Marius qui déjà l’attendaient. Ces derniers logeaient chez leurs parents, la même avenue dans une maison proche. Les visages graves des deux frères, plus qu’un long discours, dévoilaient la réalité de ce tocsin qui inlassablement perdurait. En quelques pas, ils

 

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rejoignirent à la Croix de mission le flux des hommes de tous les âges qui, tel un défilé désordonné, remontait la rue du général Berthézène – que d’ailleurs personne ne nommait ainsi, se contentant de lui attribuer le titre simple de Grande-Rue ; pourtant, au bout de celle-ci, lorsqu’on se dirige vers la place principale, nul ne manque de voir la grande maison de deux étages, la seule maison à deux niveaux de Vendargues, du général Pierre de Berthézène, baron d’Empire, pair de France, qui, lorsque la patrie fut déclarée en danger à l’époque de la Révolution, se porta volontaire pour la défendre avec l’ardeur de ses dix-huit ans.

Les cloches tintaient à toute volée, mais elles ne dérangeaient plus personne. Elles passaient au deuxième plan, juste un bruit de fond ; prémonitoires, elles cadençaient les futures marches et les assauts menés au pas de course et dans les mains, Rosalie la vengeresse baïonnette prête à pourfendre. La place ayant une légère déclivité, il convenait de redresser la tête pour apprécier la mairie-école et l’église Saint-Théodorit à son côté. Pour l’heure, cette place paraissait bien étroite pour accueillir la multitude. « L’affiche est placardée sur la porte ! » Quelques mots lancés à l’intention des nouveaux arrivants ; alors, se frayant un chemin, les trois frères s’avancèrent jusqu’à la grille d’entrée ouverte, puis empruntèrent l’un des deux escaliers qui de part et d’autre conduisaient à la plateforme devant la porte principale où effectivement, l’ordre de mobilisation générale, imprimé de longue date et qui n’attendait plus que la fin de phrase laissée en blanc se remplît de la mention manuscrite, « dimanche deux août 1914 », était exposé. Le message était bref, il signifiait à tous les hommes qu’ils se devaient d’obéir aux prescriptions prévues par leur fascicule de mobilisation, précisément les pages de couleur placées dans le livret.

Le lendemain dimanche et les jours qui suivirent, la gare de Vendargues ne désemplit pas. Les mobilisés, accompagnés de leur femme ou fiancée, de leurs enfants ou parents, respectaient les consignes et regagnaient leur unité. C’était bien là leur seule certitude, car la guerre, malgré les projections qu’ils en faisaient, elle apparaissait comme une inconnue, une terra incognita d’affrontements. Certes, la quasi-totalité des futurs combattants avait participé à l’une de ces grandes manœuvres, mais que valaient celles-ci par rapport aux vrais combats ? Une esquisse ne révèle rien de l’aboutissement de l’œuvre.

 

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Le mardi quatre août, Joseph coiffa son calot. Depuis la veille, la valise chargée de l’indispensable attendait. Il fallait partir car le train à coup sûr respecterait son horaire et il devait, selon son fascicule, rejoindre son unité dans les trois jours suivants l’ordre de mobilisation ; il ne s’agissait pas d’imiter le tumultueux cousin Jean-Louis Bonnefoi et son goût de la désertion. Ainsi, le mercredi cinq août, Joseph arriva à Rodez pour répondre présent à l’appel du 122e régiment d’infanterie. Il ne se doutait pas qu’à peine franchie la porte de la caserne il devrait, avec son barda, faire le voyage en sens inverse : Rodez, Albi, Carcassonne, Montpellier … Mais à partir de là, hors de question pour Joseph de prendre sa correspondance habituelle pour revoir son clocher, son régiment dut prolonger le voyage : Valence, Lyon, Dijon et terminus Mirecourt, au nord-ouest d’Épinal. Devant les populations enthousiastes, le régiment se rassembla au cantonnement prévu pour lui non loin de là, avant de se mettre en marche vers Lunéville. Pour l’essentiel, les éléments du 122e étaient originaires du Languedoc et de naissance savaient supporter les excès des chaleurs estivales et par leur formation militaire de fantassin, cette marche d’une cinquantaine de kilomètres ne les effrayait pas ; pourtant, le climat méditerranéen, en cette saison, leur semblait être plus supportable que ce climat continental de l’est de la France. Au soir de la première étape après une demi-journée de marche, les hommes tombèrent en masse. Le lendemain, rude épreuve sous un soleil de plomb, les hommes saisis par l’atmosphère étouffante cheminèrent toute la journée, ils arrivèrent à Brémoncourt les muscles endoloris, les pieds blessés et puis sales, fatigués, le moral éprouvé. Qu’elles étaient loin, les grandes manœuvres flamboyantes, pour peu, effectuées en tenue d’apparat ! Le troisième jour, avant la grosse chaleur, ils abordèrent Lunéville où les habitants furent heureux de leur offrir des vivres, du vin, de la bière mais, malgré ce bon accueil, le son de la canonnade les ramenait à la réalité crue de leur venue ; et pour ceux qui doutaient de l’imminence des combats, les cartouches qu’ils touchèrent levèrent les dernières illusions.

Au vrai, la 2e armée (dont dépendait le 16e corps, qui lui-même englobait le 122e régiment d’infanterie et sa couverture, le 56e régiment d’artillerie de campagne basé à Montpellier, ce dernier incorporant Auguste en novembre 1914 sous les ordres du général de Castelnau) et la 1re armée sous les ordres du général Dubail avaient

 

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déclenché, le quatorze août 1914, une offensive générale sur le front lorrain, en gros un arc de cercle reliant Nancy, Lunéville, Saint-Dié et Belfort, la 2e armée se situant au nord de cet arc, la 1re armée au sud. Cette attaque rectifia l’arc de cercle, qui passait, autour du vingt, vingt et un août, par Morhange, Dieuze et Sarrebourg. Les stratèges germaniques s’obligèrent à réagir rapidement. D’abord, ils continrent les deux armées françaises, puis ils jugèrent que leur point faible se situait à leur point de contact, au-dessous de Lunéville. Ils provoquèrent la contre-attaque à ce niveau : ce fut la fameuse trouée de Charmes des vingt-trois et vingt-quatre août. Les Allemands faillirent réussir le contournement de la 2e armée pour la prendre à revers tout en repoussant la 1re armée au sud ; cependant, les troupes ennemies, par cette avancée, s’exposèrent à être prises en tenaille par un sursaut de vaillance des armées françaises, d’autant que si Lunéville ne pouvait être gardée au risque de tout perdre, Nancy devait servir de point d’ancrage pour une défense victorieuse appuyée au sud par la 1re armée, qui résista aux attaques en tenant ses positions. La ténacité, le courage des soldats des deux armées furent récompensés car les Allemands battirent en retraite. Début septembre, les combattants des deux bords revinrent aux places qu’ils occupaient début août ; dans les deux camps, en l’espace d’une quinzaine de jours, il se dénombra un nombre effroyable de tués et de blessés, six, sept, huit mille éléments hors de combat, qui le sait ? Jusqu’à la fin de la guerre, le terrain lorrain-vosgien ne supporterait plus de grandes offensives générales ; ici, la guerre de position perdura avec son lot de morts à l’ennemi. Les stratèges élaborèrent des plans d’attaque ambitieux avec force hommes de troupes plus au nord. D’ailleurs, après cette rude bataille, le 122e alla renforcer un secteur au nord de Lille, dans le plein pays flamingant : Poelkapelle, Zillebecke, Hollenbeke.

Les premières victimes de la guerre qu’observèrent Joseph et ses camarades furent des chevaux. Joseph se désola de les voir figés dans des rictus qui dénonçaient la peur dans laquelle on les avait fait vivre et mourir. Il se souvint, alors qu’il marchait sous le feu de l’artillerie, de ses puissants collègues de travail qui lui ouvraient la terre tandis qu’il s’occupait de bien la charruer, il se mit à regretter l’odeur du cheval à l’effort et même l’odeur du crottin de cheval. À la fin de la journée, sous une chaleur oppressante, Joseph, n’avait pas vu un seul Allemand vivant. La grande bataille était prévue le lendemain, jour de l’Assomption, mais pour la préparer rien de consistant ne remplissait la gamelle des braves.

 

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Le quinze août, il pleuvait d’ondée et d’orage ; le seize et le dix-sept aussi ; le 122e s’avança surtout parce que les Allemands lâchaient du terrain et reculaient sans offrir une grande résistance. Joseph découvrit dans sa marche en avant des forêts denses, infranchissables, où il repéra des traces de sangliers, puis des prairies et aussi, son crève-cœur, des champs de culture qui pourrissaient, ravagés et détruits. Ce manque de respect pour la terre où un paysan s’était usé par son labeur le choquait. Le changement de tactique ennemie eut lieu le mardi dix-huit. La reculade teutonne prit fin et une lutte acharnée au fusil alors s’engagea entre les adversaires. Plus de cinq cent français morts, blessés ou disparus. Le lendemain, le soleil revint pour éclairer un combat ayant redoublé d’intensité, la panique troubla les lignes françaises à ce point qu’il advint même que deux régiments se tirèrent dessus au summum de la confusion. La lutte s’engagea au point que le régiment de réserve renforça avant que prévu le 122e. C’est sans doute ces jours-là que Joseph s’habitua à voir tomber des copains près de lui sans s’émouvoir : il avait passé un cap. L’indifférence prenait le dessus, seule importait sa propre survie dans l’accomplissement des ordres stratégiques. La tactique vécue à la base, Joseph ne la comprenait plus. La fusillade en aveugle dans la fumée obstruant la vision ; la pluie d’obus provenant plus d’une fois de son propre camp ; la débandade et l’éparpillement ; les retrouvailles malgré tout, mais chaque fois moins nombreux ; la recherche d’une direction à la boussole, regroupés à l’abri illusoire d’une forêt ; vouloir avancer et reculer ; puis reculer encore ; la fatigue et le découragement, mais tenir même épuisé jusqu’à tant que des troupes fraîches arrivent en renfort ; redonner, malgré les embuscades et les massacres subis, un regain de vaillance et repartir avec une gaieté jugée en d’autres temps malsaine, celle de sentir la souffrance des hommes de ces hordes barbares ; alors, l’envie d’en découdre toute entière recouvrée, après avoir espéré dans le désespoir la mort libératrice de cet enfer ; la volonté d’être cruel, s’acharner par abus de Rosalie, la tranchante amie, sur des presque enfants dont l’ultime cri d’agonie n’est qu’un murmure : « maman » !

Joseph se demandait quelle force inconnue l’avait maintenu en vie ces dix derniers jours. En permanence sur le qui-vive, sans sommeil ni repos, une nourriture sommaire et puis, entre assauts et replis, creuser des tranchées dans cette terre lourde de pluie. Depuis une éternité, il avait quitté son Vendargues pour plonger dans la sauvagerie, la dévastation, les incendies, Lunéville en flammes et ses habitants, si

 

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accueillants, ruinés et en pleurs ; puis, pourrissant au gré des pluies et des rayons de soleil, ici, là, partout, des cadavres. Quand il eut un peu de repos, Joseph rédigea une courte lettre occultant l’horreur : à quoi bon effrayer l’être aimé ?

 

« À ma chère épouse,

 

Ma situation actuelle est à présent bien meilleure qu’il y a peu. Nous avons hardiment repoussé l’attaque des Boches. Ils se tiennent maintenant à carreau dans leurs lignes. De là où nous sommes nous les bombardons d’obus pour les obliger à sortir de leurs trous pour les mitrailler tant qu’on peut. Dans nos discussions, personne ne pense qu’il se commettra ici en Lorraine de grandes offensives. L’hiver approche et déjà nous supportons les pluies d’automne. Lorsque tu recevras cette lettre, les nouvelles vous seront parvenues des décès de Vendarguois. Au cantonnement, j’ai appris par des gars du régiment marseillais du 141e d’infanterie que les frères Reybaud François et Julien ont été tués à Dieuze, tous les deux le vingt août, le premier jour de la contre-attaque boche. Ils sont un peu de mes cousins, leur père Auguste Reybaud et ma mère Marguerite Reybaud sont cousins germains et, de plus, de la même classe puisque nés tous deux en 1866. Je pense que ces cousins doivent être les premières victimes du village, de cette guerre qui à mon avis va être très longue. Il y avait aussi d’autres gars d’autres régiments, dont ceux du 58e d’infanterie d’Avignon et je me suis souvenu que Joseph Malavieille appartenait à ce régiment. Bien sûr tu garderas ça pour toi, ces camarades m’ont dit qu’il était considéré disparu, espérons qu’il a été fait prisonnier… ».

 

Joseph Malavieille, jardinier natif de Vendargues, fut déclaré mort le vingt-cinq août 1914 par jugement du tribunal de Montpellier en date du six août 1920.

« …Selon un bruit qui court, il se pourrait que notre régiment aille renforcer nos armées au nord du pays du côté de Lille pour dissuader les Boches de s’employer à une manœuvre de débordement en leur opposant, face à eux, un grand nombre de troupes pour faire un bloc continu jusqu’à la mer du

 

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Nord. Ma chère Élise, tu en sais maintenant autant que moi, tu embrasseras très fort Marie-Louise et Marguerite. Sois tranquille, je reviendrai. »

Ce qu’ignorait Joseph, c’est que l’État-Major français imaginait aussi une offensive de débordement avec les troupes alliées belges conduites par le roi Albert en personne et les troupes alliées britanniques. Cette bataille des Flandres, appelée par la suite « la course à la mer », dirigée côté allié par le général Foch, commença début octobre pour s’estomper à la mi-novembre. Afin d’arrêter les Allemands, il fut employé la même méthode qu’utilisèrent en leur temps les Hollandais pour bloquer la marche victorieuse de Louis XIV, l’inondation : ouvrir les écluses de Nieuport qui alimentent en eau les canaux de la région. Jamais en un lieu si réduit ne se constaterait autant la mondialisation du conflit ; les poilus de toutes les provinces coudoyaient le goumier du Sahara, le zouave d’Afrique du nord, le tirailleur d’Afrique noire, le sikh indien barbu et enturbanné, le surprenant écossais aux jambes nues… Joseph découvrit aussi que certains provinciaux s’exprimaient exclusivement dans leur idiome, alors que lui, depuis son jeune âge, s’appliquait à gommer son particularisme lingual.

 

 

« À ma chère épouse,

 

Les ordres ont été donnés, nous avons quitté la Lorraine. Le treize octobre ce fut l’embarquement à Toul. Il nous fallut cinq jours pleins pour arriver à Compiègne. Là, nous nous reposâmes lundi et mardi, avant de repartir direction Saint-Omer où nous débarquâmes le vingt-six octobre. De cet endroit, par autobus, nous rejoignîmes Ypres en Belgique. Il semble que le monde entier se soit donné rendez-vous pour se massacrer des pires manières, même avec l’eau des canaux, parce que les écluses ont été ouvertes, ce qui fait que nous pataugeons dans l’eau froide en continuant la guerre. Ce qui nous console, c’est que l’ennemi, en plus, prend la canonnade de nos bateaux s’il s’approche des dunes.

« Il se raconte ici des choses inouïes : pour montrer l’exemple de la bravoure à sa division qui s’activait dans la vallée de l’Yser, le général Paul-François Grossetti s’est fait amener quelques chaises et, tout exposé aux feux

 

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nourris, impassible, dicta les ordres et s’entretint avec ses officiers ! Pendant une demi-heure, l’inébranlable Corse donna une leçon de flegme aux Anglais qui n’en revenaient pas !

« Il faut bien l’avouer, nous passâmes très près de la défaite. Il y eut un moment où le général Moussy, pour arrêter une des nombreuses attaques, mobilisa le service auxiliaire et, avec des cuisiniers, des bourreliers, des forgerons, il colmata un front incertain. Enfin, après des mêlées confuses où les adversaires finissaient le combat au couteau, les lignes, en cette fin novembre sont stabilisées. Nous espérons tous autant que nous sommes que de sitôt il n’y aura pas de grands mouvements d’attaque. Les pertes sont sévères et il importe d’enterrer les camarades, puis on aimerait se retaper et revoir nos foyers.

« J’ai reçu une lettre d’Auguste. Elle m’attendait au cantonnement depuis quelques jours, il me fait savoir que le sept novembre 1914 il a pris son service à Perpignan comme infirmier. Son unité de soin est selon lui à la pointe de la médecine, elle possède un équipement exceptionnel en appareils à rayons X de la dernière modernité, il m’a expliqué qu’une fois « radiographié » (c’est son mot) le médecin voyait à l’intérieur du corps les os cassés, les éclats d’obus, alors l’opération devient facile : une dose de chloroforme pour anéantir la douleur et sans risque il te réparait… ».

 

Les rayons X avaient été découverts à la fin du XIXe siècle par un physicien, il faut l’avouer, germanique : Röntgen. Cela lui valut son prix Nobel. La technique, mal maîtrisée à ses débuts, provoqua, par la radioactivité du rayon, des cancers, inévitable rançon au progrès – auquel toujours il faut payer un lourd tribut. Cependant, à force d’améliorations, la radiographie devint l’outil indispensable, utilisé principalement dans les hôpitaux. il revint à Marie Curie, prix Nobel de physique puis de chimie, de l’en sortir pour équiper les unités militaires mobiles de soins, baptisées « les petites Curie ». Elles iraient au plus près des champs de bataille et Marie Curie, accompagnée de sa fille Irène, constata par elle-même l’efficacité de sa création humanitaire en se déplaçant sur le front pour vérifier son bon fonctionnement.

 

« … Quand je ferai réponse à la lettre d’Auguste, j’ai bien peur de lui

 

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ficher un coup au moral. Joseph Fraissinet, du 53e d’infanterie de Perpignan, est tombé le cinq novembre à Saint-Éloi. Il était comme Auguste de la classe huit et tous les deux avaient fait leur jeunesse ensemble, cela compte. Voilà encore un Vendargois emporté. Les gars de mon groupe sont certains que je passerai au travers parce que je suis le plus petit en taille et lorsqu’on sort de nos tranchées pour un assaut, je me fais plus petit encore, un vrai rase-motte ! Comme ça, ils ne m’auront pas, et je vous reviendrais. »

 

La course à la mer s’achevait. Elle n’avait pas désigné de vainqueur probant, sauf que les morts ne se décomptaient plus tant le nombre, des dizaines de milliers, horrifiait et les conditions de leur trépas étaient si monstrueuses qu’elles firent franchir le cap de l’inhumanité, l’inacceptable devint l’ordinaire de vie.

La guerre de position s’installa aussi dans les Flandres pour un temps incertain mais, l’orage se calmant ici éclata du côté de Reims dès la mi-février 1915. Le 122e d’infanterie de Rodez se dirigeait donc vers la Champagne pour soutenir les camarades et être à pied d’œuvre début mars. Joseph, viticulteur dans le civil, quittait l’enfer du Nord sans regrets et, optimiste dans l’âme, se promettait lors d’une accalmie de percer les secrets des collègues champenois passés maîtres dans l’art de choyer le petit arbre de Bacchus pour en extraire le meilleur des nectars.

Le secteur où Joseph devait vivre ses derniers instants se situait à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Reims. Avant la déferlante belliqueuse, en ces lieux, théâtres réguliers des ravages des vaines conquêtes du passé – le moulin de Valmy n’est pas très loin – palpitaient les cœurs de quatre villages, sur une ligne droite, d’ouest en est, bornant chaque kilomètre : Souain, Perthes-lès-Hurlus, le Mesnil-lès-Hurlus et Minaucourt. Les communautés qui les animaient se composaient d’une vingtaine de feux pour chacun, pas plus. À cinq cents mètres au nord de Minaucourt, le hameau de Beauséjour, composé d’une seule ferme, bordait le ruisseau du Marson, au juste un filet d’eau. Deux monticules à son nord abritaient Beauséjour : côté ouest la butte du Mesnil et côté est une butte sans nom, où une bâtisse se prétendait fortin de Beauséjour. Pour se représenter la topographie de cet endroit réduit, Joseph eût pu dire ce mot courant dans la bouche des Vendarguois : « un terrain plat comme la main », signifiant une quasi-absence de relief. Mais, pour les états-majors, ces deux bosses

 

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s’avéraient hauts lieux stratégiques et ils n’hésitèrent pas à y porter le fer et le feu en s’entêtant longuement. Ainsi, des quatre villages et du hameau ne survécurent que Souain et Minaucourt, en piteux état. Avant de lancer le 122e d’infanterie dans la tempête, d’autres régiments avaient été usés et avaient vu leurs effectifs « grignotés », selon l’euphémisme en vogue chez les vieilles ganaches décorées. Quand Joseph arriva sur la zone, le 81e d’infanterie de Montpellier était à pied d’œuvre depuis plusieurs jours. À son habitude, faisant appel à sa mémoire, il demanda aux camarades des nouvelles des Vendarguois de ce régiment. Il questionna les uns et les autres et en son for intérieur il se disait que si aucun Vendarguois n’était tué ou blessé, alors il passerait à travers les gouttes sans se mouiller. Tout en s’avouant la stupidité de son raisonnement, il s’en convainquait au fil des réponses. Puis, un fantassin au fort accent des faubourgs de Paris, enrégimenté dans une unité du sud du pays à sa grande surprise – les voix militaires sont quelquefois impénétrables – le héla :

« Eh ! Trois-pommes ! Ton bled, c’est-y Vendargues ?... Alors y a un péquenaud de chez toi qu’est clamsé à Beauséjour… »

Avant que Joseph n’eût prononcé un seul mot, le faubourien enchaîna de sa voix éraillée par le tabac et le blanc sec.

« Léon Aumond, dit Mom’Léon, dit Beau Léon, il a dérouillé, le pauv’ môme ! Les zigues d’en face lui ont mis la purée en plein buffet, son résiné qui dégoulinait à ne pas croire, j’ai vite aboulé et lui ai boni de pas se biler, qu’on le renverrait chez ses vioques, que son dabe serait fier de lui mais c’était pas un cave de môme, il a rien gobé de mes boniments ; alors, je l’ai pris dans mes abattis et lui ai jaspiné des mots de ratichons pour qu’il ait pas les foies à cause du grand saut, puis je lui ai fermé les chasses et j’ai décarré avec l’envie de tous les suriner, ces vaches ! Envoyer un môme de vingt berges à l’abattoir, c’est des coups à être cafardeux à vie… »

Joseph apprit aussi du faubourien que Léon Aumond avait reçu ses blessures mortelles le cinq mars 1915. Joseph voulut désamorcer son pressentiment en se rabâchant que Léon Aumond, bien que citoyen de Vendargues, était né à Montfaucon dans le Gard et donc, lui, Joseph, demeurerait le trompe-la-mort de ce carnage.

Le treize mars 1915, le 122e d’infanterie se jetait dans la mêlée. Il ne remplit ce jour-là aucun des objectifs assignés, ce n’était que partie remise pour les atteindre le lendemain. Joseph et ses camarades patientaient que l’ordre soit donné pour s’extraire

 

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de la tranchée et se ruer une fois encore sus à l’ennemi, ils avaient même hâte que l’heure vînt car rien ne les protégeait de la pluie d’obus qu’ils essuyaient. Il y eut un tir redoutablement précis et l’explosion de l’obus anéantit tout le groupe d’hommes dans lequel Joseph se trouvait. La parade qu’au fil des assauts Joseph avait mis au point, sa course effrénée hors des tranchées, plié en deux au ras du sol, profitant de son petit mètre cinquante-six sous la toise, ne lui fut d’aucune utilité : il mourut dans une tranchée de Beauséjour, mélangé à cette terre qu’il travaillait depuis son enfance et à ses frères d’armes, compagnons d’infortune.

 

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Le train ralentissait. Dans quelques minutes il marquerait l’étape par un bref arrêt à la gare de Vendargues. Auguste en descendrait mais nul ne l’attendrait, il n’avait prévenu personne de son arrivée. En son for intérieur, il ressentait un malaise qu’il ne parvenait pas à s’expliquer clairement. Il avait rejoint en novembre 1914 la 16e section d’infirmiers à Perpignan, heureux malgré tout d’éviter de s’impliquer directement dans le Massacre des Innocents. Puis, à l’hôpital militaire de Perpignan, il baigna dans la douleur des corps déchiquetés par l’absolue cruauté de tous les engins de mort et il vit les visages disparus des têtes sans figure, les corps démunis de bras et de jambes oubliés dans les déserts de feu, les pauvres hères dérivant vers les folles contrées où la déraison qui contrôlait leur esprit perdu les amenait.

Auguste, au fil des jours, supportait mal d’être cantonné dans un service auxiliaire. Certes, il fallait des hommes au caractère bien trempé pour soigner sans défaillir ces gueules cassées, que la chirurgie faciale réparait en inventant au cas par cas cette nouvelle science avec sa technique et ses instruments. Car ce secteur inédit de la chirurgie devait progresser à une vitesse proportionnelle au nombre grandissant de visages écrabouillés, alimentant la pratique et l’expérience des praticiens. Il fallait des hommes ingénieux pour élaborer des formes, des articulations et adapter ces appareillages aux amputations ; et patients, de surcroît, pour rééduquer toute une génération de jeunes gens handicapés. Il fallait des hommes rompus à la condition humaine pour ne pas s’écœurer à la vue des plaies béantes en putréfaction, sans oublier

 

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les désagréables contingences naturelles.

Auguste possédait le caractère des grands dévouements. Son destin l’obligeait à une fonction subalterne qui, avantage énorme, préservait son existence à la satisfaction de Louis-Marius et de Marguerite Reybaud, ses parents, et surtout de Françoise Fenoul sa fiancée. Cependant, à l’exemple de son frère Joseph, il souhaitait en découdre, ne voulant pas être le « planqué de l’arrière » ; et si ses capacités dans le maniement des armes s’avéraient insuffisantes, alors, à tout le moins, servir au plus près des combats pour manifester aux blessés sa sollicitude éclairée par ses rudiments sanitaires, sur le champ de bataille même ou dans quelques hôpitaux de campagne. Lorsque son capitaine donna satisfaction à ses vœux de partir au front, il s’en réjouit tout en imaginant la douleur des êtres chers au pays. Puis, quand dans le même entretien il fut informé de la mort de Joseph, il sentit le sol se dérober sous lui. Mais le comble du cynisme fut atteint plus loin dans le discours du capitaine, qui aimait s’écouter parler. Au détour d’une phrase, il déclara, sans en avoir pleinement conscience :

« Soldat Gribal, ton frère a mérité de la nation ! Aussi, la mère patrie, dans sa grande mansuétude, a prévu ce cas de figure transcendant. Le geste noble qu’elle s’apprête à faire aura un écho inouï dans la reconnaissance des mérites de son cher fils, de ses chers enfants, devrais-je dire car tu t’en doutes, soldat Gribal, ton frère est un parmi d’autres, tous aussi héroïques et sublimes ».

Auguste, déjà, s’était déconnecté du verbiage qui se voulait grandiloquent et qui, en définitive enrobait dans des mots en quête de remerciement, le secours de cent cinquante francs que l’État versait aux ayants droit sur avis de l’autorité militaire. Cent cinquante francs ! C’était bien assez pour ces modestes paysans à qui il était offert de mourir opportunément dans la gloire patriotique. Songez qu’en moyenne, la solde journalière du deuxième classe oscillait autour de soixante-quinze centimes.

 

Lorsque l’heure du train approchait, le chef de gare de Vendargues en personne positionnait la barrière interdisant tout passage sur la route de Teyran, qui coupait la voie ferrée cent mètres avant la gare. Ensuite, revenu sur le quai, tel un feu-follet il allait et venait en tous sens, d’une concentration extrême, le bâton-signal aux vives couleurs rouge et blanc dans la main lui conférant la charge de la sécurité et de la direction, l’œil aux aguets, l’oreille attentive, sa fonction alors absorbait tous ses sens jusqu’à ce que le

 

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train fût passé. Sa tension dès lors retombait et il recouvrait sa sérénité. Dans un premier temps, il libérait la route de Teyran puis il s’en retournait vite à la gare, déverrouillait les portes, celle du quai et celle de l’entrée, qui conduisaient toutes deux, face à face, dans le minuscule hall où il s’occupait aussi, au guichet, de la vente des billets, des renseignements et des réclamations ; enfin, ultime opération, le contrôle des titres de transport des voyageurs qui arrivaient à destination.

Auguste présenta son billet avec réduction et la permission de congé.

« Alors, Auguste, te voilà un peu au pays ? »

Avant qu’Auguste ne bredouille une réponse, le chef de gare s’occupait du voyageur suivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                              Chapitre  III

 

 

    La permission d’Auguste se terminait. Encore quelques jours et il rejoindrait l’hôpital militaire de Perpignan où il reprendrait son service. Ces journées de congés l’embarrassèrent au point que s’il n’avait point annoncé à son arrivée sa date de départ, il s’en serait retourné bien plus tôt. Certes il eut beaucoup d’émotion de voir sa promise Françoise Fenoul, mais pouvait-il afficher son bonheur alors que Joseph, son frère aîné, sublimait par sa vie arrachée un combat héroïque, jetant dans l’affliction femme, enfants, mère, père et fratrie ? Cette permission lui avait été octroyée pour réconforter sa famille, mais pour cela encore eût-il fallu qu’Auguste employât tous les ressorts de la langue française ; or, son vocabulaire succinct ne lui permettait pas d’être la médecine bienfaisante qui sût calmer une détresse si intense. « C’est un grand malheur… un malheur terrible… allez… » Tels étaient les pauvres mots qu’il ânonnait en caressant une joue, une main, un dos. Alors, Auguste se rabattait sur son domaine de prédilection : l’entretien du potager, le soin des vignes.

Un jour, en fin d’après-midi, il reprit son habitude d’avant-guerre, une simple promenade qui le menait, par une ronde régulière, à faire une halte devant les trois cafés éponymes de Vendargues : le Bertaud, l’Olivier, le Lacroix, où il était bien rare qu’il passât la porte d’entrée seul. Il retrouvait des gars de sa génération devant l’établissement et avec eux commentait les derniers potins du pays ; ensuite, de façon alternée pour ne pas susciter de rancœurs de la part des mastroquets, un jour chez l’un, le lendemain chez l’autre, ils vidaient dans la joie une, parfois deux chopines de vins guillerets. Mais aujourd’hui, cette routine n’avait plus d’attrait. Toute la jeunesse s’était volatilisée sous des cieux infernaux, les cafetiers ne servaient plus que les vieux

 

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habitués de cinquante ans et plus, les radoteurs séniles, les vieillards perclus, de quoi se démoraliser des lendemains.

Il y eut un matin où Auguste voulut vraiment se changer les idées. En pleine semaine, il se vêtit de ses habits du dimanche prétextant une affaire en ville, il acheta un billet de train pour Montpellier. Aucune intention désavouable ne motivait son déplacement, seule une passion le justifiait. Lorsqu’il effectuait son service militaire à Bizerte en 1909, Auguste eut une authentique révélation le jour où le foyer des deuxièmes classes hérita du vieux billard du cercle des officiers dont on renouvelait le mobilier. Ce n’est qu’après un long temps d’observation pour comprendre la règle et la manière de pousser sa boule avec une queue de billard pour qu’elle heurte les deux autres et marquer le point, qu’Auguste se décida, encouragé par les camarades, à empoigner le bâton singulier de ce jeu inédit pour lui. Alors les moqueurs en furent pour leur frais. Dès sa première partie, tout hésitant qu’il soit, il exécuta en virtuose un nombre impressionnant de points. En douceur, en force, en direct ou par la bande, osant même des effets qui impulsaient à sa boule des trajectoires stupéfiantes, Auguste, en métronome, accumulait des séries à n’en plus finir. Concentré sur son jeu, il ne remarqua pas le rassemblement de curieux qu’il occasionnait. Rien ne comptait plus alors au monde que sa fichue boule carambolant les autres. Pendant les mois de son service militaire, aucun tournoi sérieux ne s’organisa au 13e régiment d’artillerie sans sa participation ; avec adresse, il s’appliqua même à perdre contre le commandant sans que celui-ci ne doutât un instant de sa propre gaucherie à ce jeu. Après son temps d’armée, Auguste n’eut guère le loisir de s’adonner à sa passion, car aucun des cafés de Vendargues ne crut rentable d’investir dans l’achat d’un billard digne de ce nom, même d’occasion. Auguste, faute de pouvoir pratiquer, rangea cet exercice dans le rayon des bons souvenirs du régiment et, de juste, c’est en racontant ses prouesses au jeu des trois bandes qu’un copain l’avait mis au défi de s’inscrire au tournoi organisé par l’académie de billard de Montpellier. Pour ne pas perdre la face en relevant le défi, il avait jugé prudent de vérifier le niveau de son adresse dans des établissements en ville pourvus de tables de bonne qualité.

Ce tournoi maintint en haleine les amateurs plusieurs soirées avant les phases finales du dimanche après-midi et la désignation du champion le dimanche soir. Dès l’inscription, Auguste se distingua : les camarades qui l’accompagnaient furent médusés

 

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par les frais de participation, car entre eux ils avaient convenu de partager le coût de la compétition et de s’accorder des agapes chez l’une des meilleures et des plus huppées tables de la ville ; or, pour le coup, l’inscription grevait une bonne partie de leur prévision optimiste. « Pas d’inquiétude, mes cadets, j’en viendrai à bout et nous banquetterons dimanche soir sans bourse délier ! » lança Auguste par pure bravade face aux regards dédaigneux de l’assistance hautaine composée de la bonne société montpelliéraine, dont quelques éléments avertis tentaient de lancer un rotary club comme il s’en créait outre-Atlantique. Évidemment, les sourires empreints d’ironie brisèrent sa provocation. Auguste et ses camarades auraient beau faire, ils ne seraient jamais pour les gens de la ville que des paysans endimanchés voire, pour certains de ces précieux, que des loqueteux prétentieux. D’entrée, par un tirage au sort orienté, Auguste affronta la meilleure main de l’académie. Dès lors, tout un chacun se délectait d’avance de la mise en ridicule du croquant arrogant. « Les occasions de rire, ma chère, sont si rares ! Ces odieux préparatifs de guerre nous gâchent tout ! » Très vite, une constatation s’imposa à tous. Le paysan possédait dans cet art une classe naturelle que rien ne perturbait, ni le chahut du public, hostile pendant la réalisation de ses coups, ni les interventions impérieuses des arbitres pour vérifier le bon aloi de son jeu tentant au passage de déstabiliser le joueur. Bien au contraire, de la première à la dernière partie amenant Auguste au triomphe, celui-ci afficha un flegme qui masquait une concentration que n’atteignaient plus les coups tordus des uns et même les amicaux encouragements des quelques autres.

Dans les jours qui suivirent sa victoire, Le Montpelliérain mondain, une feuille hebdomadaire réservée aux gens de qualité, se fendit d’un entrefilet mentionnant que dorénavant ne s’inscriraient aux tournois officiels de l’académie de billard de Montpellier que les seuls titulaires de la carte officielle d’une académie reconnue et agréée. Comme celle-ci s’obtenait exclusivement par parrainage, autant dire que la porte se fermait à tous ceux qui évoluaient hors du sérail modelé par la bonne bourgeoisie des cités. Auguste, après cet exploit, ne toucha plus une seule queue de billard jusqu’à son incorporation, le sept novembre 1914, à la 16e section d’infirmiers de l’hôpital militaire de Perpignan ; et encore profitait-il de la table juste pour vider un trop plein de vague à l’âme qui l’accablait ou franchir avec succès un écueil en apparence insurmontable. C’est parce que le billard lui imposait des difficultés à résoudre et qu’il arrivait à les

 

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solutionner par une extrême concentration, calculant avec certitude les meilleures trajectoires comme des évidences, qu’un phénomène curieux se produisait avec cet exercice ludique. Il semblait à Auguste que tout en jouant, les évènements de sa vie se dépouillaient de leurs encombrantes scories. Ainsi parvenait-il sans pression ni angoisse à une analyse claire de sa situation, dès lors il savait quelle attitude adopter. Un spécialiste du fonctionnement cérébral condamnerait à coup sûr cette théorie empirique, expliquant ce prodige par la division du cerveau et sa façon de s’activer, mais il n’est pas interdit de penser qu’une partie du cerveau sollicitée intensément par une occupation qui réclame un surcroît d’attention ou une réflexion précise sur des problèmes particuliers, ici trajectoires et intensité de la force à employer, libère une autre partie du cerveau qui dans le calme travaille à la recherche de solutions valables sur d’autres questions.

Auguste n’allait pas jusqu’à ce niveau d’étude ; il observait avec ce simple bon sens que le billard possédait une dimension au-delà du divertissement amusant, qui lui procurait un apaisement propre à considérer toutes les situations le touchant avec clairvoyance. Qu’en était-il de sa vie en ce printemps 1915 ? Dans quelques semaines, début juillet, si ses informations se confirmaient, sa section d’infirmiers du 56e régiment d’artillerie rejoindrait le front sur le terrain même qui avait vu les derniers instants de vie de son frère aîné Joseph. Bien sûr, il s’épargnerait en tant qu’infirmier les assauts meurtriers. Il remplirait son rôle avec l’assurance de rester en vie grâce au brassard marqué de la croix rouge qui le préservait en principe de tout attentat. Dès lors, le conflit ne l’empêcherait nullement de convoler. Avec Françoise Fenoul, ils envisageaient un mariage discret, sans tapage inutile, mais les circonstances qui desservaient leurs espérances les faisaient hésiter au point d’attendre des jours plus ensoleillés.

 

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La cellule familiale de Françoise se réduisait à son père Calixte Fenoul, veuf à vingt ans. En 1915, depuis vingt ans, il n’avait pas remplacé Marguerite Encontre qu’il épousa à Saint-Géniès-des-Mourgues le vingt-sept mars 1893, un contrat de deux ans de

 

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bonheur. Marguerite Encontre, de quatre ans plus âgée, était donc majeure, et native d’Avignon par pur hasard car son père, scieur de long, se louait ici et là sur tous les chantiers où il trouvait de l’embauche. Lorsqu’ils se fréquentèrent, Calixte, dont le prénom en grec ancien, Kallisté, signifie « le plus beau » – et par là pouvait remercier ses parents de la préscience qui motiva leur choix car sans discussion il incarnait la beauté – travaillait avec son père Victor comme carrier et lorsque l’exploitation de la carrière manquait de commandes, se louait à la journée cultivateur, car à l’évidence il constata très tôt que la seule beauté ne nourrissait pas son homme. Ainsi, une fois marié, Calixte installa son couple, par souci d’économie, chez son père qui habitait une maison au mas de Regagnas. Ce mas se composait de huit logements dont sept occupés par les familles Caramel, Fenoul, Courtes, Chaptal, Valentin père, Valentin fils et Valentin fille épouse Védrines. Tous les hommes et adolescents œuvraient à la carrière ; Caramel père, d’ailleurs, n’était pas peu fier d’être le responsable du carrousel, une mécanique qui régulait dans la carrière le transport des blocs de pierre. Dans le dernier logement habitait une vieille de septante-deux ans, Françoise Lhermet, qui vivait d’expédients et que tous se faisaient un devoir de soutenir ; en retour, la vieille dame canalisait volontiers les ardeurs de la dizaine de mouflets turbulents qui grouillaient partout dans le mas lorsque l’école était terminée. Ils vivaient à la façon des tribus primitives, peu importait qu’ensemble ils rissent ou s’engueulassent, tous savaient compter sur la solidarité du voisin, et chacun avait sa place. C’est là que naquit Françoise Fenoul, et là aussi que mourut sa jeune mère.

Lorsqu’il fut l’heure, les autorités militaires appelèrent Calixte pour qu’il effectuât son temps. Or, au vu de sa situation de soutien de famille, père d’une enfant, il bénéficia d’un premier report, suivi d’un second un an après, avant qu’on ne se résolve à l’incorporer en septembre 1897, pour dix mois au lieu des trois ans règlementaires, au 100e régiment d’infanterie qui casernait à Tulle. L’épisode martial achevé, il réintégra sa place au sein des carriers du mas de Regagnas jusqu’à la redistribution des rôles dans la famille Fenoul par le décès, le six octobre 1902, de Victor, le chef véritable de la famille, ce qui aboutit à l’atomisation de la cellule primitive.

Jusqu’à cette date funeste, le clan Fenoul – Victor et son épouse Philippine Fabre, leur aîné Calixte et sa progéniture Françoise, leur fille Laure et le mari de celle-ci Casimir Mirmon, lequel, sitôt la cérémonie terminée le cinq décembre 1896 rejoignit la

 

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société des pierreux, leur trois enfants et, pour finir, leur cadet Gustave, assidu à l’école communale primaire et laïque – ce clan, donc, vivait sur trois maigres salaires d’ouvriers carriers et encore dans les périodes pleines de fortes demandes en cairons, ces pierres taillées en dés rectangulaires. Après le décès du paterfamilias, Philippine, démunie, compta sur le soutien du foyer de Laure, laquelle ayant eu encore à enfanter se résolut, pour quelques picaillons, à allaiter les nourrissons que l’assistance publique lui confia. Gustave, à peine sorti de l’enfance, insuffisamment vigoureux pour le dur ouvrage de la carrière, se plaça domestique dans quelques mas ; Calixte s’éloigna à Vendargues, distant de huit kilomètres, où il savait que les exploitations de carrières réclamaient des bras solides. Auparavant, il était venu au renseignement pour trouver une modeste pension chez l’habitant, se contentant d’une simple chambre équipée d’un lit pour la fillette et d’une paillasse pour lui. C’est juste ce que pouvait lui proposer Louis-Marius Gribal, le père d’Auguste : le gîte, le couvert et les soins que prodigueraient son épouse Marguerite Reybaud à la petite Françoise. Ils s’arrangèrent à tel point qu’une dizaine d’années passèrent et qu’il apparut à tous que l’unique fille de l’un s’unirait avec le fils puîné de l’autre. Leur entente fut telle que Louis-Marius convainquit Calixte de s’adonner aux sains travaux viticoles au lieu d’un labeur dans une atmosphère appesantie de silice.

Au printemps 1915, Calixte perdit le privilège qui lui permettait en tant que soutien de famille de ne pas être mobilisé car Françoise, depuis février, avait atteint sa majorité. Mais entre la règle théorique et son application la marge est grande ; d’ailleurs, les stratèges prévoyants comptaient sur des garçons comme Calixte car ils ne les savaient que provisoirement empêchés. Calixte avait fait en 1902 et en 1905 ses deux périodes d’exercice militaire au 122e régiment territorial d’infanterie basé à Montpellier : la guerre l’invita donc dès le lundi trois août 1914 à rejoindre cette unité. Par son âge – il avait trente-neuf ans – il semblait à l’abri de l’affrontement direct avec l’ennemi et réflexion faite il jugea peu opportun de faire jouer sa situation familiale pour s’exempter en toute légalité de six mois. En outre, tous les spécialistes du conflit à venir penchaient pour affirmer haut et sans sourciller que la guerre s’annonçait brève, fraîche et joyeuse. Alors, pensa Calixte, pourquoi faire des manières pour se dérober et acquérir une réputation honteuse par une conduite indigne ?

 

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En août et septembre 1914, le 122e régiment territorial assurait la surveillance du littoral dans le secteur du port militaire de Toulon. Fin août, les hordes teutonnes eurent le mauvais goût d’envahir le pays. Surgissant dans les Ardennes, elles tracèrent droit vers Paris. Il fallait protéger Paris, afin que la capitale ne fût ni outragée ni humiliée, et qu’elle demeurât libre ! Libre par l’initiative d’un Joseph Joffre réquisitionnant tous les taxis parisiens début septembre pour opposer aux envahisseurs toutes ses forces armées, libre par les efforts d’un Calixte Fenoul et de ses camarades qui créèrent un Paris-camp retranché par le creusement de tranchées. Ils s’y employèrent de l’automne 1914 au printemps 1915 et fort heureusement l’hiver, cette année-là, ne fut en rien excessif. À la fin de ce premier printemps de guerre, le commandement expédia le 122e régiment territorial à une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Verdun. Il se positionna sur un axe partant de la forêt de Hesse jusqu’à Malancourt, en passant par Avocourt. Calixte, affecté au 3e bataillon, s’employait à Avocourt. La cruelle bataille de Verdun débuta le vingt-et-un février 1916 pour s’étaler toute l’année, l’offensive allemande utilisa en masse l’artillerie lourde, provoquant un tapis de feu qui saigna à blanc nos armées. Auparavant, dans ce secteur, les protagonistes s’intimidaient par des tirs réguliers et meurtriers, confortaient leurs positions par l’œuvre tenace des territoriaux. Calixte, sans être dans les premières lignes, n’en était pas moins exposé : il reçut son premier éclat d’obus en octobre 1915 – premier avertissement. Quand commença la bataille de Verdun, Calixte, remis de ses blessures, redoublait d’activité, ici en creusant des boyaux, là en aménageant des centres de résistance.

Face aux réguliers anéantissements partiels des forces, les états-majors réorganisaient sans cesse les régiments. Ainsi, avant que son bataillon ne fût dissous le trente-et-un août 1916, Calixte intégra le 111e régiment territorial d’infanterie de Montélimar qui appuyait et renforçait le 52e régiment d’infanterie basé lui aussi à Montélimar. Sa nouvelle affectation ne lui amena pas de changement notable. Son théâtre d’action se situait dans le même secteur mais à présent il œuvrait à une dizaine de kilomètres à l’est de Verdun, sur la zone de Damloup. Verdun fut le passage obligé, par la mise en place d’un système de rotation, de soixante-dix pour cent des régiments français ; mais si l’on tient compte des soldats réaffectés au cours de cette année terrible, par suite de réorganisations dans des régiments déplorant des pertes énormes, alors il est bien probable que le décompte en hommes ne vienne grossir la statistique.

 

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Les Allemands ne choisirent pas Verdun au hasard pour leur offensive et le fait que le Kronprinz s’impliquât directement dans cette bataille n’était pas fortuit. Il faut remonter au traité de Verdun d’août 843, qui aboutit au partage de l’empire de Charlemagne. Celui-ci avait recueilli l’héritage des Francs, cette peuplade germanique qui en son temps s’installa en Gaulle et, sur cette base, il bâtit un immense empire comparable à celui des Romains. Sa ville-capitale, Aix-la-Chapelle, participait à son projet de ressusciter la Nouvelle Rome, mais la vieille loi franque du partage du royaume entre les héritiers mâles, réinstaurée par son fils Louis-le-Pieux, fit échouer son ambition démesurée. Pourtant, cet idéal d’empire, disons de reich, s’ancra si fort depuis cette époque dans toutes les têtes germaniques que l’héritier du trône caressa ce rêve insensé de rétablir l’empire du Gross Karl par un traité de Verdun à l’envers signé par le sang de héros dignes du Walhalla.

Calixte en donna encore de ce sang des braves, blessé à nouveau par éclat d’obus le vingt-cinq octobre 1916. Ses deux blessures lui valurent d’être cité à l’ordre du 111e territorial par la décision 197 ; elles le décorèrent de la Croix de guerre avec étoile de bronze et de l’insigne des blessés. De par la loi, comme tous les conscrits déclarés bons, Calixte devait se libérer définitivement de toute forme de service militaire actif et réserve à quarante-cinq ans, soit le premier novembre 1921. En fait, l’Autorité lui délivra son congé illimité le six janvier 1919, après cinquante-trois mois de campagne qu’il terminait vivant mais hélas affaibli, à tel point qu’un virus désigné espagnol pour l’histoire médicale eut raison de sa santé le dix février 1919. Il ne fêterait pas son quarante-quatrième anniversaire, le mois suivant.

 

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Autre difficulté, le soutien familial dû à Élise Vilcourt, veuve de Joseph Gribal, tombé en mars 1915, et à ses deux petites, Marie-Louise et Marguerite. Or les temps étaient durs, car l’une des conséquences majeures de la guerre, ressentie comme une attaque sournoise par la population, fut le renchérissement du coût de la vie et un mot jusque-là inconnu apparut dans le vocabulaire courant de tout un chacun : inflation. Dès les premiers mois de cette longue guerre, les prix des produits de première nécessité tels

 

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le pain, les patates, les œufs et autres, s’envolèrent. En moyenne, chaque année de guerre affichait un taux de vingt pour cent d’inflation, ajustant les salaires à un niveau de misère que nul n’avait jamais connu. À l’arrière, le risque de mourir de faim n’était pas moins grand que celui de trépasser au front, fauché par la mitraille.

Quand Auguste s’en retourna de Montpellier après sa journée de billard, s’étonnant de voir une femme conduire un tramway et davantage encore de constater que les gens à l’intérieur s’en remettaient à sa diligence, il jugea sa situation trop incertaine pour s’engager par mariage. Il savait surtout par sa promise, orpheline de mère en bas âge, combien elle souffrait encore de cette absence ; mais par-dessus tout, sa résolution d’attendre s’imposa par le regard qu’il endurait de ses nièces dans lequel il lisait une incompréhension mêlée de durs reproches lorsqu’elles le détaillaient, vêtu de son uniforme. Il lui parut alors intolérable de fabriquer par sa disparition sans doute héroïque mais à coup sûr prématurée une fratrie d’orphelins. Il pensa même à libérer Françoise de sa parole de façon officielle, afin qu’elle pût sans passer pour une dévergondée répondre favorablement à une demande en mariage. Sa vie étant en suspens pour toute la durée incertaine de la guerre, Auguste se refusait à obliger Françoise à de longues fiançailles, mais celle-ci l’arrêtait net :

« La guerre s’arrêtera un jour… Le bon sens prendra le dessus… Nous ne sommes plus à l’époque des guerres qui duraient des cent ans… ! Oui, Auguste, cent ans ! On t’a pas appris ça, à l’école ? Patientons, on verra après… »

Lorsque sa permission s’acheva, Auguste prit seul le chemin de la gare de Vendargues. « Je partirai par le premier train, cela vaudra mieux pour tout le monde » avait-il déclaré. Il redoutait aujourd’hui les au revoir déchirants sur un quai de gare où s’engouffraient les courants d’air glacials. Puis, un pressentiment qu’il se refusait à nommer superstition lui dictait de ne pas rejouer les adieux que son frère Joseph avait fait ici même l’été de l’an passé. Aussi, de bon matin, dès potron-minet, croisant par les rues du village des chiens maraudeurs qui vagabondaient, des chats revenant de quelque chasse nocturne, Auguste s’imprégna pour des temps indécis de son pays à lui.

 

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Avant de partir avec la 16e section d’infirmiers sur le front de Champagne, Auguste se devait de déposer en faveur de son cousin Jean-Louis Bonnefoi devant le conseil de guerre permanent de la 15e région militaire. Or, que savait-il au juste de son fantasque cousin ? Presque rien en somme puisque de sa vie il ne l’avait vu que deux ou trois fois.

Jean-Louis naquit à Saint-Jean-de-Védas le douze novembre 1882, où ses parents Jean-Baptiste Bonnefoi et Lucie Gribal s’installèrent après leur mariage en 1876. La tante Lucie devint la marraine d’Auguste et lui donna comme second prénom Lucien. Jean-Louis vit donc le jour l’année même des fameuses lois de Jules Ferry ; de cette école laïque, gratuite et obligatoire, il en bénéficia jusqu’à la limite prévue par le texte : le décès de son père, modeste cultivateur, le vingt-trois juillet 1895, l’obligea à se louer pour des travaux d’hommes faits. Alors il serra les dents et, aussi et surtout, les poings. Très vite, il joua de ceux-ci pour attirer du moins la crainte sinon le respect dû à son nouveau statut de chef de famille, responsable à treize ans de sa mère Lucie et de sa sœur Marguerite Joséphine, de trois ans son aînée, qui, elles, travaillaient à la saison des vendanges ou à la journée pour d’éventuelles besognes ménagères. Précipité sans transition dans le monde adulte, Jean-Louis usa de la violence pour interdire et ne pas subir la règle qui veut que les anciens aient autorité jusqu’à l’abus sur les novices. Ainsi, il avisa la société où il évoluait par le prisme de la férocité ambiante ce qui, dès sa prise de conscience, faussa son analyse. Au demeurant, Jean-Louis faisait montre d’un incontestable dévouement, mais gâché trop souvent par des emportements à cause de broutilles. Dans ces moments de tumulte, seule Lucie parvenait à le calmer en l’enlaçant comme une mère sait étreindre d’amour son enfant saisi d’une crise mauvaise.

Le trio familial subit une modification à l’orée du vingtième siècle lorsque Marguerite Joséphine épousa Henri François Aynard, le vingt-huit décembre 1899. La position sociale d’Henri François, employé de commerce, ne laissait pas d’intriguer Jean-Louis. Vue de Pignan, cette activité possédait un lustre qui révélait sa condition médiocre et le jeune homme de dix-sept ans se prit alors d’ambition pour arracher à la société un poste plus reluisant : son beau-frère Aynard, natif d’Abeilhan, avait-il hésité, lui, à faire le grand saut à Montpellier et à postuler à un emploi dans une entreprise de commerce ? C’est à partir de cet exemple que Jean-Louis se convainquit que l’état de

 

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domestique agricole ne l’élèverait pas au pinacle. Il considérait Aynard, qui possédait une certaine envergure et avait su anticiper sur le secteur d’activité qui prendrait de l’essor en s’établissant, pour profiter de la vague, courtier en produits agricoles, ce qui lui garantissait un certain rang social peu après son mariage. Jean-Louis, en comparaison, se trouvait démuni de cette capacité à savoir se placer et à profiter de ces rares rencontres qui bouleversent un jour une destinée ; d’autant que Lucie, par son choix de continuer à vivre avec lui, empêchait par une affection trop protectrice qu’il ne s’ouvrît un chemin personnel. Il attendrait d’être majeur et de passer l’examen d’entrée dans le monde des adultes, réglé par le conseil de révision.

Celui-ci, chaque année, se déroulait au chef-lieu du canton. Tous les jeunes gens de vingt ans se devaient de se présenter devant les autorités militaires qui jugeaient les aptitudes physiques, intellectuelles et familiales du garçon avant d’inscrire sur la fiche ce simple mot : « bon », pour la plus grande satisfaction du garçon lui-même, mais aussi des édiles des communes du canton, qui effectuaient le déplacement et s’enorgueillissaient que tous leurs gars fussent aptes au service, preuve que leur village pouvait s’estimer comme le plus sain et le plus salubre, où florissaient les garçons les plus vigoureux du canton. Il y avait aussi, et c’est bien normal, ici et là, des petits groupes de jeunes filles, des rougissantes, des exubérantes, des taquines et, confessons-le, des polissonnes, dont l’œil avouait un émoustillement singulier à la vue de ces Apollons champêtres exposés à l’envie, tels des bêtes de somme de la grande foire aux ânes de Montpellier.

Les jeunes hommes, durant cette mémorable journée, devaient affronter l’épreuve redoutée de l’examen physique. Elle se déroulait dans la maison commune, à l’intérieur de laquelle étaient disposées des tables devant les murs de trois des côtés. Derrière l’une de ces tables, bien assis, un officier de santé annotait la feuille que lui présentait le conscrit, dès que son assistant avait testé ce dernier à l’un des appareils de mesure installé à proximité. Tout y passait : le poids, la taille, les yeux, les poumons, le cœur et bien sûr les génitoires, palpées il est vrai par un médecin d’expérience. Le quatrième mur servait de vestiaire ; en fait, les jeunes gens déposaient à même le sol leurs vêtements, roulés en boule sur les chaussures, afin de s’exhiber dans une nudité complète et absolue, tels qu’à leur naissance, devant une dizaine d’inconnus. Les pudiques – peu ou prou, tous l’étaient – s’assuraient de l’imprimé où seraient

 

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mentionnées leurs particularités pour camoufler au moins, avec un naturel forcé qui occasionnait le rougeoiement des pommettes, une virilité devenue timorée. Un vieux sergent, chargé d’organiser le déroulement parfait des différents examens, créait au mitan de la salle un long serpentin humain et sans malice conviait les conscrits à resserrer les rangs, pour que tout le monde pût prendre place, avec toute la crudité de son langage vert : « Allez la bleusaille ! Pas d’émoi de jouvencelles ! Bite à cul ! On est entre hommes, que diable ! » Puis, tirant l’un, poussant l’autre, il les tassait, celui-ci contre celui-là, et de fait annihilait d’un coup toute forme de pudeur.

1902 : Jean-Louis Bonnefoi était conscrit. Le conseil de révision se tenait à Pignan, chef-lieu du canton. Jean-Louis vivait un dilemme insoluble. S’il voulait éprouver comme les camarades de sa génération le rite d’entrée dans l’âge adulte, il devait répondre à la convocation ; mais de par sa condition familiale il n’ignorait pas que les militaires l’éjecteraient dès la rédaction de l’état civil car, orphelin de feu Jean-Baptiste Bonnefoi, fils aîné d’une veuve, la morale l’obligeait à assister sa mère et donc la patrie le dispensait des trois années de service. Se voir éliminer en début du conseil, si ça se trouve le premier de tous, sous des regards réprobateurs, lui sembla, par l’idée qu’il se faisait de l’honneur, proprement insupportable. Pour la première fois de son existence, lui qui ne se dérobait jamais face aux coups durs, se résolut à se défiler devant cette honte inéluctable. Un aréopage de beaux parleurs avait déterminé son éclipse : « De source sûre, lui avait-on dit, si tu ne te présentes pas, tu seras bon ». Il suivit le conseil fallacieux. De toute la journée, ni sa parentèle, ni ses amitiés ne le virent. Puis il attendit la fin de la soirée afin de se mêler sans vergogne à toute la jeunesse au bal des conscrits, où nombreux étaient ceux qui arboraient fièrement sur la poitrine la cocarde tricolore. Son absence entraîna la conséquence tant désirée : sa fiche militaire s’annota d’un « bon absent ». L’objectif était atteint ; bon parce qu’absent, certes, mais bon quand même, c’est ce qui lui importait et personne ne s’aviserait de le désobliger par un supposé patriotisme faiblard.

Jean-Louis apprit que le tirage au sort lui avait attribué le numéro 145, ce qui le positionnait en deuxième partie de la liste. Il patienterait donc plusieurs mois avant de rejoindre l’effectif de son unité. Convoqué le quatorze novembre 1903, il incorpora le 122e régiment d’infanterie casernant à Rodez. Là, il n’échappa à aucun de ses chefs, lors des différents entretiens, que le cas Bonnefoi était en distorsion par rapport à l’article 21

 

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de la loi Freycinet du quinze juillet 1889, qui le justifiait soutien de famille. Malgré tout, Jean-Louis voulait que l’on tînt compte de son souhait d’effectuer son service comme les gars de sa classe. Il dut donc, par devant le conseil d’administration de son régiment, tenu en mars 1904, renoncer officiellement au bénéfice de sa dispense et dans le même élan s’engager pour trois ans d’armée. Cependant, lorsque l’autorité militaire se pencha sur son dossier pour l’orienter dans les services, son absence lors du conseil de révision, jugée inacceptable, pesa en sa défaveur, outre le résultat de l’enquête de moralité qui le desservit, car on ne joue pas avec ses poings sans risquer de se fabriquer une certaine notoriété.

L’engagé militaire Bonnefoi servit donc dès juin 1904, en guise de recadrage, chez les « Joyeux », à Bizerte ou à Tunis, dans l’un des quatre bataillons d’Afrique du 4e régiment de zouaves. Le commandement comptait sur le fort soleil du lieu pour ramollir les têtes dures ou appréciées comme telles. Il y expédiait les malfaisants, les malfaiteurs, les repris de justice, la racaille mais aussi les mauvaises réputations, les pas-de-chance, les pauvres bougres abandonnés à la naissance qui chercheront toute leur vie un peu de chaleur humaine qu’ils ne croiseront ni à l’orphelinat, ni par les placements chez les frustes paysans où ils s’échineront comme bêtes de somme, alors pourquoi ne pas tenter l’aventure par une évasion, faire la belle et se la couler douce sous des cieux cléments ? Mais dura lex, sed lex : la dure loi matait ces rebellions par le parcours classique de la maison de redressement, puis la colonie agricole, lieux propres à discipliner toutes les turbulences et, en fin de cursus, pour le trublion invétéré, les « bat’d’Af’ » et le terrible Biribi.

Le dressage de Jean-Louis dura presque un an, avant d’être versé en mars 1905 au 24e régiment d’infanterie coloniale. L’avantage de cette unité était son regroupement, entre chaque mission, soit à Cette soit à Perpignan. Pour Jean-Louis, cela facilitait les retrouvailles avec les siens à Pignan, où sa mère Lucie vivait au foyer de sa fille Marguerite ; celle-ci avait accouché de deux garçons, René en 1900, qui mourut très vite, et Jean en 1904. Jean-Louis se plaisait tant dans cette vie martiale qu’il renouvela son contrat pour trois ans supplémentaires et Lucie se satisfaisait du chemin emprunté par son fils, malgré le danger vital. Une voie où somme toute il s’épanouissait, vivant hors des coteaux de misère qu’était devenue la sphère viticole, en particulier pour les journaliers agricoles.

 

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Car dans la deuxième moitié du XIXe siècle, la vigne souffrit du mildiou, de l’oïdium, puis, horreur absolue, du phylloxéra. Malgré tout, la vigne non seulement survécut dans le Midi, mais l’on vit aux alentours de 1890 son développement effacer quasiment toute autre culture à son profit. L’époque de surproduction arrivait dans le Languedoc. Or, de mémoire de vignerons, le vin, depuis les époques lointaines se vendait sans réclame, la demande dépassant toujours l’offre. La balance penchait par trop du côté des consommateurs au point que les propriétaires virent le bon filon et s’engouffrèrent dans cette production, même ceux qui n’y connaissaient guère et aussi ceux qui exploitaient des terres dans les départements français d’Algérie. Ils n’étaient pas les seuls. Des canailles sans vergogne ouvrirent les yeux sur ce marché lucratif et fabriquèrent un liquide baptisé « vin » à partir d’acide et de produits chimiques, excluant le plus petit grain de raisin, à un prix ridiculement bas. La fraude s’installa et se pratiqua à grande échelle, en dépit de la loi définissant le vin comme étant le produit de la fermentation de raisin frais. La fraude camoufla le problème réel de la surproduction, attirant sur elle les foudres de toutes les classes de viticulteurs.

Le printemps 1907 fut le point culminant de la rage anti-fraude. Comme à l’accoutumée face à des crises d’ampleur, les parlementaires prirent la décision de créer une commission ad hoc. La commission ! Maître mot en démocratie pour toutes situations : examiner l’état des choses ; rédiger un rapport ; proposer une loi exemplaire. Or, le temps des palabres était passé : place à la révolte des gueux ! À sa tête, celui qui unifierait tout le Midi viticole, le « Rédempteur » Marcellin Albert, parti d’Argeliers accompagné de quatre-vingt-sept viticulteurs donnant de la voix avec la Vigneronne, l’hymne des gueux :

 

 

« Jadis tout n’était qu’allégresse,

Aux vignerons point de souci,

Hélas aujourd’hui la tristesse

Règne partout en ce pays

On n’entend qu’un cri de colère

Un cri de rage et de douleur… »

 

 

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Ils se retrouvèrent cinq cent mille au moins en arrivant au port, le neuf juin 1907 à Montpellier, point de rassemblement de tous les comités de défense viticole, à écouter le maire de Narbonne, ce bon docteur des pauvres Ernest Ferroul qui, après avoir préconisé la grève des impôts, appela dès ce jour à la démission de tous les maires du Midi. Cette démarche anarchiste intolérable provoqua la réaction répressive du chef du Gouvernement, Georges Clemenceau, le futur « Tigre ». Lucie Gribal avait appris de Louis-Marius, son frère de Vendargues, que les paysans du village pourchassés par la force gendarmique n’eurent alors d’autre solution que d’investir, comme aux temps moyenâgeux, leur église Saint-Théodorit, lieu d’asile par excellence. À ce point culminant de la répression, le 17e régiment d’infanterie, composé d’autochtones, d’urgence transféré de Béziers à Agde, se mutina le vingt-et-un juin 1907 et revint à Béziers crosse en l’air pour défendre du châtiment leurs pères, leurs frères, leur parentèle. Lucie fit brûler un cierge béni pour la protection accordée à son Jean-Louis de toutes ces turbulences où il aurait plongé à poings fermés, et aussi pour ne l’avoir pas incorporé dans ce régiment factieux où il se serait indiscipliné. Les mutins, par ailleurs, furent expédiés à Gafsa, en Tunisie, et les meneurs versés dans un bataillon d’épreuve. À la veille de la guerre, le régiment casernait à Épinal où les belles images l’édifièrent d’une façon salutaire, avant d’être plus qu’à son tour désigné pour les premières lignes.

Or, arriva l’été 1908. C’était tôt le matin d’une belle journée de fin juin. Dans leur maison de village, route de Cournonterral, Henri Aynard et Marguerite étalaient le beurre sur une tranche de pain, le café filtrait, Lucie avalait un peu de soupe chaude. Des coups furent assenés contre la porte.

« Au nom de la loi, ouvrez ! Gendarmerie nationale, ouvrez ! Sinon nous entrons de force !

– Mon petit ! » cria Lucie. Blême, Henri Aynard tourna la clef, une escouade de gendarmes le bouscula en investissant la cuisine.

« Constatons qu’il est six heures ; par le mandat que voici, avons mission de perquisitionner. Gendarmes, faites votre devoir », dit le brigadier en remettant à Henri Aynard l’ordonnance.

« Vous sommons de nous remettre les clefs du cellier et de toutes autres dépendances », ajouta-t-il, restant sourd à toutes les demandes d’explications sur le motif de cette intrusion ahurissante, tandis que ses hommes ouvraient les placards,

 

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vidaient les tiroirs, ravageaient consciencieusement la maison, sans souci du petit Jean qui, debout dans son lit, pleurait d’abondance. Lucie eut le réflexe de saisir l’ordonnance des doigts de son gendre : son pressentiment était fondé. Parcourant la feuille de justice, elle constata que le nom de son fils s’accolait au mot « désertion ».

« Regardez, Henri, si vous comprenez la même chose que moi ». Sa voix chevrotait au rythme de son souffle coupé.

Henri lut en forçant la voie sur l’essentiel : « soldat Jean-Louis Bonnefoi…, manquant à l’appel du dix-sept juin 1908…, déserteur à la date du vingt-quatre juin…, coupable de désertion en temps de paix…, à l’étranger…, avec emport d’effets militaires…

« Dans quel pétrin s’est-il fichu, l’animal ! Oh, pardonnez-moi, ma mère, non ! Ça ne peut pas être bien grave ! Demain, oui dès demain, je prendrai un congé pour la journée, et j’irai voir un homme de loi, un juge de paix, un avoué ou un avocat, ne vous inquiétez pas ma mère, je suis là ».

Henri Aynard savait ce qu’il devait à son beau-frère : ni plus ni moins que son bonheur conjugal. Quelques années auparavant, Henri, employé de commerce pour le compte de la maison Arbousset Étienne, démarchait le propriétaire foncier qui utilisait Jean-Louis. Pour ce dernier, la journée de labeur s’achevait et c’est alors qu’Henri eut la révélation d’un bonheur possible par la vision d’une jeune femme semblant attendre le juvénile domestique agricole. De longues semaines s’écoulèrent avant d’en savoir plus, avant que par impatience il ne s’en allât trouver Jean-Louis en lui donnant l’impression d’une rencontre fortuite. Dans la vigne où il s’activait, ce dernier aperçut, sur le chemin qui ne menait nulle part après cette vigne, un chariot léger tiré par un mulet docile. Henri usait de ce mode de locomotion pour visiter ou pour fournir des produits à sa clientèle agricole. Sans façon, Henri héla Jean-Louis : « Hé ! l’homme ! » Ce terme employé à dessein flatta l’adolescent.

« Excusez-moi, mais je crois que je me suis perdu, je somnolais un peu et celui-là m’a traîné jusqu’ici. Mais il me semble vous connaître, vous êtes le cultivateur de ce propriétaire avec qui j’ai traité lors de ma dernière tournée. Alors je suis content de vous rencontrer, vous allez me dire vos impressions sur la qualité de nos derniers sulfates, j’aime à savoir l’avis des vrais utilisateurs de nos produits.

 

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Pendant tout le temps de cette entrée en matière, Henri sortit de la poche de sa veste sa blague à tabac et le carnet de papier Job propre à rouler une cigarette. « Une cousue main ? » dit Henri tout sourire en tendant le tout à l’adolescent, l’élevant pour le coup au rang d’homme. Le ton affable par lequel il s’exprimait plut à Jean-Louis, qui versa dans une situation propice aux confidences personnelles. Ainsi, à la fin de la rencontre, Henri, sans avoir l’air d’y toucher, avait meublé sa curiosité. Il ne lui restait plus qu’à favoriser l’amitié et la complicité du frère pour s’attirer les faveurs de la sœur, et le transformer en messager, en porteur de présents, en avocat de sa dévotion auprès de Marguerite.

Le devoir accompli, la maison soigneusement mise à sac par la force légale, les gendarmes se retirèrent avec toutes les lettres que Lucie avait reçues de son fils. En fait, la correspondance dénombrait une faible quantité de courrier cacheté, car mieux que les longues lignes d’écriture en rangs serrés dont la difficulté le rebutait, Jean-Louis préférait donner des nouvelles brèves de son vécu par des cartes postales illustrées. Elles l’enthousiasmaient par leur variété et facilitaient le partage de ses impressions sur les lointaines colonies qu’il sillonnait. Outre une fréquence d’envoi plus soutenue, d’autres avantages se révélaient à lui : d’abord le passage sans problème au crible de la censure, puis la passion suscitée par la collection de toutes ces vues admirables qu’il avait pour décor quotidien et la transformation en cartes postales des poses photographiques du fils prodigue plein d’affection. Tous ces trésors classés avec soin par Lucie, usés par ses yeux pour les avoir souvent et longtemps regardés, partaient comme pièces à conviction.

« Soyez sans inquiétude, l’administration judiciaire vous rendra ces éléments d’enquête, après avoir opéré le décryptage des documents » avait dit le brigadier, pas peu fier de son butin dérisoire qui, pour des années, privait une mère de ces petits riens qui nouent tous les fils des souvenirs précis.

Le lendemain, Henri Aynard, fidèle à sa parole, exposait à maître Anduze, avocat au barreau de Montpellier, les faits délictueux que ce dernier décortiqua.

« Le cas de votre beau-frère est limpide comme l’eau de source. En tant que militaire il sera jugé par une cour martiale, ainsi il ne pourra pas être défendu ni par moi-même, ni par un de mes collègues civils : c’est un officier qui jouera ce rôle, et je vous tromperai en disant que son conseil se citera en exemple. Donc, selon l’expression triviale, il passera au tourniquet ; et comme le jeu du même nom, ce tourniquet-là est

 

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totalement imprévisible. Bien sûr, il y a le code militaire, et que nous raconte-t-il, ce code ? De mémoire je puis vous dire que pour le moins grave, soit l’emport d’effets militaires, il risque de six mois à deux ans de prison. Ensuite, le plat de résistance, soit une désertion à l’étranger et en temps de paix : la peine s’échelonne entre deux ans et cinq ans de travaux publics.

« Ne soyez pas soulagé, monsieur Aynard, ces travaux-là s’effectuent aux ateliers spéciaux et les condamnés qui en reviennent ont des marques indélébiles dans leur chair et leur mémoire. En clair, c’est Biribi ! Un nom guilleret, Biribi, cela sonne comme un nom de cocktail qu’on commande au garçon du Grand Café du théâtre de la Comédie ! Pourtant l’euphémisme cache une réalité sinistre puisqu’il s’agit de bagne, des bagnes militaires. Nous sommes peu à connaître cette réalité. Sachez qu’en Afrique du Nord – au Maroc, en Algérie, en Tunisie – sous un soleil torride et en certains lieux, si vous êtes curieux vous croiserez des êtres faméliques aux yeux de félins, s’activant sur des routes irréelles partant de nulle part et allant vers le néant, réduisant des blocs de pierre en ballast. Les réputés irrécupérables sont chevillés à une chaîne traînant un boulet … ce n’est pas une légende ! … Le tout sous le fouet du chaouch, le garde-chiourme indigène trop heureux d’être du bon côté du manche, de plus payé pour donner le fouet ou le nerf de bœuf aux colons – ou plutôt à des gens vus comme tels.

« L’horreur va au-delà de l’inhumanité, au-delà de la bestialité, nous voilà revenu à la question du tourmenteur du Moyen Âge avec la crapaudine, le silo et j’en passe… Mon conseil, monsieur Aynard, est celui-ci : si vous avez un contact avec votre beau-frère, incitez-le de toute urgence à faire amende honorable par une soumission sincère, autrement il chantera amèrement cette chanson :

 

 

« Compagnons de misère

Allez dire à ma mère

Qu’elle ne me verra plus, j’suis un enfant

Vous m’entendez

Qu’elle ne me verra plus

J’suis un enfant perdu ».

 

 

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Maître Anduze, tout en articulant ce couplet, serra la main d’Henri Aynard, l’exhorta au courage et lui glissa d’une voie détachée que la question des honoraires se réglait à son secrétaire.

Des mois s’écoulèrent. Henri s’était établi courtier en produits agricoles, ses affaires tournaient bien, son carnet d’adresse valorisait son entreprise, son portefeuille de clients le conduisait vers l’aisance. Or il arriva qu’à plusieurs reprises il se sentît observé. Ce n’était qu’une impression ; pourtant, depuis que son beau-frère avait déserté, quand une personne le regardait intensément il se troublait et se persuadait que la « secrète » portait sur lui un soupçon. La « secrète » sous-entendait la police secrète, car chacun se disait et se répétait que les espions circulaient partout, épiaient les moindres faits et gestes et rendaient rapports sur rapports à l’ennemi séculaire teuton. Certes, on avait rendu son honneur à ce sombre capitaine juif qui perturba des années durant la nation, au point que des familles s’entredéchirèrent. Mais peut-être que des rastaquouères de tout poil trahissaient sans vergogne, et c’était alors heureux que la « secrète » veillât sur la population des vrais patriotes. Néanmoins, Henri Aynard s’agaça à tel point qu’il penchait pour franchir la porte du commissariat et porter une plainte valable, circonstanciée par les relevés troublants notés sur son agenda. Ce fut précisément ce jour-là qu’un homme mal entretenu l’aborda avec une dure vivacité.

« Aynard, c’est toi ! Je t’ai filé le train un brin, savoir des fois si t’en croques de la rousse… Bon, alors voilà : Bonnefoi a besoin d’artiche parc’que la cavale ça coûte, il dit que tu peux allonger les biftons, et que t’es malin à entortiller les vieilles badernes ».

Cette dernière évocation rappelait la façon dont Henri s’exempta du service militaire pour lequel il avait peu de goût et surtout qui bloquait son ambition trois longues années. Dans sa jeunesse, Henri avait eu à souffrir de ce que le médecin dépista, après une longue palpation, pour être une hernie inguinale. La prescription, à base d’interdictions, lui défendit tout le bonheur des jeux fous, vifs et rugueux de son âge. Ce même médecin, appelé plus tard à la rescousse, fournit un dossier inattaquable, qui prolongea l’interdiction à l’activité entre toutes connue pour sa brutalité : l’armée.

« Bien sûr que je peux tout à fait aider Bonnefoi ! Mais je veux être sûr de l’aider, lui. Donc il faut organiser une rencontre. Cela ne me pose aucun problème de me déplacer, par mon métier je dois courir les chemins, cela n’éveillera pas les méfiances ».

 

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L’homme qui s’entremit pour faciliter le contact répondait au surnom de Grand’Bousille, pour la raison que les tatouages inscrits dans la chair se désignaient « bousilles » chez les tatoués eux-mêmes, et que cet homme se prévalait d’un seul et grand tatouage décorant son dos en entier : des mois à supporter le travail à la plume d’acier et à la lame de rasoir, outils ordinaires du bousilleur.

Ainsi les beaux-frères se rencontrèrent. Henri insista par tous les arguments possibles pour amener Jean-Louis à la raison. Un moment, il crut emporter la décision en lui démontrant que parmi sa clientèle il dénombrait certains propriétaires fonciers pourvus d’entregent. Cependant rien n’y fit. Jean-Louis resta évasif sinon fuyant. Par la suite, ils ne correspondirent que par les bons offices de Grand’Bousille, qui portait les subsides à l’un, ramenait les billets laconiques de l’autre qu’Henri détruisait sitôt qu’il en avait pris connaissance, s’efforçant de bien utiliser sa mémoire pour rapporter mot pour mot à Lucie les écrits de son fils. La situation s’éternisa jusqu’au vingt-et-un mars 1912. Alors, pour une raison aussi obscure que sa désertion, Jean-Louis se présenta à l’appel en toute innocence. Toutefois, une absence de presque quatre ans n’allait pas sans conséquences. D’abord il goûta à la honte du cachot avant de passer devant le conseil de guerre dans sa séance du sept mai 1912. La sanction, par application brutale du règlement ne pouvait qu’être que coercitive. Jean-Louis l’attendait lourde, mais mentalement il était prêt à payer l’addition. Il n’imaginait pas que son beau-frère Aynard pût, depuis les coulisses, par ses relations, l’alléger même de quelques semaines de bagne. Pourtant, l’énoncé de la sentence stupéfia par son indulgence. Le conseil condamna Jean-Louis à six mois d’incarcération dans la prison militaire de Toulon. Le tourniquet, dans sa grande bienveillance tourna, vira et s’arrêta juste sur la case clémence. En fait, l’appréciation du soldat de base s’était modifiée depuis que le chansonnier Montéhus magnifia vers 1910 les mutins du 17e régiment d’infanterie de Béziers ; le refrain de sa chanson trottait dans toutes les têtes, et les officiers supérieurs eux-mêmes se surprenaient en le sifflotant.

 

« Salut salut à vous !

Braves soldats du dix-septième

Salut ! Braves pioupious

Chacun vous admire et vous aime

 

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Salut, salut à vous !

À votre geste magnifique

Vous auriez en tirant sur nous

Assassiné la République. »

 

« Que voulez-vous ! Le pioupiou Bonnefoi est une tête brulée, mais c’est un soldat sur lequel la République pourra compter le moment venu, à l’exemple des soldats de l’an II ». Par ses notes de musique bien placées, Montéhus accorda en somme les circonstances atténuantes à l’acte insensé de Jean-Louis.

Le dix-neuf septembre 1912, tout semblait se remettre en ordre : sa peine s’achevait ; la prison l’élargissait ; l’armée le versait au 22e régiment colonial stationné à Hyères. Que lui prit-il donc ce lundi vingt-trois août 1913 ? Quel souffle mauvais traversa son esprit pour ne pas répondre à l’appel ? Pourquoi écouta-t-il encore ses vieux démons malfaisants ? À Pignan, les gendarmes réinvestirent la maison de la route de Cournonterral, la saccagèrent consciencieusement, autorisés par la loi qui leur ordonnait une investigation scrupuleuse. La moisson fut moins fournie que lors de la première enquête : une paire de chaussette, un bonnet, un vague tricot, le tout semblant appartenir au repris de justice. Néanmoins, conjointement à cette action tapageuse d’intimidation, la surveillance s’intensifiait, les souricières se plaçaient aux endroits judicieux, il suffit que la « secrète » fît en toute discrétion parler les bavards, les cafards et les salopards prétendus durs de durs, et alors les renseignements affluèrent. Un comité d’accueil particulier s’organisa le seize février 1915 à la gare de Cerbère. À peine Jean-Louis eut-il posé le pied sur le quai qu’une demi-douzaine d’argousins l’empoignèrent, le clouèrent au sol de toute leur masse et crièrent comme pour un sourd de ne pas bouger ; comment cela aurait-il pu être possible, à six contre un, pris par surprise, mains et pieds vite entravés ?

Le chemin de croix, bien avant la date prévue par le calendrier pastoral, débutait pour le mauvais sujet. Car Jean-Louis dépendait à présent de la 15e région militaire dont l’administration se situait à Marseille. Tout le long du trajet, grâce à une publicité douteuse faite à son propos par la force publique qui le ramenait, Jean-Louis fut exposé à la vindicte de tous les mâles patriotes et de leurs femelles, jugeant inadmissible de lâcher le champ d’honneur, ignorant que sa désertion datait d’avant la mobilisation

 

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générale. Crachats, insultes, coups de canne et d’ombrelles, sous la molle réprobation des gardiens, furent le lot de Jean-Louis, qui encaissa l’opprobre, pressentant qu’à la séance du conseil de guerre qui statuerait sur son cas, le tourniquet se bloquerait sur la case « travaux à perpétuité ». Il réalisa au cours de ce périple que sa vie même se jouerait pour l’exemple, car il fallait dans cette époque belliqueuse remonter un moral qui flanchait. Une immolation, rien de tel que ce genre de pâture aux cocardiers de tout poil. Quand l’Autorité le lui permit, Jean-Louis écrivit aux siens un court billet.

 

« Mes biens chers parents,

 

Quand vous lirez cette lettre, je serais en train de subir le juste traitement, au pain sec et à l’eau, que me vaut mon inconduite. Mon retour ici à Marseille fut pénible, les gens ne m’ont pas épargné. J’ai dans l’idée que mon procès sera d’une grande sévérité. À ce propos, mon cher beau-frère, si tu pouvais plaider auprès de tes relations pour qu’ils fassent valoir à mes juges quel est mon véritable caractère afin qu’ils inclinent à la tolérance et me donnent plutôt l’occasion de me battre contre les sales Boches ? »

 

Lorsque sa famille reçut ce mot, vers la fin mars 1915, Lucie venait d’apprendre par un courrier de son frère Louis-Marius que son fils à lui, Joseph – et donc son neveu à elle – était mort au combat le quatorze mars à Beauséjour. Elle s’en voulut de ne pas pouvoir elle-même parler de son fils avec fierté. Au vrai, elle priait le Ciel que jamais il ne s’introduisît dans les bavardages qu’elle tenait avec ses voisines, la marchande des quatre saisons qui poussait sa charrette à bras, ou même le curé du village. Henri Aynard vit dans ce glorieux décès une opportunité à mettre au profit de Jean-Louis. Il tirait argument de ce raisonnement : si Joseph, cousin germain de Jean-Louis, avait fait le sacrifice de sa vie, cela prouvait que cette famille possédait comme innée l’étoffe des héros ; il ne servait à rien de trop punir l’un de ses fils, mieux valait envoyer sur le front un garçon pourvu de façon atavique de ce sang généreux. Dans un premier temps, il était nécessaire de connaître l’affectation militaire du cousin Auguste afin que Jean-Louis citât comme témoin de moralité celui qui avait obtenu le certificat de bonne

 

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conduite à l’issue de son service militaire. Sa parole pèserait favorablement car lorsqu’il s’exprimerait, tous entendraient son frère défunt Joseph.

 

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Auguste, Jean-Louis… D’un proche cousinage et pourtant si éloignés de caractère, que savaient-ils de leurs origines ? En réalité très peu de choses : que Louis-Marius, le père du premier, appartenait à la même fratrie que Lucie, la mère du second, et que ces deux là avaient eu un frère aîné, Joseph Denis, décédé depuis 1904, à qui ils devaient d’avoir une jolie cousine sensiblement de leur génération, Christine, au destin tragique. Mais au degré supérieur, les grands-parents Jean-Antoine Gribal et Virginie Rousset, trépassés bien avant leur naissance, se les imaginaient-ils seulement, à une époque – vers 1870 – où se faire portraiturer à l’économie par un photographe était réservé à une élite aisée, car le commun n’affichait pas encore cette vanité ? Certes, dans les veillées, les fils évoquaient leurs aïeuls, qui vivaient à leurs dires dans une époque idyllique ; ou qu’alors, malgré les temps difficiles, les gens avaient à cœur, en se serrant les coudes, d’entrevoir le bonheur. Mais les enfants, les adolescents, absorbaient peu de ces histoires du passé, ils entendaient leurs devanciers ratiociner, et ils n’y prêtaient pas attention. Auguste, Jean-Louis, Christine, conservaient dans un coin de leur mémoire que le grand-père était originaire d’Aspiran, mais ils méconnaissaient le détail de cette affaire de pérégrination qui se déroulait un peu avant le mi-dix-neuvième siècle. Ce Jean-Antoine avait été ce qu’ils devraient être à leur tour : des gens de glaise, car il leur semblait que de toujours cela fut leur condition. Et dans le tréfonds de leur conscience ils devinaient l’arrière-grand-père, dont ils ignoraient le prénom, le père de Jean-Antoine donc, courbé vers la terre, lui arrachant de ses mains la subsistance journalière pour lui et les siens. Louis, car tel était son prénom, vint du Pouget, vécut avec son épouse Magdelaine Jeanjean à Aspiran, puis y mourut. Comme tant et tant de laboureurs riches ou pauvres le plus souvent, n’en déplaise à monsieur de la Fontaine, son empreinte s’effaça très vite de la surface bosselée de la terre, au point qu’en deux générations plus personne, proche ou non, ne parlait de lui. Avait-il même existé, ce Louis d’Aspiran ? Les registres, d’une façon laconique et formalisée, dès que les

 

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officiers civils de la nouvelle République du vingt-deux septembre 1792 s’en emparèrent, l’attestaient, mais pour sentir son léger souffle de vie, il était d’une impérieuse nécessité de secouer la vieille poussière des pages jaunies où Louis l’Aspiranais d’adoption reposait avec l’innombrable.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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                                        Chapitre  IV

 

 

 

   "Marseille ! Ici Marseille ! Dix minutes d’arrêt ! »

Malgré la dureté de la banquette en bois du wagon des troisièmes, Auguste somnolait. L’arrêt total du train lui permit de reprendre ses esprits, d’autant qu’il entendait depuis le quai les clochettes de la roulotte qui proposait au quidam de quoi boire et de quoi se restaurer. Auguste arracha du filet à bagages son barda réglementaire et le coinça sur son épaule.

Nous étions fin avril 1915. Auguste, avant de s’en retourner au champ d’honneur, répondait à l’appel de son cousin germain Jean Louis Bonnefoi pour témoigner en sa faveur au conseil de guerre. Tenter d’adoucir la décision dudit conseil tenait du miracle, tant les faits reprochés alourdissaient une ardoise déjà pesante, pensez donc : une première désertion de juin 1908 à mars 1912 sanctionnée de six mois de prison, suivie d’une deuxième, d’août 1913 à février 1915, qui justifiait la réunion de ce conseil de guerre peu enclin à la moindre indulgence. Les peines de principe, les peines plancher n’avaient à présent plus cours, nous passions aux peines plafond, aux pelotons d’exécution. Comme le dira une vieille ganache décorée : « Fusillez-moi ça pour leur apprendre à vivre ! »

Auguste, sans être un habitué, connaissait la gare de Marseille. À deux reprises par le passé il y s’usa de patience dans une attente ferroviaire : en octobre 1909, il avait prit sa correspondance pour Toulon, puis en septembre 1911 il sautait d’un train venant de Toulon. Entre-temps un vaisseau de guerre l’embarquait pour un séjour militaire de deux ans au grand port de Bizerte, retour compris. En revanche, de Marseille même il

 

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avait une idée aléatoire, ne l’ayant observée que depuis la fenêtre d’un wagon au confort sommaire.

Se dirigeant vers la sortie, il relisait sa convocation, en s’attardant sur les mots : caserne d’Aurelles…, XVe région militaire…, Marseille. Ses pas foulaient le sol marseillais, il devait maintenant situer cette caserne d’Aurelles. Il pensait la trouver sans difficultés, une âme charitable lui indiquerait bien la direction. Pourtant, à sa question simplette, les Marseillais demeurèrent dubitatifs, soucieux malgré tout de résoudre l’énigme que leur proposait ce soldat perdu.

« La caserne d’Aurelles, la caserne d’Aurelles, ma foi… je… Hé, l’homme ! Le trouffion cherche la caserne d’Aurelles !

– D’Aurelles ? C’est pas ici ! Enfin, je veux dire pas à Marseille.

– Réfléchissez, vous deux, pourquoi que ce pioupiou serait ici ? Voyez, même que sur sa convocation Marseille est marquée en gras !

– Peut-être, dit un quatrième, que d’Aurelles est l’ancien nom de la caserne comme le quai de la Fraternité celui du quai des Belges… ?

– Qu’est-ce que vous racontez, vieux croulant ! éructa un cinquième type, avant d’honorer les combattants belges le quai du Vieux Port s’appelait quai Napoléon !

– Môssieur ! cria un sixième homme, sachez pour votre gouverne que les Belges n’ont fait que leur devoir devant les Boches, comme le fera notre ami le soldat, tandis que Napoléon, lui, a fait la France !

– Mais si nous remontons dans la préhistoire, ajouta un septième individu, au temps où les sardines bouchaient le Vieux Port, et même avant au temps de Massalia et des Grecs, sûr qu’à cette époque le quai s’appelait quai des Phocéens ».

Petit à petit, le groupe qui se constituait pour débattre de sujets marseillo-marseillais essentiels, exclut du forum le pauvre Auguste qui, peuchère ! avec son questionnement en suspens, se désolait. Auguste sentit alors une pression sur son bras. Un soldat du 173e régiment d’infanterie le tira vers lui.

« Si tu veux être renseigné, camarade, interroge-moi plutôt ! Que cherches-tu ?... Ah ! la caserne d’Aurelles. Ici personne la connaît sous ce nom, par contre en demandant la caserne du Pharo, alors là, dans ce cas, les Marseillais t’auraient proposé… une dizaine d’itinéraires pour te perdre, parce qu’ils aiment la galéjade et rien

 

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ne pouvait plus les distraire que de te faire tourner en bourrique sous les yeux de leur Bonne Mère. Ils sont tous facétieux de nature ».

Le soldat du 173e dessina sur une page de son carnet la marche à suivre pour aboutir à la fameuse caserne.

« Tu descendras les escaliers de la gare, tu prendras le boulevard d’Athènes et dans son prolongement le boulevard Dugommier, puis à main droite tu emprunteras la rue de Noailles et la rue Canebière à sa suite, tu longeras le port côté Notre-Dame-de-la-Garde, quai Rive-neuve. Tu contourneras le fort Saint-Nicolas et la caserne sera devant toi. En gros, tu marcheras deux kilomètres et demi, mais si tu as de la thune tu trouveras des taxis devant la gare et avec mon plan ils ne se risqueront pas à te prendre pour un benêt des champs. Adieu camarade, et bonne chance ! »

Auguste regarda partir cet adolescent si sûr, aux yeux si bleus. Avait-il seulement vingt ans, ce garçon pressé de prendre son train ? Puis un élément troubla Auguste : en théorie, le 173e régiment d’infanterie casernait en Corse par détachements dans les villes d’Ajaccio, de Bastia, de Bonifacio, de Sartène, de Corte, et de Calvi. Les fantassins, lorsqu’ils quittaient en permission l’île de Beauté, empruntaient sans bourse déliée le bateau militaire assurant la liaison jusqu’à Toulon. Si donc ce garçon se trouvait présentement à Marseille, et semblant connaître le caractère commun de ses habitants, il fallait croire qu’il s’honorait de la citoyenneté marseillaise. Auguste s’enorgueillit de son talent de déduction et remarqua, vu l’âge du garçon, que les Marseillais possédait du cran à revendre.

En réalité, sur toute la ligne Auguste se fourvoyait. Pour simplifier, le rassemblement de ses troupes, le 173e cantonnait à Marseille depuis la mobilisation générale du deux août 1914. Toutefois, pour aguerrir les jeunes recrues, la formation de base se déroulait en Corse : ainsi son interlocuteur avait fêté ses vingt ans à Corte, le vingt-sept octobre 1914, car son incorporation à ce régiment datait du début septembre. À présent, avant son départ au feu, il casernait à Marseille. Son empressement à sauter dans le train tenait au fait qu’il ne souhaitait pas gâcher une minute de sa permission, permissions dont il savait ne pas en ravoir avant longtemps.

Quel dommage qu’ils n’eussent pas pris un instant pour se présenter d’une façon urbaine ! Ils se seraient mutuellement éberlués en prononçant leur même nom : Gribal. Quelquefois le sort se complait dans l’ironie. Il met en présence des êtres qui possèdent

 

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plus que des points communs (il s’agissait dans le cas présent de sang, de nom et de filiation), mais ne va pas plus avant, préférant laisser une quote-part d’incertitude qui dépend des protagonistes. Dans n’importe quelle publication à l’eau de rose, un tel rapprochement fût allé de soi et n’aurait provoqué aucun étonnement du lecteur. Ici, rien de cela. Alors, le sort fit une deuxième tentative. Auguste fut versé au 173e régiment d’infanterie, où il entra de plain-pied dans la grande Histoire, tandis que Louis Antonin, à sa demande, bénéficiait d’une mutation au 55e. Pourtant les deux régiments furent maintenus sur les mêmes lieux de combats, où les hommes des deux unités se côtoyèrent quelques semaines encore. De là à imaginer que, dans la fumée des canonnades, le visage protégé d’un masque à gaz, les deux hommes coururent d’une identique foulée sus aux Boches, aucun élément contraire ne m’en dissuadera. Mais la réalité, ennemie de l’utopie, exigeait que les deux branches de la famille se séparassent dans ce siècle qui débutait, laissant en suspens les retrouvailles futures.

 

                                                       *

 

Le père d’Auguste se prénommait Louis Marius et le grand-père d’Auguste, Jean Antoine. Ce dernier, et son frère Louis, s’installèrent en mars 1840 à Vendargues. Ils épousèrent deux sœurs Rousset, Virginie avec Jean Antoine, et auparavant Marie avec Louis. Louis eut un fils, Joseph Antoine, le grand-père de Louis Marius. Avant que ce dernier ne se mariât et ne fît sa vie à Montpellier, deux Louis Marius vécurent donc à Vendargues à la même époque, et souvent les gens les confondaient. Et pour finir, Louis Antonin Barthelemy, natif de Montpellier, actuellement fantassin au 173e, portait, tradition oblige, le prénom Louis comme son arrière-grand-père. Ainsi Auguste et Louis accusaient une parenté au sixième degré dont ils ignoraient la quasi-totalité des gradations.

Sortant de la gare, Auguste hésita. Avec le plan en main il pouvait marcher jusqu’au Pharo, découvrir à chacun de ses pas cette ville inconnue. D’un autre côté, la cité phocéenne égalait-elle Montpellier sa cité de cœur ? La comparaison méritait-elle l’effort ? En fait, cet argument défavorable à une marche sous le soleil masquait son envie profonde de monter dans une voiture automobile, car jamais en vingt-sept ans d’existence il n’avait expérimenté ce moyen de transport. La tentation le tenaillait,

 

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renforcée par l’avenir incertain qui l’attendait au front. L’air modeste, il s’approcha d’un conducteur : « Bonjour monsieur le taxiteur, quel est le prix du trajet jusqu’au Pharo ? » L’incitation d’une fantaisie onéreuse, excitée par Louis Antonin, le lointain cousin, semblait donc trouver un écho favorable auprès d’Auguste.

Au même instant, le train de Louis Antonin s’élançait en direction de Montpellier. Il allait retrouver dans la maison route de Toulouse ses sœurs Élise Marie et Reine, ses frères Marcel et Lucien, Léontine Bacheron sa mère. Quand à Louis Marius son père, il espérait que son séjour à l’hospice de Font d’Aurelle aurait soulagé son début d’aliénation par une sévère médication à base d’abstinence, de douche glacée, de sangles et de camisole. Quelle décrépitude pour un si bel homme, admiré de toutes dans son uniforme somptueux de dragon du 14e régiment, basé à Carcassonne ! Une carrière militaire qu’il stoppa net en 1892, quand il céda à Léontine, qui sut le conquérir sans jamais l’asservir, d’où le goût immodéré de Louis Marius pour toutes les licences qui l’amenèrent à la dérive. Pourtant, son beau-père Barthelemy Bacheron, entrepreneur de maçonnerie qui lui mit le pied à l’étrier, le soutint dans ses commerces divers : sarments, charbon et autres, malgré les faillites régulières qui amenèrent finalement Louis Marius à vivre à la journée.

Toutefois, rien n’altérait le regret qui le tenaillait de n’avoir pas pu persévérer dans la carrière militaire. Ce regret se transforma en encouragement, donné à son premier fils Louis Antonin, à revêtir l’uniforme de soldat. Ainsi conditionné, guerre ou pas, la destinée de Louis Antonin devait se déployer dans l’armée française. La nation appela donc Louis Antonin un peu avant son vingtième anniversaire et le versa dans l’armée active. Son père Louis Marius proposa ses services à la nation le temps de la guerre mais la nation déclina son offre pour ce qu’il était né en 1868, car les régiments de réserve de l’armée territoriale n’intégraient que les hommes nés entre 1869 et 1874. Rejeté par celle qui eût pu être sa planche de salut, Louis Marius étreignit à bras et à corps perdus ses vieux démons, il replongea dans des excès funestes qui finirent par avoir raison de sa santé morale, psychique et physique. Dans la vaste chambre commune d’un sombre asile de triste réputation à Montpellier, Louis Marius rendit son dernier soupir le quatorze octobre 1916 à quarante-huit ans.

Joseph, frère unique de Louis Marius de dix ans son cadet, tenta d’empêcher cette déconfiture. Joseph revint du front le dix-huit avril 1915 avec une jambe en piteux

 

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état qui le réforma temporairement. Peu avant, dans la confusion, les services militaires avaient commis une grossière bévue en annonçant à la famille de Joseph le décès aux tranchées de Beauséjour, le quatorze mars 1915, de Joseph Denis son lointain cousin de huit ans plus jeune, et frère d’Auguste (en fait, ils étaient tous deux cousins issus de cousins germains). Dans la douleur, l’autorité démontrait que le malheur des uns participe au bonheur des autres. La commission ad hoc convoquait Joseph avec régularité, pour juger de l’évolution de ses fractures. À ces occasions Joseph visitait son frère et jusqu’au bout il l’assista. Joseph, lors d’une de leurs dernières rencontres lui annonça que son congé pour blessure se terminait, sous peu il devrait remonter dans l’enfer du nord, mais vu la complexion où Louis Marius se débattait il douta qu’il ne comprît son annonce. Toutefois, dans sa mansuétude, le Grand Quartier général ne convoqua Joseph qu’une fois la Noël 1916 passée ; il rejoignit ensuite le 56e régiment d’artillerie, début janvier 1917, délaissant Louise Mallet son épouse, ses enfants Antonin et Paule, et le mas qu’il valorisait à Vauquières, commune de Mauguio.

 

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Le 56e, un régiment basé à Montpellier, opérait dans le secteur de Verdun. L’État-Major l’impliquait dans ses futurs plans stratégiques pour repousser les ennemis, afin de sécuriser Verdun toujours sous la menace, une pression exercée par les Allemands sur trois points situés à dix kilomètres au-dessus de Verdun, soit du nord au nord-ouest : la côte 344, le Mort-Homme, et la côte 304. Le 56e devait donner toute la puissance de ses batteries sur les positions ennemies du Mort-Homme dès le dix-sept août 1917, sans trêve ni répit, de concert avec quatre autres régiments d’artillerie. Premier objectif, tester le répondant de l’adversaire, mesurer la capacité de ses bouches à feu, et surtout préparer l’offensive prévue le vingt août au premier rayon du soleil à quatre heures quarante précise. Deuxième objectif, le jour J, protéger et ouvrir le chemin aux trois régiments d’infanterie de métropole qu’accompagnaient des unités de zouaves, de tirailleurs marocains et de légionnaires. Attaques, ripostes, contre-attaques, représailles, l’empoignade durerait une paire de mois avant que les lignes ne se stabilisent. Ensuite, vers avril 1918, le 56e régiment d’artillerie, avec Joseph dans ses rangs, irait canonner l’Allemand dans le secteur de Locre, situé à une vingtaine de

 

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kilomètres au nord-ouest de Lille. Le régiment finirait sa campagne en renforçant les lignes aux environs de Mortiers et de Saint-Gobain, à environ soixante kilomètres au nord-ouest de Reims, mais sans Joseph qui, ayant eu quarante ans le dix-huit août, serait versé dans un régiment de réserve territoriale. Avant d’empoigner courant 1919 les outils traditionnels du paysan.

Louis Antonin, s’il était né à la campagne, aurait suivi cet exemple tracé depuis la nuit des temps pour des générations de ruraux. Son destin voulut qu’il naquît à Montpellier d’un père militaire dans l’âme qui ne put assouvir sa passion. Ce père retors à tout ordre venant d’un civil s’attacha à créer des affaires pour n’obéir qu’à lui-même mais, s’attachant peu aux problèmes comptables, ne distinguant point bénéfice et chiffre d’affaire, il encourut déconvenues et faillites ; il alla jusqu’à dispenser ses enfants de l’école primaire obligatoire, afin qu’ils pussent lui fournir une main-d’œuvre gratuite en guise de sauvetage. Ainsi, Louis Antonin ne savait pratiquement ni lire et ni écrire en dépit de la loi de Jules Ferry de 1882, mais il compensait ce défaut par une excellente mémoire et un art consommé du dessin. Ainsi, quand il arracha le plan de son carnet pour le confier à Auguste, celui-ci n’imagina pas une seconde son handicap scolaire. Louis Antonin se préparait à une vie laborieuse de manœuvre ou de journalier, si son père au fil des jours ne lui avait mythifié une vie d’aventure à servir la patrie. Ainsi il attendait son vingtième anniversaire pour signifier son espoir devant le conseil de révision, et signer gauchement un engagement, quand la guerre se déclara.

Louis Antonin venait de finir ses classes, à présent, en cette fin du mois d’avril 1915, et l’épreuve du feu l’attendait. Bon prince, son commandement lui accordait pour son délassement soixante-douze heures de permission et lui remettait son ordre de mission, à savoir obligation de rejoindre son unité du 173e à la fin du congé. Cette dernière gardait sa position, à vingt kilomètres au sud-est de Verdun, au lieu nommé Les Éparges, en repoussant les attaques allemandes, en supportant les tirs préparatoires de son artillerie et en se lançant dans des contre-attaques stériles pour conserver mordicus la position selon la volonté des caciques galonnés qui supportaient sans défaillir les pertes inhérentes à la martialité du temps. Et lorsqu’un régiment se révélait suffisamment amoché, un autre le relevait pour qu’il pût recouvrer ses forces par le renfort des nouvelles classes, afin de retourner derechef sur la ligne de front pour renforcer ou remplacer un régiment épuisé.

 

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Le 173e tint les Éparges jusqu’au début juin 1915. Ensuite, il contrôla un secteur moins violent dans les environs de Saint-Mihiel à vingt-cinq kilomètres au sud des Éparges. Une douzaine de jours après, le régiment embarquait dans des camions automobiles pour remonter au lieu appelé La Gruerie se situant à quatre kilomètres à l’est des Éparges, pour contenir les assauts furieux de la horde teutonne qui attaquait avec la rage des forcenés par le fer, et le feu des flammenwerfer. Néanmoins, pour démontrer que ni les canonnades, ni la fatigue n’entamaient le moral de nos braves, le quatorze juillet 1915, avec un panache cocardier, le 173e participa à une charge héroïque. La dernière moitié de l’année 1915, et la première partie de 1916, le régiment renforça les défenses autour de Reims en Champagne, il releva à Pompelle, un lieu situé à une encablure au sud-ouest de Reims, le 118e régiment territorial durement éprouvé par ces gaz qui empestaient la moutarde et ravageaient les yeux, la peau, les poumons et les muqueuses, pour des cancers irrémédiables.

« Tenir à tout prix ! » Ordre impératif donné au 173e qui, fin mai 1916, densifia les lignes défensives de Verdun lors de la bataille qui se prolongea grosso modo toute l’année 1916. La côte 304, situé à une dizaine de kilomètres au nord-ouest de Verdun, fut l’objet de combats acharnés. Sur ce point stratégique se rassembla avec le 173e force régiments pour une gigantesque mêlée où seule la camarde y trouverait son comptant.

Louis Antonin participa à tous ces combats héroïques jusqu’au début juillet 1916, quand son régiment épuisé, mais reconnu par une citation, fut mis au repos pour un mois, relevé par le 55e régiment d’infanterie, un régiment du sud qui casernait à Pont-Saint-Esprit et à Aix-en-Provence. Louis Antonin prit langue, lors du relevage, avec les gars de sa région ; nostalgie aidant, il voulut être muté dans les rangs du 55e. Le grand quartier général satisfit son souhait le premier janvier 1917 par la décision n° 25779. Entretemps, début août 1916, il revint à l’action sur cette côte 304, où les engagements allèrent decrescendo dans la violence. Pour finir l’année, le 173e se déplaça à vingt kilomètres à l’est, sous la neige, dans les tranchées boueuses de la côte poivre, où il retrouva le 55e.

Avec le 55e, Louis Antonin s’employa toujours dans le secteur au nord de Verdun : Douaumont, la côte du Talou, le Mort-Homme, et encore la côte 304. Gelés l’hiver, assoiffés l’été, courageux en toute saison, les soldats de tous nos régiments découragèrent, dès fin août 1917, les Allemands de toutes leurs résolutions offensives.

 

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Le brassage des diverses forces françaises se déployant à l’entour de Verdun, amena Louis Antonin à côtoyer des unités singulières dont les zouaves et les régiments de marches d’Afrique. Au Mort-Homme par exemple, Louis Antonin sympathisa avec des zouaves du 2e régiment, dont une partie bataillait depuis août 1916 dans la région de Thessalonique en Grèce. La Grèce ! Louis Antonin la connaissait par les histoires merveilleuses que lui racontaient sa mère Léontine Bacheron, sur le panthéon des antiques grecs, car son épisode scolaire fut trop bref pour qu’un maître lui enseignât les rudiments de la fabuleuse mythologie olympienne. Dès lors, Louis Antonin intriga pour se faire incorporer au 2e régiment de zouaves, afin de découvrir les lieux dont Léontine savait le charmer.

La guerre mondiale présentait dans ce secteur géographique une ligne de front parmi d’autres, formée par la vallée de la rivière Strimon ou Struma, qui prend naissance au sud de Sofia et se jette au nord de la mer Égée dans une baie que protège le mont Athos. Cette ligne contenait les unités turques et bulgares, peuples alliés aux Austro-Hongrois et aux Prusso-Germaniques. Les combats que se livrèrent les forces en présence ne furent pas moins rugueux que ceux auxquels Louis Antonin avait participé auparavant. En revanche, comme lesdits combats se déroulaient, au fil des rencontres, dans une vallée longue de près de deux cents kilomètres, le dossier militaire de Louis Antonin mentionne qu’au deux octobre 1917, il passait au 2e de zouaves pour une destination inconnue. Cependant, le temps des récompenses venues, il reçut la médaille commémorative de la Serbie. Au final, un pays assez éloigné du théâtre des actions oniriques de ces dieux grecs tant évoqués dans son jeune âge par Léontine sa mère.

Bien plus tard, l’orage guerrier passé, Louis Antonin s’établit jardinier. Il vendait ses produits à même sa charrette que tirait un cheval poussif. Au passage, quand il entrevoyait Pierre et René, ses jeunes neveux, s’impliquer dans quelques sottises enfantines, il affichait, pour rire, le masque terrible du guerrier, agitant un fouet désuet, articulant des vieilles menaces. La « Der des Der » retournait aux oubliettes de l’Histoire, les enfants faisaient semblant d’avoir peur de ces vénérables poilus, génération sacrifiée dans un embrasement qui se voulait dernier.

 

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« Alors, soldat, c’est ta première visite à Marseille ? Tu connais un peu la ville ou je te fais la visite guidée ? Automobile-guidée, devrais-je dire ! »

Auguste, pour toute réponse, se plut à réciter la succession des noms des voies telle que son lointain cousin la lui énonça quelques minutes auparavant en terminant par : « surtout ne lambinez pas, je suis attendu par des huiles ».

Leurs regards se croisèrent dans le rétroviseur. Celui d’Auguste désarçonnait car il présentait ce qui se nomme communément une « coquetterie dans l’œil ». Le chauffeur jaugea l’homme robuste, à la tête massive, aux cheveux ras, à l’épaisse moustache terminée en pointe à la mode d’alors, d’une taille juste moyenne, assis à l’arrière du véhicule, qui considérait les mouvements d’une foule exubérante. Il jugea prudent de ne pas froisser ce paysan vigoureux qu’il soupçonnait rusé malgré sa rusticité, aussi l’amena-t-il directement à la caserne d’Aurelles.

Le service militaire apprend aux recrues, outre les leçons traditionnelles sur les gestes martiaux, la patience. Apprendre à se calmer, à canaliser sa fougue, à ne bouger que sur ordre, bref appliquer le proverbe : « il faut se hâter lentement ». Sur ce chapitre, Auguste n’avait pas attendu l’instruction militaire pour savoir attendre, la nature qu’il côtoyait depuis toujours le forma dans cet art ; aussi renonçait-il volontiers, au rebours de ses camarades, au recours à certains produits compensatoires tels que le tabac, l’alcool, les aventures tarifées, les jeux aléatoires. Combien de temps attendit-il dans ce long couloir, sans sièges ni fenêtres, à faire des pas réduits qui le délassaient, entre deux immobilisations, en un garde-à-vous irréprochable, devant un colonel ou un général qui allaient d’un bureau à l’autre, il n’aurait su le dire. Auguste réfléchissait aux arguments qu’il devait produire pour trouver des circonstances atténuantes à l’acte fou de Jean Louis Bonnefoi son cousin germain déserteur. Il remâchait inlassablement que Jean Louis, comme lui d’ailleurs, prit racines dans la campagne exempte de l’air vicié des sombres quartiers urbains, ainsi le fond de son caractère ne pouvait être mauvais, d’autan qu’il fut élevé très chrétiennement par Lucie sa mère, qui était aussi sa marraine à lui, Auguste. Mais au fond, Auguste connaissait tellement peu Jean Louis que pour le décrire il aurait sombré dans l’embarras. Il se rappelait un vague adolescent vu de ses yeux d’enfant. Depuis, tant d’années passèrent que, se croisant dans une rue d’un village anonyme, ils ne se seraient point salués, pas même d’un léger mouvement de tête. Cependant il fallait défendre l’honneur du nom, le préserver d’une tache honteuse, telle

 

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qu’un séjour au bagne. Auguste se promettait de lutter, mettant en exergue l’exemple de son frère Joseph, mort aux tranchées de Beauséjour, dont le sang versé était commun avec celui de Jean Louis.

« Soldat Gribal ! »

Dans l’encadrement de la porte, un colonel décrépi, d’un âge vénérable, reçut le salut réglementaire d’un Auguste qui lorgna les parements rouges encadrant les grades de l’ancêtre galonné. Un médecin s’occupait donc de justice.

« Par ici, mon gaillard ! Seat down ! comme disent les Rosbifs, Foin des chichis ! comme nous disons, chez nous. »

Auguste compris, au geste du colonel désignant le siège, qu’il devait s’assoir.

« Tu viens pour l’affaire…? Ah ! j’y suis, l’affaire Bonnefoi, quelle affaire ! Il va en baver des ronds de chapeau, ton parent ! »

Ajustant son lorgnon, le vieux colonel parcourut les procès-verbaux du dossier consistant du soldat Bonnefoi, en ponctuant son lire par de retentissants « foutre-diable ! » En conclusion, il noua la ficelle du dossier afin qu’aucune pièce ne s’en échappât, ensuite il regarda Auguste en oscillant la tête négativement.

« Ce n’est pas très bon, soyons francs, et je ne crois pas que ta déposition réduise la sanction d’une seule journée. Car je sais ce que tu vas me dire, que le soldat Bonnefoi s’est retrouvé orphelin de père à treize ans, qu’il a dû se charger de sa famille désemparée, que dans le monde d’adultes où il évolua il choisit les mauvaises fréquentations, les ceux qui bambochent, qui taquinent la bouteille, mais foutre-diable, soldat Gribal ! toi-aussi tu as suivi un parcours similaire, à tes douze ans révolus tu travaillais avec des adultes non dépourvus de vices, prêts à te faire basculer dans quelques diableries honteuses ! Mais toi, soldat Gribal, tu fis jouer ton libre-arbitre et toujours tu choisis le bien, le droit, la loi, la morale. Non, non et non ! n’en rajoute pas, soldat Gribal ! tes arguments, je les connais par cœur… »

Auguste pourtant ne pipait mot. L’ancêtre se leva de son fauteuil, prit une cigarette du paquet qui traînait sur le bureau, la mit au mitan de la bouche, en dessous de l’endroit où sa moustache blanche se teintait d’un jaune paille.

« Par cœur, tu m’entends, n’oublie pas que je suis médecin avant tout, rien de la nature humaine ne m’est étranger. Prends une cigarette, soldat ! »

 

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Devant le refus poli d’Auguste, le vieux médecin militaire, à présent membre des commissions de réforme, de discipline, et autres charges à responsabilité, repris son monologue.

« Ton refus m’incite à penser que tu crois à ces fadaises sur la nocivité du tabac. Ces pseudo-scientifiques oublient vite que le tabac se consomme depuis plus de trois siècles ici chez nous et d’avantage encore chez les indiens d’Amérique, qu’il procure le calme, la sérénité, la concertation. Fais confiance au docteur que je suis, qui utilise cette bonne herbe à Nicot depuis son adolescence. Mais laissons cela… Revenons à ce galopin de Bonnefoi ; sans être la Pythonisse de l’antique mythologie, je peux te faire la prophétie de son avenir. Les vielles badernes de la commission de discipline vont lui coller le maximum de la peine, évidemment je leur citerai ton témoignage mais il n’influera en rien sur les cinq ans de bagne militaire qui l’attendent à Biribi (effectivement, selon le code de justice militaire, par les articles 235 et 236, Jean Louis Bonnefoi fut condamné à cinq ans de travaux publics).

« Biribi ! Nous pourrions croire un nom de jeu comme l’est le zanzi, quand on y joue l’apéro entre troufions, mais la réalité s’éloigne de toute rigolade ! Pendant un temps, j’assurais le service médical de ces centres disciplinaires situés en Afrique du Nord. Lorsque les responsables ne tardaient pas trop à m’amener les patients malades, blessés ou victimes des punitions, je parvenais à les remettre sur pieds, mais le plus souvent je me contentais d’apaiser leurs misères jusqu’à la fin... »

Le colonel prit une pause avant de poursuivre, car il n’avait pas signalé à Auguste la fin de l’entretien.

« Ah ! tu insistes ! Tu veux savoir le fond de l’horreur ? Alors ouvre grand tes oreilles, tu te remémoreras cette histoire quand tu participeras aux rudes assauts du front et ils te paraîtront enviables en comparaison de l’horreur des bagnes où l’homme s’abandonne à la sauvagerie. Car là-bas, finis les rapports amicaux entre camarades, il ne subsiste que les rapports de force » ; entre ses dents le colonel-médecin marmonna : « et les rapports forcés ».

« Commençons par le début, connais-tu l’Afrique ? » Avant qu’Auguste ne lui signalât que d’octobre 1909 jusqu’à septembre 1911 il effectuait son service militaire à Bizerte en Tunisie, le cacique des commissions ad hoc poursuivait : « si tu connaissais l’Afrique, tu comprendrais que le soleil de feu est plus proche des flammes infernales

 

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que de la félicité paradisiaque. Avec la chaleur, la soif rapplique, elle tenaille en permanence le pénitentiaire au point qu’il ne résiste plus à boire des liquides infectés de microbes, qui provoquent la dysenterie, les fièvres et autres désagréments. Une constance dans ces lieux de désolation : la faim, la faim terrible pour laquelle tu te damnerais si en retour tu recevais seulement la promesse d’une pitance normale pour fournir le travail exigé. Hélas ! les gardiens et les indigènes à leur dévotion, les chaouchs, détournent et revendent à leur profit les rations réglementaires. Ainsi, le pénitentiaire ne se nourrit que s’il reçoit de ses proches une aide financière afin d’acheter aux maîtres des lieux la ration prévue par les textes de loi. Un trafic éhonté, érigé en système, dans lequel sont impliqués trop de profiteurs pour que les sanctions tombent. Le pauvre type abandonné par les siens mange les racines s’il lui reste des dents, les vers, les insectes, sinon il crève la dalle. »

Le colonel regarda droit dans les yeux désaccordés d’Auguste, avant de prolonger son explication.

« Tu crois qu’à leur place, il te suffirait de te plaindre à une autorité supérieure pour que les infractions cessent ? Naïf es-tu, soldat Gribal ! Entre la fripouille avérée et la fripouille cachée sous l’uniforme du défenseur de l’ordre, la société abusée, ou en pleine connaissance, choisira toujours celui qui semble être son protecteur efficace et excusera ses excès.

« Revenons au sort de ton parent. Il sera condamné au bagne. La chose est entendue, l’incertitude a trait à la durée de la peine. Quoi qu’il en soit, affecté à un groupe constitué, il devra se soumettre au test initial. »

S’approchant du visage d’Auguste, le colonel lui cria sous le nez :

« À grands coups de poings dans la gueule, voilà le rite initiatique ! La brutalité ovationnée, devenue règle fondamentale, une épreuve pour mesurer le niveau de virilité du garçon. Bonnefoi affrontera le plus sauvage des plus agressifs du groupe ; face à cette brute sans pitié, qui va le démolir dans les moindres détails, il devra se battre sans espoir de gagner et surtout résister à l’avalanche des coups, toujours debout sans reculades, aussi longtemps qu’il plaira aux vrais chefs du camp : des truands, des bandits, des gibiers de potence sans foi ni loi. S’il satisfait cet examen honorablement, selon les critères des caïds, c’est-à-dire sans se plaindre, sans se coucher par terre, alors il sera respecté, autrement il vivra l’enfer.

 

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« Tu crois à l’enfer, soldat Gribal ? N’aie plus de doute à ce sujet, il existe là-bas par-delà la mer. Si Bonnefoi se montre emprunté, ou pire lâche, il sera illico déclassé du rang des hommes ; alors une bonne âme, un dur reconnu le prendra sous son aile et le protégera, en contrepartie il se soumettra à ses volontés, lavera son linge, fera son lit, nettoiera sa chambre, et tout le reste exactement comme une femme. En fait, il agira en toute chose comme sa femme, partagera sa couche et subira ses assauts charnels. »

Auguste marquait sa perplexité. Certes il connaissait la vie, n’ignorait pas que certains hommes évitaient tout contact avec les femmes et préféraient la virile amitié masculine. Mais sa pudeur lui interdisait d’aller plus avant sur ce chemin condamné par la morale.

« Je sais ce que tu penses, soldat Gribal, tu imagines que le gars soumis à ces souillures tentera une rébellion salutaire. Erreur ! Erreur tragique que de se révolter. J’ai eu à soigner un jour, quand j’officiais à Biribi, un garçon qui avait toutes ses dents brisées et son fondement méchamment déchiré ; avec patience je le soignais et obtenais de lui des confidences ahurissantes. Cramponne-toi soldat, lors du fameux test les caïds jugèrent ce garçon trop timoré pour être un homme, ils le donnèrent à une pourriture, une brute infâme qui le violait, qui prenait aussi du plaisir à le battre comme plâtre, et pour finir vendait le corps de ce pauvre hère à qui le voulait. Or, un soir de beuverie, la brute le monnaya à la dizaine d’ivrognes avec qui il s’enivrait. Le garçon refusa avec ses poings et ses pieds, en se débattant comme il pouvait pour ne pas subir le viol collectif prévu. L’agression sexuelle vira au cauchemar, car un ivrogne se plaignit à la brute de la maladresse du garçon lors d’une pratique buccale, alors le monstre lui cassa toutes les dents, méthodiquement, l’une après l’autre, avec un manche de pioche, les autres pourritures le tenaient, rigolaient et applaudissaient, puis un vicieux parmi ces racailles imagina de le punir par où il péchait avec le manche de pioche. Rassure-toi, soldat Gribal, j’ai retiré ce garçon des griffes des barbares.

« Néanmoins, il faut observer la rapidité avec laquelle, sous certaines conditions, l’homme revient à ses temps primitifs. À cette époque où rien ne le distinguait des bêtes. Les humains d’alors vivaient en petits groupes de vingt à trente unités, à leur tête un chef unique, élu grâce à ses poings et à sa méchanceté. Il se réservait la primeur de toutes les femelles, les autres mâles s’arrangeaient entre eux, les plus forts soumettaient les plus faibles surtout quand leur venaient ces bouffées de chaleur qui tourmentent tant

 

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les sens et la chair. Cela durait le temps qu’un jeune mâle ambitieux se décide à affronter le champion, pour prendre sa place, par un combat fatal au vaincu.

« Tu as compris, soldat Gribal… chez les mâles une seule règle : la violence, toutes les violences, y compris la plus sournoise, celle de l’odeur, parce que les mâles des autres groupes devaient comprendre à l’odeur pestilente des traces renouvelées tous les jours par le premier groupe, qu’il fallait qu’ils se débinent sans s’attarder, sinon risquer l’affrontement à mort.

« Les femmes, physiquement moins fortes, utilisaient la ruse, ou mieux l’intelligence, pour éviter les conflits. Juste un seul exemple : afin de ne pas subir les assauts de tous les mâles ennemis vainqueurs de sa tribu, les femmes imaginèrent une tactique propre à se confondre dans le décor. Mutuellement, elles se frottaient le corps avec de l’herbe fraiche et des fleurs : ainsi elles captaient la couleur et l’odeur des plantes. La survivance de cette technique, qui a fortement évolué depuis, tu l’apprécies de nos jours, quand tu observes les femmes maquillées de fards et parfumées de fragrances issue de la flore. Seule différence notoire, hier elles se voulaient discrètes, à présent elles sont ouvertes à toutes demandes audacieuses…

« Mais abandonnons les femmes à leurs secrets, et revenons à l’enfer de Biribi. Sur le plan de l’intimité dévoyée, cette affaire ressemble, mais sur une échelle aux proportions démesurées, aux mœurs tant décriés de Sodome et Gomorrhe. As-tu entendu parler de ces villes antiques ? non ? bon, alors je vais t’apprendre les pires turpitudes de l’homme depuis qu’il apparut sur cette terre, mais ne perds pas de vue que depuis son apparition, le genre humain se scinde en deux groupes fluctuants : les dominés et les dominants ; et qu’un individu passe parfois momentanément, si les circonstances l’imposent, malgré sa nature profonde, d’un groupe à l’autre. Donc, les deux cités antiques étaient condamnées par tous pour s’adonner à des pratiques honteuses. En fait, les hommes les peuplant avaient pour une raison inconnue régressé jusqu’aux temps primitifs, comme les hommes affligés des unités de Biribi, malgré les milliers d’années de civilisation.

« Maintenant, soldat Gribal, comprends-moi à demi-mot. Le crime des hommes de Sodome ne fut pas tant de subir ou d’accomplir des actes charnels entre hommes que de se complaire dans une attitude de franche passivité à la conjoncture nouvelle, de s’adonner avec une certaine délectation à cet acte scandaleux, pour ensuite à leur tour

 

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pratiquer ces bestiales saillies selon leur appartenance : les dominés, afin de soumettre plus faibles qu’eux, hommes ou femmes, et se venger ainsi d’appartenir à la race des éternels soumis ; ou les dominants, par faiblesse passagère ou plus sûrement par faute de femmes.

« Pour avoir étudié à fond la question, je suis convaincu que les réminiscences de ces mœurs anciennes réapparaissent dès lors que des conditions extrêmes refont surface. Très vite les caractères innés, transmis de génération en génération, depuis le début de l’Humanité, reprennent le dessus. La civilisation et tous ses bienfaits, disparaît lorsque les paramètres de l’existence se durcissent. La division des deux groupes bientôt réapparait. Je te parlais tout à l’heure du crime de Sodome, et je suis sûr que tu brûles de savoir quel est le crime de Gomorrhe. Réfléchis, soldat Gribal… Au-dessus de la dépravation des mœurs, il existe un crime dont même le coupable avéré refusera tout aveu, toujours : il s’agit du cannibalisme. C’est le thème de ma thèse : elle secouera les vieux débris qui monopolisent les chaires des facultés, ces prétendus érudits estampillés par l’Académie !

« Le cannibalisme sans quoi toi et moi nous n’existerions pas. Tu crois que je déparle, comme le croient tous mes soi-disant collègues, mais rappelle-toi de la Parole : Mangez, ceci est mon corps, buvez, ceci est mon sang : certes il faut prendre ces mots-là avec prudence, ne nous méprenons pas sur son sens symbolique, mais j’y vois, moi, une espèce d’autorisation afin que l’œuvre de Dieu, sa créature – nous, quoi – puisse survivre en dépit des barrières morales que l’œuvre, ou la créature, a elle-même dressées. Les pauvres gars qui tombèrent à Biribi, je ne suis pas sûr qu’ils soient demeurés dans leur intégralité physique une fois les croque-morts de fortune partis, et je ne suis pas sûr non plus que ceux qui franchirent le pas, souvent des brutes épaisses, aient lu la Parole.

« Comprends, soldat Gribal, les conditions extrêmes où évoluent les disciplinaires : eau croupie, nourriture carencée, droit et réglements bafoués par les hommes chargés de les appliquer, travaux surhumains à réaliser, des routes inutiles à la façon des antiques romains, quelquefois attachés à la chaîne au boulet. Ajoutons les provocations, les humiliations, les vexations, à supporter sans la moindre trace de mauvaise humeur pour éviter les punitions raffinées de sadisme, je ne parle pas ici de quelques jours de trou ou de corvées de latrines, ou encore des sempiternelles brimades

 

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infligées à la bleusaille. À Biribi, nous escaladons plusieurs marches d’un coup. À la première rébellion, par une bastonnade, la forte tête sera durement ramollie, parfois définitivement et si cela s’avère insuffisant, le récalcitrant sera jeté dans le silo. Imagine une fosse assez profonde pour que le puni ne puisse en ressortir qu’avec l’aide d’un tiers : là il moisira des semaines dans ses excréments, nourri de temps à autre ; si les gardiens se soucient de lui, ils lui jetteront sa maigre pitance au fond de la fosse. Malgré cela, s’il reste au rebelle une once de rage, alors les gardes-chiourmes emploieront avec lui les grands moyens : la crapaudine et ses variantes.

« La crapaudine s’exécute en plein soleil en liant les chevilles et les poignets dans le dos du puni, il restera dans cette position tout le temps voulu par la volonté des surveillants-bourreaux. Mais ces derniers perfectionnent souvent le traitement de la crapaudine en la faisant effectuer au fond du silo. Il se raconte qu’un détenu ayant eu à subir ce traitement plusieurs semaines fut victime d’une septicémie due aux vers intestinaux qui, expulsés, le dévorèrent. Ou alors la crapaudine s’accomplit au clou, c’est-à-dire pendu à un crochet par des cordes qui, tendues, serrent les chairs avec tant d’excès qu’elles en deviennent bleues ou blanches. Ils appellent ça « le clou au bleu » ou « au blanc ». Le délire furieux d’inhumanités en tous genres, voilà la destination de ton parent.

« Fort heureusement, dans cinq ou dix ans, quand nous aurons éradiqué toutes les réminiscences de la sauvagerie primitive, les hommes, débarrassés de leur violence naturelle, se côtoieront en toute fraternité pour cheminer ensemble sur la voie de la science et du progrès. Et dans vingt ou trente ans, autour des années quarante, plus personne n’imaginera la réalité d’une guerre, ni… de nos camps de punitions. Voilà pourquoi, soldat Auguste, puisqu’il faut en passer par là, tu vas me faire une belle guerre, la dernière de toute, afin que nous puissions vivre dans une société vraiment civilisée, exempte de toute trace de barbarie. »

Auguste quitta la caserne d’Aurelles mais ne chercha pas de voiture, ni hippomobile, ni automobile, pour être ramené à la gare. Il aspirait à une marche propice à la réflexion. Il regrettait que l’autorisation de voir son cousin, Jean Louis Bonnefoi lui fût vertement refusée. Les mots du colonel résonnaient dans sa tête :

« les éléments suspects doivent être séparés des éléments sains et nous, médecins, y veillons, car tous contacts sont contaminants ».

 

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Que craignait-il, ce médecin de malheur ? Que suite à cette visite familiale il suive le mauvais exemple et ensuite porte la parole impie de la révolte jusqu’aux premières lignes pour que les soldats désertent le front ? Puis il revint à Auguste la description de ce fameux Biribi, une description suffisamment précise mais toutefois invérifiable, juste pour qu’il entrevît les conséquences des terribles sanctions qui s’en suivraient en cas de mauvais comportement guerrier. Or la nation entière attendait des gestes héroïques. En somme, pensait Auguste, une menace à peine déguisée par la bonhommie de ce bougre de médecin.

Plus Auguste réfléchissait sur cet entretien, plus il doutait de la sincérité des faits énoncés. Ce médecin exagérait ou bien présentait des formes de sénilité. Auguste se souvint de l’affirmation énorme du médecin :

« Dans certains cas de figure, par exemple si la balle est tirée de très près sur l’homme cible, grâce à sa chaleur, elle cautérise la plaie à l’instant même où elle provoque la blessure : ainsi un bonhomme peut être percé de part en part et ne s’en trouver pas plus mal ».

Jamais, de toute son expérience d’infirmier, Auguste n’avait entendu une histoire aussi invraisemblable. Cela le confirmait dans l’idée que le médecin-colonel, par ses propos outranciers, l’avertissait du danger de fauter. Pareilles maltraitances, pensa Auguste, si elles existaient, auraient tenu une place importante dans le Petit Journal, le quotidien à un sou (cinq centimes) qu’il lisait dans la soirée aux cafés de Vendargues. Parfois le dimanche, selon l’actualité, il achetait le Petit Journal et son suppléant illustré, dont les dessins explicitaient mieux l’actualité que des longs articles. Or, jamais Auguste n’eut écho des faits narrés par le sénile médecin-colonel, même à l’époque de son service militaire effectué sur le sol africain, à Bizerte, donc proche de Biribi, d’octobre 1909 à septembre 1911. Il ne perçut pas le moindre bruit sur ces unités particulières et pourtant là-bas aussi il lisait le Petit Journal.

Le tort d’Auguste était d’accorder une confiance absolue au seul journal populaire qui faisait autorité. Or, le fondateur du Petit Journal dès l’origine, souhaita la survie de sa feuille ; repérant l’écueil il affirma : « la politique, c’est la mort certaine, il faut vivre ». Le journal, ni de près, ni de loin n’aborda ce sujet épineux. Ainsi l’affaire Aernoult-Rousset brilla par son absence dans les colonnes de ce quotidien. Pour connaître le détail de cette affaire qui dura, grosso modo, le temps du service d’Auguste,

 

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il eût fallu que ce dernier, paysan dans l’âme, osât une incongruité : acheter un journal politiquement teinté de rouge. D’autre part, si depuis 1848 l’Armée est la Grande Muette, du fait que les militaires sont exclus des suffrages électoraux, rien de l’empêche pour les cas sensibles la concernant d’être atteinte de surdité totale, et de conseiller à ses serviteurs de ne rien ouïr.

L’ouvrier couvreur Aernoult, jugé à l’automne 1905 pour des dégradations sur un chantier (en réalité il s’agissait d’une altercation virile à mains fermées entre des grévistes, auxquels il se joint, et des jaunes, des renards, des non-grévistes), Aernoult écopa de dix mois de prison. Obligé à un engagement militaire à l’issu de son emprisonnement, l’autorité le versa dans une unité disciplinaire en Afrique du Nord. Le drame survint le deux juillet 1909. Aernoult décéda, selon la version officielle, d’une congestion cérébrale à l’âge de vingt-trois ans. Mais des bouches se délièrent, des disciplinaires affirmèrent par une lettre, dans un anonymat craintif, que l’ouvrier couvreur mourut suite à des mauvais traitements suivis de l’infâme punition de la crapaudine exécutée sous un soleil de plomb. Ils nommèrent les bourreaux à la vindicte des lecteurs de la presse de gauche qui s’empara de l’affaire.

Pourtant, à force de recherches, la police militaire repéra, quand des langues se délièrent, un nom, celui de Rousset, parmi les rédacteurs théoriquement anonymes de la missive. Cette découverte arrangeait bien la police : d'une réputation sulfureuse, Émile Rousset avait tâté de la prison pour vol et l’autorité militaire espérait que la triste renommée de ce disciplinaire discréditerait l’affaire Aernoult. Mais la presse gauchisante ne s’en laissa pas conter. Si la bourgeoisie humaniste sauva le capitaine Dreyfus du bagne, les forces populaires devaient protéger l’ami d’Aernoult, le « pas-de-chance » devenu délinquant, Émile Rousset, de l’arbitraire du jugement du conseil de guerre de février 1910, qui le condamna à cinq ans de mort lente, livré aux griffes acérées des bourreaux qu’il vient de dénoncer. L’affaire Aernoult-Rousset prit de l’ampleur mais presqu’exclusivement à Paris, dans le milieu intellectuel socialisant des faiseurs d’opinion, auprès de la masse prolétarienne des anarcho-syndicalistes, dans des manifestations démonstratives et aussi à la chambre des députés avec d’énergiques interpellations du ministre de la Guerre. Jamais le sanctionné Rousset ne fut abandonné. En septembre 1912, il obtint le non-lieu et un mois plus tard, par un grand meeting parisien avec ses soutiens, il fêta sa liberté enfin recouvrée.

 

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Toutefois Biribi perdura. Les disciplinaires subirent encore d’inhumaines sanctions et des conditions de vie ignobles, certaines fois ils en crevèrent dans l’indifférence générale, nul ne désirant voir la lie qui se cachait sous la chape de plomb ; puis un autre sujet d’envergure, la guerre, se précisait, il surpassait ces problèmes de maltraitance de gens qui dans l’ensemble méritait leur sort.

 

                                                        *

 

La guerre programmait pour Auguste, en cette fin avril 1915, qu’il s’impliquât au plus près des redoutables combats des premières lignes. Jusqu’à présent sa campagne contre l’Allemagne se déroulait, selon la formulation militaire, « à l’intérieur », et comptait simple. À partir du sept juillet 1915, elle s’effectua aux armées et, au prix du danger, elle compterait double. Néanmoins la particularité visuelle d’Auguste, son strabisme convergent, l’empêchait de manipuler les armes à feu, jugées peu fiable dans ses mains pour atteindre efficacement la cible boche. Malgré tout, gonflé de courage, la boîte de secours pour les premiers soins sur son dos, il porta assistance à ses camarades sous le tir des balles ennemies. Le théâtre des hostilités où Auguste œuvra le second semestre 1915 se situait à une vingtaine de kilomètres à l’est de Reims, dans le secteur de Souain-Perthes-lès-Hurlus, Sommepy-Tahure et Beauséjour. Beauséjour où Joseph Patrice, le frère d’Auguste disparut dans une tranchée le quatorze mars 1915.

En 1916, lors de la bataille de Verdun, le 56e régiment d’artillerie de campagne et sa section d’infirmiers à laquelle appartenait Auguste, se déployèrent à l’entour de Thiaumont, à quatre kilomètres au nord-est de Verdun. Ne voulant pas être seulement celui qui réconforte les corps, Auguste se porta volontaire, plus qu’à son tour, aux demandes de reconnaissance des terrains des futurs affrontements, et de renseignements sur les effectifs des forces ennemis. Cruel dérivatif que de risquer sa vie, mais Auguste ne supportait plus au campement, en guise de délassement, les balourdises de ses camarades, depuis la réception d’une lettre terrible écrite par la main de sa fiancée Françoise Fenoul :

 

 

 

 

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« Mon pauvre Auguste,

 

Je t’annonce une affreuse nouvelle. Ta malheureuse maman a été emportée ce dimanche cinq novembre [1916] par suite du chagrin qu’elle endurait depuis que le bon Dieu lui enleva Joseph ».

 

Sa maman Marguerite Reybaud avait à peine plus de cinquante ans quand elle ferma les yeux, victime, parmi les innombrables, d’une guerre où jamais elle n’apparaîtrait dans les longs décomptes statistiques.

À la fin de l’an 1916, le 71e régiment d’infanterie, qui casernait en temps de paix à Saint-Brieuc, prenait ses quartiers d’hiver vers Saint-Hilaire, une commune établie à trente kilomètres au sud-est de Reims. Là, il récupérait des formidables saignées de ses effectifs, pour ce que la hiérarchie ne ménageait point à l’exposition de la mitraille ces hommes frustes des confins des terres de l’ouest. Les bizarreries des réaffectations de soldats lors des nombreuses restructurations des unités combattantes mutèrent Auguste dans ce régiment de Bretons bretonnants, autant dire pour un Occitan de pure souche dans un univers inconnu, un monde étranger au langage rugueux. Tout le début de 1917, Auguste assaillit le service du personnel militaire afin d’obtenir le redressement de sa situation insolite par une nouvelle mutation, si le retour à son ancienne unité s’avérait impossible. Le transfert singulier d’Auguste déjoua le dessein de belles retrouvailles familiales, car à la même époque son lointain cousin Joseph, le Melgorien, l’oncle de Louis Antonin, remis de ses blessures à la jambe, reprenait son service au 56e régiment d’artillerie que lui, Auguste, quittait. De même, lorsque l’autorité militaire répondit d’une façon positive aux harcèlements d’Auguste en l’affectant le onze avril 1917 au 173e régiment d’infanterie, ledit Louis Antonin en était parti, il avait déjà été versé au 55e régiment d’infanterie.

Chose curieuse, pendant les quelques mois du milieu de l’année 1917, et particulièrement fin août 1917, les trois régiments où évoluaient les trois Gribal, Joseph au 56e, Louis Antonin au 55e et Auguste au 173e, combattirent sur la même ligne de front, à un jet de pierre au nord de Verdun, d’ouest en est : la côte 304, Cumières-Le-Mort-Homme, côte du Talou, côte 344 et Louvemont-côte-du-Poivre. Pourtant, jamais les trois hommes, qui en ce mois-là se connaissaient, ne se croiseraient ; et si d’aventure

 

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en un moment de combat ils s’étaient côtoyés, la fumée des canonnades aurait interdit toute identification, car au plus fort des batailles souvent les militaires usaient de la boussole. Autre détail, malgré leur mutation inter-régiment, jamais le service postal n’intervertit leur courrier.

Ils ne se rencontrèrent pas. D’ailleurs, la nation ne les avait pas conviés pour quelques aimables réunions de famille. Leur présence, en ce lieu précis et à une date prévue de long temps, se justifiait par l’affrontement, encore et toujours. Malgré les lassitudes il faudrait s’acharner, en particulier les vingt, vingt-et-un et vingt-deux août 1917 où cette opiniâtreté distingua les soldats du 173e par une citation collective du régiment, et aussi par les citations individuelles des plus méritants, prononcées par le général Pétain en personne. Le 173e régiment d’infanterie se retapait alors, depuis une vingtaine de jours, dans le calme apparent de Bar-sur-Aube, à cent quarante kilomètres au sud-ouest de Verdun. Pour remonter le moral vacillant des populations, il fut décidé qu’une cérémonie de récompense des valeureux soldats de Verdun se tiendrait dans cette ville, au son du clairon, au rythme des tambours, à la date du vingt-trois septembre 1917. La troupe en rangs impeccables apprécia d’être détaillée par les yeux lumineux du grand soldat de Verdun, aux manches étoilées d’or, lors de la revue. Avec la solennité due à son héroïsme, le général Pétain considéra le régiment par cette citation :

« Régiment magnifique de bravoure et d’entrain. Les 20,21 et 22 août 1917, sous l’énergique impulsion du colonel Bizard, chef de corps d’une haute valeur morale, a enlevé des positions successives fortement organisées, sans se laisser arrêter par un feu nourri de mitrailleuses, ni par des réseaux de fil de fer incomplètement démolis, brisant la résistance désespérée de l’ennemi, résistant avec une vigueur sans exemple à toutes les contre-attaques. A capturé de nombreux prisonniers et un important matériel. »

 

Ensuite, le général Pétain honora les braves remarqués lors de ces combats. Entre autres, le récent promu soldat de première classe Auguste Gribal, élevé à ce niveau la veille de la cérémonie, fut cité à l’ordre du 173e :

 

 

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« Excellent soldat énergique et courageux, s’est vaillamment conduit au cours du combat du 20 août 1917 et particulièrement dans une reconnaissance effectuée en avant des lignes.

Cette citation comporte l’attribution de la Croix de guerre avec étoile en bronze ».

 

Après le long affrontement meurtrier de Verdun, le 173e se déplaça en Lorraine, un secteur situé à une dizaine de kilomètres au nord-est de Nancy, un secteur calme selon l’expression consacrée. En réalité, les belligérants, tout en tenant leur position, se mitraillaient un peu, faisaient parfois tonner le canon, tentaient quelquefois des embuscades, juste pour signaler qu’ils se tenaient prêts à toute éventualité agressive. D’octobre 1917 à mai 1918, le régiment supporta les rigueurs d’un hiver glacial et surtout les interminables journées à surveiller l’ennemi. Il s’adonna au renforcement des lignes de défense d’où serait lancée, chuchotait-on, une offensive générale.

L’offensive générale finale, tous la pressentaient aussi lorsque le 173e, le quatre juin 1918, embarqua dans un train à destination de Pont-Sainte-Maxence, une localité au sud-ouest de Compiègne. Tous les soldats se doutèrent que l’affaire ne tarderait pas. De fait, l’État-Major prévoyait le lancement de la bataille de France dès début juillet 1918, sur une ligne depuis Verdun jusqu’à la mer du Nord, Compiègne étant le point stratégique central d’une importance capitale. L’État-Major l’imposa aux Boches, par unités interposées, avec en guise d’apéritif de multiples attaques partielles afin de les ébranler. Ces derniers ripostèrent en contre-attaquant notamment autour du dix juin 1918, obéissant à l’ordre de leur empereur qui voulait coucher à Compiègne, attaque vaine car le 173e ne plia pas. L’engagement dura grosso modo tout le mois de juin. Le 173e conserva ses positions avant d’être relevé le six juillet 1918 et de prendre un repos mérité toujours au sud-ouest de Compiègne, pas loin de Pont-Sainte-Maxence.

La grande offensive finale débuta sous le soleil de plomb d’août 1918. Les hommes supportèrent des journées rendues interminables par le manque d’eau, sur de vastes plaines dépourvues d’abris hormis quelques bosquets, quelques maisons formant villages, et quelques fermes isolées, le tout le plus souvent ravagé ou en ruine. Le 173e, rattaché à la 1re armée du général Debeney, fut amené par camion à vingt kilomètres au sud d’Amiens, dans les bois de Junel, à l’est du village d’Ailly-sur-Noye. De ce lieu, les

 

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stratèges avait prévu pour le régiment un axe d’attaque tirant plein est, passant par Roye, Nesle, Saint-Quentin, étant entendu qu’après cette étape serait tiré un bilan que tous imaginaient marqué par le succès.

Auguste traversa des plaines désertiques exemptes de lieux sûrs, des villages détruits, dont nos soldats arracheraient à l’ennemi les maisons-tas de pierres. Il s’appliqua en des reconnaissances hardies, notamment après l’enlèvement, le vingt-six août, de Fresnoy-les-Roye, juste au nord de Roye, signalant la retraite des Allemands. Puis, après un temps de repos, avec son régiment, il reprit de l’activité le vingt septembre à l’entour de Nesle, repoussant l’ennemi du côté de Saint-Quentin, où ce dernier rassemblait ses forces pour ne plus subir de replis. Il existait, pas loin de Saint-Quentin, à hauteur de Croix-Fonsomme et de Seboncourt, deux fermes nommées Bellecourt et Forte, que les Allemands fortifièrent pour arrêter nos troupes. Le six octobre 1918, ordre est donné au 173e d’enlever ces deux bastions depuis lesquels les Allemands arrosaient par un feu nourri la terre environnante, rendant dangereuse la manœuvre d’encerclement. Auguste l’apprit par son crâne meurtri, le huit octobre, d’une balle le laissant pour mort.

Certes, le service sanitaire de l’armée soigna sa blessure, parvint à le remettre sur pieds, le jugea rétabli le trois février 1919 et le renvoya sur le front occuper les territoires germaniques jusqu’au dix-huit juillet 1919. Pourtant, cette blessure presque mortelle provoqua à l’arrière une mort certaine. Louis Marius apprit par une information erronée, non vérifiée, non recoupée, qu’Auguste son fils était mort aux champ d’honneur ; or, déjà traumatisé par les drames précédents, la disparition de son fils aîné et de sa femme, ce dernier coup dur secoua trop fortement son vieux cœur de soixante-deux ans qui cessa de battre le dix-neuf octobre 1918.

 

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Auguste, assis sur la banquette inconfortable des voitures de troisième classe, regardait par la vitre de son train la nature qui s’offrait à ses yeux, déjà les faubourgs de Marseille se raréfiaient par quelques vagues maisonnettes qui se nomment ici pompeusement mazet. Dans quelques jours, nous serions en mai 1915, cette nature

 

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exploserait de sa vie luxuriante tous les ans renouvelée. Puis la réalité revint vite troubler l’extase d’Auguste ; une vieille chansonnette des temps anciens aux paroles approximatives, ignoblement détournée par des galopins salaces, résonna dans ses oreilles.

 

Joli mois de mai quand reviendras-tu ?

Nous étions trois dames.

Nous étions trois dames.

Joli mois de maiquand reviendras-tu ?

Nous étions trois dames sous un pommier doux.

 

Ça, dit la première, je crois qu’il fait jour.

Ça, dit la seconde, j’entends le tambour.

Ça, dit la troisième, ce sont nos amours.

Ils vont à la guerre combattre pour nous.

Gagne la bataille aura mes amours.

Qu’il perde ou qu’il gagne les aura toujours.

 

La chose guerrière d’antan semblait fort simple sous la plume du poète. La jeunesse partait guerroyer, son amour attendait sous le pommier économisant pendant l’attente de doux baisers qui réconforteraient le vaincu ou qui honoreraient le vainqueur. Auguste se surprit même à fredonner la chanson, lorsque les yeux venimeux de quelques notoires va-t-en-guerre de l’arrière se braquèrent sur lui, jugeant incorrecte cette attitude nonchalante, et peu respectueux de ce temps de malheur que de chantonner mezzo voce des chansons grivoises. Ces yeux intimidèrent Auguste plus que la mitraille, avec qui il avait rendez-vous, n’allait le faire.

 

                                                             

                                                                                      FIN

 

 

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